Musique africaine

Musique – Mory Kanté en dix chansons

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« Icône de la musique africaine », « ambassadeur de la culture mandingue et guinéenne », « légende », entre qualificatifs ont été utilisés ce vendredi 22 mai 2020 à l’annonce du décès, à l’âge de 70 ans, de l’auteur-compositeur guinéen Mory Kanté. Celui que certains critiques ont surnommé « le griot électrique » – certainement en référence au fait qu’il a joué avec la première kora électrifiée – a connu le succès planétaire grâce à sa reprise en 1987 du titre Yéké Yéké, un single vendu à des millions d’exemplaires. Mais bien avant cette exposition hors des frontières du continent, Kanté a construit une œuvre. Il laisse un répertoire dans lequel il fait se croiser son héritage familial d’une longue tradition de conteurs, chanteurs, poètes et historiens, avec les influences que sa trajectoire lui a fait rencontrer et aimer. Issu d’une famille de griots de la préfecture de Kissidougou, Mory Kanté est né en 1950 à Albariya, en Haute-Guinée. Il a fait ses classes au Mali, le pays de sa mère, Fatoumata Kamissoko, auprès notamment de sa tante, Manamba Kamissoko. Après un bref passage à l’Institut des Arts du Mali, il « se cherche » pendant environ trois ans avant d’intégrer en 1971 la Rail Band ou officiait déjà un certain Salif Keita. Mory Kanté y joue au balafon, l’instrument fétiche de sa famille. Il est ensuite deuxième voix et en devient le chanteur principal à partir de 1973.

1 – Soundjata – L’exil (1975)

C’est au sein de cette formation qu’il chante en 1975 les péripéties de l’exil de Soundjata Keita (1222). Ce morceau peut être vu considéré comme la suite d’une première partie interprétée par…Salif Keita en 1970. Là où Keita a conté la prise de pouvoir de Soundjata, Mory Kanté, lui, rapporte comment, dans cette quête du pouvoir, le fondateur de l’empire du Manding avait été chassé et contraint à l’exil avec sa mère Sogolon. D’une durée de près de 28 minutes, Soundjata s’ouvre sur le magnifique doigté du guitariste Djelimady Tounkara – qui en reste la ligne directrice – accompagné et habillé par les cuivres, dont le saxophone du génial Tidiani Koné, le chef d’orchestre. 

2 – Mali Sadio (1978)

Après dix ans passés à apprendre et à maîtriser les ressorts de cette tradition, à Bamako, il arrive en 1978 à Abidjan où les conditions de travail sont meilleures et les opportunités plus nombreuses avec de nombreux labels et des studios. C’est dans ce contexte et cette ambiance qu’il reprend Mali Sadio, un classique du répertoire ouest-africain, qui conte l’histoire d’amour entre un hippopotame et une charmante jeune fille. Kanté décide de faire de la kora l’instrument central de son dispositif. La démarche est peu appréciée dans la famille, mais il réussit son ‘’coup’’, séduit le public et tape dans l’œil de producteurs…

3 – Mariage  (1981)

La résolution de faire de la kora son instrument de prédilection prise, Mory Kanté pose les premiers jalons de son style fruit de la rencontre entre des éléments de son héritage familial et des ingrédients d’influences pop, rock d’Occident. Même si cette démarche n’est pas très bien vue par des puristes attachés à une ligne « authentiquement africaine ». Mais il séduit les mélomanes, commence à engranger du succès, tape dans l’œil de producteurs. C’est ainsi que le label du producteur africain-américain Gérard Chess, Ebony, enregistre son premier disque en 1981, Courougnégné. , sur un ton disco et funk, offre un mélange entre sonorités africaines et occidentales, sur fond dialoguent instruments dit traditionnels et électriques. C’est sur cet album – qui le fait connaître au-delà de l’Afrique de l’Ouest, sur le reste du continent – que se trouve le titre Mariage.

4 – Wari Massilani (1984)

Après avoir enregistré, en 1981 aux Etats-Unis, son premier album, Courougnégné, qui le fait connaître hors des frontières de l’Afrique de l’Ouest, Mory Kanté revient à Abidjan. Mais il était devenu évident pour lui d’élargir son horizon en sortant du continent. Il arrive à Paris en 1984 avec comme armes la foi en ses aptitudes et son envie de se faire connaître la démarche de rencontre et de dialogue qu’il porte. La décennie 1980 est celle qui a vu un grand nombre de musiciens et groupe venus d’Afrique exploser sur les scènes européennes. La vague porte le Guinéen qui enregistre en 1984 le disque Mory Kanté à Paris. C’est sur cet album produit par le Nigérian Aboudou Lassissi que se trouve le titre Wari Massilani – sur la puissance parfois destructrice qu’a acquis l’argent dans les relations humaines – dans lequel on sent clairement l’intégration des synthétiseurs. A partir de là, invité à différents festivals, il multiplie les concerts en Europe. En France, il joue à la Mutualité, au New Morning, au festival du Printemps de Bourges…

5 – Teri Ya (1986)

Au milieu des années 1980, la voix de Mory Kanté est sollicitée pour des actions de solidarité. Il participe, en 1985 avec d’autres artistes originaires du continent dont Manu Dibango, à l’initiative « Tam Tam Pour L’Ethiopie », disque dont l’objectif de l’enregistrement et de la vente était de réunir des fonds pour les personnes victimes de la faim en Ethiopie. Dans la foulée, il fait la connaissance du producteur américain David Sancious, qui lui fait enregistrer son troisième album, Ten Cola Nuts (avril 1986, Barclay). Le titre du disque – image à l’appui – fait clairement aux vœux de bonheur que l’on exprime notamment à l’occasion de mariages. Sur ce disque, il y a le magnifique Téri Ya, dans lequel il fait l’éloge très spirituel de l’amitié et des relations humaines. Il était pour ainsi dire bien entouré pour cette œuvre mixée par le Sénégalais Abdoulaye Soumaré : Willy N’For (bass), Joseph Kuo (batterie), David Sancious aux claviers, Jane Shorter au saxophone ténor, Djanka Diabaté aux chœurs, entre autres.

6 –  Yéké Yéké (1987)

Désormais reconnu comme l’un des musiciens qui font bouger et danser des mélomanes de tous les horizons, Mory Kanté sort, en 1987, un nouveau disque sur lequel il reste fidèle à l’option de faire du dialogue des cultures un moment de fête, que suggère le titre de l’opus, Akwaba Beach. Le titre Yéké Yéké (déjà présent sur le disque Mory Kanté à Paris, 1984) dont la reprise et le réarrangement étaient un pari pour lui. Le « coup », si l’on peut le qualifier ainsi, a été réussi. Il diffère de la première version – joué sur un tempo disco – en ce sens qu’il est marque un tournant plus funk que l’on retrouve sur les autres morceaux de l’album Akwaba Beach. Il est à la tête du classement établi par l’hebdomadaire américain Billboard, est remixé, repris dans différentes langues (mandarin, hindi, portugais…). Il se vend à plus de six millions d’exemplaires et propulse Mory Kanté dans le gotha des artistes africains les plus connus à travers le monde.

7 — Mankéné (1990)

Sur le disque Touma (Le moment), les mélodies sont sans doute les plus belles de toutes celles que Mory Kanté et ses musiciens ont pu poser dans la construction de ce « pont » entre sonorités africaines du Mandé et rythmes occidentaux. L’artiste guinéen y invite notamment Carlos Santana qui sublime le titre Soumba de sa guitare. Même si le rythme peut faire penser une prédominance des instruments occidentaux, le travail bien fait ressortir le rôle important que jouent les instruments classiques – balafon, ngoni, kora… – dans les harmonies et le dialogue avec la voix. Le titre Mankéné est symbolique du résultat de la démarche. La voix posée de Mory Kanté et ses mots, accompagnés de jolis chœurs, du balafon d’El Hadj Djéli Sory Kouyaté, qualifient le monde de « malade » (mankéné) du fait des injustices sociales et des inégalités qui se creusent. 

8 — Mali-ba (1996)

Il était dans l’ordre naturel des choses pour Mory Kanté de rendre hommage au Mali pour ce que ce pays lui a apporté dans la constitution de sa personnalité artistique et sociale, et aux Maliens pour les valeurs d’hospitalité, de dignité, de respect de la parole dans lesquelles il se retrouve. L’éloge donne Mali-ba (le grand Mali), sur l’album Tatebola. L’espoir que l’on peut avoir dans ses relations avec les autres, l’amour et la confiance qui peuvent être placés en eux. Il y rend donc hommage à toutes les personnes qui ont fait de son passage au Mali un moment de joie et de bonheur.

9 — Djou (2004)

La décennie 1990-2000 n’a pas servi à confirmer la belle réussite de Yéké Yéké ayant valu tous les honneurs à Kanté. Et c’est de retour en Guinée, où il avait mis en place un complexe pour aider à la promotion des plus jeunes, qu’il enregistre Sabou, une véritable célébration pour les instruments dits traditionnels (kora, balafon, tambour d’aisselle, flûte, djembé, doundoung…). Ce très beau disque est un hommage appuyé à la tradition musicale qui l’a porté. Mama est sans nul doute le morceau sur lequel il exprime cette reconnaissance : il y chante ses parents, sa mère Fatoumata Kamissoko notamment – dont il porte le nom du père (Djéli Mory Kamissoko). Sur le même disque, Mory Kanté – ambassadeur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) – fait, dans le titre Djou (l’ennemi), un beau plaidoyer contre la faim dans le monde, invitant les dirigeants du monde et les décideurs à travailler à mettre fin à ce fléau qui affecte des dizaines de millions de personnes dans le monde.

10 — La Guinéenne  (2012)

La Guinéenne restera le dernier album de Mory Kanté, celui qui symbolisait à la fois ce réancrage dans ses racines et le souci de continuer à faire rayonner, à partir de la Guinée, la culture de ce pays. Le morceau éponyme est d’abord une chanson d’amour. Par extension, il rend un bel hommage aux femmes de la Guinée et du continent en général, relevant leur résilience, leur courage et leur ardeur au travail dans un contexte socioculturel difficile. Pour un musicien qui s’est toujours défini comme un « voyageur » (Tamala – le voyageur, est le titre d’un de ses disques), « sur la route », le moment était venu de consolider la démarche consistant à travailler à partir d’un terroir qui n’a jamais cessé d’être sa source d’inspiration. Il y était retourné vivre, investissant dans des projets pour lesquels il aurait aimé être accompagné par les pouvoirs publics de son pays.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 mai 2020

Musique – Mory Kanté en dix chansons : 2/10 : « Mali Sadio » (1978)  

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L’auteur-compositeur guinéen Mory Kanté, décédé le vendredi 22 mai 2020 à l’âge de 70 ans, laisse un répertoire dans lequel il fait se croiser son héritage familial d’une longue tradition de conteurs, chanteurs, poètes et historiens, avec les influences que sa trajectoire lui a fait rencontrer et aimer.

Après dix ans passés à apprendre et à maîtriser les ressorts de cette tradition, à Bamako, il arrive en 1978 à Abidjan, capitale de la Côte d’Ivoire en plein essor, en raison notamment de l’explosion des cours du café et du cacao – dont le pays est l’un des plus grands producteurs.  Abidjan devient plaque tournante de la musique africaine où les conditions de travail sont meilleures et les opportunités plus nombreuses avec de nombreux labels et des studios.

C’est dans ce contexte et cette ambiance qu’il reprend Mali Sadio, un classique du répertoire ouest-africain, qui conte l’histoire d’amour entre un hippopotame et une charmante jeune fille. Tous les soirs, l’animal sortait de l’eau pour une promenade aux alentours du village de sa bien-aimée. La nouveauté pour lui qui n’avait jusqu’ici joué que le balafon (l’instrument familial) et la guitare, c’est qu’il décide de faire de la kora l’instrument central de son dispositif. Pour cet instrument, il avait été encouragé par Tidiani Koné, le fondateur du Rail Band, qui le voyant l’utiliser pour interpréter un morceau de l’Orchesta Aragon, l’avait encouragé à s’en servir.

A Abidjan donc, l’option est prise, avec son frère Djéli Moussa Diawara, de faire des recherches sur les instruments dits traditionnels (bolon, balafon, djembé…) pour donner des mélanges avec des sonorités et rythmes venus d’ailleurs. Même si la démarche – notamment celle de faire la kora son instrument – est peu appréciée dans la famille, mais il réussit son ‘’coup’’, séduit le public et tape dans l’œil de producteurs…

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 23 mai 2020

Youssou Ndour a 60 ans ! (3/5) — « J’ai obtenu la permission de chanter en résistant fortement »

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La star de la musique fête ce 1-er octobre 2019 ses soixante ans. Au cours d’interviews avec la presse, à l’occasion de sorties d’albums et d’organisations de concerts, dans des ouvrages qui lui ont été consacrés, Youssou Ndour a dit des mots pour parler de son parcours, exprimer des ambitions, expliquer sa démarche artistique, des engagements sociaux, artistiques et politiques. Ce sont des propos qui en disent long sur la personnalité de l’homme, la vision très claire qu’il a du chemin qu’il a voulu et veut tracer pour laisser son empreinte dans l’Histoire. Morceaux choisis…   

Presse - 2

= Résistance =

** « Mon père n’a jamais vu un musicien devenir riche. Il avait peur que je tourne mal (…) J’ai fait le mauvais garçon. Je suis parti plusieurs fois sans l’avertir » [Afrique Magazine, N°74, octobre 1990]

**« Griot, mon père ne l’est pas. Il est mécanicien et soudeur, et dès le départ, il voulait à tout prix que j’évolue dans un autre contexte que celui de la musique. Si je lui avais obéi, je l’aurais regretté toute ma vie. J’ai dû tout faire à son insu, il avait défendu à ma mère de chanter, alors elle ne me poussait pas ouvertement, même si elle m’arrangeait des coups en cachette. J’ai obtenu la permission de chanter en résistant fortement, ça a été très dur, mais c’était vraiment bien trop important pour moi. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 38]

= Groupe =

**« Ma plus grande réussite, c’est le Super Etoile. C’est un groupe qui a commencé en 1981. Je ne dis pas que tout le monde est resté mais la base du Super Etoile est restée. Et ce n’est pas parce que nous manquons de divergences de vue, mais c’est parce que j’ai du respect pour ces gens-là. Je suis très heureux de voir, par exemple, que le Super Etoile peut être considéré comme le groupe qui a la plus grande longévité. C’est aussi une école. » [Le Quotidien, 19 août 2004]

**« Les gens citent trop souvent mon seul nom en parlant de ma musique, alors que c’est presque toujours celle de Youssou Ndour & le Super Etoile. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 67]

= Amitié = « J’ai toujours attaché beaucoup d’importance à la fidélité, en amitié comme en amour. Avec mes meilleurs amis de la Médina, ceux du temps de mon enfance ou de mon adolescence, nous sommes toujours restés en contact. Nous nous téléphonons souvent et ils savent qu’à tout moment, ils peuvent venir manger ou dormir chez moi comme à l’époque. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 29]

= Equilibre = « A notre niveau, nous ne pouvons pas faire de la musique pour seulement des gens qui lisent les bouquins, des intellectuels. Ecrire des textes pour un chanteur musicien, c’est un métier. Il faut un équilibre parfait entre les sons et les paroles, pour que cela sonne bien. Un mariage heureux que les rappeurs réussissent à cause de leur beat standard qu’on retrouve partout dans le monde. Il est dommage qu’il n’y ait que très peu de paroliers au Sénégal » [Le Soleil, vendredi 16 mars 2001]

= Liberté = « Quelquefois, je me pose la question de savoir : ‘’Les gens s’adressent à qui ?’’ Je suis un homme libre de faire ce qu’il a envie de faire. Et je peux avoir une inspiration qui dérange à la limite et ça m’engage. Parfois, j’ai l’impression qu’on me dit : ‘’On t’a élu, tu dois faire ceci et pas autre chose.’’ Mais je ne peux pas comprendre qu’une personne débute dans la musique à l’âge de 13 ans et qu’on lui mette une pression jusqu’à son âge actuel. Je ne peux pas vivre cela tout le temps. Il faut que les gens me laissent vivre librement ma passion d’artiste, comme je l’entends. En voulant me confiner dans des schémas, les gens veulent m’induire en erreur puisqu’ils essayent de régler leurs propres problèmes. La musique n’est pas là pour ça. Elle doit être indépendante. » [Scoop, 12 novembre 2003]

= Kassak = « Si vous ne l’avez jamais vécue, vous ne pouvez pas imaginer l’ambiance. C’est vraiment extraordinaire, j’ai toujours rêvé de recréer la même chose dans mes concerts, mais c’est impossible. J’étais fou de ça et pendant les vacances scolaires, j’arrivais à faire une dizaine de kassaks dans la nuit, c’est ainsi que j’ai pris l’habitude de traîner dans la Médina jusqu’à 8 ou 9 heures du matin. C’est aussi là que j’ai appris à parler, à dire des choses et pas seulement à chanter. Ce sont des fêtes où chacun peut prendre la parole, pour une chanson ou un tassou, qui est notre rap traditionnel, avec des textes comiques ou même carrément érotiques, bien loin de la violence du rap américain. J’étais très fort pour ça, et dans la Médina tout le monde me connaissait quand je n’avais pas encore 13 ans. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 39]

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1-er octobre 2019

 

Youssou Ndour a 60 ans ! (2/5) – Voix, mélodies et émotions  

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La star de la musique fête ce 1-er octobre ses soixante ans. Depuis plus de trois décennies, il enchante le monde. L’enfant de a Médina – le quartier dakarois qui l’a vu naître – s’est forgé, par son talent, sa créativité et des choix artistiques de génie, la stature d’une véritable star rayonnant bien au-delà des frontières du Sénégal. Cinq albums pour évoquer ce parcours…

Albums - 3 

  1. JAMM-LA-PAIX (Productions SAPROM, 1986) : les six titres de cette cassette enregistrée en live au Thiossane Night Club sont un pur régal, expression et concentré de ce que peut donner la réunion d’étoiles habitées à un moment précis par la grâce. Ce moment est à classer parmi ceux qui n’arrivent que rarement dans la vie d’un groupe. Youssou Ndour et le Super Etoile, qui avaient alors fini de trouver, sous la direction d’Adama Faye – dont l’audace artistique à arpenter des sentiers nouveaux est connue une identité à leur mballax – donnent là la pleine mesure de leur talent. « Zéro faute ! » est-on encore tenté de dire aujourd’hui, plus de trente ans après la production de Jàmm-La-Paix. Youssou Ndour et Ouzin Ndiaye (voix), Alla Seck (animateur), Papa Oumar Ngom (guitare rythmique), Habib Faye (Basse et synthé), Jimi Mbaye (Solo et basse), Oumar Sow (Solo et synthé), Assane Thiam (Tama), Mbaye Dièye Faye (Percussions), Falilou Niang (Batterie), Thierno Koité (Saxophone) et Ibou Konaté (Trompette), ont assuré la réussite de cette œuvre classée numéro 12 dans la série des ‘’volumes’’ que le Super Etoile proposait aux mélomanes. Réalisée de bout en bout à Dakar, entre l’enregistrement au Thiossane et le mixage au studio 2000, elle aborde, avec un air jazzy qui laisse les instruments s’exprimer pleinement, les voix de Youssou Ndour et Ouzin Ndiaye faisant le reste.
  1. EYES OPEN (40 Acres & a Mule/Columbia-Sony, 1992) : pour aller à la conquête des Etats-Unis, de l’Amérique du Nord plus généralement, un univers quelque peu fermé aux musiques venues d’ailleurs, Youssou Ndour sort en 1992 Eyes Open, opus chanté en wolof, peul, anglais et français, et décliné en plusieurs registres d’harmonies. Sans doute pour toucher un public encore plus large que précédemment. Eyes Open est enregistré rue Parchappe, dans le studio de Francis Senghor – fils du premier président sénégalais – qu’il venait de racheter et baptiser Xippi. L’album a eu, parmi ses producteurs exécutifs le cinéaste et producteur africain-américain Spike Lee. Il porte musicalement la marque d’Habib Faye, Jean-Philippe Rykiel – qui l’ont coproduit – et, bien sûr, de Youssou Ndour qui y déploie sa maîtrise de l’art du chant. A sa sortie, l’album n’a pas eu, comme le précédent Set, le succès commercial espéré, le public traditionnel du musicien y ayant certainement perçu un souci de s’ouvrir à des oreilles ‘’occidentales’’. Mais, plus d’un quart de siècle après, une écoute apaisée et détachée permet de savourer le trésor que constituent des titres sur lesquels il dénonce une passion incontrôlée pour des séries télévisées américaines (Live Television), met en avant une préoccupation pour le sort des enfants (Couple’s Choice), salue la grâce de la femme soucieuse de la famille (Marie-Madeleine la Saint-Louisienne), rend hommage à la grand-mère, première source d’inspiration (Hope), dénonce les inégalités et l’absence de plus en plus visible de solidarité dans la société (Survie)…

3. EGYPT (Nonesuch/Warner Music, 2004) : un des sommets de l’œuvre discographique de Youssou Ndour. Sur les plans des mélodies et du contenu des textes, des odes inspirées et puissants sur les maîtres et promoteurs de l’islam soufi – ouvert et tolérant – au Sénégal (Cheikh Ahmadou Bamba, Limamou Mahdiyu Laye, El Hadj Ibrahima Niasse, El Hadj Malick Sy, Cheikh Oumar Foutiyou Tall…), l’album est apparu comme atypique, inattendu chez un artiste qui a habitué le public à un contenu plus ‘’profane’’. Ce public a été, dans une large mesure, dérouté, surpris qu’il a été par la démarche du chanteur. Cette incompréhension est sans doute à l’origine du fait que Egypt, sorti un premier temps le 10 novembre 2003 sous le nom Sant au Sénégal, n’a pas eu l’accueil que Youssou Ndour lui-même n’a pas compris. Le musicien a été pris à partie de manière verbale, certaines personnes lui reprochant de ne pas avoir la légitimité pour chanter leurs guides. Des médias ont arrêté la diffusion du spot annonçant la sortie du disque. « Je ne sais pas pourquoi mais Sant n’a pas eu un grand succès au Sénégal. Mais je pense que ça va venir. C’est un album classique, Honnêtement, je pense que c’est un super album. Ça a surpris beaucoup de gens », avait-il confié au journal Le Quotidien (entretien paru le 19 août 2004). Il espérait qu’ils allaient « prendre le temps de le connaître ». Il y a bien eu un intérêt pour le disque lorsqu’il a permis à Youssou Ndour de décrocher le Grammy Award (février 2005) – Egypt ayant été globalement mieux accueilli à l’étranger. Une nouvelle sortie, avec une reprise du titre Yonnent, a fait que les radios ont passé à cette période des morceaux, sans plus (pas de régularité, pas de débats sur l’album…). Et il n’est toujours pas courant d’entendre un titre de cet album à la radio ou dans la rue.

  1. THE GUIDE –WOMMAT (Chaos/Columbia, 1994) : c’est l’album – sorti en mai 1994 – dont on peut dire qu’il a définitivement installé Youssou Ndour dans le gotha des stars planétaires de la musique, au bout d’une décennie de quête de cette notoriété pour laquelle il avait clairement affiché ses ambitions et travaillé avec patience, organisation et méthode. La couleur et les mélodies de la plupart de ses titres ont à voir avec le fond mballax dont l’artiste est devenu le chantre et le porte-drapeau, mais l’option de Youssou Ndour d’explorer de nouvelles voies tout en s’attachant à rester fidèle à l’expression d’un art du chant dont il est un héritier est là. Illustration parfaite de cette idée de rencontre, le titre Seven Seconds (chanté avec Neneh Cherry), qui a propulsé le Sénégalais en tête des hit-parades dans le monde, avec des distinctions. C’est album qui porte les très beaux Mame Bamba, Old Man (Gorgui), Tourista, Undecided (Jàppulo), Without a smile (Same), Tongo… que l’on écoute toujours en y percevant la puissance des textes intemporels dont la valeur philosophique et sociale est chaque jour plus forte, ainsi que celle de la voix de Youssou Ndour dont certains critiques avaient déploré ‘’l’absence’’ à la sortie du disque.

5. Lii! (Jololi, 1996) : après The Guide (Wommat) qui a fait atteindre à Youssou Ndour une certaine apogée au plan de la popularité, l’on se demandait comment l’artiste allait faire pour rester le plus haut possible. La réponse, magistrale et révélatrice d’un génie singulier, est venue le 12 décembre 1996 avec la sortie de l’album Lii! Style dépouillé, mélodies à la fois apaisées et entraînantes, textes forts. Tout était réuni dans cet album pour qu’il plaise au public, qui ne s’y est pas trompé en l’adoptant. Youssou Ndour y chante sa mère (Sunu Yaye), le sens de la gratitude manifestée à une personne spéciale (Tourendo), le sens de la famille des émigrés (Solidarité)… Il pensait que le titre Lii! (chanson d’amour) allait être le grand succès de l’album – annoncé une semaine plus tôt dans l’émission ‘’Très gros plan’’ (TGP) de la Télévision nationale sénégalaise (RTS) – mais il a été surpris de voir Birima s’imposer comme un hymne. L’une des premières fois où il l’a repris en public a été au stade Léopold Sédar Senghor, devant le président Abdou Diouf. Il est vrai que le lyrisme et une certaine puissance d’évocation de Birima, bâtis autour de l’épopée d’un personnage historique du Kajoor, ajoutés à la touche de Jean-Philippe Rykiel, ont conféré à ce morceau un cachet particulier qu’il mérite amplement, parce qu’il est beau. Youssou Ndour et le Super Etoile le reprennent très souvent lors de leurs concerts, au Sénégal comme à l’étranger.   

           Aboubacar Demba Cissokho

           Dakar, le 1-er  octobre 2019

Youssou Ndour a 60 ans ! (1/5) — Villes-repères, lieux de mémoire

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La star de la musique fête ce 1-er octobre 2019 ses soixante ans. Auteur-compositeur,  chanteur adulé, au génie et au talent respectés, homme d’affaires avisé, citoyen s’essayant à la politique, il est l’une des plus grandes figures culturelles de notre temps, dont la seule évocation du nom renvoie à un parcours artistique digne d’éloge et d’estime. Voyage, de Dakar, la ville où il est né – dont il dit qu’elle est la seule qui pouvait être la base et la source de sa créativité – à Londres, où son concert à l’Union Chapel (décembre 2002) est encore dans les mémoires, en passant par Bamako, lieu d’une rencontre marquante pour lui, Paris – dont la salle de Bercy sert de cadre à son plus grand bal hors du Sénégal, et New York où il a ses habitudes depuis un quart de siècle…

Villes - 1

  1. DAKAR (NDAKAARU) : Dakar, bien sûr ! Dakar, évidemment ! C’est là, au quartier de la Médina, que tout a commencé. Youssou Ndour y est né, s’y est forgé – en résistant il est vrai à son père qui ne voulait pas qu’il s’adonne à la musique. L’histoire familiale du côté maternel, le théâtre promu par les groupes et associations culturels, les kassak (cérémonies nocturnes au cours desquelles des chansons sont entonnées en l’honneur des circoncis), les cérémonies familiales de la très populaire Médina, etc. ont été parmi les premiers lieux de formation pour lui. Du Miami Club, la boîte la plus branchée et la plus courue de la Médina, à partir du milieu des années 1970 – avec le Star Band – au Thiossane Night Club, où il a joué régulièrement dans les années 1990 et 2000, en passant par le Jandeer de Soumbédioune qu’il investit avec l’Etoile de Dakar (formé en 1979), le Sahel ou le Théâtre national Daniel Sorano (dixième anniversaire du Super Etoile en 1991, Live biir Sorano en 1993, Avant-première de Bercy 2005, lancement de Dakar-Kingston en avril 2010…), Dakar a été, et reste, un formidable lieu de mémoire pour Youssou Ndour dans la construction d’une esthétique et la relation spéciale qu’il entretient avec son public. C’est à partir de Dakar – ville multiculturelle ouverte sur le monde – où il a toujours vécu, que Youssou Ndour est allé à la conquête des cœurs aux quatre coins du monde. Dakar, « parce que, dit-il lors de la sortie de son album Joko, from Village to Town (2000), l’ambiance dans laquelle j’ai vécu depuis mon enfance est extraordinaire. Rien ne vaut cette atmosphère. » Dakar a naturellement fait l’objet d’une chanson : Ndakaaru figure sur le Vol 2 du Super Etoile, sorti en 1982, moins d’un an après la création du groupe. Comme pour dire : « Allo le monde, ici Dakar ! » Ces dernières années, Youssou Ndour en a souvent fait une reprise lors de concerts. L’une des plus marquantes, la plus belle, reste celle du 1-er octobre 2005 à Bercy…

2. BAMAKO : dans le répertoire du Super Etoile, le titre Bamako (Vol. 14, Gaïndé, 1989), du nom la capitale du Mali, composé par le bassiste Habib Faye – dont Youssou Ndour a dit, à sa mort, le 25 avril 2018, qu’il a été « l’architecte » de sa musique – occupe une place singulière, autant par la qualité de la musique que par l’histoire que son texte évoque. Cette histoire, au caractère quasi mystique, est celle d’une rencontre fortuite à la gare ferroviaire de Bamako, que le chanteur raconte avec un voile de pudeur qui en laisse tout de même voir ce que cela a changé dans sa vie. L’une des rares fois où il en a parlé en dehors de la chanson – sans essayer d’entrer dans des détails – c’était dans une interview parue le 19 août 2004 dans les colonnes du journal sénégalais Le Quotidien : « Des rencontres qui m’ont marqué dans la vie, j’en ai plein. De magnifiques rencontres, il y en a beaucoup (…) J’ai fait des rencontres, j’ai fait des rêves, j’ai senti des choses. J’ai rencontré effectivement quelqu’un à Bamako et il a prié pour moi. Il faut me croire. C’est la réalité, il faut me croire. » Bamako a été la première étape de la première tournée africaine de Youssou Ndour, en 1985.

3. PARIS : la salle du Palais omnisport de Bercy, dans la capitale française, a accueilli ces dernières années le « Grand bal » de Youssou Ndour en Europe, qui rassemble environ 15 mille personnes enthousiastes à l’idée de (re)vivre l’ambiance des soirées sénégalaises. L’histoire du Super Etoile à Paris débute en 1984, quand le groupe y joue pour la première fois. C’était à l’invitation de l’Amicale des chauffeurs de taxi sénégalais, au Phil’One, loué à des associations africaines de Paris, selon Gérald Arnaud, auteur du livre Youssou N’Dour le griot planétaire (Editions Demi-Lune, 2008). Cette salle avait été rebaptisée ainsi après la faillite du Jazz Unité, « un club assez somptueux aménagé dans les sous-sols déserts (la nuit) du Quartier de La Défense par le grand producteur Gérard Terronès, pour accueillir les meilleurs musiciens du jazz », écrit Arnaud. Dans sa biographie Youssou Ndour – La voix de la Médina (Patrick Robin Editions/Télémaque, 2005), Michelle Lahana rapporte les souvenirs du guitariste Papa Oumar Ngom : « Pour ce concert organisé par les taximen, on était logés dans un hôtel à Saint-Denis. On parlait tellement fort que le patron nous a mis dehors ! Nous nous sommes retrouvés à Bagnolet, chez un ami de Latyr Diouf, le manager sénégalais de Youssou, qui nous a tous accueillis dans son appartement. Un demi-frère de Youssou habitait Paris et nous a fait prendre le métro pour la première fois ! On avait peur de sortir sans lui ! Les membres de l’association avaient cotisé pendant un an pour nous faire venir, ils n’étaient pas professionnels mais ça ne nous dérangeait pas ! On est resté quatre jours à Paris, le concert a eu lieu au Phil’One, un club à La Défense, c’était super… » Le groupe était retourné à Paris, « avec  une autre association quelques mois plus tard, mais là, c’était vraiment trop mal organisé », raconte Ngom, ajoutant : « On changeait d’hôtel chaque jour car les producteurs ne payaient pas les chambres, ils étaient saouls tous les soirs et nous n’avons jamais été payés ! » Youssou Ndour et le Super Etoile se sont produits à l’Olympia (avril 1990 et avril 2019 notamment), au Bataclan (novembre 2016, un an après les attentats dont cette boîte avait été la cible), Philharmonie (novembre 2016), entre autres prestigieuses salles de spectacle.

4. NEW YORK : en 1995, Youssou Ndour et le Super Etoile jouent à Broadway, reproduisant, toutes proportions gardées, l’ambiance des soirées dakaroises du Thiossane Night Club. New York, c’est d’abord la tournée de promotion de l’album So (1986) de Peter Gabriel qui lui permet de s’y produire. Il rencontre, dans ce cadre, Paul Simon qui l’invite à participer à son album Graceland (sorti en août 1986), alors en préparation. Mbaye Dièye Faye, Assane Thiam et Youssou Ndour sont aux percussions sur le morceau Diamonds on the soles of her shoes. Après le succès commercial mitigé de son album Eyes Open – qui était censé lui ouvrir les portes du marché nord-américain et l’y installer –, le chanteur rebondit sur le succès du suivant (The Guide-Wommat), qui s’y vend mieux, pour faire apprécier la musique de son groupe. Pour ce qu’elle représente comme lieu d’expression pour les artistes, la ville de New York devait bien acclamer Youssou Ndour. Il y est en novembre 2005, quelques mois après avoir été auréolé de la récompense de l’Académie du Grammy pour l’album Egypt, pour un concert dans la prestigieuse salle du Carnegie Hall. Même si son enregistrement n’a pas fait l’objet d’un disque publié de manière officielle, le concert – d’une qualité artistique exceptionnelle – a tellement circulé qu’il s’est inscrit parmi les prestations live les plus appréciées de Youssou Ndour et du Super Etoile. Les musiciens y reprennent de manière dépouillée une quinzaine de titres. Le 20 octobre 2018, Youssou Ndour et le Super Etoile y ont rejoué dans le cadre d’une tournée aux Etats-Unis. Cette nouvelle prestation n’a pas eu le même retentissement ni le même écho, même si elle a ravivé des souvenirs pour des mélomanes qui y sont retournés.

5. LONDRES : la connexion de Youssou Ndour avec l’Angleterre s’est faite d’abord avec un des musiciens contemporains les plus importants de ce pays, Peter Gabriel, qui est littéralement tombé amoureux et sous le charme d’une voix au lyrisme et aux puissants accents spirituels. Il était bien allé à son concert pour le festival Africa Fête (fondé par le promoteur et producteur culturel d’origine malienne Mamadou Konté), en 1984, mais n’avait pu voir Youssou Ndour. La rencontre se fait finalement, fin 1985, lorsqu’il fait le déplacement à Dakar, accompagné du guitariste et producteur sénégalais Georges Acogny. C’est la période où Youssou Ndour et le Super jouaient tous les week-ends au Sahel, un club branché de la capitale sénégalaise. Dans le livre Youssou N’Dour le griot planétaire, de Gérald Arnaud, il raconte : « Il (Peter Gabriel) était presque inconnu au Sénégal. Il se baladait seul dans les rues de Dakar, en short et t-shirt, comme n’importe qui. Il est venu me voir à la Médina et nous avons passé de bons moments ensemble. Quelques mois plus tard, j’étais à Londres et je lui ai téléphoné. Il était en studio avec son producteur Daniel Lanois, et il m’a proposé sans façon de les rejoindre. J’ai passé une journée entière à chanter. Ils m’ont enregistré sur la plupart des morceaux de l’album. » Cet album, c’est So. Youssou Ndour y chante sur le titre In Your Eyes. Lui et des musiciens de son groupe sont invités à accompagner le chanteur anglais dans la tournée de promotion de l’album. Le 11 juin 1988, Youssou Ndour est à Londres, au stade de Wembley, parmi les 83 artistes qui ont animé le concert organisé pour fêter le 70-ème anniversaire de Nelson Mandela alors en prison (Nelson Mandela 70th Birthday Tribute). Stevie Wonder, Tracy Chapman, Harry Belafonte, Whitney Houston, Peter Gabriel, entre autres, y étaient aussi. En août 2018, il s’est produit, avec le Super Etoile, au Royal Albert Hall, prestigieuse salle de la capitale anglaise, dans le cadre d’une mini-tournée européenne, un peu moins de seize ans après le mémorable concert à l’Union Chapel (décembre 2002), d’une rare beauté.

            Aboubacar Demba Cissokho

            Dakar, le 1-er octobre 2019

Afrique/Musique – Salif Keita, l’itinéraire en lettres (4/6)  

Publié le Mis à jour le

L’auteur-compositeur malien Salif Keïta fête ce 25 août ses 70 ans. Cette année 2019 marque aussi les 50 ans de carrière de cet artiste dont le parcours, les créations, mélodies et messages parlent à des milliers de fans à travers le monde… Nous avons tenté, en quelques lettres, de dresser un abécédaire de ce riche itinéraire dont Salif lui-même a dit que la partie discographique s’arrêtait avec son dernier album en date, Un autre Blanc (Naïve Records,  2018). Ce portrait  mêle anecdotes, éléments de biographies, analyses et explications de textes, évocations d’étapes et d’événements importants, de compagnons de route…

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==MANDJOU : cette année 2019 est celle du 70ème anniversaire de Salif Keita, de ses 50 ans de carrière musicale. Elle marque aussi les 40 ans de Mandjou, la chanson qui a tout changé, pour les « Ambassadeurs du motel » – devenus, depuis leur arrivée à Abidjan, « Les Ambassadeurs Internationaux » – et pour Salif lui-même gagne, à partir de ce moment, une nouvelle aura. En 1974, les Ambassadeurs animent la soirée donnée en l’honneur du président guinéen Sékou Touré alors en visite officielle au Mali. Il est impressionné et exprime aux autorités maliennes le souhait de voir le groupe jouer à Conakry. Ce qui arrive effectivement en 1976. Ce qui arrive aussi, ce sont les honneurs pour Salif Keita, décoré dans l’Ordre national du mérite guinéen. Alors qu’il réfléchissait, à son retour à Bamako, à une chanson pour dire sa gratitude au président Sékou Touré, la situation politique se dégrade. Au début de l’année 1978, le protecteur du groupe des Ambassadeurs, Tiékoro Bagayoko est arrêté. Avec Salif Keïta et Kanté Manfila, six autres Ambassadeurs – Ousmane Dia, Sambou Diakité (chanteurs), Kaba Kanté (balafoniste), Moussa Cissoko (saxophoniste), Ousmane Kouyaté (guitariste), Tagus (trompettiste), Nouhoun Keita (batteur), Sékou Diabaté (bassiste) décident de quitter Bamako. Ils arrivent à Abidjan le 4 août 1978. Leurs débuts  dans la capitale ivoirienne y ont été très difficiles. Pour jouer à l’Agneby bar, un club d’Abobo Gare, ils louaient les instruments. Puis, après une année à galérer dans une atmosphère de concurrence à laquelle ils n’étaient pas habitués à Bamako, la providence : avec la complicité d’un technicien de la Radiotélévision ivoirienne (RTI), qui n’avait pas le droit de la faire, les fait entrer dans le studio. En quelques heures, ils enregistrent cinq titres, dont…Mandjou, dédié au président guinéen de l’époque, Sékou Touré. Le caractère controversé du leader, accusé de violations de droits humains, n’a pas empêché Salif Keita de justifier le lien particulier qu’il avait avec l’homme politique qui, selon lui, lui avait rendu sa dignité d’homme en l’acceptant tel qu’il était et en l’honorant.  Dans le documentaire Salif Keita, Citoyen Ambassadeur  de Jean-Pierre Limosin (La Sept ARTE et Morgane Production, 1996), il dit : « Je suis quelqu’un de très sensible. Quelqu’un comme moi qui a souffert dans une société, qui a été rejeté… Quand on est arrivés en Guinée, il m’a donné une médaille (Officier de l’Ordre national guinéen), qui a fait que beaucoup de portes ont été ouvertes pour moi. J’ai eu des larmes. Moi qui ne croyais jamais que même le dernier des humains pouvait me donner la main et m’aimer, à plus forte raison un président de la République, qui vient vers moi, me gâte, m’invite chez lui et qui me montre : ‘’Toi aussi tu fais partie des hommes, tu fais partie des humains. Tu fais partie des personnes aimées, tu peux être aimé. Tu es une personne comme toutes les autres personnes.’’ D’homme à homme, de personne à personne. Ça m’a beaucoup touché. »

==MOFFOU : ce nom est à la fois le nom du studio et l’espace culturel de 200 places que Salif Keita ouvre en 2001 dans le quartier de Kalabancoro, à Bamako, et de l’album – sorti en mars 2002 – à travers lequel le musicien effectue un retour magistralement réussi à l’acoustique dont lui et son compère Manfila Kanté avaient posé les bases à la fin des années 1970 et au tournant des années 1980. Moffou est d’abord le nom d’une flûte percée d’un seul trou utilisée par les enfants bergers, un instrument quelque peu oublié dont le petit Salif a lui-même joué pour chasser les oiseaux des champs de son père. Après Papa (Metro Blue, 1999), un album tourné vers le rock, Keita propose cette fois  – sur des arrangements dépouillés de son ami de toujours Manfila Kanté – une atmosphère plus calme et propice à poser avec lyrisme, mélancolie le regard d’un homme d’expérience sur la vie et les émotions – joyeuses et douloureuses – qu’elle procure. « Salif a imprégné tout l’album Moffou du thème de l’amour et de l’harmonie », résume Cheick M. Chérif Keita dans Salif Keita – L’ambassadeur de la musique du Mali. Sont illustratifs de cette touche, les titres Yamore (interprété avec Cesaria Evora), Katolon, Souvent, Ana na ming, Koukou. Dans la chanson Madan – du nom d’une danse du Mandé – Salif Keita dit son attachement à ses racines et son respect pour le monde paysan qui, malgré ses moyens rudimentaires et limités, travaille à nourrir la communauté. Dans le très apaisant et le très…politique Hèrè, Salif Keita, tout en célébrant les vertus de la démocratie, ne manque pas de mettre en garde les dirigeants contre les dérives autoritaires qui pourraient les tenter.

==MONTREUIL : en 1984, au mois de mai, Salif Keita participe avec d’autres groupes et artistes du Mali (Le Super Biton de Ségou, Kandia Kouyaté, Super Djata Band) au Festival des musiques métisses d’Angoulême, en France. Il se révèle ainsi au public français et européen. Trois ans plus tard, il s’installe à Montreuil en banlieue parisienne. Ce fief de la communauté malienne installée à Paris a acquis le surnom de ‘’deuxième capitale du Mali’’. C’est là que, au milieu des siens et en attendant de trouver un label pour produire des disques, il passe ses premières années en France à animer les soirées, fêtes et cérémonies organisées pas ses compatriotes. Dans le contexte du show-business parisien, il est difficile pour Salif d’obtenir des concerts. C’est de Montreuil qu’il travaille à se faire connaître davantage. Au gré des rencontres, les choses se mettent en place. Montreux restera pendant une quinzaine d’années sa base. A partir de 1999, il rentre vivre en grande parie à Bamako. Son long séjour en France l’a libéré de contraintes qui collaient sa personnalité à l’univers des griots – dont c’est la musique est, dans l’imaginaire collectif d’alors, la chasse gardée. Si à ses débuts au Mali il devait peu ou prou s’en accommoder, en Occident, il était dans un cadre lui permettant d’affirmer et d’exploiter toutes les dimensions de son potentiel créatif.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 août 2019

Afrique/Musique – Salif Keita : l’itinéraire en lettres (2/6)

Publié le Mis à jour le

L’auteur-compositeur malien Salif Keïta fête ce 25 août ses 70 ans. Cette année 2019 marque aussi les 50 ans de carrière de cet artiste dont le parcours, les créations, mélodies et messages parlent à des milliers de fans à travers le monde… Nous avons tenté, en quelques lettres, de dresser un abécédaire de ce riche itinéraire dont Salif lui-même a dit que la partie discographique s’arrêtait avec son dernier album en date, Un autre Blanc (Naïve Records,  2018). Ce portrait  mêle anecdotes, éléments de biographies, analyses et explications de textes, évocations d’étapes et d’événements importants, de compagnons de route…

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==BAMAKO : dans la capitale malienne que Salif Keita est dans le fief artistique qui l’a fait connaître dans son pays. C’est la ville où il arrive en 1967 en provenance de son Djoliba natal, pour intégrer l’Ecole normale de Bamako. Mais au moment de passer l’examen pour devenir instituteur, le médecin scolaire lui dit qu’il ne sera pas admis parce que – raison officieuse – la couleur de sa peau ferait peur aux enfants. Raison officielle : problèmes de vue. En dépit des ‘’interdits’’ sociaux et autres règles de la communauté qui veulent que chanter ou jouer de la musique soit réservé aux seuls griots, il décide de faire de la musique. Rejeté par la famille, il vit seul dans la rue, joue ici et là, dans des clubs, cafés, bars – Istanbul Bar notamment – et sur les marchés. Déjà, à cette époque, il fait apprécier sa puissante voix. Le saxophoniste Tidiani Koné le remarque et lui propose d’intégrer le « Rail Band de Bamako » (1969). Ce groupe joue tous les soirs au buffet-hôtel de la gare à Bamako. Ses succès reposent sur un répertoire de standards traditionnels mandingues. Devenu le chanteur vedette du Rail Band, Salif est pour beaucoup dans la notoriété de l’orchestre. Dans un contexte de concurrence – chaque hôtel de la capitale malienne avait son groupe pour animer les soirées – Keita, qui venait à peine de passer la vingtaine, tire son épingle du jeu au point d’attirer les lumières sur lui et de convaincre le Guinéen Kanté Manfila, le leader des « Ambassadeurs du Motel », l’orchestre rival qu’il rejoint en 1973.

==CINEMA : Si on met de côté les concerts filmés les émissions, les interviews-portraits dressés par des télévisions, on trouvera une longue liste de réalisations cinématographiques dans lesquelles Salif Keita est impliqué, soit en tant qu’acteur ou à travers ses compositions. Il est acteur dans Suivez mon regard de Jean Curtelin (1986), Yeelen de Souleymane Cissé (1987, Prix du jury à Cannes), Les Guérisseurs de Sidiki Bakaba (1988), L’enfant lion de Patrick Grandperret (1993), Le ballon d’or de Cheick Doukouré (1994), La Genèse de Cheick Oumar Sissoko (1999). Il est compositeur et/ou auteur de musiques de Black Mic Mac de Thomas Gilou (1986), Yeelen (avec Michel Portal), L’enfant lion (avec Steve Hillage), Perle noire de Joseph Kumbela, Shandurai de Bernardo Bertolluci (la chanson Sina), La vie sur Terre d’Abderrahmane Sissako (1998), Lettres de Mansfield Park de Patricia Rozema (1999, avec le titre Djongna), Ali de Michael Mann (2001, avec les chansons Papa, Folon, Tomorrow et Sanni Kegniba), L’affaire du collier de Charles Shyer (2001, chanson Mercy). Dans la série de courts métrages consacrés aux attentats du 11-Septembre, 11’09’’01, il compose la musique qui accompagne celui du Burkinabè Idrissa Ouédraogo (11 minutes), qui met en scène des enfants cherchant à arrêter Oussama Ben Laden, pour toucher la récompense promise par les Etats-Unis.

==CONO : ce titre de l’album Soro, sorti en 1987, revient presque toujours quand on demande à des mélomanes ou des spécialistes avertis leurs morceaux préférés dans le riche répertoire de Salif Keita. Il y a, avec Cono – selon la prononciation, ‘’oiseau’’ ou for intérieur’’ en mandingue – les arrangements de Jean-Philippe Rykiel, génie des claviers, dont la sensibilité lui fait produire des lignes qui touchent et procurent de très belles émotions. Rykiel a le souffle et le flair qui lui font réussir ses collaborations avec les artistes du continent africain (Youssou Ndour, Papa Wemba, Xalam, Amadou & Mariam, Ousmane Kouyaté, Lokua Kanza…) Un synthétiseur, les congas de Souleymane Doumbouya dit ‘’Solo’’, compagnon de toujours de Salif Keita le lyrisme et la voix de celui-ci font le reste. Le reste, c’est ce texte semé de métaphores, dont la teneur, la philosophie et la tonalité mélancolique empruntent à la fois a conte, au mythe. Salif chante : « Cono djon lou kassi la ?/Dji daa la djon na cono kan nyè/
Cono djon lou kassi la ?/Sila daa la djala la cono kan nyè/Cono djon lou kassi la?/Kourou san fè djala la cono kan nyè/»
. Dans son ouvrage Salif Keita – l’oiseau sur le fromager (Le figuier, 2001), l’universitaire malien Cheick M. Chérif Keita donne une traduction des mots du chanteur : « C’est le cri de quel oiseau ?/C’est l’oiseau des rives du fleuve/C’est le cri de quel oiseau ?/C’est l’oiseau qui veille sur le voyageur/C’est le cri de quel oiseau ?/Je suis l’oiseau perché sur le grand caïlcédrat/Du haut de la montagne, je perce les mystères du lointain/ » 

Salif Keita s’insurge contre la tyrannie de l’argent et du pouvoir, regrettant le fait que l’on est porté, dans le monde tel qu’il est devenu, à plus de considération pour l’apparence extérieure des êtres qu’à leur beauté intérieure. « L’ennemi a la bouche pleine de fiel/Ne dira jamais du bien de vous/Je suis l’oiseau-oracle, l’oiseau de la joie et du bien-être/Oh, le monde est sens dessus dessous !/L’argent rend charmant/La pauvreté n’attire plus que mépris/Pauvre, tu seras le mal-aimé/Même si tes paroles sont belles/Même si ton coeur est bon/Même si tu cherches refuge dans la discrétion/Le monde est sens dessus dessous/»

==DJOLIBA : Salif Keita est né à Badougou Djoliba, à une quarantaine de kilomètres au sud de Bamako. Le village est situé le long du fleuve Niger (que les Mandingues appellent Djoliba), sur un axe routier qui relie Bamako à la ville guinéenne de Siguiri, en passant par la cité de Kangaba, dernière capitale de l’Empire du Mali. Salif Keita y effectue ses études primaires (six ans) avant d’effectuer le cycle secondaire (trois ans) à Bankoumana, un village un peu plus grand, situé à environ 20 kilomètres de Djoliba. C’est dans son village natal que Salif Keita a subi ses premières influences musicales évoquées dans le livre Salif Keita – l’oiseau sur le fromager (Le figuier, 2001) de l’universitaire malien Cheick M. Chérif Keita : la musique tradition des chasseurs, que des maîtres chasseurs – son père Sina en était un – jouaient pendant la saison sèche ; les cérémonies de réjouissance organisées pour marquer les rites agraires, la circoncision ou l’excision, les mariages. Il y avait aussi des influences extérieures : un courant musical di moderne que des musiciens guinéens, des guitaristes surtout, introduisait à Djoliba ; la touche d’instituteurs affectés à Djoliba, qui reprenaient des airs de musique française, de jazz, de blues ou de rock avec lesquels ils s’étaient familiarisés pendant leur formation à l’Ecole normale, à Bamako. « L’un d’eux confiera même son instrument à Salif alors qu’il part en vacances afin que celui commence à s’exercer », rapporte le journaliste et photographe français Florent Mazzoleni, dans Salif Keita – la voix du Mandingue (Editions Demi-Lune, 2009). C’est aussi à Djoliba, dans les champs de son père, qu’il apprend à forger sa voix. « C’est en dialoguant avec les animaux, avec les alouettes, les babouins, les hirondelles et les patas que j’ai appris à chanter, raconte-t-il dans le livre de Mazzoleni. Les gens me disaient que j’avais une voix puissante. Mon chant m’aidait à apaiser ma solitude. J’essayais d’exorciser mes souffrances à travers ma voix. Je vivais isolé à cause de ma couleur de peau. Alors je passais mes journées à chanter dans les champs. » C’est donc à Djoliba, nom de ce fleuve qui raconte l’histoire d’un peuple et porte ses racines et une part essentielle de son âme, que tout a commencé. C’est la source. Il disait, quelques semaines avant la sortie de son album Talé, produit par Philippe Cohen Solal (2012) : « J’ai presque grandi au bord du fleuve et j’ai composé pas mal d’albums là-bas, sur l’île où on était ».

==DUOS : Le dernier album de Salif Keita, Un autre Blanc (Naïve, 2018), est le lieu de rencontres et de collaborations avec des musiciens qu’il a invité à l’accompagner dans ce disque dont il dit que ce sera le dernier de sa carrière. MHD, rappeur d’origine guinéenne qui l’avait invité sur l’intro intitulé Mansa, de son album 19, sorti en septembre 2018, partage avec lui le micro sur le titre Itarafo – sur lequel chante aussi la Béninoise Angélique Kidjo. Sont aussi conviés la Nigériane Yemi Alade (Diawara Fa), les vocalistes du groupe sud-africain Ladysmith Black Mambazo (Ngamale) et le chanteur de reggae ivoirien Alpha Blondy. (Mansa Fo La). Des musiciens avec qui il travaille depuis longtemps (Cheick Tidiane Seck, Jean-Philippe Rykiel, Ousmane Kouyaté, Paco Séry…) sont là à côté d’autres instrumentistes plus jeunes (Hervé Samb, Alune Wade…). Les duos, il y en a eu dans le répertoire de Salif Keita : la Capverdienne Cesaria Evora a chanté avec lui sur Yamore (album Moffou, 2002) ; l’Africaine-Américaine Esperanza Spalding lui ‘’répond’’ sur Chérie d’en va (Talé, 2012), tout comme – sur le même disque – le rappeur anglais Roots Manuva (C’est bon, c’est bon) et le chanteur américain Bobby McFerrin (Simby). Ces collaborations s’ajoutent à celles, tout aussi nombreuses sinon plus, que le musicien malien a eues avec des instruments de divers horizons, sur des albums ou en concerts.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 août 2019