Fespaco 2019 : le programme officiel

Publié le Mis à jour le

Le programme complet officiel de la 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou prévue du 23 février au 2 mars : https://fespaco.bf/wp-content/uploads/2019/02/PROGRAMME-DE-PROJECTION-2019-VF-net.pdf?fbclid=IwAR2ZePtZIMk2ocMuOIftUViQxRfETkVtmzhLkz_cXzSwkkcGVOwWmRUIfls

Créé en 1969, le festival célèbre cette année son cinquantenaire.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 17 février 2019

 

Publicités

Afrique/Livre – « Ouaga Emoi » : regards et mots pour raconter la capitale du Burkina Faso

Publié le Mis à jour le

Les éditions Vives Voix, maison basée à Dakar et spécialisée dans la création et la diffusion de beaux-livres, vient de publier Ouaga Emoi, consacré à la capitale du Burkina Faso qui se révèle sous le regard écrit et visuel de différents auteurs ayant un rapport particulier avec elle. Ce livre est le deuxième du genre après Dakar Emoi, dédié à la capitale du Sénégal.

51480976_2236266226392784_486429583420162048_n

Dans sa note de présentation, Vives Voix parle de Ouagadougou, Ouaga pour les intimes, la « capitale d’un pays lové dans la boucle africaine, tendrement enlacé par six voisins », « séductrice », « sous ses airs pudiques. » La publication sera présentation au cours de la 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, prévue du 23 février au 2 mars prochain.

« Elle sait ravir les cœurs de ceux qui pensent la visiter, ou y vivre quelques temps et repartir indemnes, indique le texte. Après tout, se disent-ils en arrivant, que peut offrir une ville plate comme une galette et sans eau ? Ouaga n’a ni mer ni fleuve, certes. Elle manque de relief. Mais son coeur, aussi gros que l’Himalaya, déborde d’amour pour ceux qu’elle enfante et tous les autres qu’elle adopte sans discrimination ! »

Le Moro Naaba, empereur des Mossé – poète et auteur de deux recueils – qui figure parmi les auteurs qui racontent Ouaga, « rappelle dans un poème, les valeurs de respect, de paix et de tolérance à l’origine de la fondation de cette ville millénaire. » A la suite du chef traditionnel et coutumier, des artistes – par l’écrit ou au moyen de leur appareil photo, ont accepté de « chanter et de montrer Ouaga, telle qu’elle est, telle qu’ils/elles la voient, la rêvent, la sentent, la vivent ! »

Les auteurs sont : Sa Majesté le Moro Naaba (empereur des Mosse, poète), Armand Roland Pierre Béouindé, maire de la ville de Ouagadougou, gestionnaire d’entreprises de formation),  Pierre Claver Hien (historien, maître de recherche à l’Institut des sciences des sociétés au Centre national de la recherche Scientifique et Technologique, Édouard Ouédraogo, journaliste, directeur de publication de L’Observateur Paalga, premier quotidien privé du Burkina Faso, Irène Tassembédo, ancienne élève de l’Ecole Mudra-Afrique de Germaine Acogny et Maurice Béjart à Dakar, figure importante de la chorégraphie moderne de l’Afrique contemporaine, Albert Ouédraogo, universitaire, spécialiste de la littérature orale.

Il y a aussi Damien Glez, dessinateur de presse franco-burkinabè, éditorialiste, enseignant, parolier et scénariste de séries télévisuelles, Émile Lalsaga, professeur de français, écrivain et blogueur, SMOCKEY, rappeur burkinabè, arrangeur et producteur de musiques urbaines ? co-fondateur et porte-parole du mouvement ‘’Le balai citoyen’’, SMARTY, rappeur, auteur compositeur et interprète burkinabè, Clément Zongo, journaliste-chroniqueur à Radio Pulsar et au quotidien d’État Sidwaya, Bernadette Dao Sanou, professeur des lycées et collèges, passionné d’écriture, François Bouda, administrateur culturel, Nour Dermé, figure du monde équestre, Monique Ilboudo, femme de lettres et universitaire, Christophe Sawadogo, artiste peintre, Ghaël Samb Sall, fille du réalisateur sénégalais Ababacar Samb Makharam, fondatrice en 2009 des éditions Vives Voix.

Les photographes Amadou Cissé, Jean Claude Frisque, Sophie Garcia, Germain Kiemtoré, Anthony Labouriaux, Sloane Leconte, Harouna Marané, Nomwindé Vivien Sawadogo ont posé leurs regards et points de vue par des photos qui illustrent le livre dans lequel, relèvent l’éditeur, « les mots des un/e/s, les photographies des autres, et non des moindres, vous dévoilent une ville où tradition et modernité se tutoient et s’interpellent, une ville humble et insolente, une ville courageuse et inquiète, dure et si câline avec ses enfants dont la témérité et la soif de liberté semblent inextinguibles. »

Les éditions Vives Voix sont basées à Dakar. « Chacun des titres rassemble, pour sa conception, artistes et auteurs autour d’un cahier des charges particulièrement soucieux d’esthétique et de qualité littéraire », souligne une note de présentation, précisant que « depuis la première publication, Dakar Émoi, en 2009, la ligne éditoriale témoigne d’un engagement à mettre en lumière, mais aussi à archiver pour les générations futures, histoires, coutumes, arts et lettres du Sénégal et du continent. » Toutes les œuvres, rappelle le texte, sont dirigées par Ghaël Samb Sall. La Collection Emoi a pour ambition de « porter un regard sensible sur nos capitales africaines par leurs photographes et ceux qui les aiment. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 16 février 2019

 

 

Fespaco 2019 – Colloque en hommage à Idrissa Ouédraogo, « l’homme et ses œuvres »

Publié le Mis à jour le

Un colloque international en hommage au cinéaste burkinabè Idrissa Ouédraogo (1954-2018) est prévu du 21 au 23 février à Ouagadougou, sous l’égide du Laboratoire Langues, Discours et Pratiques artistiques (LADIPA) de l’Université Ouaga 1 Professeur Joseph KI-ZERBO, annonce un communiqué que nous avons reçu ce vendredi.

Colloque Idrissa

Le texte souligne que « l’importante session scientifique qui lui est dédiée et dont la thématique porte sur ‘’L’homme et ses œuvres’’, se déroule à la veille de l’ouverture officielle de la 26ème édition du Festival Panafricain de Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESPACO). »

« Ce colloque se veut une contribution de la communauté universitaire à la réflexion sur l’état et le devenir du cinéma africain, cinquante ans après la naissance du FESPACO qui en est la vitrine principale », précise la même source. Idrissa Ouédraogo est décédé lé 18 février 2018 à l’âge de 64 ans. Il est réalisateur et/ou producteur, entre 1981 et 2008, de dix longs métrages, d’une vingtaine de courts métrages, de trois séries télévisuelles.

Les participants au colloque plancheront sur différentes questions :

– Qu’est-ce que le cinéma pour Idrissa Ouédraogo ? (témoignages sur son engagement et sa pratique cinématographique…) ;

– Les films d’Idrissa Ouédraogo à l’épreuve des théories universitaires ;
– Les principes de création cinématographique chez Idrissa Ouédraogo ;

– Idrissa Ouédraogo et le devenir du cinéma en Afrique au Sud du Sahara.

« Le parcours d’Idrissa Ouédraogo révèle que pendant qu’il était encore étudiant à l’Institut africain d’Éducation cinématographique de l’université de Ouagadougou (INAFEC), il représentait déjà un espoir sur le continent. De son film d’école Poko à Tilaï et bien d’autres, le « maestro » marquera de son talent la production cinématographique africaine. , indique le document de présentation de la rencontre.

Le communiqué ajoute : « La rencontre de Ouagadougou donne ainsi l’occasion à la communauté scientifique internationale, aux acteurs du cinéma et de l’audiovisuel de faire du riche héritage d’Idrissa Ouédraogo, l’objet d’une réflexion plus approfondie qui puisse mettre en exergue la poétique cinématographique de l’une des icônes du cinéma africain. »

« L’objectif visé est d’aboutir à la publication d’une monographie suffisamment holistique pour comprendre la nature et les enjeux de son œuvre cinématographique ainsi que les perspectives d’appropriation de son inspiration/génie par les nouvelles générations de praticiens du cinéma en Afrique », signale la note, précisant que les travaux seront marqués par des communications et des expositions sur le cinéaste.

Dakar, le 15 février 2019

Aboubacar Demba Cissokho

Abdourahmane Seck : des reformes à l’université et du débat sur le fait religieux

Publié le Mis à jour le

L’anthropologue sénégalais, enseignant à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, revient, dans cet entretien, sur les enjeux de l’école doctorale des Ateliers de la pensée de Dakar, de la prise en compte de la question de l’oralité dans les modalités de production de savoirs, de la nécessaire réforme de l’université et de la difficulté apparente à énoncer sur le fait religieux dans le débat public au Sénégal.

Quel regard avez-vous sur l’école doctorale qui tente d’inscrire dans la durabilité la dynamique de production de savoirs créée par les Ateliers de la pensée de Dakar ?

« Les initiatives de cette nature ne surviennent jamais par hasard. C’est le temps qui les appelle. Cet événement répond d’une exigence. Il répond de quelque chose dont nous avons à répondre, qui est de l’ordre de comment on pense et repense la manière dont le monde actuel nous accueille, la façon dont nous nous sentons satisfaits ou pas vraiment satisfaits de la manière dont nous habitons le monde. C’est une somme de questionnements, d’interrogations qui nous renvoient à nos assignations, à la manière dont les choses ont concouru et concourent à nous placer dans des types d’inconfort par rapport auxquels on essaie de se mettre au clair. Ce type d’espace nous donne l’occasion de travailler sur un bout de la solution. Ce bout de la solution a à voir avec la manière dont nous réfléchissons sur tout ça. Dit comme cela, on peut avoir l’impression que tout est désespéré, désespérant. Mais il y a aussi beaucoup de sérénité dans tout ceci. On n’est pas en train de pleurnicher, on est en train de construire une exigence de ce que nous sommes, de ce que nous voulons être, de ce à quoi nous aspirons. Ce que nous voulons pour notre monde, pas pour nous seuls… Quand je dis un autre monde, c’est aussi un monde où nous accueillons l’autre.

Dans la tentative de répondre à ces exigences, vous avez mentionné à l’ouverture de la première session de l’Ecole doctorale la question de l’oralité comme élément à prendre en compte, à questionner et à discuter. Pourquoi cette question est-elle si importante à vos yeux ?

En fait, il y a une question de modèle. Ça pose le problème de ce dans quoi nous sommes embarqués. C’est comme une voiture qui s’embourbe quelque part et n’arrive plus à démarrer. Notre problème n’est pas – contrairement à ce que disait quelqu’un : ‘’il faut travailler, encore travailler, toujours travailler’’ – une posture qui participe de tout un ordre de culpabilisation de nos efforts et d’absence de reconnaissance des torts que nous causent un certain nombre de choses. De fait, on travaille, on enseigne beaucoup. Mais après, si ces efforts-là sont capturés par des dynamiques et des logiques qui les dispersent et les explosent, il sera très facile de dire à quelqu’un : ‘’Secouez-vous, réveillez-vous ! Ayez un peu de bonne volonté.’’ La question des modèles est très importante. Comment nous nous donnons un modèle qui nous permet de toucher le plus grand nombre dans les conditions optimales, pour ce grand nombre, de capter, comprendre et utiliser ce que nous faisons.

D’où un rôle de premier plan pour l’université…

Oui. L’enjeu fondamental de la question de l’université décoloniale touche à cette question précise de ce que nous engageons, de ce que nous trouvons en cours de route si nous embrassons cette voie de la décolonisation de nos espaces. Ça veut dire que nous nous confrontons à la question des paradigmes dominants, de ce que sont l’échec, la réussite, la performance, du cadre physique qui doit accueillir la formation. Quel est le type de public ? Quel est le type de rapport ? Quelles sont les hiérarchies actuelles qui sont dans ce milieu, ce que nous en faisons. Donc cela engage tout cela. Il y a au moins quelque chose sur lequel il est difficile d’avoir des doutes, c’est le fait que nos sociétés ont produit, archivé, conservé, distribué de la manière dont elles voulaient le faire du savoir à des générations, selon les classes d’âge, en utilisant ce principe simple que Mamoussé Diagne démontre de façon magistrale dans son ouvrage Critique de la raison orale (Karthala, 2005). Je ne suis pas en train de dire que ce que nous avons à faire est derrière nous et qu’il faut aller revisiter le passé, faire un long voyage dans la nuit des temps et aller ouvrir des paquets-cadeaux… Ce que je suis en train de dire, c’est que nous devons avoir l’intelligence de nos ressorts. Les choses qui nous le plus de mal utilisent ces ressorts-là pour nous atteindre. Est-ce que l’université n’a pas à discuter de ces méthodes, de ces pédagogies, ces curricula ? Est-ce que, aujourd’hui, les meilleures façons de conditionner nos savoirs ne passent pas, par exemple, par le dialogue avec des gens qui font de l’art ? Bref, il y a énormément de choses, et la problématique de l’oralité, que j’ai évoqué, est une manière dont une société peut être organisée. Une société peut aussi être organisée sur un principe qui n’est pas celui de l’oralité, mais plutôt celui de l’écriture.

Comment ce questionnement sur les ressorts sur lesquels on s’appuie pour réformer les contenus et les pédagogies d’enseignement est-il accueilli à l’université, dans la communauté des chercheurs ?

C’est une question qui est très intéressante parce que c’est comment, à un moment donné, on finit par comprendre que nous tournons en rond. Et donc comment on va passer de la question des réformes à la réforme des questions. Parce qu’on est dans une dynamique continue et on ne s’en sort pas. Maintenant, il faut bien voir que la question des réformes est précisément toutes ces solutions que nous mettons quasi annuellement sur la table pour redresser l’université, pour réparer ceci ou cela. Et les problèmes ne cessent de continuer. Cela participe de ce projet auquel j’appelle – je ne suis pas le seul : est-ce que nous pouvons changer de type de questions pour aboutir à des solutions qui soient différentes de celles que nous avons eues jusqu’ici ? Si maintenant on analyse les questions actuelles que nous nous posons et que nous n’arrêtons pas de nous poser depuis plusieurs années, le constant est que ces réformes-là ne nous ont pas sortis de la crise. Après, il y a des enseignements qu’on peut en tirer. Si vous prenez les mobilisations estudiantines des années 1990, vous verrez qu’elles sont liées à des enjeux de reforme dont le principe nous enseigne sur les assignations. Ce qui, à l’époque, gouvernait la pensée de la Banque mondiale – qui était derrière cette réforme – c’était l’idée qu’on n’avait pas besoin d’université et que les types de problèmes que nous avions ne requéraient pas que l’Etat mette tout cet argent dans l’enseignement supérieur, mais plutôt de travailler à élargir la base de la pyramide. Ce qui est intéressant pour moi, c’est que déjà, dans ce tournant des années 1990, la chose commençait à être un peu différente de ce qu’on avait eu dans les années 1980. Dans les années 1980, quand la crise a éclaté au niveau du COUD (Centre des œuvres universitaires de Dakar) et qu’il y a eu l’intervention policière, comment le mécontentement estudiantin a rencontré un front social qui su le soutenir. S’agissant des secousses que ces types de réformes provoquent dans l’espace universitaire, quels que puissent être la densité, l’importance et le caractère aigu des crises que ça provoque, il n’y a pas de rencontres possibles avec les autres luttes. C’est un indicateur de décrochage. Une absence de solidarité a opéré. Un divorce se met en place, qu’attisent beaucoup de discours qui, sous prétexte de défendre et de porter une voix qui ne soit spécifique et qui range l’université. On n’arrive même plus à construire des crises qui nous permettent de rebondir et d’aller plus loin. Elles divisent de plus en plus la société.

En tant qu’anthropologue, votre réflexion porte aussi sur le fait religieux et sa prise en charge dans le débat public. Il y a cette impression qu’il y a un tabou à soulever et à discourir sur la question. Qu’en est-il du point de vue du chercheur que vous êtes ?

Il y a un préjugé d’obscurantisme quand on parle de religion ou du fait religieux. Ce préjugé est en partie vrai et en partie faux. C’est la partie ‘’faux’’ qui m’intéresse. Les acteurs religieux eux-mêmes ont accepté le débat entre eux. Ils ont polémiqué, se sont querellés et chamaillés. Comme ils ont aussi construit des liens d’amitié, de fraternité. Mais ce qui est le plus important, c’est de voir la possibilité du débat et de la contradiction n’est pas étrangère à ce champ. Ce qui fait que les gens comprennent ou perçoivent la prise de parole sur le religieux comme quelque chose de compliqué voire de très grave. La difficulté à énoncer sur le religieux procède beaucoup moins de contraintes que la religion et l’expérience de sa pratique impose que n’imposent en réalité d’autres types de paramètres dans cette tension du religieux. Ces paramètres sont politiques. C’est par l’histoire, la sociologie, la politique. On est dans des configurations sociopolitiques qui sont ce qu’elles sont au Sénégal. Ces configurations sont de l’ordre d’une intrication entre les intérêts qui naissent dans les processus d’institutionnalisation des organisations religieuses avec d’autres types d’intérêts qui naissent depuis la politique et liés à des vocations, à des préoccupations, à une culture politique qui savent évidemment parler de démocratie. Mais dès lors que les forces de cet ordre-là arrivent au pouvoir, elles arrêtent de parler de la démocratie ou prennent peur, et utilisent toutes formes de ressources qui peuvent les protéger. Là, on a des intrications d’intérêts ; on a des groupes qui ont du pouvoir parce que des hommes sont sous leur influence ou leur contrôle, indépendamment du fait qu’ils soient du pouvoir temporel ou du pouvoir spirituel. Il y a des enjeux de pouvoir. C’est la raison pour laquelle vous pouvez avoir quelqu’un qui peut faire une déclaration et avoir le ministre de la Justice qui va sortir et dire des choses incroyables. C’est la raison pour laquelle vous pouvez avoir une institution de la République qui peut aller dans une maison pour expliquer un certain nombre de choses et être traitée d’une façon relativement incroyable. Les Sénégalais acceptent le débat contradictoire y compris sur la religion. Regardez les émissions à la télévision, tout ce qui se passe sur Internet, écoutez les talk-shows à la radio. Ce n’est pas notre problème. Notre problème c’est, à partir du nœud où se tiennent, s’articulent, se densifient des intérêts propres à la nature bureaucratique des organisations – elle peut être mafieuse, religieuse, économique. Ce que je dis là j’aurais pu le dire des groupes qui réunissent les patrons. C’est cela qui concourt au fait que ces forces-là se protègent les unes les autres, parce que les tandems ou les oligarchies qu’ils constituent – si une pièce devait tomber, c’est l’ensemble du dispositif qui pourrait en souffrir. Du coup, quand je m’attaque aux politiques, je peux être appelé et être raisonné. Je n’ai pas à attaquer le politique de la manière dont je l’attaque. C’est la raison pour laquelle lorsque j’attaque le pouvoir religieux, l’autre qui a les pouvoirs régaliens de me punir va le faire.

Propos recueillis le 24 janvier 2019, à l’hôtel Le Djolof, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho  

« Arc-en-ciel-Magazine » – Babacar Diop Buuba parle de Cheikh Anta Diop (audio)

Publié le Mis à jour le

Babacar Diop dit Buuba, historien, invité de l’émission de la radio Al-Madina Fm « Arc-en-ciel » diffusée le 7 février 2015. Il parle de sa rencontre avec l’oeuvre de Cheikh Anta Diop, de l’importance et de l’actualité de celle-ci à ses yeux.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 7 février 2019

Cinéma – Jean-Pierre Bekolo sur « Les Armes miraculeuses » : « Parler de la situation du Noir qui est déjà condamné »

Publié le Mis à jour le

Les armes miraculeuses, dernier film en date du cinéaste camerounais Jean-Pierre Békolo, sera en compétition pour l’Etalon d’or de Yennenga à la 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, prévue du 23 février au 2 mars prochain. Le film se déroule en Afrique du Sud où, dans les années 1960, trois femmes sont amoureuses d’un homme noir condamné à mort. Au-delà de son traitement des relations de chacune d’elles avec l’homme, le réalisateur questionne la condition du Noir dans le monde d’aujourd’hui et appelle à une relecture du concept de la Négritude. Entretien.

50223037_528945734269911_4703324836519215104_n

A lire le titre du film, Les armes miraculeuses, on pense au texte du poète Aimé Césaire. D’où vient ce film ?

J’ai envie de dire que le film ne vient pas du texte au départ. Il vient d’une histoire un peu vraie, mais qui a été réadaptée, d’un condamné à mort soutenu par trois femmes. Evidemment, nous avons écrit cette histoire-là dans le but de parler de la situation du Noir qui est déjà condamné – donc c’est comme une métaphore – mais aussi de parler de la peine de mort. C’est-à-dire des hommes qui décident qu’un autre homme va mourir parce qu’il a fait ceci ou cela. Moi, je crois que ce sont des choses qu’il est important de revisiter. Il est important de prendre le temps de faire ce genre de film et de raconter cette histoire.

Vous racontez cette histoire en mettant le personnage principal en relation avec trois femmes. Comment avez-vous construit cette relation ?

Disons que la relation du condamné avec les trois femmes a deux dimensions : la première dimension est une dimension métaphorique. Le condamné a une histoire. La question est celle-ci : en tant que Noir, on se demande qui va nous sauver au vu de notre histoire ? Est-ce que c’est quelqu’un qui vient de loin ? Nous avons le personnage de cette femme qui vient de loin pour aider le condamné. Est-ce que c’est nous-mêmes qui allons nous sauver ? L’histoire de sa femme qui gère ce petit Bed & Breakfast à côté de la prison. Est-ce que c’est le savoir qui nous sauver ? C’est l’histoire avec la prof de français. Mais au-delà de tout ça, il s’agit d’un film avec des relations humaines. Un personnage exerce une fascination sur les femmes qui, en retour, ne s’intéressent peut-être pas au condamné, mais à l’être humain qu’il représente.

De ce point de vue, on peut le voir alors comme une relecture du concept de la Négritude ?

La Négritude, malheureusement, n’a pas été assez récupérée les artistes. Je trouve que la Négritude se discute malheureusement comme un phénomène historique, c’est tout. Il n’y a pas une réappropriation, une réadaptation voire une critique de la Négritude. Quand le personnage principal qui est condamné à mort, dit qu’il aimerait trouver les armes miraculeuses pour se libérer, l’idée est un peu folle, mais on se dit que quand Aimé Césaire écrit Les armes miraculeuses, il se dit qu’il faudrait peut-être que nous embrassions la culture du Blanc, sa langue, pour nous libérer de l’oppression. Le film, quelque part, essaie de nous interroger là-dessus. Il ne s’agit pas de voir si c’est quelque chose de réaliste. Il s’agit plutôt de se dire que ces poètes que sont Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Léon-Gontran Damas, à l’époque, voulaient, à travers l’esprit, dominer l’oppression. C’est-à-dire transcender ce qu’ils vivaient. Ils se disent : ‘’Oui, nous sommes victimes de racisme, de colonialisme, mais nous allons créer un phénomène mental qui va faire que nous allons être supérieurs à ce qui est en train de vouloir nous écraser.’’ Je crois que c’est dans ce sens-là qu’il s’agit de voir l’exploitation qu’on fait des ‘’armes miraculeuses’’ qui, de toute évidence, créent une obsession du condamné. Celui-ci se dit : ‘’Est-ce que la culture va me sauver ?’’

== Propos recueillis le 28 novembre 2018, lors des Rencontres cinématographiques de Dakar (RECIDAK), novembre 2018

Aboubacar Demba Cissokho

== Les Armes miraculeuses

Un film de Jean-Pierre Bekolo

Réalisateur : Jean-Pierre Bekolo
Scénario : Jean-Pierre Bekolo
DOP : Jim Bishop
Montage : Laurette Betolo
Acteur/Actrices : Xolile Tshabalala (Lesedi, l’épouse de Djamal Okoroko), Emil Abossolo-Mbo (Djamal Okoroko), Maryne Bertieaux (Stéphanie Foucault), Andrea Larsdotter (Laurence Neumann)

Titre inspiré du livre Les Armes Miraculeuses d’Aimé Césaire.
Titre original : MIRACULOUS WEAPONS
Durée : 104 minutes / Genre : fiction /
Année de production : 2017
Pays : Cameroun / Afrique du Sud
Société de Production : Jean-Pierre Bekolo Sarl

Fespaco/Histoire/Billets – 1972 : Oumarou Ganda, premier cinéaste ‘’Etalon’’

Publié le Mis à jour le

Le cinéaste nigérien Oumarou Ganda (1935-1981) est le premier à inscrire son nom au palmarès des lauréats de l’Etalon de Yennenga, grand prix du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, pour son film Le Wazzou polygame. C’était à l’issue de la troisième édition qui s’est tenue du 4 au 12 mars 1972, au cours de laquelle est instituée une compétition entre les films présentés.

MV5BMDg3YjM3YzEtM2QwMy00NDVmLWFiOWEtMmM1MTQ0NzU4Y2ZjXkEyXkFqcGdeQXVyNzg5OTk2OA@@._V1_UX182_CR0,0,182,268_AL_

Six prix avaient été décernés à cette édition. Le nom d’Etalon de Yennenga est donné au « grand prix » en référence à la princesse Yennenga, mythe fondateur de l’empireMossi. Le palmarès de l’édition 1972 du Fespaco s’établit comme suit :

= Étalon de Yennenga : Le Wazzou polygame d’Oumarou Ganda (Niger)

= Deuxième prix (Prix spécial d’authenticité) : Hydre Dyama de Moussa Kémoko Diakité (Guinée)

= Troisième prix L’Opium et le Bâton de Mohamed Rachedi (Algérie)

= Prix de consolation : Pour ceux qui savent de Tidiane Aw (Sénégal)

= Premier prix du court métrage : Moseka de Kouami Mambu Zinga (Zaïre)

= Deuxième prix du court métrage : Sur le sentier du requiem de Pierre-Marie Dong (Gabon)

C’est aussi en 1972 que le festival bénéficie pour la première du soutien de l’Etat et est placé sous la tutelle du ministère de la Culture, du Tourisme et de la Communication.

C’est parce que Oumarou Ganda – décédé en 1983 – a été le premier vainqueur de l’Etalon de Yennenga que le prix de la meilleure première œuvre, instituée en 1983, porte son nom. Le Burkinabè Daniel Kollo Sanou a été le premier à recevoir le Prix Oumarou Ganda pour son film Pawéogo (L’émigrant).

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 février 2019

 

Fespaco 2019/Documentaires/Compétition : des trophées ‘’Etalon’’ et ‘’Poulain’’ pour les lauréats

Publié le Mis à jour le

La compétition ‘’documentaires’’ de la 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (23 février – 2 mars) récompensera trois films dans chacune de ses deux sections. Pour la première fois, indique le dossier de presse de la manifestation, les trophées que recevront les lauréats seront dénommés ‘’Etalon’’ (longs métrages) et ‘’Poulain’’ (courts métrages).

FESPACO

C’est en 1991 (douzième édition) que, pour la première fois, un documentaire a été primé au palmarès officiel : Yiri Kan d’Issiaka Konaté du Burkina Faso. Pour le court métrage documentaire, c’est Hot Irons d’Andrew Dosunwu du Nigeria qui avait reçu une telle récompense, en 1999 (seizième édition). A partir de 2007 (dix-neuvième édition), le Fespaco décerne des récompenses aux trois meilleurs documentaires. Cette année-là, il y avait au palmarès : Rago (Télévision centrafricaine) ; Les Difficultés de conservation des manuscrits de Tombouctou (Télévision nationale du Mali) ; L’Importance de l’igname dans les sociétés béninoises (Office de radio télévision du Bénin).

En guise d’innovation, pour marquer le cinquantenaire du Fespaco, il y aura à partir de cette 26-ème édition, des ‘’Etalon’’ et des ‘’Poulain’’ dans le palmarès des compétitions ‘’documentaire’’. La liste des films documentaires en compétition ici (https://legrenierdekibili.wordpress.com/2019/02/04/fespaco-2019-les-films-documentaires-en-competition/).

DOCUMENTAIRE LONG METRAGE

=1er prix

Etalon d’Or : un trophée et dix millions de francs CFA

=2e prix

Etalon d’Argent : un trophée et cinq millions de francs CFA

=3e prix

Etalon de Bronze : un trophée et trois millions de francs CFA

DOCUMENTAIRE COURT METRAGE

=1er prix

Poulain d’Or : un trophée et cinq millions de francs CFA.

=2e prix

Poulain d’Argent : un trophée et trois millions de francs CFA.

=3e prix  

Poulain de Bronze : un trophée et deux millions de francs CFA

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 4 février 2019

FESPACO : il y a cinquante ans, le 1-er février 1969, s’ouvrait la première édition

Publié le Mis à jour le

Il y a cinquante ans, le 1-er février 1969, s’ouvrait le premier Festival de cinéma africain de Ouagadougou, devenu plus tard Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou  (Fespaco), la plus grande manifestation dédiée aux cinématographies du continent.

premic3a8rec3a9dition

La première édition s’est déroulée du 1er au 15 février 1969 « sous le haut patronage » du président de la République, Sangoulé Lamizana. Sept pays y étaient représentés : cinq africains (Cameroun, Côte d’Ivoire, Haute-Volta, Niger, Sénégal), la France et les Pays-Bas, avec 23 films projetés.

C’est à partir de la troisième session, en 1972, qu’une compétition a été instituée. Depuis 2005 (19ème édition), il y a, en plus du Grand prix, l’Etalon d’or de Yennenga, un Etalon d’argent et un Etalon de bronze. C’est aussi à partir de cette édition que des prix spéciaux sont décernés par des institutions.

Du 23 février au 2 mars prochain est prévue la 26-ème édition marquant le cinquantenaire du FESPACO. Le thème choisi est ‘’Mémoire et avenir des cinémas africains’’. A cette occasion, 124 films sont programmés dans la sélection officielle (https://legrenierdekibili.wordpress.com/2019/01/25/fespaco-2019-competition-une-selection-officielle-de-124-films/).

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1-er février 2019

Nadia Yala Kisukidi questionne une pratique de la philosophie qui légitime des préjugés

Publié le Mis à jour le

Maître de conférences en philosophie à l’Université Paris 8 en Seine-Saint-Denis et directrice de programmes au Collège international de philosophie, Nadia Yala Kisukidi qui enseigne la philosophie politique, africaine, française, s’interroge sur la pertinence de continuer à évoluer avec des préjugés dans la manière de pratiquer la discipline dans sa mise en lien avec des réalités du continent africain. « C’est un questionnement sur les lieux de légitimation. Mais il n’y a pas seulement la question des lieux, il y a aussi la question des bibliothèques », dit-il dans cet entretien qu’elle nous accordé en marge de la première session de l’école doctorale des Ateliers de la pense de Dakar (21-25 janvier 2019).

dsc_5584

L’Ecole doctorale des Ateliers de la pensée prolonge-t-elle vos enseignements dans les amphithéâtres ?

D’une certaine manière, oui. En tout cas, en termes de formation, ce que je propose n’est pas nécessairement éloigné du type d’expertise et de réflexion qu’on peut avoir avec les étudiants. Puisque dans mes cours, il y a des cours de philosophie dite occidentale. Mais avec les étudiants, je travaille aussi beaucoup sur un certain nombre de penseurs africains. On a travaillé sur la notion de bibliothèque coloniale autour de Valentin Mudimbe. Il est vrai que Valentin Mudimbe fait partie des grands penseurs classiques contemporains qui permettent de dire quelque chose sur le voyage du nom Afrique, les usages que l’on peut en faire dans un certain nombre de travaux de sciences sociales et de sciences humaines. Il n’y a pas d’extériorité. Tous les savoirs et tous les types de formation qu’on peut offrir à l’école doctorale et dans nos vies respectives se font écho et dialoguent entre eux

Mais la question du lieu est cruciale…

La question du lieu est plus que cruciale. Là, je suis à Dakar, qui a une longue histoire en termes de regroupement des diasporas africaines, que ce soit lié aux dynamiques anticoloniales, aux dynamiques des indépendances et même aux dynamiques actuelles avec la présence d’institutions aussi importantes que le CODESRIA (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique). Ensuite, il y a va d’une tentative de considérer que, désormais, les paroles qui se construisent sur le continent – même quand elles sont produites par les diasporas ou par des penseurs hors du continent – deviennent centrales quand elles assument leur lieu de production sur le continent africain. Ce qui est extrêmement important en produisant cette école doctorale, c’est qu’elle permet de faire vivre à l’échelle mondiale tout une utopie de productions des savoirs qui se jouent désormais sur le continent. Je ne serai pas caricaturale si je disais que dans les imaginaires universitaires, académiques, on a tendance à ostraciser tout ce qui se fait sur le continent. Là, en termes de géostratégie des savoirs, il s’agit de montrer que la vie des savoirs se joue désormais ici. On pourra dire que c’est ambitieux ou arrogant, mais s’il s’agit d’assumer cette ambition et cette arrogance, je n’ai aucun problème avec elles. Il y a une utopie qui est portée par cette école doctorale. Une utopie très forte qui prend en compte des situations matérielles qui font peser un ensemble de contraintes sur les travaux et sur la manière dont les étudiants, sur le continent ou ailleurs, et les poussent à baisser les ambitions qui peuvent être les leurs. Par exemple des formes de mandarinat : comment un professeur va rabaisser un étudiant qui serait trop fort ; comment un professeur peut parfois être plus insidieux avec les filles en les rabaissant ; comment penser les formes d’accès à un ensemble de ressources documentaires ? Ce sont des questions extrêmement concrètes qu’on se pose à l’intérieur de l’école doctorale.

Là, ça rejoint la philosophie et un questionnement sur ce qu’est la philosophie…

Oui, ça rejoint la philosophie, puisque la définition de la philosophie, ça pourrait être quoi ? Je vais citer Fabien Eboussi Boulaga (philosophe camerounais, 1934-2018) : c’est ‘’penser par soi et pour soi’’. Etre capable de développer une forme d’autonomie parce que n’importe quelle institution universitaire digne de ce nom devrait pouvoir permettre, pouvoir défendre et pouvoir autoriser chez ses étudiants. L’une des utopies qui commencent à se dessiner dans cette école doctorale, c’est de pouvoir créer les conditions pour que chaque individu, non pas devienne philosophe, mais puisse penser par soi, pour soi et produire un travail de qualité, dans des conditions d’indépendance intellectuelle totale. Et ne pas avoir à réaffirmer des filiations, à satisfaire l’autorité d’un professeur pour pouvoir développer une parole libre et forte.

Dans votre intervention à l’ouverture de l’école doctorale, vous avez cité Patrick Chamoiseau, dans son essai  Ecrire en pays dominé (Gallimard, 1997). Comment philosopher, comment se livrer à cet exercice quand son humanité a été niée et continue à être niée ?

C’est une question qui est fondamentale. Il ne s’agit pas pour moi de me demander s’il y a une philosophie africaine,. C’est une question qui est soldée. Mais de manière générale, quand on vous dit : ‘’Est-ce qu’il y a une philosophie africaine ?’’, il y a plusieurs types d’arguments qui vont être soulevés à savoir que la philosophie est occidentale. On va dire qu’il ya un miracle, le ‘’miracle grec’’, les philosophes s’inscrivent dans une filiation gréco-européenne. Ou alors, vous allez avoir un argument humaniste qui va consister à dire : ‘’Nous sommes tous philosophes, puisque la philosophie est le propre de l’humanité.’’ Cet argument est faible au sens où il ne prend pas en compte les dynamiques de violence qui font qu’il y a des humanités récusées. Donc accordera-t-on le droit ou reconnaîtra-t-on qu’un individu peut être un philosophe quand son humanité a été récusée ? Et quand on s’intéresse à l’histoire des violences qui ont saisi le continent africain – pas exclusivement parce qu’il y a d’autres histoires de violence dans d’autres espaces – quand on reprend l’histoire de la colonisation, on voit que la question du droit à la philosophie n’est pas simplement une question abstraite ou métaphysique, mais ça devient une question politique. Ma réponse est assez radicale. Elle vient à la suite des travaux de Fabien Eboussi Boulaga, Valentin Mudimbe (philosophe congolais) – qui a énormément travaillé sur le désir de philosophie. Je ne conteste pas sa filiation gréco-européenne de la philosophie, mais je pars du principe qu’il existe d’autres types de savoirs et de pensée, qui sont très fortes et n’ont pas forcément à se réclamer du label philosophie, surtout si on en fait un objet de propriété foncière. Ma question, c’est plutôt : si on se demande ce que c’est que philosopher en pays dominé, si on se demande ce que c’est que philosopher quand son humanité a été contestée, quel est le statut de ce désir de philosophie ? Et est-ce que la philosophie en tant que pratique, inscrite dans une histoire, un lieu, peut porter un discours d’émancipation et de libération. Pour moi, de manière générale – je ne sais pas encore si je me nomme philosophe, je sais que je suis historienne de la philosophie – je ne suis pas sûre que le discours philosophique soit un discours privilégié et ait autorité pour dire véritablement ce qu’est un être humain libre ou non. Donc, pour moi, philosopher en pays dominé, c’est toujours avoir une espèce de réflexion déconstructiviste, non fantasmée voire désenchantée sur ce que produit la philosophie.

Cela demande certainement un renouvellement de la façon dont la philosophie est enseignée jusqu’ici…

Je suis tout à fait d’accord. Moi, je verrai bien – même en Europe on devrait faire ça – un département de la pensée, où la philosophie serait un des cursus. Il y aurait un enseignant de philosophie dans un tel département. Ça nous inviterait, pas à ‘’anthropologiser’’ la philosophie à outrance, mais à nous dire que si c’est une filiation gréco-européenne, on peut tout à fait penser avec au sens où je ne défends pas l’idée qu’il y aurait une guerre des civilisations dans le champ de la théorie – j’utilise Aristote, Descartes, Bergson sans problème. Je sais que je ne fais pas forcément de la philosophie quand j’utilise Descartes, Bergson, etc. je fais autre chose. Laisser droit à ces ‘’autres choses’’ dans l’espace institutionnel, ça peut être une manière intéressante de repenser nos institutions. Quand on a un étudiant qui veut travailler sur une des dimensions des réalités, il faut voir le type de thèses qui sont demandées et qui sont presque imposées d’autorité. Moi, j’en ai deux exemples qui sont un peu comiques. Très souvent, vous avez un nom d’auteur de la grande tradition occidentale associée à une totalité africaine indéterminée. Il y a des titres assez marrants : ‘’Habermas et la démocratie africaine’’ ou ‘’la théorie du pardon chez Ricœur et les principes de justice chez les peuples bantou’’. Finalement, vous avez des formes d’énoncés qui viennent toujours montrer que l’Afrique de la pensée c’est une extériorité qu’on va penser comme une totalité qui est là pour relégitimer un auteur de la tradition occidentale qui va offrir une grille de lecture et une grille d’intelligibilité à partir desquelles on pense les réalités africaines. Ça, c’est extrêmement problématique. Et toutes ces manières de devoir constamment relégitimer un discours soit sur une tradition intellectuelle du continent soit sur un ensemble de réalités qui méritent d’être un problème en elles-mêmes, c’est un vrai problème et ça montre à quel point quelque chose comme une politique des savoirs est à l’œuvre dans notre manière de nous représenter ce que peut et ce que doit la philosophie. C’est pour ça que j’aime bien suspendre le nom ‘’philosophie’’, non pas pour la piétiner – j’aime la philosophie, c’est un des engagements de mon existence – mais c’est toujours intéressant de se demander comment continuer à évoluer ou à naviguer avec des préjugés dans notre manière d’utiliser le mot ‘’philosophie’’ et de pratiquer la discipline soit sur le continent soit en Europe, quand on veut la mettre en lien avec un ensemble de réalités situées sur le continent africain.

C’est aussi un questionnement sur les lieux de légitimation et de validation…

Oui, c’est un questionnement sur les lieux de légitimation. Mais il n’y a pas seulement la question des lieux, il y a aussi la question des bibliothèques. A partir de quelles bibliothèques, de quels corpus va-t-on considérer que vous produisez un discours qui répond à des normes de scientificité. Le savoir n’est jamais neutre. Nos manières d’en produire ne le sont jamais et elles témoignent par moments des formes de géopolitiques qui structurent même les relations entre les pays, les relations entre le Nord-Sud, et qui vont avoir une traduction réelle  sur notre manière de penser la normativité du savoir.

Propos recueillis le 24 janvier 2019 à l’hôtel Le Djoloff, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

Bado Ndoye et la « portée révolutionnaire » de la « géopolitique des savoirs »

Publié le Mis à jour le

Le philosophe sénégalais Bado Ndoye, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, estime que toutes les théories étant situées, aucune d’entre elles ne peut se mettre sur un piédestal pour observer les autres. A l’ouverture de la première session de l’Ecole doctorale des Ateliers de la pensée de Dakar, le 21 janvier dernier, il a relevé la « portée révolutionnaire » du concept de « géopolitique des savoirs » consistant à faire la genèse historique, sociale, culturelle des théories.

Vous avez mentionné, dans votre intervention à l’ouverture de la première session de l’école doctorale des Ateliers de la pensée, le concept de « géopolitique des savoirs ». En quoi consiste-t-il ?

C’est un concept qui est beaucoup utilisé par des penseurs décoloniaux sud-américains. Il recoupe une réalité assez singulière qui renvoie à ce qu’on pourrait appeler l’écologie des savoirs. On a très souvent tendance, lorsqu’il s’agit de philosophie, à croire que les idées, les théories philosophiques sont inconditionnées. C’est-à-dire qu’elles ne doivent rien au contexte dans lequel elles apparaissent. Alors que tout savoir est le fruit d’une expérience humaine qui a germé dans un contexte assez particulier, de sorte qu’on pourrait considérer que les théories sont des réponses à des défis réels qui sont posés aux hommes dans le contexte dans lequel ils vivent. C’est une thèse assez banale dans les sciences sociales que de dire qu’il y a une sorte de conditionnement des théories par le contexte. Mais en philosophie, étant donné qu’on a affaire à une discipline qui cherche à se hisser dès l’abord à l’universalité, les théories ont cette capacité mystifiante de faire oublier le contexte dans lequel elles sont apparues. Donc faire la géopolitique des savoirs, c’est essayer de faire la genèse historique, sociale, culturelle des théories. Ça permet de les situer. La portée révolutionnaire de cette démarche, c’est qu’elle renvoie les théories qui se sont d’emblée posées comme universelles à leurs lieux d’origine. Bien entendu, en philosophie, il y a toujours cette visée de l’universel. Sinon, ce ne serait pas de la philosophie mais de la sociologie. Quand Platon, au IVème siècle avant Jésus Christ, pose la question : ‘’Qu’est-ce que la vertu ?’’, il parle de la vertu dans un contexte grec assez particulier. Mais si ce qu’il dit peut servir ou nous parler aujourd’hui, c’est qu’il y a quelque chose qui a échappé à ce contexte et qui a une certaine validité omnitemporelle. De telle sorte que chaque époque peut se l’approprier. Ce qui intéressant à ce niveau, c’est que c’est une démarche qui permet de montrer que l’universalité de certaines théories qui ont été forgées en Europe, sont aussi relatives que n’importe quelle autre théorie produite en Afrique, en Amérique latine ou en Asie, etc. Donc, ce que ça montre, c’est que l’universel n’est la propriété de personne. Toutes les théories sont situées et, donc, aucune théorie ne peut avoir de piédestal à partir duquel elle pourrait avoir une vision panoramique sur les autres.

Parce qu’elles seraient neutres et nues…

Exactement ! C’est cette neutralité qu’il s’agit de démystifier en montrant qu’il n’y a aucune neutralité qui est ainsi obtenue dès le départ. Que toutes les théories sont relatives parce que toutes sont situées. Il y a une sorte d’épistémologie située qui consiste à renvoyer les théories à leur origine, laquelle origine est un contexte particulier. De ce point, tous les contextes sont à placer sur un même pied.

Donc, ça fait que l’épistémologie elle-même devient plurielle ?

Oui. Au sens où tous les savoirs ont émergé à partir d’un contexte assez particulier. Bien entendu, même si les démarches de validation peuvent être différentes, il y a un contenu de savoirs qui est le même partout. Mais cela n’invalide pas la thèse de la relativité de certaines démarches scientifiques.

Comment intégrer ces savoirs venus de contrées autres que l’Europe dans une démarche de légitimation d’autres formes de pensée et de rapports au réel ?

C’est une question extrêmement importante qui est d’ailleurs dans la problématique qui institue les Ateliers de la pensée. C’est l’idée que les savoirs dits endogènes ont subi une sorte de répression du fait de cette prétendue universalité d’une certaine science ‘’occidentale’’, qui les a reflués de telle sorte que ces savoirs-là sont devenus clandestins chez nous. Il s’agit de leur redonner une certaine dignité théorique en essayant de voir comment les faire sortir de cette clandestinité. Evidemment, à ce niveau-là, il y a tout un débat sur la façon dont il faudrait envisager cette démarche. Parce que pendant très longtemps, on a considéré que la science n’est science qu’à partir du moment où on opère une rupture avec le milieu social. Gaston Bachelard a théorisé cette démarche de la rupture épistémologique par laquelle une science rompt avec sa préhistoire qui est en fait son contexte. Aujourd’hui, on se rend compte que ça, c’était une vision idéalisée de la science. La science prend toujours naissance dans ce que Husserl appelle ‘’le monde de la vie’’, c’est-à-dire l’univers préscientifique dans lequel les gens se meuvent. C’est là que les sciences prennent leur origine. Ça signifie que les sciences ou les savoirs endogènes ont été ‘’invisibilisés’’, parce qu’il y a eu un paradigme qui s’est imposé et a fait que nous avons eu tendance à les considérer comme inappropriés. On se rend compte que cette démarche-là est idéologique et qu’on peut concevoir les sciences ou les savoirs africains endogènes autrement.

Vous êtes enseignant à l’université. Comment est-ce que ce processus de prise en compte de ces savoirs endogènes est-il compris dans la communauté des chercheurs ?

Il y a un certain nombre de départements qui sont très en avance, à l’Université Cheikh Anta Diop, sur ces questions-là. La situation est très contrastée : il y a des départements où cette problématique est totalement absente, mais je crois savoir qu’en pharmacie et en biologie, il y a des travaux qui sont faits sur les plantes. Des travaux qui consistent à réhabiliter un certain nombre de savoirs dits traditionnels, en essayant de montrer une certaine rationalité sous-jacente qui les organiserait. De ce point de vue, l’université de Dakar apparaît comme in pôle d’avant-garde.

Propos recueillis le 24 janvier 2019 à l’hôtel Le Djoloff, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

Françoise Vergès : « Les femmes du Sud ne luttent pas pour un féminisme de 50/50 »

Publié le Mis à jour le

La chercheuse réunionnaise Françoise Vergès porte un regard critique sur la notion de genre comme grille d’étude des droits des femmes du Sud et définit un féminisme axé sur la justice sociale, la fin du capitalisme et de l’impérialisme et non sur l’égalité homme/femme. Les questions de l’anticolonialisme, de la résistance au capitalisme et à l’impérialisme, du féminisme dans les pays du Sud sont les principaux champs de recherche de Françoise Vergès. Elle fait paraître le 15 février prochain un ouvrage intitulé Un féminisme décolonial. Nous l’avons rencontrée au cours de l’Ecole doctorale des Ateliers de la pensée de Dakar. Entretien.

49542255_1987975661250177_4938499404354027520_n

A l’ouverture de l’Ecole doctorale des Ateliers de la pensée, le 21 janvier, vous avez émis l’idée de revoir la notion de genre comme grille d’étude et d’analyse des luttes des femmes du Sud. Pouvez-vous être plus précise ?  

« La notion de genre est une notion qui a été inventée par l’Occident pour justement contrer ce qui se voyait dans le Sud global, en Afrique, en Asie, etc. sur la question des luttes de femmes. Des femmes, dans les années 1960, 1970, et même du temps des luttes anticoloniales, qui disaient que les femmes ne sont pas opprimées ou réprimées de la même manière. Elles disaient : ‘’On est Africaines et femmes. On est Africaines et mères de famille…’’ L’Occident est arrivé avec la notion de genre. Et la notion de genre, c’est comme s’il y en avait que deux, les hommes et les femmes, dans une opposition. La solution, ça serait 50/50. Il y a quand même des femmes qui ont été au pouvoir, on voit bien que ça n’a pas toujours changé grand-chose. Ça n’a pas de garanti. Donc pour moi, la question ce n’est pas ce qu’on appelle l’égalité de genre qui va changer quelque chose. C’est qu’on voit comment l’ordre capitalisme sexualise des travaux et des postes : toute l’industrie du soin confiée aux femmes, les hommes dans nouvelles technologies. Il n’y a pas de raison. Pour moi, c’est comme l’organisation économique, donc sociale et politique, enferme des femmes et des hommes dans des positions qui ne sont pas de justice sociale. Pour moi, c’est ‘’dépatriarcaliser’’ la société. Quand je dis patriarcat, je ne parle de l’homme père, je parle de celui qui exerce une position de pouvoir et peut ennuyer autant ses fils que ses filles. Le fils arrive et dit : ‘’Moi, je voudrais être musicien’’, on lui répond : ‘’Pas question, tu vas devenir fonctionnaire’’. A la fille qui dit : ‘’Je veux épouser untel’’, on répond : ‘’Ah non !’’ Le patriarche n’embête pas seulement les femmes, il embête aussi les garçons. Pour moi, c’est ça le patriarcat. Ce n’est pas le fait d’enlever les pères.

Que faire pour inverser cette tendance et faire prévaloir cette définition du patriarcat ?

Il faut repenser la manière dont le monde colonial a désigné les hommes noirs, les femmes noires. Donc on nous a mis des idées dans la tête. On sait, par exemple dans les ex-colonies britanniques, que c’est le pouvoir colonial britannique qui a criminalisé l’homosexualité. Il n’y avait pas ça dans les sociétés africaines. On voit bien que la décolonisation, c’est aussi sortir de ces catégories de genre qui ont été imposées par l’Occident et retrouver nos propres théories : qu’est-ce que c’est qu’un homme ? Qu’est-ce que c’est qu’une femme ? Qu’est-ce qu’être un homme ? Qu’est-ce qu’être une femme ? Qu’est-ce que c’est être transgenre ? Poser ces questions en sortant des catégories. Pour moi, le féminisme n’est pas les droits des femmes comme l’a défini l’Europe.

Quel est votre féminisme ?

Pour moi, les droits des femmes, tels que l’Europe les définit, servent l’impérialisme. On le sait. C’est : ‘’On va sauver les femmes enfermées’’. En réalité, c’est pour imposer le néolibéralisme. Pour moi, le féminisme c’est une question de justice sociale, et à partir des personnes placées dans les situations les plus vulnérables. Donc ce n’est pas parce que les femmes sont formidables, c’est parce qu’elles ont été mises dans les situations les plus vulnérables et qu’elles voient, à partir de cette position, des choses que des hommes, qui ont parfois des positions de pouvoir, ne voient pas. Elles sont renvoyées au travail de nettoyage ; elles portent sur le dos des communautés, très souvent. Donc il faut les écouter. Pour moi le féminisme c’est la justice sociale, c’est la fin du capitalisme et de l’impérialisme. Ce n’est pas simplement qu’il y ait autant de femmes députées que d’hommes députés à l’assemblée.

Et c’est de cela que vous parlez dans le livre intitulé Un féminisme décolonial, à paraître le 15 février prochain aux éditions La fabrique ?

Quand on a eu la grande rencontre de Nairobi (Kenya), sur la décennie de la femme (2005), les femmes du Sud ont dit aux femmes d’Occident : ‘’Votre féminisme d’égalité, ce n’est pas cela qui nous intéresse. Vous nous embêtez avec des sujets comme l’excision. Pour nous, les questions d’éducation, de santé, de travail, c’est cela qui importe. Ce n’est pas qu’on est pour les mutilations, mais pour vous il n’y a que ça.’’ Donc il y a eu une voix, et puis elle a été recouverte par les féministes du Nord. Alors qu’elle était là. Pour le Sénégal, si on dit Marie-Angélique Savané, Haoua Thiam, etc. on sait. Ces femmes ont dit des choses. Et puis on les a oubliées. C’est le féminisme du Nord, blanc, qui s’est imposé avec cette histoire de droits des femmes, d’égalité, etc. Comme si elles, elles ne profitent pas de l’exploitation. Quand on voit les femmes bourgeoises en France, elles ont leurs bonnes. C’est qui les nounous qui gardent leurs enfants ? Elles viennent des pays du Sud. Je ne pouvais pas imaginer que j’aurais vu ça en France. Moi, j’ai connu ça parce que j’ai grandi dans une colonie française, l’Ile de la Réunion. Je ne pensais pas que je verrais cela en France, un jour. Tant de femmes noires, dans les squares, avec des bébés blancs dans les poussettes, des enfants qu’elles attendent à la sortie des écoles… Des situations coloniales comme on les lit dans les romans et les films, et qu’on aurait cru terminées. Je trouve que le féminisme qui vient aujourd’hui du Nigeria, d’Afrique du Sud, des femmes noires au Brésil, c’est ça. Le féminisme blanc du Nord a vu cela et il réagit encore plus violemment, parce qu’il a peur. Les femmes du Sud disent : ‘’Nous, notre féminisme ce n’est pas le vôtre. Nous, notre féminisme c’est un féminisme de justice sociale. Ce n’est pas un féminisme de 50/50. Ce n’est pas de l’égalité de genre. On veut que tous nos enfants aillent à l’école. On veut qu’on ait un réel accès à la santé, à l’éducation, au logement, au travail. On veut que les femmes n’aient pas deux heures de transport à faire pour aller travailler, gagner une misère…’’ Pour moi, c’est ça. Les femmes du Sud luttent pour la justice sociale, pas pour un féminisme de 50/50. Mon livre, c’est de voir pourquoi, tout d’un coup en Europe, les droits des femmes sont devenus si importants comme la carte maîtresse du néolibéralisme et de l’impérialisme. Qui est pour le mariage des petites filles de huit ans ou les mariages forcés ? Personne. Pendant ce temps, on ne parle pas de l’impérialisme, des inégalités, du fait que c’est le Nord qui a provoqué cette pauvreté. Je parle de ce mouvement dans le Nord qui va pousser de plus en plus, pour la question des droits des femmes et non pour la libération des femmes. Et qui va donc devenir une carte maîtresse du néolibéralisme et de l’impérialisme.

Vous mettez donc sur l’agenda les priorités des femmes du Sud ?

Oui, les femmes du Sud. La révolution viendra des femmes du Sud. Je pense qu’il faut les écouter et entendre de nouveau. Pas en tant que femmes seulement parce qu’elles seraient meilleures que les autres, mais parce qu’elles ont été mises dans ces positions de vulnérabilité. Donc elles disent quelque chose qui est au cœur de l’injustice produite dans nos sociétés.

Propos recueillis le 24 janvier 2019 à l’hôtel Le Djoloff, Dakar       

Aboubacar Demba Cissokho

Fespaco 2019 : la FEPACI tient congrès du 20 au 22 février à Ouagadougou

Publié le Mis à jour le

La Fédération panafricaine des cinéastes (FEPACI) tient son congrès du 20 au 22 février prochain à Ouagadougou, à la veille de l’ouverture de la 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision dans la capitale du Burkina Faso. Un communiqué que nous avons reçu du secrétariat général de la structure donne l’ordre du jour de la rencontre et le programme des activités qu’elle organise.

fepaci-logo50487781_1021740618036001_3009215166031069184_n

Il est prévu, au cours du congrès des discussions sur les statuts et le règlement intérieur de la fédération, l’élection du Conseil exécutif de la fédération (le bureau et les secrétaires régionaux), la mise en place du Conseil consultatif et l’ouverture du siège fédéral. « L’état des lieux du cinéma dans chaque région du continent et de la diaspora afro-descendante sera présenté par les secrétaires régionaux », précise le texte.

Durant le Fespaco, indique la même source, la FEPACI organisera une série de projections de films restaurés dans le cadre du partenariat entre la Cinémathèque de Bologne, la World Cinema Foundation et l’Unesco ainsi que de films restaurés « par d’autres voies. » Des hommages seront rendus avec projection aux professionnels disparus depuis 2017.

Liste des films restaurés

— Touki-Bouki, Hyènes et Parlons grand-mère de Djibril Diop Mambéty (Sénégal)
Borom Sarret, La noire de… d’Ousmane Sembène (Sénégal)
The éloquent peasant et Al-Mummia de Shadi Abdel Salam (Egypte)
Afrique sur scène et Lamb  de Paulin Soumanou Vieyra (Sénégal)
Alyam Alyam etTranses  d’Ahmed El Maanouni (Maroc)

–Soleil O de Med Hondo (Mauritanie)
–Muna Moto de Jean-Pierre Dikongue Pipa (Cameroun)
— Chronique des années de braise de Mohamed Lakhdar Hamina (Algérie)
— La femme couteau de Timité Bassori (Côte d’Ivoire)

–Wend Kuuni de Gaston Kaboré (Burkina Faso)

–Les baliseurs du désert de Nacer Khémir (Tunisie)
–Fad’jal de Safi Faye (Sénégal)

–Le destin de Youssef Chahine (Egypte)
–Hervest Year 3000 de Haile Gerima (Ethiopie)

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 janvier 2019

Fespaco 2019/Compétition : une sélection officielle de 124 films

Publié le Mis à jour le

Le comité d’organisation de la 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou – prévue du 23 février au 2 mars prochain –  a dévoilé ce vendredi matin dans la capitale burkinabè la sélection officielle des films en compétition dans les différentes sections (longs métrages de fiction et documentaires, courts métrages de fiction et documentaires, séries télévisuelles, films d’animation, films d’école). Un total de 124 œuvres répartis ainsi qu’il suit : Films d’école (16), Longs métrages de fiction (21), films d’animation (12), courts métrages de fiction (28), longs métrages documentaires (21), Séries télévisuelles (12), courts métrages documentaires (15).

5ba3f94bee3ce833776321

==SERIES TELEVISUELLES

  1. Femmes au foyer de Kady Traoré (Burkina Faso)
  2. L’ami fidèle d’Ibrahim Hébié (Burkina Faso)
  3. La team des belles rebelles de Boubakar Diallo (Burkina Faso)
  4. Le trône de TahirouTasséré Ouédraogo (Burkina Faso)
  5. Au-delà du destin de Constantin Tchoua (Cameroun)
  6. Otages d’amour d’Ebenezer Kepombia (Cameroun)
  7. Bamako de Gbehi Jean Noel Bah (Côte d’Ivoire)
  8. Blog d’Akre Loba Diby Melyou (Côte d’Ivoire)
  9. Les coups de la vie/ Life’s Strokes de Marcel Guikou Alain (Côte d’Ivoire)
  10. Petites histoires, grandes vérités (PHGV) d’Ambrose B. Cooke (Ghana)
  11. La langue et les dents de Boubacar Sidibé (Mali)
  12. Garmi de Cheick Diallo (Sénégal)

==FILMS D’ANIMATION

  1. Belly Flop de Jeremy Collins (Afrique du Sud)
  2. Falta de Claver Yaméogo (Burkina Faso)
  3. Tiraogo d’André Daniel Tapsoba (Burkina Faso)
  4. Seul avec Nubu d’Honoré Essoh (Côte d’Ivoire)
  5. Da Tsysy Da de Tojo Niaina Rajaofera (Madagascar)
  6. Tantara de Tojoniaina Yannick Andrianambonisoa (Madagascar)
  7. Village apaisé d’Issouf Bah (Mali)
  8. My Mother’s Stew de Sade Adeniran (Nigeria
  9. Un Kalabanda a mangé mes devoirs de Raymond Malinga (Ouganda)
  10. C pas drôle – Karma de Kokou Daniel Atchali (Togo)
  11. La malice de la bête de Kossi Messan Akoda (Togo)
  12. Briska de Nadia Rais (Tunisie)

==FILMS DES ÉCOLES DE CINEMA 

1.Incompris de Jaurès Koukpemedji (Institut Supérieur des Métiers de l’Audiovisuel (ISMA) – Benin

  1. Yê (Ressentiment) de Giscard Roméo Bidossessi Dahfonton (Institut Supérieur des Métiers de l’Audiovisuel/ISMA) – Benin
  2. L’aube d’un crépuscule d’Ahmed Assane Zéda (Institut Supérieur de l’image et du Son/Studio Ecole / ISIS/SE) – Burkina Faso
  3. Maison de retraite de N. Ismaël Césaire Kafando (Institut Supérieur de l’image et du Son/ Studio Ecole / ISIS/SE) – Burkina Faso
  4. Au cœur du brouillard de Mohamed Boureima Adamou (Institut Supérieur de l’image et du Son/ Studio Ecole / ISIS/SE) – Burkina Faso
  5. Cocktail explosif de Malick Arnaud Koné (Institut Polytechnique des Sciences et techniques de la Communication / ISTC) – Côte d’Ivoire
  6. Les charognards de Mohamed Aly Diabaté (Institut Polytechnique des Sciences et techniques de la Communication ISTC) – Côte d’Ivoire
  7. Plumes blanches de Leul Shoaferaw (Ecole de Cinéma La Cinéfabrique) – Ethiopie
  8. Le combat d’une vie de Xavienne Mariella Moukassa Institut National de la Poste, des Technologies, de l’Information et de la Communication(INPTIC) – Gabon
  9. The Mob de Gamel Baba Jnr Apalayine (University of Ghana – Theatre arts Departments) – Ghana
  10. The photographer d’Ibrahim Yakubu Departments of Theatre Arts Ghana
  11. Est-ce Dieu ? de Mariame CISSE Institut Supérieur des arts de Guinée / ISAG Guinée
  12. Le taro de lion d’Aboubacar Gnaissa (Institut Supérieur des arts de Guinée / ISAG) – Guinée
  13. La poupée Isabelle Christiane Kouraogo (Ecole Supérieure des Arts Visuels de Marrakech, ESAV) – Maroc
  14. L’algaita au cœur du manga d’Ari Adam (Institut de Formation aux Techniques de l’Information et de la Communication / IFTIC) – Niger
  15. Viza de Komla Roger Gbekou (Institut IMPEC PROD) – Togo

==COURTS METRAGES FICTION

  1. Diphiri Le Makunutu d’Obett Motaung (Afrique du Sud)
  2. Miracle de Bongi Ndaba (Afrique du Sud)
  3. La page blanche de Mohamed Nadjib Lamraoui (Algérie)
  4. Point zéro de Boumaiza Nassim (Algérie)
  5. Fragile espoir d’Inoussa Baguian (Burkina Faso)
  6. Il pleut sur Ouaga de Fabien Dao (Burkina Faso)
  7. Naabiga (Le prince) de Zalissa Zoungrana (Burkina Faso)
  8. Rêve brisé Bêde Modeste Ganafé Mofedogna (Burkina Faso)
  9. Mes silences de Benjamin Eyaga (Cameroun)
  10. Positif deMichael Mbélélé (Congo Brazzaville)
  11. Posthume de Dja Damien Dally (Côte d’Ivoire)
  12. Afiti de Wilfried Lengoye Ombamba Gabon
  13. Le ban sur le rivage du lac d’Ambrose B. Cooke (Ghana)
  14. Les larmes de mon peuple de Jacques Kolie (Guinée Conakry)
  15. Pimentade de Stéphane Floricien (Guyane)
  16. Baba Sifon de Laurent Pantaleon (La Réunion)
  17. Razana d’Haminiaina Ratovoarivony (Madagascar)
  18. Oumou, un destin arraché de Gaoussou Tangara Mali
  19. Au-delà de ce mur d’Aisha Jabour (Maroc)
  20. Realpolitik Morad Sail (Maroc)
  21. Goyave de NèNèB et C. Agelan (Martinique)
  22. Yassitoungou d’Hurel Régis Beninga (République Centrafricaine)
  23. Icyasha (Etiquette) de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)
  24. Une place dans l’avion Khadidiatou Sow (Sénégal)
  25. Un air de kora d’Angèle Diabang (Sénégal)
  26. Ordur (De l’or dur) Momar Kandji (Sénégal)
  27. Sukari HatibuYusuph Madudu (Tanzanie)
  28. Black Mamba Amel Guellaty (Tunisie)

==LONG METRAGE DOCUMENTAIRE

1 Whispering Truth To Power  de Shameela SEEDAT Afrique du Sud

By All Means Necessary (Par tous les moyens nécessaires)  de Suleman Ramadan (Afrique du Sud)

Meu Amigo Fela  (Mon ami Fela)  de Joel Zito Araujo (Brésil)

Le cimetière des éléphants  d’Éléonore Yaméogo (Burkina Faso)

Le loup d’or de Balolé  d’Aïcha Boro (Burkina Faso)

Pas d’or pour Kalsaka  de Michel K. Zongo (Burkina Faso)

Le futur dans le rétro  de Jean-Marie Téno (Cameroun)

Ntarabana  de François Woukoache (Cameroun)

9  Jean Rouch, cinéaste africain  d’Idriss Diabaté (Côte d’Ivoire)

10  Amal  de Mohamed Siam (Egypte)

11  Ghana For You  (Ghana pour vous)  d’Adams Mensah (Ghana)

12  Un sari sans fin  d’Harrikrisna Anenden (Ile Maurice)

13  Silas  d’Hawa Essuman (Kenya)

14  Fahavalo, Madagascar 1947  de Marie-Clémence Andriamonta-Paes

Madagascar

15  Dawa, l’appel à Dieu de Malick Konaté (Mali)

16  Jamu duman  (Quel valeureux nom as-tu ?) Salif Traoré Mali

17  Au temps où les Arabes dansaient  de Jawad Rhalib Maroc

18  Ganda, le dernier griot  d’Ousmane Diagana Mauritanie

19  Solaire Made In Africa  de Saguirou Malam Niger

20  Kinshasa Makambo  de Dieudo Hamadi R.D. Congo

21 On a le temps pour nous  de Katy Léna Ndiaye Sénégal

==COURT METRAGE  DOCUMENTAIRE

1 Tata Milouda  de Nadja Harek (Algérie/France)

L’appel du sang  de Raymond Tiendre (Burkina Faso)

La Terre qui m’a vu naître  de S. Barthélemy Bazié (Burkina Faso)

Le Borgho  (Le cor) d’Isidore Marie Alphonse Kaboré (Burkina Faso)

Le père de Tilai  de Michel Kuate (Cameroun)

6   Pa’ta’ kam, un semi- super centenaire au service des pierres  de Laure Kamga M. (Cameroun)

L’énergie, défi de survie à Nanagoun  de Sita Houelefohoua Silue (Côte d’Ivoire)

Tesfaye-Esperer  de Daniel Negatu (Ethiopie)

Against All Odds (Contre toute attente) Charity Resian Nampaso/Andréa Iannetta (Kenya/Italie)

10  Déambulation de Tovoniaina Rasoanaivo (Madagascar)

11  Zanaka-Teny Nomen’i Felix  (Ainsi Parlait Felix) de Nantenaina Lova (Madagascar)

12  Bibata est partie… de Nana Hadiza Akawala (Niger)

13  Inanga  (Inanga, les gardiens d’une tradition) de Jean-Claude uwiringiyimana Rwanda

14  La femme lionne de Lobé Ndiaye Sénégal

15  T’bool  (T’bool ou la danse du feu en pays Bassar) Joel M’Maka Tchedre (Togo)

==LONGS METRAGES DE FICTION

  1. Five fingers for Marseilles, de Michael Matthews (Afrique du Sud)
  2. Sew the winter to my skin, de Qubeka Jahmil X.T (Afrique du Sud)
  3. Ila Akhir ezzaman(Jusqu’à la fin des temps), de Yasmine Chouikh (Algérie)
  4. Desrances, d’Apolline Traoré (Burkina Faso)
  5. Duga (Les charognards), d’Abdoulaye Dao et Hervé Eric Lengani (Burkina Faso)
  6. Hakilitan (Mémoire en fuite), d’Issiaka Konaté (Burkina Faso)
  7. Miraculous Weapons(Les armes miraculeuses), de Jean-Pierre Bekolo (Cameroun)
  8. Résolution, de Boris Oué et Marcel Sagne (Côte d’Ivoire)
  9. Karma, de Khaled Youssef (Egypte)
  10. Keteke, de Peter Sedufia (Ghana)
  11. Rafiki, de Wanuri Kahui (Kenya)
  12. Barkomo(La grotte), d’Aboubacar Bablé Draba et Boucary Ombotimbé (Mali)
  13. Indigo, de Selma Bargach (Maroc)
  14. Mabata Bata, de Joao Luis Sol de Carvalho (Mozambique)
  15. Hakkunde, d’Oluseyi Asurf Amuwa (Nigeria)
  16. The Mercy of the jungle, de Joel Karekezi (Rwanda)
  17. Akasila, de Hajooj Kuka (Soudan)
  18. T-Junction, d’Amil Shivji (Tanzanie)
  19. 19. Fatwa, de Mahmoud Ben Mahmoud (Tunisie)
  20. Regarde-moi (Look At Me), de Nejib Belkadhi (Tunisie)

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 janvier 2019

Le billet de Fat’Kiné – Une bombe sous nos pieds !

Publié le Mis à jour le

Le phénomène de la violence urbaine croissante à Dakar nécessite assurément que s’y penchent des plumes plus autorisées que la mienne. Je ne peux toutefois m’empêcher de réagir quand ce phénomène touche mes enfants car je considère tous ces jeunes qui s’y adonnent comme mes enfants. Trois événements rapprochés me concernant directement m’ont décidée à partager sans prétention quelques remarques.

A la sortie de mes cours vendredi, des jeunes surexcités se sont attaqués avec une barbarie inouïe à deux jeunes en scooter sous l’œil impassible et indifférent des passants. La violence insoutenable de la scène m’a fait lâchement fuir. J’ai cependant eu le temps de voir des briques, des bâtons, des couteaux décidés à faire la peau à ces pauvres jeunes gens dont le crime était de posséder des casques et un scooter. J’ai également eu le temps de croiser le regard creux et vide de l’un de ces jeunes agresseurs. Le même que celui du jeune garçon qui m’agressa quelques jours auparavant alors que j’étais dans un taxi. J’ai eu la chance de m’en être sortie sans dommage autre qu’une grosse blessure à l’âme face au spectacle de la jeunesse de mon pays.

Une bombe à retardement déjà implosée sous l’effet de la colère et qui n’attend que l’occasion d’exploser avec les ravages que l’on sait. Il n’est que de voir les images télévisées tournant en boucle sur le net des regards hagards et sans projet de ces hordes de jeunes sortant des combats de lutte qui s’attaquent à tout ce qui ressemble à un butin pour comprendre que nous sommes guettés par un phénomène inédit que n’éradiqueront ni les promesses des politiciens, ni les petites mesures ordinairement plaquées sur des problèmes aux proportions désormais hors de contrôle.

J’ai lu un terrible manque dans les regards que j’ai croisés et je ne peux m’empêcher de me dire qu’ils ne sont pas totalement responsables de leurs errements. Notre société a réussi à générer de jeunes monstres dépourvus d’humanité car ils ne l’ont jamais reçue. Nombreux sont ceux qui ne savent plus à quoi ressemble un geste d’affection ou une marque de confiance. Spectateurs impuissants de l’injustice sociale, ils se transforment en criminels occasionnels et vont chercher aveuglément chez les nantis ce qu’ils estiment être leur droit.

Le chômage, l’état d’oisiveté généré par une école inadaptée, la démission des parents, les raisons sont nombreuses et identifiables par ceux dont c’est le métier. Je suis une citoyenne lambda probablement épargnée par les aspects les plus rudes de cette violence. Il n’empêche que si j’ai été directement touchée trois fois en moins d’un mois, c’est que la question mérite d’être posée.

19 janvier 2019

Le billet de Fat’Kiné – Escapade à Banjul

Publié le Mis à jour le

Le mois de décembre est particulièrement animé à Dakar. Les salaires payés précocement ont d’évidents avantages pour les travailleurs tenus à la gorge par les sollicitations de la marmaille pour qui Noël c’est Noël mais le corollaire désagréable de cette manne financière disponible est la sortie quotidienne de tout le parc automobile de Dakar. La ville tout entière, paralysée par des embouteillages monstrueux, tousse, éructe, étouffe dans l’épais nuage noir vomi par des véhicules vétustes et pollueurs.

Quand une invitation à passer la fin de l’année à Banjul nous a été proposée, la perspective de quitter Dakar et sa pollution nous a fait accepter sans hésitation. Le voyage commence à la porte de la maison. Que ce soit pour quelques jours ou pour un mois, je voyage toujours lourdement chargée et j’oublie toujours quelque chose de vital qui m’oblige à rebrousser chemin plusieurs fois avant de démarrer vraiment. Mais à midi, tout est prêt. Nous pouvons partir.

Inutile de revenir sur la cauchemardesque traversée de la ville. La perspective de retrouver la chaleur de mon adorable famille gambienne m’a enveloppée d’un halo de patience inhabituelle. Mais je n’ai pu m’empêcher de me dire que les villes et villages de sénégalais n’ont guère besoin d’être signalés par un panneau. Il suffit de regarder la taille des tas de détritus avant et après la traversée de l’endroit pour en déduire sa taille. Autant vous dire que Mbour et Kaolack sont des villes de grande taille à l’aune de cette échelle. Mais nos vertes campagnes sont belles et variées. Et il n’est pas rare d’y croiser une faune et une flore sauvages qui font le bonheur des enfants.

Une particularité bien sénégalaise nous a frappés. Le chauffeur de notre 7-Places jetait régulièrement, tout au long de la route, des petits papiers jaunes visiblement à destination d’hommes de tenue qui ne prenaient pas la peine d’aller au-devant des véhicules. Ma question naïve sur le pourquoi d’une telle pratique s’est heurtée à l’ironie mordante du chauffeur. « Lii këyit rekk la ! » (Ce n’est que du papier !). Autrement dit jeter des papiers dans la nature n’était certainement pas de nature à lui troubler le sommeil. Dans mon for intérieur, je me suis dit qu’une éducation à l’environnement ne devrait pas être inutile dans notre pays.

Après cinq heures de voyage, nous voilà arrivés au poste frontière de Karang. Notre chauffeur ne peut aller au-delà car le Sénégal s’arrête tout net là, à Karang. Le même village coupé en deux par le poste frontière s’appelle Amdallaï dans sa partie gambienne. Il nous faut emprunter un autre véhicule pour aller à Bara, prendre le ferry qui nous emmènera à Banjul.

En attendant de trouver notre voiture, nous voilà plongés dans un entre-deux effervescent entre le Sénégal et la Gambie. De nombreux courtiers essaient de nous vendre des dalassis, la monnaie locale. La faune humaine est variée mais nous n’avons pas le temps de nous arrêter pour une observation sociologique du lieu. Il faut se dépêcher car les aléas du ferry sont nombreux. Peut-être est-ce juste une impression mais il me semble que les formalités sont moins longues et moins difficiles depuis la chute de l’ancien président Yahya Jammeh.

Entrer dans l’ancienne colonie anglaise qu’est la Gambie, c’est effectuer le grand écart entre l’anglophonie et la francophonie. L’air est différent, sans jugement aucun. Même si les langues locales parlées dans les deux pays sont les mêmes, force est de constater que nous avons hérité, heureusement ou malheureusement, des qualités et des défauts de nos colonisateurs respectifs. La question, trop lourde pour être approfondie ici peut être posée. Pour l’heure, nous voilà arrivés à Bara pour attendre l’arrivée du Kunta-Kinteh, le ferry qui doit nous transporter de Bara à Banjul. Nous avons le temps d’observer nos voisins de galère. Les visages sont fermés par la fatigue mais nous avons la chance d’être distraits dans l’attente du ferry par les bruits et gigotements de trois cochons ligotés et prêts à faire le bonheur des fêtes d’une famille gambienne.

Enfin le ferry est là, majestueux, et se pressent en son ventre les milliers de voyageurs impatients de rejoindre la chaleur des foyers. Des bébés pleurent de fatigue, les cochons se trémoussent en vain, un diseur de bonne aventure essaie de fourguer sa camelote de grigris surpuissants pour tout. Une grosse demi-heure plus tard, la délivrance arrive. Le sourire de ma nièce me refleurit le cœur et m’ouvre aux énergies nouvelles qui me happent. Il fait nuit mais j’aperçois les ombres des cocotiers et il me semble qu’ils me saluent.

Les jours qui suivront seront chargés d’émotions et de découvertes. Banjul est une capitale à l’aspect presque provincial. Le vent de liberté qui a emporté l’ancien dictateur est palpable même si le nouveau président n’est pas épargné par les critiques de ses compatriotes. Nous avons pu vérifier quelques stéréotypes sur l’English Touch. La sacro-sainte heure du thé qu’il ne faut rater sous aucun prétexte, le sens de l’accueil, le mode de vie détendu et surtout la cuisine gambienne, mélange de plats sous-régionaux et d’habitudes typiquement anglaises. Vous parlerai-je des saveurs uniques du Benachin ou du plassas ? Il faut l’amour et la chaleur d’une famille gambienne pour vous en donner toutes les subtilités.

Avant de quitter l’accueillante cité de Banjul, un tour à la fumerie de « Kong » d’où nous rentrons lestés de poissons dorés en vue de futurs Suppu kanja sans pareil. Banjul, en dehors de l’affection profonde que je porte à ma famille gambienne, est une ville profondément sympathique, peu envahie par le béton, arrosée par les eaux du fleuve et de l’océan où les arbres peuvent pousser librement sans risquer d’être abattus par quelque cupide promoteur sans état d’âme.

Les maux de la société sénégalaise sont présents en Gambie et la corruption est une plaie béante. Mon bref séjour dans une famille exceptionnelle m’a montré que ces maux étaient largement atténués par un état d’esprit à la fois entreprenant et solidaire. Voir un patron se fondre et travailler parmi ses employés, récompenser ses managers au nombre de quinze en leur offrant des voitures neuves, fut une expérience inédite et enrichissante. Et je me suis prise à rêver, c’est encore ce que je sais faire de mieux, rêver d’un monde plus solidaire et plus harmonieux, d’une distribution plus juste des ressources, d’une dilatation des cœurs car ce n’est pas la main qui donne mais le cœur.

17 janvier 2019

Afrique/Cinéma – Fespaco 2019 : 20 films en compétition pour l’Etalon d’or

Publié le Mis à jour le

Vingt films venant de seize pays seront en compétition pour l’Etalon d’or de Yennenga de la 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision (FESPACO), prévue du 23 février au 2 mars prochain, marquant le cinquantenaire de la manifestation. La liste, dont nous avons obtenue copie, a été rendue publique ce mardi matin à Paris, par la Délégation générale du festival. Le Burkina Faso sera représenté par trois œuvres, tandis que l’Afrique du Sud et la Tunisie ont chacune deux au tableau. Le Sénégal, pays du dernier vainqueur en date du trophée (Alain Gomis, 2017) ne sera pas représenté dans cette section.

5ba3f94bee3ce833776321

La liste des films : 

  • Five fingers for Marseilles, de Michael Matthews (Afrique du Sud)
  • Sew the winter to my skin, de Qubeka Jahmil X.T (Afrique du Sud)
  • Ila Akhir ezzaman (Jusqu’à la fin des temps), de Yasmine Chouikh (Algérie)
  • Desrances, d’Apolline Traoré (Burkina Faso)
  • Duga (Les charognards), d’Abdoulaye Dao et Hervé Eric Lengani (Burkina Faso)
  • Hakilitan (Mémoire en fuite), d’Issiaka Konaté (Burkina Faso)
  • Miraculous Weapons (Les armes miraculeuses), de Jean-Pierre Bekolo (Cameroun)
  • Résolution, de Boris Oué et Marcel Sagne (Côte d’Ivoire)
  • Karma, de Khaled Youssef (Egypte)
  • Keteke, de Peter Sedufia (Ghana)
  • Rafiki, de Wanuri Kahui (Kenya)
  • Barkomo (La grotte), d’Aboubacar Bablé Draba et Boucary Ombotimbé (Mali)
  • Indigo, de Selma Bargach (Maroc)
  • Mabata Bata, de Joao Luis Sol de Carvalho (Mozambique)
  • Hakkunde, d’Oluseyi Asurf Amuwa (Nigeria)
  • The Mercy of the jungle, de Joel Karekezi (Rwanda)
  • Akasila, de Hajooj Kuka (Soudan)
  • T-Junction, d’Amil Shivji (Tanzanie)
  • Fatwa, de Mahmoud Ben Mahmoud (Tunisie)
  • Regarde-moi (Look At Me), de Nejib Belkadhi (Tunisie)

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15 janvier 2019

Sénégal/Société/Livre – « Les miroirs du silence » de Zoubida Bengeloune Fall : un regard drôlement inspiré sur des tranches de vie   

Publié le Mis à jour le

Le 14 septembre 2018 paraissait le recueil intitulé Les miroirs du silence (Du Kokalam, 184 pages), fruit d’une envie, celle d’une passionnée de lecture et d’écriture, Zoubida Bengeloune Fall, de partager des instantanés de la vie quotidienne dakaroise, et d’agrémenter ses minutieuses observations d’impressions et de chroniques empruntant au genre romanesque le caractère fictif de la trame et à la nouvelle la taille et le style.

IMG_5052.JPG

Il y a un plaisir, un privilège et une certaine grâce dans l’acte de création artistique : s’inviter dans l’univers souvent intime de potentiels lecteurs, mélomanes ou spectateurs, leur mettre l’eau à la bouche et, ensuite, les prendre par la main pour partager avec eux coups de cœur, colères, impressions, angoisses, joies, doutes, inquiétudes et questionnements, rêves et espoirs… Là, le geste de l’auteur – ici une communicante passionnée de mots – fait faire au lecteur l’exercice o combien intéressant de se confronter à lui-même, à des souvenirs se rapportant aux ‘’petites choses’’ négligées. Ça le touche dans son rapport à la vie et l’incite à reconsidérer la place et l’importance qu’il accorde à des éléments essentiels ou accessoires.

Les miroirs du silence, ce sont des nouvelles de la cité telles qu’elles se donnent à voir par ses habitants, ses hommes et femmes travailleurs, mendiants, chômeurs, cadres et autres étudiants. Au-delà de la familiarité que l’on peut avoir avec elles, ces nouvelles titillent à la fois des esprits étonnés de se voir rappeler des ‘’banalités’’ de leur quotidien, mais tout d’un coup soucieux de comprendre des faits et gestes de leur univers mental et physique. Parce que la plume qui les conte est inspirée, trempée dans une langue belle, simple et accessible.

On aurait pu parler de reportages – relation de choses vues, entendues et senties – si on s’en était tenus aux belles lignes qui servent d’introduction et de déclencheur à chacune des chroniques romancées de Zoubida Bengeloune Fall, nourrie aux histoires les plus diverses depuis sa tendre enfance. Mais il y a beaucoup plus que ça : ce recueil est le symbole de ce que le regard curieux et obstiné des détails du petit matin peut créer comme instants d’imagination et de créativité. Chacun de nous voit ce dont parle l’auteur. Tous les jours. Depuis longtemps. Mais combien sommes-nous à vouloir les féconder ? Même si pour Zoubida Bengeloune Fall, il s’agit, non pas de donner des leçons ou de préconiser un quelconque remède, mais de donner libre cours à un souci d’évasion, de délires sensés et d’ouverture sur des possibles que la structure des chroniques – jamais vraiment tranchées – laissent entrevoir. Ce qui ne manque pas de susciter réflexion et de faire du lecteur un véritable acteur du jeu. Dans Les miroirs du silence, l’auteur ne s’exclut pas du tableau drôle par moments, somme toute peu reluisant d’une société ayant du mal à se regarder…dans le miroir pour se remettre en question et avancer.

Il y a de la matière sur le terrain choisi. « Nos rues offrent à qui veut observer un spectacle sans fin », écrit l’auteur qui « aime voir les gens vivre, être, tout simplement » et, « invisible au milieu », « imaginer ce qu’est leur vie. » « Il n’existe pas d’endroit où je me rends sans prendre le temps de laisser mon regard s’attarder sur les gens. Je suis fascinée par les gestes, les postures, les mimiques. Qu’elles soient naturelles, gauches ou feintes, quand ces personnes se rendent qu’un regard se posent sur elles. J’aime observer la vie en tout temps et en tout lieu », explique Zoubida Bengeloune Fall, dont le regard se pose partout, dans des cadres aussi différents que les cérémonies familiales, les rencontres professionnelles.

C’est « très tôt » le matin, « sur le chemin du travail », que cet exercice a « une saveur particulière ». C’est un moment propice pour son cerveau qui fonctionne alors comme une véritable boîte de stockage d’émotions, de gestes plus ou moins furtifs, de sensations ou émotions feintes, de clins d’œil intéressés ou non, de regards déguisés ou francs. Ceux qui inspirent et portent l’inspiration de Zoubida Fall à un excellent niveau de créativité sont ceux de dizaines d’hommes et de femmes de toutes conditions, croisés « à la faveur des premières lueurs du jour porteuses de rêves et d’illusions. » 

Ce que voit Zoubida Fall comme cadres, ce qu’elle imagine comme histoires, les destins, itinéraires ou trajectoires qu’elle rapporte, les possibilités qu’elle esquisse ou dessine, relèvent d’une audace créative que seule autorise l’œil d’un fin observateur capable de consacrer généreusement du souffle, du temps et des ressentis au moindre regard, au plus petit geste – celui-ci n’est jamais anodin dans sa tête – aux détails qui peuvent paraître les plus futiles mais auxquels elle donne une allure et un habillage si bien scénarisés que l’on en vient à se demander : mais pourquoi diable, n’avons-nous pas imaginer ce que son voyage construit ?

Entre le jeune marié, « emprisonné dans (sa) vie », qui se demande comment il pourrait s’échapper de cette prison qu’il s’est construite autour de lui, l’étudiant (Etudiant bi), de ce groupe de jeunes gens dont les parents se saignent, espérant que le diplôme de fin d’études ouvrira à leur rejeton « une place au soleil », il y a Chômeur bi (le chômeur) dont le désespoir le pousse à avoir, sous la pression de sa mère et la plume de Zoubida Fall, des réflexions dramatiques – « Je crois que je devrais me suicider pour arrêter de lui gâcher la vie. Dieu refuse de me tuer, je ne sais pas pourquoi. Pourtant, il choisit de tuer tous les jours des gens aimés et respectés par les leurs. »

Il y a, dans les interstices des chroniques de Zoubida Bengeloune Fall, une critique à peine voilée, subtile mais très nette de tares observés dans les comportements individuels et collectifs, le fonctionnement des services de l’administration ou ailleurs. La plupart des diplômes, ose-t-elle, « ne valent pas plus que le carton sur lequel ils sont imprimés. La majeure partie des jeunes sortent de ces écoles, comme ils étaient entrés pour les plus chanceux, le reste se donne des airs de rêve d’ors, totalement impréparés à la réalité du marché de l’emploi et trop imbus d’eux pour se lancer dans une activité qu’ils jugent indigne. »

On est pris de tristesse et de colère à la lecture de La mendiante, que l’auteur voit « tous les matins », depuis trois ans qu’elle emprunte le même chemin. Celle-ci appartient à une catégorie de mendiants qu’elle décrit avec une brillante exactitude : « Ceux qui s’assoient aux bords des routes et que nous considérons comme étant les vrais mendiants. Ils sont, pour la majeure partie, handicapés physiques, ou alors trop au fond du trou pour aspirer à autre chose. Ils sont partout dans la ville. Nous ne les voyons même plus, sauf quand nous avons une offrande à effectuer. La plupart des handicapés sont des mendiants sous nos cieux. La mendicité étant la seule carrière  professionnelle à laquelle ils peuvent prétendre. »

Dans L’employé indélicat, Zoubida Fall part du constat d’une société dans laquelle on aime le « maa ko fekke » (j’en étais témoin), et où « on est aussi doués » pour parler de ce qui ne nous regarde pas. Le lecteur peut voir, avec Le vendeur à la sauvette – sans que cela ne soit écrit expressément – la mise à l’index de la macrocéphalie qui attire encore de jeunes ruraux vers la capitale, considérée à tort ou à raison comme le lieu de réalisations des rêves de réussite sociale. C’est dans les années 1970 et 80, avec les sécheresses répétées et les contrecoups des plans d’ajustement structurel du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, que l’exode rural avait atteint des pics, mais Dakar continue toujours d’attirer. Un fait auquel les pressions sociales ne sont pas étrangères.

Cela fait deux mois que le vendeur à la sauvette est à Dakar, convaincu par Modou de l’y rejoindre, « arguant qu’il n’y a plus rien au village et qu’à Dakar, l’argent se ramassait, il suffisait juste de se baisser pour. » Il hésite mais finit par se retrouver en ville parce que « la grossesse de (sa) femme devenait de plus en plus visible, et la récolte d’arachide de la saison passée ne s’est pas vendue comme (il l’espérait). » Mais les choses ne se déroulent pas comme imaginé dans le scénario. Il pense à rentrer au village, ce qu’il gagne étant englouti par le loyer et le transport servant à rallier leurs points de vente.  Et c’est dans ce même texte que l’auteur parle de ces hommes souvent regroupés autour du thé, de la pauvreté qui s’étalait « partout », devenant « belle de par sa laideur » avec des « égouts à ciel ouvert dans lesquels les femmes, préposées au ménage des foyers comme partout au Sénégal, venaient déverser leurs eaux usées. »

A lire comment Zoubida Bengeloune Fall passe du « charme » de la folie, « seul état qui nous permet de nous échapper de cette chape de plomb qu’est le ‘’qu’en dira-t-on’’ bien sénégalais », à l’introspection de la « belle femme », « toujours coquette », « toujours apprêtée », on sent un art consommé de construire des histoires en mêlant des bouts n’ayant à première vue rien à voir. Une vraie piste pour des intrigues romanesques. Comme dans Le mari infidèle, nouvelle dont la lecture offre l’occasion de passer d’un protagoniste à l’autre sans que cet échange ne soit matérialisé sur un plan formel.

Que dire de l’histoire de cette jeune femme de 28 ans, mère de deux enfants, qui se retrouve seule du jour au lendemain – parce qu’abandonnée par son conjoint – sans revenu et sans formation ? (Mbaraan rekk). Proie apparemment facile, elle se laisse  « séduire » par l’argent d’un oncle qui « faisait partie des gens au sommet de l’Etat. » Celui-ci pourvoit à ses besoins, mais finit par demander à sa nièce de « (s)’occuper de (lui), comme une épouse. » Elle savait que ce jour arriverait – « Je me suis voilée la face pendant trop longtemps. Depuis mon divorce, j’attire les hommes, pire qu’un essaim d’abeille devant un pot de miel. Cadeaux et argent arrivaient de partout. A croire que quelqu’un avait collé une affiche géante en ville annonçant mon récent divorce. » – mais la demande vient de là où elle ne s’y attendait pas.

Avec Zoubida Bengeloune Fall, il ne faut pas trop se fier aux titres des chroniques (Délivrance, Ils ne s’aiment plus, Xeesal ba yàqu, Enfin libre, La vendeuse de légumes – Boroom table bi, Le cœur en lambeaux). Ils peuvent donner des indications thématiques, mais ils suggèrent bien plus, à la fois dans la manière dont l’auteur s’y prend pour tisser ses histoires et, incidemment, d’ouvrir des possibilités d’interprétations et d’analyse.

Ce qui apparaît, à un autre niveau d’analyse du travail de Zoubida, c’est l’amour voire la passion qu’elle a mis pour proposer ces dix-neuf nouvelles, dont chacune – c’est normal dira-t-on certainement – peut être lue de manière autonome. Mais il y a un fil rouge qui les relie : le moment qui accouche de ces instants où Zoubida Bengeloune Fall prend un plaisir – on le sent – à transmettre ce que le « sourire à la vie le matin » lui procure comme « joie intérieure », à travers « le rire de cet enfant insouciant, dans le pleur de cet autre, qui réclame à sa mère le sein, peu importe le lieu. »

Elle dit que sur les mines, « pour la plupart, graves », elle voit « des rêves, des désillusions, de l’enthousiasme, de l’espoir, de la crainte (…) beaucoup d’expressions, mais très peu de vie, très peu de joie. » Elle assure qu’« il suffirait juste de prendre le temps de regarder, et l’on verrait la vie s’étaler dans toute sa splendeur sous nos yeux. » Dernière affirmation avec laquelle on peut être moins d’accord avec elle tant il est vrai qu’il faut avoir l’art de raconter et de mettre en perspective. Il faut être pris d’une certaine folie pour « bénir les embouteillages de Dakar » et lire « dans chaque voiture, en chaque passant, dans chacune de mes rencontres » une histoire, voir « des vies, des tranches de vie. » Une chose est d’être inspirée par le réel, une autre est d’avoir, comme Zoubida Fall, l’audace artistique d’en exposer le fruit. Elle a osé affronter des peurs, des doutes, des appréhensions pour s’armer du courage de parler de ceux des dizaines d’hommes et de femmes dont elle ne croise que les regards et les angoisses existentielles. Pari réussi.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 3 janvier 2019

Bonne et heureuse année 2019 !

Publié le Mis à jour le

Sambè sambè ! Dewenati ! Bonne et heureuse année 2019 !

49395850_1958461870869788_604808537184403456_n

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 décembre 2018

« Bukki Teuf » au « Niveau zéro » : « Bu Ken Lap ! » – Bouna Médoune Sèye, par Abdarahmane Ngaïdé

Publié le Mis à jour le

Le jeudi 27 décembre 2018, entre 18h et 23h 30, des amis de l’artiste Bouna Médoune Sèye se sont réunis à l’espace Le Relais, route de Ouakam, pour célébrer sa vie, à l’occasion du premier anniversaire de sa disparition. Il y avait au programme une exposition de ses peintures, des performances, de la musique (prestation de Dara Guissé, Cheikh Lô, Soulaymane Faye et Daar-J Family). Il y avait aussi une installation faite de photos et de textes, dont ce poème de l’historien-chercheur Abdarahmane Ngaïdé, que nous publions avec son autorisation.

                 « Bukki Teuf » au « Niveau zéro » : « Bu Ken Lap ! »

« Un arbre desséché, dénudé, tendait au ciel profond ses longs rameaux tressaillants et tremblants.

Il était tout noir, comme un trou dans le papier blanc.

Les quatre petites feuilles tremblèrent un bon moment.

… c’était le calme plat.

Mais lorsque la tempête arriva et renversa plus d’un édifice aux larges murs, les minces rameaux restèrent immobiles.

Les quatre petites feuilles devinrent rigides : comme coulées dans le fer. »

(Extraits d’un poème du peintre Kandinsky, Regards sur le passé et autres textes 1912-1922, Paris Hermann Arts, 1974, p. 213).

Zéro est le niveau de la mer !

Niveau de référence difficilement appréhensible à cause de la houle, de la marée et de la pression atmosphérique.

Mais c’est bien à partir de ce niveau que nous pouvons apprécier ce danger global qu’est ce fameux réchauffement climatique.

Donc en revenir au niveau zéro peut bien signifier un nouveau regard critique porté au repère, surtout lorsque nous naviguons dans les eaux, défiant les limites instituées.

Bu Ken Lap !

Se recentrer au niveau zéro est le propre de tout artiste qui se respecte, et qui a si bien compris la vraie notion de l’art. Car l’artiste, le vrai et non le vraisemblable, est celui-là qui aura fini d’appréhender que l’histoire doit s’écrire à l’horizontale et non à la verticale.

Bu Ken Lap !

BMS a écrit une histoire à l’horizontale pour nous montrer un certain horizon, défiant le niveau zéro de la mer, afin de poursuivre la marche silencieuse de Tonton Issa, auquel il n’aura jamais cessé de crier : « Hé Joe »…Comme pour lui dire : « Pourquoi veux-tu qu’on aille si vite ? »

Oui le niveau zéro est le vrai site. Celui-lui même qui nous permettra de mieux percevoir les bruissements de la société. Parce que ce zéro qui figure un certain niveau d’horizontalité, n’est pas celui-là (0) qui régule la Bourse de New York.

« Bukki Teuf Tribute To Bouna » est le niveau zéro de la fête, comme « le degré zéro de l’écriture » de Roland Barthes.

« Bu Ken Lap »

Parce que le niveau zéro n’est pas étage, ni les marches d’un escalier social à grimper à toute vitesse, les jambes au cou, oubliant ce petit moment qui peut faire advenir un trébuchement… chute finale : les « 4 fers en l’air ».

« Bukki Teuf »… servira donc de repère pour toute présence-absence… la pensée étant une omniprésence, elle surnage… et la permanence du spectre de Toton Issa en témoigne.

Moralité : La fidélité ne signifie pas forcément une certaine assiduité, mais participe d’un moment historique irrépressible. Car absence et présence, associées, coproduisent le souvenir…

Que la terre leur soit légère.

Amen…

Abdarahmane Ngaïdé

Dakar, le 27/12/2018

Afrique/Science – Jean-Marc Ela, dix ans après : l’actualité d’une pensée de la libération

Publié le Mis à jour le

Il y a dix ans, le 26 décembre 2008, disparaissait à Vancouver (Canada) où il vivait en exil depuis 1995, le sociologue, anthropologue camerounais Jean-Marc Ela. Intellectuel fécond et puissant, ce théologien a marqué de son empreinte les recherches africaines en sciences sociales, s’illustrant aussi par ses prises de position courageuses pour la liberté, la justice et la dignité.  Jean-Marc Ela, un intellectuel d’une très grande rigueur dans l’analyse des faits sociaux, politiques et culturels africains, est aussi un penseur et un intellectuel lucide, engagé dans une prise en charge des enjeux de libération effective du continent pris dans l’étau de pesanteurs de toutes sortes. A l’intérieur comme à l’extérieur.

jean-marc_ela

Quelques jours après la mort d’Ela, le philosophe et historien Achille Mbembe, dans un puissant hommage intitulé  « Jean-Marc Ela : le veilleur s’en est allé », soulignait que le théologien « vécut sa vie comme une offrande au monde, à l’Afrique et à son pays, dans l’espoir qu’un jour proche, il sera possible à tous, et surtout aux faibles et aux malheureux, de participer à une vie humaine plénière. »

« Sa disparition laisse au tréfonds de nos vies une faille si immense qu’elle ne pourra jamais être traversée. Elle nous fait pousser un cri de douleur si aiguë parce qu’à la mesure du don sans prix qu’Éla aura été pour les siens et pour le monde », écrit alors Mbembe, qui a une connaissance pointue de l’homme et de son œuvre, ajoutant : «Il nous lègue un extraordinaire trésor qui alimentera l’esprit et les luttes des générations de demain. C’est pourquoi, de Jean-Marc, nous nous souviendrons pendant longtemps, avec amour et filiale piété, chaque jour, comme le double qui accompagne le soleil au zénith, et la lumière qui fend de sa clarté l’ombre de minuit. »

Dans son essai intitulé Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser (L’Harmattan, 1989), consacré à une lecture de l’œuvre intellectuelle et de la pensée de l’historien et homme politique sénégalais, Jean-Marc Ela a cette conclusion : « La véritable fidélité à cet homme de culture qui nous a rendu notre mémoire se traduit par tout ce qui nous permet de réactualiser sa foi en l’homme africain et de retrouver sa force de travail et de recherche pour échapper à la pire domestication qui soit, celle de l’esprit ».

De lui-même, décédé à l’âge de 72 ans, nous pouvons dire la même chose, parce qu’il s’est efforcé d’être fidèle à cette ligne fondamentale. Cet intellectuel discret mais terriblement fécond et puissant, a porté, toute sa vie, une pensée claire, dissidente et rebelle, fondée sur un refus obstiné de toute compromission. En cela, son œuvre résiste à l’usure du temps, tant elle se caractérise par la solidité des analyses sur des thématiques aussi sérieuses et intemporelles que l’éducation, la science, le travail, entre autres.

Le chercheur Yao Assogba, de l’Université du Québec en Outaouais, estime que, « de par sa contribution exceptionnelle et hautement significative qu’elle a apportée aux sciences humaines et sociales en Afrique, l’œuvre de Jean-Marc Ela fait partie de patrimoine intellectuel du continent. » (Sociologie de Jean-Marc Ela ou quand la sociologie pénètre en brousse, Cahier de la Chaire de recherche en développement des collectivités, Série Recherche, N° 47, février 2017) « Dans cette perspective, il a laissé un immense héritage aux générations africaines d’aujourd’hui mais aussi à celles de demain », écrit Assogba, qui s’est livré dans son étude à un exercice de décryptage de l’œuvre d’Ela, entre le ‘’paradigme de l’acteur social et sociologie de la vie quotidienne’’, ‘’les conflits et les formes de violence dans la quotidienneté africaine’’, le ‘’regard africain (du théologien) sur la science’’, et la défense d’un ‘’nouveau paradigme pour la science en Afrique’’.

Achille Mbembe parlait, dans le cas de Jean-Marc Ela, d’un « amour radical pour l’homme, et surtout pour le pauvre et le malheureux dont il épousa entièrement la cause. » Sa théologie « s’origine dans ce rêve de résurrection », souligne Mbembe, soulignant que « chez lui, cette question de la résurrection était l’autre nom de la vie et de ce qu’il appelait la délivrance, ou encore la ‘libération’. » « Au demeurant, insiste-t-il, de ses enquêtes sociologiques, on peut dire qu’elles étaient le pendant séculier de sa critique théologique dans la mesure où elles avaient pour objet le dépassement de la mort et la célébration des luttes quotidiennes pour la vie et la dignité. »

« L’idolâtrie de la capitale doit être démasquée »

Dans La Ville en Afrique noire (Karthala, 1983, 222 pages), sixième ouvrage de sa très riche bibliographie, Ela parle de « la maladie des capitales », relevant notamment que « la démystification est une nécessité de la libération de l’homme africain soumis, à partir de la ville, aux contraintes des centres dominateurs. »

« Sous les fastes de l’Afrique urbaine, il nous faut apprendre à voir les lézardes et deviner les ruines ; sous les progrès fallacieux et les booms, les pas en avant, il convient de découvrir les régressions, les blocages. Sous les formes d’urbanisation anarchique, il faut aujourd’hui discerner la dépendance et la servitude », écrit-il. Il ajoute : « L’idolâtrie de la capitale doit être démasquée pour permettre l’élaboration d’une autre société où tout ne serait plus concentré dans les quartiers résidentiels. Pourquoi en Afrique noire cette rage à tout centraliser dans les grandes métropoles ? Nous sommes opposés à la notion de capitale, disait Amilcar Cabral. Pourquoi les ministères ne seraient-ils pas dispersés (…) ? Pourquoi nous encombrerions-nous du calvados d’un palais présidentiel, d’une concentration de ministères, manifestations évidentes d’une élite dominante qui deviendrait bientôt un groupe privilégié ? ».

A partir du Cameroun dont il écumait le terrain, Jean-Marc Ela avait une vue d’ensemble des réalités et problèmes du continent. La lecture et l’analyse qu’il en faisait étaient empreintes de la rigueur, du courage et de la lucidité de l’intellectuel soucieux de progrès et de justice sociale.   Le constat qu’il dresse dans le dernier chapitre de son livre Ma foi d’Africain (Karthala, 1985, 227 pages) est clair : « L’Afrique est soumise à des conditionnements bien plus efficaces que les valeurs de la tradition. Il faut bien voir que l’urbanisation, les contraintes économiques, l’explosion scolaire, la croissance du chômage, la sécheresse et les famines sont des phénomènes qui bouleversent la condition de l’homme en Afrique noire. »

« Il est bien évident que la croissance des inégalités, la dégradation de la paysannerie africaine, la répression et l’extraversion, la dépendance, l’impérialisme avec ses relais et ses appareils idéologiques, constituent un défi pour les chrétiens d’Afrique », souligne-t-il, estimant, de son point de vue de théologien, qu’il faut aujourd’hui passer de la « stratégie d’assistance » à laquelle l’Eglise s’est longtemps consacrée à une « stratégie de libération. » A y voir de près, l’injonction, si l’on peut l’appeler ainsi, vaut pour les Etats aussi.

Mort au Canada, où il a vécu les treize dernières années de sa vie, ‘’le veilleur’’, ainsi que l’a surnommé son compatriote Achille Mbembe, reste une figure incontournable de l’intelligentsia camerounaise, qui a apporté une précieuse contribution aux recherches africaines en sociologie et sciences sociales, et dont les écrits rendent compte de questions aussi importantes que celles de l’Etat, des cultures africaines, de l’adaptation de la théologie – il était homme d’église – aux ressorts et besoins des croyances endogènes…

Intellectuel de son temps, Jean-Marc Ela s’est fait le porte-parole des aspirations légitimes de populations – confrontées à l’injustice, à la pauvreté, au chômage, à l’exclusion – à plus de liberté et de respect pour leur dignité. Et parce qu’il persistait à vouloir faire la lumière sur l’assassinat de son ami, l’historien et théologien Engelbert Mveng, il s’exile en 1995 au Canada. Ela savait qu’il était certainement le suivant sur la liste d’un régime réfractaire à la critique de ses dérives.

Derrière le meurtre de « frère innocent », Ela avait vu, selon Achille Mbembe, « la main d’un régime politique opaque et aveugle, organisé en une myriade de réseaux parallèles et en sociétés secrètes vouées au culte des fétiches et à la pratique des sacrifices humains. » « Parce qu’il avait permis à ces réseaux et sociétés secrètes de coloniser l’État et parce qu’il tenait une grande partie de son pouvoir de son instrumentalisation de ces dispositifs de l’ombre, Éla tint Paul Biya, président de la République, directement responsable du sang d’Engelbert Mveng. C’est alors qu’il fut, à son tour, confronté à des menaces de mort et quitta le pays », explique Mbembe.

L’on n’entendra donc plus la voix de Jean-Marc Éla, « d’une limpide et cristalline pureté, si fulgurante dans son refus de toute compromission, si scintillante de clarté, et si porteuse d’espérance au milieu de la nuit de notre âge, de l’aridité de nos jours et de la cruauté qui n’a cessé de nous envelopper si étroitement, à la manière d’un mauvais sort », regrette le philosophe Achille Mbembe. Pour lui, Ela est « celui qui, un demi-siècle durant, s’était fait notre inlassable veilleur et qui, sans cesse, nous exhorta à nous lever et à marcher.» C’est aussi « celui qui avait consacré sa vie à guetter-la-nuit et à scruter l’aube désormais n’est plus. Et nous voici résolument orphelins, à jamais inconsolables, le cœur  transpercé par une indicible douleur. »

L’exhortation à se « lever et à marcher » se justifiait chez Jean-Marc Ela, pour qui « L’Afrique est en passe d’être un continent pour les autres, catapulté dans l’aventure ambiguë de la modernité où les ‘’soleils des indépendances’’ n’éclairent pas les masses tassées dans les médinas. Une lecture de la réalité africaine qui considérait les faits culturels de nos sociétés du seul point de vue des ‘’pierres d’attente’’ ou de la ‘’préparation évangélique’’ passerait sous silence l’effort de réinterprétation de la culture africaine à partir des défis de l’histoire, du besoin de survivre, de se défendre et de résister. »

Hommage à ce penseur qui écrit dans son livre-hommage à Cheikh Anta Diop : « Quand l’Afrique retrouvera toute sa capacité de penser, alors elle se remettra debout, libre et fière ». Il comptait, « au moment où les mass média, l’école et l’idéologie du développement renforcent, avec les autres appareils idéologiques, la domination en Afrique noire », sur « la force de rupture des personnes ou des groupes travaillant dans les villages et les bidonvilles pour sortir de la dépendance et de l’injustice constitue le lieu d’émergence d’une théologie qui renonce à parler de Dieu et de la foi à partir d’une « Révélation » toute faite. »

Ela « (rêvait) d’une ‘’théologie sous l’arbre’’, qui s’élaborerait dans le coude à coude fraternel, là où des chrétiens partagent le sort d’un peuple paysan qui cherche à prendre en main la responsabilité de son avenir et la transformation de ses conditions d’existence. » Il faut pour cela, indique-t-il dans Ma foi d’Africain, « sortir des bibliothèques et renoncer au confort des bureaux climatisés, accepter de vivre dans l’insécurité de la recherche, parmi les gens ne sachant ni lire ni écrire, dans les bas quartiers où le petit peuple a les pieds dans l’eau ou dans la boue. »

Il y a, dans les écrits et la pensée du sociologue camerounais, une vision qui met le progrès social au centre du projet, un pari sur la capacité des hommes et des femmes à se dresser, à résister pour exister. C’est le sens des premières lignes de la postface à Ma foi d’Africain : «(…) Là où la mort impose sa loi, avec la complicité consciente ou inconsciente de tous ceux qui continuent à lui faire produire pour le marché mondial les biens dont la fourniture lui a été assignée, aux dépens des productions vivrières, qui lui permettaient et lui permettraient d’assurer l’autosuffisance alimentaire, dont on reconnaît enfin qu’elle est l’assise nécessaire de tout développement, l’Afrique manifeste, souvent là et quand on s’y attend le moins, qu’elle veut vivre. » « Si le nouvel ordre économique international est nécessaire à l’Afrique pour sauver, au jour le jour, ceux qui meurent, note-t-il, ce sont les résurrections qui se préparent dans l’Afrique des villages et des périphéries urbaines qui sauveront l’Afrique à long terme. » 

La mort de Jean-Marc Ela, le 26 décembre 2008, marquait, du point de vue d’Achille Mbembe, « la fin de son Exode, à l’autre bout de la terre, hiver de la solitude et de l’éloignement » qui « ajoute son poids de honte et d’infamie au fardeau de notre douleur. » « Elle fait remonter à la lumière du jour la nature ombreuse d’un État au berceau duquel gisent tant de crânes de tant de morts, tant de squelettes et tant d’ossements humains – la funeste récolte de tant d’emprisonnements, de tant de bannissements et relégations, de tant d’exils forcés, de tant de meurtres directs et indirects, de tant de pendaisons, empoisonnements et assassinats » perpétrés du temps des Allemands (Rudolf Douala Manga Bell et Paul-Martin Samba), sous les Français (Ruben Um Nyobè), et, « dans la foulée de la décolonisation » (Félix Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié, Osendé Afana, Abel Eyinga, Mongo Beti, Albert Ndongmo, Ahmadou Ahidjo, Engelbert Mveng…), et « tant d’autres, bourreaux, complices et victimes, morts et vivants confondus. »

Le parcours et les prises de position de Jean-Marc Ela ne peuvent assurément pas être détachés de la longue tradition de lutte et de résistance à l’oppression que des fils et des filles du Cameroun ont portée et portent encore dans un pays et un continent piégé par la posture traitresse de ses élites, l’incurie et le manque de vision de ses politiciens. Achille Mbembe aligne, comme une invite pressante à poursuivre le combat du théologien, des questions à la fois difficiles et mobilisatrices : « Comment en effet faire deuil d’Éla sans inscrire ce qui lui est arrivé et son décès au loin dans cette longue histoire des exilés et la longue lignée des martyrs de notre peuple ? Comment ne pas placer ses funérailles sous le signe du long récit de notre captivité intérieure, en souvenir de la persécution systématique de nos meilleurs esprits, de la destruction organisée de notre créativité – et l’espérance que lui-même ne cessa d’entretenir, qu’un jour à venir, résultat de nos luttes, ces tourments prendront fin ? »

Bibliographie sélective de Jean-Marc Ela :

== La Plume et la pioche. Réflexion sur l’enseignement et la société dans le développement de l’Afrique noire (Clé, Yaoundé, 1971, 95 pages)
== Le Cri de l’homme africain
(L’Harmattan, 1980, 173 pages)
== L’Afrique des villages
(Karthala, 1982, 228 pages)
== La ville en Afrique noire
(Karthala, 1983, 222 pages)
== Ma foi d’Africain
(Karthala, 1985, 227 pages)
== Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser
(L’Harmattan, 1989, 141 pages)

== Quand l’État pénètre en brousse…Les ripostes paysannes à la crise (Karthala, 1990, 272 pages)

== Afrique, l’irruption des pauvres. Société contre l’ingérence, pouvoir et argent (L’Harmattan, 1994, 266 pages)

== Restituer l’Histoire aux sociétés africaines. Promouvoir les sciences sociales en Afrique noire (L’Harmattan, 1994, 144 pages)

== Travail et entreprise en Afrique. Les fondements sociaux de la réussite économique (Karthala, 2006, 328 pages)

== Recherche scientifique et crise de la rationalité (L’Harmattan, 2007, 160 pages)

== L’Afrique à l’ère du savoir. Science, société et pouvoir (L’Harmattan, 2007, 410 pages)


Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 décembre 2018

Cinéma/Festival de Khouribga : le Grand prix à  »Supa Modo » de Likarion Wainaina

Publié le Mis à jour le

La 21-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (FCAK) s’est achevé samedi 22 décembre par la remise du Grand prix ‘’Sembène Ousmane’’ au film Supa Modo du réalisateur kényan Likarion Wainaina. Au cours de la cérémonie de clôture qui s’est tenue au complexe culturel de la capitale phosphate, un hommage appuyé a été rendu au comédien et acteur marocain Mohamed Khouyi. Le président de la Fondation du festival, Nour-Eddine Saïl, a qualifié cette édition de « très, très grand moment » et de « grand succès », relevant que le programme des différentes activités a donné de la manifestation « une image de ce qu’il y a de juste ».

 

Nour-Eddine Saïl souhaite « que le festival grandisse », pour Khouribga, devenu « capitale de la théorie du cinéma africain » avec les débats, questionnements, réflexions et propositions sur les cinématographies du continent, leur présence et les moyens de les faire avancer. C’est pour ces raisons que le festival du cinéma africain de Khouribga est « un rendez-vous annuel important », faisant de la ville « l’endroit où il faut être ».

Supa Modo, le film lauréat du Grand Prix ‘’Ousmane Sembène’’, raconte l’histoire d’une jeune fille qui rêve de devenir super-héroïne. Parce qu’elle est atteinte d’une maladie grave, les habitants de son village se mobilisent pour la soutenir dans son rêve de grandeur et l’aider à le réaliser. Le Prix ‘’Don Quichotte’’, décerné par la Fédération nationale des ciné-clubs au Maroc, est revenu au film zambien Je ne suis pas une sorcière, de la réalisatrice zambienne Rungano Nyoni, sur Shula, une fille de 9 ans accusée de sorcellerie envoyée dans un campa où vivent des ‘’sorcières’’ d’un âge plus avancé. Elles y sont retenues par un long ruban blanc qui les empêche de s’enfuir.

Avant lecture du palmarès, le Festival du cinéma africain de Khouribga a rendu hommage au comédien et acteur marocain Mohamed Khouyi. Très applaudi, il a reçu un trophée des mains de la comédienne, actrice et réalisatrice burkinabè Maimouna Ndiaye, qui, elle aussi, a reçu un hommage à l’ouverture de cette 21-ème édition, le 15 décembre. Mohamed Khouyi a émis le vœu de voir le FCAK s’inscrire dans la durée, relevant que ce festival est devenu, au fil des ans, une plateforme de rencontres et d’échanges entre professionnels du continent africain.

Quatre films d’Angola – pays invité d’honneur – ont été projetés à l’occasion du festival. La journée du 21 décembre a été dédiée à la culture de ce pays dont l’ambassadeur au Maroc était présent. L’Office chérifien du phosphate, partenaire officiel du festival, s’est associé à cette journée en soutenant, à la médiathèque de Khouribga, l’organisation d’une exposition d’art africain, pour célébrer « célébrer l’énergie créative du continent. »

Pour la compétition officielle, 15 films de 14 pays étaient en lice. Le jury était présidé par le réalisateur et producteur congolais Balufu Bakupa-Kanyinda. La réalisatrice burkinabè Apolline Traoré, le réalisateur angolais Zézé Gamboa, le producteur sénégalais Oumar Sall, la journaliste marocaine Yasmine Belmahi et le réalisateur mozambicain Licino Azevedo, en étaient les autres membres.

Le palmarès complet :

= Grand Prix ‘’Ousmane Sembène’’ : Supa Modo, de Likarion Wainaina (Kenya)

= Prix du jury ‘’Samir Farid’’ : Fatwa, de Mahmoud Ben Mahmoud (Tunisie)

= Prix de la réalisation ‘’Idrissa Ouédraogo’’ : Les moissonneurs, d’Etienne Kallos (Afrique du Sud)

= Prix du scénario : Joël Karekezi et Casey Schroen pour The Mercy of the jungle (La clémence de la jungle), de Joël Karekezi (Rwanda)

= Prix du premier rôle féminin : Rim Kettani  Khouloud dans Indigo, de Selma Bargach (Maroc)

= Prix du premier rôle masculin ‘’Mohamed Bastaoui’’ : Sami Bouajila dans Les bienheureux, de Sofia Djama (Algérie).
= Prix du second rôle féminin : Lyna Khoudri Les bienheureux, de Sofia Djama (Algérie)

= Prix du second rôle masculin : Stéphane Bak dans La clémence de la Jungle, de Jël Karekezi (Rwanda)

Aboubacar Demba Cissokho

Khouribga, le 22 décembre 2018

 

Cinéma/Festival de Khouribga – Maïmouna Ndiaye : hommage à une artiste ‘’multinationale’’

Publié le Mis à jour le

La cérémonie d’ouverture de la 21-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (Maroc) s’est conclue samedi 15 décembre, en début de soirée, par un hommage à la comédienne ‘’multinationale’’ Maimouna Ndiaye, qui incarne l’engagement dont un artiste peut faire montre dans son jeu, pour conscientiser et faire bouger les lignes dans des débats de société rarement abordés.

IMG_4027

Avant de lui remettre la distinction, le président de la Fondation du festival, Nour-Eddine Saïl, a relevé que Maimouna Ndiaye est « avant tout une créatrice de théâtre et de cinéma », soulignant qu’elle joue « pour parler de choses dont on ne parle pas assez. Le viol, par exemple. » « A côté de l’actrice, elle est aussi une femme qui lutte, qui parle, une sorte d’icône africaine. Ce n’est pas rien d’avoir joué d’avoir joué un rôle dans le film, L’œil du cyclone, le seul film qui a remporté tous les prix des festivals africains (Ouagadougou, Khouribga, Bujumbura, Tunis, Yaoundé) pour le rôle principal incarné par Maimouna Ndiaye. »

En appréciant l’hommage que lui rend le festival de Khouribga, Maimouna Ndiaye a encore dit des mots qui traduisent son engagement à exprimer et à faire entendre, à travers son travail, les appels à la dignité que portent des femmes surtout. « Je me fais le porte-parole des sans-voix. J’espère honorer et rendre service à toutes ces femmes qui sont brisées au fond d’elles-mêmes et qui vu leur carrière briser », a-t-elle notamment dit.

Le Prix de la meilleure interprétation féminine de la 24-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco, 28 février-7 mars 2015) – pour son rôle dans L’œil du cyclone – venait couronner, pour l’actrice Maïmouna Ndiaye, des années de travail acharné, et marquer en même temps un encouragement à persévérer.

Dans L’œil du cyclone, du Burkinabè Sékou Traoré, Mouna, comme l’appellent les intimes, explose littéralement à l’écran, portant à bout de bras, avec Fargass Assandé, l’autre acteur principal, un film qui pose avec beaucoup d’audace la question de l’indépendance de la justice. Pour incarner le rôle de Tou Hema, l’avocate, personnage qu’elle a déjà interprété au théâtre, elle a fait de nombreuses recherches, rencontré des avocates, vu beaucoup de films policiers ou judiciaires.

Sa formation de comédienne de théâtre a d’ailleurs été une bonne clé pour habiter le personnage et faciliter la tâche au réalisateur Sékou Traoré, dont elle salue l’ouverture d’esprit. Au début de la carrière de Maïmouna Ndiaye était donc le théâtre, pratique artistique à laquelle elle est venue « un peu par hasard » et pour laquelle elle a pourtant toujours eu une passion. Mais cela n’a pas été facile à cause de pesanteurs d’ordre socioculturel. « Comme je faisais partie d’une famille qui était stricte, il n’était pas question que je fasse du théâtre. La chance m’a souri le jour où on m’a proposé une première pièce de théâtre. J’ai tout de suite dit +oui+. J’ai profité de cette perche qui m’était tendue pour me lancer là-dedans. Ensuite, je n’en suis plus ressortie », expliquait-elle, dans une interview qu’elle nous avait accordée au Fespaco 2015.

Dans la présentation qui est souvent faite d’elle, Maïmouna Ndiaye est de plusieurs pays : Guinée, Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso. « Ce qui me conviendrait le mieux, c’est justement la réunion de tous ces pays, c’est le continent. J’ai toujours dit que je suis Africaine. Je n’appartiens pas à un seul pays », résume-t-elle. Au physique, c’est Mouna la Sénégalaise. « Quand les gens me regardent, ils disent que je ressemble à une Sénégalaise. Ça c’est l’aspect extérieur. Mais quand on me pose la question, j’explique ma généalogie », qui est la suivante : « J’ai un père qui est d’origine sénégalaise, du Nord du Sénégal (Matam), une mère nigériane, j’ai grandi et passé toute mon enfance et mes études en Guinée-Conakry. J’ai vécu dix ans en Côte d’Ivoire et, depuis une quinzaine d’années, je vis au Burkina Faso. J’ai travaillé au Niger, au Mali, au Cameroun. Et j’ai fait mes études en France ». En France, où elle arrive à l’âge de 18 ans, elle a commencé par des études « normales et bien rangées » de médecine. Et dès qu’on lui a proposé de jouer dans une pièce de théâtre, elle saisit l’opportunité qui lui permettait de donner corps à une envie de s’exprimer par ce biais.

 Le diplôme d’études théâtrales supérieures (DETS) en poche, elle décide rentrer en Afrique, estimant que « ça ne servait à rien » de rester en France et que c’est sur le continent qu’elle voulait faire des choses. « J’avais envie de partager mon expérience, j’avais envie de travailler avec des comédiens, des metteurs en scène », dit-elle. Elle atterrit en Côte d’Ivoire où elle intègre la Compagnie ‘’Ymako Theatri’’, spécialisée dans le théâtre de sensibilisation et d’intervention, un cadre qui a été ‘’très formateur’’, analyse-t-elle avec le recul. « Quand vous jouez ce genre de théâtre, si vous n’êtes pas crédible, le public ne vous croit pas, le message ne passe pas. Il fallait être le plus crédible, le plus naturel possible ». « Ce n’était pas du tout conventionnel, on jouait dans la rue, dans les villages », se souvient l’artiste. La soif d’apprendre et de comprendre les rouages du jeu la pousse à aller suivre une formation en réalisation-vidéo. Mouna Ndiaye avait simplement envie de parler de choses qui se passaient autour d’elle, dans son environnement proche, touchant aux femmes, aux enfants et à la tradition. Pour elle, « on n’en parle pas assez ».

 Cette expérience accumulée au fil des années lui vaut aujourd’hui d’âtre reconnue et sacrée meilleure actrice sur la scène du plus grand rendez-vous du cinéma sur le continent. « C’est un très grand honneur. Je ne m’y attendais pas », dit Maïmouna Ndiaye d’un air plus grave, mesurant le chemin parcouru, mais surtout le défi que lui pose cette distinction. Elle espère que « ça va ouvrir des portes et les yeux d’autres réalisateurs, qui vont de plus en plus se dire que des comédiennes qui travaillent, il y e n a sur le continent ». « On voulait que le film soit bien reçu par le spectateur, que le thème soit bien compris. Et qu’on comprenne que ça ne se passe pas spécifiquement dans un pays d’Afrique, reprend l’actrice en parlant du film L’œil du cyclone. D’avoir reçu ce prix ne fait que m’encourager à continuer et confirmer que j’avais quelque chose à dire, quelque chose à prouver. Et dire qu’on peut très bien être comédienne ou actrice au même titre qu’une comédienne américaine, française, etc. Maïmouna Ndiaye est avocate dans L’œil du cyclone.

Plus généralement, elle incarne des rôles de justicier, de policier – comme dans la série Marc et Malika, qui l’a rendue célèbre à travers le petit écran. C’est qu’elle n’aime pas l’injustice et se bat « pour que les choses puissent changer ». Et si elle avait une petite parcelle de pouvoir, elle contribuerait à l’instruction des enfants, endiguerait les maladies, aiderait les femmes, etc. Et tout est bon pour construire une personnalité capable de prendre en charge ces ambitions. Elle a fait de la radio, a été présentatrice télé pour une émission de cuisine pendant longtemps, en Côte d’Ivoire. Elle fait aussi du sport et de la danse. « Mais je ne chante pas encore », s’empresse-t-elle d’ajouter.

Hors des planches et des plateaux de tournage, Maïmouna Ndiaye rend souvent visite à des associations qui s’occupent d’enfants en difficulté, écoute de la musique, lis des livres historiques, des contes, des romans policiers, regarde « souvent des films d’horreurs, les films qui font peur, les seuls devant lesquels elle ne s’endort pas. La leçon pour elle, qui constitue en même temps une ligne de conduite, est : ‘’Ne pas se décourager, ne pas rester sur des acquis, être curieux, aller voir le travail des autres, avoir un regard critique sur ce qu’on fait’’.

Aboubacar Demba Cissokho

Khouribga, le 15 décembre 2018

Musée des civilisations noires/Inauguration : l’Histoire qui s’écrit…

Publié le Mis à jour le

Continuité. Le président Macky Sall, s’exprimant le 6 décembre à l’inauguration Musée des civilisations noires (MCN), a, à très juste titre, rendu hommage à ses prédécesseurs Léopold Sédar Senghor (1960-1980) et Abdoulaye Wade (2000-2012). Le premier pour avoir jeté les bases de la création de cette institution dont la mise en place avait été recommandée par les participants au second Congrès des écrivains et artistes noirs (Rome, mars-avril 1959), le second pour avoir repris l’idée et lancé le processus de construction de l’édifice appelé à être un lieu de dialogue, de discussion, de débat et de réflexion sur une contribution au patrimoine commun à l’humanité.

Le fait est là : le musée ainsi inauguré est l’aboutissement d’un processus, parti, avec le panafricanisme, de la diaspora, de « recouvrement (par l’Afrique) de son patrimoine culturel », tel que proclamé dans la Manifeste cultuel panafricain, produit au Festival culturel panafricain d’Alger, en 1969. Macky Sall a dit que cette inauguration s’inscrivait « dans la continuité de l’Histoire ». « C’est une dynamique au long cours » qui « fait rejaillir le souvenir du symbole du refus de la soumission », a-t-il relevé, rappelant le « combat » d’intellectuels et de militants sur le continent et dans sa diaspora : W.E.B. Dubois, Frantz Fanon, Cheikh Anta Diop, Alioune Diop, Tiémoko Garang Kouyaté… Il a aussi parlé des cinq congrès panafricanistes, organisés entre 1900 et 1945.

Mais « évoquer ce passé, ce n’est pas céder à une tentation d’autoglorification. C’est jeter un regard lucide sur le passé qui éclaire le présent. C’est rester les sentinelles vigilantes de l’héritage des anciens », a poursuivi le chef de l’Etat sénégalais, resté dans l’esprit de la chorégraphie de cette journée historique, qui a débuté par une visite de quelques installations de l’exposition inaugurale.

Cheikh Mbacké Diop, Germaine Acogny…

La continuité est aussi dans le choix des acteurs de cette cérémonie d’inauguration. C’est écouter Cheikh Mbacké Diop, physicien comme son père, Cheikh Anta Diop, parler de l’architecture africaine comme « source de l’architecture occidentale », des débuts des mathématiques il y a 25 mille ans, de la médecine, de la « très riche pharmacopée » et des procédés de momification médecine. C’est ensuite plonger dans la chorégraphie ouverte par Germaine Acogny, ancienne de l’école Mudra-Afrique – dont elle perpétue le souffle et l’héritage à travers l’Ecole des Sables qu’elle a fondée – exécuter la ‘’danse prière’’, pour bénir et confier aux ancêtres les destinées d’une infrastructure qui se propose d’illustrer et de perpétuer leur héritage.

Les mains en mouvement vers le ciel qu’elle semble implorer, les pieds bien posés au sol pour marquer un enracinement fécondant pour l’activité de création, Germaine Acogny a donné, dans le silence d’une salle du Grand Théâtre en communion avec elle, le ton d’une mise en scène accompagnée de percussions sénégalaises. Après le passage d’Acogny, celles-ci se « calment » pour laisser monter les voix de plus trois hommes et femmes réunies dans un ensemble dénommé ‘’A Cœur joie’’ réunissant environ 500 personnes. Elles chantent Jàmmu Africa, la paix en Afrique. Ismaël Lô, auteur de la chanson, entre en scène pour les accompagner. Puis, c’est le Yéla des Gawlo du Sénégal, Jamma jengi de Baaba Maal, lui aussi vu et applaudi sur scène.

Pour le souvenir de la Traite négrière et de l’esclavage qu’il évoque, le titre Démb (Africa Remembers) de Youssou Ndour a été interprété par Fallou Dieng. Très mal, il est vrai. Heureusement qu’il n’y a pas eu de pause entre son passage et l’entrée en scène d’Abdourahamane Dabo, dit Al Fârûq, vainqueur en novembre de la première Édition de la Coupe d’Afrique de slam et de poésie. Le slameur est venu parler de patrimoine, d’histoire, de la « beauté de l’Afrique » et de l’impératif de « briser les chaînes du complexe ». Ce lien entre passé douloureux et rêve d’indépendance et de grandeur s’entend aussi lorsque Didier Awadi et Zao se succèdent sur scène : « Pourquoi la guerre ? » se demande le second, ajoutant : « Jetez vos armes ! »

La chorégraphie d’ouverture, dont la direction artistique était assurée par Marianne Niox et Sacou Ndiaye, il fallait passer à une partie protocolaire, elle aussi inscrite dans la mise en lumière d’une continuité historique dont le musée est l’aboutissement. Le président du comité scientifique de l’institution, l’historien Ibrahima Thioub, rappelle alors que c’est au second congrès des écrivains et artistes noirs, tenu en 1959 à Rome, que la recommandation avait été faite d’édifier en Afrique un lieu d’illustration de la contribution du continent au patrimoine de l’humanité. Un peu moins de trois auparavant, en septembre 1956, Paris donnait le ton amplifié au Festival mondial des arts nègres, en avril 1966. Une « belle symphonie » dont le Sénégal tient « la baguette du chef d’orchestre », a souligné Ibrahima Thioub, invitant à ne tomber ni dans une « paresse contemplative » ni dans la tentation de « tourner le dos à cette longue trajectoire historique au nom de la modernité ».

« Un lieu vivant de représentation et de transmission »

Il s’agit, a-t-il dit, d’un « dialogue avec soi et avec l’autre », d’une rupture d’avec le « tout ethnographique », pour conforter le Musée des civilisations noires dans sa vocation à être « un lieu de préservation des éléments les plus représentatifs du patrimoine culturel de l’Afrique et de sa diaspora. » « Dans une perspective rénovée », le MCN devrait être « une fabrique de l’estime de soi et de la confiance en soi » où le visiteur pourra voir des aspects de la contribution de l’Afrique au patrimoine de l’humanité, la diversité des expressions culturelles, l’appropriation africaine des religions abrahamiques.

Pour le ministre chinois de la Culture et du Tourisme, Shugang Luo, dont le pays a fait don de cette infrastructure, le dialogue entre les vingt masques chinois présentés à l’exposition d’ouverture et les masques africains  « traduit l’inclusivité de la coopération entre la Chine et le Sénégal ». Avant la Chine, il y avait l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), dont l’actuel sous-directeur général en charge de la culture, Ernesto Ottone Ramírez, a rappelé le rôle dans le processus de mise en place du MCN et l’attachement à en faire « un lieu vivant de représentation et de transmission. » Il assuré les autorités sénégalaises de l’accompagnement de l’institution spécialisée.

Le musée, lieu de dialogue et d’amitié, a-t-on dit. La présence du président de l’Union des Comores, Azali Assoumani, invité d’honneur de la cérémonie d’inauguration, est à inscrire dans ce sillon. L’hôte s’est dit « touché par ce geste fraternel » traduisant des « relations fortes d’une amitié qui prend sa source dans la lutte pour l’indépendance. » Citant le poète Aimé Césaire, il a dit : « Je crois à la valeur de ce qui est enfoui. »  

Continuité historique. Aboutissement. L’ouverture du Musée des civilisations noires, est aussi le point de départ d’un autre processus, celui d’une reconnaissance et d’une assumation pleine et entière d’une souveraineté sur la conduite de politiques culturelles endogènes, gages d’une présence au monde. Dans un contexte marqué par un débat sur la restitution du patrimoine culturel africain se trouvant dans les musées en Europe, un musée « dont la seule existence donne une dimension intemporelle et vitale à la valorisation et à la protection des valeurs de civilisation noires », pour reprendre le président comorien Assoumani, est appelé à illustrer une capacité africaine à mériter, avec d’autres cadres existants ou à créer, le rôle de gardien d’une partie substantielle du patrimoine mondial matériel et immatériel.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 10 décembre 2018

 

Musée des civilisations noires : trois artistes esquissent des enjeux pour l’art africain

Publié le Mis à jour le

Un défilé d’un peu plus d’une demie heure, conduit par la styliste et costumière sénégalaise Oumou Sy, a mis fin, samedi 8 décembre, aux trois jours d’activités consacrant l’inauguration du Musée des civilisations noires, qui ont replacé la capitale du Sénégal, Dakar, dans son rôle de locomotive de faits culturels engageant l’Afrique et sa diaspora. Le programme qui a démarré jeudi par l’inauguration officielle par le président sénégalais Macky Sall et son homologue de l’Union des Comores, Azali Assoumani, invité d’honneur, et s’est poursuivi par un colloque inaugural portant sur le thème : « réaffirmer les civilisations noires. Achever le processus de décolonisation. »

IMG_20181204_181511.jpg

Le colloque, moment de réflexion au cours duquel des points de vue ont été exprimés dans quatre panels : « réaffirmer les civilisations noires », « femmes noires et production de connaissances », « diaspora africaine : créativité et résilience », « l’art africain : enjeux et perspectives ». Dans ce dernier panel, trois artistes de renom ont brièvement exposé leur vision des défis qui se posent au secteur artistique dans le contexte géopolitique du moment. Le sculpteur Siriki Ky (Burkina Faso), le plasticien Abdoulaye Konaté (Mali) et le peintre Viyé Diba (Sénégal) ont parlé en artistes ayant une théorie de leur pratique et une compréhension des enjeux.

== Siriki Ky : « La rupture va être violente »

« Je vais parler de la décolonisation. Depuis ce matin, on parle de ça. En tant que sculpteur, ce que je ressens avec cette notion, c’est qu’on nous maintient dans une sorte de colonisation subtile. Quand on parle de colonisation mentale, on parle aussi de colonisation matérielle. Je suis sculpteur. Je ne peux plus travailler la pierre comme mes ancêtres. Car pour les Occidentaux, si je le fais, c’est de l’art dit primitif. Mais je me rends compte que cet art qualifié de primitif qui est dans leurs musées et y est considéré comme art africain. Quand bien même on ne dit pas le nom de l’artiste. Je connais une famille de sculpteurs Lobi qui a taillé de belles sculptures très prisées sur le marché. Ils vendent à des millions d’euros quand on fait de ventes aux enchères de leurs œuvres. Mais on ne dit rien des œuvres elles-mêmes. Quand un sculpteur fait quelque chose de bon qui s’impose à l’Occident, on se sent obligé de faire référence à un artiste occidental pour qualifier l’Africain. On dit, par exemple, « Ousmane Sow, le ‘’Rodin africain’’ ». C’est la colonisation qui continue. L’émergence et la reconnaissance de notre création sont régies par des règles qui ne viennent pas de nous. Ça doit changer. Au Burkina Faso, je vois des jeunes qui font des vidéos, des installations qui n’ont pas de sens. Ils le font parce qu’ils veulent être dans la mode, dans la norme, et ils abandonnent la sculpture. On a organisé un atelier au cours duquel je leur ai dit que l’Afrique est le continent de la sculpture. Il ne faut pas qu’on lâche. A Abidjan, j’en ai invité d’autres à rester dans la sculpture. Je les comprends parce que la plupart de ceux qui font du conceptuel sont ceux qui marchent. Si nos compatriotes qui ont de l’argent s’intéressent à ce que nous faisions, nos artistes n’iront pas se ‘’prostituer’’ ailleurs pour nous amener à faire ce qui plaît de l’autre côté. Je vois au Burkina des gens qui achètent des voitures chères, mais quand on leur demande  d’acheter une sculpture, ils disent : « C’est quoi la sculpture ? Ça sert à quoi ? » Quand on parle de décolonisation, c’est à ce niveau-là. Le capitaine Thomas Sankara nous avait dit : « Consommons ce que nous produisons, produisons ce que nous consommons. » La rupture va être violente quand on va essayer. Ce n’est pas un cadeau. Ils ne vont pas nous laisser partir comme ça. Quand on parle de décolonisation, il faut qu’on se mette debout pour arracher ça. Ce n’est pas dans les paroles. En tant que sculpteur, je dis qu’on a été quelque part dirigé dans notre création. C’est dommage. Quand on va dans l’histoire, on voit que de grands plasticiens se sont inspirés de nos masques et statuettes. Un artiste africain qui essaie de s’inspirer de masques baoulé est très mal vu alors que c’est notre patrimoine. C’est très subtil cette manière de nous coloniser. »  

== Abdoulaye Konaté : le credo de la formation des jeunes

« Généralement, on pose la question : ‘’Mais de quoi parlent les théoriciens quand ils parlent de nos créations ?’’ Parce que quand on crée, on ne pense pas à tout ce qu’ils écrivent ou disent. Vraiment, on ne pense pas du tout à tout ce discours qui entoure nos œuvres de création. Moi, mon rôle principal, aujourd’hui, est beaucoup plus axé sur la formation des jeunes. On s’est rendu compte que les universitaires ont eu la chance d’être formés jusqu’à un niveau de maîtrise, de master, de doctorat. Ce qui n’est pas le cas dans les écoles d’art en Afrique. Le problème va se poser à long terme si les Etats ne réfléchissent pas à cela, parce que c’est là qu’il y a la conception culturelle sur la pratique et la philosophie du travail. Tout mon effort est centré essentiellement sur la formation des jeunes. Comment faire l’interrelation entre toute la formation académique classique qu’on connaît dans les écoles d’art et la formation traditionnelle qu’on trouve chez nous ? Toutes les œuvres qui ont été produites ont une identité et une personnalité qui permettent de les situer une identité dans quelle partie du monde le travail a été fait. Donc, je pense qu’il est important de connaître notre passé dans le domaine des arts plastiques pour que les jeunes s’en inspirent et connaissent aussi ce qui se passe aujourd’hui dans le monde. Cela est important pour moi parce que nous sommes dans un monde global et nos jeunes ont leur mot à dire. S’ils ne sont pas formés, ils vont être avalés et digérés par les autres. »

== Viyé Diba : poser la question d’une « nouvelle esthétique »

« Je ne crois à cette manière de définir la culture comme une berceuse. La culture doit être opérationnelle. Elle doit contribuer à changer les conditions de vie des gens. On a parlé de conformité de la création avec les aspirations du peuple. Mais, dans le contexte technologique actuel, le peuple lui-même n’est pas ce que nous pensons. Il est lui-même fabriqué. Ce n’est pas le peuple que nous théorisons. Le peuple n’est pas là où nous voulons, il est ailleurs. Pour moi, la question de l’art est une question de stratégie. C’est trop sérieux, la question artistique. Un artiste doit comprendre les enjeux de son époque. Bob Marley avait compris les enjeux de son époque, tout comme Siriki (Ky) et Abdoulaye (Konaté). Comprendre les enjeux de son époque, c’est se poser la question suivante : quelle est l’essence de notre être aujourd’hui, un être censé créer la nouveauté.  Les enjeux de domination du monde se font à travers les formes d’expression. En 2002, pour la biennale de l’art contemporain de Dakar, on avait une centaine de candidats, dont un seul ayant proposé une œuvre numérique. Le reste étant des créations matérielles. Pour une biennale d’un pays dit du Tiers-monde, où le système d’échange économique dépend du contact manuel avec la matière, c’est normal que la production artistique soit essentiellement une production où on valorise le contact avec la matière. L’année suivante, à la documenta de 2003, on a décrété la mort de la peinture, de la sculpture et des installations au profit du tout multimédia. Les artistes eux-mêmes ne peuvent pas ne pas percevoir les enjeux qui se cachent derrière dans la création contemporaine. Je pense que c’est là où il y a un vrai problème. Si on va dans la projection de ce musée, je crois qu’il offre une orientation très intéressante. Aujourd’hui, on est dans un contexte où tout le monde se pose des questions sur l’économie et la politique. La question identitaire n’est plus un tabou, elle devient un facteur mondial. Vladimir Poutine a été élu avec le soutien de l’Eglise orthodoxe. Et personne n’a peur d’afficher son identité. En France, Marine Lepen est arrivée au second tour de la présidentielle. En Italie, on voit comment les choses évoluent. En Allemagne et aux Etats-Unis, pareil. La question identitaire est devenue, aujourd’hui, un enjeu important. Les artistes doivent en profiter, parce que la période est favorable à se repositionner. A mon avis, c’est dans ce sens-là que la question de la nouvelle esthétique doit se poser. L’esthétique a toujours un rapport avec les questions économiques. Ne soyons pas naïfs. A partir de ce moment, je pense qu’on est à un tournant décisif pour reconfigurer la question économique et le rapport à la création. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 10 décembre 2018

Le Musée des civilisations noires tourné vers « un futur pour toute l’humanité »

Publié le Mis à jour le

Le Musée des civilisations noires (MCN), dont l’inauguration est prévue ce jeudi 6 décembre, ne sera « pas un musée-rétroviseur, un musée de la nostalgie, mais un musée où on découvre des faits civilisationnels, mais surtout un musée où on essaie de formuler un futur pour toute l’humanité ». Le 21 septembre 2018, au deuxième jour d’un symposium organisé par le centre pour l’art, le savoir et la société, Raw Material Company, sur ‘’l’histoire de l’art en Afrique’’, le directeur du MCN, Hamady Bocoum avait fait un exposé sur l’idée du Musée des civilisations noires, lancée par le premier président du Sénégal indépendant, Léopold Sédar Senghor (1960-1980), lors du Festival mondial des arts nègres organisé en 1966, et dont les travaux ont été lancés en janvier 2012 par le président Abdoulaye Wade.

IMG_20181204_181415.jpg

Le mardi 27 novembre, M. Bocoum précisait, au cours d’une conférence de presse de présentation, que la collection du MCN va des vestiges sur les premiers hominidés, apparus en Afrique il y a plusieurs millions d’années, aux créations artistiques actuelles. Pour la cérémonie d’inauguration, des ministres et des professionnels de la culture de plusieurs pays à travers le monde sont attendus à Dakar.

Le bâtiment du MCN a été construit grâce à un don de la République populaire de Chine, d’un montant de 20 milliards de francs CFA (environ 30,5 millions d’euros). Le même pays l’a équipé « pour deux à trois milliards de F CFA » (3 à 4,5 millions d’euros), avait indiqué le ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly. Lors de la conférence de presse de présentation, Hamady Bocoum avait indiqué que l’architecture du musée est inspirée des cases rondes de Casamance. Il a dit que « c’est un projet panafricain » qui aura « une facette de chaque partie de l’Afrique. » Le MCN peut accueillir 18 000 pièces sur une surface de 14 000 m2, a souligné Hamady Bocoum, archéologue de formation et chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Voici les grandes lignes de son exposé du 21 septembre 2018, lors du symposium organisé par Raw Material Company.

D’où vient le Musée des civilisations noires ?

Hamady Bocoum : « L’idée de créer ce musée est très vieille. Il faut l’amener au-delà du Festival mondial des arts nègres (Dakar, avril 1966). Quand on voit les travaux des premiers panafricanistes comme William E. B. Dubois, l’idée de créer des espaces de préservation et de mise en valeur des cultures noires était présente. Ce festival, c’était, à mon avis, un accomplissement d’une très longue trajectoire, diasporique, ensuite une rencontre en Europe entre les premiers intellectuels de l’Afrique et ceux de la Diaspora. Tout cela s’est retrouvé à Dakar en 1966, aux lendemains des indépendances, pour marquer un nouveau départ. On ne peut pas dupliquer le festival de 1966. C’est un accomplissement, il faut le laisser tel quel et passer à autre chose, à une nouvelle créativité. C’est dans cette perspective qu’il faut situer le projet initié au début des années 1970 par le Sénégal, avec Léopold Sédar Senghor mais surtout l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture),  qui a participé intensivement avec René Maheux, qui était à l’époque son directeur général. Tout cela a pris corps en janvier 1974 quand René Maheux est venu ici à Dakar, participer à un Conseil des ministres extraordinaire où le projet avait été déclaré d’utilité publique sous le nom de ‘’Musée des arts négro-africains’’. Ensuite, ça a évolué, dès 1976, pour devenir, en 1978, ‘’Musée des civilisations noires’’. Petite anecdote : quand René Maheux est venu ici, il y a eu un compte rendu dans le quotidien Le Soleil. Sur la première page de cette édition, il y avait aussi la photo de Cheikh Anta Diop (historien et homme politique, 1923-1986) avec le commentaire suivant : « Cheikh Anta Diop en route pour l’Egypte, pour prouver le caractère noir des civilisations égyptiennes. » C’était le colloque de 1974, organisé par l’UNESCO sur l’Egypte et sur les langues pharaoniques. Tout cela pour recontextualiser ce projet qui, depuis le début, n’a jamais été un projet sénégalais, n’a jamais été un projet exclusivement africain, mais a été considéré comme un projet concernant l’Afrique, la Diaspora… Il ne faut pas oublier que le métronome de tout cela, c’était Senghor. Pour lui, ce musée devait être un espace de rencontre et de dialogue des civilisations. C’est comme ça qu’est né le projet, notamment financé par l’UNESCO jusqu’en 1979. Pour la petite histoire, le projet valait à l’époque 1,3 milliards de francs CFA.

Le Musée des civilisations noires, pourquoi maintenant ?

« On a souvent vécu et vécu en subalternes, en caisse de résonance, en caisse de répercussion, comme la voie de son maître. Je pense que ce qui fait l’intérêt de ce musée, c’est de voir les choses autrement. Voir les choses autrement, c’est qu’il est très probable que si on avait construit le musée il y a à peu près trente ans maintenant, ça allait être un musée ethnographique. Et quand on regarde la trajectoire de la pensée ethnographique, l’étude l’autre, les musées ethnographiques sont de pâles copies des expositions universelles où on nous présentait comme des bêtes de scène. L’autre chose, c’est que, faisons le constat des musées ethnographiques en Afrique : personne n’y va. Parce que précisément, ces musées-là sont le reflet d’une certaine Afrique subalterne. Donc, il fallait casser ce premier élément, et c’est l’une des raisons d’être de ce musée : refuser d’être un musée ethnographique. Deuxièmement, et c’est aussi une grosse difficulté, refuser d’être un musée subalterne au sens où on va essayer d’être un super Théodore-Monod (Dakar) ou bien un méga Quai Branly (Paris), etc. En fait, on essaie de trouver une voie à nous, qui nous soit propre. Troisième chose importante, c’est que ce musée est une nécessité. Les deux rencontres internationales que nous avons organisées, la conférence internationale de préfiguration (juillet 2016) et les ateliers de conception (mars 2018), l’ont amplement prouvé. Ces rencontres ont montré qu’il y avait un discours nouveau qu’on pouvait défendre. Enfin, il y a un bébé qu’on a perdu il y a quelques années, qui s’appelait l’Université des Mutants, un espace d’une extrême liberté de pensée qui existait dans une période où il y avait presque le parti unique avant l’ouverture démocratique. Cette université réfléchissait sur les marges les plus lointaines de la pensée. On va essayer, à travers notre programmation, en travaillant avec tous les partenaires, d’identifier les questions importantes de notre temps, sur lesquelles l’Afrique, la Diaspora, le monde noir en général, ne doivent pas rester aphones. On ne sera pas le musée du Noir au sens chromatique du terme. On va être un musée des civilisations noires dans le temps du monde. Ce qui fait d’ailleurs qu’il est prévu dans la programmation un cycle qu’on appelle ‘’Rencontres’’ où on va organiser avec d’autres partenaires des expositions qui n’ont absolument rien à voir avec le monde noir.

« Nous avons décidé de ne pas avoir d’exposition permanente »

« Je vous ai parlé de rupture d’avec les traditions muséales partout dans le monde. Dans la plupart des grands musées, il y a ce qu’on appelle ‘’L’exposition permanente’’, qui est vraiment la colonne vertébrale du musée. Nous avons décidé de ne pas avoir d’exposition permanente, parce que nous pensons qu’il serait absolument réducteur de vouloir représenter de manière exhaustive le monde noir dans une seule et unique exposition. Ça n’a aucun sens. D’autant plus que le monde noir, ce n’est pas quelque chose de figé. C’est quelque chose qui bouge. C’est quelque chose qui se métisse. C’est quelque chose qui fait de la rencontre.

Le Musée des civilisations noires, « pas un musée de la nostalgie »

« Le monde noir, en fait, ce sont des civilisations de la rencontre, et ces civilisations commencent depuis Toumaï, notre ancêtre commun, jusqu’à l’homo sapiens-sapiens dans toutes ses migrations qui ont colonisé le monde. Donc on va commencer là. Et même là, on ne pourra pas être exhaustif. Ensuite, on traitera de quelques questions qui nous paraissent importantes, sur les contributions majeures de l’Afrique au patrimoine technique, scientifique et culturel de l’humanité. Ce sont des questions qui, dans la période de l’afropessimisme correspondant aux périodes de l’ajustement structurel, étaient devenues taboues. Et les gens avaient presque honte d’en parler. Ils étaient qualifiés d’afrocentristes. On va parler de ces contributions-là – dont l’invention de la métallurgie, qui a supporté tout le développement technique de l’humanité jusqu’à nos jours – parce qu’elles sont importantes. Avec des répercussions sociales importantes. Il y a la civilisation égyptienne qui rayonne sur toute notre humanité. Là, on retourne sur les concepts. Les civilisations africaines sont des civilisations de l’humain, d’abord et avant tout. Le fil conducteur de cette période-là, ce sera la Charte du Mandé, pas celle de Soundjata Keïta (1236), mais celle des chasseurs (1222) qui comprend exactement sept articles. Dans cette charte, le premier article dit : « toute vie est une vie ». Notre humanité peut s’en inspirer tout le temps. C’est extrêmement profond en termes de droits humains. On va essayer de revisiter cela. On ne peut pas passer sous silence la Traite négrière et la colonisation. On va en parler autour de deux clichés : on va mettre en dialogue le Code noir (ensemble de textes réglant la vie des esclaves noirs dans les îles françaises, 1685) et le Code de l’indigénat (institution du travail forcé dans les colonies françaises, 1881). On va terminer cette exposition en parlant de l’Afrique de maintenant. Nous pensons qu’aujourd’hui, dans le domaine de la créativité, dans le domaine de la production artistique de la production des discours, de l’innovation, des ruptures, il y a beaucoup de choses qui se passent en Afrique. On va donner l’espace à la production contemporaine, pour que l’on puisse comprendre que l’Afrique ce n’est pas le rétroviseur. Nous ne voulons pas que ce musée soit un musée-rétroviseur, un musée de la nostalgie, mais un musée où on découvre des faits civilisationnels, mais surtout un musée où on essaie de formuler un futur pour toute l’humanité. Pour cela, nous avons beaucoup réfléchi sur des éléments de langage et de culture. C’est l’intelligence artificielle et le multimédia. Nous ferons de telle sorte que le multimédia soit au cœur de ce musée. Il y aura aussi une séquence qui sera réservée à l’appropriation africaine des religions abrahamiques

« Le musée ne sera fermé à aucune expression créative »

Je ne pense pas que nous soyons des radicaux. Nous voulons juste être clairs sur ce que nous allons faire, et nous allons le porter. Je pense que le discours sur l’histoire de l’art est un discours très largement subalterne encore. Pour moi, les premiers plasticiens, ce sont ceux qui ont fait les gravures rupestres. C’étaient de très grands plasticiens. Je pense que le béaba de notre introspection devrait commencer par l’étude de cet art-là, incroyablement varié, incroyablement enraciné et incroyablement évocateur de beaucoup de choses. Quand je dis que c’est subalterne, c’est que c’est un discours d’ailleurs que nous essayons d’acclimater à notre sauce. Ce n’est pas toujours mauvais parce qu’il faut commencer par quelque chose. Il n’y aura pas de ligne directrice. Quand on est dans le domaine de la créativité, on est dans l’immédiat. Donc, le musée ne sera, en principe, fermé à aucune expression créative de maintenant. Donc, nous n’allons pas prendre position. Nous pensons que la pensée créative est libre. Il faut qu’on laisse les artistes créer. Il faut qu’on crée les conditions d’opposition entre des idées. Il faut que ce soit un forum où les gens viennent dire et faire ce qu’ils veulent. On est quand même dans un pays où il y a un certain nombre de règles et de normes, mais nous ferons le maximum pour être ouverts à tous les courants. Nous n’allons pas entrer dans la stigmatisation. Nous allons ouvrir les débats, y compris sur les questions religieuses. Que ce soit l’islam, le christianisme, le judaïsme, nous allons ouvrir les vannes. Il ya des choses extrêmement intéressantes qui sont faites. Par exemple, l’islam soufi est très puissant et très diversifié en Afrique. On va essayer d’interroger cela. On va rester les plus ouverts possibles sur toutes questions. Pour le contemporain, c’est vraiment le terrain sur lequel le musée refuse de prendre parti. Nous sommes dans le domaine de la créativité. Il faudrait que les artistes créent, il faudrait que les historiens puissent écrire. Cet instrument qu’est le musée et là pour servir de réceptacle à toutes ces questions. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 6 décembre 2018

Sénégal/Culture – Partcours 2018 : le programme des vernissages

Publié le Mis à jour le

La 7-ème édition de Partcours, événement proposant la découverte de différents espaces à travers des expositions, s’ouvre ce lundi 3 décembre à 18 heures par le vernissage, au Kadjinol Station – sous l’égide du Laboratoire Agit’Art, de Lettre de loin, réponse de l’intérieur, un regard sur l’aventure du premier journal satirique du Sénégal, Le Politicien (créé en 1977 par Mame Less Dia et disparu dix ans plus tard), qui a joué un rôle de premier plan dans la défense de la liberté de la presse.

IMG_20181203_015836

La brochure de présentation de l’exposition relève qu’aujourd’hui, « ce journal met en perspectives de nouveaux formats d’échanges et les moyens d’expression numériques qui sont aussi des armes de résistance massive contemporaines pour les artistes, les activistes et les penseurs de notre temps. » Cette exposition, prévue au Kadjinol Station, permet de remettre au goût du jour « un endroit mythique de la culture à Dakar, un lieu qui, autrefois, était une halte incontournable pour la communauté artistique dakaroise. »

Le même jour, à partir de 19 heures, la galerie Le Manège, qui « fait la part belle à l’art numérique » en inaugurant Scenocosme, une exposition du couple d’artistes Grégory Lasserre et Anaïs Met Den Ancxt, indique le catalogue du Partcours 2018, soulignant que les créations des deux artistes « prennent forme à travers diverses expressions : installations interactives, art plastique, art numérique, art sonore, performances collectives, etc. »

« Le Partcours se décrit comme une association d’organisations artistiques existant au quotidien, qui exercent dans la ville de Dakar une activité culturelle en continu », rappelle le site Internet qui lui est dédié. C’est aussi un événement qui « se tient chaque année durant les deux premières semaines du mois de décembre » avec l’objectif de « faire connaitre les quartiers de Dakar à travers l’existence d’espaces d’Art. »

Pour cette édition 2018, 23 espaces proposent des événements, pour un total de 24 vernissages. Les dates de ceux-ci sont regroupées par quartier. En voici le détail de ces vernissages étalés sur deux semaines :

SEMAINE 1

Lundi 3 / Plateau

==18h : Laboratoire Agit’Art 

Lettre de loin, réponse de l’intérieur.

Exposition du 3 au 16 décembre – Kadjinol Station (1 rue Salva x Avenue Hassan II)

==19h : Galerie Le Manège

Scenocosme, avec Grégory Lasserre et Anaïs Met Den Ancxt

Exposition du 4 décembre 2018 au 31 janvier 2019 – « Un voyage poétique au cœur des mondes numériques ! » – A la galerie Le Manège (1-3, rue Parchappe)

Mardi 4 / Plateau

==18h : Musée Théodore Monod (IFAN)

Méditation, avec Camara Guèye et Kiné Aw

Exposition du 1-er au 15 décembre 2018 – Au Musée Théodore Monod d’art africain de l’IFAN (Place Soweto)

Mercredi 5 / Plateau

==16h : Galerie Arte

What a wonderful world, de KON-T

Exposition du 5 décembre 2018 au 5 janvier 2019 à la galerie Arte (Immeuble Lahad Mbacké, avenue Abdoulaye Fadiga)

==17h30 : Galerie Cécile Fakhoury

Vox Ouezzin, de Cheikh Ndiaye

Exposition du 4 décembre 2018 au 22 février 2019 à la galerie Cécile Fakhoury (Rue Carnot x Béranger Féraud, derrière l’hôtel Pullman-Teranga)

Vendredi 7 / Point E, Médina

==18h : Galerie Kemboury (Annexe Piscine Olympique)

Passé Présent, de Tonia Marek

Exposition du 4 au 16 décembre

==18h30 : Goethe Institut

L’artiste et les génies, de Boubacar Touré Mandémory et Abdoulaye Diallo ‘’Le berger de l’île de Ngor’’

Exposition du 7 au 20 décembre

==20h : Espace Médina (Médina rue 33 x 10)

Bookshows #1 : « Ecritures africaines de soi »

Exposition du 7 décembre 2018 au 7 janvier 2019

Samedi 8 / Yoff, Jet d’Eau, Maristes

==11h : Kër Imagination (Yoff Rankhar, près de l’hôtel Océan)

Imagine Dakar. La ville par ses enfants citoyens, de Carole Diop et Ibrahima Pouye

Exposition du 3 au 16 décembre

==18h : Villa des Arts (Hann Maristes. Fort B, Passage Déguène Chimère, Villa N°11)

Réverbérations de pellicules, avec Ousmane Ndiaye Dago, Mamadou Gomis, Cora Portais Ndiaye, Hélène Caux, Laye Pro, Matar Ndour, David Palacin (Espagne), Ly Lagazelle (Côte d’Ivoire), Laure Gilquin (France), Lebon Chanchard Ziavoula (Congo Brazzaville)

Exposition du 8 décembre 2018 au 8 janvier 2019

==19h : Kër Thiossane (Villa n°1695, Sicap Liberté II)

Déguerpis, avec Martine Nostron, Elise Fitte-Duval

Exposition du 8 au 22 décembre 2018 et du 7 au 12 janvier 2019

Dimanche 9 / Banlieue

==16h : Centre Culturel Maurice Gueye de Rufisque (Rue André Lebon x Bd Maurice Guèye)

Ñulangee Design : nouvelles créations, avec Balla Niang

Exposition du 3 au 15 décembre

==18h : Espace Culturel de Keur Massar

Fête du Cauris – Richesses culturelles africaines / High light sur le Cauris – Artistes du collectif de Keur Massar

Exposition du 9 au 23 décembre

SEMAINE 2

Lundi 10 / Point E

== 18h : Galerie Kemboury (au Canal IV)
L’attente, d’Ousmane Dia

Exposition du 8 décembre 2018 au 5 janvier 2019

== 19h : Espace Vives Voix

Illusions perdues, de Bibi Seck

Exposition du 10 au 25 décembre 2018

Mardi 11 / Médina

==17h : Yataal Art (Rue 39 x 2)

Face à Face, exposition collective sur les tirailleurs sénégalais / Peintures de Mam Musa Ndiaye

Du 11 au 20 décembre

==De 19h à 20h 30 : Afrikadaa (Cinéma Empire, Avenue Malick Sy)

Dakar, ville de contrastes ? avec Selly Raby Kane et Ndoye Douts

Mercredi 12 / Mamelles, Almadies

==18h : Loman Art House (Mamelles Aviation, Villa n°1)

Vague à l’a(r)me, avec Séa Diallo, Yves Gusella, Beatrix Jourdan, Manel Ndoye, Loman Art, Babacar Traoré Doli

Exposition du 3 décembre 2018 au 15 janvier 2019

==18h30 : Atelier Céramiques Almadies

Le deuxième salon des Jungles Urbaines, avec Celestina, Dioman, Dieynaba Baldé, Ibrahima Cissé « Deb’s », Fally Sène Sow, Fatou Mbengue, Gérard Gabayen, El hadji Mamadou Faye « Joart », Marc Montaret, Moussa Traoré, Pérez-Vidal, Piniang, Sambou Diouf, Tampidaro, Fabien Manga. Jungle Mapping : Tiziana Manfredi

Exposition du 12 décembre 2018 au 12 janvier 2019

Jeudi 13 / Plateau

==18h : Galerie Antenna (9 rue Félix Faure)

La danse des couleurs, de Tairou Bodian

Exposition du 4 au 29 décembre

Vendredi 14 / Point E, Zone B

==18h : RAW Material Company (Rue sans Soleil – Zone B Villa 2 A)

Germination – Raw Académie Session 5, sous la direction d’Otobong Nkanga

Restitution publique des participants

==19h : Espace Agora

Septième Ciel, avec Jean Lebreton, Henri Sagna, Sébastien Bouchard

Exposition du 5 décembre 2018 au 5 janvier 2019

Samedi 15 / Mermoz, Plateau

==16h : Galerie Atiss
Ngimbi Luve (Congo), Ousmane Niang (Sénégal), Oumar Ball (Mauritanie), Antoine Tempé (France/Usa)

Exposition du 15 décembre 2018 au 15 février 2019

==18h30 : Pullman Teranga (Clôture)

Demain EST aujourd’hui, avec Vincent Bloch, Ousmane Dia, Vincent Michéa

Exposition du 2 décembre 2018 au 2 février 2019

Des informations complémentaires sur les artistes et les propositions qu’ils présentent au cours de ces expositions, sont sur le site www.partcours.art

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 3 décembre 2018

Festival international du cinéma d’Alger : Ousmane William Mbaye, président du jury ‘’documentaires’’

Publié le Mis à jour le

Le réalisateur et producteur sénégalais Ousmane William Mbaye présidera le jury des films documentaires de la 9ème édition du Festival international du cinéma d’Alger (FICA), qui s’ouvre ce samedi 1-er décembre à l’Office Riadh El Feth de la capitale algérienne. L’ouverture du festival est prévue à partir de 18 heures, à la salle Ibn-Zeydoun, avec la projection du film en compétition Wajib, de la réalisatrice palestinienne Annemarie Jacir.

FICA

Neuf documentaires sont en compétition : Les silences de Lydie  de Aïssata Ouarma (Burkina Faso), Libre  de Michel Tosca (France), Central Airport FHT de Karim Aïnouz (Allemagne), Les enfants du hasard de Thierry Michel et Pascal Colson (Belgique), Free Men d’Anne Frédérique Widman (Suisse), True Warriors de (Niklas Schanck et Ronja Von Wurm-Seibel (Allemagne), I am not your negro de Raoul Peck (Haïti), Choisir à 20 ans de Villy Hermann (Suisse) et Enrico Mattéi et la révolution algérienne, d’Ali Fateh Ayadi (Algérie).

Ousmane William Mbaye, qui a réalisé son premier film en 1979 – le court-métrage L’enfant de Ngatch – est l’auteur de fictions et surtout de documentaires. Les derniers en date sont Mère-bi (2008), Président Dia (2012) et Kemtiyu-Séex Anta (2016). Le critique de cinéma algérien Hadj Bensalah, la réalisatrice française Michèle Collery et l’ingénieur du son algérien Kamel Mekesser sont les autres membres du jury de la compétition des films documentaires.

Le jury des films de fiction est quant à lui présidé par l’universitaire Nabil Boudraa. Ses membres sont : André Gazut (documentariste, France), Safy Boutella (compositeur, Algérie), Yamina Bachir-Chouikh (cinéaste, Algérie) et Georges Dupont, Directeur Général du Conseil international du cinéma, de la télévision et de la communication audiovisuelle (CICT).

Cette nouvelle édition du FICA sera principalement axée sur la question des migrants, indique son site Internet, précisant qu’une trentaine de films – dont 17 (neuf documentaires et huit fictions) pour la compétition officielle – seront projetés à cette occasion. Les orientations et la programmation du festival ont été présentées à la presse, samedi matin dans la salle Frantz-Fanon de Riad El -Feth, par la commissaire Zehira Yahi et le directeur artistique, Ahmed Béjaoui.

Selon les organisateurs, le programme prévoit trois séances de projection quotidiennes, à la salle Ibn -Zeydoun avec une rediffusion le lendemain à la filmothèque Mohamed Zinet. « Des débats avec les réalisateurs ou l’équipe du film seront également programmés presque au quotidien. La salle Frantz-Fanon, sera, quand à elle réservée aux  conférences et  à une master–class », précise le site du FICA.

La programmation  prévoit également la projection de cinq courts métrages hors compétition : Gauche-Droite du Tunisien Moutii Dridi, Bidoun Hawiya de Nayat Ahmed Abdesalam, Black Spirit de l’Algérien Chakib Taleb-Bendiab, Born in Battle de la réalisatrice Yangzom Brauen et Battle Fields de l’algérien Anouar Hadj Smaïne. .

Chacun des jurys décernera un Prix spécial et le Grand prix. Le directeur artistique du FICA Ahmed Béjaoui, a annoncé, l’attribution, à partir de cette année, la médaille Gandhi à un film correspondant aux valeurs et objectifs de l’Unesco. Cette récompense sera décernée par le Conseil international du cinéma, de la télévision et de la communication audiovisuelle (CICT).

Pour plus d’informations, visiter le site du FICA : https://www.ficinema.dz/fr/

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1-er décembre 2018

RECIDAK 2018 – Le programme des projections

Publié le Mis à jour le

Une quarantaine de films, entre courts et longs métrages, documentaires et fictions, sont au programme des projections des Rencontres cinématographiques de Dakar, ouvertes vendredi soir au Grand Théâtre national. La cérémonie d’ouverture, conclue par la projection du long métrage L’orage africain – Un continent sous influence, du Béninois Sylvestre Amoussou, a été marquée par la remise de distinctions à trois acteurs du cinéma : la styliste et costumière Oumou Sy, le philosophe et critique de cinéma Nour-Eddine Sail, ancien directeur du Centre cinématographique marocain, et la journaliste Annette Mbaye d’Erneville, fondatrice des RECIDAK.

Les projections de films sont prévues dans deux salles du complexe Sembène Ousmane, au Cinéma Empire, à Guédiawaye, Rufisque, à l’Institut français et à Canal Olympia. En voici le détail :

 === Samedi 24 novembre

 COMPLEXE SEMBENE OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE SAFI FAYE

= 10h : Toiles d’araignée (Ibrahima Touré, Mali, fiction, 92’)

= 17h30 : Mona (Anthony Abuah, Nigeria, fiction, 110’)

= 19h 30 : TGV (Moussa Touré, Sénégal, fiction, 90’)

COMPLEXE SEMBENE OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE DJIBRIL DIOP

= 16h : Esclave et courtisane (Christian Lara, Guadeloupe, fiction 100′)

= 18h : Frontières (Apolline Traoré, Burkina Faso, fiction, 90’)

= 20h : Solaire Made  in Africa (Malam Saguirou, Niger, doc, 67’)

CANAL OLYMPIA

= 16h : Djibril (Liman Seck, Sénégal, fiction, 23’) ; La République des enfants (Flora Gomes, Guinée-Bissau, fiction, 75’)

CINÉMA EMPIRE

 = 20h : Xaax (Ousmane Mahja Sarr, Sénégal, fiction, 6’) ; Félicité  (Alain Gomis, Sénégal, fiction, 100’)

=== Dimanche 25 novembre

COMPLEXE SEMBENE OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE DJIBRIL DIOP

=16h : Petits Bonheurs  (Chrif Tribak, Maroc, fiction, 86’)

= 18h : Keneen (Cheikh Diallo, Sénégal, Fiction, 75’)

= 20h : Les armes miraculeuses (Jean-Pierre Bekolo, Cameroun, fiction, 94’)

COMPLEXE SEMBENE  OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE SAFI FAYE

 =17h30 : Le Grand Kilapy (Zézé Gamboa, Angola, fiction, 100’)

= 19h  30 : Un jour pour les femmes (Kamla Abou Zekri, Egypte, fiction, 105’)

CANAL OLYMPIA

 = 17 h : Le gang des Antillais (Jean-Claude Bamy, Guadeloupe, fiction, 90’)

CINEMA EMPIRE

= 20h : Une place dans l’avion (Khadidiatou Sow, Sénégal, fiction, 16’) ; Pink (Aniruddha Roy Chowdhury, Inde, fiction, 136’)

RUFISQUE (Centre Maurice Guèye)

= 20h : Fallou (Alassane Sy, Sénégal, fiction, 25’) ; Jom ou l’histoire d’un peuple (Ababacar Samb Makharam, Sénégal, fiction, 76’)

GUEDIAWAYE (Tivaouane Diaksao Wakhinane  en face école 2 Moustapha Khaly Ndiaye)

= 20h : Xale bu réer (Abdou Khadir Ndiaye, Sénégal, fiction, 19’) ; Tableau ferraille (Moussa Sène Absa, Sénégal, fiction, 90’)

=== Lundi 26 novembre 18

COMPLEXE SEMBENE  OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE SAFI FAYE

= 10h  : Raça (Megan Milan et Joel Zito Araujo, Brésil, doc, 106’)

= 18h : L’anniversaire de Laila (Rashid Masharawi, Palestine, fiction, 72’)

CANAL OLYMPIA

= 16h : Un amour d’enfant (Ben Diogaye Bèye, Sénégal, fiction, 102’)

= 18h : Lamb (Paulin Soumanou Vieyra, doc, 18’) ; Congo, un médecin  pour sauver  les femmes (Angèle Diabang, Sénégal, doc, 52’)

= 20h : Le train de sel et de sucre (Licino Azevedo, Mozambique, fiction, 93’)

INSTITUT FRANÇAIS

= 18h : Congo ! Le silence des crimes oubliés (Gilbert Balufu, RD Congo, doc, 80’)

20h : Le Ministre des poubelles (Quentin Noirfalisse, Belgique, doc, 85’)

COMPLEXE SEMBENE OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE DJIBRIL DIOP

= 16h : Djambar, Sembène l’insoumis (Eric Sosso, Cameroun, doc, 85’)

= 18h : Nouhe (ne sait pas nager) (Rachid el Ouali, Maroc, fiction, 90’)

= 20h : La Mafia ne tue qu’en été (Pierfrancesco Diliberto, Italie, fiction 90’)

CINEMA EMPIRE

= 20h : Goom Bi (Moly Kane, Sénégal, fiction, 15’) ; Guelwaar (Sembène Ousmane, Sénégal, fiction, 115’)

Mardi 27 novembre

INSTITUT FRANÇAIS

= 16h : The Revolution won’t be Televised (Rama Thiaw, Sénégal, doc, 110’)

= 18h : À mon âge,  je me cache encore pour fumer (Rayhana, Algérie, fiction, 90’)

= 20h : Le prix du pardon (Mansour Sora Wade, Sénégal, fiction, 90’)

 COMPLEXE SEMBENE OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE DJIBRIL DIOP

= 18h : Karine (Chérif Ace Faty, Sénégal, fiction, 25’) ; Sans regret (Jacques Trabi, Côte d’Ivoire, fiction, 64’)

= 20h : Kinshasa Makambo (Dieudo Hamadi, RD Congo, doc, 75’)

COMPLEXE SEMBENE OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE SAFI FAYE

= 10h : Difret (Zeresenay Mehari, Éthiopie, fiction, 99’)

= 17h30  : Fahavalo, Madagascar 1947 (Marie Clémence Paes, Madagascar, doc, 90′)

= 19h30 : Une rébellion ordinaire (Hamed Rajab, Iran, fiction 88’)

CANAL OLYMPIA

= 19h : I am not your Negro (Raoul Peck, Haiti, doc, 93’)

= 21 h : Dakar trottoirs  (Hubert Laba Ndao, Sénégal, fiction, 90’)

CINEMA EMPIRE

= 20h : Perception (Sokhna Fatou Bakhoum, Sénégal, fiction, 12’) ; Poisson d’or, Poisson d’Afrique  (Thomas Grand et Moussa Diop, Sénégal, doc, 52’)

=== Mercredi 28 novembre

COMPLEXE SEMBENE OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE DJIBRIL DIOP

= 18h : La rumeur de l’eau (Taieb Louhichi, Tunisie, fiction, 87’)

COMPLEXE SEMBENE OUSMANE/MAGIC LAND – SALLE SAFI FAYE

= 10h  : Président Dia (Ousmane William Mbaye, Sénégal, doc, 54’) ; Kédougou (Mamadou Khouma Guèye, Sénégal, doc, 24’)

Aboubacar Demba Cissokho

(Avec la commission programmation des RECIDAK)

Dakar, le 23 novembre 2018

« Récits-Dak »2018 Jour 2 – Nour-Eddine Sail : « Le cinéma, c’est un instrument pour l’avenir»

Publié le Mis à jour le

Il y a un double intérêt et un plaisir intellectuel certain à écouter Nour-Eddine Sail – invité vendredi matin à livrer la leçon inaugurale du colloque des Rencontres cinématographiques de Dakar (RECIDAK) sur le thème « cinéma et développement » : le propos avisé du philosophe et critique de cinéma, porteur d’une profonde réflexion sur l’art filmique et son histoire, et celui de l’homme d’action au cœur de la mise en œuvre de politiques et programmes de développement du cinéma dans son pays, le Maroc, et ailleurs.

Du haut de son expérience, Sail, ancien directeur général du Centre cinématographique marocain (CCM), donne des faits et des chiffres, les remet en contexte, part de situations vécues pour tenter de mettre les cinématographies des pays africains sur une carte dont la logique politique, économique et culturelle les exclut et fait d’eux une catégorie de marginaux subissant continuellement. « L’Afrique a droit à ça (la création des conditions d’un secteur alliant l’artistique et l’économique) », a-t-il dit après avoir rappelé qu’à ses débuts, le cinéma était « une activité qui n’avait aucune noblesse particulière. » « Le cinéma n’est pas né artiste. Il a été forcé de devenir un instrument d’expression, de création. Il s’agissait de raconter des histoires de belle manière », a-t-il ajouté.

Il y a un fait, tenace : l’absence de prise de conscience de la réalité que le cinéma n’est pas seulement art. Ce qui donne à Nour-Eddine Sail « l’impression que nous sommes sur un départ permanent. » S’il en est ainsi, c’est que « nous en avons été empêchés aussi », concède-t-il. Il ajoute : « Il n’y va pas seulement de la faiblesse et de notre mauvaise foi. Nous avons une responsabilité, mais nous devons la déléguer avec ceux qui n’ont pas compris que l’humanisme intégral devait impliquer la participation et la présence de tous. »

Le conférencier est tranché e lucide dans son diagnostic : « Nous nous sommes rendus compte, il y a longtemps, que l’autoroute que nous avons empruntée pour développer des politiques cinématographiques n’était pas la bonne. Ça va être un nouveau départ. Je ne présage de rien, je ne suis pas défaitiste. Est-ce que ça vaut le coup de démarrer ? Oui, certainement. Tout est encore possible. »

Sa lucidité pousse Nour-Eddine à être plus direct dans ses propositions de solutions. « Rien ne se fera en Afrique si les Etats de nos pays ne s’impliquent pas directement et financièrement dans les productions cinématographiques, souligne-t-il. Le cinéma, c’est un instrument pour l’avenir. Et tout retard dans le démarrage va cumuler le retard sur les dix années à venir. Ceux qui sont nos dirigeants ne comprennent pas l’humain, ne comprennent pas comment fonctionne la société.

Il y a cette idée que porte le discours sur le libéralisme triomphant, selon lequel l’Etat ne doit pas être présent dans le soutien aux productions artistiques et culturelles. C’est ignorer ou faire montre de naïveté que de le croire, parce que, reprend Nour-Eddine, « partout, ce qui existe, de la part des Etats (France, Allemagne, Italie, Espagne…), ce sont des aides réelles à peine déguisée. » Donc, « l’Etat doit intervenir. », a-t-il insisté, ajoutant : « Pour nous, c’est une question vitale, parce qu’avec un film, un pays existe et a une image, une visibilité. Nous attendons le start qui n’arrive pas. »

Pour Sail, ne pas comprendre, dans le contexte géopolitique d’aujourd’hui, que « le plus formidable attribut d’un pays, c’est exister au niveau des images et du son, c’est faire preuve d’irresponsabilité. » Que faire alors ? Il faut « redire ce qui est en train d’être dit depuis les années 1960. Il faut exister, et s’il faut exister, il faut exister par du dur. L’idéal, c’est qu’un jour, tous les pays partent pour converger et créer de la collatéralité : que ce qui se passe au Sénégal puisse profiter à la Côte d’Ivoire. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 23 novembre 2018  

« Récits-Dak » 2018/Jour 1 – Le voyage reprend

Publié le Mis à jour le

C’est parti pour les Rencontres cinématographiques de Dakar (RECIDAK), édition 2018. Après 16 ans d’arrêt, c’est un voyage qui continue, lancé avec l’ouverture du ‘’Village’’, jeudi après-midi par le ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly. Un voyage que la journaliste Annette Mbaye d’Erneville avait eu la géniale idée de lancer pour faire corps avec la vocation de la capitale sénégalaise à être le creuset d’échanges et de réflexions sur les créations cinématographiques et leurs enjeux pour une présence de l’Afrique au monde.

IMG_3253

Voyage ! Avoir la chance de participer, d’une façon ou d’une autre, à une manifestation artistique et/ou culturelle, c’est se mettre en position de se livrer à un voyage dans le temps, dans l’espace, à travers le contenu du programme proposé. Ce voyage commence dès que les premiers invités débarquent, suscitant chez leurs hôtes la joie de recevoir et de partager ce que leur ville offre de plus beau et de plus enrichissant humainement et culturellement.

Jusqu’au milieu de la nuit, comme une mise en train, on s’est raconté, autour d’un verre et de cacahuètes, des souvenirs et anecdotes croustillants sur des rencontres et festivals auxquels on a participé, en Afrique et en Europe, notamment (Fespaco, Journées cinématographiques de Carthage, Cannes, Le Caire, Khouribga, Venise, Toronto…). Pour se rappeler et confirmer que ces rencontres sont d’abord et avant tout des lieux de mémoire qui forment et forgent l’esprit et les imaginaires. Avec les RECIDAK, Dakar revient dans ce circuit d’un genre particulièrement important.

Pour la mémoire, l’inauguration du ‘’Village’’ des RECIDAK, jeudi en fin d’après-midi, a donné lieu à un tableau quelque peu contrasté : une très longue mise en scène approximative et au contenu incohérent de la styliste Oumou Sy. Intitulée ‘’Sous la belle étoile’’, la chorégraphie, dont on a eu du mal à comprendre l’articulation avec le propos des rencontres, n’a pas vraiment convaincu. Le ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly, avait un peu relevé le niveau en replaçant la relance des RECIDAK dans leur contexte, celui d’un cinéma sénégalais essayant, malgré les difficultés, de se remettre sur les rails, et en rendant un hommage appuyé à la fondatrice des RECIDAK, Annette Mbaye d’Erneville.

Et puis, pour clôturer la cérémonie d’inauguration du ‘’Village’’, le pianiste Abdoulaye Diabaté s’est installé pour donner, avec ses amis Woz Kaly, Khalifa et Tapha, un moment de musique comme seuls savent en créer de talentueux artistes. Leurs apaisantes notes ont plu au public qui les a écoutés et applaudis avant de passer à une séance de dégustation de mets et de jus locaux. Une façon très astucieuse des reprendre des force avant d’attaquer le programme du colloque sur « Cinéma et développement » – leçon inaugurale ce vendredi matin (10h), par Nour-Eddine Sail – et des projections – ouverture officielle (18h) par la projection de L’orage africain – un continent sous influence du Béninois Sylvestre Amoussou, le concert de l’Orchestre national et du groupe Oriazul (à partir de 21h… au ‘’Village’’. Ainsi, le film des RECIDAK peut reprendre.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 22 novembre 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sénégal/Cinéma – Les RECIDAK reviennent à l’écran

Publié le Mis à jour le

Les Rencontres cinématographiques de Dakar (RECIDAK), qui n’étaient plus organisées depuis 2002 – reprennent ce jeudi 22 novembre 2018. « Cinéma et développement » est le thème de cette édition de relance, pour une manifestation créée par la journaliste Annette Mbaye d’Erneville, et organisée entre 1990 et 1997 par le biais de sa structure dénommée Consortium de Communication en Afrique (CCA). La fondatrice a ensuite cédé la gestion et l’organisation au ministère sénégalais de la communication. La première édition organisée par l’Etat date de 2002. Depuis lors, aucune autre n’a eu lieu. Pour leur reprise, les RECIDAK s’articuleront autour d’un programme d’ateliers (actorat, master-class…), d’animation musicale, de visites touristiques, de réflexions et de projections de films. Elles s’achèveront le 28 novembre.

== PROGRAMME DU COLLOQUE (23, 24 et 26 novembre au Complexe Magic Land) ==

== Vendredi 23 novembre 2018 10h00-12h30 : Conférence inaugurale « Cinéma et développement », par Nour Eddine Sail, ancien directeur du Centre cinématographique marocain (CCM)

== Samedi 24 novembre 2018

*9h00 – 11h00 : Table ronde 1 « Politiques publiques de développement cinématographique »

Conférenciers : Cheick Oumar Sissoko, président de la Fédération panafricaine des cinéastes (Mali) ; Samba Gadjigo, professeur au Mount Holyoke College, Massachussetts (Sénégal/USA) ; Jihan El-Tahri, réalisatrice (Egypte) ; Alex Eyengho, vice-président pour l’Afrique de la Fédération internationale des associations de producteurs de films (Nigeria) — Modérateur : Sellou Diallo, professeur de cinéma à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)

*11h15-13h15 : Table ronde 2 « Economie du cinéma »

=Conférenciers : Seydou Nourou Kane, réalisateur (Sénégal/Canada) ; Souad Houssein, experte du cinéma francophone à l’OIF (Djibouti/France) ; Gilles Le Mao, réalisateur et producteur (France) ; Oumar Sall, producteur (Sénégal) Sylvain Agbré, distributeur et exploitant (Côte d’Ivoire)

=Modératrice : Angèle Diabang, réalisatrice et productrice, ancienne présidente du Conseil d’administration de la Société sénégalaise du droit d’auteur et des droits voisins (SODAV)

== Lundi 26 novembre 2018

*9h00 – 11h00 : Table ronde 3 « Cinéma et mondialisation »

=Conférenciers : Jean-Pierre Bekolo, réalisateur (Cameroun) ; Abraham Hailé Biru, président de l’Association des cinéastes éthiopiens (Ethiopie) ; Maguèye Kassé, professeur à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal) ; Balufu Bakupa-Kanyinda, réalisateur (RD Congo) Ousseynou Dieng, expert en management (Sénégal)

=Modérateur : Aboubacar Demba Cissokho, journaliste culturel à l’Agence de Presse sénégalaise (APS)

*11h15-13h15 : Table ronde 4 « Cinéma et jeunesse »

=Conférenciers : Michelle Tanon Lora, professeur à l’Université Houphouët Boigny et écrivain (Côte d’Ivoire) ; Aché Coelo, sociologue et réalisatrice (Tchad) ; Penda Latifa Diallo, réalisatrice (Sénégal) ; Eric Georges Nougloi, réalisateur et directeur de festival (Bénin) ; Massamba Ndour, producteur (Sénégal)

=Modérateur : Gora Seck, professeur d’esthétique théâtrale et cinématographique à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal)

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 22 novembre 2018

Mbour – le quartier 11-Novembre entre souvenirs d’un passé glorieux et dures réalités de la vie quotidienne

Publié le Mis à jour le

Dimanche matin, quartier 11-Novembre de Mbour (80 km au sud de Dakar). Des personnes âgées palabrent à l’ombre d’un arbre qui jalonne l’une des nombreuses rues sablonneuses de la cité. De temps à autre, elles jettent un regard vide sur des enfants qui tapent dans le ballon. En ce jour anniversaire de l’armistice du 11 novembre 1918, le quartier est plutôt calme, contrairement aux années précédentes marquées par des commémorations festives de l’événement qui lui a donné son nom. Cette année, la célébration du souvenir s’est limitée à une séance de lecture du Coran à la zawiya El Hadji Malick Sy, premier lieu de culte du quartier. En lieu et place des manifestations sportives et culturelles que les jeunes prenaient en charge avec la bénédiction de leurs parents.

11-Novembre a perdu quelques attributs qui lui ont valu d’être surnommé quartier latin de Mbour. Il fait face, faute d’espaces, à des problèmes d’infrastructures, d’assainissement et de chômage des jeunes. Dans le passé, il était le lieu de résidence par excellence des fonctionnaires, cadres et autres intellectuels. Les écoles coraniques animées par des muqaddam (grands disciples) de marabouts y faisaient légion.

« Il reste aujourd’hui la fierté d’appartenir à un quartier qui a vécu de riches moments d’histoire », explique Mamadou Ndiaye, un notable octogénaire du quartier, surpris en pleine conversation avec des amis. « Nous essayons de perpétuer la tradition de la célébration en priant pour que les choses s’améliorent », explique M. Ndiaye, rappelant que c’est la rue centrale du quartier qui a d’abord été baptisée 11-Novembre, à la fin de première Guerre mondiale, avant la décision administrative — intervenue en 1922 — de le faire appeler ainsi.

« La rue porte aujourd’hui le nom de Médoune Diop, premier chef de quartier. C’est sous sa direction que les notables avaient baptisé la rue 11-Novembre. C’est une histoire internationale celle du 11 novembre », précise El Hadji Malick Diouf, délégué du quartier. « Nos parents qui ont été mobilisés durant la première Guerre mondiale se sont réunis, juste après l’armistice de 1918, et ont décidé de baptiser la principale rue du quartier parce qu’ils ont été profondément marqués par leur participation à cette expédition », explique-t-il.

Le délégué déplore le manque d’intérêt des autorités pour la commémoration de cet événement, expliquant par là la situation du quartier confronté aujourd’hui à des problèmes d’assainissement et d’évacuation des eaux usées, d’infrastructures de base (à part l’école primaire et le collège il n’y a pas de case de santé), l’éclairage public, le sous emploi, entre autres. El Hadji Malick Diouf évoque la possibilité, pour l’Etat, d’accorder des financements aux associations sportives et culturelles qui se battent avec les moyens du bord. Il faut savoir que pour la majorité des cas ce sont encore les vieux retraités qui font vivre les familles, indique-t-il.  Selon lui, l’état de pauvreté et de désœuvrement des jeunes explique le recours à l’émigration clandestine pour laquelle le quartier 11-Novembre a payé le plus lourd tribut à Mbour. En plus des morts en mer, plusieurs jeunes de la cité sont aujourd’hui portés disparus. D’autres ont pu être rapatriés.

Situé non loin de la cité administrative de la commune de Mbour, le quartier a été, dans les années 1940, 50 et 60, le témoin de batailles politiques épiques entre militants de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO) conduits par Badara Diop, Abdoulaye Kébé et Famara Sonko, et du Bloc démocratique sénégalais (BDS) sous la houlette d’Abdoulaye Diouf ou Demba Diop. Au début, c’était la SFIO de Lamine Guèye qui dominait, mais avec l’avènement de Jacques d’Erneville, les choses ont évolué en faveur du BDS de Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, se souvient Birane Fall, habitant du quartier 11-Novembre, président de la commission du budget au Conseil municipal de Mbour.

M. Fall qui plaide, au Conseil municipal, en faveur d’une prise en charge des problèmes du quartier du 11-Novembre, estime que le lotissement permet de s’occuper de ces questions. En attendant la concrétisation de cette promesse de lendemains meilleurs, le quartier constitué de grandes concessions où résident les familles élargies entretient et perpétue le souvenir de la déclaration de l’armistice. En restant préoccupé par les dures réalités de la vie quotidienne.

Aboubacar Demba Cissokho

Mbour, le 11 novembre 2007

 

Burkina/Culture – Récréâtrales : les graines d’une espérance mobilisatrice

Publié le Mis à jour le

A Dakar, par le truchement des sites d’information et des réseaux sociaux, des échos des Récréâtrales (Résistances panafricaines d’écriture, de recherche et de création théâtrales) – ouvertes vendredi – nous parviennent de Ouagadougou, de ses rues et places, nous renvoyant l’inspiration, le souci du beau, les engagements et la créativité des artistes. Bravo et courage à aux auteurs et metteurs en scène Aristide Tarnagda et Etienne Minougou et à toute l’équipe, qui sèment patiemment des graines d’humanité dans l’esprit et le cœur d’hommes, de femmes et d’enfants sensibles à la culture.

L’Afrique que nous voulons construire se fera avec des citoyens sensibles à la dimension culturelle du combat pour le progrès économique et social. Pour que l’Homme, poussé à la périphérie au nom d’une certaine « modernité », soit remis au centre du projet. La puissance des #Récréâtrales réside dans la capacité de ce festival à créer une connexion spirituelle entre Gounghin, le quartier de Ouaga où se tient l’essentiel des activités, et des âmes à Dakar, Abidjan, Yaoundé, Cotonou ou Bamako. Preuve s’il en était besoin que c’est ensemble que nous y arriverons.

Il s’agit, comme nous y invite le thème de la dixième édition (26 octobre – 3 novembre 2018), de « tresser le courage ». Bien trouvé dans un contexte qui peut pousser à la dépression, au découragement et à la résignation face à une situation dont on peut, pourtant, changer la texture.

Les créations et échanges du festival parlent de sujets difficiles, douloureux, mais elles portent en elles les raisons d’espérer, de lutter et de résister. Entre une histoire dont il faut tirer les leçons et une réalité qui contrarie, le rêve et l’espoir sont permis. Ils sont nécessaires. C’est dans l’espérance qu’elles créent que se trouve l’utilité des Récréâtrales.

Plus d’informations sur le site du festival : http://recreatrales.org/

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 octobre 2018

 

 »Arc-en-ciel-Magazine » – Invitée : Angèle Diabang, cinéaste (audio)

Publié le Mis à jour le

Le 13 juin 2015, le magazine culturel Arc-en-ciel recevait la réalisatrice et productrice de cinéma Angèle Diabang. Elle y était venue parle de son film  »Congo, un médecin pour les femmes », sur le combat du Dr Denis Mukwege à prendre en charge les femmes victimes de viol dans la région du Kivu (République démocratique du Congo).

Cinéma – Journées cinématographiques de Carthage, session 2018 : infos-clés

Publié le Mis à jour le

Les informations essentielles de 29ème session des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) – prévue du 3 au 10 novembre – sont connues après la publication, la semaine dernière, de la liste des films de fiction et documentaires, entre courts et longs-métrages en compétition (44) et de la composition des jurys. Les films sélectionnées pour la compétition officielle font partie des 206 œuvres de la programmation. Celles-ci viennent de 47 pays d’Afrique et du monde arabe, réparties dans différentes sections : compétitions officielle, hors-compétition, sections parallèles et Carthage Pro.

JCC2018

Le Sénégal, l’Irak, l’Inde et le Brésil sont les pays invités d’honneur de cette édition. Leur participation se traduira par une présentation de leur cinématographie et de divers autres aspects de leurs cultures. Le premier Tanit d’or (récompense suprême des JCC) avait été attribué en 1966 au Sénégalais Ousmane Sembène, pour son film La Noire de… En compétition officielle, le Sénégal sera représenté par trois films documentaires (un long et un court), l’Irak par un film dans la section longs métrages de fiction.

La liste complète des films retenus en compétition officielle :

COMPETITION FILMS DE FICTION

LONGS METRAGES

La Miséricorde de la jungle de Joël Karekezi (Rwanda)
Laaziza de Mohcine Besri (Maroc)
Mali’la de Machérie Ekwa Bahango (RDC)
Rafiki de Wanuri Kahiu (Kenya)
Regarde-moi de Nejib Belkadhi (Tunisie)
Vent divin de Merzak Allouache (Algérie)
Sofia de Meryem Ben ’Marek (Maroc)
Supa Modo de Likarion Wainaina (Kenya)
Mon Cher Enfant de Mohamed Ben Attia (Tunisie)
Yara d’Abbas Fadhel (Irak)
Yomeddine d’Abu Bakr Shawky (Egypte)
Fatwa de Mahmoud Ben Mahmoud (Tunisie)
Le Voyage inachevé du réalisateur Joud Said (Syrie)

COURTS METRAGES 

Astra de Nidhal Guiga (Tunisie)
Before We Heal de Nadim Hobeika (Liban)
Brotherhood  de Meryam Joober (Tunisie)
Hevi de Mohamed Shaikhow (Syrie)
Icyasha de Marie Clementine Dusabejambo (Rwanda)
Lalo’s House de Kelly Kali (Bénin)
Like Salt de Darine Hotait (Liban)
Thin Line de Faouzi Djemal (Tunisie)
Le Fleuriste de Chamakh Bouslama (Tunisie)
Amid Summer & Winter de Shady Fouad (Egypte)
The Crossing d’Ameen Nayefh (Palestine)
Nadia’s Visa d’Elyan Hanadi (Jordanie)

COMPÉTITION FILMS DOCUMENTAIRES 
LONGS METRAGES

Amal de Mohamed Siam (Egypte)
De père en fils de Talal Derki (Syrie)
Erased, Ascent of the Invisible de Ghassan Halwani (Liban)
Fahavalo, Madagascar 1947 de Marie-Clémence Andriamonta-Paes (Madagascar)
Le Futur dans le rétro de Jean-Marie Teno (Cameroun)
Kinshasa Makambo de Dieudo Hamadi (RD Congo)
Rencontrer mon père d’Alassane Diago (Sénégal)
Silas d’Anjali Nayar (Afrique du Sud)
Tranche de vie de Nasreddine Shili (Tunisie)
We Could Be Heroes de Hind Bensari (Maroc)
You Come From Far Away d’Amal Ramsis (Egypte)

COURTS METRAGES

I am Sherif de Tebotho Edkins (Afrique du Sud)
I Signed The Petition de Mahdi Flifel (Palestine)
Sofisme de Younes Ben Hajira (Tunisie)
Kédougou de Mamadou Guèye (Sénégal)
Lakana de Lova Nantenaina (Madagascar)
Nooteel de Pape Abdoulaye Seck (Sénégal)
Resonances de Nicolas Khoury (Liban)
Survivors of Firdous Square d’Adel Khaled (Irak)

LES JURYS

LE GRAND JURY

 =Présidente : Deborah Young (Critique de cinéma, États-Unis)

Membres
=Licino Azevedo (Réalisateur, Brésil)

=Diamand Bou Abboud (Actrice et réalisatrice, Liban)

=Ridha Behi (Réalisateur et producteur, Tunisie)

=Maïmouna N’Diaye (Comédienne et réalisatrice, Burkina Faso)

= Mai Masri (Réalisatrice, Palestine)

=Beti Ellerson (Chercheuse, productrice, Etats-Unis)

LE JURY DOCUMENTAIRES 

=Président : Raed Andoni (Réalisateur et producteur, Palestine)

Membres

=Laza (Réalisateur et producteur, Madagascar)

=Giona A. Nazzaro (Journaliste et écrivain, Suisse)

=Kaouther Ben Hania (Réalisatrice, Tunisie)

=Stefano Savona (Photographe, réalisateur et producteur, Italie)

LE JURY COMPETITION PREMIERE ŒUVRE / Prix Tahar Cheriaa

 =Président : Balufu Bakupa-Kanyinda (Réalisateur et producteur, RD Congo)

Membres

=Nadia Kaci (Actrice, Algérie)

=Hisham Zaman (Réalisateur, Irak)

== Site officiel des Journées cinématographiques de Carthage : https://www.jcctunisie.org/

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 octobre 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Exposition : « T’étais habillée comment ? » – De la liberté de disposer de son corps

Publié le Mis à jour le

« T’étais habillée comment ? » L’intitulé, sous forme interrogative, de l’exposition – qui s’ouvre ce 18 octobre au Musée de la Femme Henriette-Bathily – peut paraître banal ou relever du lieu commun, pour exprimer la curiosité de personnes préoccupées par l’apparence et accordant à celle-ci une grande importance. Mais comme pour toute activité humaine posant un débat de société – ici, le viol et ses mécanismes psychologiques perfides – il faut lire entre les lignes pour voir les subtilités auxquelles renvoie un message plus profond, plus puissant et plus mobilisateur.

En allant à la quête du sens de ce message, on peut compléter le titre de l’exposition : « T’étais habillée comment » ‘’au moment où il te violait ?’’ Le justificatif de l’accoutrement des victimes est souvent brandi pour cautionner, admettre et accepter des actes de viol aux conséquences psychologiques et sociales dramatiques. Le 9 mars 2018, au cours d’une émission très suivie, sur une chaîne de télévision qui l’est tout autant, un enseignant-chroniqueur a pu et osé dire que les femmes victimes de viols sont les premiers responsables de la situation parce qu’elles provoqueraient les hommes par leur façon de s’habiller. « Vous faîtes tout pour que nous vous violons, et quand nous vous violons, nous allons en prison et vous qui avez tout fait pour qu’on vous vous viole, vous continuez à être libres », avait-il dit, renvoyant dos-à-dos les victimes et leurs bourreaux.

La polémique que cette déclaration malheureuse a suscitée, même si elle a donné lieu à une plainte de la part d’hommes et de femmes soucieux de respect dû aux victimes, n’a pas eu l’écho proportionnel à la profondeur et à la gravité du sujet dans une société traversée par l’hypocrisie du tabou et du camouflage et les pesanteurs d’un patriarcat que des mots, expressions, adages gestes et pratiques courants entretiennent dans le subconscient collectif.

Toutes choses perpétuant le maintien de la jeune fille et de la femme dans un conditionnement subalterne et dégradant. Est-ce peut-être parce que la société a « entériné » et  intériorisé ce que le chroniqueur a dit et défendu ce qu’une grande partie de ses segments pense tout bas ? Tout le laisse croire.

L’exposition que le Musée Henriette-Bathily va abriter vient de loin, parce que, montée en 2013, elle a déjà tourné, mais sa déclinaison, à Dakar, notamment à travers un panel qui va réunir des experts de la question, doit permettre de questionner bien plus que le port d’une femme victime de viol. Le sujet va donc au-delà de ce que peut laisser voir le titre « T’étais habillée comment ? » : la problématique de fond que pose cette exposition est celle de la liberté comme principe cher à tout être humain décliné ici en celles de choisir son apparence et de disposer de son corps. Bien sûr qu’on peut valablement brandir face à cette liberté individuelle les « normes » de la société dans laquelle on évolue, mais il est tout aussi vrai que les principes et les valeurs positives de la société ne valent que s’ils permettent une ouverture, un respect de la différence, de la liberté assumée.

Il s’agit, pour la femme – comme pour l’homme d’ailleurs, pour qui la question n’est presque jamais posée – de la liberté de disposer de son corps, de s’habiller comme elle l’entend – voilée, en jean, en pantalon moulant, en mini-jupe, en short ou en débardeur. C’est aussi, si l’on pousse plus loin la réflexion, une question de pouvoir, celui que se sont arrogé, sous le manteau de « valeurs socioculturelles » ou « religieuses », des hommes – avec, disons-le, l’approbation de femmes qui acceptent d’être confinées et réduites à une condition – pour dicter ce que doit porter la femme, comment elle devrait se comporter, où et quand elle peut prendre la parole, à quelle activité elle peut participer, quel métier elle peut exercer, et même lui faire injonction de se marier et de fonder un foyer. Ce sont là, des velléités qui remettent en cause les principes fondamentaux d’humanité et d’égalité.

« T’étais habillée comment ? » est le titre d’un projet inspiré du poème « Comment j’étais habillée », écrit par le Dr Mary Simmerling. Ainsi posée, la question pointe des faux-fuyants consistant à ne voir dans le corps de la femme qu’un objet destiné à réveiller les pulsions de l’homme, pris, lui, aux pièges d’un instinct animal. L’exposition et les différents panels auxquels elle donne lieu, devraient susciter et entretenir le débat. Pour continuer à libérer à la fois la parole et les mentalités sur des questions de fond porteuses de progrès pour tous.

== « Le viol, véritable fléau social », du 18 octobre au 20 décembre 2018, Musée de la femme Henriette-Bathily, Place du Souvenir, Dakar. Commissaire : Fatou Kiné Diouf

Aboubacar Demba Cissokho

Tambacounda, le 16 octobre 2018

Cameroun/Culture – Lydol, le slam au cœur

Publié le Mis à jour le

Le 3 août dernier, les amoureux et pratiquants du slam ont eu le bonheur de découvrir, pour beaucoup d’entre eux, le talent de la slameuse camerounaise Lydol qui porte cet art oratoire à un niveau de création qui épouse le talent, l’énergie et la passion qu’elle met à déclamer états d’âme. Lydol est passée, Dakar l’a vue et entendue. Elle l’a adoptée.

IMG-20180809-WA0013

« Ce qui m’a frappée, c’est d’abord le fait qu’il y avait beaucoup de slameurs. C’est quelque chose de remarquable. Et en plus, il y avait du monde, la salle est pleine. Chez nous, c’est généralement entre nous. Cinq ou six personnes qui viennent, et ce n’est pas un Open Mic. C’était riche et diversifié. » Lydol, 24 ans, a beau s’émouvoir devant ce qu’elle a vu au Vendredi Slam dakarois, c’est elle qui a plutôt fait forte impression, retenant l’attention des spectateurs par la puissance et la sincérité de ses textes.

Il en est ainsi parce que la jeune Camerounaise, Membre du collectif 237 Paroles, a son style, maîtrise l’art de faire se correspondre et parler les expressions avec les émotions et sentiments qu’elle partage avec son public. Et cette relation est une longue histoire. « Le slam et moi, c’est une histoire d’amour. Je me rends compte avec le temps que ce que j’ai toujours appelé s’appelait slam. J’écrivais jusqu’au jour où un ami m’a dit : ‘’pourquoi tu ne ferais pas du slam, c’est de la poésie autrement’’ », explique-t-elle, confessant – on ne la croirait pas – qu’elle est « très timide » et se réfugiait dans l’écriture.

« Je n’ai pas beaucoup d’amis. J’avais peur d’aller vers les autres. Donc, j’écrivais ce que j’avais peur de dire, ce que je n’avais pas le courage de dire. Je me confiais à ma feuille. Tout et rien », poursuit-elle, soulignant que pour elle, la feuille était « quelqu’un avec qui (elle) avait une discussion, une conversation. » Dans ce contexte, le slam assure une telle présence dans la vie de l’artiste qui avait ainsi le sentiment qu’elle lui parlait « tous les jours », et s’en sert pour s’exprimer. Au-delà du plaisir de faire du slam – devenu son « compagnon » -, cette pratique artistique est « une thérapie » pour Lydol. Pour elle, c’est clair : « Je me sens mieux quand je slame. Quand je slame, subitement je n’ai plus peur de rien. J’ai peur quand j’essaie de chanter, mais je n’ai pas peur quand je slame. C’est en moi. »

C’est en 2009 que Lydol découvre le slam. En 2014, elle décide d’en faire un métier. « Ça reste une passion, dit-elle. Et quand j’ai vu que ça pouvait être un métier, ça m’a encore plus motivée. C’est alors que je décide d’être slameuse tout le temps. C’est un art pour lequel je dois me battre, et dont je me définis comme un ambassadeur. Les mentalités évoluent. Aujourd’hui, on ne nous pose plus la question de savoir ce que c’est que le slam. On avance. C’est difficile mais on marque des points. »

Au Cameroun, la pratique du slam fait face à des réalités qui la rendent difficile. Lydol : « Nous ne sommes pas très nombreux ; le musique est plus populaire, parce qu’elle fait bouger les corps, alors qu’avec le slam, il faut prendre le temps d’écouter. Même les autres artistes nous considèrent comme des ‘’artistes mineurs’’. Nous sommes mis de côté quand il y a classement. C’est encore une bataille. » Cela ne la décourage pas pour autant, et elle essaye d’amener le public vers le slam. « Et avec les autres slameurs, nous faisons ce que nous appelons ‘’attentats verbaux’’ », indique l’artiste. ‘’Attentats verbaux’’ ? « Cela consiste à nous inviter à des endroits ou à des activités où on ne nous attend pas, définit Lydol. Il y a aussi des ateliers qui permettent d’échanger avec le public. Le tout pour être visible dans le paysage. »

Pour elle, « il y a des hauts et des bas » depuis qu’elle a décidé, en 2014, de faire du slam un métier. Elle créé un festival qui en est à sa deuxième édition. Depuis quatre ans, elle a participé à de nombreux festivals internationaux, à des ateliers, festivals et concours en Afrique

(The Spoken Word Project – Angola, Poetry Africa Festival – Afrique du Sud, Scènes expérimentales-Sénégal, Ndjam s’enflamme en Slam – Tchad, L’Afrique a un incroyable talent – Côte d’ivoire, etc.), et au Printemps des poètes, en France), « Lentement mais sûrement, le slam y arrivera », assure Lydol qui, revenant sur l’expérience de son séjour à Dakar, estime que « le fait d’échanger avec les gens permet de s’enrichir à travers des thématiques » qui peuvent l’inspirer dans ses prochaines créations. « Ce que disent les autres peut être une source d’inspiration, souligne-t-elle. Ça réveille et donne des idées. Avec le VendrediSlam, la différence est dans les thématiques. Il y a une partie pédagogique avec des séances d’écriture spontanées. »

De son album intitulé Slamthérapie (14 titres), Lydol dit qu’il a comme « thématiques phares, l’espoir, l’amour, la compréhension et l’acceptation de l’autre. » L’artiste se dit « engagée », relevant que son engagement « n’est pas pour jeter le tort sur quelqu’un. » Elle ajoute : « Je relate les faits pour faire prendre conscience des violences subies, des abus, de la souffrance des gens… J’ai beau rire, mais j’ai la plume très mélancolique. La liberté d’expression est là, on se laisse beaucoup aller. Mais même s’il y a des limites, on peut dénoncer des faits, militer pour des causes, le faire dans le respect. C’est une forme d’autocensure, mais c’est assumé. »

Et la famille dans tout ça ? « Papa soutient. Il partage ce que je fais, vient assister aux tournages et aux répétitions. Avec maman, c’est plus difficile. Elle a peur de la vie d’artiste. Elle estime que les artistes sont ‘’des gens qui ont raté leur vie’’. Je lui explique et montre que j’ai une vie normale. On essaie d’avoir des compromis, parce qu’il n’est pas question pour moi d’abandonner ce que je fais. Elle me permet d’avoir une certaine discipline et une hygiène de vie. Je pense à elle quand je pose des actes. Je me dis toujours ‘’et si ma mère voyait ça ?’’ »

Elle constate plus généralement qu’au Cameroun, « comme dans la plupart des pays africains, on ne donne pas à l’art la place qui doit revenir. Il y a très peu de plateformes d’expression. Les rares lieux que nous avons sont le fait d’initiatives privées. » Avec elle, il n’en faut pas beaucoup pour exposer et faire apprécier un langage, et surtout un immense potentiel. C’est en français, en anglais, en bamiléké et en anglais. Et ça touche.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 septembre 2018    

Sénégal/Littérature – Autour du « baobab… » : une après-midi avec Ken Bugul

Publié le Mis à jour le

Passer une après-midi avec la romancière Ken Bugul, c’est se soumettre à l’exercice d’une paisible confrontation avec un auteur dont la sincérité et le caractère entier touchent l’interlocuteur le plus froid. Cela a été le cas le 22 septembre 2018, dans la cadre d’une session des ‘’Dimanches littéraires’’. C’était au pied du Monument de la Renaissance, au restaurant ‘’L’assiette’’, où l’écrivain a servi des mots sur son premier roman Le baobab fou. Et pas que

IMG_20180922_164138.jpg

C’est donc autour du premier roman de Ken Bugul, Le baobab fou, édité en 1982 par les Nouvelles Edition Africaines, que des amoureux des lettres se sont retrouvés pour discuter avec l’auteur des circonstances dans lesquelles cet ouvrage a été enfanté, de l’univers qui lui a donné naissance, de l’imaginaire qui l’a inspiré et porté. Il est revenu au critique littéraire Abdoulaye Racine Senghor la tâche d’introduire l’auteur et, surtout, de parler de la singularité du roman, prétexte de la rencontre, dans le paysage littéraire sénégalais d’alors.

Il y a, dans une première analyse de ce texte, deux niveaux de lecture, dit Senghor : « Une expérience personnelle traduite en autobiographie d’un autre genre ; le fait que Ken Bugul change le modus operandi de la démarche narrative, séquentielle et chronologique. Elle perturbe le sens naturel de la narration avec une écriture qui obéit aux pulsions. » « Elle se fait remarquer par l’audace de son écriture, la nouveauté de son style. C’est une œuvre au contenu exceptionnel, écho de la complexité de l’expérience des uns et des autres », ajoute le critique, relevant que Le baobab fou porte « les empreintes les plus fortes des gènes de l’auteur. » Et depuis, souligne Abdoulaye Racine Senghor, dans ses autres récits, « c’est le même roman qu’elle continue d’écrire. »

« Moi, je démolis le personnage »

Ken Bugul a d’emblée dit qu’en écrivant les histoires de ses romans, elle n’était pas une démarche de construction ou de déconstruction, mais plutôt de « démolition ». « Pour moi, l’écriture ce n’est pas faire de la littérature, a-t-elle expliqué. En fait, mon écriture ce n’est pas une construction, déconstruction. Non. Moi je fais de la démolition. Je démolis le personnage. Démolir le personnage, ce n’est pas changer quelques briques, rafistoler, restaurer de vieilles choses. Non. Je démolis, je rase, et, en fait à partir de cette démolition du personnage, je peux et j’ai la latitude de démultiplier les possibilités de fabrication de nouveaux personnages. Donc, quand j’ai commencé à écrire, ce n’était pas par projet littéraire : ‘’moi, j’ai envie d’écrire, un jour je voudrais être écrivain’’. »

La romancière estime qu’elle n’est « pas encore dans la prétention d’écrire des livres. » Je suis peut-être dans une espèce de dynamique de prétendre, un jour, à me dire écrivain. Parce que je n’ai pas envie d’être écrivain. Je veux être un grand écrivain. Donc il y a du chemin à faire. C’est pour ça que je ne veux pas perdre mon temps dans la poursuite de cette prétention de devenir, un jour peut-être, un grand écrivain. Et même si je ne le viens pas, l’intention y serait déjà. »

Le baobab fou : genèse

Elle est revenue sur les circonstances et le contexte dans lesquels elle a écrit ce qui allait être son premier roman et marquer son entrée en littérature. « C’est en 1980, explique-t-elle, après une errance existentielle et une errance physique – parce que j’habitais dans la rue, de la fin de l’année 1978 jusqu’en 1981. Je n’étais pas malheureuse dans cette errance de vivre dans la ville, mais j’étais épuisée dans la perspective de me demander si je vais me poser un jour. Parce que la ville, malgré ses charmes dont j’ai vraiment profité quand j’étais dans la rue, m’a quand même épuisée. Parce que je n’étais pas très jeune. QuandLe baobab fouest sorti en 1982, j’avais déjà 35 ans. J’avais déjà fait les 400 coups, j’avais vécu. L’espace de la ville, après en avoir fait le tour pendant deux ans, ne me suffisait plus, et je voulais me poser. Voulant me poser, j’étais allé soumettre le problème à un de mes amis, Abdou Salam Kane, sans qui je n’aurais jamais écrit. Il travaillait dans un bureau de l’Unicef qui se trouvait sur l’avenue Albert-Sarraut (actuelle avenue Hassan II). Comme je restais beaucoup à la Place de l’Indépendance, j’ai marché jusqu’à son bureau, et je lui ai dit : ‘’Abdou, je n’en peux plus. Je me sens remplie de choses, j’étouffe maintenant’’. Il me dit : ‘’Tout ce que tu me dis là, il faut l’écrire’’. Ce jour-là, il m’a donné un billet de 1000 francs CFA. Je suis descendue du bureau et, en face, il y avait la boutique d’un ressortissant guinéen. J’y suis allée et j’ai acheté un stylo, un cahier et des bonbons. Avec mon cahier, mon stylo et mes bonbons, en remontant pour revenir à mon quartier général – qui était la Place de l’Indépendance – je suis entrée dans le café du Rond-point. Je me suis assise à une table et je me suis mise à écrire. Je n’avais pas un projet thématique. J’ai dit : ‘’’Je vais retourner dans le ventre de ma mère et renaître, recommencer.’’ Donc, il fallait que je retourne aux origines. En écrivant, c’était comme une espèce d’évacuation, et j’ai suivi la trame. Au fur et à mesure, sans projet, sans thématique, c’était comme s’il y avait un backup au fond de ma mémoire, qui a été comme réactivé. Et sans le chercher, ça a été réactivé. Des images, des contextes, des situations, des sentiments, des sensations sortaient de telle sorte que je ne suivais même plus ce que je voulais écrire et le flot qui coulait. »     

« Ecrire c’est sortir du groupe »

« J’ai alors écrit 700 pages. Mon ami Ousmane William Mbaye, cinéaste, m’a demandé de venir à la maison, voir sa mère, la journaliste Annette Mbaye d’Erneville. Sur les 700, je n’en avais dactylographié que 200. Ce sont ces 200 pages que je lui ai envoyées avec le mot suivant : ‘’Bonjour Tata Annette. Est-ce que tu peux lire ce texte pour ma mère qui ne sait pas lire ?’’Elle a lu le texte en une nuit, et le lendemain, elle a déposé le manuscrit aux Nouvelles Editions Africaines. Le livre avait été soutenu par Mamadou Seck (alors directeur de la maison), Roger Dorsinville, Mariama Bâ… Roger Dorsinville avait élagué une cinquantaine de pages, parce que la perception qu’il avait des Sénégalais, c’est que ceux-ci ne verraient pas d’un bon œil les « tabous » auxquels je m’attaquais. Je lui ai dit : ‘’Je n’avais pas écrit pour les gens, j’ai écrit pour moi. C’est une autobiographie légèrement romancée.’’ Ça avait fait un tollé. J’y parle de choses qu’on considérait comme taboues. Nous étions dans une société où le ‘’nous’’ prédominait sur le ‘’je’’. Ecrire c’est sortir du groupe. Moi, je n’ai jamais fait partie du groupe. »

Rappelant que son père avait 85 ans quand elle naissait, l’écrivain rappelle avoir vécu « le déchirement de la séparation avec (sa) mère, qui est partie de la maison. » « J’étais la seule femme de la famille à aller à l’école. Cela aussi m’a fait sortir du groupe, a raconté Ken Bugul. Très tôt, je me suis retrouvée seule, marginalisée. Je n’avais pas les ramifications familiales. » Elle a ajouté : « Déjà, je me marginalisais. J’ai résisté. J’ai profité de cette marginalisation pour affirmer l’individu que je voulais devenir. J’ai choisi de m’aliéner sans être assimilée volontairement. Plus je grandissais, plus je voulais me catégoriser. Je ne cherchais pas à plaire. Je cherchais à montrer que je savais. Qu’on me parle de Mésopotamie, de l’ancienne Perse, de la Palestine, je connaissais. J’ai énormément lu. Les livres m’ont tenu compagnie. Dans ces circonstances, j’écrivais non pas pour plaire, mais dans le désir d’être acceptée. Avec ce livre – ‘Le baobab fou’ – j’ai voulu raser les 35 premières années de ma vie. »

« Je suis accessoirement femme »

« Les sujets, je les prends comme prétexte d’écriture », dit-elle, relevant qu’elle s’est essayée à la fiction sociopolitique à partir de l’expérience de ses passages ou séjours au Bénin, au Kenya, au Congo-Brazzaville (où sa fille est née). Avec cela, elle dit s’être « ouverte à l’extérieur. » « J’ai cassé les murs pour lâcher mon imagination et mon imaginaire, poursuit-elle. J’ai décidé de faire de la créativité. Ce sont mes sens qui étaient ma famille. J’observe énormément. Mes sens ont été aiguisés par la souffrance. DansLe baobab fou’, la question identitaire s’est posée. J’ai voulu retourner dans les origines. Donc je fouillais. Je n’ai pas trouvé satisfaction dans les origines. Ça me plaisait mais ça ne me suffisait pas. Je n’aime pas qu’on m’enferme. Je ne veux pas être enfermée dans ton identité. » Avec Cendres et braises, « ce sont des questionnements sur la condition d’être une femme avec le vécu du couple, pas dans le sens de m’enfermer », note Ken Bugul, ajoutant : « Ça ne m’intéresse pas de dire : ‘’en tant que femme ; nous les femmes’’. Non. Je suis accessoirement femme. Pour Riwan ou le chemin de sable, c’est être un être humain simplement. »

« Cela demande un travail sur soi, une remise en question en permanence, pour évoluer, confirmer ou infirmer, laisser tout ce qui peut alourdir », estime la romancière. Elle ajoute qu’elle ne veut pas être enfermée dans ses origines, dans sa condition de femme. Pour elle, « il n’y a pas que ça. » Cet individu arrive à cet individu en tant qu’être humain. J’ai trouvé cet individu par exigence esthétique personnelle, par exigence éthique personnelle. Je suis en train de parfaire cet individu. Je suis en train de la polir pour sortir des traits, des choses évidentes. Il n’est pas acquis. Je ne suis pas dans les acquis. Il ne faut pas s’arrêter à des acquis, ça démotive. Tous les jours, il faut aller au-delà des acquis. Et ce qui soutient la dynamique, c’est la cohérence. Je ne veux jamais être en contradiction (avec moi-même). C’est un travail de polissage. C’est tendre vers la perfection. »

Ken Bugul a parlé de sa relation avec Dieu, préférant, à ce sujet, « rester dans une dynamique de le chercher. » « Je veux passer mon temps à le chercher », a-t-elle insisté avant de revenir sur sa démarche d’écriture. « Pour moi, il faut travailler le personnage aussi bien dans la dynamique d’équilibre personnel et d’équilibre avec mon environnement », rappelle-t-elle à ce sujet, ajoutant : « Je suis comme une émotion. Ça ouvre une forme de compassion. A force de chercher cette cohérence, de s’y noyer, on ne sent plus différent. Je suis pour la liberté plutôt que la libération. Je ne suis pas libérée, je suis libre. Je ne suis pas dans une démarche de libération. Cette liberté, dans le processus qui devrait être celui de tout le monde, doit être inscrite dans une dynamique. » Pour elle, « chaque livre est déjà plusieurs livres. » « Il y a tellement de livres. J’essaie, dans chaque livre, de faire le maximum. »

Ken Bugul, nom de plume de Mariétou Mbaye, est née en 1947 à Malem Hodar, dans la région de Kaffrine (centre du Sénégal). Elle est l’auteur de dix romans, dont les trois évoqués dans cet article : Le baobab fou (Nouvelles Editions Africaines, 1982) ; Cendres et braises (L’Harmattan, 1994) ; Riwan ou le chemin de sable (Présence Africaine, 1999) – Grand prix littéraire d’Afrique noire.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 23 septembre 2018  

 

Sénégal/Poésie – « A tire d’elles » de Pape Samba Kane : la femme au plus près des mots

Publié le Mis à jour le

Exercice à la fois plaisant et difficile que celui-ci : dire son ressenti après la lecture du recueil A tire d’elles (Editions de Renaissances, 2018, 119 pages) de Pape Samba Kane qui, sans en avoir ni la prétention ni l’allure, produit une poésie d’une subtilité et d’une puissance qui font prendre aux mots les contours précis et la teneur des sentiments, émotions, états d’âme qu’ils s’efforcent d’exprimer.

téléchargement (1)

Pape Samba Kane sait jouer avec les mots. Avec lui, ceux-ci sont bien choisis et traduisent des émotions que le lecteur partage généralement, tant il est vrai qu’elles sont d’une humanité qui ne peut que toucher. Kane est journaliste. Il a surtout été à l’école de la satire où l’on apprend, par l’exaltation de ressentis les plus profonds, l’évocation d’univers fantasmés, d’imaginaires sublimés ou rêvés, la subtile dénonciation que seules savent déceler les âmes nourries et éclairées de lectures et de culture.

On passe par toutes ces émotions et d’autres encore, à la lecture de plus de cent pages de belle poésie, ciselée et cousue de métaphores oniriques, pour donner un itinéraire que trace un auteur touché, dans le cas de ces vers, par une grâce certaine. Il ne se prive pas de brouiller les pistes sur des indications que pourraient donner telles lignes, telles expressions ou tels vers, sur des profils aperçus ou connus. Dans ce premier recueil, Pape Samba Kane offre une palette complète de profils qui se dessinent au gré de sentiments et d’espérances : les femmes ainsi exposées sont chantées, exaltées, idéalisées, fantasmées, rêvées, apprivoisées, perdues…

Ce n’est pas seulement ce que Pape Samba Kane dit qui est beau, c’est la manière dont il le dit. Et on ne peut qu’adhérer au propos de la préfacière Lilyan Kesteloot Fongang, qui s’exclame devant la façon que Pape Samba Kane a de « faire jaillir les mots comme des geysers brûlants ou comme des rivières fraîches qui nous inondent le visage et y animent un sourire de plaisir » au point qu’« on en oublie de décider s’il s’agit de prose ou de vers, tant la poésie irrigue l’un et l’autre. » Sans même connaître sa trajectoire et ses tendances artistiques, le lecteur peut déceler l’âme d’un auteur qui a très tôt taquiné la poésie pour en être aujourd’hui à une maîtrise dans les structures et le souffle de ses strophes. On entend déjà la déclamation de ces poèmes de longueurs variables – courts dans la première partie intitulée ‘’Plus belles que leurs’’ et plus longs dans une seconde dénommée ‘’Rwanda Blues’’.

Mais Pape Samba Kane se prend-t-il au sérieux ? On peut être tenté de répondre ‘’non’’, et c’est tant mieux ainsi, parce que cela lui permet de donner libre cours à une imagination tellement fertile qu’il mâtine un tas de sentiments et de ressentis aux saveurs de fruits bien connus, pour écrire à sa bien-aimée :

« Je suis fruit de toi

De ton rire qui me mangue

Tu goyaves ma nostalgie

Qu’habite ton haleine corossol

Ta bouche sapotille ma bouche

Tes dents pomment mon cou

Croquent ma volonté »

Tout cela sans prétention. Mais il faut quand même beaucoup d’assurance pour se livrer à un tel jeu de mots. Même si Pape Samba Kane, lui-même, trouve qu’il commet « l’imprudence » d’ouvrir « la chambre secrète de (son) cœur » pour « soumettre à la rumeur publique » – encore un héritage du journalisme satirique ? – ce qu’il qualifie de « proto poésie ». Comme le conteur qui, autour du feu, invite ses interlocuteurs à l’écouter, le poète demande à son lecteur à poser sa tête sur sa poitrine et à tendre l’oreille. Avec un avertissement clair : la clé qui mène à la « chambre secrète de (son) esprit » est « cadenassée dans (son) coeur ».

« Quelques personnes dans ce monde m’ont offert un pareil instant de grâce, celles qui ont entendu le clic-clic-clac l’ouvrant y ont fait entrer, muses qui passaient ou restaient, ces poèmes balbutiés, chants inaboutis, cris du cœur véritables, sueurs et larmes d’un cœur brûlé au feu de la passion d’aimer une femme », écrit-il. Et, passée l’appréhension de Lilyan Kesteloot Fangang, on arrive au ‘’pays de la poésie’’, dont Pape Samba Kane dessine les contours.

« Vous êtes aux frontières du pays de la Poésie

Ici, point de police

On entre sans visa

Mais devez passer au poste de douanes

Ils ont une question à vous poser

-C’est bien ici les douanes du pays de la Poésie ?

-C’est ici en effet

-Je voudrais entrer…J’ai un plan de dév…

-Laissez ça

-Je veux dire de développement…Euh ! Emergent… »

Le premier territoire de ce pays offre le beau tableau de femmes ‘’plus belles que leurs corps’’, sur lequel l’auteur se confesse et « préfère perdre les pédales de (son) esprit que de perdre les pétales de (son) cœur » pour un premier poème qui est en fait le prologue à une déferlante de beaux mots qui se tiennent, et dont le fil rouge est le couple femme-amour.  

Le ton sensuel de cette première partie est donné dès le poème « Rêve de diamant » :

« Dans le noir silence de ta peau qui dort/Je contemple et me souviens.

Il n’y a pas si longtemps

Le tumulte de ton désir

Les tremblements de ton corps

Dans le noir silence de tes envies/Couve le feu de tes sens

Sous ta peau agitée/Qui ondule/Tourmentée

Roulent comme des vagues/Les frissons de nos caresses »

Pape Samba Kane évoque une autre femme comme du « caveau » de son rêve, parlant des « touches tristes » de son « clavier inquiet » qui « crépitent dans (sa) tête », dans « le noir silence » de l’absence de sa belle. Il ajoute : « Je rêve que je t’écris une lettre de rupture/Qui déchire ma peau/Réduit mon cœur en lambeaux/Oppresse mon souffle/M’étouffe »

Et quand l’âme du poète pense, il aime les « oscillations », les ‘’Va ! Non, viens !’’ de l’autre, « tourmentés comme un palmier sous les vents », un palmier « d’où il tombe des dattes douces/Au goût de pomme/Au parfum de tamarin/A la texture d’avocat. » Il anticipe sur le vide que créerait le départ de cette bien-aimée, dont on ne sait même pas s’il l’a une fois dans sa vie : « Que serais-je désormais/Un jour/Sans toi/Tu tourmentes mon cœur/Et inquiètes mon âme. »

Il dit à son lecteur l’identité de cette autre femme : « Tu es mon soleil couchant/Mon étoile du soir/Tu es le sable qui crisse sous mes pieds nus/A l’ombre des eucalyptus/Tu es mon jus d’orange du matin/Rayons du soleil de mon cœur.»

Et mieux encore : « Tu es Muse affolante

                             Mon feu-follet

                             Eclair de mes orages

                             Tes yeux sont les balises de mes atterrissages tumultueux

                             Sur les pistes ardentes de tes voluptés

Les descriptions physiques de cette femme aimée, idéalisée, fantasmée, sublimée, rêvée, ne manquent pas sous la plume de Pape Samba Kane. Il veut écrire à la « clarté » de ses yeux, se « chauffer aux rayons » de son cœur, « écrire ce poème qui ne se peut écrire » et « vivre au rythme » de sa vie. Il rêve de sa « bouche-fruit », « fruit sauvage » qu’il lui faut « aller loin cueillir », de ses « yeux-lunes qui font mûrir et rire ta bouche-fruit. »

Sans aller jusqu’à l’obsession, le poète n’en insiste pas moins sur l’indispensable besoin qu’il a de se sentir entouré de l’amour des femmes, de leur sensibilité, de leur don à faire naître les émotions les plus fortes. Pourquoi ? Parce que c’est « dans les femmes » qu’il « cherche un lieu où (s)’affranchir » de lui-même, pour « réinventer l’amour infini ». Il s’empresse de le faire « avec fulgurance », « avant que déjà il ne soit trop tard », pour « prendre un cœur chaud/palpitant » dans sa main.

« Dans les femmes/Je cherche ‘’La diversité infinie du monde féminin’’/Les dents serties d’amours infinies. » C’est infini. A tire d’elles est un trésor de possibilités, une palette qui offre à sentir, à entendre, à toucher l’émotion, le rêve et le sensuel. Le tout dans une langue qui, sans être précieuse, n’en caresse pas moins les cimes et les étoiles. C’est de la poésie pour tous. Et qui, mieux que Amadou Elimane Kane, délicieux et puissant poète s’il en est, pouvait dire pourquoi il faut lire le recueil de Pape Samba Kane ? Sous la plume de l’auteur, écrit-il dans la postface, la poésie, « art transcendant », devient « un art intime qui explore les secrets de la préférence, et du plaisir, sans jamais heurter et dans le respect de la chambre close. » Jusque dans l’appréciation du long poème de Kane, on est pris d’un lyrisme jouissif.

== Pape Samba Kane, A tire d’elles, Editions de Renaissances, 2018, 119 pages

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 septembre 2018

Afrique/Histoire – 28 septembre 1958 : référendum sur la Communauté franco-africaine

Publié le Mis à jour le

Il y a soixante ans, le 28 septembre 1958, se déroulait dans les territoires des fédérations de l’Afrique occidentale française (AOF) et de l’Afrique équatoriale française (AEF) le référendum sur le projet de Constitution pour la Communauté, proposé par le général Charles de Gaulle, finalement adopté dans tous les pays à l’exception de la Guinée.

constitution

Avant de proposer son projet, finalement rendu public le 4 septembre 1958 (date marquant le début de la campagne), De Gaulle avait créé un collège consultatif chargé de la rédaction de la nouvelle Constitution, le Comité consultatif constitutionnel (CCC), dans lequel siégeaient deux Sénégalais : le député Léopold Sédar Senghor et le sénateur-maire de Dakar, Lamine Guèye.

« Dans l’esprit du Général, les résultats du référendum confirmeront s’il y a Outre-mer volonté d’indépendance, écrit le quotidien Paris-Dakar dans son édition du 12 août 1958. Si oui, le Gouvernement en tirera toutes les conséquences. Pour lui, les territoires veulent se fédérer avec la France ou ils veulent se détacher d’elle à leurs risques et périls. »

Le ‘’dilemme’’ proposé par le Général de Gaulle a été aussitôt récusé par Léopold Sédar Senghor qui se battait pour une confédération relevant que la Fédération est pour le Général de Gaulle « la seule formule qui réponde aux nécessités des temps modernes ». « Des ’accords particuliers’ restent possibles. Mais ils seront discutés et la Métropole pourra les récuser ». Lors de la rédaction du projet de Constitution, Lamine Guèye s’interroge : « les départements d’Outre-mer ne pourraient-ils choisir un statut ? Quelle sera l’étendue de la solidarité économique et financière de la Fédération ? »

« Le moment semble venu de nous dire si la France nous laisse tous les choix pour s’associer librement à elle. Notre ’oui’ n’aura de valeur que si nous pouvons aussi dire ’non’. Nous voulons aussi que l’Afrique qui souhaite être indépendante n’envisage que d’association avec la France, le pays de 89, de l’abolition de l’esclavage, de la Conférence de Brazzaville », soutient le sénateur-maire de Dakar.

Léopold Sédar Senghor aussi se demande si les Territoires d’Outre-mer seraient consultés sur tous les titres de la Constitution, si l’Algérie — alors en guerre contre la France — pourra opter. Il s’interroge enfin sur ce que peuvent apporter les lois organiques qui définiront les organismes fédéraux.

Face à ces interpellations, Charles de Gaulle parle des « devoirs de l’indépendance » et précise, avec fermeté, sa position : « Nous allons construire un Etat fédéral moderne sur la base de l’acceptation spontanée des peuples d’Outre-mer et de France. Bien entendu, je le comprends, on peut être séduit par l’indépendance et l’envie de la sécession. Cela impose des devoirs, cela engage des peuples. Elle comporte des dangers ».

Dans les Territoires, le référendum crée une certaine effervescence qui se traduit par diverses prises de position pour ou contre le texte. Il provoque des dissensions. Les deux grands partis au niveau fédéral ne parviennent pas à s’entendre sur un point de vue défini.

Au Sénégal, la question provoque de profondes dissensions : l’UPS, section sénégalaise du PRA, se désagrège à cause du référendum. Après cet éclatement, le groupe le plus important garde le nom de l’UPS et soutient en principe les idées de De Gaulle. Le groupe le moins nombreux prend le nom de PRA-Sénégal. Côté social, les différents groupes prennent position majoritairement en faveur du projet.

Le 26 août 1958, à l’arrivée de Charles de Gaulle à Dakar, les membres du PRA-Sénégal organisent une grande manifestation regroupant des étudiants de l’Union des jeunesses africaines de l’Ouest (UJAO), des syndicalistes et des partisans du PAI. Lors du rassemblement organisé Place Protet (actuelle Place de l’Indépendance), ils soulèvent des pancartes qui réclament « l’indépendance immédiate ». De Gaulle leur dit de la prendre le 28 septembre.

Le référendum se déroule comme prévu le 28 septembre 1958. A l’exception de la Guinée, tous les territoires approuvent le projet qui instituait notamment une Communauté franco-africaine. Au Sénégal, sur 1 106 826 inscrits, 893 389 sont allés voter. Il y a eu 890 842 suffrages exprimés, 869 061 pour (97,4%) et 21 781 contre (statistiques publiées au Journal officiel).

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 septembre 2018

 

 

 

Cinéma/Fespaco 2019 – Le visuel et les orientations du cinquantenaire dévoilés

Publié le Mis à jour le

Le visuel et les grandes orientations de la 26è édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) – prévue du 23 février au 2 mars 2019 – ont été dévoilés jeudi dans la capitale burkinabè, au cours d’une cérémonie présidée par le ministre de la Culture, Abdoul Karim Sango, et en présence du délégué général du festival, Ardiouma Soma, ont rapporté l’agence de presse APA News et plusieurs sites d’information burkinabè.

5ba3f94bee3ce833776321

Cette édition, couplée avec le cinquantenaire du Fespaco (1969-2019), aura comme thème : «Confronter notre mémoire et forger l’avenir d’un cinéma panafricain dans son essence, son économie et sa diversité». Sur son visuel, on peut apercevoir l’actrice et réalisatrice Mouna N’Diaye, « symbole du panafricanisme » – parce qu’à la fois Burkinabè, Sénégalaise, Guinéenne et Ivoirienne – dans une œuvre qui traduit, selon les organisateurs, les principes du cinéma : le charme, la beauté, le rêve.

Du point de vue technique, note le site Wakatsera, le délégué général du Fespaco, Ardiouma Soma, a souligné que les couleurs avec une dominance du noir évoquent les salles obscures de cinéma. Quant au jaune or, il a dit qu’il donne le ton festif du cinquantenaire avec dans le fond un éclat de peinture comme des pépites. « Ce jaune mentionne qu’il s’agit d’un jubilé d’or », a souligné Soma. En plus des couleurs, il a signalé des éléments de langage tels que l’Etalon de Yennenga, le logo du cinquantenaire, le pagne traditionnel peuhl fait à la main pour marquer l’originalité et les valeurs du terroir porté par l’actrice Mouna N’Diaye.

En plus du dévoilement du visuel de l’événement – œuvre de deux graphistes burkinabè Wilfried Ouédraogo et Aimé Bouda – APA News indique que ses grandes articulations ont été présentées, ainsi que le budget de la manifestation. « Il en ressort que le gouvernement burkinabè veut injecter 1 milliard de FCFA dans l’organisation du cinquantenaire du Festival dont le Rwanda est le pays invité d’honneur », précise l’agence.

Le site d’information FasoZine, citant le ministre de la Culture, le cinquantenaire « permettra de proposer des axes pour aider une meilleure prise en compte de l’ensemble des maillons de la chaîne de l’industrie cinématographique et audiovisuelle dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques. »

«Le patrimoine sera mis en valeur à travers la programmation de films classiques des cinémas d’Afrique et de la diaspora avec un accent particulier sur les films restaurés » a assuré Ardiouma Soma, le délégué général du Fespaco, cité par FasoZine.

Le site ajoute : « A cet effet, des innovations sont prévues dont les points saillants sont au niveau de la compétition des films et du Marché international du cinéma africain (Mica). Dans le premier cas, il s’agit de la revalorisation de la compétition des films documentaires dotée des Etalons et des poulains et disposant d’une salle identifiée pour les galas de projection d’une part, et d’autre part de la création d’une nouvelle section pour les films d’animation. Au niveau du Mica, il s’agit du forum du film d’animation, de la réalisation d’une plate-forme de visionnage en ligne et des petits déjeuners du Mica, espace de rencontre/discussions thématiques. »

Le délégué général du Fespaco a en outre annoncé que la célébration du cinquantenaire sera l’occasion d’éditer un beau livre historique et souvenirs sur les 50 ans du Fespaco. «C’est un livre illustré qui retrace, par des images, des portraits et des reportages, les grands moments et les figures marquantes de l’histoire du Fespaco» a-t-il expliqué.

Les inscriptions des films pour la compétition sont reçues jusqu’au 31 octobre 2018.

La première édition du festival s’est tenue du 1er au 15 février 1969.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 septembre 2018

Kamerun/Politique – Ruben Um Nyobè, le « porte-parole » permanent  

Publié le Mis à jour le

Nous sommes le 13 septembre 2018. Il y a soixante ans, jour pour jour, le colonialisme français, aidé par ses suppôts locaux, assassinait Ruben Um Nyobè, secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Il a été le premier dirigeant politique à réclamer et à revendiquer ouvertement pour l’indépendance de son pays, l’unification des deux parties, francophone et anglophone.

um-nyobe

Ruben Um Nyobè était surnommé Mpodol, « celui qui porte la parole des siens », en langue bassa. Avec lui, le titre de « porte-parole » avait tout son sens, Um s’étant évertué, tout sa vie, à porter les aspirations légitimes de son peuple à la liberté, l’indépendance, la dignité, la justice et l’égalité.

S’exprimant au nom du peuple camerounais, devant les membres de l’Organisation des Nations unies, à New York, le 17 décembre 1952 – un discours entré dans l’Histoire – il déclare : « L’Union des Populations du Cameroun exprime tout haut, ce que la majorité, l’immense majorité des Camerounais disent tout bas. Il n’y a pas de groupement d’autochtones foncièrement opposé à l’U.P.C. C’est par peur et par intérêt aveugle que certains éléments peuvent manifester une hostilité à l’égard de notre organisation. » Um Nyobè précise que l’U.P.C. « ne lutte pas contre l’administration ou contre des individus en raison de la nationalité. L’U.P.C. lutte contre les méthodes de colonisation qui retardent le progrès du peuple camerounais et lui enlèvent toute possibilité de cheminer véritablement vers son indépendance. »

A propos de la division du Cameroun en parties ‘’française’’ et ‘’anglaise’’, il estima que celle-ci « n’est justifiée par rien d’autre que le souci des gouvernements français et anglais d’établir une domination perpétuelle » sur le pays, « sous le couvert du régime de tutelle. » Pour Ruben Um Nyobè et l’UPC, ces gouvernements « savent très bien qu’il ne sera jamais possible au peuple camerounais d’accéder à son indépendance aussi longtemps que notre pays restera arbitrairement divisé en deux parties, confiées à l’administration de deux puissances différentes. »

La voie que lui et ses compagnons ont voulue est à l’exact opposé de celle qui, tenue par des élites-marionnettes, maintient encore son pays, le Cameroun, et de nombreux autres pays du continent dans l’indignité d’une dépendance qui empêche leurs peuples de jouir convenablement de leurs ressources naturelles et humaines. Se souvenir du combat de Ruben Um Nyobè et de son parti, l’Union des populations du Cameroun, c’est entretenir la flamme d’un idéal de vie et montrer aux jeunesses africaines que, loin de l’afropessimisme dont l’aliénation culturelle et les médias dominants charrient quasi quotidiennement les symptômes, il est possible de rester debout, de se battre pour ce qu’on estime être juste pour sa terre et ses habitants.

Dans un texte commun, publié le 22 avril 1955, à Douala, Ruben Um Nyobè et Félix Roland Moumié, autre responsable de l’UPC, écrivent : « Ce que nous voulons affirmer une fois de plus, c’est que nous sommes contre les colonialistes et leurs hommes de mains, qu’ils soient Blancs, Noirs ou Jaunes, et nous sommes les alliés de tous les partisans du Droit des peuples et nations à disposer d’eux-mêmes, sans considération de couleur. » Si les milliers de jeunes Africains qui se battent pour débarrasser l’Afrique des oripeaux du colonialisme et du néocolonialisme, ils peuvent avoir à l’esprit cette option de leaders de l’UPC. En ayant comme boussole la conviction, proclamée par Mpodol, le 3 janvier 1957, dans le maquis : « Un peuple décidé à lutter pour sa liberté et son indépendance est invincible »

Quelques ouvrages pour aller plus loin dans la connaissance et la compréhension de la lutte révolutionnaire de l’UPC :

== Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa, Thomas Deltombe, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971, La Découverte, 744 pages

== Claude Gérard, Les pionniers de l’indépendance, Editions Inter-Continents, 1975, 191 pages

==Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun : les origines sociales de l’UPC, Karthala, Paris, 1986, 414 pages

== Achille Mbembe, La naissance du maquis au Sud Cameroun, 1920-1960 : histoire des usages de la raison en colonie, Karthala, Paris, 1996, 438 pages

== Ahanda Mbock, Um Nyobè ou l’Invention de la Nation Camerounaise, Kiyikaat, 2017, 180 pages

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 septembre 2018

Naguib Mahfouz et sa peinture sociale et politique de l’Egypte

Publié le Mis à jour le

« Quatre garçons marchaient côte à côte, d’un pas tranquille, et devisaient eux aussi, en prêtant sans doute une oreille attentive au caquetage des plus jeunes. Etudiants en licence, âgés d’environ vingt-quatre ans, arborant sur le visage la noblesse de la maturité et du savoir, ils allaient, conscients, ou plus exactement, imbus, de leur importance.

  • Les garçons n’ont que les filles à la bouche ! lança Ma’moun Radwan d’un ton incisif.
  • Comment les en blâmer ? rétorqua Ali Taha. Voilà deux moitiés qui se cherchent depuis l’éternité !
  • -Pardonnez-leur, ustadh* Ma’moun, renchérit Mahgoub Abd el-Dayim, nous sommes jeudi, et le jeudi pour les étudiants, rien à faire, c’est le jour des filles.

Ahmed Badir – il était à la fois étudiant et journaliste – esquissa un sourire et proclama :

  • – Mes frères, je vous invite à émettre votre opinion sur la femme, mais en quelques mots seulement. Qu’en dites-vous, ustadh Ma’moun ?

L’intéressé se crispa, puis sourit.

-Tu voudrais m’amener à débattre de ce sujet, alors que je critique ceux qui le font ?

-N’essaie pas de te dérober ! Allez, rien que quelques mots. Je suis journaliste, et un journaliste ne renonce jamais à aucun témoignage !

Sachant combien il était difficile d’échapper aux arguments d’Ahmed Badir, Ma’moun obtempéra.

-J’en dit ce qu’en dit Notre Seigneur…Et si tu veux ma rhétorique personnelle, et bien la voilà : La femme est la sérénité du monde d’ici-bas, et la voie facile vers la paix de l’Autre Monde.

Ahmed Badir se tourna vers Ali Taha, et d’un signe de tête, l’exhorta à parler.

-On dit que, dans la vie, la femme est l’associée de l’homme. Mais cette association, à mon avis, doit être fondée sur l’égalité absolue des droits et des devoirs.

Pour finir, Ahmed Badir se tourna vers Mahgoub Abdel el-Dayim et lui demanda en riant :

-Qu’en pense notre cher démon ?

-La femme…, répondit Mahgoub Abd el-Dayim avec gravité, est la soupape de sécurité de la chaudière !

Ils rirent, comme ils riaient toujours de ses opinions, puis, les trois se tournant vers Ahmed Badir :

-Et toi ?

-Le rôle du journaliste, dit-il d’un ton altier, est d’écouter, non de parler, surtout par les temps qui courent… »

*Ustadh : titre académique, enseignant, professeur. Egalement titre honorifique donné aux intellectuels.

Ces lignes sont extraites de La Belle du Caire, roman de Naguib Mahfouz, paru en 1945, qui inaugurait son cycle de romans réalistes qu’il consacre à la ville du Caire, pour témoigner de ses transformations. Elles sont le symbole quasi parfait du style de l’auteur, naviguant allègrement entre présent et passé, critiques de postures sociales, interprétations d’imaginaires fortement teintés de spiritualité et de religion.

La Belle du Caire : au début des années 1930, dans une société cairote encore attachée aux hiérarchies séculaires, la liaison que le riche aristocrate Qasim bey Fahmi entretient avec Ihsane, une jeune roturière, est mal vue, réprouvée même. Le bey cherche à acheter un mari complaisant pour sa belle. Mahgoub Abd el-Dayim, étudiant pauvre, envieux de la jeunesse bourgeoise qu’il côtoie à la faculté, accepte le marché, le contrat lui offrant l’occasion d’échapper à sa condition. Ménage à trois. La corruption, la déchéance morale, l’amour, le désir et la jalousie sont au cœur de cette fascinante peinture qu’offre ‘’La Belle du Caire’’.

Dans l’univers littéraire et intellectuel égyptien, le romancier, nouvelliste et dramaturge, prix Nobel de littérature en 1988 – décédé le 30 août 2006 – occupe une place particulière. Sa description des traits de la société égyptienne, au fil de nouvelles produites dans les années 1930, et de romans publiés entre 1945 et 1957, offre un tableau à lire et à étudier. Pour ce qu’il disait/dit de la société égyptienne, des aspirations, espoirs, désillusions de celle-ci, Mahfouz reste important. Sa peinture est d’une lucidité et d’un réalisme qui défient le temps, les époques et les régimes.

Mahfouz est né en 1911 au Caire, dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Il est titulaire d’une licence de philosophie, obtenue en 1934. C’est dans la revue Al-Majalla Al-Jadida qu’il publie, entre 1928 et 1936, ses premiers écrits, des chroniques traitant essentiellement de littérature et de philosophie. Le contexte politique de la période des ses études universitaires (1930-34) a certainement été déterminant dans le choix de Naguib Mahfouz de donner un caractère social et politique marqué à son travail littéraire. C’est une période troublée marquée par des violences et une agitation causée par la mort du leader Saed Zaghloul, en 1927. Zaghloul était devenu symbole de patriotisme et de nationalisme pour beaucoup d’Egyptiens.

Après un premier recueil de nouvelles, dans lesquelles il tente une description de la société égyptienne à la veille de la Seconde Guerre mondiale, il publie trois romans historiques, rejoint le mouvement littéraire de la « pharaonicité », attaché, sous des traits romantiques, à glorifier l’Egypte contemporaine à travers la grandeur d’antan. Le fait que ces romans ont été mal accueillis par le public le pousse à adopter le genre du roman réaliste. Sa trilogie cairote (1956-57) l’impose et le rend populaire dans le monde arabe, lui valant le prix d’Etat en 1957. Il devient fonctionnaire au ministère de la Culture, observe, comme la plupart des grands écrivains de son pays, un silence « d’observation ». Les bouleversements qu’annonçait cette période de révolution l’incitaient à attendre de voir le nouveau visage de la société égyptienne, la matière de ses romans.

En 1959, Naguib Mahfouz suscite l’indignation en faisant paraître un roman-feuilleton dans le très respecté journal ‘’Al-Ahram’’. La série, qui retrace l’histoire de l’humanité en donnant une interprétation différente de celle de la Bible et du Coran, est saluée comme un événement littéraire. Mais face à la réprobation des autorités religieuses, le livre est interdit. Dans les six romans qu’il publie entre 1961 et 1967, il dépeint les déceptions et désillusions des Egyptiens face à ce qu’ils espéraient être une véritable révolution. Il s’y attaque à ce qu’il considère comme des abus du régime de Gamal Abdel Nasser. Après la défaite dans la ‘’Guerre des Six jours’’, en 1967 face à Israël, il observe de nouveau le silence, avant de reprendre son activité littéraire par des recueils de nouvelles. Naguib Mahfouz est l’auteur de 37 romans, de 13 recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste et dramaturge, et son travail au cinéma et au théâtre ne peut être détaché de celui, plus connu, effectué dans les romans.

Aboubacar Demba Cissokho

Tambacounda, le 30 août 2018

Musique – Khaira Arby (1959-2018), une voix libre du Mali

Publié le Mis à jour le

La voix de la chanteuse malienne Khaira Arby – décédée dimanche 19 août 2018 à l’âge de 59 ans, avait fini par se confondre avec celle des différentes communautés du Nord de son pays, célébrant la culture, la diversité culturelle, le dialogue et la paix. A ces engagements, la musicienne avait ajouté celui de la défense des droits des femmes à l’autonomie, à l’instruction, à la formation et à l’égalité, ainsi que le plaidoyer contre les mutilations génitales féminines. Dans un contexte social où le patriarcat tend à les réduire à des rôles subalternes.

Khaira Arby est née à Tombouctou, où, dès son jeune âge, elle apprend à chanter dans les mariages, baptêmes et autres cérémonies traditionnelles. A 13 ans, elle intègre une troupe de sa ville natale avant de partir à Gao, à 400 Km, pour être membre de l’orchestre de la ville. C’était l’époque où la politique culturelle encourageait l’émergence de formations musicales régionales.  On la retrouve plus tard au sein du Badema National, lequel a aussi eu dans ses rangs Kassé Mady Diabaté.

Au début des années 1990, elle se lance dans une carrière solo, à l’instar de nombreuses autres cantatrices maliennes, mandingues essentiellement. La musique de Khaira Arby est illustrative de la diversité des communautés ethnolinguistiques de son terroir, avec le ngoni, le njarka, les percussions comme instruments, et des chansons en sonraï, tamashek, bambara ou arabe. Pour elle, la reconnaissance internationale est tardive, mais elle réussi, dans les années 2000 et 2010, à se faire connaître hors de son pays, effectuant des tournées notamment en Amérique du nord. Lorsque, en 2012, des groupes djihadistes envahissent le nord du Mali, en prônant notamment l’interdiction de la musique – elle s’exile et s’installe à Bamako. A Tombouctou, les djihadistes la menacent, détruisent ses instruments et s’attaquent à sa famille.

Cela n’altère pas sa détermination. Dans sa démarche, il y a cet esprit de résistance à toute forme d’obstruction à la liberté. Aux partisans d’une interdiction de la musique au nom de la religion, elle rappelait, dans un documentaire réalisé par David Commeillas, en 2016, que l’islam ne l’a jamais interdite, soulignant que  « le Prophète a été accueilli avec des chansons lorsqu’il est arrivé à La Mecque. » « Nous couper la musique, c’est comme nous empêcher de respirer. Mais on continue à lutter, et ça va aller, inch’Allah », affirmait-elle.

Khaira Arby a toujours été au front, celui de la défense d’une idée du vivre-ensemble. Et quand, en janvier 2013, la chanteuse Fatoumata Diawara réunit une quarantaine de musiciens, parmi les plus connus du Mali, pour enregistrer Mali-ko, une chanson pour la paix, elle était là, aux côtés d’Amadou et Mariam, Djélimady Tounkara, Oumou Sangaré, Bassékou Kouyaté, Toumani Diabaté, Kassé Mady Diabaté, Habib Koité, Amkoullel, Vieux Farka Touré… Comme un symbole, c’est sa voix qui donne le ton. Cette voix forte, au service de la liberté, de la paix, de l’égalité et de la justice, qui vient de quitter la scène.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 19 août 2018

Aretha!

Publié le Mis à jour le

Le 9 avril 1968, nul mieux qu’Aretha Franklin – diva de la soul décédée le 16 août 2018 à l’âge de 76 ans – ne pouvait dire avec la justesse requise et la profondeur des mots attendus, le message de douleur et de compassion lors des funérailles du pasteur Martin Luther King Jr, porte-voix du mouvement des droits civiques, qui venait d’être assassiné. Ce jour-là, on avait besoin de la voix réconfortante et engagée de l’artiste – elle a chanté Precious Lord pour la circonstance pour donner une tonalité mélodieuse à cet émouvant moment d’histoire. S’il en a été ainsi, c’est parce que la jeune dame de 26 ans avait déjà l’étoffe, la carrure et la légitimité pour prendre la parole. On parle là d’une artiste précoce qui, ayant commencé à chanté à l’âge de dix ans, avait sorti son premier album à 14 ans. A ce symbole fort que représentait sa prestation, on peut attacher un autre, tout aussi puissant : Aretha Franklin chantant Let Freedom Ring, le 20 janvier 2009, à l’investiture de Barack Obama, premier président noir des Etats-Unis. Sans risque de se tromper, on peut affirmer qu’avec sa voix, ses engagements et ses chansons, elle a fait sentir et lire l’histoire de l’Amérique, dans ses moments de combat, de grandeur, de lumière et de joie, de faiblesse, de ténèbres et de peine.

Un peu plus d’un an avant les obsèques de Martin Luther King, Aretha Franklin enregistrait, le 14 février 1967, Respect. En se mettant face à un piano, à l’Atlantic Records studio de New York, pour enregistrer ce morceau – pour lequel elle a eu deux Grammy Awards – elle était loin d’imaginer que cette chanson allait devenir un hymne pour le mouvement des droits civiques et celui pour la défense des droits des femmes. La chanson a d’abord été écrite et enregistrée par Otis Redding.

Aretha Franklin la reprend et la transforme dans un sens qui fait porter au morceau la substance des revendications politiques des Africains-Américains et des femmes pour l’égalité, la justice et plus de…respect. Elle n’attendait pas d’être sollicitée pour user de son talent, de sa voix, de son influence et de ses moyens pour contribuer à des levées de fonds, en donnant une partie des recettes de concerts et en menant campagne pour le droit de vote. Elle devient alors une force qui a aidé à faire bouger les lignes dans le sens de plus d’égalité, de justice et de liberté.

Elle a dit un jour : “You got to disturb the peace when you can’t get no peace” (Vous devez déranger la paix si vous n’arrivez pas à en avoir). Pour son talent et son engagement, Aretha Franklin a eu, de son vivant, la reconnaissance du public (75 millions d’albums vendus), de la presse spécialisée (20 fois numéro un au classement Billboard pour des singles, 45 chansons dans le Top 40), de l’Académie (18 Grammy Awards), du Kennedy Center, et de la nation (Médaille nationale pour les arts, Médaille présidentielle pour la liberté – la plus haute distinction pour un civil).

Ces dernières années, la diva s’est fait discrète, ne faisant que quelques apparitions publiques. Elle pouvait se le permettre, parce qu’elle s’était beaucoup donnée à une période où rien n’était donné pour une femme noire dans le contexte d’une Amérique où la ségrégation raciale régnait. Elle avait réussi à bâtir une carrière riche qui l’a confortée dans son statut de Queen of Soul (Reine de la soul, cette expression artistique d’une humanité niée mais battante et sublimée).

Le lien avec ses nombreux admirateurs dans le monde était si fort qu’Aretha Franklin a eu l’élégance et la délicatesse – propres aux grandes âmes comme Aimé Césaire et Nelson Mandela – de les préparer à son départ physique. Reine de la soul. Reine des millions d’âmes qui l’ont pleurée à l’annonce de son décès. Mais des âmes redevenues aussitôt joyeuses parce que maintes fois soulagées dans leur quête de réconfort et de motifs d’espérer par la voix unique d’Aretha Franklin. C’est dans la mémoire et le cœur de ces millions de mélomanes que le souvenir de la chanteuse va acquérir un caractère éternel. L’étoile d’Aretha Franklin est si puissante qu’elle continuera de briller pour éclairer et illuminer d’amour, de mots de lutte, d’appels à la justice et au respect, un monde qui en a bien besoin.

Aboubacar Demba Cissokho

Saint-Louis, le 16 août 2018

Sénégal/Femmes/Violences — Tout le monde sait !

Publié le Mis à jour le

Au Sénégal, pays du paraître érigé en mode de vie, et de l’hypocrisie puante et rétrograde – où l’individu qui vit et assume sa différence est classé dans la ‘’caste’’ pestiférée des extraterrestres, tout le monde sait que la vidéo de la jeune fille de 17 ans battue jusqu’au sang par son mari – publiée fin juillet sur Facebook – est une illustration « parfaite » de ce que vivent quotidiennement des milliers de femmes et de filles dans ce pays habité du nombrilisme des petits. Au vu et au su de tous. Ceux qui dénoncent la violence et la barbarie érigées en modes de gestion des rapports humains par des « hommes » adeptes d’un patriarcat bassement prédateur, sont accusés de vouloir saper les « fondements moraux de la société ».

La vérité est que le ver est dans le discours d’une éducation d’essence féodale confinant la fille, dès le bas âge, et la femme, alors qu’elle est aussi capable que l’homme – sinon plus – à des statuts d’éternels sujets obéissants ou de véritables objets devant accepter toutes sortes de rabaissements, expressions d’une véritable fuite de responsabilité, au nom du « sutura », du « masla », autant d’expressions d’une course à l’hypocrisie. Il ne faut surtout pas, pour la femme, parler des violences subies, verbales comme physiques. Chuuut ! Ce n’est pas bon pour « l’honneur » et la « réputation » de la famille. Il n’y a pratiquement que des coupables dans cette situation.

  • Les familles au sein desquelles sont cultivées, dans la tête de la fille et du garçon que le rôle « dominant » est attribué au second au détriment de la première invitée à être « endurante, patiente, et à subir des viols conjugaux répétées. Parce que ce serait ainsi ! Le comble, c’est que même des femmes ayant effectué les plus hautes études, finissent, par rentrer dans les rangs, alors que le salut de toute la société est dans la résistance continue ;
  • L’école. Censée être lieu où se prolonge l’éducation de la famille, cette institution est devenue une véritable cave de supplices pour des mineures qui subissent le chantage d’« enseignants » malformés, mal formés, et sans scrupules, occupés par ailleurs à ne réclamer que des indemnités à l’Etat ;
  • Les médias, où, entre apologie du viol et incantations, discours lénifiants sur l’image de la « femme idéale », lectures biaisées de la religion, et interprétations surannées de textes législatifs « sacrés » d’une autre époque, c’est la course aux idioties les plus avilissantes ;
  • L’Etat, qui a abdiqué, en laissant se dégrader le système éducatif au point que celui-ci ne forme plus assez de citoyens suffisamment bien armés pour défendre les valeurs d’égalité et de liberté ; en manquant de rigueur dans l’application de lois qu’il a pourtant fait voter. Des organisations comme le réseau Siggil Jigéen, l’Association des juristes sénégalaises, entre autres, se battent et assistent toute l’année des femmes et filles victimes de violences, mais il faudrait beaucoup plus pour que leur combat ne soit pas vu comme

Il est donc clair que ce qui se passe ne peut nous échapper. Nous savons. Se passe-t-il vraiment un jour sans que les médias ne rapportent des cas, lesquels, à force d’être récurrents, finissent par être classés au rayon des « faits divers » ? Pour le cas de la fille qui a été battue par son mari, le père, la mère, les oncles, sœurs et belles-sœurs, bref, la famille, mettra balle à terre, en demandant à la victime de retourner dans son foyer. Je me demande d’ailleurs comment la vidéo montrant ses supplices à pu atterrir sur les réseaux sociaux, tant il est vrai que les habitudes sont plus à l’étouffement qu’à une dénonciation dont on sait que, très souvent, qu’elle ne donne pas de résultat.

Voilà où nous en sommes. C’est un constat amer, qui peut renvoyer une certaine impuissance ou à résignation. C’est un constat  devant lequel il ne faut surtout pas baisser les bras. L’Histoire des peuples est remplie d’exemples montrant que c’est quand c’est le plus difficile qu’il faut se retrousser les manches pour changer la société. Le premier acte du changement consistera à éduquer les hommes. Il faut les éduquer, puisque, préoccupés à jouir d’une « puissance » aveuglante, ils ne peuvent le faire. C’est urgent ! Parce que nous ne pouvons pas continuer à fermer les yeux sur des ignominies qui nous renvoient en vérité notre incapacité à être digne d’humanité. Il est toutefois important d’éviter d’en tirer une guerre des sexes et de tout essentialisme. Ce serait le meilleur moyen de les banaliser et de ne pas trouver des solutions. C’est un problème social, et en tant que tel, il concerne tout le monde. C’est donc ensemble que nous trouverons les voies et moyens d’éradiquer les racines du mal déjà identifiées, pour avancer.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 juillet 2018

 

Kassé Mady Diabaté (1949-2018) – Mémoires en chansons

Publié le Mis à jour le

Parce que la vocation naturelle de sa voix était de porter l’histoire et les valeurs cardinales de son peuple, elle se déclinait sous tous les registres. Kassé Mady Diabaté est allé se reposer le jeudi 24 mai 2018. Il avait 69 ans. Digne héritier d’une tradition établie au milieu du 13è siècle, il a dit, conté, chanté et incarné, avec l’élégance et la pédagogie des maîtres, les valeurs de dialogue, d’unité, de solidarité, de dignité, d’amour de la patrie et de la liberté. Avec sa disparition, le Mandé et l’Afrique viennent de perdre quelque chose. Mais comme les djéli le disent, « la mort n’est rien, c’est partir sans laisser de traces qui peut être un drame ». Sans risque de se tromper, on peut affirmer que lui a laissé une œuvre qui l’a installé depuis bien longtemps dans la mémoire de sa communauté, dont il a, sa vie durant, magnifié la grande geste. Parce qu’il a bâti en mots et en mélodies une œuvre qui lui accorde ce statut de choix Retour en onze morceaux sur ce riche patrimoine.

Nama : C’est l’histoire d’un drame qui avait endeuillé le Mali, le 22 septembre 1971. Elle raconte le chavirement d’une pirogue conduite par Nama. Kassé Mady Diabaté pleure la mort du piroguier et des 13 jeunes filles qui traversaient le Djoliba (fleuve Niger), pour aller célébrer à Kangaba (autrefois capitale de l’empire du Mali, environ 100 Km de Bamako) le 11è anniversaire de l’accession du Mali à l’indépendance. Dans sa version originale, le titre a été enregistré en 1983 avec le National Badema (créé en 1969 sous le nom ‘’La Maravillas’’). Celle que je vous propose est une version acoustique sur laquelle la voix de Kassé Mady Diabaté épouse les contours de la tragédie qu’il raconte.

Dans le répertoire des chants fondateurs du Manding, Kulandjan occupe une place de choix que lui confèrent son objet (les chasseurs) et ce qu’il en dit de significatif pour la communauté. Kulandjan qui désigne l’aigle royal, est dédié aux chasseurs réputés et craints pour leur maîtrise des sciences et arts occultes propres à leur monde. Sur son interprétation du chant, Kassé Mady Diabaté fait apprécier son immense talent de conteur, et sa voix n’a jamais été aussi majestueuse que sur les titres – dont Kulandjan – de l’album ‘’Kéla Tradition’’, sorti en 1988 chez Syllart. La petite histoire : quand Ibrahima Sylla, fondateur de la maison de production, lui a demandé de chanter Kulandjan, Diabaté lui avait dit : « Kulandjan ? Celui du village ou celui de la ville ? » Sylla de rétorquer : « Celui du village bien sûr ! » C’est alors qu’une lettre avait été envoyée à Kéla, le village natal du musicien, pour avoir l’indispensable autorisation qui arrive deux semaines plus tard. Les notes de guitare, les percussions- sobres – les chœurs, qui accompagnent Kassé Mady, lui donnent un statut de chef d’œuvre absolu. Le refrain dit ceci : « Simbô (chasseur mythique), Bala Kulandjan (aigle royal). Manden Mori (Maître marabout du Manden), Sôgô lu bori la (le gibier s’enfuit à ton approche). Alla mi sola sii la (Que Dieu te prête longue vie). »

L’évocation du très populaire Kaira – maintes fois interprété par Kassé Mady Diabaté – renvoie à deux attitudes consubstantielles à la vie sociale, politique et culturelle chez les Mandingues : résistance à l’oppression et réjouissance. Kaira, c’est la paix, le bonheur, la chance, pour exprimer le sentiment ou l’état de plénitude que l’on souhaite à ses semblables. D’où la prière « Alla mi sola kaira la ! ». Mais au début, c’est le nom adopté par l’association des jeunes Djéli de Kita, haut lieu s’il en est de la culture mandingue. La structure était le lieu d’expression de sentiments nationalistes dans un Mali alors sous domination coloniale. C’est au maître de la kora, Sidiki Diabaté (1922-1996) que l’on doit le premier arrangement popularisé de Kaira. C’était en 1946. Très vite, il devient l’hymne et le titre de ralliement des opposants au colon français et des soutiens du Rassemblement démocratique africain (RDA), fondé la même année. Son fils, Toumani Diabaté, a donné, en 1988, le nom Kaira à son premier album solo. Kassé Mady Diabaté en offre une très belle version sur l’album ‘’Kéla Tradition’’ (Syllart). Il y résume à la fois l’esprit de lutte et de résistance que la composition porte, l’expression de gratitude de la communauté, et les prières pour le progrès, le bonheur et la paix pour celle-ci.

Kassé Mady Diabaté emploie très souvent la métaphore du chasseur pour mettre en lumière une réussite et la donner en exemple à l’assistance qui l’écoute ou à la communauté. Normal, parce que les chasseurs occupent une place privilégiée dans la société mandingue, et leurs faits et gestes peuplent son imaginaire. Sori (‘’Lève-tôt’’) est une chanson traditionnelle dédiée aux vieux chasseurs, pour les encourager à se lever tôt, à ne pas être paresseux, au risque de perdre leurs parties de chasse et de rentrer bredouilles. Kassé Mady Diabaté cite l’exemple du chasseur Sori Keita, modèle de courage et de détermination, sachant ce qu’il veut, pour enseigner aux hommes et aux femmes de sa communauté l’esprit d’initiative, l’amour du travail, éléments importants pour se donner toutes les chances de réussite. C’est sur deux albums, ‘’Kassi Kassé’’ (2002) – dont je vous propose la version – et ‘’Kiriké’’ (son dernier, 2014), que le musicien a magnifié cette admiration qu’il avait pour les traditions musicales de la confrérie des chasseurs, qui l’ont fortement inspiré. Kassé Mady parle au chasseur, au commerçant, au paysan…bref au travailleur.

A son décès, le 24 mai 2018, Kassé Mady Diabaté a été présenté et décrit sous différents traits : « Voix d’or du Mali », « Trésor national du Mali », « Patrimoine national du Mali ». A très juste titre. Parce que dans le paysage culturel de ce pays, et dans l’imaginaire des populations, la voix de Kassé Mady Diabaté est une évidence, un compagnon essentiel dans un travail de conscientisation nécessaire à la connaissance et à l’estime de soi. Une évidence avec laquelle le musicien a assuré, à longueur d’arrangements, de compositions et d’épopées, une mission d’exaltation des valeurs d’unité, de paix, de solidarité, de courage, de dignité, de travail…Le titre Maliba (le grand Mali, en référence au grand empire du même nom), est emblématique du répertoire de Kassé Mady. Le souci de contribuer à forger une conscience historique dans le contexte de construction d’une nation est clair. Sa première version à été chantée avec le National Badema, orchestre au sein duquel Diabaté a évolué pendant une quinzaine d’années – jusqu’en 1988. Il rappelle aux Maliens la grandeur de l’empire du Mali, les invitant à être fier de leur histoire et à se battre pour préserver la liberté, l’indépendance et la dignité pour lesquelles leurs ancêtres, à la tête desquels se trouve Soundjata Keita, ont fait des sacrifices.
En 2008, sur l’album Manden Djéli Kan (Universal) – aux accents jazzy – Kassé Mady Diabaté reprend le titre.

Les pulsions, états d’âme de la société, les attitudes et comportements qu’ils suscitent dans la communauté, sont le sujet de tant de contes et de chansons. Kassé Mady Diabaté, avec le rôle de médiateur social que lui confère naturellement le statut de djéli, a traduit cela dans de nombreuses chansons. Pour exprimer une gratitude, une reconnaissance ou encore le désespoir que peuvent causer des drames humains. Avec toujours à la clé une leçon que commande la sagesse. Repris de sa tante Sira Mori Diabaté, Den té san (Un enfant ne s’achète pas), de l’album « Fodé » (Syllart, 1989) évoque la situation d’une femme qui, face au drame de son infertilité, est prête, contre les sacrifices de toutes sortes, à tout pour être ‘’mère’’. « Un enfant ne s’achète pas, c’est Dieu qui le donne », lui dit Kassé Mady, non dans une posture résignée ou fataliste, mais en acceptant le destin tel qu’il est écrit. Au-delà de cette femme, c’est toute la société que le musicien interpelle, l’invitant à ne pas se rendre coupable d’actes répréhensibles pour parvenir à ses fins. Den té san est d’une tonalité pop comme les cinq autres titres de l’album ‘’Fodé’’. Pour le réaliser, le producteur Ibrahima Sylla avait réuni des musiciens africains de la scène parisienne des années 1980 : Yves Njock, Valery Lobé, Manou Lima, Hilaire Penda… Le tout sous la direction artistique de Boncana Maiga, qui a arrangé des démos originaux de Kassé Mady Diabaté et Mama Sissokho (lead guitare et ngoni).

La mort est, dans le grand répertoire des chants africains en général et mandingues en particulier, un thème omniprésent. Soit comme sujet principal ou de manière accessoire, sans jamais être perdu de vue. On évoque la douleur que l’on ressent à la perte d’un être cher. On relève en même le caractère inéluctable – les Mandingues disent « Saaya yèrè bè na saa londo » (la mort elle-même mourra de sa belle mort). Dans Fununke saya (mourir dans la fleur de l’âge), Kassé Mady Diabaté parle de la tristesse et de la désolation qui sont celles des proches d’une personne sur son lit de mort. Ce titre est sur l’album « Kassi Kassé » (2002), celui dans lequel Kassé Mady a tenté d’être le plus représentatif possible de la diversité ethnoculturelle du Mali, à travers les mélodies et rythmes de ses terroirs. La tonalité langoureuse de « Fununke Saya » en dit long sur la gravité du sujet de la mort. Il est évoqué pour aussi célébrer la vie que l’on peut avoir – à travers ses œuvres – après sa disparition physique.

Son talent, sa voix, le caractère fédérateur de sa parole, et sa légitimité à porter l’histoire et les contes de sa communauté, ont fait que Kassé Mady Diabaté a été sollicité dans différents projets artistiques. Il a travaillé avec les plus grands de son pays (Toumani Diabaté, Djéli Mady Tounkara, Bassékou, Babani Koné…). Pour des projets, il est au coeur de la collaboration entre son compatriote Ballaké Sissoko et le Français Vincent Ségal pour l’album ‘’Kiriké’’ (2014), de l’anthologie ‘’Mandekalou’’ (en deux volumes), d’’’Africubism’’ (World Circuit, 2010), intervient pour le Symetric Orchestra de Toumani Diabaté, participe à l’album ‘’Red Earth’’ de l’Africaine-Américaine Dee Dee Bridgewater… « J’ai joué de la musique acoustique, électrifiée, cubaine ; j’ai chanté avec un rappeurs et des rockeurs brésiliens. Mais au fond, je n’ai jamais bougé Mrs lignes et je suis resté fidèle aux rythmes et modes anciens », disait-il au magazine français Télérama, en 2015. L’une des plus belles et marquantes illustrations de cet aspect de la personnalité artistique de Kassé Mady Diabaté a sans nul doute été la réinterprétation de son très spirituel Tessiry Magan, réarrangé par l’auteur-compositeur Cheick Tidiane Seck et le pianiste de jazz Hank Jones, sous le titre Tounia Kanibala, pour le projet-album ‘’Sarala’’ (1995). Le magistral jeu des instruments (piano, ngoni, balafon…) et les envolées des choristes, laissent une place de choix à la voix majestueuse de Kassé Mady, qui fait ainsi apprécier quelques registres de celle-ci. Un bijou.

Kanimba est une chanson inspirée de la tradition du nimògòya : les frères et soeurs cadets (nimògòw) de la femme peuvent taquiner le mari, sans que cela soit une offense. Dans l’autre sens, les frères et soeurs cadets du mari peuvent en faire de même vis-à-vis de la femme. Ces relations de taquineries sont une déclinaison de ce qu’on appelle le cousinage à plaisanterie, pilier essentiel de la société traditionnelle mandingue inscrit notamment dans la Charte de Kurukan Fuga (1236). Elle sert à dissiper les conflits éventuels entre individus ou clans, ou à leur trouver une solution au cas où ils surviendraient. La chanson Kanimba a été composée par Sira Mori Diabaté, tante paternelle de Kassé Mady, considérée, à juste titre, comme la plus grande cantatrice mandingue de tous les temps. Kanimba était la belle-sœur de Sira Mori. Les deux se taquinaient dans la tradition du nimògòya. Kanimba était inquiète que son mari, le frère aîné de Sira Mori, prenne une seconde épouse. Elle la taquinait, et, en guise représailles, elle a composé ce titre dans lequel elle dit à sa belle-sœur qu’elle devait accepter son destin, quel qu’il soit. La chanson est devenue si populaire qu’elle a été réarrangée par des orchestres au Mali et en Guinée, dans les années 1970. Bien plus tard, en 2006, elle apparaît sur le second volume de l’anthologie « Mandekalou » (Syllart), interprétée par Bako Dagnon, Kerfala Kanté et…Kassé Mady Diabaté. La version jazzy que je propose est celle que ce dernier a donnée sur l’album ‘’Manden Djéli Kan’’ (Universal, 2008). Et comme pour assurer un passage de témoin, Hawa, fille de Kassé Mady, a magistralement repris, sur l’album ‘’Ladilikan’’, du Trio Da Kali (2017), le morceau composé par sa grande-tante Sira Mori. De l’art de la transmission.

Fodé est le premier titre de l’album éponyme, le deuxième que Kassé Mady Diabaté a sorti en solo (1989). Il porte la tonalité pop de ce disque enregistré après que le musicien est venu s’installer à Paris. Il chante en l’honneur de Bangali Fodé, le dernier roi mandingue, fils de Kaba Mambi, du royaume de Kangaba. Au-delà des qualités de leader que Fodé a incarnées, Kassé Mady met surtout en évidence la place que Kangaba occupe aux plans historique, géographique, culturel et politique. Kangaba – en mandingue Ka’ba – est situé au coeur du berceau historique de l’empire du Mali. La case sacrée de Kangaba, construite au milieu du 17è siècle, est connue. A l’occasion de la restauration de sa toiture – « Kama Bolon » – qui intervient tous les sept ans, une grande cérémonie est organisée. C’est au cours de celle-ci que les djéli (griots) de la famille Diabaté du village voisin de Kéla viennent réciter les mythes de la création de l’empire et la généalogie des Keïta, descendants de Soundjata, son fondateur. En mars 2011, le gouvernement malien avait adopté le classement, sur la liste du patrimoine culturel national, de cette réfection et tout le symbole qui est attaché. C’est aussi à Kangaba que se trouve Kurukan Fuga, cette plaine où, sous la direction de Soundjata Keïta, les douze rois du Manden ont proclamé la charte (‘’Charte de Kurukan Fuga’’), qui organise les relations sociales au sein de l’empire. C’est toute cette histoire que Kassé Mady Diabaté évoque et magnifie pour rendre hommage à Fodé.

Pour la route, et en bonus à la sélection de dix titres du répertoire de Kassé Mady Diabaté, il me fallait parler de Laban Djoro (1989), composition magistrale appréciée de tant de mélomanes. La puissance de ce titre est, en plus de la majestueuse voix de l’artiste, dans ce qu’il dit de la nature humaine. Laban Djoro, c’est l’histoire de ce marabout qui n’avait qu’une fille, très belle, qu’il chérissait tant. Il promit sa fille en mariage à quatre princes dont il accepta la dot. A mesure que le jour du mariage approchait, il ne sut pas quoi faire. Il décida de se retirer pendant trois jours qu’il consacra à des prières et au jeun. Au dernier jour, un ange lui apparut. Il lui demanda d’enfermer sa fille dans une case avec un chat, un chien et un âne. Le marabout suivit les recommandations, et le jour suivant, en lieu et place des trois animaux et de sa fille, il trouve quatre filles. Mais laquelle était sa fille ? Il fit l’accolade à l’une d’elles. Etait-ce le chat, le chien ou l’âne ? Lui qui, pris de cupidité, voulait profiter du mariage de sa fille unique pour être riche, se retrouva ainsi puni. Leçon de l’histoire : à vouloir trop gagner, on risque de tout perdre. Le marabout a perdu l’une de ses richesses, sa fille ; il a aussi vu son image ternie, associée désormais à celle d’un homme qui à voulu rouler d’autres hommes. Laban Djoro reste, dans le répertoire de Kassé Mady Diabaté, un morceau phare, qui s’écoute chaque fois avec là sensation que procurent à la fois son immense talent de conteur, sa puissante et mélodieuse voix, ainsi que sa maîtrise de l’art d’enseigner des leçons à partir d’histoires humaines.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 10 août 2018

Afrique/Musique – Je veux les voir cette année à Dakar

Publié le Mis à jour le

Il y a deux semaines, j’avais commencé à poster des notes sur des musiciens que j’aimerais voir se produire, cette année – pour ce qu’il en reste – à Dakar. Aux cinq dont j’avais déjà parlé, j’ajoute cinq autres. Liste complète. Avis aux artistes concernés, aux tourneurs et promoteurs de spectacles.

==1) Le Malien Afel Bocoum, inscrit, comme son oncle Ali Farka Touré (1939-2006), dans la longue tradition de blues du nord de son pays. Bocoum chante en peul, sonraï, tamasheq, bambara, entre autres langues. Né en 1955 à Niafunké, à l’âge de 13 ans, il rejoint son oncle dans le groupe ‘’Asco’’. Il y reste dix ans. Au début des années 1980, il fonde son groupe, dénommé ‘’Alkibar’’ (‘’messager du grand fleuve’’, en langue sonraï). Dans ses compositions, Afel Bocoum utilise des instruments bien connus de son terroir : la njarka (violon à une corde), la njurkel (guitare à deux cordes), la calebasse… Il y a, dans la discographie d’Afel Bocoum, Alkibar (1999), Niger (2006), Tabital Pulaaku (2009).

== 2) La Nigériane Asa, installée entre soul, jazz, pop, sonorités qu’elle s’approprie à partir des sources d’inspiration de sa culture yorouba. Sa voix singulière et les mélodies sont dans la lignée de celles du terroir. Entre 2007 et 2014, elle a sorti quatre albums dont un Live à Paris. La voir à Dakar où elle a des fans, constituerait une belle expérience artistique et culturelle. Pour briser la cloison qui rend difficile la circulation des artistes entre différentes zones linguistiques du continent (francophone, anglophone, lusophone…). Asa tourne et fait apprécier un répertoire dont une partie est déjà fixée sur disques : Asa (2007), Live in Paris (2009), Beautiful Imperfection (2010) et Bed of stone (2014)

== 3) Cheick Tidiane Seck. Formé à l’Institut national des arts du Mali, il y a enseigné avant de se lancer, au milieu des années 1970, dans une carrière de musicien professionnel. Auteur, compositeur, pianiste, Seck est un artiste qui, comme lui-même le dit, ouvre des « canevas musicaux », en travaillant avec des musiciens de tous les horizons. Le revoir à Dakar permettrait aux mélomanes de la capitale sénégalaise d’apprécier les explorations auxquelles il se livre sur scène. Illustration de cette habitude à innover, l’album Sarala, réalisé en 1995 avec le pianiste de jazz africain-américain Hank Jones. Depuis le milieu des années 1970, Cheick Tidiane Seck a travaillé avec tellement de musiciens, dans des projets de disques, concerts et spectacles. En solo, il a enregistré Mandingroove (2004), Sabaly (2008) et Guerrier (2013).

== 4) Cheikh Ndoye, bassiste sénégalais installé à Washington DC, aux Etats-Unis, depuis l’âge de 15 ans. Il fait partie de ces musiciens sénégalais exerçant leur métier à l’étranger, soit avec leur groupe – c’est son cas – ou engagés dans des collaborations avec d’autres. En mai 2016, il avait remplacé au pied levé – pour le concert de clôture du festival de jazz de Saint-Louis – Marcus Miller, qui s’était désisté. Nombre de mélomanes sénégalais le découvraient alors. Il est à l’initiative du rendez-vous annuel dénommé « Cheikh Ndoye and friends ». Cheikh Ndoye a débuté par le piano, mais il penche pour la guitare basse à l’écoute du son d’un des maîtres en la matière, Jaco Pastorious, de Weather Report. Il y a, dans son jazz, les influences des rythmes et sonorités de son pays natal. Son premier album, A Child’s Tale (Conte d’un enfant), sorti en 2009, a été produit par le batteur Kevin Jones. Le deuxième est titré Sons of Africa (2017)

== 5) La Camerounaise Charlotte Dipanda. Depuis sa tendre enfance, cette talentueuse compositrice issue d’une famille où l’art occupe de choix, a baigné dans une ambiance propice à influencer à susciter une vocation. Son inspiration et son style, Dipanda les puisent dans les rythmes, sonorités et mélodies traditionnelles de son pays, qu’elle mêle à ses influences extérieures. Elle chante en bakaka, sa langue maternelle, en douala et en français. Charlotte Dipanda a, à son actif, trois albums : Jeannot Hens et Charlotte Dipanda (2001), Mispa (2008) et Dube L’am  (2012). Sur Mispa, elle a travaillé avec le bassiste Guy Nsangué (direction musicale, arrangeur, basse), tandis que sur Dube L’am, en plus de Guy Nsangué, elle a fait appel à Richard Bona (voix) ; Jacob Desvarieux (voix) ; Lokua Kanza (auteur); Coco Mbassi (auteur). Les collaborations sont au cœur de sa démarche. Aux musiciens avec lesquels elle a travaillé pour ses propres albums, il faut ajouter Mandji Wandji et Éric Virgal.

== 6) L’Ivoirienne Dobet Gnahoré a plusieurs cordes à son arc d’artiste : comédienne, chanteuse, danseuse, musicienne. Dobet Gnahoré vit entre la France, Strasbourg et la Côte d’Ivoire. C’est dans la compagnie de père, un percussionniste de renom, qu’elle fait, dès l’âge de douze ans, ses premiers pas. Elle s’y initie au théâtre, à la danse et au chant. Elle est révélée au grand public au cours de l’édition 2001 du Marché des arts du spectacle d’Abidjan (MASA). Depuis, elle s’est frayée son chemin, signant, en 2003, avec la maison de production belge ‘’Contre jour’’, avec laquelle elle a déjà sorti quatre albums – Ano Neko (2004), Na Afriki (2007), Djekpa La You (2010), Na Drê (2014). Dobet Gnahoré s’inspire des rythmes de l’Ouest de la Côte d’Ivoire, dont elle originaire. Elle chante en bété, sa langue maternelle, malinké, dida, lingala, français, anglais.

== 7) De Fatoumata Diawara, artiste talentueuse, engagée, accomplie, il y a lieu de se réjouir d’une carrière déjà riche, faite de créations originales, belles et enchantées. Son dernier album en date, Fenfo (Montuno, mai 2018), est dans la ligne de cet engagement sur plusieurs terrains. Entre les nombreux concerts qu’elle donne, elle joue aussi dans des films, comme Sya le rêve du python (de Dani Kouyaté, 2006), ou plus récemment Morbayassa, le serment de Koumba (de Cheick Fantamady Camara, 2015) ou Timbuktu (d’Abderrahmane Sissako, 2014). Ce disque de onze titres joués entre mélodies et inspirations classiques du Mali, tendances pop, rock, jazzy et folk. C’est le deuxième à son actif, après Fatou, produit en 2011.

== 8) L’auteur-compositeur et interprète congolais (de Brazzaville) Fredy Massamba est un artiste de son temps. Aux puissantes polyphonies africaines, il réussit à faire apprécier sa sensibilité à la soul, au jazz et au hip-hop. Quoi de plus normal pour ce musicien très tôt bercé au son de la rumba, qu’il écoute à la radio, et de la chorale où chante sa mère. A 20 ans, en 1991, il intègre les Tambours de Brazza, mais quitte son pays à cause de la guerre civile de la fin des années 1990. Fredy Massamba collabore avec plusieurs artistes, dont le Sénégalais Didier Awadi, sort deux albums – Ethnophony (2012) et Makasi (2013). Il est aussi avec Ray Lema, Ballou Canta et le Brésilien Rodrigo Viana, protagoniste de l’album Nzimbu, un pur délice.

== 9) Depuis le temps qu’on parle d’elle comme de la nouvelle voix de la musique au Sénégal, Njaaya tarde à s’imposer dans le quotidien musical de ses compatriotes. ‘’Talent gâché’’ est le qualificatif souvent entendu pour parler des apparitions en intermittence de cette chanteuse au talent certain. Ndiaya Guèye, son nom à l’état civil, on la connaît, mais elle est devenue…invisible. Elle est originaire de la populaire Médina. Elle s’est d’abord signalée dans le hip-hop, fonde le groupe de rap féminin ‘’Alif’’. Njaaya porte en elle un esprit de fusion des sonorités soul, R&B, folk, ragga, reggae, auxquelles elle n’hésite pas à mêler les mélodies sérères. Son premier titre, Social Living, a été réalisé par le rappeur Gaston. On la retrouve aussi sur le magnifique projet Jam Ak Salam, produit par la pianiste et compositeur Jean-Pierre Senghor. Pour ce qu’elle porte comme inspiration, Njaaya mérite qu’on la voie dans un bon spectacle.

== 9) Que peut-on dire du Nigérian Seun Kuti qui ne l’a pas été. Presque rien ! Dans la famille Kuti, c’est lui qui porte, musicalement, avec le plus de fidélité, l’héritage de son père Fela. Certains observateurs et mélomanes tendent à lui reprocher de ‘’copier’’ celui-ci, de ne pas se démarquer pour tracer une voix à lui. On peut juste leur rétorquer quand on suit les pas d’une légende et que, malgré les apparences, on fructifie son héritage en y imprimant sa propre marque, on ne peut qu’applaudir. Dans son dernier album en date, Black Times (Strut Records, 2018), évidemment contestataire, révolutionnaire et revendicatif, il crie son militantisme social et politique en faveur d’une Afrique où un leadership fort, la liberté et la solidarité seraient érigés. On a Fela, oui. Mais à écouter de près, on a Seun Kuti, qui le prolonge et le renouvelant. Dans la démarche sur scène et dans les combats portés.

Dakar, le 11 juillet 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

 

 

Doudou Ndiaye Rose, ce bien commun à célébrer

Publié le Mis à jour le

« C’est le Doudou Ndiaye du Sénégal ». Sorti de la bouche d’El Hadji Mansour Mbaye, président du réseau des ‘’communicateurs traditionnels’’, témoin et acteur de l’histoire de ce pays depuis près de 70 ans, le mot, pour mesurer la dimension du percussionniste sénégalais, décédé le 19 août 2015 à l’âge de 85 ans, vaut son pesant d’or. Il traduit à la fois la dimension exceptionnelle de l’œuvre de Mamadou dit Doudou Ndiaye et le fait que cette contribution est si puissante qu’elle peut être versée dans le lot de celles qui expriment une ambition, un point de vue du Sénégal sur lui-même et sur le monde.

11898627_10153504759183810_2373295258174111272_n

Figure culturelle capitale, Doudou Ndiaye Rose a traversé l’histoire du Sénégal de ces 55 dernières années, laissant, à des étapes-clé de cette marche, des empreintes indélébiles qui nourrissent encore la mémoire collective : de 1959, quand il participe à la formation du premier ballet national de ce pays alors associé au Soudan dit français, dans le cadre de la Fédération du Mali, à la fin de l’année 2014 (sommet de la Francophonie à Dakar), en passant par la première célébration de la fête de l’indépendance (1961) et le premier Festival mondial des arts nègres, en avril 1966 à Dakar.

A partir de 1977, il anime le passage toujours très attendu des majorettes du Lycée John F. Kennedy, le 4 avril de chaque année, à l’occasion du défilé de la fête de l’indépendance. Cela participe à construire la légende Doudou Ndiaye Rose – maestro dirigeant par une gestuelle appuyée le jeu de dizaines de percussionnistes devant les plus hautes autorités de la République – et à l’installer dans le cœur et l’imaginaire de ses compatriotes.

Au début des années 1980, jeune écolier dans mon Tambacounda natal, je découvrais le petit écran et le rituel du « 20h » de l’Office de radiodiffusion télévision sénégalais, dont le générique était une composition de Doudou Ndiaye Rose tirée du patrimoine wolof. A une époque où il n’y avait qu’une chaîne de télévision, l’effet était réel. L’artiste était ‘’présent’’, pour ainsi dire, dans de nombreux foyers sénégalais. Il n’avait pas du tout apprécié la décision des responsables de la télévision nationale de remplacer ce générique du journal télévisé par un autre.

Ces différents événements, auxquels il faut ajouter l’aventure de l’école de danse Mudra-Afrique (1977-85), ont très vite transformé le percussionniste – devenu tambour-major avec la caution morale des anciens – en symbole d’une identité que les premières autorités politiques du Sénégal indépendant cherchaient à construire et à cimenter. Surtout que l’homme avait fait le tour du pays à la recherche du secret des sons et rythmes, dont il réussit une belle symbiose dans laquelle la quasi-totalité des communautés ethnolinguistiques du Sénégal se retrouvaient. Cet enracinement dans les terroirs du Sénégal allait donner plus de forme au boubou de l’ambassadeur culturel que Doudou Ndiaye Rose est devenu pour le pays dont il a fièrement représenté les couleurs sur les scènes du monde entier.

Dans son travail de codification d’une percussion sénégalaise – qu’il a réussi –, Doudou Ndiaye Rose s’évertuait à incarner des valeurs positives que son peuple considère encore au fond de lui-même, malgré les ravages d’une certaine aliénation culturelle, comme essentielles : la connaissance et l’estime de soi, le respect de la parole donnée, le travail bien fait, la recherche de la perfection…

Preuve de la reconnaissance des Sénégalais à son endroit et de l’attachement à l’héritage qu’il laisse, l’immense foule qui l’a accompagné à sa dernière demeure au cimetière de Yoff et les témoignages sincères et forts de personnes qui l’ont connu et pratiqué sur son chemin.  C’est cela qui va faire que Doudou Ndiaye Rose va rester, et durablement, dans la mémoire de ce peuple dont il a travaillé, sa carrière durant, à illustrer la diversité et, comme aurait le président Léopold Sédar Senghor, le « commun vouloir de vie commune ».

Doudou Ndiaye Rose, plusieurs vies en une – bien remplie. Point de convergence d’acteurs de différents secteurs d’activité (footballeurs, lutteurs, artistes-musiciens, artisans, etc.), l’homme mérite que son héritage soit perpétué. Lui-même a dit et répété qu’il ne voulait pas d’hommage posthume, mais ne pas travailler à préserver son héritage et à l’offrir en exemple à une jeunesse désorientée et en quête de références serait synonyme de fuite de responsabilité dans la tâche d’entretien d’un bien commun.

Décider qu’il n’y aurait pas d’hommage post-mortem dépasse le seul vouloir de Doudou Ndiaye Rose, étant entendu qu’il ne s’agit pas de célébrer sa personne. Lorsque, à force de travail, d’abnégation et de persévérance, on parvient à se hisser à un niveau où on en vient à incarner valablement des valeurs positives communes à des millions d’hommes et de femmes, on ne s’appartient plus.  On n’est plus en droit de décider de l’utilisation que ses compatriotes voudront faire de son œuvre devenue patrimoine national commun.

Parce que pour se regarder dans le miroir, exprimer son point de vue sur lui-même et sur le monde et se projeter, un peuple a besoin de repères forts, crédibles et solides. Des références et repères de la trempe de Doudou Ndiaye Rose sont des lieux d’ancrage et de projection pour un pays qui se cherche. De son vivant, le tambour-major avait déjà intégré le cercle de ces repères. Et c’est aujourd’hui qu’il n’est plus là physiquement qu’il est encore plus impérieux de préserver le riche legs. Si nous ne le faisons pas, d’autres le feront à notre place. Au risque certain que cela se fasse dans le sens d’intérêts qui ne sont pas les nôtres.

Reste maintenant à savoir comment le faire. Depuis l’annonce de sa mort, l’idée de donner le nom de Doudou Ndiaye Rose au Grand Théâtre national, lancée sur les réseaux sociaux par l’expert en élaboration de politiques culturelles et ancien conseiller technique au ministère de la Culture, Moustapha Tambadou, fait son chemin. Il y a aussi là une belle occasion de réhabiliter l’Ecole nationale des arts – où, dans les années 1960, Doudou Ndiaye Rose a enseigné le rythme –, avec une section réservée aux percussions africaines. Ce n’est pas l’école de percussions dont il rêvait, mais ce serait un pas salutaire.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 22 août 2015