Saint-Louis Jazz 2017 : une vingt-cinquième édition Deluxe

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La 25-ème édition du Festival international de jazz de Saint-Louis, prévue du 24 avril au 1er mai 2017, par sa programmation IN exceptionnelle, fait renouer la manifestation avec une merveilleuse tradition d’accueil de grosses pointures reconnues et admirées de la musique, qui croisent des ‘’découvertes’’ et des talents prometteurs. 

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Le bassiste et compositeur africain-américain Marcus Miller, ses compatriotes Stanley Clarke (guitariste), Lisa Simone (chanteuse), le Congolais Lokua Kanza, le Gambien Jalibah Kuyateh, le Sénégalais Baaba Maal viendront, pour la 25-ème édition de Saint-Louis Jazz, qui s’ouvre le 24 avril 2017, inscrire leur nom sur une longue liste de grands noms ayant marqué la passionnante histoire du festival.

Pour cette édition aux dimensions spéciales, l’association organisatrice ne pouvait pas trouver meilleure affiche pour la clôture, le 1-er mai 2017, que l’auteur-compositeur Baaba Maal, dont le soutien au festival est connu. En 2016, alors que des velléités d’une autorité administrative menaçaient la tenue du festival, il était venu réaffirmer l’importance de la manifestation dans l’agenda culturel national.

Cette année, pendant huit jours, les artistes programmés vont se succéder sur la scène de la Place Faidherbe. Ils marcheront sur les pas de nombreuses autres grandes voix qui ont fait l’histoire de ce festival international dont la première édition a eu lieu en 1993.

Saint-Louis Jazz a, à son tableau de chasse, Wasis Diop, l’Orchestra Baobab, l’Orchesta Aragon, Roy Haynes, Louis Sclavis, Archie Shepp, le tambour-major Doudou Ndiaye Rose, l’énergique Femi Kuti, Horace Parlan, le virtuose Soriba Kouyaté, Youssou Ndour, Cheikh Lô, le légendaire pianiste Randy Weston, Lucky Peterson, Richard Bona, Jack DeJohnette, Elvin Jones, Mc Coy Tyner, le génial Ali Farka Touré, Habib Faye, Elvin Jones, Abdoullah Ibarhim, Gana Mbow, Joe Zawinul, Manu Dibango, Pharoah Sanders, Ray Lema, etc.

Bon dosage de la programmation

Cette vingt-cinquième édition du Festival international de jazz de Saint-Louis offre une galaxie d’étoiles de la musique, entre instrumentistes, compositeurs de génie, et chanteurs aux mélodies qui font voyager dans différents univers. Sa programmation, très équilibrée, a été bien étalée dans l’agenda de la semaine. Avec deux prestations par soirée, entre 21h et 00h.

Les mélomanes, déjà impatients, devraient très vite oublier la cérémonie protocolaire d’ouverture, le 24 avril, quand le virtuose Assane Thiam, l’un des dépositaires les plus respectés du ‘’tama’’ (tambour d’aisselle) et le génial joueur de kora gambien Jaliba Kuyateh – qui a imprimé sa marque personnelle à son jeu de cet instrument-totem de l’ancien empire du Mali – auront servi leurs vibrations et rythmes. Quelle belle alchimie cela devrait être que ce dialogue à distance entre deux instruments qu’on fait parler pour porter, prolonger des messages et des valeurs qui cimentent une certaine idée du vivre-ensemble.

Pour un programme qui s’étalera pour la première fois sur huit jours, au lieu des cinq habituels, les festivaliers devraient apprécier la diversité et la variété des propositions musicales de ces invités de marque, allant du jazz ouvert et innovant de Marcus Miller, les rythmes et mélodies mandingues de Jalibah Kuyateh.

Entre Lokua Kanza, ses compositions, arrangements et sa douce voix, et le bassiste Marcus Miller, aux inspirations artistiques multiples et précises, Alune Wade, Stanley Clarke – qui oscille entre jazz, rock et funk – Nancy Murillo et le son afro-latin de sa Colombie natale, la guitare et les arrangements de Hervé Samb, attendu pour son spectacle avec Lisa Simone, Lucky Peterson, Monty Alexander and The Harlem Kingston Express, le pianiste Jacky Terrasson, entre autres, ça devrait voler très haut, entre mardi 25 et le dimanche 30 avril… Toutes performances qui devraient certainement inscrire cette édition 2017 dans le marbre et en faire, il faut l’espérer, un tournant vers une professionnalisation pour un festival qui attire le public, mais qui, dans son organisation, n’est pas à la hauteur de sa réputation.

La programmation complète de Saint-Louis Jazz 2017 (http://www.saintlouisjazz.org/catevenement/in/)

LUNDI 24 AVRIL / = 20h : cérémonie d’ouverture ; = 21h : Assane Thiam ‘Tama’’ ; = 23h : Jaliba Kuyateh

MARDI 25 AVRIL / = 21h : Lokua Kanza ; = 23h : Marcus Miller

MERCREDI 26 AVRIL / = 21 h : Shahin Novrasli ; = 23h : Monty Alexander and The Harlem Kingston Express

JEUDI 27 AVRIL / = 21h : Nakodje ; = 23h : Lisa Simone & Hervé Samb

VENDREDI 28 AVRIL / = 21h : Alune Wade ; = 23h : Nancy Murillo

SAMEDI 29 AVRIL / = 21h : Jacky Terrasson/Stephane Belmondo ; =23h : Stanley Clarke Band

DIMANCHE 30 AVRIL / = 21h : Diknu Schneeberger ; = 23h : Lucky Peterson

LUNDI 1ER MAI / = 21h : Baaba Maal & le Daande Leñol

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 22 avril 2017

Boubacar Boris Diop : « Arriver à se débarrasser du français comme langue officielle »

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L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop émet des réserves sur le fait que le français soit « une langue sénégalaise », relevant un statut qui le met « au-devant de toutes les autres langues » alors qu’elle est « la moins parlée et la moins comprise de la population ». Lors d’une session du programme ‘’Parlons Sénégalaiseries’’, organisée le 20 janvier 2017 au Raw Material Company, il a souligné que « le problème, ce serait d’arriver à se débarrasser du français comme langue officielle plutôt que de lui trouver un compagnon ».

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Diop a donné cette position lorsqu’il a été interpellé sur le statut de la langue arabe dans la société sénégalaise, dont certains voudraient que la place soit reconsidérée. « Je crois que le problème ce serait d’arriver à se débarrasser du français comme langue officielle plutôt que de lui trouver un compagnon (l’arabe). Ou peut-être ne pas s’en débarrasser, mais remettre cette langue (le français) à sa place », a-t-il dit. Le débat portait sur le thème : ‘’enseigner les langues nationales ou enseigner dans les langues nationales’’.

« J’ai des réserves sur le fait de dire que le français est l’une des langues sénégalaises. Sauf que c’est la langue sénégalaise la moins parlée et la moins comprise de la population. Et malgré ce statut, elle est au-devant de toutes les autres langues. Elle est la langue de l’école, de l’administration, etc. Et pourtant, personne ne la comprend », a souligné le romancier, invité à discuter du thème ‘’enseigner les langues nationales ou dans les langues nationales’’.

Il a replacé le débat dans le contexte en signalant que « depuis quelque temps, la question des langues nationales, qui semblait avoir été étouffée, revient au-devant de la scène ». « On en parle dans les médias – la presse écrite et audiovisuelle, a-t-il expliqué. Il y a souvent de gens qui poussent des cris de colère : pourquoi pas les langues nationales ? C’est largement relayé. Sur Internet, c’est omniprésent. C’est aussi présent dans le débat public. Je pense que c’est une bonne chose, parce qu’il s’agit, là, d’une question vitale. La question, d’ailleurs, est venue à maturité ».

« Des élites en amour avec la langue française »

Boris Diop a rappelé que ce n’est pas aujourd’hui qu’on a commencé. Il a dit à ce sujet : « On peut remonter – et là on voit à quel point Cheikh Anta Diop est capital – à 1954, avec (le livre)Nations nègres et culture’, où il développe ses fameuses thèses (sur la nécessité de promouvoir les langues nationales). Quatre ans plus tard, en 1958 à Grenoble, naît un groupe d’étudiants sénégalais connus sous le nom de ‘Groupe de Grenoble’ et qui produit ‘Ijib ouolof’. Cheik Aliou Ndao, Abdoulaye Wade, Assane Sylla, Massamba Sarré, entre autres, en faisaient partie ».

Après, a-t-il poursuivi, il y a eu, dans les années 1970, le journal Kaddu. Légèrement plus tard, Sofaa de Yéro Sylla, la maison d’édition Papyrus-Afrique de Seydou Nourou Ndiaye…    « Il y a eu aussi des personnalités Pathé Diagne, qui a été mon professeur de wolof à l’université de Dakar, Sakhir Thiam, évidemment Arame Fall. Tout ce travail a été fait, mais ça n’avait pas d’impact, a ajouté Diop. Ça restait concentré dans deux sphères : celle des linguistes, des scientifiques, de ceux qui connaissant vraiment la langue et qui travaillent dessus ; celle des militants linguistiques, souvent des disciples de Cheikh Anta Diop. Aujourd’hui, c’est très bien que l’on soit là à en parler. »

Pourquoi l’écho, à l’époque, était faible ? L’écrivain pense que le Sénégal a vécu pendant longtemps dans l’illusion que la langue française n’est pas ce qu’il y a de mieux pour nous, mais ça pose moins de problème. « On est déjà dedans, on peut aller de l’avant avec. Evidemment, on avait un président, Senghor, académicien, qu’on présentait d’ailleurs de manière assez bizarre comme le premier agrégé de grammaire de l’Afrique noire. Comme si c’était en soi un titre de gloire. Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, … Bref, des élites tout à fait en amour avec la langue française. Il n’y a pas de problème », a-t-il indiqué.

Effondrement du système éducatif

Pour Diop, le modèle pédagogique français, qui table sur des élites supposés entraîner le reste de la société, a failli avec l’effondrement du système éducatif. « L’école s’est littéralement effondrée et avec cela, la langue française s’est de moins en moins bien portée », a-t-il affirmé à ce sujet, rappelant qu’en littérature aussi, la langue française se sentait « très bien au Sénégal ».

« Au début, a-t-il expliqué, la littérature africaine, que nous connaissons tous ici assez, était quasi essentiellement sénégalaise. Tous les premiers auteurs, Birago Diop, Bakari Diallo, Ousmane Socé Diop, Abdoulaye Sadji, Léopold Sédar Senghor, Sembene Ousmane, Cheikh Hamidou Kane, Malick Fall, etc. Aujourd’hui, regardons où en est la littérature sénégalaise de langue française, regardons où en est l’utilisation de la langue française dans l’espace public. Ça a complètement disparu. »

Boubacar Boris Diop se fait catégorique : « Maintenant, il y a une situation de fait : la langue française, au fond, est morte de sa belle mort au Sénégal. Mais elle continue, comme si de rien n’était, à être la langue officielle, la langue supposée de l’administration. Alors que dans le débat public, cette langue a complètement disparu. Ce n’est pas parce que les Sénégalais sont des patriotes, mais c’est le système qui s’est effondré et c’est la langue qui en a souffert… »

Reprenant le thème du panel, ‘’enseigner les langues nationales ou enseigner dans les langues nationales’’, il a raconté l’expérience de l’Unité de formation et de recherches ‘Civilisation, religion, art et communication’ (UFR-CRAC), à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, où on enseigne le wolof et le pulaar.

Expérience saint-louisienne

A son arrivée, en 2011, il propose de faire « un pas de plus que l’université de Dakar qui, jusque-là, avait enseigné les langues nationales du Sénégal dans une optique purement scientifique, comme matière de la linguistique ». « J’ai dit qu’on va ajouter un corpus littéraire et on va travailler sur les romans, rappelle-t-il. Quand je démarre, il y a une quarantaine d’étudiants dont beaucoup ne sont absolument pas intéressés. Ils étaient plus intéressés à être à Saint-Louis avec la bourse qu’à étudier le wolof. »

Ces étudiants, rejetés de toutes les autres UFR, se sont résolus à aller étudier le wolof. La  première question qu’ils posent à l’écrivain est celle-ci : Pourquoi devrions-nous apprendre une langue que nous connaissons déjà ? Pour Boubacar Boris Diop, « le débat commençait très bien ». Réponse teintée de lucidité : « Je leur ai dit que s’ils réfléchissaient bien, ils verraient que le jeune Italien parle italien comme eux ils parlent le wolof, mais il va l’apprendre quand même à l’école. A leur question sur les débouchés, j’ai répondu : ‘Je ne vais pas vous mentir. Je ne vais pas vous dire que quand vous sortirez d’ici vous allez trouver du travail’. Je leur ai dit : ‘Placez-vous dans une perspective à moyen terme. L’école sénégalaise est dans une telle impasse qu’on va très vite avoir besoin de personnes formées pour travailler. Parce qu’on ne peut pas continuer comme ça, avec la langue française. Elle ne nous mène nulle part’ ».

D’une quarantaine au début, « venus en traînant les pieds », ils sont passés à près de deux-mille « extrêmement enthousiastes, continuant à m’envoyer des mails, à me demander des conseils, à vouloir qu’on travaille ensemble » et « l’année dernière (2016), les premiers licenciés exclusivement en langue wolof et en langue pulaar, de l’histoire du Sénégal, ont été formés. Maintenant, ils sont en master ».

Comment le cours se passait-il ?

« Dès que je leur parle de Cheikh Anta Diop, du Groupe de Grenoble (…), ils se sont mis à insulter la langue française. Je leur ai dit : ‘Il ne s’agit pas de ça. Nous sommes dans une université où l’enseignement se fait en français. On fera cet enseignement en français, et en plus, vous n’êtes en guerre contre aucune autre langue. Si vous avez deux langues, vous avez deux pieds. Tant pis pour ceux qui n’ont qu’une langue. N’allez pas dire que vous allez lâcher le français. Moi, je ne lâche pas le français, mais, quand même, je la remets à sa place’. Ça s’est très bien fait ».

Diop dit avoir « délibérément choisi non pas d’étudier la poésie mais d’étudier le roman ». Il explique : « Je voulais leur montrer ainsi l’ancrage de cette langue dans la sphère de l’écriture. Tu fais de la poésie – même si c’est Serigne Moussa Kâ, Serigne Mor Kairé – pour eux (les étudiants), on est dans l’oralité. Je voulais les éloigner de ça. Je voulais que, dans un premier temps, on travaille sur le roman. Et c’était formidable. Qu’est-ce qui parle davantage à une personne qu’un roman, qui est un miroir tendu  chacun ».

Les étudiants de l’UFR-CRAC « adoraient deux livres : Buur Tileen de Cheik Aliou Ndao et Aawo Bi de la regrettée Mame Younouss Dieng », a poursuivi Boubacar Boris Diop dans son exposé, ajoutant : « Ils ont tellement de problèmes avec la langue française que je crois que, plus ou moins inconsciemment, ils en étaient arrivés à croire leur cas désespérés et à croire qu’ils n’étaient pas intelligents. Mais là, avec la langue wolof, on voyait une espèce de lueur. C’était le sentiment qu’ils maîtrisent leur univers mental et la réalité, et comprennent mieux le monde ».

Situation néocoloniale

Au sein de ce CRAC, il y a une section dénommée LCA (Langues et cultures africaines), où on enseigne non seulement la langue mais aussi la culture wolof. Djibril Ndiaye faisait de même avec la culture pulaar. « Les cours étaient en français, mais assez souvent, il y avait des blocages, reprend Boris Diop. J’essaie de l’expliquer en français, mais ça ne passe pas. Un mot en wolof, la question est réglée. Au départ, on a un exposé et chaque étudiant choisit de le faire en wolof ou en français. Chez ceux qui le faisaient en wolof, on sentait une telle jubilation. C’était tellement jouissif. C’était une autre gestuelle, une grande confiance en soi, une maîtrise de la logique du discours, de l’humour aussi. »

Pour le romancier sénégalais, « on est dans une situation néocoloniale ». « Je pense que pour nos présidents – c’est le cas de Macky Sall – qui doivent leur position de chef d’Etat à l’aide active des chancelleries occidentales, ça peut ressembler à un casus belli. Leur marge de manœuvre est extrêmement limitée. Ils en sont conscients et à force de faire attention, ils ne font rien », tranche-t-il avant de répondre à la question d’un intervenant sur le statut de la langue arabe dans la société sénégalaise.

« Je pense qu’il faut que nous soyons clairs sur le statut de la langue arabe dans la société sénégalaise, souligne-t-il. Moi, par exemple, je suis un vieux monsieur, mais je ne connais pratiquement personne qui parle arabe. Evidemment, je suis né à Dakar, j’ai grandi à Dakar. J’ai une existence urbaine. Et peut-être que si on va hors de Dakar, la situation sera différente avec plusieurs personnes qui parlent arabe. Mais je ne le crois pas. On n’a pas besoin d’aller à Kébémer ou plus loin. »

Pour lui, si les gens parlaient arabe, on l’entendrait dans l’audiovisuel. « Et qu’est-ce qu’on voit dans l’audiovisuel ? Ce sont des personnes qui citent le Coran : ‘Tel compagnon du prophète a dit ; il est écrit dans le Coran’. Cela ne va pas plus loin. Et je ne suis même pas sûr que l’audience comprenne ».

Sur la demande d’inscription de l’arabe comme langue officielle à côté du français, il a dit que le débat est « sérieux ». « A chaque fois que j’ai entendu ça, je me suis demandé ce serait sur quelle base », affirme-t-il, estimant que son expérience est limitée sur la question. Il a ajouté : « Peut-être que je suis ignorant, voilà. Je ne sais plus tellement ce qui se passe, mais j’ai l’impression que c’est une demande politique totalement artificielle qui ne correspond pas à la pratique dans le pays ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 janvier 2017

 

Sénégal/Cinéma/Fopica 2016 : 38 projets retenus pour financement

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Quelque 38 projets ont été retenus pour financement dans le cadre de la gestion 2016 du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA). Les résultats de la délibération ont été proclamés le mardi 11 avril 2017 au cours d’une cérémonie qui s’est tenue à la Maison de la Culture Douta Seck, sous la présidence du ministre de la Culture, Mbagnick Ndiaye. Les collèges des lecteurs ont planché sur les secteurs suivants : Distribution Exploitation et Formation ; longs métrages fiction ; documentaires unitaires ; courts métrages fiction ; séries télévisuelles. Les membres des différents collèges ont procédé, entre septembre et décembre 2016, à l’évaluation des dossiers de projets qui leur ont été remis. Les plénières entre chacun de ces différents collèges et le Comité de gestion ont été organisés, permettant de délibérer et retenir les projets pour financement.

Voici le détail du rapport du secrétariat permanent du FOPICA présentant les projets sélectionnés, pour la gestion 2016.

Le Comité de gestion est composé de :

Madame :

  • GUEYE Henriette DIENG, représentante du Ministère de l’Economie et des Finances

Messieurs :

Mbagnick NDIAYE, Ministre de la Culture et de la Communication, Président du Comité de gestion ;

Hugues DIAZ, Administrateur  des crédits du FOPICA ;

Hamidou DIA, représentant la Présidence de la République ;

Seydina A.S. NDIAYE, représentant la Primature

Elhadj Souleymane DIOUF, DAGE du Ministère de la Culture et de la Communication

Ndiouga Moctar BA, producteur de films.

Cheikh Ngaïdo BA, Réalisateur de films ;

Khalilou NDIAYE, Distributeur de films ;

Makhète DIALLO, Technicien du film ;

Malick AW, Exploitant de salle de cinéma ;

Abdel Aziz BOYE, Formateur aux métiers du cinéma et de l’audiovisuel ;

Baba DIOP, Critique de cinéma

Abdoul Aziz CISSE, Secrétaire Permanent du Comité de gestion du FOPICA

Collaborateurs :

Sokhna GAYE, Gestionnaire FOPICA

Suzanne Dior DIONNE, Assistante du Secrétariat permanent

Khadim TALLA, informaticien

La gestion 2016 du Fonds de Promotion de l’Industrie Cinématographique et Audiovisuelle (FOPICA) a connu deux appels à projets.

Le premier qui a concerné la filière de la production a été lancé le 20 décembre 2015 avec comme date limite de dépôt des dossiers, le 30 mars 2016. A la demande générale des professionnels du secteur cinématographique et audiovisuel, cette date limite a été repoussée au 1er juillet 2016. Une tournée nationale d’information et de sensibilisation a été organisée du 21 au 30 juin 2016 sur la quasi-totalité des régions du Sénégal. Quatre-vingt-quatorze (94) projets de production de films ont été reçus dans le cadre de cet appel. Ils se répartissent comme suit :

Le second appel à projet, concernant les filières de la distribution, de l’exploitation et de la formation a été lancé le 1er juin 2016 et clôturé le 1er août 2016. Quarante-huit (48) projets ont été reçus dans le cadre de ce second appel.

Ainsi, pour la gestion 2016, le nombre total de dossiers de projets reçus, toutes filières confondues, est de cent trente sept (137).

Le budget global de tous les projets présentés est de  25 361 290 804 francs CFA. Le montant total sollicité du FOPICA est de 5 474 520 003 francs CFA, soit 23, 98% du coût global des projets présentés.

Origine géographique des projets

Pour ce qui concerne la localisation des projets, nous pouvons noter un accroissement qui montre que la tournée nationale organisée a permis aux acteurs du secteur cinématographique et audiovisuel, surtout ceux résident dans les régions de l’intérieur de mieux cerner les enjeux et opportunités que représente la mise en place de ce fonds. Ainsi, nous avons :

Dakar 97
Thiès 11
Ziguinchor 6
Saint Louis 4
Podor 2
Kaolack 2
Fatick 3
Diourbel 1
Tambacounda 1
Etats unis 1
France 2
Belgique 1
Côte d’Ivoire 1
Maroc 5

Le Comité de gestion du FOPICA a mis en place une commission de dépouillement qui, du 11 juillet au 24 août 2016, a procédé à la vérification minutieuse de la conformité des différents dossiers de candidatures par rapport aux canevas dégagés dans les différentes filières. Cette première étape du processus de sélection des projets en compétition  a permis de retenir soixante-quinze (75) projets qui se sont révélés conformes.

Par la suite, le Comité de gestion a mis en place les collèges de lecteurs suivants : Distribution Exploitation et Formation ; Longs métrages fiction ; Documentaires unitaires ; Courts métrages fiction ; Séries télévisuelles.

Certains membres des différents collèges sont dans la salle. Pour des raisons de confidentialité, nous préférons ne pas les citer.

Entre les mois de septembre et décembre 2016, ces différents collèges de lecteurs ont procédé à l’évaluation des dossiers de projets qui leur ont été remis. Par la suite, des plénières entre chacun de ces différents collèges et le Comité de gestion ont été organisées. Cela a permis de délibérer et retenir trente-huit (38) projets pour financement.

LES PROJETS FINANCES

I ) DISTRIBUTION

Projet Auteur Structure Montant
1 Distribution de films – Marodi Serigne Massamba Ndour Marodi Sénégal SUARL 50 000 000

II) EXPLOITATION

Projet Auteur Bénéficiaire Montant
1

 

Projet MK Ciné Numérisation du Cinéma Christa Malick Aw MK Ciné 75 000 000
2 Le réseau  cinéma : le Sitoë Jo Gay Ramaka Gorée Island Cinéma 75 000 000
3 Projet de rénovation et de modernisation du cinéma Médina Abdoulaye Mbengue Médina Ciné Promo 50 000 000
4 Complexe Bada Ciné Alioune Diagne Badarsen Media SARL 75 000 000

III) FORMATION

Projet Auteur Bénéficiaire Montant
1 Scénario pour  tous Assane Diagne Filmi Darou Wahab 14 920 000
2 Projet de développement du cinéma et de l’audiovisuel dans la région de Diourbel Ibrahima Ngom Centre Culturel Régional de Diourbel 15 000 000
3 Formation en image et son René Gueye IMAGICOM SARL 10 000 000
4 Session de formation au métier de cinéma et de l’audiovisuel Mansour Kébé Image et Vie 10 000 000
5 Fotti – Formation cinématographique et audiovisuelle François Yves Preira Fotti Cultures 15 000 000
6 Les maîtres d’arts Ousmane Faye GIE Katiciaka Communication 10 000 000
7 Projet de formation à la réalisation de film d’animation dans le cadre de la 3ème édition festival Casa Ciné Coumba Sarr Cinéma Numérique Ambulant Sénégal 10 000 000
8 Formation aux métiers de cinéma et de l’audiovisuel à Thiès. Maguette Thiam Colombe Vision 10 000 000

IV) ACCOMPAGNEMENT DES APPRENANTS

Nature de la formation Bénéficiaire Structure Montant
1 Formation en montage Cinéma et audiovisuel Maïmouna Yacine Diallo École Supérieure des Arts Visuels de Marrakech 3 371 940
2 Formation en montage Cinéma et audiovisuel Aïssata Dieynaba Sall École Supérieure des Arts Visuels de Marrakech 3 371 940
3 Master en graphisme audiovisuel Ousseynou Diagne Seck École Supérieure des Arts Visuels de Marrakech 2 648 820
4 Formation à l’ESAV Papa Babacar Sy École Supérieure des Arts Visuels de Marrakech 3 371 940
5 Formation à l’ESAV Serigne Cheikh Tidiane Fadera École Supérieure des Arts Visuels de Marrakech 3 371 940

V) AIDE AU DEVELOPPEMENT DE PROJETS DE FILMS

Projet Bénéficiaire Structure Montant
1 De pulpe et d’orange Amadou Saloum Seck Azanie films Développement

3 000 000

2 Xon (pratiques occultes) Akela Sagna Akela King Prod Développement

3 000 000

3 Nioul ak xées Adama Bineta Sow Adam Bine Soh Productions Développement

3 000 000

4 Que ça reste entre nous Saliou Ndiaye Dianké Production Développement

3 000 000

5 Le silence de l’aïeul Mariama Sylla Guiss guiss Communication Développement

3 000 000

6 Tama messenger Alioune Mbow Mbowson Audio Développement

3 000 000

7 Karmen : Autopsie d’une crise Alassane Diagne Ramatou Medias Développement

3 000 000

8 Les jeunesses africaines Moussa Touré Les films du crocodile Développement

3 000 000

9 Les yeux de Nabil Khadidiatou Sow Cinékap Développement

3 000 000

10 Galaye et Bamba Fabineta Diop Groupe Lydel Com Développement

3 000 000

VI) SERIES TV

Projet Auteur Bénéficiaire Montant
1 Les aventures de Djuju & Kady Yancouba Diémé et Fatoumata Bathily Sempera Production 30 000 000
2 Dérapage Abdou Lahad Wone Buzz Studios 30 000 000

VII)   COURTS METRAGES FICTION

Projet Auteur Bénéficiaire Montant
1 15 francs par jour Fidèle Diémé Jascom Production 20 000 000
2 Le cadeau Mor Talla Kadji Sine films 10 000 000

VII   DOCUMENTAIRES

Projet Auteur Bénéficiaire Montant
1 Tcheky Abdou Lahat Fall Sine films 20 000 000
2 Une histoire du franc CFA Katy Lèna Ndiaye Mood Indigo 40 000 000

IX) LONGS METRAGES FICTION

Projet Auteur Bénéficiaire Montant
1 Adama et Awa Moussa Sène Absa Set Bët Set 65 000 000
2 L’otage du fleuve Nicholas Sawalo Cissé Niciss Group 60 000 000
3 La prochaine fois le feu Maty Diop Cinékap 50 000 000
4 Le procureur Christian Thiam Mediatik Communication SA 60 000 000

Dakar, le 11 avril 2017

Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle

 

Dak’Art 2018 : appel à candidatures lancé

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Le lancement de l’appel à candidatures  pour l’exposition internationale de la treizième édition de la Biennale de l’art africain contemporain de Dakar (Dak’Art, mai-juin 2018) constitue une nouvelle étape dans la mise en place des différents éléments d’organisation de la manifestation. Il survient après l’installation, le 8 mars 2017, du comité d’orientation. Composé de 14 membres, il est dirigé par le même président qu’en 2016, Baidy Agne. Le directeur artistique de la douzième édition (2016), le Camerounais Simon Njami, a été, lui aussi, reconduit. Le thème de l’édition 2018 du Dak’Art est : ‘’l’heure rouge’’.  

BIE-Logo-biennale

APPEL A CANDIDATURES

L’Exposition internationale de la treizième édition de la Biennale de l’art africain contemporain est ouverte uniquement aux artistes africains et de la diaspora. Ces derniers doivent faire parvenir un dossier de candidature dûment rempli et les documents requis, décrits ci-dessous, réunis sur un disque CD à envoyer par email à l’adresse candidatures2018@biennaledakar.org et par courrier postal avant le 31 juillet 2017 au Secrétariat général de la Biennale de Dakar, sis au 19 avenue Hassan II 1er Etage. BP: 3865. Dakar Sénégal.

Ce dossier doit comprendre obligatoirement :

  1. le formulaire de candidature dûment rempli;
  2. une biographie de 15 lignes maximum en français et en anglais;
  3. un curriculum vitae détaillé;
  4. deux photos d’identité récentes en haute résolution;
  5. une copie scannée du passeport en cours de validité jusqu’en fin 2018
  6. cinq reproductions en haute définition (300dpi pour 30×50 cm) d’œuvres datant au plus de janvier 2016 (propriété de l’artiste) sur support papier ou numérique (photographies, DVD, CD). La mention du nom du photographe est obligatoire de même que celle de la date de création;
  7. un texte de présentation des œuvres et leur fiche technique (références des pièces, titre de l’œuvre, dimensions, matériaux, valeur de l’œuvre et assurance, adresses des lieux de provenance et de livraison des œuvres à l’issue de la biennale 2018);
  8. des copies d’articles de revues d’art et de textes critiques sur l’œuvre de l’artiste, d’un ou de plusieurs témoignages d’experts reconnus (facultatives).

Les points 1, 2, 3, 4, 5, 6 et 7 sont obligatoires. Le NON RESPECT de ceux-ci constitue un motif de rejet du dossier.

Secrétariat Général de la Biennale de l’Art africain contemporain

Dakar, le 7 avril 2017

 

FESPACO 2017/LETTRES DE OUAGA – Quatrième partie (4/4)

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Lors de la 25-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO, 25 février-4 mars), nous avons partagé une chronique quotidienne, pour parler de la manifestation sous un regard décalé, permettant, nous l’espérons, d’en appréhender l’importance, les enjeux et les défis liés à son existence même.

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== Jour 7 — Fespaco : le fantasme des prix

Bonjour,

Etre primé ou non, telle est-elle la question ? Les discussions de couloir sur les chances de tel ou tel autre film en compétition à la 25-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou sont révélatrices d’au moins deux choses : le grand public et même certains professionnels pensent que la qualité d’un film dépend du nombre de récompenses qu’il obtient ; c’est à partir de la décision d’un jury de décerner des distinctions qu’une œuvre est appelée à avoir une ‘’carrière’’ plus ou moins importante.

A Ouagadougou, comme ailleurs, dès le lancement du festival, l’on commence à épiloguer sur…le palmarès éventuel, surtout quand, comme en 2011 (Un homme qui crie de Mahamat Saleh Haroun), en 2015 (Timbuktu d’Abderrahmane Sissako) ou en 2017 (Félicité d’Alain Gomis), une réalisation arrive dans la capitale du Faso, précédée d’une ‘’réputation’’ qui en fait, à tort ou à raison, le ‘’favori’’ dans la course pour le prestigieux Etalon d’or de Yennenga.

Rien n’est plus incertain. Il n’y a en effet aucune garantie qu’un film primé dans un festival, aussi important soit-il, peut l’être tout autant dans une manifestation. Les contextes, les réalités sociopolitiques, l’environnement, ajoutés aux désidératas d’un jury, n’étant pas les mêmes.

Vraie ou fausse, la légende qui veut qu’il y a un ‘’lobbying’’ politico-diplomatique déterminant le lauréat du Grand Prix est tenace, traversant les éditions et alimentant parfois des méfiances et petites querelles entre réalisateurs. Elle est tenace, cette idée, mais je pense que c’est manquer de respect au jury, constitué très souvent de professionnels d’expérience, que de penser qu’il peut facilement se laisser influencer dans le sens voulu par un politique tapis quelque part.

Pour cette 25-ème du FESPACO, les rumeurs et pronostics vont bon train, mêlés à des considérations historiques, politiques, géopolitiques ou de genre. C’est ainsi que dans les médias burkinabè, l’idée que le tour du Burkina Faso doit revenir après…1997, année du dernier sacre d’un cinéaste de ce pays (Gaston Kaboré avec Buud yam). Les espoirs sont ainsi placés dans Frontières d’Appoline Traoré, qui aurait, selon certains cinéphiles et critiques, ‘’l’avantage’’ d’être…une femme. Il est vrai que le palmarès du Grand Prix du FESPACO, depuis l’institution d’une compétition, est encore exclusivement masculin.

Alors, les prix sont-ils la plus importante chose dans un festival ? Oui et non. Ça peut donner le sentiment au lauréat que son travail de dur labeur n’a pas été vain. Comme, s’il n’en a pas, ça peut le rendre philosophe quand il repensera à ce pourquoi il a décidé de s’exprimer par le biais d’un art. Si à la fin, on doit s’accrocher à des distinctions pour se sentir ‘’valable’’ et bon cinéaste, alors on n’a pas totalement compris qu’une œuvre est en soi un prix. Une récompense pour des années de travail et de sueur.

A demain

Ouagadougou, le 3 mars 2017

== Jour 8 — Fespaco : leçons d’une édition charnière

Bonjour,

Les rideaux sont tombés sur la 25-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou. La semaine a été intense, remplie de projections de films et de rencontres professionnelles au cours desquelles l’on constate que la passion du cinéma est tellement forte qu’elle fait oublier les nombreux problèmes d’organisation et incohérences d’une biennale qui va fêter son cinquantenaire en 2019.

C’est donc fini. Alain Gomis a remporté l’Etalon d’or du Yennenga pour son film Félicité, entrant ainsi dans l’histoire. Il est, après le Malien Souleymane Cissé (1979 avec Baara, et 1983 pour Finye), le deuxième cinéaste à remporter une deuxième fois ce prestigieux trophée, bien plus important que n’importe quel autre, quel que soit le festival qui le décerne. Il y a bien plus intéressant que ce fait statistique : le réalisateur sénégalais, 44 ans, tout en prolongeant une tradition filmique, s’inscrit dans une démarche offrant à voir un langage singulier éloigné des tendances à l’uniformisation notée dans plusieurs secteurs des arts. Le Malien Daouda Coulibaly, qui était en compétition pour l’Etalon d’or avec Wùlu, trace lui aussi un sillon novateur.

Plus globalement, en direction de ce cinquantenaire, il est intéressant d’esquisser un bilan de cette 25-ème édition, laquelle, à mon avis, porte les germes d’un tournant qui serait salutaire pour la plus grande manifestation cinématographique sur le continent. Ce sont ces petits éléments et signes qui donnent espoir que les lignes peuvent et doivent bouger pour le bien d’un secteur dont l’impact sur l’image et l’économie des pays africains doit être appréhendé avec plus de sérieux et de vision.

Il est d’abord heureux que les différents jurys de la compétition officielle aient remis au cœur du regard les dimensions artistiques et cinématographiques, avec des récompenses à des films techniquement bien réussis dans l’ensemble et faisant honneur au cinéma comme moyen de porter un point de vue lucide et critique sur soi et de transformation d’un réel pas toujours beau. Cette préoccupation est celle qui a admirablement guidé le choix du jury présidé par le Marocain Nour-Eddine Saïl sur Félicité, film dans lequel le traitement artistique est tout au service d’une idée d’un humanisme en mouvement

Deuxième point d’espérance : les riches débats sur la sélection des films en compétition du Fespaco qui ignore des œuvres de haute facture, un comité de sélection apparemment inexistant et une bureaucratie qui empêche l’efficacité espérée. Ces échanges sur les films qui méritent d’être montrés à la biennale de Ouagadougou existent depuis une vingtaine d’années, mais ils ont pris cette année une ampleur et une dimension qui augurent d’une prise de conscience. Reste maintenant à savoir si l’administration du festival va entendre le bruit de cette volonté de professionnalisation et d’efficacité dans les choix.

Troisième signe – et on revient à Alain Gomis – c’est la logique de production qui a permis la réalisation de Félicité : en plus du producteur sénégalais et de l’appui exceptionnel du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA), des producteurs gabonais, libanais, belge, allemand et français ont contribué à la faisabilité de l’œuvre primée. L’avenir est dans la coproduction. Celle-ci, laissant une place importante à la participation des pouvoirs publics et contrairement à que l’on peut penser, donne une liberté et une indépendance permettant de faire entendre des sons de cloche venant de ce que Djibril Diop Mambety appelait ‘’les petites gens’’. Cela est important, parce que les traces d’humanité sont partout, ont la même dignité et méritent d’être vues et comprises.

A très bientôt,

Ouagadougou, le 5 mars 2017

PS : cette édition du Fespaco a été très riche pour moi. J’ai senti, à travers les posts quotidiens, presque le même lien qu’un artiste ayant produit une œuvre crée avec un public. Mais je repars de la capitale du Faso avec une frustration. Je n’ai pas pu voir certains de mes amis burkinabè avec qui j’entretiens des relations fortes tissées au fil de mes visites et de mes fréquentations de cette manifestation cinématographique, depuis 2003. Nous ne sommes restés en contact que par téléphone ou Facebook. Je sais, on ne peut pas tout avoir, mais savoir que l’on a des contacts sûrs dans une ville et ne pas avoir le temps de les voir autour d’un café, c’est frustrant. Mais je connais déjà la route…

Aboubacar Demba Cissokho

Maroc/Festival national du film : le Grand Prix à Hakim Belabbes pour ‘’Pluie de sueur’’

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Le réalisateur Hakim Belabbes a remporté le samedi 11 mars 2017 à Tanger (Maroc) le Grand Prix de la 18e édition du Festival national du film (FNF) pour son film Pluie de sueur. Retour sur cette édition ouverte la 3 mars, et qui s’est étalée sur une dizaine de jours.

FNF

Le film de Belabbes – d’une durée d’un peu plus de deux heures – raconte l’histoire de Mbarek, un paysan qui cultive son lopin de terre dans un village du Maroc profond. Ce bout de terre est, pour lui, sa femme son fils et son père malade, le seul moyen de subsistance, dans un contexte de sécheresse. Le jury présidé par l’écrivain marocain Fouad Laroui a consacré ce film « à l’unanimité ».

C’est la deuxième fois que Hakim Belabbes remporte la plus haute distinction de ce festival, après 2011. Cette année-là, il avait été primé pour Fragments, un documentaire autobiographique qui retrace les premiers pas du réalisateur, sa passion pour la photographie.

Le palmarès complet de la 18e édition du FNF (3-11 mars) :

COMPETITION DES LONGS-METRAGES : 

– Grand Prix : Pluie de sueur de Hakim Belabbes
– Prix spécial du jury : Headbang Lullaby d’Hicham Lasri
– Prix de la première œuvre : Le clair obscur de Khaoula Assebab Benomar
– Prix du scénario : Mohamed Bouzaggou pour son film Iperita
– Prix du premier rôle féminin : Fatima Ezzahra Bennacer dans Pluie de sueur de Hakim Belabbes
– Prix du premier rôle masculin : Aziz Hattab dans Headbang Lullaby de Hicham Lasri
– Prix du second rôle féminin : Sandya Tajdin dans La nuit ardente de Hamid Benani
– Prix du second rôle masculin : Ayoub Khalfaoui dans Pluie de sueur de Hakim Belabbes
– Prix de l’image : Luca Coassin pour Hayat de Raouf Sebbahi
– Prix du son : Karym Ronda pour A la recherche du pouvoir perdu de Mohamed Ahd Bensouda
– Prix du montage : Ivan Roiz pour Le voyage de Khadija de Tarik El Idrissi
– Prix de la musique originale : Mohamed Oussama pour Nouhe ne sait pas nager de Rachid El Ouali

Une mention spéciale a été décernée à Loubna El Younssi pour son documentaire Les miracles d’un serment.

COMPETITION DES COURTS-METRAGES :

– Grand Prix : Ima de Hicham Regragui
– Prix spécial du jury : Amal d’Aïda Senna
– Prix du scénario : Tikitat A’Soulima d’Ayoub Layoussifi

Le jury a décerné une mention à El Ghali Graimiche pour son film La route vers les vers.

Trente films en compétition

Cette édition du FNF avait mis en compétition trente films (15 courts-métrages et autant de longs), fruits de la production de l’année 2016. 9 des 15 longs-métrages (Pluie de sueur de Hakim Belabbes, Nouhe ne sait pas nager de Rachid El Ouali, Lhajjates de Mohamed Achaour, La nuit ardente de Hamid Benani, La main de Fadma d’Ahmed El Maanouni, Headbang Lullaby de Hicham Lasri, Hayat de Raouf Sebbahi, Addour d’Ahmed Baidou, et A la recherche du pouvoir perdu de Mohamed Ahd Bensouda) ont bénéficié de la subvention du Fonds d’aide (avance sur recettes), tandis que cinq autres étaient les premières œuvres du genre pour leurs auteurs (My Name Is Adil d’Adil Azzab, Les miracles d’un serment de Loubna El Younssi, Le milliard de Mohamed Raid El Meftahi, Le clair obscur de Khaoula Assebab Benomar et Iperita de Mohamed Bouzaggou)

Le 8 mars, à l’occasion de la Journée internationale de la Femme, tous les films projetés au Cinéma Roxy sont l’œuvre de réalisatrices : les courts-métrages ‘’Derrière le mur’’ (Karima Zoubir) et ‘’Amal’’ (Aïda Senna) ainsi que les longs ‘’Le clair obscur’’ (Khaoula Assebab Benamar) et ‘’Les miracles d’un serment’’ Loubna El Younssi).

Cette édition du FNF s’était ouverte par une table ronde sur ‘’la reconquête du public, un enjeu national », proposée par la Chambre marocaine des producteurs de films. Une seconde, organisée dimanche par la même structure, a porté sur ‘’le cinéma et la région’’.

Vers le lancement d’un Fonds d’aide africain

Le Centre cinématographique marocain (CCM) mène « une réflexion » pour la mise en place, « d’ici le mois de septembre », d’un ‘’Fonds d’aide africain’’, destiné à renforcer la coopération du Maroc avec les autres pays du continent. « Il y a une réflexion au CCM pour créer un Fonds d’aide africain sur lequel les cinéastes marocains peuvent participer dans le cadre de la coproduction. Nous espérons le lancer d’ici le mois de septembre », a dit Sarim Fassi Fihri, le 11 mars, lors de la conférence de presse de présentation du bilan cinématographie de l’année 2016.

« Ce fonds est destiné aux pays africains et nous envisageons de le faire financer par les opérateurs économiques marocains qui travaillent sur le continent », a-t-il précisé, sans donner de détails sur le montant de l’enveloppe. Pour lui, « il s’agit de renforcer la coopération africaine du Maroc qui existe depuis pas mal de temps et qui gagnerait à être renforcée ». Il n’y a pas eu de coproduction entre le Maroc et un autre pays africain ces deux dernières années, alors qu’entre 2003 et 2013, une trentaine de films ont été coproduits.

Productions marocaines : un budget de 31 millions d’euros en 2016

Le bilan publié par le Centre cinématographique marocain (CCM), à l’occasion de la 18-ème édition du Festival national du film, indique que le budget des productions marocaines, pour l’année 2016, s’élève à 314 millions 857 mille 123 dirhams (environ 31 millions d’euros). Ces chiffres sont répartis entre 24 longs-métrages, 32 séries télévisées, 23 téléfilms, 125 spots publicitaires et 16 docu-fictions, précise le CCM dans un document de 97 pages.

« Les budgets des courts-métrages et moyens-métrages ‘’ne sont pas pris en compte car il ne s’agit que de budgets déclarés par le producteur sur le formulaire de demande d’autorisation de tournage », signale la même source.

Par ailleurs le budget investi au Maroc par les productions étrangères s’élève à un montant d’environ 28 millions d’euros (280 millions de dirhams), un poste qui avait atteint, en 2013, 123 millions d’euros. Le bilan de l’année 2016 fait état de 1354 autorisations de tournage accordées (641 marocaines et 713 étrangères), 394 œuvres enregistrées au registre public de la cinématographique marocaine, de 314 cartes professionnelles octroyées (sur 439 demandes traitées).

Lors de la traditionnelle conférence de presse sur le bilan, le 11 mars, le directeur général de la structure, Sarim Fassi Fihri, a dit que le chiffre d’affaires déclaré du secteur cinématographique et de la production audiovisuelle ‘’avoisine 700 millions de dirhams’’ (environ 70 millions d’euros).

« Les films produits sans le concours du Fonds d’aide ainsi que les festivals non subventionnés ne sont pas pris en compte. Il serait alors juste d’estimer la +valeur+ du secteur autour du milliard de dirhams. Nous sommes donc bien dans une activité culturelle qui a un caractère économique certain, créateur d’emplois et qui contribue également à l’image du Maroc à l’étranger », souligne M. Fihri dans l’éditorial sur le bilan.

En 2016, indique le document, le film marocain a été représenté dans 94 festivals et manifestations cinématographiques dans 45 pays, la fréquentation des salles a baissé de 17%.

Aboubacar Demba Cissokho

Tanger, le 12 mars 2017

 

Fespaco : l’urgence d’une impérieuse réinvention !

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S’il veut continuer à mériter la qualification de « plus grande manifestation cinématographique » en Afrique, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou doit engager un impérieux, urgent et sérieux processus de réinvention portant notamment sur son mode de fonctionnement et de sélection des œuvres.

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Le Fespaco, « un festival à créer ». C’est ce que nous écrivions, dans une chronique, le 25 février 2017, jour de l’ouverture de la 25-ème édition. Cela peut être sujet à questionnement, parce que le festival existe déjà. Mais après une édition 2017 où la question de la qualité et de la représentativité du regard des cinéastes africains sur leur continent et sur le monde s’est posée avec acuité, il faut une petite révolution. Les choses ne peuvent pas continuer ainsi. La survie et la viabilité de la manifestation en dépendent.

La biennale de Ouagadougou fêtera son cinquantenaire en février 2019 (26-ème édition). Mais de nombreuses questions liées à sa direction, son organisation et la sélection des films inscrits à son programme suscitent des inquiétudes réelles et légitimes sur la volonté d’en faire un cadre représentatif de la vitalité de la création cinématographique et de ce qui s’écarte d’une uniformisation dans de nombreux secteurs de la création artistique.

Le FESPACO ne s’est toujours pas professionnalisé alors qu’il est et reste, pour les acteurs du 7-ème Art du continent le lieu le plus couru, où il faut être pour acquérir une légitimité venant de l’intérieur. Malgré tous ses défauts. Au vu de la qualité plutôt médiocre de la plupart des films présentés dans les différentes sections de la compétition officielle, lors de la 25-ème édition, l’un des sujets qui a fait l’objet de discussions soutenues est celui de la sélection. Existe-il vraiment un comité de sélection ? Si oui, comment fonctionne-t-il ? Quelle est sa composition ? A partir de quels critères décide-t-il de sélectionner ou de mettre de côté un film ?

De fait, ce qu’il faut revoir, d’urgence, c’est cette option consistant à demander aux producteurs et réalisateurs de soumettre leurs films à la sélection en s’inscrivant. Ce n’est pas efficace et on passe très souvent à côté de pépites que d’autres festivals s’arrachent et montrent en avant-première mondiale. Ils sont nombreux les très bons films produits depuis la dernière édition du FESPACO, en février-mars 2015, et que le cinéphile n’a pas vus – ne verra peut-être pas – dans les salles de Ouagadougou.

Quelques œuvres fortes illustrent ce raté de l’administration du FESPACO : comment, en effet, comprendre l’absence du puissant et touchant Hedi, un vent de liberté, ce drame réalisé par le Tunisien Mohamed Ben Attia, de la trame sociale et politique de Maman colonelle, du jeune Congolais Dieudo Hamadi, qui s’affirme de plus en plus comme porteur de son  langage propre, de l’intégrité que dégage The Revolution Will Not Be Televised de la Sénégalaise Rama Thiaw portée par un engagement à dénouer les fils d’enjeux sociaux et politiques à travers le message et l’activisme de musiciens ?

Le FESPACO 2017 n’a non plus pas eu dans sa sélection I Am Your Negro, cette bouleversante œuvre du Haïtien Raoul Peck sur James Baldwin, laquelle, avec les questions qu’elle soulève, a une résonnance particulière dans ce monde traversé et secoué par la question du racisme, de la financiarisation, des migrants, des inégalités, etc. The Wound, réalisé par le Sud-Africain John Trengove, était aussi absent. Le très rafraichissant Wallay de Berni Goldblat, qui aborde la subtilité et la délicatesse du processus d’initiation, n’a été intégré qu’au dernier moment au programme, dans la section ‘’Séances spéciales’’. Il aurait mérité beaucoup mieux que cela.

La bureaucratie du FESPACO, constituée de fonctionnaires, fonctionne plus sur des critères subjectifs aux relents politiciens que sur de véritables éléments de mesure de la valeur artistique des productions. Exemple de ces errances qui en disent longs sur le manque d’expertise des hommes et des femmes qui décident de la sélection officielle des films en compétitions : de source bien informée, Félicité du Sénégalais Alain Gomis, œuvre finalement récompensée par l’Etalon d’or de Yennenga, n’avait pas été retenue dans un premier temps, parce que notée 11/20. Et c’est seulement après avoir été informé que ce même film allait être en compétition officielle au Festival international de Berlin (Berlinale) que le délégué général du FESPACO demande qu’elle soit intégrée dans la liste des films en course pour la récompense suprême à Ouagadougou.

Un premier acte de changement consisterait à nommer un directeur artistique dont la mission sera d’aller chercher des films, au lieu d’attendre que des cinéastes veuillent bien remplir la fiche d’inscription. Au début de l’aventure et jusqu’à la fin des années 1990, cela pouvait être valable, mais plus maintenant.

S’informer sur les tournages, anticiper sur la postproduction et la sortie des films pour faire du FESPACO le lieu où s’organisent des premières mondiales, sont, aujourd’hui, devenus des missions à inscrire dans le cahier des charges d’un directeur artistique. Le festival de Ouagadougou n’est aujourd’hui, pour plus de 80% des œuvres sélectionnées, qu’un réceptacle de ce qui a été vu et revu dans d’autres festivals et dont personne ne veut plus. Les cinéphiles qui se retrouvent à Ouagadougou méritent mieux.

A quoi servent les voyages et missions des responsables du festival dans d’autres rencontres cinématographiques ? A rien, sinon à justifier un quota de films par régions de l’Afrique (deux ou trois de l’Afrique australe ; le Burkina, forcément ; si l’Algérie est là, le Maroc aussi doit être là ; le pays invité d’honneur aussi, même si, comme cette année, ses films n’ont pas le niveau…), à choisir des noms plutôt que des œuvres.

Le débat sur la professionnalisation du FESPACO est vieux, mais là, il est arrivé le moment de passer à une réelle transformation. Les ingrédients sont réunis pour cela : le contexte, une masse critique de compétences dans le domaine du cinéma et une exigence de qualité de plus en plus audible chez les cinéphiles. Il serait heureux de voir, lors du cinquantenaire prévu en 2019, une mise en œuvre de ces réformes salutaires pour un festival essentiel à la visibilité des œuvres cinématographiques d’Afrique.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 5 mars 2017  

FESPACO 2017 : Alain Gomis, un deuxième sacre

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La 25è édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) s’est achevée le samedi 4 mars 2017 par l’attribution de l’Etalon d’or de Yennenga au réalisateur sénégalais Alain Gomis, pour son film Félicité. Il est le deuxième cinéaste à inscrire son nom au palmarès à ce niveau, après le Malien Souleymane Cissé (1979 et 1983).

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Le jury présidé par le Marocain Nour-Eddine Saïl a salué « la qualité du sujet, la puissance et la rigueur extraordinaire de la technique ». « Il nous a fait atteindre dans la salle le stade que Spinoza appellerait le stade de la félicité ! »  s’est exclamé M. Saïl

Après avoir reçu son trophée des mains des présidents burkinabè (Roch Marc Christian Kaboré) et ivoirien (Alassane Dramane Ouattara), Alain Gomis a rendu hommage aux réalisateurs guinéen Cheick Fantamady Camara, « ce grand soldat du cinéma récemment disparu et qui continue de nous inspirer », sénégalaise Khady Sylla, Ousmane Sembene, et Burkinabè Adama Sallé. Alain Gomis a également eu une pensée pour le photographe Kiripi Katembo et le cinéaste Idrissa Ouédraogo.

« C’est un grand honneur de recevoir ce trophée pour la deuxième fois », a-t-il déclaré avant de remercier toute son équipe, sa comédienne, mais aussi les Congolais. « Cette formidable actrice, Véro Tshanda Beya, je voudrais dire aux Kinois et aux Congolais de RDC à quel point nous pensons à eux. »

Mais il a avant tout dédicacé son prix à « la jeunesse et aux jeunes réalisateurs et à réalisatrices », qu’il a appelé à « se battre », déplorant l’attitude des « grands opérateurs ». « On parle de moins en moins de culture et de plus en plus de commerce », s’est désolé le réalisateur, estimant que le « cinéma est en danger aujourd’hui ».

Pour sa part, Ousmane William Mbaye a décroché le premier prix dans la catégorie ‘’documentaire’’ avec son film ‘’Kemtiyu – Séex Anta’’, portrait de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986). Abdoulahad Wone, lui, a reçu le prix de la meilleure série pour ‘’Tundu Wundu’’. Pour les courts-métrages, le Poulain d’or est allé à la Marocaine Violaine Maryam Blanche Bellet (Maroc) pour son film Hymenee.

Voici le palmarès complet du Fespaco 2017 :

COMPETITION OFFICIELLE : LONGS METRAGES DE FICTION

— Etalon d’or : Félicité d’Alain Formose Gomis (Sénégal)

— Etalon d’argent : L’orage africain – Un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

— Etalon de bronze : A mile in my shoes de Saïd Khallaf (Maroc)

COMPETITION OFFICIELLE : FILMS DOCUMENTAIRES

— Premier prix : Kemtiyu, Séex Anta (Kemtiyu, Cheikh Anta) d’Ousmane – William Mbaye (Sénégal)

— Deuxième prix : Congo ! Le silence des crimes oubliés de Gilbert Balufu (R.D. Congo)

— Troisième prix : A Footnote In Ballet History ? de Abdel Khalek HISHAM (Egypte)

COMPETITION OFFICIELLE : FILMS DES ECOLES AFRICAINES DE CINEMA

— Prix du meilleur film de fiction : Down side up de Peter OWUSU – University of Legon (Ghana)

— Prix du meilleur film documentaire des écoles de cinéma : Nubuke de Aryee Bismark – National Film and télévision Institute (Ghana)

— Prix spécial des écoles africaines de cinéma : Héritage de Fatoumata Tioye Coulibaly (Mali)

OFFICIELLE : SERIE TELEVISUELLE

— Meilleure série télé : Tundu Wundu – Abdoulahad Wone (Sénégal)

— Prix spécial du jury : Aphasie –  Hyacinthe Hounsou (Côte d’Ivoire)

COMPETITION OFFICIELLE : FICTION COURT METRAGE

— Poulain d’or : Hymenee de Violaine Maryam Blanche Bellet (Maroc)

— Poulain d’argent : The bicycle man de Twiggy Matiwana (Afrique du sud)

— Poulain de bronze : Khallina hakka khir de Mehdi M. Barsaoui (Tunisie)

— Mention spéciale du jury : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

PRIX TECHNIQUES ET ARTISTIQUES

— Prix du meilleur montage : L’interprète d’Olivier Meliche Koné (Côte d’Ivoire)

— Prix de la meilleure musique : Le puits de Lotfi Bouchouchi (Algérie)

– Prix du meilleur décor : The Lucky Specials de Rea Rangaka (Afrique du Sud)

– Prix du meilleur son : Félicité d’Alain Formose Gomis (Sénégal)

– Prix de la meilleure image : Zin’naariya ! (L’alliance d’or) de Rahmatou Kéïta (Niger)

– Prix du meilleur scénario : La forêt du Niolo d’Adama Roamba (Burkina Faso)

– Prix de la meilleure interprétation féminine : A la recherche du pouvoir perdu de Mohammed Ahed Bensouda (Maroc)

– Prix de la meilleure interprétation masculine : Wùlu de Daouda Coulibaly (Mali)

–Prix de la meilleure affiche : The Lucky Specials de Rea Rangaka (Afrique du Sud)

–Prix Oumarou Ganda (meilleure première œuvre) : Le puits de Lotfi Bouchouchi (Algérie)

–Prix Paul Robeson : Frontières d’Apolline Traoré (Burkina Faso)

PRIX SPECIAUX

–Prix Félix Houphouët-Boigny du Conseil de l’Entente : Frontières d’Apolline Traoré, Burkina Faso

— Prix CEDEAO de l’intégration pour le meilleur film ouest africain : Frontières d’Apolline Traoré du Burkina.

— Prix UNICEF : La rue n’est pas ma mère de Jérôme N Yaméogo  (Burkina Faso)

— Prix de la ville de Ouagadougou : La rue n’est pas ma mère de Jérôme N Yaméogo  (Burkina Faso)

— Prix « Sembène Ousmane » de EcoBank : Wùlu de Daouda Coulibaly  (Mali)

— Prix « Soumanou Vieira » de la Fédération africaine de la critique cinématographique (FACC) : A mile in my shoes de Said Khallaf (Maroc)

— Prix « Signis » : « The Lucky Specials » de Rea Rangaka (Afrique du sud)

— Mention spéciale à « A mile in my shoes » de Said Khallaf du Maroc par le jury de l’Association catholique mondiale de la communication (SIGNIS).

— Prix « Thomas Sankara »  de la Guilde africaine des Réalisateurs et producteurs : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

— Prix « de la chance » de la LONAB : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

— Prix de l’ONG WaterAid pour l’eau potable, l’hygiène et l’assainissement : Le puits de Lofti Bouchouchi (Algérie)

— Prix santé et sécurité au travail : Bons baisers de Morurua de Larbi Benchiha (Algérie)

— Prix spécial de l’Assemblée nationale : L’orage africain – Un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

— Prix Union européenne et ACP : Kemtiyu, Séex Anta (Kemtiyu, Cheikh Anta) de Ousmane William Mbaye (Sénégal) et « The bicycle man » de Twiggy Matiwana (Afrique du sud)

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 4 mars 2017

 

« Maman Colonelle », l’humanité d’une policière pour redonner goût à la vie

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Le documentaire Maman colonelle du réalisateur congolais Dieudo Hamadi, présenté dans le cadre du Forum de la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (9-19 février), a reçu le Prix des lecteurs du Tagesspiegel et un autre de la part du jury œcuménique. Récompenses méritées pour ce film qui dresse le portrait d’une policière portée par un humanisme rare dans sa mission régulière de protection des citoyens. Elles peuvent être aussi être saluées comme un encouragement à ce jeune auteur qui creuse son sillon.

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Pour Dieudo Hamadi, qui a réalisé le film dans un contexte particulièrement hostile, avec des moyens limités, l’idée de mettre en lumière le travail de Maman Colonelle s’est imposée parce que le personnage s’illustre avec courage et abnégation dans la protection de femmes et d’enfants victimes des violences de la guerre en République démocratique du Congo.

La démarche artistique du cinéaste fait voir, sur les traces d’ Colonel Honorine Munyole (la policière), les blessures d’une guerre déclenchée il y a une vingtaine d’années et le dénuement dans lequel des femmes et des enfants tentent de remonter la pente, de reprendre goût à la vie et de redonner sens à leur part d’humanité et de dignité souillée et bafouée.

Dans le Sud-Kivu, où débute le film de 72 minutes, puis à Kisangani où elle est mutée, Mama Colonelle, veuve et mère de sept enfants (quatre biologiques et trois adoptés) apparaît, pour les veuves et les orphelins, comme celle qui vient, en plus d’assurer la sécurité, apporter un réconfort moral contribuant à un remembrement d’individus blessés dans leur chair. Sur fond de croyances religieuses, les enfants auxquels elle apporte son soutien sont accusés de sorcellerie. Dieudo Hamadi a réalisé ce film avec peu de moyens, filmant lui-même. Il met le doigt sur des phénomènes auxquels, malheureusement, les populations locales se sont habituées.

Dans un travail de véritable psychologue, la policière recueille les témoignages les plus poignants sur des histoires de viol, de violences sexuelles, faisant voir l’humanité et la sensibilité d’un agent qui n’en reste pas moins l’agent qui incarne une autorité crainte et respectée par ses collègues et les populations et crainte par ceux qui seraient tentés de semer le désordre.

Maman Colonelle se déplace vers les populations, soutient des enfants orphelins ou abandonnés, accusés de sorcellerie, aide à la reconversion de femmes qui avaient presque perdu goût à la vie. Elle réussit à les mettre ensemble : des enfants qui n’ont plus de mères et des femmes seules qui vont ainsi réapprendre à vivre, à sentir et à donner de l’amour.

Le documentaire de Dieudo Hamadi pose, à travers ce travail sur une policière, de dures réalités sociopolitiques, le drame d’une guerre ‘’oubliée’’, les défaillances de l’Etat dans la protection des citoyens, l’insécurité causée par l’appétit pour les ressources naturelles du Congo, la question du non respect des décisions de la Cour internationale de justice – qui a condamné l’Ouganda et le Rwanda à dédommager les victimes.

Colonel Honorine Munyole que le réalisateur suit de très près, dans son travail et dans ses activités à la maison, est le symbole de personnes qui ont décidé de ne pas céder à la fatalité et de faire plus que le travail pour lequel elles sont payées. Leurs combats quotidiens portent l’espoir et le souci de préserver la dignité humaine.

Avec ce film, le jeune Dieudo Hamadi, 33 ans, a réussi au moins deux choses : il s’inscrit dans cette tendance de plus en plus marquée dans le cinéma africain de donner à voir la vie de gens ordinaires et de lieux peu mis en lumière ; sa démarche artistique lui fait prendre une voie ouvrant sur un langage qui lui est propre, loin de la tendance à l’uniformisation des productions.

La promesse était déjà dans ses deux précédents films, qui exploraient des univers connus mais peu abordés ou alors, s’ils le sont, c’est dans une superficialité qui ne laisse pas percevoir les enjeux sociaux et politiques.

En 2013, Hamadi avait réalisé Atalaku, dans lequel il suivait un « crieur » engagé par des politiciens pour mener leur campagne. Dans le contexte des premières élections démocratiques organisées en 2011, le film montre avec subtilité la cacophonie qui les a entourées, entre velléités de fraudes et achat de conscience des électeurs.

Ce souci de mettre le doigt sur les failles et absurdités du système est aussi au cœur du documentaire Examen d’Etat. Tourné, comme Maman Colonelle, à Kisangani, la ville natale de Dieudo Hamadi, Examen d’Etat raconte le parcours du combattant des 500 000 lycéens candidats à l’obtention de l’équivalent congolais du baccalauréat. En suivant un groupe d’élèves dans leurs derniers mois de préparation, il fait voir les nombreuses entraves, en faisant percevoir l’urgence des défis à relever pour une société gangrenée par la corruption et l’incurie des élites politiques.

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 18 février 2017

Alain Gomis : «Les rêves qui nous sont dictés nous détruisent»

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Le réalisateur sénégalais Alain Gomis, lauréat du Grand Prix (Ours d’argent) du jury de la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (9-19 février), pour son film Félicité, espère que cette récompense va aider d’autres personnes à « transmettre de l’énergie » et à « construire quelque chose sur le long terme ». Pour lui, il s’agit, avec cette œuvre, de « se réapproprier quelque chose en se disant que les rêves qui nous sont dictés nous détruisent ». Entretien.

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Quel est votre ressenti après avoir reçu le Grand Prix du jury de la Berlinale ?

C’est la famille, les amis, les messages des gens, qui font le plaisir du lendemain. Les petites attentions, les coups de téléphone qui touchent beaucoup. Parce que tout ça est très long. C’est beaucoup de temps de travail, de persévérance. Moi, ce à quoi je pense tout de suite, c’est comment on va réussir à transformer ça. Que ce qui se passe autour du film, chacun puisse en profiter et se féliciter d’une certaine façon. Pour pouvoir, chacun à sa façon, prendre ce petit moment et le transformer dans ce qu’il fait. J’espère que ça va aider d’autres à transmettre de l’énergie, mais on a besoin les uns des autres. Il faut absolument qu’on y arrive, parce qu’au final, les prix c’est bien, mais on ne les mange pas. Ce n’est pas ça qui nous nourrit. Ce qui est important, c’est qu’on arrive à construire quelque chose sur le long terme. Se dire que ce n’est pas un film ou une personne, de temps en temps, qui compte. Ce qui compte, c’est ce qu’on arrive, de génération en génération, à construire ensemble, à prendre conscience de nous-mêmes, à prendre conscience de nos erreurs, de nos limites et de ce qu’on est capable de faire, d’accepter d’avancer ensemble. Qu’on arrête les jalousies trop nombreuses, les séparations, etc. Nous sommes des hommes et des femmes, c’est donc des choses qui arrivent dans toute société, mais que ça ne nous empêche pas d’avancer. Le problème c’est ça. On se met des bâtons dans les roues. Au-delà du manque de solidarité, c’est une volonté de faire tomber l’autre. Moi je crois au collectif que nous sommes et je sens des choses arriver. C’est le petit espoir que j’ai. C’est cette façon dont je voudrais vivre ce prix. C’est plus en regardant vers l’avenir.

Ce soutien pour le film, cette idée du collectif, vous les aviez sentis avant même l’obtention de ce prix ?

Oui, parce que même sur les réseaux sociaux, le film était porté par beaucoup de gens. Jusqu’à présent, il y a beaucoup de gens qui ne l’ont pas vu. Le problème n’est pas tant le film lui-même – certains l’aimeront, d’autre ne l’aimeront pas. Il est juste de gagner sa place de façon honnête et d’élargir. En tout cas, nous, on a travaillé honnêtement. C’est un film qui a sa particularité. Ce n’est pas un film qui vient tel qu’on voudrait qu’il soit. On n’a pas épousé les formes de la ‘’réussite’’, on est venu avec notre personnalité, notre façon de parler, notre façon de mettre en image. Qui est la mienne du coup. Qui n’est pas celle de toute l’Afrique ou de la diaspora. Chacun a son identité. Mais en tout cas, pour moi, c’était important d’avancer en disant : « On est comme ça. Vous prenez ou vous ne prenez pas, mais on ne va se plier ». C’est là-dessus que moi je suis fier de tous ceux qui ont travaillé avec moi. Ce sont des gens qui sont restés droits, dignes et simples. C’est ce qui me touche.

Et il est important de faire entendre ce son de cloche, ce langage ?

C’est vrai qu’on est à Berlin. Il y a toujours une volonté de plier le cinéma africain à une seule chose. Aujourd’hui, on voit des auteurs de nationalités et de personnalités différentes. C’est ça qu’il faut imposer d’une certaine façon. C’est casser les présupposés, les choses génériques qui voudraient englober tout le monde, parce que ça se vend plus facilement. On vit dans un monde où les produits qui sont résumables, étiquettables, se vendent plus facilement. Donc on sert les gens et les cultures dans des caricatures. Chacun d’entre nous a un travail important à faire pour briser les caricatures. Pour moi, à travers ce film, la chose la plus importante c’était surtout de rendre hommage aux quartiers populaires qui subissent les lois de la caricature. Finalement, avec toutes les télévisions qui entrent dans tous les foyers, qu’est-ce qu’on vend aux gens ? On vend aux gens une vie qui n’est pas la leur, en leur disant : « C’est mieux ailleurs, c’est mieux là-bas. Là-bas, le soleil brille mieux, etc. ». Or, on crée une espèce de société où on prend untel qui a réussi et on le montre. Mais en fait, c’est 1% des gens. Cette société, si elle est construite pour 1% de la population, ça ne va pas. Les 99% regardent la télévision en espérant faire partie des 1%. Il y a un problème. Donc, c’est sortir des caricatures, du langage uniformisé, etc. C’est aussi pour se réapproprier la réalité d’une certaine façon. Ou le rêve, parce que le cinéma c’est aussi ça. Mais il faut se réapproprier quelque chose en se disant que les rêves qui nous sont dictés nous détruisent. Ils nous détruisent de l’intérieur. On ne se considère plus comme des personnes qui vivent des vies dignes. C’est comme si nos vies ne valaient plus rien. Ça c’est grave. Avoir des sociétés entières, des gens qui n’ont plus d’espoir autre que dans le départ, c’est grave. Ça veut dire que nous n’avons plus confiance en nous-mêmes, on ne construit plus sur place. Après, il ne faut pas nier la difficulté. Je pense que c’est ce que fait ce film. Il entre vraiment dans la difficulté quotidienne. Beaucoup de nos amis et de nos compatriotes sont des héros au quotidien. Il faut gagner la journée, pour beaucoup de gens. C’est ça la réalité. Si on nous demande de faire du divertissement, il n’y a pas de problème. J’aime le divertissement. Pour moi, le film est pour donner de l’espoir. Il est aussi pour dire qu’il faut continuer à travailler, parce que pour beaucoup de gens c’est trop difficile.

Comment sont nées l’histoire de ce film et l’idée de le tourner en République démocratique du Congo ?

Au départ, les personnes qui m’ont inspiré sont toutes au Sénégal et en Guinée-Bissau. L’idée de tourner le film au Congo est venue du fait que, quand j’ai entendu cette musique, je pouvais transposer ce que je voulais dire à travers la musique et le personnage d’une chanteuse. Et puis, ce qui m’a intéressé c’est que, quand on arrive dans un endroit qu’on ne connaît pas, on essaie de voir si ce qu’on raconte existe aussi chez l’autre. Et ça l’enrichit d’une certaine façon. L’autre enrichit ce que vous êtes en train de dire. Vous lui dites : « Voilà quelle est mon histoire ». Et lui, il vous dit comment il la comprend et comment il la chanterait. Il y a un mouvement où il vous la prend et se la réapproprie. Du coup, l’histoire devient plus grande que si vous la faisiez tout seul. C’est comme quelqu’un qui écrit une chanson et demande à une chanteuse de l’interpréter. Là-bas (au Congo), c’est beau et fort. Et, entre le Mandiak que je suis et ces gens qui chantent ces chansons, des Luba, il y a des similitudes fortes.

Donc un coté personnel ?

Oui, bien sûr. C’était aussi essayer d’investir notre quotidien et cette façon de vivre la vie, la mort. Les morts et les vivants, nous vivons ensemble. Dans notre quotidien, j’entends. Ça fait partie de nos traditions, de notre culture. J’ai retrouvé cela chez eux. Et le film investit aussi cela.

Dans vos précédents films, comme dans celui-ci, Félicité, il y a ce souci de faire des lieux de tournage le centre de monde. Est-ce que vous sentez que vous êtes dans cette démarche ? Quel est le retour que vous avez ?

Là, on est dans les premiers jours. Ce qui donne le meilleur retour, ce sont les projections avec le public. Là, c’est la presse. Je n’ai pas encore fait de débats. Je vais commencer à partir de la semaine prochaine. Je suis très curieux, parce que c’est ce retour qui me dira les vraies choses. On a besoin de la presse et des festivals, pour que les films accèdent aux gens. Mais ensuite, c’est avec le public qu’il faut avoir un dialogue. Ce que je peux dire, vis-à-vis de la presse, sur les premiers films, il y avait une volonté d’englober tout. Là, j’ai l’impression que les gens comprennent qu’on parle d’hommes et de femmes. J’entends de plus en plus de gens, quelle que soit leur nationalité, me dire que la femme qui chante Félicité (Véro Tshanda Beya), leur ressemble. C’est ça qui me plaît, qu’on se rende compte que les gens ne viennent pas pour découvrir ou faire du tourisme. Ils viennent apprendre des choses sur eux-mêmes. Comme moi j’ai appris, dans d’autres films, des choses sur moi-même. Dans les films, et même dans les chansons, c’est ça le plaisir. Vous rencontrez des personnages, des gens qui vous ressemblent. Dans les contes aussi. C’est fait pour ça. Tant mieux si à ce moment-là, on ne se demande pas d’où vient le personnage, quelle est sa couleur de peau, quelle est sa culture… C’est ça la force du conte. C’est qu’il peut raconter une part de vous.

Un mot sur la production du film, dans laquelle on trouve le Sénégal, le Gabon et la République démocratique du Congo. Une manière de dire que l’Afrique doit financer son cinéma, pour lui permettre de raconter sa part de rêve ?

Nous devons mais nous pouvons. C’est difficile parce que le cinéma coûte cher, mais c’est vrai que je suis très fier, dans ce film, d’avoir une partie de coproduction européenne et il y a une partie de coproduction africaine transversale. Il y a le Sénégal, majoritaire grâce au FOPICA (Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuelle) – ça change les choses. Le Gabon, où il n’y a pas un seul jour de tournage, est entré dans le film. On a une technicienne gabonaise, Nadine Otsobogo, formidable maquilleuse. Et la RD Congo qui, bien que ne versant pas d’argent, a donné la moitié de l’équipe du film. Le film est nourri de cette ville de Kinshasa. Pour moi, c’est une production africaine (Sénégal, Gabon, RD Congo). Je suis très fier de ça, juste pour dire : « Continuons comme ça ». Il faut travailler avec l’Afrique du Sud où il y a des structures de postproduction, le Kenya qui avance aussi dans le cinéma, l’Ethiopie. Pour récupérer un peu de souveraineté et d’indépendance. Forcément, quand vous venez demander de l’argent à des Américains ou à des Allemands, ils ont des intérêts pour une vision de l’Afrique particulière. On ne peut pas le leur reprocher, ils sont ce qu’ils sont. Donc pour avoir de la liberté, il faut contrebalancer cela avec d’autres sources de production. Là, il y a le Liban, j’en suis très content. Il faut voir si on peut travailler avec l’Asie. C’est difficile, on ne va pas se cacher les choses, parce que plus il y a de productions et de coproductions, plus ça fait des administrations lourdes. Mais on peut le faire et c’est même absolument indispensable, je crois.

Propos recueillis à l’hôtel Marriott de Berlin, le dimanche 19 février 2017

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Félicité » d’Alain Gomis : des combats pour la vie

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Le long métrage Félicité du réalisateur sénégalais Alain Gomis, projeté samedi en première mondiale à la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (compétition officielle), est un film d’un réalisme puissant qui, tout en dépeignant les dures réalités de la vie quotidienne dans une métropole africaine – ici Kinshasa –, porte un langage éclairant sur la sincérité des personnages principaux.  

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Le film, qui dure un peu plus de deux heures, fait résonner une vision du monde fondée sur le principe qu’il faut affronter les dures réalités de son environnement et montrer, en même temps, des moyens de remonter la pente. Il a été tourné dans des lieux réels (marché, hôpital, quartier…). En lingala – langue que ne parle pas le réalisateur – pour certainement le mettre en position d’écoute, pour révéler les autres protagonistes du film autrement.

Félicité (Véro Tshanda Beya), femme libre et fière, est chanteuse le soir dans un bar de Kinshasa. Sa vie bascule quand Samo (Gaétan Claudia), son fils de 14 ans, est victime d’un accident de moto. Ce fait est, pour elle, le point de départ d’une course contre la montre dans les rues de Kinshasa, pour le sauver. Ce ‘’voyage’’ dans ‘’Kin la belle’’ offre une lecture exceptionnelle d’une réalité vivante, faite de désillusions certes, mais d’énergie, de passion et de rêves. Les chemins de Félicité croisent ceux de Tabu (Papi Mpaka), autre symbole de cette résolution à croquer la vie, à en profiter pleinement.

Le film est résolument optimiste. Mais ce n’est pas cet optimisme béat, prétexte pour fuir une réalité blessante, quasi cruelle. Il se construit sur les réalités difficiles, une manière de poursuivre cette révolution permanente qu’Alain Gomis s’évertue à porter dans sa démarche artistique, depuis son premier long métrage, L’Afrance (2002). Il s’agit d’affronter ces dures réalités et se demander comment faire pour revenir.

Plus que pour ses trois premiers longs métrages, Alain Gomis a fait, avec Félicité, un film « plus collectif ». Lui avec un petit micro, et son chef opérateur (Céline Bozon) avec des écouteurs, ont tourné dans des lieux réels (lieu de spectacle, marché, hôpital…). « C’est à l’intérieur de ces endroits que se passent nos vies », a dit Gomis lors de la conférence de presse, samedi en fin de matinée. Très juste !

En suivant Félicité dans les rues et lieux de Kinshasa, il pose un regard lucide et critique sur toutes ces choses qui symbolisent une société inégalitaire, déréglée, où la corruption est monnaie courante, le système de santé défaillant, l’insécurité visible… S’y ajoutent l’arrogance d’une petite bourgeoisie arriviste et sans vision réelle, le machisme incarné par le père de Samo – qui a abandonné son enfant pour aller vivre avec une autre femme… Il y a des moments où le film fait penser au roman Ville cruelle, d’Eza Boto (Mongo Beti).

Mais ces sombres réalités, qui peuvent faire douter de l’humain et pousser à baisser les bras et à se résigner, sont l’une des deux ou même trois faces d’une option artistique dont la dimension sociale et politique n’échappera à aucun spectateur attentif. Oui, il faut affronter cela, se battre, pour montrer que rien n’est perdu.

Personnage mystérieux, Félicité est un esprit pour lequel la part d’orgueil est importante. Une femme forte, digne, libre, porteuse de rêves et de vie. Elle est quelque peu contrariée, parce que sachant dans un coin de sa tête qu’on n’a pas toujours raison tout seul. Elle tue une part de son orgueil dans le film. Elle est forte, mais, paradoxalement, elle est condamnée par cette force à faire des concessions. Des compromis qui ne lui font toutefois pas perdre son âme. On peut même dire qu’en agissant de la sorte, elle va chercher ce qui lui revient certainement de droit.

Sa puissance et sa force, Félicité – morte puis réincarnée dans un esprit – va les puiser en grande partie dans l’univers de la cosmogonie africaine. Elle s’échappe de temps à autre de la dure réalité de sa vie quotidienne, pour aller marcher dans la forêt. Elle plonge dans le fleuve, comme pour se laver des souillures que constituent les compromis avec ses principes, imposés par les circonstances. Les régions de Tambacounda et Kédougou sont les lieux de ces séquences porteuses d’une autre couleur.

Deux autres éléments pour symboliser et défendre la vision résolument positive. Là, encore, des aspects importants de la vie congolaise d’aujourd’hui : l’orchestre Kasai Allstars, qui accompagne Félicité, a une force d’interprétation qui permet de conforter le spectateur dans le constat que, devant les difficultés, il y a une possibilité de réconciliation, de s’ouvrir aux autres pour avancer ; L’orchestre symphonique Kimbanguiste, lui, apporte une touche qui permet de raconter le film autrement, parce qu’il est presque hors du temps. Il détache le film du personnage de Félicité, une démarche voulue par le réalisateur, comme il l’a dit.

La trajectoire de l’orchestre symphonique Kimbanguiste – né de la seule volonté d’un homme, Armand Diangienda, qui l’a monté en faisant faire les instruments sur place – épouse parfaitement le souci du cinéaste de montrer qu’il est possible, en dépit des discours alarmistes et des images catastrophistes sur l’Afrique noire, de porter créativité et espoir.

Que dire de la langue du film ? Le lingala, que parlent les personnages, permet au réalisateur, comme lui-même l’a dit, d’avoir ce recul permettant aux personnages de réinterpréter le film. Même s’il souligne que les similarités avec sa culture Mandiak crée une certaine familiarité avec le milieu. Comme pour le spectateur d’ailleurs, qui se sent proche des protagonistes et des réalités de ‘’Félicité’’, œuvre dure par moments, mais sensuelle, touchante et très humaine, en ce sens qu’elle donne corps et sens à cet adage selon lequel la vie est un combat. Elle incarne un autre langage cinématographique, qui fait des lieux de son déroulement le centre du monde.

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 12 février 2017

Orchestra Baobab : ‘’Tribute To Ndiouga Dieng’’, un nouveau disque, fin mars

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Tribute To Ndiouga Dieng est le titre du nouvel album de l’Orchestra Baobab, le premier depuis près de dix ans. Sa sortie est prévue le 31 mars 2017 chez World Circuit, maison de production anglaise qui a produit les trois précédents disques du groupe sénégalais.

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Pour lancer la promotion de son nouvel opus l’Orchestra Baobab a effectué du 31 janvier au 4 février 2017 une mini-tournée au Royaume Uni. Le disque est dédié à Ndiouga Dieng, membre du groupe décédé le 10 novembre 2016, à l’âge de 69 ans.

« Notre séjour devrait durer une semaine. Nous y allons pour trois dates. C’est pour lancer la promotion de notre album qui va sortir le 31 mars prochain », nous avait indiqué Balla Sidibé, membre du groupe, à la veille du départ du groupe, dimanche dernier. C’était deux jours après un spectacle donné au restaurant ‘’L’Endroit’’, à Dakar.

La tournée a débuté le 31 janvier par le Roundhouse, à Londres, et s’est poursuivie au Royal Concert Hall de Glasgow (2 février) pour se terminer au Howard Assembly Rooms de leeds (4 février), indique le site du producteur, sur lequel l’album Tribute to Ndiouga’’ est déjà en prévente.

Balla Sidibé nous a signalé que ce disque est composé de dix titres inédits. World Circuit a déjà sorti Foulo, un single extrait de l’opus. « Ce sont des titres dont je suis l’auteur. J’en ai chanté un avec Thione Seck et un autre avec Cheikh Lô », a précisé Sidibé, un des piliers de cette formation créée en 1970.

Enregistré au studio Moussa X, à Dakar, le nouvel album dédié à Ndiouga Dieng (1949-2016) est le quatrième produit par World Circuit, après Pirate’s Choice (décembre 1996), Specialist In All Styles (septembre 2002) et Made In Dakar (octobre 2007). L’Orchestra Baobab avait effectué son retour sur scène en 2001, consécutif à une ‘’pause’’ d’une quinzaine d’années.

De l’album ‘’Tribute To Ndiouga Dieng’’, World Circuit dit qu’il est dans le même style que les précédents fondés sur une symbiose de la musique afro-cubaine et des rythmes et mélodies du continent africain en général (chants wolofs, sérères et mandingues, rythmes et harmonies de la Casamance…) et d’influencesjazz.

L’artiste-chanteur sénégalais Ndiouga Dieng, auquel le disque est dédié, est l’un des piliers de l’Orchestra Baobab, décédé dans la nuit du mercredi 9 au jeudi 10 novembre 2016, à Dakar, à l’âge de 69 ans. Dieng, héritier d’une longue lignée de griots, était une voix dont la force et la présence n’avaient d’égale que la puissance et la profondeur de la poésie des mots et messages qu’il a portés pendant plus de 45 ans.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 février 2017

 

FESPACO 2017 : la liste complète des 105 films de la compétition officielle

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Quelque 105 films ont été  retenus pour les différentes sections de la compétition officielle (long métrage, court métrage, documentaire, films d’écoles de formation, série télévisuelle) de la 25è édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) prévue du 25 février au 4 mars 2017. Les dernières conférences de presse de présentation ont eu lieu à Bruxelles (17 janvier) et Paris (19 janvier), après le lancement officiel organisé à Abidjan (5 janvier).   

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.Voici la liste des films de la compétition officielle

== LONGS METRAGES (20)

– A mile in my shoes de Saïd Khallaf (Maroc)

– Aisha » de Chande Omar (Tanzanie)

– A la recherche du pouvoir perdu » de Mohammed Ahed Bensouda (Maroc)

– Félicité d’Alain Formose Gomis (Sénégal)

– Fre de Kinfe Banbu (Ethiopie)

– Frontières de Appolline Woye Traoré (Burkina Faso)

– Innocent malgré tout de Kouamé Jean De Dieu Konan/ Kouamé Mathurin Samuel Codjovi (Côte d’Ivoire)

– L’interprète d’Olivier Meliche Koné (Côte d’Ivoire)

– L’orage africain – Un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

– La forêt du Niolo d’Adama Roamba (Burkina Faso)

– Le gang des Antillais de Jean Claude Barny (Guadeloupe)

– Le puits de Lotfi Bouchouchi (Algérie)

– Les Tourments de Sidali Fettar (Algérie)

– Life point de Brice Achille (Cameroun)

– Lilia, une fille tunisienne de Mohamed Zran (Tunisie)

– Praising the Lord plus one de Kwaw Paintsil Ansah (Ghana)

– The lucky specials de Rea Rangaka (Afrique du Sud)

– Thom de Tahirou Tasséré Ouédraogo (Burkina Faso)

– Wulu de Daouda Coulibaly (Mali)

– Zin’naariya ! de Rahmatou Keïta (Niger)

== COURTS METRAGES (26)

A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

Antananarivo Tiako Ianao de  Haminiaina Ratovoarivony (Madagascar)

Ashia de  Françoise Ellong(Cameroun)

Chebet d’Antony Koros (Kenya)

Coma de Ghada Ali (Egypte)

Daymane tours  de Pepiang Toufdy (Tchad)

Folo, il était une fois de  Loci Hermann Kwéné (Burkina Faso)

Gerreta  de Mategaftot  Sileshi Siyoum (Ethiopie)

Hymenee de Violaine Maryam Blanche Bellet (Maroc)

La face cachée du père noël  de Laurent Pantaléon La Réunion

La promesse  de Fatou Touré (Sénégal)

La rue n’est pas ma mère de  Jérôme Nabonswendé Yaméogo (Burkina Faso)

Le chemin de  Mike Cofiz  (Côte d’Ivoire)

Le pantalon rouge  d’Hervé Djossou (Bénin)

Le voyage de Keltoum  d’Anis Djaad  (Algérie)

Les gros cailloux  de Jean Richard Niyongabo (Burundi)

Les mains d’or de samba  de Hawa Aliou N’diaye  (Mali)

Lodgers de Keni Ogunlola  (Nigeria)

M-001  de Franck Adrien Relongouet Onouviet (Gabon)

Mbamba  de Nsunzu Michee (RD Congo)

Normalium  de Siam Marley (Côte d’Ivoire)

Khallina Hakka Khir  de Mehdi M. Barsaoui (Tunisie)

Pacte  de Joel M’maka (Togo)

Silence de  Amog Lemra (Congo Brazzaville)

The Bicycle Man  de Twiggy Matiwana (Afrique du sud)

Yaa d’Esi Yamoah (Ghana)

== FILMS DOCUMENTAIRES (21)

A Footnote In Ballet History ? d’Abdel Khalek Hisham (Egypte)

Abnégation de Koffi Segla Olougbegnon (Togo)

Bois d’ébène de Moussa Touré (Sénégal)

Bons baisers de Moruroa de Larbi Benchiha (Algérie)

Ceux qui osent de Dieudonné Alaka (Cameroun)

Citoyens bois d’ébène de Franck Salin (Guadeloupe)

Cola une noix= mille vertus de Seydou Coulibaly (Côte d’Ivoire)

Coming Of Age de Teboho Edkins (Afrique du Sud)

Congo ! le silence des crimes oublies de Gilbert Balufu (R.D. Congo)

Djambar, Sembene l’insoumis d’Eric Mbappe Bodoule Sosso (Cameroun)

Héritiers du Vietnam d’Arlette Pacquit (Martinique)

Kemtiyu, Séex Anta (Kemtiyu, Cheikh Anta) d’Ousmane William Mbaye (Sénégal)

L’appel des tambours  de Fidèle Kofi (Côte-d’Ivoire)

L’arbre sans fruit d’Aicha Macky (Niger)

Le réveil de l’éléphant de Souleymane Drabo (Burkina Faso)

Les héritiers de la colline d’Ousmane Samassekou (Mali)

Les hirondelles de l’amour de Jawad Rhalib (Maroc)

Okuta, la pierre d’Ayéman Aymar Esse (Benin)

Sosso bala de Nissi Joanny Traoré (Burkina Faso)

Uprize ! de Sifiso Khanyile (Afrique du Sud)

Yolande ou les blessures du silence de Léandre-Alain Baker (Congo Brazzaville)

== FILMS DES ECOLES AFRICAINES DE CINEMA (17)

A travers les barrières de Matamoura dit Ndiaga Fall – Sup’Imax (Sénégal)

Au nom du père de Hegra Djessaga – Ecole Supérieure des Etudes Cinématographiques et de L’audiovisuel (Togo)

Derrière l’imaginaire de Hiba Chaari Ecole Supérieure des Arts Visuels de Marrakech (Maroc)

Down Side Up de Peter Owusu – University of Legon (Ghana)

Héritage de Fatoumata Tioye Coulibaly – conservatoire des arts et métiers multimédia/Balla Fasséké Kouyaté (Mali)

La maladie de la honte de Giovania Atodjinouzinsou – Institut Supérieur Des Métiers de l’audiovisuel (Benin)

La mangrove, une richesse pour le lac aheme de Blandine Kpadé – Institut Supérieur des Métiers de l’audiovisuel (Bénin)

Le cacao au féminin Mohamed Touré Université Félix Houphouët BOIGNY Côte d’Ivoire

Le déclin de Lahou Kpanda de Jean Marie Venance Soro Institut arc-en-ciel Côte – d’Ivoire

Le patriote de Jean Marc Anda – Institut Supérieur de Formation Aux Métiers du Cinéma Et de l’audiovisuel de l’Afrique Centrale (Cameroun)

Le peintre de Georges Roi Tekou Fonganlt – Institut Supérieur de l’Image et du Son/ Studio Ecole (Burkina Faso)

Le refus de raba de Mariam Fofana – Brico Films (Mali)

Nectar d’un pays de Fidel Hounhouede – Ecole Nationale des Sciences et Technique de l’information et de la Communication (Benin)

Nubuke d’Aryee Bismark – National Film and Television Institute (Ghana)

Pater Noster de Lambert Oubda – Institut Imagine (Burkina Faso)

Sira de Serge Augustin Koua – Institut Polytechnique des Sciences et techniques de la Communication (Côte d’Ivoire)

Terminus de Mamadou Hady Diawara – Ecole Supérieure des Arts Visuels de Marrakech – (Maroc)

== SERIE TELEVISUELLE (21)

Aissa – Jean Roke Patoudem (Cameroun)

Aphasie –  Hyacinthe Hounsou (Côte d’Ivoire)

Bamako la ville aux trois caîmans – Aîda Mady Diallo ( Mali)

Bibata – Mamadou Maboudou Gnanou (Burkina Faso)

Cauris du sud – Kiel Adandogou (Togo)

Delou – Mahaman Souleymane (Niger)

Deux couples, un foyer – Gbehi Jean Noel BAH (Côte d’Ivoire)

Du’ anaado saaraa – Boubacar Sidibé (Mali)

Identitaire – Sidgomdé Roamba (Burkina Faso)

Intentions secrètes – Bernard Yaméogo (Burkina Faso)

Jikulumessu – Sergio Graciano (Angola)

La guerre des biens – Jean de Dieu Tchegnebe (Cameroun)

Lagnon – Emmanuel Goueu (Côte d’Ivoire)

Le sang de l’albinos – Narcisse Sawadogo (Burkina Faso)

Les chenapans – Christiane Chabi Kao (Bénin)

Les familles et les amis –  Adebowale Ajibulu (Afrique du Sud)

Péripétie – Rémi Atangana (Cameroun)

Samba Akwuondoghoh – Enah Johnscott (Cameroun)

Sœurs ennemies –  Erico Séry/ Yurandy Pereira-Sodre (Côte d’Ivoire)

Ton pied mon pied –  Folligan Steven Amouzou (Togo)

Tundu Wundu – Abdoulahad Wone (Sénégal)

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Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 janvier 2017

Cheick Fantamady Camara, cinéaste des profondeurs  

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Le cinéaste guinéen Cheick Fantamady Camara, décédé le vendredi 6 janvier 2017 à l’âge de 56 ans, à Paris (France), laisse l’image d’un artiste qui a tenté, avec passion et générosité, de faire voir et sentir la force spirituelle puisée dans une histoire assumée et revendiquée.

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Cheick Fantamady Camara avec le trophée du Prix  »Coup de coeur du jury » décerné à son film ‘Morbayassa’, au Festival de Khourubga (2015)

« Je sais que je viens de quelque part. J’ai une spiritualité, j’ai un dieu (…) Tous les êtres ont été créés avec une spiritualité ». Ces mots extraits d’un entretien que nous avons eu, lui et moi, le 14 septembre 2015, lors de la 18è édition du Festival du cinéma africain de Khouribga, au Maroc, en disent long sur la vision que Cheick Fantamady Camara avait de son travail d’artiste, de scénariste et de réalisateur. Ils expriment surtout cette haute idée de ce que sa démarche artistique devait être le lieu d’expression d’un point de vue de l’Afrique sur soi.

Cette vocation – éminemment politique – Camara la tenait essentiellement de deux lieux, deux univers imbriqués l’un dans l’autre : l’empire du Mali, puissant foyer culturel ayant produit des humanités essentielles et dont il réclamait l’héritage, et l’essence d’émancipation et de souveraineté que portait l’idéal révolutionnaire du Burkina Faso de Thomas Sankara, pays vers lequel il s’est dirigé lorsque son envie de cinéma s’est révélée.

En 2006, quand il réalise son premier long métrage, Il va pleuvoir sur Conakry, cinéphiles et critiques voient à l’écran ce que ces idées pouvaient donner comme point de vue. Ce film a reçu une vingtaine de récompenses à travers le monde : prix du public au Festival de Tübingen (2007), au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (2007), au Festival Cinémas d’Afrique d’Angers (2009) ; Prix spécial du jury Festival de Ouidah (2008), prix du meilleur long-métrage (FEMI 08) Guadeloupe, Grand Prix CinémAfrica 08 (Stockholm, Suède), Grand Prix Ousmane Sembène au Festival du cinéma africain de Khouribga, au Maroc (2008)…

Ce film met en lumière les luttes et contradictions d’un jeune couple pris entre les ressorts d’une ‘’tradition’’ brandie comme levier de résistance et les assauts de ce qui est appelé ‘’modernité ». Bibi (Alexandre Ogou), caricaturiste pour un quotidien à Conakry, cache son métier et son amour pour Kesso, une jeune informaticienne, parce que son père, rigoriste à souhait, le destine à un autre avenir : prendre sa suite en devenant imam.

Avec Il va pleuvoir sur Conakry, Cheick Fantamady Camara se livre à une critique féroce de la collusion entre les pouvoirs politique et religieux, et de ce que le poids des ‘’traditions’’ dans une société africaine peut avoir comme effet de pousser les jeunes à se rebeller pour défaire ce qu’ils considèrent comme des chaînes.

Ce succès ouvre au cinéaste guinéen – passionné pour son travail – les portes de la reconnaissance. Il est vrai en plus qu’il apporte, comme le Nigérian Newton Aduaka, le Sénégalais Alain Gomis ou, avant lui, le Congolais Balufu Bakupa-Kanyinda, une fraîcheur dans ce milieu où des scénarios charriant des clichés avaient fini de faire douter de créativité et de l’audace des cinéastes du continent.

Dans sa réaction à l’annonce du décès de Cheick Fantamady Camara, la comédienne camerounaise Claire Simba, qu’il a fait jouer dans son second long métrage, Morbayassa – Le serment de Koumba, a bien résumé cette vision militante, en le citant : « Il faut insuffler du courage et de l’espoir. Il faut que notre cinéma montre à quel point nous sommes forts, inventifs, beaux. Il ne faut pas nous tirer vers le bas ».

C’est aussi ce qu’il exprime dans sa lecture de l’instrumentalisation de la religion à des fins de domination : « Maintenant que certains peuples, par leur force et leur influence, imposent leur spiritualité à d’autres peuples, à cause d’une injustice de l’histoire, ça c’est une autre histoire. C’est pourquoi je me réclame toujours de la spiritualité mandingue. Mon premier dieu, c’est ma mère. C’est très sacré. S’il y a autre chose, je ne le sais pas » (entretien au Festival du cinéma africain de Khouribga, septembre 2015).

L’engagement de Cheick Fantamady Camara consistant à transmettre des messages passe par le divertissement, l’humour et un fort accent social et humain dans ses œuvres, est marqué. C’est bien ce qu’on a vu dans Morbayassa – Le serment de Koumba, son second long métrage, dont la réalisation ne s’est pas faite sans difficultés. Pour ce qui restera son dernier film, il avait sollicité, pour la postproduction, la contribution des internautes. D’où le temps assez long mis entre les premiers moments de tournage, en 2010 au Sénégal, et la sortie du film, en 2014.

Adaptation d’une légende mandingue, Morbayassa raconte l’histoire d’une femme, Koumba (Fatoumata Diawara) qui, rattrapée par son passé, se voit obligée de l’affronter, de se libérer du poids qu’il constitue, pour avancer. Koumba part à la recherche de sa fille adoptée à quatre mois par un couple de Français. Ses retrouvailles avec sa fille devenue une belle adolescente de dix-sept ans, sont douloureuses mais le sentiment de libération qui habite Koumba la pousse à célébrer la vie. Comme le veut une certaine tradition.

Avec le Sénégalais Sembène Ousmane (1923-2007), qu’il citait souvent comme référence, dans ce souci qu’il avait de porter les pulsions profondes de son peuple, il avait en partage cette formation sur le terrain, confronté à la dure réalité de la vie d’artiste. Sur ses plateaux de tournage – qui ne sont en réalité que le prolongement de sa vie en dehors – il dégage et transmet le bonheur à exercer le passionnant métier de réalisateur, heureux d’en affronter les souffrances et obstacles.

Etre cinéaste, Cheick Fantamady Camara n’avait que ça dans la tête. Né en 1960 à Conakry, en Guinée, il part de son pays en 1980 pour le Burkina Faso (alors appelé Haute-Volta). Il avait l’intention de faire ses études à l’Institut africain d’éducation cinématographique de Ouagadougou (INAFEC), l’unique école de cinéma à l’époque en Afrique noire, ouverte en 1976 et fermée en 1987. Faute de moyens, il n’a pu fréquenter cet établissement. Il se contente alors d’apprendre le métier sur le tas, sur les plateaux de tournage pendant une vingtaine d’années.

Il suit une formation à l’écriture de scénario à l’Institut national des arts à Paris (INA) et à la réalisation en 35 mm à l’Ecole Nationale Louis Lumière (1998). En 2000, il réalise son premier court métrage Konorofili (Prix spécial du Jury et prix Centrimage au Fespaco 2001), suivi de Little John (2002), et de Bé Kunko, en 2004 (Poulain d’argent au Fespaco 2005, Premier ex-aequo du festival Plein Sud Cozes (France), Grand Prix du court-métrage au Festival international du film de Zanzibar – Dhow d’or, Prix spécial du jury aux Journées cinématographiques de Carthage (2006).

Cheick Fantamady Camara a travaillé comme assistant réalisateur pour Macadam Tribu du Congolais Zeka Laplaine (1996), Dakan du Guinéen Mohamed Camara (1997), La Genèse du Malien Cheick Oumar Sissoko (1999). En 2007, il témoigne dans Mambety For Ever, documentaire sur le réalisateur sénégalais Djibril Diop Mambety (1945-1998).

Entre autres projets sur lesquels il travaillait, il y avait celui qui portait sur une relecture, par le biais d’un documentaire, de la politique culturelle du régime de Sékou Touré, premier président de la Guinée indépendante, entre 1958 et 1984. Un exercice d’inventaire à travers lequel il restait fidèle à la vision initiale qui l’a toujours guidé dans son option : poser son propre regard sur son histoire, sur ses histoires. En profondeur et sans complaisance.

Filmographie

2000 : Konorofili, court métrage, 16′

2002 : Little John, court métrage 26′

2004 : Bè Kunko, court métrage, 26′5

2007 : Il va pleuvoir sur Conakry, long métrage fiction, 115′6.

2014 : Morbayassa long métrage fiction, 124′.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 8 janvier 2017

FESPACO 2017 : 20 longs métrages en compétition pour l’Etalon d’or de Yennenga

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Le comité d’organisation de la 25ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), prévue du 25 février au 4 mars prochain, a organisé jeudi au Palais de la culture de Treicheville, à Abidjan (Côte d’Ivoire), une cérémonie de lancement officiel au cours de laquelle il a dévoilé une liste de 20 longs métrages de fiction pour la compétition officielle pour l’Etalon d’or de Yennenga, la plus haute récompense de la manifestation.

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La note de présentation de cette liste rappelle que la Côte d’Ivoire est le pays invité d’honneur de cette édition du FESPACO, la plus grande manifestation cinématographique organisée sur le continent. Avec trois films, le Burkina Faso est le pays ayant le plus d’œuvres dans cette section, suivi de l’Algérie, de la Côte d’Ivoire et du Maroc, pays représentés par deux films chacun. 14 pays sont représentés dans cette section.

Voici la liste des films retenus pour la section ‘’longs métrages de fiction’’ :

– A mile in my shoes de Saïd Khallaf (Maroc)

– Aisha » de Chande Omar (Tanzanie)

– A la recherche du pouvoir perdu » de Mohammed Ahed Bensouda (Maroc)

– Félicité d’Alain Formose Gomis (Sénégal)

– Fre de Kinfe Banbu (Ethiopie)

– Frontières de Appolline Woye Traoré (Burkina Faso)

– Innocent malgré tout de Kouamé Jean De Dieu Konan/ Kouamé Mathurin Samuel Codjovi (Côte d’Ivoire)

– L’interprète d’Olivier Meliche Koné (Côte d’Ivoire)

– L’orage africain – Un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

– La forêt du Niolo d’Adama Roamba (Burkina Faso)

– Le gang des Antillais de Jean Claude Barny (Guadeloupe)

– Le puits de Lotfi Bouchouchi (Algérie)

– Les Tourments de Sidali Fettar (Algérie)

– Life point de Brice Achille (Cameroun)

– Lilia, une fille tunisienne de Mohamed Zran (Tunisie)

– Praising the Lord plus one de Kwaw Paintsil Ansah (Ghana)

– The lucky specials de Rea Rangaka (Afrique du Sud)

– Thom de Tahirou Tasséré Ouédraogo (Burkina Faso)

– Wulu de Daouda Coulibaly (Mali)

– Zin’naariya ! de Rahmatou Keïta (Niger)

La liste des films en compétition dans les autres sections (documentaire, court métrage, films des écoles africaines de cinéma) n’a pas été dévoilée lors de la rencontre avec les journalistes, à Abidjan.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 janvier 2017

 

 

Mon année 2016 en douze clichés

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De nombreux événements culturels ont ponctué l’année 2016 qui vient de s’achever, portant des signes d’une vitalité de la création artistique. Douze photos illustrant le dynamisme entretenu principalement par des initiatives privées, l’Etat n’ayant, dans la plupart de nos pays, pas une vision claire en matière de politique culturelle. Choix forcément subjectif.

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1 – Exposition « Force & Fierté : 30 ans de photographie de la femme africaine », au Musée Théodore Monod de Dakar. L’artiste-photographe camerounaise Angèle Etoundi Essamba, en compagnie du ministre de la Culture Mbagnick Ndiaye, lors du vernissage, le 18 février 2016. Pendant une quarantaine de jours (18 février-30 mars), les Dakarois ont pu apprécier le travail de l’artiste.

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2 – Le 19 février 2016, le rappeur Matador a donné un concert à l’occasion de la sortie de son nouvel album « Réewg@al Nation ». Le spectacle s’est déroulé dans le cadre de la première édition de ‘’Music & More’’, un nouveau concept du Goethe-Institut mêlant musique et toute autre forme d’art. A cette occasion, le show a été associé d’une exposition intitulée May Kan – Qui suis-je ? – titre d’un morceau de l’album du rappeur – des photographes Ina Thiam et Sandy Haessner, qui ont présenté des clichés retraçant de grands moments de la carrière de Matador.

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3 – Marché des arts du spectacle africain (MASA) – neuvième édition. L’humoriste et comédien  Mareshal Zongo, directeur artistique de la ‘’Soirée de l’humour’’, qui a réuni le 11 mars 2016, dans une salle Lougah François archicomble, une belle brochette d’humoristes, pour un spectacle intitulé « Je marie ma fille ». Zongo, surnommé ‘’comédien panafricain’’, est ici avec Roukiata Ouédraogo. Eux et leurs collègues ont réussi à faire voyager le public à travers le continent et son actualité sociale et politique. Ebola, menace terroriste, élections, etc.

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4 – Du 20 au 24 avril 2016, l’association Nitthéâtre, en collaboration avec la fondation UCAD (Université Cheikh Anta Diop), a organisé la première édition du ‘’Marathon de lecture’’ au Sénégal. L’initiative qui vise à promouvoir la lecture à travers une série de lectures spectacles, a été pilotée par le comédien et metteur en scène Madiaw Njaay. Photo prise le 21 avril 2016 au Centre culturel Blaise Senghor, l’une des étapes du marathon.

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5 – Le 22 avril 2016. Une manifestante brandit une pancarte pour demander plus de liberté d’expression en Gambie, au cours du rassemblement organisé à la Place de la Nation, à Dakar, par des associations de la société civile sénégalaise dont la Rencontre africaine pour la défense des droits de l’Homme (RADDHO), le mouvement Y’en a marre, Amnesty international, pour inviter au président Yahya Jammeh de Gambie à arrêter les arrestations et la répression à l’encontre des opposants politiques et des journalistes.

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6 – Pour marquer ses quarante ans de carrière dans la musique, l’artiste Cheikh Lô a animé, le 6 mai 2016 à la gare de Dakar, un concert exceptionnel dans le cadre de la 12ème édition de la Biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art). De nombreux artistes sénégalais de différentes générations sont venus jouer avec lui. A droite sur cette photo, Cheikh Lô est avec Omar Pène (centre) et Ismaël Lô.

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7 – Le 7 mai 2016, au Théâtre national Daniel Sorano, première mondiale de Kemtiyu – Séex Anta, réalisé par le cinéaste Ousmane William Mbaye, le premier qui dresse un portrait de Cheikh Anta Diop. De gauche à droite : Dialo Diop, secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND, dernier parti politique fondé par Cheikh Anta Diop), Massamba Sassoum Diop (fils de C.A. Diop) et son épouse, Ousmane William Mbaye, réalisateur du film, Laurence Attali, co-productrice du film, Cheikh M’Backé Diop, fils aîné de C.A. Diop, et Moustapha Diop, cousin du savant.

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8 – Aisha Dème & Fatou Kandé Senghor, deux des initiateurs de l’exposition ‘’Plurivers’’, rencontre entre plusieurs univers, croisement de styles, de démarches, de pratiques, de générations et métiers. Elles applaudissent ici le musicien Cheikh Lô, qui est venu jouer avec son groupe dans ce cadre, le 20 mai 2016. Expositions, conférences, débats, prestations artistiques… ont ponctué ce programme inscrit dans le ‘’Off’’ de la 12ème édition de la Biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art).

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9 – Les membres du jury de la 19ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (Maroc), prenant une pause entre deux projections. De gauche à droite : Aïcha Akalay (journaliste), Mama Keita (réalisateur), Maimouna Ndiaye (comédienne, actrice), Houda El Amri (critique de cinéma), Edgar Morin (philosophe, sociologue – président du jury), Rosanna Seregni (productrice),  Yassine Fennane (réalisateur).

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10 – Les quatre maîtres d’œuvre de la première édition du programme Ouaga Film Lab, laboratoire de développement et de coproduction OUAGA FILM LAB (19 au 24 septembre 2016) visant à « renforcer la compétitivité des réalisateurs et producteurs des pays de l´Afrique de l´Ouest » au plan international. De gauche à droite : Muriel Perez (coordinatrice), Alex Moussa Sawadogo (directeur artistique), Ousmane Boundaoné (administrateur), Salam Zampaligre (coordinateur de Talents Lab).

 

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11 – Une vue d’un panel de la première édition des ‘’Ateliers de la pensée’’ organisés du 28 au 31 octobre 2016 à Dakar et Saint-Louis, à l’initiative du philosophe et historien camerounais Achille Mbembe et de l’économiste sénégalais Felwine Sarr. Pour Mbembe, « il s’agit d’un atelier, c’est-à-dire d’un espace où s’opère la fabrication de quelque chose, d’un espace où on essaye de faire comme du tissage, construire, déconstruire et reconstruire d’une part l’idée de l’Afrique, de l’autre l’idée du monde ». 

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12 – L’artiste-peintre Ibou Diouf, auteur de l’affiche du premier Festival mondial des arts nègres, devant une de ses œuvres, avec le ministre de la Culture Mbagnick Ndiaye. C’était le 14 décembre lors du vernissage de son exposition de peintures intitulée Du sommeil au rêve, qui s’est déroulée jusqu’au 24 décembre 2016, à la Galerie nationale d’art, à Dakar. Diouf avait présenté ce travail comme « un hommage à tous les pionniers qui ont contribué à asseoir la réputation du Sénégal comme pays de culture ». 

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 janvier 2017

Apéro festif avec l’Orchestra Baobab

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La prestation de l’Orchestra Baobab, le jeudi 29 décembre 2016, à l’Institut français de Dakar, dans le cadre du programme ‘’Apéro’’, a été à la fois émouvante et festive, à la hauteur des attentes d’un public qui s’est régalé pendant environ trois heures.

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Lorsque, à 19h 50, le saxophoniste Thierno Koité demande au public d’observer une minute de silence à la mémoire de Ndiouga Dieng, pilier de l’Orchestra Baobab décédé dans la nuit du 9 au 10 novembre 2016, l’émotion était à son comble dans les allées du restaurant Le Bideew, où les musiciens avaient donné rendez-vous aux mélomanes pour un apéro bien arrosé.

Emotion introductive prolongée par les premières notes de la soirée : Dee moo woor, composition du défunt sur la…mort, reprise, sur sa tonalité langoureuse et mélancolique, par son fils, Alpha Dieng, déjà membre du groupe. Titre de circonstance pour rendre hommage à ce pilier de l’orchestre, qui a marqué d’une empreinte indélébile l’histoire de la musique au Sénégal par la puissance de sa voix, la poésie de ses textes et la profondeur de ses messages, et dire que son œuvre lui survivra.

Il y a, dans les envolées du fils Alpha l’assurance que ces qualités artistiques sont, non pas égalées ou remplacées, mais prolongées. Il y avait des absents de taille (Ndiouga Dieng, Abdoulaye Mboup – décédés -, Rudy Gomis et Barthélémy Atisso), dont des compositions ont été jouées, mais le son du Baobab, lui, est là, inimitable ! Des rythmes et sonorités sur lesquels les spectateurs se sont dégourdis les jambes.

Dans la disposition des instrumentistes et l’occupation de la scène, Balla Sidibé (chant et timbales), est celui qui, placé au centre comme toujours, donne le ton. Issa Cissokho (saxophone ténor), Thierno Koité (saxophone alto), Yakhya Fall, Ass Diouf (guitares), Mountaga Koité (percussions), Charlie Ndiaye (bass)…sont là pour offrir un spectacle bien huilé. Si bien qu’ils enchaînent les titres repris en chœur par une grande partie du public : Sutukun, Utru Horas, Jaraaf, Ndiagagnao…

Après ce cinquième morceau (Ndiagagnao), la présence du pianiste et jazzman africain-américain Randy Weston est signalée dans la salle. A peine les spectateurs ont-ils fini d’applaudir que la soirée s’enchaîne avec Ndeleng-Ndeleng, Jiin ma Jiin ma, Papa Ndiaye. Puis vient ce qui peut être qualifié de moment ‘’politique’’ avec les titres joués en hommage à Che Guevarra, Lamine Guèye (premier président de l’Assemblée nationale du Sénégal), et dont la tonalité apaisée n’a pas pour autant calmé les ardeurs des mélomanes…

Tukki-Tukki, Bul ma miin (avec un Issa Cissokho de feu au saxophone), On verra ça, entre autres, ont conclu l’apéro consommé sans modération par un public qui scandait, après que les musiciens avaient commencé à ranger leurs instruments : « Un dernier ! Un dernier ! ».

Balla Sidibé et ses compagnons sont alors remontés sur scène pour reprendre un bout de Bul ma miin. Comme pour boucler la boucle, encore un titre de Ndiouga Dieng, dont l’ombre et l’esprit ont plané sur ce spectacle inscrit au programme des rendez-vous de ces derniers de l’année 2016. Le prochain est fixé au Just 4 U, le 31 décembre. Ceux qui vont faire le déplacement verront que, au même titre que l’arbre emblématique qui donne son nom à la formation musicale – hérité du nom de la boîte de nuit où elle a fait ses débuts – bourgeonne toujours de fraîcheur et de mélodies entraînantes.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 décembre 2016

Cheikh Anta Diop : 2016, le début d’un nouveau commencement

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Ce jeudi 29 décembre 2016, Cheikh Anta Diop aurait eu 93 ans. Pour ce savant qui avait inscrit sa démarche et son action dans l’Histoire, loin des contingences des logiques carriéristes et des petites querelles politiciennes, cette année 2016 a peut-être sifflé le début d’une revanche.

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La revanche dont il s’agit ici ne doit pas être comprise comme la reprise d’un avantage perdu à un moment, mais comme la réhabilitation d’un homme et d’un intellectuel dont le travail de restauration d’une conscience historique africaine commence à être compris et pris en charge dans des milieux et à des niveaux jusque-là réticents voire franchement hostiles. C’est timide, mais c’est un signe qui ne trompe pas, parce que l’idée que la pensée de Cheikh Anta Diop peut aider à fonder de nouvelles espérances est désormais inscrite dans un sillon.

2016 donc ! En cette année du trentième anniversaire de la disparition de l’homme politique, de nombreuses activités scientifiques, artistiques et culturelles ont été organisées, avec un soutien sans précédent de l’Etat du Sénégal, au plus haut niveau ; un Etat qui a décidé, répondant ainsi à une demande formulée par le groupe JàngCAD, d’engager la réflexion et le processus d’intégration de la pensée de Cheikh Anta Diop dans les programmes d’enseignement, du préscolaire au supérieur.

2016 c’est aussi l’année d’achèvement et de diffusion du film Kemtiyu – Séex Anta, réalisé par le cinéaste Ousmane William Mbaye, le premier qui dresse un portrait de Cheikh Anta Diop, sur la base d’archives sonores et visuelles ainsi que de témoignages de personnes l’ayant connu ou ayant travaillé avec lui. La première mondiale de l’œuvre, le 7 mai 2016 à Dakar, avait connu un succès retentissant. Depuis, le documentaire fait son chemin, dans des festivals ou à l’occasion de projections spéciales. Dans un contexte où l’image joue un rôle non négligeable, ce film devient un formidable outil de promotion de l’œuvre de Diop, en même temps une incitation à en savoir davantage, à aller le lire, donc. Incitation à aller à la recherche d’un maître.

Au mois de mars de cette année 2016, les éditions Zulma (France) et Mémoire d’encrier (Québec) lançaient les trois premiers titres d’une collection dénommée Céytu, contribution au trentième anniversaire de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais. « Le nom choisi pour cette collection parlera d’entrée de jeu à nos lecteurs, Céytu étant le village du Baol où est né et où est inhumé Cheikh Anta Diop, savant, historien et homme politique sénégalais qui reste à ce jour l’une des figures africaines les plus influentes et respectées de tous les temps », expliquait le directeur de la collection, Boubacar Boris Diop, dans le communiqué annonçant cette initiative.

Pour Cheikh Anta Diop, qui était parti avec le sentiment perplexe et la petite frustration de n’avoir pas été compris de son vivant – même si, en vérité, il avait pris comme allié le temps – tous ces pas sonnent comme une réhabilitation dans ce pays même où les obstacles les plus (féroces) ont été posés sur son chemin, pour l’empêcher de diffuser son savoir auprès des jeunes, à l’université, et ses idées d’émancipation et de souveraineté sur le terrain politique. « L’Histoire ne se hâte jamais », répète souvent l’écrivain Boubacar Boris Diop. Avec la reconnaissance de plus en plus notée, cette formule trouve tout son sens.

Pour le reste, le chemin est encore long, qui verrait l’Afrique lever la tête, libre et débout, pour les leçons du passé, prendre la pleine mesure de ses forces, de ce que l’Humanité lui doit et de ce qu’elle peut et doit apporter à ce banquet auquel, jusqu’ici, elle n’a adhéré que parce que contrainte et forcée. Le continent a le choix, il doit l’assumer.

Ceux qui ont sérieusement lu et compris Cheikh Anta Diop ne le déifient pas, comme le leur reprochent très souvent des esprits polémistes et peu avertis. Ceux qui ont lu et compris sont toutefois conscients d’être en face d’une pensée féconde et profondément libératrice pour tous les humains. Ils sont convaincus de la richesse d’une œuvre pouvant, à tout moment, servir de base de départ pour de nouvelles recherches dans le domaine des sciences humaines et sociales surtout, pour la libération culturelle de l’Afrique, dans un contexte chargé de défis et d’enjeux politiques et culturels aussi cruciaux les uns que les autres.

La pensée de Cheikh Anta Diop est aux antipodes de la célébration d’un repli mortifère sur soi. Elle est fondée sur une ouverture qui part d’une connaissance de soi essentielle. Dans l’introduction de Civilisation ou barbarie (Présence Africaine, 1981), il écrit : « Aujourd’hui, chaque peuple, armé de son identité culturelle retrouvée ou renforcée, arrive au seuil de l’ère post-industrielle. Un optimisme africain atavique, mais vigilant, nous incline à souhaiter que toutes les nations se donnent la main pour bâtir la civilisation planétaire au lieu de sombrer dans la barbarie ». Le viatique est là. Pour un monde de dialogue et de paix. La question n’est donc pas de savoir s’il y a une pensée diopienne porteuse de solutions, mais celle-ci : que fait-on de ses pistes et propositions ?

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 29 décembre 2016

Jean-Marc Ela, huit ans après : une pensée toujours vivifiante

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Il y a huit ans, le 26 décembre 2008, disparaissait à Vancouver (Canada), le sociologue, anthropologue camerounais Jean-Marc Ela. Intellectuel fécond et puissant, ce théologien a marqué de son empreinte les recherches africaines en sciences sociales, s’illustrant aussi par ses prises de position courageuses pour la liberté, la justice et la dignité.

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Dans son essai intitulé Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser (L’Harmattan, 1989), consacré à une lecture de l’œuvre intellectuelle et de la pensée de l’historien et homme politique sénégalais, le sociologue, anthropologue et théologien camerounais Jean-Marc Ela a cette conclusion : « La véritable fidélité à cet homme de culture qui nous a rendu notre mémoire se traduit par tout ce qui nous permet de réactualiser sa foi en l’homme africain et de retrouver sa force de travail et de recherche pour échapper à la pire domestication qui soit, celle de l’esprit ».

De Jean-Marc Ela, décédé il y a huit ans, le 26 décembre 2008, à l’âge de 72 ans, nous pouvons dire la même chose, parce qu’il s’est efforcé d’être fidèle à cette ligne fondamentale. Cet intellectuel discret mais terriblement fécond et puissant, a porté, toute sa vie, une pensée claire, dissidente et rebelle, fondée sur un refus obstiné de toute compromission.

Mort au Canada, où il a vécu les treize dernières années de sa vie, ‘’le veilleur’’, ainsi que l’a surnommé son compatriote Achille Mbembe, reste une figure incontournable de l’intelligentsia camerounaise, qui a apporté une précieuse contribution aux recherches africaines en sociologie et sciences sociales, et dont les écrits rendent compte de questions aussi importantes que celles de l’Etat, des cultures africaines, de l’adaptation de la théologie – il était homme d’église – aux ressorts et besoins des croyances endogènes…

Intellectuel de son temps, Jean-Marc Ela s’est fait le porte-parole des aspirations légitimes de populations – confrontées à l’injustice, à la pauvreté, au chômage, à l’exclusion – à plus de liberté et de respect pour leur dignité. Et parce qu’il persistait à vouloir faire la lumière sur l’assassinat de son ami, l’historien et théologien Engelbert Mveng, il s’exile en 1995 au Canada.

Ela savait qu’il était certainement le suivant sur la liste d’un régime réfractaire à la critique de ses dérives. Hommage à ce penseur qui écrit dans son livre-hommage à Cheikh Anta Diop : « Quand l’Afrique retrouvera toute sa capacité de penser, alors elle se remettra debout, libre et fière ». J’ai, pour ma part, une relation particulière avec cette pensée riche et vivifiante, et cette posture militante si mobilisatrice pour les luttes d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 décembre 2016

 

Ibou Diouf : « Un artiste doit être très honnête »

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Une exposition de peintures intitulée ‘’Du sommeil au rêve’’ permet, depuis le 14 décembre 2016, au public de jeter un regard sur le travail de l’artiste-peintre sénégalais Ibou Diouf, dont le nom reste attaché à l’Ecole dite de Dakar et renvoie à une vision d’un art ancré dans les « valeurs esthétiques nègres » et ouvert sur des influences et apports fécondants. Le commissariat de cette exposition est assuré par Demba Ndiaye et Omar Diack, avec une scénographie de Fodé Camara et Ass Mbengue. Dans cet entretien réalisé à la veille du vernissage à la Galerie nationale d’art, à Dakar, il est revenu sur le sens de l’événement destiné selon lui à un hommage à « tous les pionniers qui ont contribué à asseoir la réputation du Sénégal comme pays de culture » et insiste sur la posture que doit avoir un artiste soucieux de laisser une empreinte durable dans la conscience des hommes.  

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Comment est née l’idée d’une telle exposition ?

L’idée était de repenser le cinquantenaire du Festival mondial des Arts nègres de 1966. C’est ce qui a déclenché cela. Mais je n’avais pas une idée d’exposition en vue, parce qu’il se passe en moyenne quatre ans entre mes expositions (la dernière, intitulée ‘’Rétroviseur’’, remonte à novembre-décembre 2014). Il fallait nécessairement faire quelque chose dans le cadre de ce cinquantenaire, mais à ma façon. Il s’agit de créer un cadre de lecture et de compréhension de cet événement, et de remercier des gens avec qui j’ai travaillé. Il fallait mettre quelque chose en place. J’en ai discuté avec quelqu’un d’autre, d’ailleurs avant Demba Ndiaye, commissaire de cette rétrospective. C’était déjà ficelé. Par la suite, j’en ai discuté avec Demba Ndiaye, qui a accepté de soutenir cette idée et de la mettre en œuvre. C’est une sorte d’analyse de ce festival, entre le théâtre, les tapisseries, la littérature, la peinture, la musique, etc.

C’est aussi une lecture de votre trajectoire personnelle, non ?

Plus ou moins. J’ai eu la chance de traverser des endroits, entre la peinture, le théâtre, la Manufacture de Thiès…

Quel est le contenu de cette exposition ? Qu’est-ce que vous avez voulu dire ou exprimer à travers elle ?

Tout au début, l’idée est de remercier le pays sur le plan culture, de rendre hommage à toutes les personnes qui ont contribué à cette démarche. Les pionniers, les personnes qui ont continué à aimer, à soutenir l’expression artistique et culturelle dans ce pays. Evidemment, il y a des absents, c’est-à-dire tous ces amis que j’ai connus et qui ont vécu le Festival mondial des Arts nègres. Le contenu de l’exposition tourne autour du cosmique : les croyances, les religions et surtout les doutes de ce pays. C’est confus parce que c’est voulu. Il s’agit d’utiliser la mémoire, humainement et honnêtement. Je fais un clin d’œil à des amis, mais j’essaie en même temps de rappeler mes préoccupations d’artiste. Le cosmique que j’essaie de mettre en lumière, c’est nous. Ce sens-là est résumé par l’intitulé de l’exposition : Du sommeil au rêve.

Donc à travers cette exposition, vous rendez hommage à toutes les personnes qui ont fait que ce pays compte culturellement…

Exactement ! C’est dans ce sens-là que l’exposition est organisée. Ça fait partie de mes vœux. Les Sénégalais oublient vite qui est Ibou Diouf, qui était Papa Ibra Tall, qui était Iba Ndiaye…La mémoire, en fin de compte, ce sont les absents, ces gens qui ont lutté, aimé, réfléchi et souffert. Que ça soit dans la littérature, le théâtre ou ailleurs. Après, le reste est venu, progressivement. Avec des lenteurs, mais on avance.

Est-ce que cet intérêt et cette orientation pour le cosmique vient de votre travail au sein de la section ‘’Recherches Arts plastiques nègres’’ de l’Ecole des Arts ?

Oui, on peut l’accepter, parce que l’art nègre, c’est l’art nègre. Il faut relire Léopold Sédar Senghor, mais surtout André Malraux et ses explications sur le récepteur et le réceptacle. L’œuvre d’art est exécutée par des hommes. Ce qu’on a appelé ‘’Recherches plastiques nègres’’ porte sur l’objet. Il s’agit d’essayer de comprendre l’essence d’un masque, par exemple, et essayer d’aller un peu plus loin que le masque. C’était ça l’orientation de cette section. C’était la compréhension de l’objet qui était en question dans notre travail. Tous les pensionnaires des écoles étrangères qui se sont intéressés à cela ont compris. Ce n’étaient pas des Africains, mais ils ont voulu atteindre cette sensibilité africaine et transposer à leur manière cette continuité. Pour nous, il fallait travailler dans ce sens-là pour atteindre une certaine abstraction.

Papa Ibra Tall était le chef de cette section que vous avez fréquentée entre 1962 et 1966. Qui était dans cette section et comment travailliez-vous ?

Papa Ibra Tall était chef de section, mais il avait un assistant qui s’appelait Pierre Lods (fondateur de l’école de peinture de Poto-Poto, à Brazzaville, qui séjourne au Sénégal à partir de 1960 sur invitation du président Léopold Sédar Senghor). Lods avait une autre approche de l’art nègre. Papa Ibra Tall était inscrit dans une démarche de dépassement de l’objet. Nous étions une vingtaine d’élèves, mais avec le temps il y a eu des départs, parce qu’il y en a qui ne pouvaient pas suivre. Mais ceux qui en étaient les piliers, c’étaient Amadou Bâ, Ousmane Sow, Modou Niang, Seydou Barry, Ousmane Faye, Pape Sidy Diop, moi-même… C’étaient les précurseurs, et c’était avant le Festival mondial des Arts nègres de 1966.

Vous avez, avec Papa Ibra Tall, en commun d’être né à Tivaouane. Est-ce qu’il y a quelque chose de particulier qui fait que des natifs de cette ville s’orientaient vers la pratique artistique ?

Je ne peux pas donner d’explication à cela, mais on peut l’accepter, parce que le cas le plus extraordinaire, c’est celui de l’actuel khalife général des tidianes, Cheikh Tidiane Sy Al-Maktoum. Lui-même dit qu’il est artiste. C’est un amateur d’art qui a acheté des œuvres. Peut-être que cette fibre existe dans ce fief de la confrérie des tidianes qu’est Tivaouane. C’est la seule explication qui me semble possible. Serigne Cheikh et ses enfants sont très branchés sur la peinture, la sculpture, la tapisserie, mais ce ne sont pas des marchands. Ils n’exposent pas non plus. Nous, nous sommes des acteurs. Papa Ibra Tall était un grand peintre, un grand graphiste, un grand cartonnier. C’est peut-être une coïncidence.

La dimension spirituelle que vous essayez de faire ressortir à travers vos créations vient peut-être de là ?

Ça, j’en suis convaincu. Je suis convaincu qu’il y a quelque chose d’assez vertical sur le plan purement artistique. Ce n’est pas gratuit, parce qu’il y a beaucoup de choses qui se tramaient dans cette zone, dans les arts et l’artisanat, entre le Kajoor et le Baol…

Après cette section, vous participez, en 1966, au concours d’affiches du Festival mondial des Arts nègres. Vous le remportez. Quel était le règlement de ce concours ? Y avait-il un cahier des charges à respecter ? Ou, était-ce libre ?

Il n’y avait pas de cahier des charges à ma connaissance. Bien sûr, il y avait des éléments de base sur l’africanité. Mais il n’y avait pas de directives précises pour réaliser une affiche. Mais avant ça, en 1965, j’avais eu la chance, dans l’effervescence culturelle de l’époque, de lire un livre d’André Malraux, qui m’avait un peu frappé. La dernière page de son livre Le musée imaginaire (édition de 1965) porte sur l’art nègre. Il y définit l’homme noir comme « récepteur et réceptacle des ondes et des effluves de l’univers ». Ce point m’avait tellement frappé que ça m’avait donné envie d’interpréter cela à ma façon. J’avais un besoin de le faire. Et quand le concours d’affiches a été annoncé, je n’ai pas hésité, parce que j’avais déjà une idée des écrits de Léopold Sédar Senghor et de ses compagnons sur la négritude. J’ai alors décidé de faire une synthèse entre la pensée de Senghor et celle de Malraux. Mais ce n’est pas lisible à première vue. Il faut décoder l’image pour savoir ce que ça représentait : j’ai voulu faire deux personnages collés, une femme et un homme. Entre le récepteur et le réceptacle, plus des symboles comme la fécondité, l’ouverture sur le monde…

Vous avez aussi eu le Grand Prix de tapisserie qui récompensait le meilleur carton. Qu’est-ce que ces distinctions vous ont apporté dans le développement de votre carrière ?

Beaucoup de choses, beaucoup de sérénité dans la vision…C’était tellement surprenant de rencontrer tout ce monde pendant ce festival, quand on venait d’une section d’une école d’art. Des gens tout à fait exceptionnels, de grands musiciens, de grands peintres, de grands sculpteurs…Quand j’ai eu le prix, j’étais très content pour la section.

Vous avez considéré que c’était une récompense pour le travail de la section ‘’Recherches Arts plastiques nègres’’ ?

C’est exactement ça. Mon plaisir, c’était de partager ce prix avec mes collègues, et de dire que c’était notre travail. On travaillait ensemble, on se regardait. Chacun savait ce que faisait l’autre. On débattait de couleurs, de formes, etc. Il fallait faire quatre ans, dans un environnement très précis. Il n’y avait pas d’ateliers individuels. Mon plaisir c’était de dire que pour le Festival mondial des Arts nègres, nous avions eu un tel prix. On partageait les prix. Ousmane Faye, qui était aussi de la section, avait le troisième prix du concours d’affiches. D’ailleurs, les meilleurs éléments  étaient de la section. Iba Ndiaye et Papa Ibra Talla, les encadreurs, ont, eux, eu des diplômes d’honneur.

Est-ce à dire qu’individuellement l’artiste travaillait pour apprendre et se perfectionner, mais l’idée du collectif était là, plus importante ? Son travail était aussi le résultat d’un cheminement collectif…

Merci. Là, vous avez très bien compris. C’était un travail collectif. Il n’y avait pas de cloisonnement. On se comprenait, on avait les mêmes préoccupations. Et puis, l’Ecole des arts, c’était un art total. La section symbolisait tout ça. Il fallait vivre ça pour comprendre ce que je dis. Il y avait un esprit collectif, une force et une détermination dans la réflexion. D’ailleurs, l’ensemble des autres sections (musique, art dramatique) visitait la nôtre.

Vous parlez d’art total pour la section et pour l’Ecole aussi. Est-ce que c’est cela qui fait que vous êtes à la fois illustrateur, dessinateur, décorateur, et que vous avez été amené à faire les décors de pièces de théâtre et de films ?

Oui. La section c’était ça. On faisait de la peinture, des cartons de tapisserie, des paravents. Jusqu’à 1965, Papa Ibra Tall avait pensé que je devais être son adjoint aux Manufactures des arts décoratifs. C’était déjà ficelé, mais c’est le président Senghor qui a eu l’idée de m’orienter vers Sorano. Pour être honnête, je n’avais rien compris de ce choix. En 1966, après le festival, on m’a envoyé à Sorano.

Comme chef décorateur…

Oui, comme chef décorateur. Il y avait un coopérant, Jean-Philippe April. J’étais son second. Il fallait suivre. Mais c’est Senghor qui m’a expliqué un peu plus tard l’art total.

Qu’est-ce qu’il vous avait dit ?

Quand j’ai fini le décor de L’Exil d’Alboury (pièce écrite par Cheik Aliou et jouée par la Troupe dramatique du Théâtre Daniel-Sorano), il  m’a dit, après avoir félicité les comédiens, le metteur en scène : « Tu sais, Ibou, je n’ai pas regretté de t’avoir envoyé à Sorano ». Je lui ai dit : « Monsieur le président, je ne connais pas les vraies raisons de votre décision. Si vous voulez bien m’expliquer ». Alors, il dit : « C’est que je voulais te pousser à comprendre l’art total ». J’ai dit : « Ah bon ? » Il poursuit : « Là, tu as la peinture, tu as les costumes, tu as la scénographie, tu as la lumière, tu as la musique, tu as tout dans un endroit précis. Et ça développe l’esprit ». Je lui demande alors : « Et la manufacture ? » Il dit : « La manufacture, c’est un problème de carton. Tu finis ton carton, tu n’es pas lissier. Tu es un cartonnier. Le lissier n’est pas un cartonnier. Quand on respecte les normes ». J’ai été à Sorano, et je ne l’ai pas regretté du tout. Et puis, j’y ai trouvé une équipe extraordinaire, un directeur extraordinaire, Maurice Sonar Senghor, un homme de théâtre, des comédiens fantastiques, de très grands metteurs en scène. Ça, c’était une période exceptionnelle au Sénégal.

Ensuite vous quittez Sorano…

Je quitte Sorano pour d’autres raisons. Je devais me rendre à Genève pour faire autre chose. Mais avant, j’ai pris fonction comme directeur adjoint aux Manufactures des arts décoratifs. La chance que j’ai eue, c’est que je retrouvais toujours les mêmes personnages. Ce qui changeait, c’était la direction. En dehors de Papa Ibra Tall, les directeurs étaient des politiques ou des administrateurs. Les gens étaient très contents de me retrouver, ils pensaient que je pouvais faire quelque chose. C’est ce côté collectif qui m’a toujours animé et guidé. Je n’ai jamais pensé gagner mieux que Seydou Barry ou Ousmane Faye. Dans mon esprit, ce n’était pas possible du tout. Ça n’a jamais été une question de salaire pour moi. Tout cela a chamboulé mon esprit aussi. Tu ne peux pas expliquer pourquoi, en tant que directeur adjoint, tu gagnes plus que le cartonnier avec qui tu as été formé et avec qui tu as travaillé pendant des années. Humainement, ce n’était pas acceptable pour moi.

Ça vous a poussé à vous éloigner ?

Oui, gentiment. En fin de compte, j’ai eu raison, parce que tous ces cartonniers et lissiers ont quitté la Manufacture. Il y en a qui sont revenus pour former des jeunes. Je n’étais pas dans une logique carriériste, c’est pour ça que j’étais parti. Regarder les gens d’en haut ne m’intéressait pas. Ma préoccupation, c’était le travail artistique dans un cadre et un esprit collectifs. Et aller un peu plus loin. C’est quand Senghor a voulu développer toute sa pensée en facilitant la circulation des expressions artistiques à travers le monde, en tant que mécène d’Etat, cela a été très important. Il y avait un ministre de la Culture, c’est vrai, mais il surveillait. Il le faisait uniquement pour soutenir l’art sénégalais et africain.

C’est dans ce cadre que l’on peut placer vos expositions à Montréal (1967), Paris (1967, 1974), Alger (1969), Mexico (1968), Sao Paolo (1969), qui vous ont aidé à vous affirmer davantage artistiquement…

Absolument ! C’est dans ce sens-là que je dis que Senghor a été fantastique, parce qu’il avait compris qu’à cette période, nous ne pouvions pas développer seuls ces trajectoires. Il fallait un homme de culture, un mécène, un visionnaire, quelqu’un qui avait compris l’importance de la culture. Il a été tout cela. Ce processus n’existait pas encore en Afrique. Il fallait, après le Festival mondial des Arts nègres, déclencher ce processus sur le plan mondial. Il y est arrivé progressivement, en faisant des cadeaux à des chefs d’Etat. Je me rappelle que l’empereur du Japon, Hiro-Hito, était subjugué devant nos toiles, Bocar Pathé Diongue et moi. Les Coréens aussi. Aux Etats-Unis, la ville d’Atlanta a voulu acheter une de mes œuvres à prix d’or. Tout ça, c’était grâce à Senghor. Ça a permis de booster l’art sénégalais et africain. Il fallait nécessairement comprendre l’essence de l’art nègre. Il nous appartenait, à nous artistes, d’y parvenir à travers des œuvres.

Que reste-t-il de cette vision ?

Cette vision est intacte. Les hommes sont là, l’Afrique est restée Afrique. Les masques, les statuettes, les penseurs, les artistes sont là. Mais…Il y a ce ‘’mais’’.

C’est quoi ce ‘’mais’’ ?

(Il rit) Le ‘’mais’’ c’est qu’il y a des interférences culturelles. Des influences, j’accepte. Un Américain qui passe tout son temps à faire des graffitis à sa façon, parce qu’un collectionneur l’a vu et s’est passionné pour son travail, des artistes africains voient ça et essayent d’exploiter ce filon…Ça, c’est la mode. Alors que la mode se démode. Si ces artistes comprenaient l’histoire des arts, ils verraient tout ce qui s’est passé, depuis le début du siècle… C’est ça le ‘’mais’’. Donc il faut rester soi-même et aller plus loin. Prendre l’essentiel de ce que tu as, ne pas l’imposer, mais plutôt l’expliquer. Au Sénégal, il suffit de faire sa petite promenade dans les ateliers, on peut constater que le travail de la plupart des artistes est le résultat d’interférences venues d’ailleurs. C’est pour faire Ablaye Ndiaye qui est à New York ou Ablaye Diop qui est au Cap. Mais toi, dans tout ça, qu’est-ce que tu es ? Est-ce que ton travail intéresse à ce point Ablaye Diop du Cap ou Ablaye Ndiaye de New York ?

Vous voulez dire que ces artistes, parce qu’ils regardent plus ce qui se fait ailleurs, sont ouverts mais pas enracinés ?

C’est ça le problème. C’est ça le ‘’mais’’. Il faut s’ouvrir, c’est tout à fait normal. Mais utilisons ce que nous avons comme arme, apprécions cette arme, respectons-la avant de nous ouvrir. Il faut avoir les pieds sur terre.

A partir de 1973, vous avez passé une dizaine d’années en Suisse…

J’y ai rencontré des artistes extraordinaires, entre Genève, Lugano et Zurich. Ça m’a permis d’être calme, de m’enrichir culturellement et de gagner en sérénité. En Suisse, mes recherches portaient sur le plastique. Ce sont des choses que j’ai remises à Senghor à une période et que je n’ai jamais récupérées. Je ne le regrette pas d’ailleurs, parce que mon plaisir, c’était de partager avec lui cette démarche. C’était une démarche purement plastique, sur le plan de l’abstraction. C’est une démarche que j’ai voulu maîtriser. Pour ce qui est de cette matière plastique, il n’y a que le grand Ousmane Sow (sculpteur décédé le 1er décembre 2016, à l’âge de 81 ans) qui a essayé de travailler sur ça. Moi je lui rends un hommage appuyé parce que je le connaissais. Donc, je rends hommage à mes deux académiciens, Léopold Sédar Senghor et Ousmane Sow. C’était un travail purement personnel. J’avais fait des essais que j’ai montrés à Senghor.

Sur les dernières années, quelles étaient les préoccupations de Senghor ? Vous avez gardé le contact avec lui, vous lui montriez la direction que prenait votre travail. Dans vos échanges, qu’est-ce que vous sentiez comme préoccupations chez lui ?

En tant qu’artiste, il avait toujours cette curiosité qui l’animait. Il m’écrivait. Des fois, il me recevait à son domicile, Les Dents de la Mer, à Fann. Quand il venait à Dakar, il ne recevait pas, mais il faisait exception pour moi. Il avait ce plaisir de discuter avec moi. Il avait la curiosité de savoir ce qui se passait.

Quel est le regard que vous jetez sur l’expression artistique au Sénégal et la politique culturelle ?

Je commencerais par l’art dit contemporain. L’art contemporain, c’est quoi ? Ça a commencé quand, ça finit quand ? Qui est contemporain, qui ne l’est pas ? Il faut répondre à ces questions, déjà. Moi, je ne suis pas brillant, mais je me pose ces questions. Quand on est plasticien, on est plasticien. Le travail de l’artiste, c’est une démarche. Tu as envie de faire de tâches, tu fais des tâches. Tu essaies de donner une lecture. Si elle est valable, c’est très bien, mais ça ne veut pas dire que c’est exceptionnel. Non. Parce qu’il y a toujours des influences. L’honnêteté, c’est de l’accepter. Un artiste doit être très honnête. On ne peut pas se leurrer tout le temps. C’est ce qui se passe malheureusement dans ce pays. Tel peintre est influencé par tel autre peintre, mais il ne l’accepte pas clairement. Je ne dirai pas que tous les artistes sont comme ça, mais il y a une espèce de facilité à se transposer sur des choses sans jamais accepter qu’elles sont le résultat d’influences. Comme chez les politiciens. Il n’y a pas de bons jugements, il n’y a pas de bons spécialistes qui passent leur temps à analyser les œuvres…Concernant la politique culturelle, je dois dire qu’il n’y a pas une orientation réelle, contrairement à l’époque de Senghor où la vision était clairement définie et matérialisée par des actions concrètes. Il y a des préoccupations isolées ici et là, mais ce sont des initiatives privées ou venant des terroirs.

Vous êtes un produit de l’Ecole des arts du Sénégal, au même titre que beaucoup de précurseurs. Aujourd’hui, la situation de cet établissement est difficile. On a du mal à fixer son cadre physique. Qu’est-ce que cela fait de constater que cette école n’existe presque plus ?

Ça me fait un pincement au cœur. Tout ça est anormal, ce n’est pas sérieux. L’Ecole des arts, c’est un lieu où on rassemble des intellectuels pour leur donner une formation avec leurs propres fibres artistiques. Mais pourquoi les priver de cela ? Pourquoi malmener l’école ? Pourquoi négliger l’évolution de l’école ? C’est la situation de l’école publique sénégalaise qui est désolante. Il faut réhabiliter l’Ecole des arts, lui trouver des enseignants de qualité, l’animer, pousser les jeunes à aimer les arts et à les pratiquer. Mais la situation actuelle, où l’établissement est éclaté en plusieurs bâtiments placés à différents endroits, n’a pas de sens.

Propos recueillis le 12 décembre 2016, à Cambérène-Layène, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

Exposition d’Ibou Diouf : regard prospectif dans le rétroviseur

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L’artiste-peintre Ibou Diouf a déclaré que, Du sommeil au rêve, l’exposition de ses peintures qui se tient du 14 au 24 décembre 2016, à la Galerie nationale d’art, à Dakar, est un hommage à « tous les pionniers qui ont contribué à asseoir la réputation du Sénégal comme pays de culture ».  

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« L’idée est de remercier le pays sur le plan culture, de rendre hommage à toutes les personnes qui ont contribué à cette démarche, les pionniers, les personnes qui ont continué à aimer, à soutenir la culture dans ce pays », a-t-il indiqué dans un long entretien qu’il nous a accordé le mardi 13 décembre 2016, à son domicile, à Cambérène.

Diouf a évoqué, entre autres, la mémoire de « (ses) deux académiciens » – Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et Ousmane Sow (1935-2016), de Papa Ibra Tall (1935-2015) ainsi que d’autres artistes ayant fréquenté, comme lui, la section ‘’Recherches Arts plastiques nègres’’ de l’Ecole des Arts de Dakar.

« Evidemment, il y a des absents, c’est-à-dire tous ces amis que j’ai connus et qui ont vécu le Festival mondial des Arts nègres, en 1966 », a-t-il ajouté, relevant que le contenu de l’exposition « tourne autour du cosmique, des croyances, des religions et surtout des doutes de ce pays ».

Pour lui, « c’est confus, aujourd’hui au Sénégal, parce que c’est voulu ». « Ce qui est important, c’est d’utiliser la mémoire, humainement et honnêtement, a-t-il ajouté. Je fais un clin d’œil à des amis, mais j’essaie en même temps de rappeler mes préoccupations d’artiste. Le cosmique que j’essaie de mettre en lumière, c’est nous. Ce sens-là est résumé par l’intitulé de l’exposition. »

Cette exposition est organisée pour « rendre hommage à toutes les personnes qui ont fait que ce pays compte culturellement », a insisté Ibou Diouf, 75 ans, estimant que les Sénégalais, en général, ont tendance à « vite oublier les pionniers qui ont posé les premiers jalons ».

Sur l’idée de l’exposition, l’artiste a dit qu’il s’agit de « repenser le cinquantenaire du Festival mondial des Arts nègres de 1966 », dont il est l’auteur de l’affiche. Il a ajouté : ‘’C’est ce qui a déclenché cela. Mais je n’avais pas une idée d’exposition en vue, parce qu’il se passe en moyenne quatre ans entre mes expositions (la dernière, intitulée Rétroviseur, remonte à 2014).

« Il fallait nécessairement faire quelque chose dans le cadre de ce cinquantenaire (du Festival mondial des Arts nègres), mais à ma façon, a souligné Ibou Diouf. Il s’agit de créer un cadre de lecture et de compréhension de cet événement, et de remerciement pour des personnes avec qui j’ai travaillé. » Ibou Diouf a dit qu’il fallait « mettre quelque chose en place » et en a discuté avec un ami avant que Demba Ndiaye, commissaire de cette rétrospective, accepte de soutenir cette idée et de la mettre en œuvre. « C’est une sorte d’analyse de ce festival, entre le théâtre, peinture, tapisseries, etc. », précise-t-il.

L’exposition est aussi une lecture de la trajectoire personnelle d’Ibou Diouf, artiste né en 1941 à Tivaouane. Il fréquente, de 1962 à 1966, la section ‘’Recherches Arts plastiques nègres’’ de l’Ecole des Arts de Dakar. En 1966, il remporte le premier prix du concours d’affiches du premier Festival mondial des Arts nègres et le Grand Prix des tapisseries récompensant le meilleur carton.

Peinte, décorateur, illustrateur, Ibou Diouf – affecté à sa sortie de l’école comme chef décorateur au Théâtre national Daniel Sorano – est l’auteur de plusieurs décors et costumes de pièces de théâtre et de films, dont Mossane de Safi Faye (1996) et Hyènes de Djibril Diop Mambety (1992).

Il a exposé à Montréal (1967), Paris (1967, 1974), Alger (1969), Mexico (1968), Sao Paolo (1969), avant d’effectuer, à partir de 1973, une dizaine d’années de recherche sur la matière plastique, en Suisse. En 1991, il réalise, en collaboration avec d’autres artistes, une œuvre monumentale de 400 mètres carrés, au Palais de Chaillot (Paris), dans le cadre du Sommet de la Francophonie. Sa dernière exposition en date, intitulée Rétroviseur, s’est tenue du 27 novembre au 10 décembre 2014, à Dakar.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 décembre 2016

Wagane Guèye : « Rendre à la Médina ce qui lui appartient »

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L’exposition « De Lods à Docta, Médina la cité Muse » — 11-30 octobre 2016 à la Galerie nationale d’art, à Dakar – un voyage dans le temps, montrant le rôle majeur que le quartier de la Médina dans l’expression artistique contemporaine au Sénégal. Son commissaire, Wagane Guèye, défend, dans cet entretien, l’approche géographique adoptée pour ce travail, et le rôle central que cette cité de la capitale sénégalaise a joué dans la vie artistique, intellectuelle, sociale et politique du Sénégal.  

Votre exposition s’intitule ‘’De Lods à Docta, Médina la cité Muse‘’. Quelle est son histoire ?

Oui, c’est une histoire que je tenais à retracer, parce que je me suis posé beaucoup de questions sur le personnage de Pierre Lods (1921-1988), en lisant des textes produits par l’enseignant et critique d’art Sidy Seck, ou Abdou Sylla, dans son livre Art sénégalais contemporain. Dans beaucoup d’écrits sur l’art et la naissance de l’art contemporain au Sénégal, le nom de Lods venait. Un personnage assez emblématique et surprenant dans sa démarche. Le fait d’avoir fait l’école de peinture de Poto-Poto (à Brazzaville, au Congo), avant de venir au Sénégal, n’est pas anodin. Quand Léopold Sédar Senghor amenait Lods au Sénégal, dans les années 1960, l’Ecole des arts de Dakar existait déjà. Des salons d’art se faisaient déjà au Sénégal, par des coopérants qui étaient là. C’était associé le Conservatoire de musique…Mais Senghor voulait ce personnage de Lods au cœur de cette formation. C’était le moins académique des autres : Pape Ibra Tall (1935-2015) que Senghor avait rencontré à Paris (dans le Paris de la Négritude). Il était moins académique qu’Iba Ndiaye (1928-2008) – qui était très classique aussi. Je pense que Senghor, très assis sur des certitudes et des théories, aimait cette permissivité de Lods. C’est cette permissivité qui nous a donné des peintres comme Amadou Bâ, Zulu Mbaye, Amdy Kévé Mbaye dit Kré – qui a produit le même procédé. Kré Mbaye peignait partout, et faisait peindre n’importe qui.

Centrer ce travail, cette exposition sur la Médina, est-ce essayer de montrer que cette cité a été un concentré de l’expression artistique ?

Le chanteur Youssou Ndour a ce sobriquet d’« enfant de la Médina », le garde toujours. Il a raison. Ce quartier, même au-delà du côté art visuel, a été le cœur, le fondement de la société sénégalaise contemporaine, à plusieurs points de vue : politique, syndical, musical… Je suis né dans ce quartier, j’y ai grandi. J’ai vu Pierre Lods venir souvent chez nous réparer sa voiture. Il y avait des peintres qui fréquentaient mon père, comme d’autres artistes aussi. Et puisque le projet avançait et que je me rapprochais d’une phase d’exposition, je voulais des choses très claires et très nettes. J’ai échangé avec Henri Guillabert, musicien du Xalam, et je lui ai demandé si le groupe – connu beaucoup plus comme un groupe parisien – avait vécu à la Médina avant d’aller à Paris. Il m’a répondu : ‘’Nous avons quitté l’immeuble où se trouve Sonatel aujourd’hui, sur l’avenue Malick Sy, pour aller à Paris’’. Il y avait, dans ce même immeuble, Ibra Kassé (producteur et manager musical). Ce quartier revient du point de vue musical, avec le studio d’Ibra Kassé, le studio-photo de Sala Casset – il y a même un arrêt de ‘’car-rapide’’ à son nom. Même pour l’histoire de la photographie en noir et blanc, le Sénégal a eu une part très importante. Il y avait plein de studios. Il y a un quartier que j’ai connu, enfant, très vivant. J’ai vu ma mère préparer pendant des semaines et des semaines, avec ses amies, des soirées de tam-tam que tout Dakar venait courir. C’était Doudou Ndiaye Rose ou Vieux Sing Faye qui animait ces soirées.

C’est dire que cette exposition donne à entendre tous les bruits, toute la musicalité, tout le dynamisme culturel d’un quartier

Exactement ! C’est un dynamisme qui a engendré énormément de choses. Il était prévu un panel sur cette exposition. Il est prévu un colloque en avril, mais par expérience, je sais qu’une exposition est lourde. Comme le dit le rappeur Keyti, « trop de causes tuent la cause ». Trop de projets dans un projet tuent le projet. Et un projet d’exposition, c’est pouvoir les avoir dans les normes, les montrer et pouvoir les rendre aux ayant-droits. Ça déjà, c’est un budget. Pour dire qu’au-delà de cette exposition – la Médina a fêté en 2014 son centenaire – le quartier garde une mémoire très forte à tout point de vue, y compris religieux. Le nom ‘’Médina’’ a été donné par El Hadji Malick Sy (1855-1922, grande figure de la Tijaniyaa). Dans le titre  initial du projet, il était mis : ‘’Cité muse, cité insoumise’’. Djibril Diop Mambéty (cinéaste, 1945-1998), c’est la Médina, même s’il fréquentait beaucoup le Plateau. L’artiste Fodé Camara a vécu et a eu sa carrière à la Médina. Ila été l’un des artistes les plus productifs de sa génération. Il a, lui aussi, révolutionné l’art dans les années 1990, par une démarche très innovante. Il avait des rapports affectifs très forts avec ses prédécesseurs comme Joe Ouakam. Les barricades de Mai-68, c’est la Médina. Babacar Mbow et son projet à Ndem, c’est la Rue 5 de la Médina. Serigne Fallou Mbacké, Serigne Abdoul Aziz Sy, Serigne Saliou Mbacké, Ndiouga Kébé, c’est la Médina.

Et les arts plastiques dans tout ça ?

C’est ma passion. C’est un domaine où je travaille aussi, en tant que commissaire d’exposition. Cette concentration d’artistes, dans ce grand damier, entre musiciens, intellectuels, journalistes, est quelque chose de significatif. Cette exposition n’est qu’une ébauche. L’histoire de l’art au Sénégal a été étudiée. On l’étudie toujours sous l’axe de l’Ecole de Dakar, du quatuor Léopold Sédar Senghor-Pierre Lods-Papa Ibra Tall-Iba Ndiaye. Ça a été écrit et réécrit, il y a plusieurs publications. Je pense aussi qu’il était important d’avoir cette approche géographique pour réaliser ce travail.

Comment articule-t-on les éléments d’une telle exposition ? Entre peinture, sculpture, photographies, entre artistes de différentes générations et de différents univers…

Le lien du quartier. Quand on voit ces artistes, il y a une proximité physique et donc des influences. Des artistes comme Zulu Mbaye, Kré Mbaye, Seyni Mbaye, El Hadji Sy, tous ces artistes vivaient ensemble. Ils vivaient en collectif, dans les mêmes maisons, dans les mêmes cercles géographiques. Avec le regretté Moussa Beydi Ndiaye. On trouve beaucoup d’influences. On peut même, s’il n’y a pas de signature, se méprendre à donner une peinture à un artiste qui n’en est pas l’auteur. Les connexions étaient très fortes. Quand vous quittez chez Docta pour aller chez les Mbaye (Kré et Seyni), c’est à deux rues. A côté, vous êtes chez Langouste Mbow. Il y a certains qui sont restés heureusement. C’est pourquoi le titre ‘’De Lods à Docta’’ était anecdotique. Il faut rendre à la Médina ce qui appartient à la Médina. La thématique de la cité est très présente dans le contenu de l’art contemporain. Est-ce que nous ne sommes pas, nous, villes africaines comme Dakar, un peu sur ces processus-là ? D’où un artiste comme Samba Fall, qui est né et a grandi à la Médina, et qui a produit un art proche du Pop Art, avec la récupération des tickets de PMU (Pari mutuel urbain) sur lesquels il travaille. C’est la société de consommation. Ça peut renvoyer à Andy Warhol avec la multiplicité des portraits. Fodé Camara a utilisé un moment les cars rapides…

Mais cet univers semble moins dynamique…

Les artistes ont migré vers d’autres cités. L’époque des Zulu Mbaye a donné  Ñetti Guy aux Almadies. Je l’ai dit dans le projet initial : les artistes vont aussi vers l’argent, c’est comme ça. C’est une économie, ils vont vers le marché de l’art, vers un mieux-vivre, vers des maisons-galeries, des espaces culturels, etc. Ce sont les mêmes qui ont quitté la Médina qui sont allés implanter des foyers culturels aux Almadies, à Ngor ou à Ouakam.

Est-ce qu’il y a eu un phénomène inverse ? Des artistes qui sont venus d’autres lieux pour investir la Médina et être influencés par cet univers…

D’autres artistes l’ont fait. Oumou Sy (styliste) est de la Casamance et de la région du Fleuve, mais le plus gros de sa carrière, ce qui a cartonné à l’international, a été fait à la Rue 31, à deux pas de chez Babacar Sadikh Traoré, à côté de chez Serge Corréa. On m’a dit ensuite que Mamadou Diakhaté habitait en face, chez Laye Bâ, ancien joueur de l’ASC les Jaraaf de Dakar… Mbaye Diop est entré ans l’exposition, parce que quand je suis allé voir un collectionneur pour emprunter ses pièces de Babacar Sadikh Traoré, il m’a dit que Mbaye Diop habitait la Médina. Je lui ai dit non, que Mbaye Diop est de Rufisque. Il m’a raconté qu’il était venu acheter des toiles de Mbaye Diop à la Rue 22 de la Médina, où celui-ci habitait. Quand je suis allé voir Ass Mbengue, critique d’art, journaliste, qui a enseigné à l’Ecole des Beaux-Arts, il me l’a confirmé. Viyé Diba est de Karantaba, en Casamance, mais si on respecte l’histoire, sa carrière a éclos à la Médina. Il y a un très beau livre, Viyé Diba, plasticien de l’environnement, écrit par Ousmane Sow Huchard, qui le traduit. Aujourd’hui, les gens sont aux Almadies, à Paris ou ailleurs. Mansour Ciss et Bassirou sont en Allemagne. Ils sont très contents de ce projet. Je les remercie parce que tous les artistes n’ont pas voulu avoir cette reconnaissance au quartier. Comme si aujourd’hui, en entamant une carrière internationale – c’est tout leur mérite – ils ne veulent pas rendre à cette cité son côté muse. Ils ont du mal à l’accepter. Je pense qu’au-delà même des artistes qui sont dans ce projet, on pourrait en intégrer d’autres. Serigne Mbaye Camara, mon professeur d’art plastique au collège Delafosse, dans les années 1980, 81, 82 – qui est de Saint-Louis à la base – est aussi de la Médina. C’est le quartier d’accueil, le quartier de l’envol, le quartier-muse.

Dans quelle mesure, l’exposition peut-elle évoluer ?

Par rapport au temps de l’organisation de l’exposition, il y avait toujours ce souci d’aller voir si ce qu’on nous dit ici et là est vrai, pour ne pas mettre un cheveu sur la soupe, le riz ou le lait. Serigne Mbaye Camara, je l’ai beaucoup vu dans la Médina. Il avait sa place dans cette exposition. Comme Ibrahima Kébé dont on m’a dit que c’était un élève de Lods. Donc si cette exposition se refait – je pense qu’on va la refaire sur une biennale (de Dakar). Je suis commissaire d’exposition, mais je ne me laisse pas bluffer par de grands concepts contemporains. Moi, ce qui m’anime au fond, c’est l’existant. Je pense que d’être né à Dakar, d’avoir grandi dans un ‘’Dakar culturel’’, d’avoir eu la chance et la curiosité d’assister à plein de choses dans les 1970, 80, 90, de voir Doudou Ndiaye Rose jouer pour ma mère, d’assister à la période de disco au Sahel (Une des plus anciennes boîtes de Dakar, située à la Médina), de voir des jeunes débuter et faire carrière dans la musique. Je pense qu’il y a un fonds culturel très important qui peut aider à aller vers l’Universel. Des artistes comme Mansour Ciss, qui ont une carrière internationale, ont su se renouveler et rendre à cette cité ce qu’ils lui doivent. Ils disent eux-mêmes que quand ils étaient enfants, ils ont Docta-Lods vu de grands intellectuels, assisté à de grands débats politiques et culturels. Ça crée des émulations vers d’autres jeunes, et c’est pourquoi le lien vers Docta est tout trouvé. Aujourd’hui, Docta est un peu comme une continuité de Lods, à sa manière. Docta développe ses projets à la Médina, va partout dans le monde, travaille avec d’autres  artistes graffeurs au Sénégal, en Afrique et dans le monde. Le fait qu’il développe ses projets à la Médina me parle énormément. Docta-Lods, c’est aussi un fil conducteur.

C’est quelque part, sur un plan plus personnel, votre Royaume d’enfance ?

Forcément ! Je crois qu’il y a de la psychanalyse à quatre balles à faire dedans. La maison où je suis né et où j’ai grandi et vécu jusqu’à l’âge de 10 ans, a été vendue. Aujourd’hui, je voyage, je vis ailleurs, mais j’effectue un retour vers l’enfance, mon enfance.

Propos recueillis le 11 octobre 2016, à la Galerie nationale, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

 

TRIBUNE – Thiaroye 44 : A quand la fin de l’obstruction à la manifestation de la vérité ?  

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Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1944, des dizaines de tirailleurs sénégalais qui réclamaient le paiement de leurs soldes étaient massacrés par l’armée française dans le camp de Thiaroye, d’où ils devaient rejoindre leurs pays respectifs. 72 ans après, leurs familles réclament toujours la lumière sur cet épisode tragique. 

« En ce jour anniversaire du massacre d’ex-prisonniers de guerre à Thiaroye au Sénégal, le 1er décembre 1944, nous, familles des victimes avons décidé d’alerter l’opinion publique afin que cesse toute désinformation, toute manipulation, toute falsification autour de ce crime commis par la France. Plus de 70 ans après les faits, nous demandons que cesse ce mensonge d’Etat  qui se perpétue encore en 2016.

Ces hommes, originaires de l’Afrique occidentale française, ont été mobilisés pour venir défendre la France en 1939 et ont été faits prisonniers par les Allemands en juin 1940. C’est en métropole qu’ils ont passé leur temps de  captivité, les Nazis ne voulant pas « d’indigènes » sur leur sol. Alors que certains avaient rejoint la résistance après leur évasion, ce contingent d’ex-prisonniers de guerre  a quitté Morlaix le 5 novembre 1944.

Après plusieurs années de recherches et de fouilles d’archives publiques et privées en France, au Sénégal et au Royaume-Uni, l’historienne Armelle Mabon, de l’Université Bretagne Sud a pu établir que ce drame est bien un crime de masse prémédité puis maquillé en rébellion armée. Une machination a été mise en place pour dresser un bilan mensonger de 35 morts et camoufler les 300 à 400 victimes jetées dans des fosses communes. Le gouvernement provisoire a couvert la réalité des faits. Il a notamment édité une circulaire trois jours après le massacre, faisant croire que ce contingent avait perçu l’intégralité des soldes de captivité, rendant ainsi les revendications illégitimes. Le procès qui a suivi en mars 1945, entièrement à charge, a conduit à la condamnation et à la dégradation militaire de 34 innocents.

Lors de son premier voyage officiel en terre africaine en 2012, le président François Hollande, a promis de restituer les archives au Sénégal et parlé de « répression sanglante » pour qualifier le mitraillage des tirailleurs sénégalais réunis au camp de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar.  Le 30 novembre 2014, à l’occasion du 70ème anniversaire, le président a de nouveau employé ce terme au cimetière de Thiaroye. Deux ans plus tard, le 10 novembre 2016, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, évoque encore une « répression sanglante».

« Thiaroye 44 »  n’est pas une répression sanglante. Nos pères et grands-pères n’ont jamais contrevenu aux règles. Ils ne se sont pas mutinés.  Ils ont eu simplement ce courage de réclamer des droits pécuniaires que les autorités ne voulaient pas leur verser et dont ils ont été spoliés définitivement. Cet argent est resté dans les caisses de l’État français.

Le 30 novembre 2014, si le président Hollande a reconnu que les rapatriés n’avaient pas perçu leur dû, il a aussi réactivé un mensonge d’État en annonçant solennellement que ces hommes s’étaient rassemblés pour crier leur indignation alors qu’ils ont été rassemblés par les officiers qui ont donné l’ordre de tirer avec des automitrailleuses. Au cimetière militaire de Thiaroye, le président de la République française a indiqué que les victimes n’étaient pas dans les tombes anonymes et que l’endroit de leurs sépultures demeurait mystérieux. Les tombes n’ayant pas été fouillées,  l’État français connaît donc l’endroit des fosses communes.

Le président Hollande savait-il que les copies d’archives remises au Sénégal sont en réalité le récit d’une histoire falsifiée, avec des rapports mensongers écrits sur ordre, des enquêtes menées à charge, des documents tronqués?

Alors que le ministre de la Défense ne répond pas à nos sollicitations, nous dénonçons l’obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis.

Le ministère de la Défense refuse de rendre consultables les archives conservées par les forces françaises au Sénégal jusqu’à leur dissolution en 2011. Ces documents contiennent la cartographie des fosses communes et vraisemblablement d’autres pièces sensibles, comme la liste des victimes. Il refuse également de donner le motif d’une sanction infligée à l’un des officiers des forces françaises, bénéficiaire de la même loi d’amnistie que les tirailleurs condamnés.  Or une amnistie ne peut en aucun cas effacer le fait matériel afin de préserver les droits des tiers et les condamnés demeurent coupables. Cette entrave est particulièrement grave : elle a contribué au rejet de la requête pour le procès en révision du plus lourdement condamné au prétexte d’absence d’éléments nouveaux. Ce rejet n’est pas susceptible de recours.

Le discours du ministre Jean-Marc Ayrault est certes encourageant : « Nous avons failli à nos devoirs, tout simplement. Le devoir d’égalité, le devoir de reconnaissance. » « Ceux qui parlent de repentance se trompent de chemin. Ce que nous disons ce soir, c’est la justice, tout simplement. » Mais les discours ne rendent pas la justice et n’exhument pas les corps.  D’après la loi, le  Garde des Sceaux peut saisir la commission d’instruction, en vue du procès en révision, or le directeur de son cabinet a rejeté cette possibilité le 19 décembre 2014, en prétextant l’éventuelle compétence de  la Cour suprême du Sénégal.

Alors que se prépare la visite d’État en décembre 2016, du Président de la République sénégalaise Macky Sall, nous, familles des victimes, demandons un sursaut éthique de l’État français afin de :

– rendre consultables toutes les archives sur l’Affaire Thiaroye ;

– proposer son aide au Sénégal pour l’exhumation des corps ;

– donner  la liste des morts et attribuer la mention « mort pour la France ». Il n’y a rien de plus tragique que des morts sans nom ;

– saisir la commission d’instruction de la Cour de révision et de réexamen pour les 34 condamnés ; – réparer les spoliations – modifier les textes exposés au Mémorial du cimetière de Thiaroye ;

– cesser de porter atteinte à la mémoire de ces hommes et des officiers qui ont eu le courage de les défendre ;

– nommer les responsables aujourd’hui de cette obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis

Une mémoire collective ne peut trouver d’apaisement sur un mensonge.»

Les familles des morts, des condamnés et des rapatriés spoliés de Thiaroye44 et notamment les familles de :

Mbap Senghor

Antoine Abibou

Kotou Diakité

Fasséry Coulibaly

Tindaogo Bélem

Souleymane Doucouré

Pierre Zoungrana

Doudou Diallo

Festival mondial des Arts nègres de 1966 : la Guinée était là (témoins) !

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Une certaine histoire officielle dit que la Guinée n’avait pas participé au premier Festival mondial des Arts nègres, organisé en avril 1966 à Dakar, à cause des relations pas très bonnes entre les présidents Léopold Sédar Senghor et Sékou Touré. Il n’en est rien si l’on croit d’anciens membres de l’Ensemble lyrique national de Guinée, qui avaient fait le déplacement de la capitale sénégalaise.

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Le cinéaste français Laurent Chevalier, auteur du documentaire La trace de Kandia, sur Kouyaté Sory Kandia (1933-1977), qui était alors directeur de cette structure, a recueilli cette version qu’il nous a racontée le jeudi 24 novembre 2016, au lendemain d’une projection du film, dans le cadre du ‘’Mois du documentaire’’, à l’Institut français de Dakar. Kandia y avait marqué les esprits d’une manière remarquable, qui en dit long à la fois sur la nature de ses rapports avec l’ancien président guinéen – sa venue notamment –, son talent, son professionnalisme et la puissance de sa voix de ténor.

Laurent Chevalier : « J’ai oublié de raconter une histoire dans le film, mais qui va concerner les spectateurs sénégalais. En 1966, vous avez organisé le premier Festival mondial des Arts nègres. A l’époque, Sékou Touré avait dit que le Guinée n’envoyait personne, parce qu’il était opposé à Senghor qui était à ses yeux trop lié à la France. Mais quand il avait vu que le festival s’agrandissait et que c’était devenu un événement incontournable, il avait décidé d’envoyer le fleuron de la culture guinéenne. Et pour lui, ce fleuron, c’est l’Ensemble instrumental national. Donc, tous les artistes, ceux qui sont encore en vie, nous ont raconté ça. Ils sont partis en bus, de Conakry jusqu’à Dakar. Mais leur directeur, en l’occurrence Kandia, Sékou Touré l’avait gardé à côté de lui, en lui disant : ‘’Tu ne vas pas te fatiguer à aller en bus. Il y a deux ou trois jours. Tu prendras l’avion’’. Parce qu’il y avait lIliouchine des Soviétiques, à l’époque, qui avait été offert à Sékou Touré. Mais l’avion était en panne. Donc les gars (les autres membres de l’Ensemble lyrique national) étaient arrivés ici (à Dakar), ils commençaient leurs répétitions au Théâtre Sorano et Kandia, leur chanteur soliste, était toujours à Conakry. Le jour où le spectacle a lieu, ils montent sur la scène. Kandia n’est toujours pas là. Au moment où ils arrivent sur la scène, ils apprennent enfin que l’avion vient de se poser à Dakar. Du coup, ils ont retardé l’introduction, ils ont fait des solos de balafon qui ont duré le temps que la voiture arrive de l’aéroport pour amener Kandia à Sorano. Mais après, ils ne pouvaient pas retarder trop longtemps. Ils ont démarré le spectacle. Ils (les anciens) ont dit à son fils Kabiné, avec qui Chevalier est allé à la recherche de l’homme qui se cachait derrière la légende : ‘’Ton père était un grand professionnel, parce qu’au moment où c’était à lui de chanter, comme il n’avait pas eu le temps de mettre son costume, il a commencé à chanter depuis sa loge’’. Ils disent : ‘’Si tu avais vu les spectateurs du Théâtre Sorano qui se demandaient d’où venait cette voix qui sortait des murs’’. Ça, c’est ce qui est raconté en Guinée. Moi, j’aimerais bien avoir la version de Sénégalais qui étaient dans la salle du Théâtre Sorano et qui ont assisté à ce début de ce spectacle. »

Propos recueillis le 24 novembre 2016

Aboubacar Demba Cissokho

Utopie salvatrice !

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Si on a autant ‘’peur’’ d’un ancien Premier ministre du pays qui se proclame ‘’Patrie des droits de l’Homme’’, pour qui la colonisation visait à « partager sa culture » ; s’il y a eu clameur pour ‘’se réjouir’’ de l’élimination – dès le premier tour d’une primaire – d’un ancien président du même pays, qui ressasse encore au XXIe siècle les clichés racistes à l’origine de la Traite atlantique et de la colonisation ; C’est que, franchement, c’est le désert chez nous. Comment peut-on continuer à penser que nos vies ne valent que par la volonté d’un pays dont les dirigeants eux-mêmes sont convaincus que, sans l’Afrique, le leur ne serait qu’une puissance moyenne ?

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C’est grave et inquiétant ! Presque aucun leader pour nous rendre notre fierté d’être nous-mêmes ; aucun leader pour nous apprendre et nous inculquer l’estime de soi indispensable à l’affirmation de notre personnalité et de notre présence dans le monde ; aucun leader pour nous montrer, par l’exemple, que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour exister, dans la liberté et la dignité, et assurer notre souveraineté.

Le fait de croire, pour beaucoup d’entre nous, que nous ne pouvons pas nous en sortir par notre génie propre est affligeant d’amertume et de honte. Au risque de déplaire aux affidés d’une mondialisation uniformisante, je pense que le fait de voir un pays – aussi ‘’puissant’’ soit-il – porter à sa tête un raciste, un anti-migrant ou un va-t-en-guerre me pose moins problème que l’attitude de contrition dont nous faisons montre face aux événements et à l’Histoire.

Dans son impérissable Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire écrit : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral… » C’est à ce que le poète appelle le « choc en retour » que l’on assiste aujourd’hui en Europe et aux Etats-Unis avec la montée des nationalismes et des populismes. Et ils ont là leur part de décolonisation des mentalités à faire.

Notre part de décolonisation résidera dans le fait de réaliser cette utopie à laquelle invite la politologue Françoise Vergès : « Les Africains ont la possibilité de choisir d’autres formes de ce qu’on appelle le développement, de ce qu’on appelle le vivre-ensemble ». Mais que faisons-nous pour faire advenir cela ? De la réponse à cette question dépendent beaucoup de choses…

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 21 novembre 2016

 

Achille Mbembe : « Il faut repenser la démocratie entièrement, elle est en crise partout »

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L’historien, philosophe et politologue camerounais, Achille Mbembe, évoque les questions majeures qui font de l’Afrique « un extraordinaire laboratoire ». Il estime notamment que la démocratie, sous sa forme libérale, doit être repensée, et revient, dans cet entretien, sur le sens des ‘’Ateliers de la pensée’’ organisés du 28 au 31 octobre 2016 à Dakar et Saint-Louis.  

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Vous êtes, avec Felwine Sarr, à l’initiative des ‘’Ateliers de la pensée’’. En parlant d’atelier, on pense à cette idée de fabrication. De quoi s’agit-il ? Qu’est-ce qu’il faut construire, déconstruire et/ou reconstruire ?

Il s’agit justement d’un atelier, c’est-à-dire d’un espace où s’opère la fabrication de quelque chose, d’un espace où on essaye de faire comme du tissage. Qu’est-ce qu’il faut tisser, construire, déconstruire et reconstruire ? En gros, deux choses : d’une part l’idée de l’Afrique, de l’autre l’idée du monde. Quand je dis idée, je veux aussi dire la réalité de l’Afrique, la réalité du monde. Non l’une par opposition à l’autre, mais en tant que l’une est partie intégrante de l’autre, l’une est le signe de l’autre. Donc, nous voulions ouvrir une plateforme qui nous permette – aux Africains du continent et de la diaspora – de réfléchir sur cet événement majeur de ce début de siècle qu’est la planétarisation de la question africaine ; qui est le fait que, pour une très large part, l’avenir du monde se joue en Afrique. Parce que l’avenir du monde se joue en Afrique, nous avons besoin d’outils conceptuels, d’outils théoriques, mais aussi d’outils pratiques pour penser cette nouvelle figure de l’événement.

Pourquoi ces Ateliers maintenant ? Est-ce parce que vous estimez qu’on a atteint une masse critique pour se livrer à un tel exercice ?

Oui. Manifestement, il y a une masse critique. Au cours des quinze, vingt dernières années, on a assisté à l’émergence d’une nouvelle génération de penseurs, critiques, écrivains, artistes et experts africains, qui sont, je dirais, globalisés. C’est-à-dire des femmes et des hommes dont les capacités et les spécialisations permettent de bouger et d’avoir une parole claire, une voix qui porte. Ce que nous voulions, c’était de créer un lieu où, effectivement, on puisse mettre ensemble toutes ces voix, pour qu’elles aient davantage d’impact que les voix isolées ici et là, et qui tissent nos relations individuelles. Donc il y a cette masse critique qui est là, un ensemble de ressources, une puissance intellectuelle qu’il nous faut traduire en actes. Et c’est ce qui fait l’intérêt du moment actuel.

Vous avez parlé de voix isolées. Cela veut dire que ce n’est pas aujourd’hui que l’on a commencé à penser l’Afrique. Il y a eu des cycles. Qu’est-ce que cette démarche collective va changer dans la prise en compte de cette idée de l’Afrique, de cette idée du monde ?  

Ce que ça va changer, c’est que les gens vont prendre conscience du fait que ces voix qui étaient jusqu’à présent isolées font en fait partie d’un mouvement structurel. Et la prise de conscience du fait qu’il s’agit d’un mouvement, je l’imagine, ouvrira de nouvelles possibilités à son tour. Ce que l’on voulait, c’est déclencher une dynamique. Où est-ce qu’elle va aller ? On n’en sait rien. Mais il s’agissait de déclencher cette dynamique en créant cette plateforme ouverte, plurielle, flexible, qui, une fois de plus, permet aux voix africaines d’avoir un impact.

Vous avez dit que l’avenir de l’Afrique se joue en Afrique. Seulement en Afrique ?

Il se joue pour une large part en Afrique. Il ne se joue pas seulement en Afrique. Mais l’Afrique risque de jouer une part décisive dans les transformations en cours. On peut déjà l’observer. Pour qui veut comprendre et avoir une idée d’où va le monde, l’Afrique constitue un extraordinaire laboratoire. Parfois un laboratoire négatif, mais nous voulons que ça soit un laboratoire positif. Les formes de la démocratie, l’urbanisation accélérée, la manière dont on exploite les ressources naturelles, la manière de faire équilibre entre l’homme et la nature, équilibre entre les humains et les non-humains… Nous sommes un des gros laboratoires du monde où ce qui vient est en train d’être expérimenté.

Il y a aussi la question démographique…

Il y a évidemment la question centrale qui est celle de la démographie, c’est-à-dire de la possibilité de durabilité de l’espèce humaine. C’est pour ça que, en grande partie, nous disons que le futur se joue ici. Parce que sans les êtres humains, il n’y a pas de monde humain. Il y a un monde évidemment. On peut envisager le fait qu’il y ait une histoire d’un monde sans les humains. Et d’ailleurs, l’histoire des humains, dans l’Histoire générale du vivant, est très courte. Nous sommes arrivés récemment sur la scène du monde. Le monde a existé avant nous, il existera après nous. Donc, la question démographique ne se pose pas seulement en termes de nombre, en termes d’impact économique, etc. Elle se pose aussi en terme existentiel. Nous allons devenir, dans vingt, trente, cinquante ans, le réservoir de l’Humanité. Alors, la boucle sera bouclée, parce que les origines de l’Homme se situent chez nous. Et on peut dire que l’accomplissement de l’Homme, au cours du XXIe siècle, ce n’est pas le siècle prochain, ce sera ici. Un tel événement, on ne peut pas ne pas le penser, sur le plan fondamentalement philosophique.

En pensant de la sorte, vous agissez, c’est vrai. Mais après l’élaboration de cette pensée, il faudrait aussi mettre en œuvre une politique, des stratégies, pour que cette Afrique puisse venir. Mais il faut, sur un autre plan, des hommes et des femmes pour cette mise en œuvre ?

Il faut des hommes. Il faut aussi des passerelles. Ce qui manque ce sont les passerelles. Nous disposons aujourd’hui, dans le continent et à l’extérieur du continent, d’une expertise tout à fait nombreuse, dans plusieurs domaines de la vie collective. Economique, social, culturel, artistique… On ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas d’expertise. Il y a une expertise africaine qui existe. Elle est peut-être mal utilisée, mal capitalisée, mais elle existe. Alors, comment rassembler cette expertise et créer des passerelles les centres de décision ? Et comment assurer, d’autre part, les formes de la mobilisation sociale qui permet de transformer le rapport entre l’Etat et la société ? Ce sont les deux questions fondamentales qu’il ne faut pas perdre de vue lorsqu’on parle des élites. Les élites ne deviennent véritablement des élites que sous la pression de forces sociales qui font des demandes, contrôlent l’exécution des politiques et qui en déclarent les résultats. Il n’y a d’élites en dehors de cet espace d’interpellation qui fait partie du calcul démocratique.

Les intellectuels que vous êtes constituent des forces sociales. Quelles sont les autres forces sociales qui devraient être déterminantes dans la prise de décision ?

Ce sont les communautés. Au fond, nos sociétés sont des sociétés de communautés. Nos sociétés sont également des sociétés de réseaux, associatifs, religieux, syndical – là où elles existent. Donc, c’est cette mosaïque sociale – chacune avec ses forces – qu’il s’agit de mobiliser autour d’un ensemble d’idées et de projets qui reposent sur la force des idées qui en constituent le soubassement. Pour le moment, on assiste à plusieurs mobilisations sans idées. Il faut passer des mobilisations sans idées à des mobilisations autour d’idées.

L’actualité sur le continent nous donne à voir que la question démocratique  est au cœur de tensions et de débats. Comment, de votre point de vue, cette question doit-elle être abordée ?

Il faut repenser la démocratie entièrement, elle est en crise partout dans le monde, aux Etats-Unis, au Brésil, en Europe, en Chine, en Hongrie. Partout !

Mais quelle démocratie ?

La démocratie sous sa forme libérale. La démocratie dite de marché. Elle est en crise parce qu’elle a atteint ses limites. Sur le plan philosophique, il s’agit d’un côté d’une démocratie qui ne se conçoit que comme démocratie des semblables, une démocratie qui éprouve énormément de difficultés à accommoder le non-semblable, l’étranger, le migrant, le fugitif, le musulman, ainsi de suite. Une démocratie des semblables, c’est-à-dire une démocratie qui refuse le principe de l’hétérogénéité et de la différence. C’est aussi une démocratie qui a atteint ses limites dans la mesure où elle est une démocratie uniquement pour les humains. Et encore, pas tous les humains. Or, comme je l’ai suggéré, le monde qui est le nôtre n’est pas seulement habité par les humains. Il est habité par les animaux, les plantes, d’autres espèces vivantes, organiques, végétales, qui sont, elles aussi, des acteurs à part entière du dispositif écologique. Et qui, par conséquent, on pourrait le supposer, ne devraient pas être traités n’importe comment.

Elles ont aussi des droits ?

Ne disons même pas qu’elles ont des droits, mais on ne peut pas les traiter n’importe comment. Donc il y a une possibilité d’approfondissement de la démocratie dans ces deux directions.

Vous parlez d’approfondissement d’une démocratie qui a montré ses limites. Il faudrait plutôt changer de type de démocratie, non ?

Non, il y a des choses à conserver.

Qu’est-ce qu’il faut conserver ?

Il faut conserver, par exemple, un certain nombre de principes de libertés individuelles, le principe d’égalité – même si on sait qu’il n’y a pas de société égalitaire radicale. Il faudrait conserver le principe selon lequel la transmission du pouvoir se fait de façon pacifique, c’est-à-dire que la force de tout pouvoir repose sur le consentement des gouvernés. Il y a un ensemble de catégories cardinales de ce genre dont on ne peut pas se débarrasser sans dépouiller la démocratie de son contenu. Il y a quelque chose à sauver de l’idéal démocratique libéral.

Il faut donc faire entrer la notion de démocratie en atelier ?

Tout à fait ! Il faut la faire entrer en atelier. Pour nous, en Afrique, qu’est-ce que cela veut dire ? Il y aurait un ensemble de choses concrètes. Ça veut dire qu’il faut un supplément au principe ‘’un homme une voix’’, parce que dans l’anthropologie des sociétés africaines, on n’est pas aussi scandalisés que cela face à l’inégalité. Certaines de ces sociétés admettent l’existence de l’inégalité. Ce qu’elles n’admettent pas, c’est le principe de l’exclusion radicale. Elles admettent le fait qu’un homme n’est pas une femme, un grand n’est pas un petit…Tout cela s’exprime dans des aphorismes de ce genre. Cela veut dire que, ce qu’il faut, c’est mettre en place un certain nombre de ressources qui permettent d’assurer la protection de ceux qui ne sont pas nécessairement égaux aux autres. Pour tempérer la domination et tempérer les effets néfastes du pouvoir. Mais ce sont des sociétés qui acceptent la hiérarchie.

Propos recueillis le 29 octobre 2016, à l’hôtel Savana, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

Françoise Vergès : « Il faut réinvestir la notion de progrès »

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« Les Africains ont la possibilité de choisir d’autres formes de ce qu’on appelle le développement, de ce qu’on appelle le vivre-ensemble ». C’est la conviction de la politologue Françoise Vergès, qui estime que la notion de progrès, souvent analysée sous l’angle « occidental », doit être réinvestie. Elle a participé aux ‘’Ateliers de la pensée’’, tenus du 28 au 31 octobre 2016, à Dakar et Saint-Louis. Entretien.   

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Vous avez traité de la question de l’utopie. Qu’est-ce qui fait, pour l’Afrique, l’urgence de cette notion ?  

L’Afrique à qui on a dit, pendant très longtemps, qu’elle n’avait pas de moyens, qu’elle n’avait pas de capacités, doit se donner cette utopique que c’est possible. Pour moi, l’utopie c’est de se dire que tout autour de vous, tout vous dit que ce n’est pas possible, vous, vous dites : ‘’C’est possible, je rends cette chose possible’’. Tout le système dit que, de toute façon, c’est le néolibéralisme, il n’y a plus d’autre choix. L’Afrique a un choix, parce qu’elle a non seulement de grandes capacités, de grandes possibilités, mais elle n’est pas encore entièrement déterminée par le système. On n’est pas encore dans un monde totalement fermé, il y a beaucoup de choses ouvertes, beaucoup de choses possibles de décider. On construit des trains. Où ? Pour faire quoi ? Pour aller où ? Si on veut construire des villes, comment on va le faire ? On a cette possibilité. L’horizon est ouvert. Le champ des possibles est vaste, c’est ça l’utopie. Au lieu de dire : ‘’Vous n’avez pas le choix, tout est comme ça, il n’y a pas d’alternative’’. Si, il y en a.

Pour vous, quelles sont ces alternatives ?

Il y a des défis déjà très importants. Les défis sont environnementaux, démographiques, économiques, culturels, etc. Il y a d’énormes défis. L’Afrique a servi comme continent-source. C’est-à-dire que sans l’Afrique, vous n’auriez pas eu de révolution industrielle en Europe ; la première globalisation qui s’est faite avec la Traite négrière et l’esclavage, c’est en tirant la force de travail de l’Afrique. Sans avoir donné tout ce que l’Afrique avait donné, ses fils et ses filles, mais aussi les ressources qu’elle avait, vous n’avez pas le monde tel qu’il est. Donc elle doit renverser cette perspective au lieu d’être simplement un continent-source pour les autres qui viennent extraire des ressources. Elle devient ce continent de ses propres sources. Je pense que l’utopie c’est aussi de penser une autre forme de bien-être. On parle beaucoup du vivre-ensemble, du bien commun, mais ça ne veut pas dire qu’il faut choisir la manière dont l’Occident a pensé le bien commun, la question du profit pour le profit, de la richesse pour la richesse. Les Africains ont la possibilité de choisir d’autres formes de ce qu’on appelle le développement, de ce qu’on appelle le vivre-ensemble

Est-ce ce que vous avez exprimé en demandant aux Africains de questionner la notion de progrès ?

Dans le progrès, il y a deux choses. Il y a le progrès qui a été imposé en disant la manière dont le progrès doit être envisagé. Et finalement, on voit toutes les catastrophes environnementales ou humaines. Et, en même temps, il y a un rejet du progrès, parce qu’il serait ‘’occidental’’. Je pense qu’il faut reprendre ce terme de progrès et le réinvestir du côté positif. Parce qu’il y a des progrès qui sont bien. Il faut bien qu’on puisse soigner des enfants qui sont malades, qu’il y ait les soins prénataux pour les mamans, etc. Je parle de choses très simples. Je pense qu’il faut réinvestir la notion de progrès. Et la deuxième chose sur laquelle j’ai insisté, c’est qu’on a toujours mis l’Afrique dans le manque. L’Afrique manquerait de cerveaux, de techniciens, d’ingénieurs, etc. Et ce vocabulaire du manque a fait qu’on est passé à l’économie de rattrapage. Il fallait rattraper. Pour devenir quelqu’un, il fallait rattraper. En fait, le modèle c’était l’Occident. Ce que je dis, c’est qu’au lieu d’insister sur le manque, insistons sur ce que nous avons. Et ce que nous avons est énorme. Nous avons des savoirs, des pratiques, des expériences… Et on peut aussi emprunter ce qui vient de partout. Donc partir de ça pour construire l’avenir, plutôt que de dire qu’on n’a pas ceci ou cela. Il faut aussi intégrer l’idée du bien-vivre.

Vous parlez de choses simples, mais leur mise en œuvre nécessite de l’action. Suffit-il de penser seulement ?

Il ne suffit pas de penser seulement. Il y a une vraie révolution des mentalités. Quand je dis ça, c’est concret. Il faudra aussi que l’Afrique repense la circulation à l’intérieur du continent ; il faut faciliter une circulation qui va produire de l’énergie, des cerveaux qui vont se rencontrer, des idées qui vont se rencontrer. Il faut partir du rêve du panafricanisme pour le réinvestir et lui donner des formes qui répondent aux questions d’aujourd’hui. Répondre à des questions sociétales, culturelles, environnementales, puisqu’on sait bien qu’aujourd’hui, on ne peut plus penser qu’on se fiche de la nature. La nature, il faut qu’on s’en occupe. On vit avec des espèces, pas seulement la nôtre.

Vous avez beaucoup travaillé sur Aimé Césaire. Vous l’avez rencontré de nombreuses fois. Vous avez même publié un livre d’entretiens avec lui. Son nom est revenu dans presque toutes les communications du premier panel de ces ‘’Ateliers de la pensée’’. En quoi sa pensée reste-elle toujours aussi centrale ?

Aimé Césaire est ce jeune homme né en Martinique, descendant d’Africains déportés, et qui se dit : ‘’Ah bon, on me traite de nègre. Nègre je suis, nègre je resterai’’. Et dans ‘’nègre’’, pour lui, c’est une fidélité à une histoire. Ce n’est pas une question de couleur de peau, ce n’est pas une question d’identité, c’est la fidélité à une histoire. L’histoire de cette déportation, l’histoire de ce que cette présence africaine a apporté partout. C’est cette fierté qu’il redonne à être Africain dans le monde. La deuxième chose est que c’est quelqu’un qui va être extrêmement soucieux de ce qui se passe autour de lui. Il va s’intéresser à ce qui passe à Haïti, à Cuba, en Afrique. Comme je voyageais beaucoup, quand je le rencontrais, il voulait que je lui raconte tout. Il nous a appris à nous ouvrir au monde, à regarder autour de nous. Il dit aussi qu’il faut partir de ce que nous avons. Il dit : ‘’Je suis descendant d’esclave, je ne peux pas le réparer, je ne peux pas revenir en arrière. Mais je serai fier de cette histoire, j’en ferai quelque chose’’. C’est quelqu’un qui a très bien compris que le colonialisme contaminait le pays qui colonise. La colonisation, ce n’est pas seulement mauvais pour le colonisé, c’est très mauvais aussi pour le colonisateur. Aujourd’hui, en Europe, on le voit. C’est plus visible que jamais, ce choc en retour, dont parle Césaire dans Discours sur le colonialisme. C’est-à-dire comment le racisme est entré dans les démocraties occidentales, comment la pensée xénophobe est entrée. Il a aussi très bien compris que ça touchait les partis progressistes. Dans sa lettre de démission du Parti communiste, il explique comment, même la gauche européenne, même les partis qui devraient être les alliés des opprimés du monde, ont été contaminés par la pensée raciale. Donc il est très contemporain, parce qu’il pose cette question de la décolonisation, qui est un processus, pas une fin. Pour sortir de ces siècles de colonisation, il va falloir entreprendre un processus de décolonisation des mentalités, des pratiques, des institutions, des savoirs, etc.

Ces ‘’Ateliers de la pensée’’ participent à la déconstruction de choses qui ont été déjà élaborées, plus ou moins bien. S’il y a ce problème avec le colonialisme, n’est-ce pas parce que ce travail de décolonisation n’a pas été fait du côté du colonisateur ?

C’est ça justement. Le plus souvent, quand je suis en France, je leur dis : ‘’La décolonisation, ce n’est pas ce qui se passe au Sénégal, au Bénin ou au Togo. Les gens, là-bas, s’occuperont de ce qu’ils ont à faire. Ils sauront ce qu’ils doivent faire pour eux-mêmes. Mais vous les Français, qu’est-ce que vous faites pour vous décoloniser ? Votre société a colonisé. Donc, il y a quelque chose dans votre histoire, dans la manière dont l’Etat français s’est construit, que vous devez examiner’’. Même la Ve République est née de la guerre d’Algérie. Elle est née du chaos d’une guerre coloniale. Donc elle a des racines qui sont en relation avec ça. Il y a un travail. Je pense que la question de la décolonisation, aujourd’hui, est planétaire. Elle a été, historiquement, à un moment donné : ‘’Nous devons être indépendants, nous devons reprendre la souveraineté sur notre terre et construire notre Etat-Nation’’. Aujourd’hui, c’est planétaire. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement reprendre une terre, c’est se demander comment on va habiter la Terre. Tous ensemble. Comment on va faire en sorte de ne pas la détruire et de ne pas perpétuer des guerres. Donc, il y a un processus de décolonisation qui concerne les anciennes sociétés colonisatrices (Europe, Etats-Unis…) et il y a une question de la décolonisation qui concerne le monde entier et dans lequel l’Afrique peut jouer un rôle d’avant-garde. Il faut écouter les paroles d’en-bas, celles des jeunes, des femmes, des paysans, de toutes ces personnes qui cherchent des solutions chaque jour et qui répondent de manière très concrètes à des questions politiques.

Il faut cette décolonisation planétaire, pour construire ce que le sociologue sénégalais Abdourahmane Seck appelle un ‘’En-commun’’, mais à une échelle globale, planétaire ?

Absolument. On n’a jamais vraiment vécu tout seul dans un coin. Encore moins aujourd’hui. La vitesse des communications fait qu’on est obligé de se penser de manière planétaire. Ce qui ne veut pas dire qu’on doit courir partout comme un poulet sans tête. On sait bien que la victoire de peuples amérindiens, au Brésil, contre une multinationale, va renforcer des combats de paysans au Burkina Faso. Donc, on voit bien que même l’énergie émancipatrice circule. Beaucoup de gens, partout, ont compris que ce système tel qu’il est, n’est pas possible. Il est en train de provoquer des dévastations et beaucoup de gens en sont conscients. Il va falloir entrer dans ce processus (de décolonisation) et comprendre que ce n’est plus simplement construire un Etat-Nation et retrouver ses frontières, c’est comment on vit les voisins, comment on vit avec l’Inde, la Chine, l’Amérique du Sud, etc.

Vous êtes de l’île de La Réunion. Si on y ajoute la Guadeloupe, Mayotte, la Martinique, la Guyane, on a ce qu’on appelle les départements et territoires d’Outre-Mer. Il y avait eu, en 2009, une « grève contre la vie chère », qui a duré un mois en Guadeloupe et en Martinique. J’avais estimé, pour ma part, que c’étaient les vestiges de la colonisation et, plus loin, de l’esclavage. Quelle analyse en faites-vous, avec le recul ? Et plus généralement du regard que la Métropole pose sur ces territoires ?

C’est une très bonne question, mais j’aimerais faire une remarque avant, puisque vous parlez de La Réunion. Je pense que c’est important pour l’Afrique de penser son histoire maritime, son histoire avec ses îles. Elle ne doit pas s’enfermer dans une pensée continentale. L’Afrique a été en lien avec l’Asie et avec le Golfe arabique, pendant des millénaires, bien avant que les Européens arrivent. Donc, il faut remettre ça aussi en histoire. Il ne faut pas laisser le monde maritime à l’Occident. Ce qui est vraiment invisible, c’est que l’Etat français continue à être un Etat qui a un empire colonial, dans le Pacifique, dans les Caraïbes, en Amérique du Sud et dans l’Océan Indien. Aucun Etat européen n’a autant de terres dans le monde. Ça fait de la France la deuxième puissance maritime mondiale. Ce sont des intérêts géopolitiques, des intérêts militaires, des intérêts culturels. La France, grâce à ça, peut siéger dans des régionales partout dans le monde. Le fait qu’on a fait croire aux Français qu’avec la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, le chapitre du passé colonial était fermé, a effacé le fait que toutes ces terres, de tous ces peuples, continuaient à être en dépendance. N’oublions pas que ce sont des terres où la France pratique des politiques toujours néocoloniales : les tests nucléaires dans le Pacifique, la pollution aux Antilles par un pesticide interdit, le nickel en Guadeloupe, etc. Ça participe aussi de la décolonisation. Pour la Réunion et Mayotte, ces îles sont sur un axe Afrique-Asie. Nous sommes dans une dépendance à la Métropole, mais notre monde culturel, notre monde historique, notre univers, c’est cet univers afro-asiatique. Puisque nous sommes dans l’Océan Indien, donc dans cette zone où les Africains ont passé leur temps à aller rencontrer les Asiatiques. Il faut faire ressurgir cette histoire. Ces territoires sont très abandonnés. Vous parliez de grèves. Il y a des taux de chômage de plus de 20%, depuis des décennies, il y a des taux d’illettrisme qui sont de 21% à la Réunion, où plus de la moitié de la population est au-dessus du seuil de pauvreté à la Réunion. Et quand ont dit pauvreté, c’est plus pauvre que dans les régions les plus pauvres de France. Donc on voit bien que le passé esclavagiste ou post-esclavagiste pèse toujours sur ces sociétés.

Propos recueillis le 29 octobre 2016, à l’hôtel Savana, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

Ndiouga Dieng, voix-baobab du Cap-Vert

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L’artiste-chanteur sénégalais Ndiouga Dieng, un des piliers de l’Orchestra Baobab, décédé dans la nuit du mercredi 9 au jeudi 10 novembre 2016, à Dakar, à l’âge de 69 ans, est une voix dont la force et la présence n’ont d’égale que la puissance et la profondeur de la poésie des mots et messages qu’il a portés pendant plus de 45 ans.

C’est d’une petite voix que, jeudi matin, son compère Balla Sidibé a fait part du décès d’un ami avec qui il chemine depuis plus de 40 ans : « Je vous annonce une mauvaise nouvelle : notre ami Ndiouga Dieng est décédé cette nuit ». En disant cette phrase, Sidibé, qui a cheminé avec lui depuis 1972, était conscient qu’une page de l’histoire du groupe et de la musique sénégalaise venait de se tourner.

Tout de suite après cette annonce, reviennent à l’esprit des titres culte sur lesquels Ndiouga Dieng fait apprécier une voix singulière et forte qui continuera d’accompagner les mélomanes. Dee mo woor, Bul ma miin, Jirim, Werente Serigne, Aduna luci biram, Thiossane, entre autres, lui survivront et continueront à témoigner de sa présence

Ce « monument », tel que l’a qualifié son ami Youssou Ndour, est issu d’une longue lignée de griots de l’ancienne région du Cap-Vert (actuelle région de Dakar). Né le 6 juin 1947 à Rufisque, cet électricien de formation avait intégré l’Armée puis la Police, dans les années 1960. Après avoir quitté la Police – où il chantait avec un groupe dénommé ‘’Xarit mbaa merewoo ma’’, il entre à l’Orchestra Baobab au début des années 1970. Il y trouve de célèbres musiciens, Abdoulaye Mboup, Balla Sidibé, Médoune Diallo, entre autres.

« Alhamdoulillah, j’ai fait une très belle carrière », disait-t-il dans une longue interview parue le 20 mars 2016, dans les colonnes du quotidien EnQuête. Ndiouga Dieng pouvait l’affirmer, parce qu’il s’est imposé, à force d’être exigeant avec lui-même et créatif dans ses propositions artistiques, sur la scène musicale nationale et au cours de ses nombreuses prestations hors du pays.

Il intègre l’Orchestra Baobab au début des années 1970. Il y trouve de célèbres musiciens, Abdoulaye Mboup, Balla Sidibé, Médoune Diallo, entre autres. Ndiouga Dieng y arrive pour conforter l’option de groupe de faire une symbiose de la musique afro-cubaine que lui et d’autres faisaient et des rythmes et mélodies du continent africain en général. Dieng et Ablaye Mboup (remplacé à sa mort, en 1975, par Thione Seck) ont été cette ‘’caution’’ locale qu’incarnent les griots, historiens, conteurs et artistes.

Les chansons de Ndiouga Dieng portent, dans ses mélodies et messages, le sceau d’une tradition où l’histoire (Thiossane), la foi (Dee moo woor, Werente Serigne), la famille et la société (Jirim, Aduna luci biram) occupent une place centrale. Avec une touche originale que sa voix permettait de mettre en valeur.

Pour lui, la légitimation vient de sa mère, Ndèye Ngom Bambilor, dont la notoriété était établie dans la région du Cap-Vert. Dans son interview à EnQuête, il expliquait cette filiation : « C’est elle qui m’a incité à faire de la musique. Si aujourd’hui je suis chanteur, c’est grâce à elle. Parce que mon père était un ouvrier. Donc la musique, je l’ai héritée de ma mère Ndèye Ngom Bambilor qui l’a hérité de ses parents. Je peux dire que j’ai, par tous les moyens, essayé de fuir la musique. J’ai suivi une formation en électricité et intégré l’armée pour ne pas devenir chanteur. Seulement, la musique est dans mes veines ».

Quelques années avant que les membres de l’Orchestra Baobab se séparent, parce qu’ils ne s’accordaient pas sur la direction artistique à prendre face au succès du mballax que Youssou Ndour avait réussi à faire monter au stade de musique populaire diffusée jusque dans les coins les plus reculés du Sénégal, Ndiouga Dieng avait pris place à l’Orchestre national. En même temps que Pape Seck Dagana, Ouza Diallo et Cheikh Tidiane, entre autres ténors, tous venus ‘’encadrer’’ les jeunes membres de l’orchestre créé en 1982.

Dieng prend sa retraite à l’Orchestre national en 2005. L’Orchestra Baobab s’était déjà reformé (2001), des retrouvailles pour lesquelles il a joué un grand rôle. Il avait aidé Youssou Ndour – avec qui le producteur anglais Nick Gold (World Circuit) avait pris contact – à rassembler les membres du groupe.

Le Sénégal et le reste du monde (re)découvrent alors des musiciens qui n’avaient rien perdu de leur savoir-faire, des artistes qui en voulaient comme au premier jour de leur aventure commune, des passionnés qui remettent au goût du jour un travail de qualité duquel l’improvisation était exclue. Ndiouga Dieng y tient son rôle, chantant et exprimant, à travers ses textes des qualités que sont la générosité, le sens du partage et le souci d’incarner des valeurs humaines essentielles.

Et jusqu’au bout – même si on sentait les effets de la maladie lors des dernières prestations – il a tenu son rang. Dee moo woor (la mort est inéluctable), avait-il chanté. Il n’est plus là physiquement, mais c’est maintenant qu’il est parti qu’une certaine magie va opérer : ses œuvres vont continuer à parler pour lui, Ndiouga Dieng, voix majeure d’une entité historique, le Cap-Vert, et d’un pays, le Sénégal.

Youssou Ndour : Ndiouga Dieng, « un état d’esprit », de « grandes qualités humaines »

L’artiste-musicien Youssou Ndour ne s’y est d’ailleurs pas trompé, lui qui a exhorté la famille du musicien et les musiciens à « maintenir le flambeau » porté par l’artiste, insistant, au-delà du « talent de chanteur » de Dieng, sur ses « grandes qualités humaines ».

« Il faut maintenir le flambeau qu’il a porté. Il faut entretenir la flamme qu’il a allumée. Cette flamme ne doit pas s’éteindre. Ce n’est pas que de la musique, c’est un comportement, c’est un état d’esprit, ce sont de grandes qualités humaines », a-t-il dit, en s’adressant à la famille, lors de la cérémonie de levée du corps, le vendredi 11 novembre 2016, à l’hôpital Principal, à Dakar.

« Vous avez une grande responsabilité, nous aussi, pour que le témoin qu’il nous a transmis ne tombe pas. C’est un monument qui est parti », a ajouté Youssou Ndour en présence d’une foule nombreuse composée d’artistes, de parents, d’amis, d’hommes politiques, de ministres, dont celui de la Culture, Mbagnick Ndiaye.

« Ndiouga Dieng était un des nôtres. Je peux dire que si on parle de l’Orchestra Baobab, il en était un pilier. Généreux et partisan de l’unité, il a joué un grand rôle dans la vie de l’orchestre », a poursuivi Youssou Ndour, parlant au nom des musiciens, avant d’ajouter : « Nous exerçons un métier qui nécessite de la générosité et un sens du partage. Ndiouga Dieng incarnait ces qualités. L’Orchestra Baobab, comme le Star Band, est un groupe dont on doit méditer le parcours et les enseignements. Ces groupes réunissaient de grands musiciens ».

Ndour est revenu sur les circonstances ayant conduit à une reconstitution de l’Orchestra Baobab, en 2001, après une quinzaine d’années d’arrêt, rappelant que c’est à Ndiouga Dieng qu’il en avait parlé lorsque des producteurs anglais avaient pris contact avec lui.

« Cela a réjoui tout le monde. Tous les musiciens, de toutes les générations, ont été ravis de ce retour, parce que quand un groupe comme le Baobab voyage à travers le monde, c’est au nom du pays qu’il le fait. Ils sont là. Chacun de ses membres peut mener une carrière solo », a souligné Youssou Ndour, signalant la présence de camarades de groupe de Ndiouga Dieng. Balla Sidibé, Thierno Koité, Mountaga Koité, Yakhya Fall, Charly Ndiaye, Issa Cissokho, membres de l’Orchestra Baobab, étaient présents à la cérémonie de levée du corps.

Pape Malick Sy, chef religieux et ami de Ndiouga Dieng, a formulé des prières avant le départ de la dépouille mortelle pour Bargny, où il a été inhumé le vendredi 11 novembre 2016, dans l’après-midi. Dans ses propos, il a réitéré les qualités relevées par Youssou Ndour, et insisté sur les enseignements qu’il tire des chansons de Ndiouga Dieng.

« Ndiouga Dieng était un poète, qui instruisait ceux qui écoutaient ses chansons. J’écoutais profondément ce qu’il chantait, parce que j’aime beaucoup la musique. J’en écoute beaucoup, parce que tu en tires des enseignements », a-t-il indiqué, rappelant qu’il connaissait Ndiouga Dieng depuis 1970.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 11 novembre 2016

 

Douta Seck, ce géant !

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Le comédien sénégalais Douta Seck, disparu le 5 novembre 1991, à l’âge de 72 ans, fut un géant du théâtre national sénégalais, un artiste à la stature imposante, qui, après des études d’architecture, s’est distingué pendant plus de 40 ans dans l’art lyrique et le 4-ème art. 

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Douta Seck a lutté pendant six ans contre un emphysème pulmonaire qui avait compromis la poursuite de sa riche carrière, le privant aussi de la possibilité de transmettre à la jeune génération son expérience des planches. « Ce grand comédien avait incarné au théâtre le rôle du Roi Christophe avec beaucoup de vérité et de sensibilité. Avec lui disparait le dernier de nos géants du 4ème art », soulignait le quotidien Le Soleil, dans son édition du 7 novembre 1991.

Avant de tirer sa révérence, écrit le journaliste Djib Diédhiou, « il aura donné jusqu’au bout la réplique à ce personnage tapi au cœur de son être – l’emphysème – et qui se réveillait de temps à autre, et de manière soudaine, pour l’accabler ». « Car ‘Christophe’ comme on peut appeler Douta depuis ce 4 août 1964 où fut à Salzbourg créée par Jean Marie Serreau, ‘La Tragédie du Roi Christophe’ d’Aimé Césaire, n’avait plus à faire face aux vicissitudes de l’histoire ni à la versatilité d’un peuple, mais il devait composer sur la scène de la vie », indique Diédhiou.

Il relève le ‘’regret’’ du monde de la culture de voir partir un professionnel talentueux et aguerri sans pouvoir faire découvrir au public d’autres ressources qu’il gardait en lui : celles du chant. « Car, on l’oublie souvent, c’était l’autre passion de Douta. C’était un domaine où il excellait aussi. Il avait la voix, le métier, le talent, pour ça », précise le journaliste. Djib Diédhiou ajoute : « Peut-être que si le théâtre n’avait pas régné en lui de manière possessive, il aurait connu une plus grande célébrité pour sa voix de ténor. Mais sur ce plan, le regret n’est plus permis tant la carrière de comédien de cet homme a été bien remplie ».

Architecte du jeu

Le théâtre, oui. Parce qu’après une carrière d’instituteur à Ziguinchor (1938-1946), Douta Seck, né le 4 août 1919 à Saint-Louis, obtient une bourse d’étude de la Municipalité de Dakar pour ses études d’architecture aux Beaux-Arts de Paris (1947-1954). Dans la capitale française, il prend goût au théâtre : le rôle du sorcier dans la pièce L’empereur Jones, mise en scène par Sylvain D’homme (1949) et, à partir de 1952, la décision d’abandonner l’architecture au profit de l’art lyrique et de l’art dramatique.

Depuis, Douta Seck ne chôme pas, enchaînant les apparitions dans des pièces, pour devenir une des plus grandes vedettes noires de la scène parisienne : rôle du coolie, dans la pièce L’exception et la règle, de Berthold Brecht, mise en scène de Jean-Marie Serreau (1954), La Tragédie du Roi Christophe (créée pour la première fois le 4 août 1964 à Salzbourg et représentée aussi en avril 1966 lors du premier Festival mondial des Arts nègres), Général Manuel Hô (1978), la fresque sur L’Afrique et l’homme noir (1977, mise en scène de Jean-Pierre Leurs au Festival des arts et de la culture de Lagos), Le Mahabharata, sous la direction de Peter Brook, etc.

Le comédien joue un peu partout dans le monde. Il joue aussi dans de nombreux films : Tamango de John Berry (1957), Les Tripes au Soleil de Claude-Bernard Aubert (1958), Liberté d’Yves Ciampi d’après l’œuvre de Léopold Sédar Senghor (1960) ; Douta Seck joue le personnage de l’aveugle dans Xala d’Ousmane Sembene (1974). Il est pasteur dans Amok de Souhail Ben Barka (1981), président dans En Résidence surveillée de Paulin Soumanou Vieyra (1981), grand-père dans Pétanki de Yéo Kozoloa, (1982) et Rues Cases Nègres d’Euzhan Palcy (1983), Thierno dans l’adaptation de L’Aventure ambiguë de Jacques Champreux, d’après l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane (1984).

Le public connaissait moins la voix de chanteur de Douta Seck, qui a effectué, entre 1954 et 1956, des études musicales à l’École normale supérieure de musique de Paris-classe de Marcelle Gérard (section art lyrique). Il est titulaire d’un diplôme d’exécution vocale du même établissement et d’un brevet d’aptitude à la carrière lyrique décernée par l’Union professionnelle des maîtres du chant français. En 1955 et 1956, Douta Seck effectue une tournée de concerts de chant classique, de mélodies modernes, negro-spirituals et mélodies africaines à travers l’Afrique occidentale française (AOF).

« Affronter la société dans ses préjugés »

Dans son hommage signé le 7 novembre dans les colonnes du quotidien Le Soleil, le journaliste Djib Diédhiou retient « l’éclat de sa voix, son rire très engageant (…) le souvenir de ses coups de colère à cause desquels il pouvait passer aux yeux de ses confrères, ou de ses proches, pour un homme difficile », qui « aimait la perfection (…) exécrait la paresse intellectuelle, la facilité ».

Cette exigence de perfection, Douta Seck la tient de sa profession de formateur. Il a été, d’octobre 1959 à juin 1963, fondateur et directeur de l’École des arts de la Fédération du Mali (puis au Sénégal, à la rupture de cette unité politique). En 1972, il revient à Dakar, à la demande du président Léopold Sédar Senghor et devient sociétaire du Théâtre national Daniel Sorano. L’année suivante, La Tragédie du Roi Christophe est créée à Dakar avec une mise en scène de Raymond Hermentier, à l’occasion de la visite officielle du président de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny au Sénégal, sous la présidence de Léopold Sédar Senghor.

En juillet 1991, quelques mois avant sa mort, un hommage est rendu à l’artiste par le gouvernement sénégalais, sous l’égide du président Abdou Diouf et de l’UNESCO. A cette occasion, Dominique Wallon le fait, au nom de la France, Chevalier des arts et lettres.

A cette distinction, le journaliste Jean Meissa Diop – dans l’hebdomadaire Walfadjri (8-14 novembre 1991) – ajoute le premier ‘’Prix Artiste de Paris-Wurmser’’ (1955), le premier ‘’Prix Léopold Bellan’’ (1955), la mention ‘’Très bien’’ en chant français, les insignes de Commandeur de l’Ordre national du Mérite (août 1991).

Jean Meissa Diop qualifie Douta Seck de « carrefour des arts », saluant « cet instituteur qui change de vocation pour se consacrer à la peinture », son « courage » à « affronter la société dans ses préjugés », « un courage et des convictions forgés dans l’acier’’.

Depuis avril 1997, l’ancienne résidence de la Médina, devenue Maison de la Culture, porte son nom.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 novembre 2016

Une thèse de doctorat analyse le « système africain du monde » de l’Egypte ancienne

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Le chercheur burkinabè Yoporeka Somet a reçu le samedi 29 octobre 2016 le grade de docteur d’Etat d’égyptologie de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) pour sa thèse intitulée L’Egypte ancienne : un système africain du monde, un travail scientifique pour lequel il a obtenu la mention « très honorable », les félicitations et encouragements du jury.

Le nouveau docteur d’Etat – inscrit à l’Ecole doctorale ‘’Arts, cultures et civilisations (ARCIV)’’ de la Faculté des lettres et sciences humaines de l’UCAD – a effectué « un excellent travail, produit un document bien écrit, bien construit, dans une démarche en spirale, un résultat atteste du dynamisme de l’école africaine de l’égyptologie », a souligné le président du jury, le professeur d’histoire ancienne Babacar Buuba Diop.

« Il s’agit d’égyptologie, de philosophie, de science et de littérature. Le travail de Yoporeka Somet a été apprécié très positivement, le jury a décidé de conférer le grade de docteur d’Etat au candidat avec la mention très honorable. Le jury l’encourage à tenir compte de l’ensemble des remarques » faites par ses membres, « pour que, dans les meilleurs délais, ce travail remarquable puisse être à la disposition d’un large public », a-t-il dit.

« Ce travail constitue un tournant très important dans les études égyptologiques. Les Africains en ont besoin, les égyptologues d’une manière générale en ont besoin », ont ajouté les membres du jury constitué majoritairement d’Africains, une première dans le cadre de la soutenance d’une thèse d’égyptologie en Afrique.

Pour cette thèse de plus de 500 pages – en deux volumes (une analyse du système africain du monde à travers une relecture de différentes cosmogonies ; une traduction d’un texte du Moyen-Empire égyptien intitulé les complaintes du paysan) – Yoporeka Somet procède à une lecture du principe d’égalité entre les hommes, promu par les anciens Egyptiens, ‘’les tout premiers à défendre que la vie humaine est sacrée’’.

Le chercheur examine la ‘’Maat’’, « qui est d’abord une notion cosmogonique avant d’être une notion sociale » exprimant l’équilibre, l’égalité, la justice, entre autres principes forts. Il souligne la cohérence de l’ordonnancement du système, objet de son étude, et insiste sur la modernité des théories et pratiques, dont des survivances existent dans différents groupes socioculturels africain (Dogon, Mossi, etc.).

« Le système du monde que j’étudie est un système cohérent dont le déroulé se trouve dans la cosmogonie, a expliqué Yoporeka Somet. Il s’agissait, pour moi, de montrer comment les anciens Egyptiens ont cherché à concilier un système pyramidal avec le paradigme de la ‘Maat’ qui se définit d’abord par l’équilibre, l’égalité, la justice », a expliqué Somet.

Dans son travail, il s’occupe de l’ordre social des institutions qui dépendent du pharaon, passe en revue le rôle et la place de l’écriture ainsi que le statut du scribe, la condition du travailleur manuel, les conditions de travail des ouvriers dans les tombeaux, le système de justice, la conception de la mort chez les anciens Egyptiens – qui prend en compte l’au-delà, la question de l’esclavage, etc.

Les membres du jury ont relevé dans leurs appréciations du travail de Somet des problèmes de forme, l’insuffisance d’explications sur la méthodologie annoncée, la faiblesse de la méthode de comparaison entre la culture de l’Egypte ancienne et les cultures africaines, lesquels problèmes, selon le président du jury, « ne sont rien pour un texte original, bien écrit, avec élégance ».

« Votre thèse reste, malgré ces imperfections, une pierre importante à l’édifice de l’égyptologie. La démarche est cohérente, elle aide à comprendre un système trois fois millénaire », a pour sa part souligné le professeur Babacar Sall, estimant qu’avec cette thèse, Yoporeka Somet « contribue au renouvellement des méthodes de recherche, en apportant de nouvelles grilles de lecture et d’analyse ». « Votre conception, du point de vue d’un philosophe, montre la puissance d’un système du monde et la longévité du fait culturel égyptien », a en outre dit le professeur Sall.

La soutenance de cette thèse d’Etat – dirigée par le professeur d’égyptologie Aboubacry Moussa Lam – qui a duré environ cinq heures, s’est déroulée à la salle de visioconférence de l’Agence universitaire de la francophonie (AUF). Le jury était présidé par le professeur d’histoire ancienne Babacar Buuba Diop et comprenait les professeurs d’égyptologie Hartwig Altenmüller (Université de Hambourg, Allemagne), Babacar Sall (Université Cheikh Anta Diop), d’archéologie et de philologie Stephen Quirke (University College, London), Aminata Sackho-Autissier (Département des Antiquités égyptiennes Musée du Louvre).

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 octobre 2016

Une exposition rend à la Médina son rôle pionnier de foyer de création

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L’exposition « De Lods à Docta, Médina la cité Muse », dont le vernissage a eu lieu mardi 11 octobre 2016 à la Galerie nationale d’art, à Dakar, est un voyage dans le temps, montrant le rôle majeur que le quartier de la Médina, en tant qu’espace et lieu de vie, a joué dans la création et le renouvellement de l’expression artistique contemporaine au Sénégal.

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Entre peinture et sculpture, 70 œuvres de quelque 33 artistes de différentes générations y sont exposées dans une scénographie et une articulation réfléchies, qui portent la signature du commissaire de l’évènement, Wagane Guèye, pour qui cette entreprise peut être considérée comme « une ébauche de quelque chose de plus grand ».

Le fait que l’exposition – à voir jusqu’au 31 octobre – parte de Pierre Lods, que le président Léopold Sédar Senghor avait fait venir dans les années 1960, et se ‘’prolonge’’ par Docta, figure de proue de l’art du graffiti depuis une vingtaine d’années, illustre la dimension de laboratoire et de lieu d’innovation que la Médina a constituée non seulement pour les artistes visuels, mais aussi pour de nombreux autres arts (littérature, architecture, musique, etc.).

« C’est une histoire que je tenais à retracer. Je me suis posé beaucoup de questions sur ce personnage qu’est Lods, dont le nom revient souvent dans les écrits sur l’art. C’est un personnage emblématique et surprenant dont Senghor a compris et saisi la permissivité », a expliqué Wagane Guèye.

Il a relevé que, à plusieurs points de vue (politique, musical, sportif…), avec des artistes comme Amadou Ba, Zulu Mbaye, Amadou Kré Mbaye, Bassirou Sarr, Mansour Ciss Kanakassy, Amadou Sow, Kassim Mbaye, Mouhamadou Ndoye Douts…– qu’il expose – et d’autres acteurs, la cité de la Médina a posé « les fondements de la société contemporaine sénégalaise ». 

En parcourant l’exposition, le visiteur « entend » certainement les bruits et échos de rues et lieux de mémoire ayant vibré au rythme des bals populaires, des séances de sabar animées par Doudou Ndiaye Rose et Vieux Sing Faye, vestiges et témoins du dynamisme culturel d’un quartier qui a donné naissance à des mouvements, des parcours d’hommes et de femmes ayant eu des destins singuliers.

L’approche géographique de l’exposition De Lods à Docta, Médina la cité Muse permet aussi d’appréhender le concentré de mémoires sociales, politiques, culturelle, religieuse – le quartier doit son nom à El Hadji Malick Sy, figure emblématique de la Tidjaniya.

Et la proximité entre artistes, dans les mêmes cercles géographiques, a créé des connexions, des influences qui perpétuent un « esprit » permettant à Docta de faire partir ses créations de son domicile médinois.

C’est donc à une ‘’aventure de la création artistique’’ qu’invite le commissaire de l’exposition Wagane Guèye, qui a remercié les artistes ayant adhéré au projet, rendant à la cité ce qu’ils lui doivent.

« Tous les artistes n’ont pas voulu avoir cette reconnaissance au quartier. Comme si, aujourd’hui qu’ils entament des carrières internationales – ils ont du mal à rendre à cette cité ce côté muse », dit Guèye, relevant que la Médina a été, pour d’autres, « le quartier d’accueil, d’envol ».

Wagane Guèye qui n’exclut pas de « remonter » l’exposition, a dit que ce qui l’anime, « c’est l’existant ». D’être né à Dakar, d’avoir grandi dans un cadre culturel, d’avoir eu cette curiosité, d’avoir assisté à plein de choses dans les années 1970-80, d’avoir eu la chance de voir Doudou Ndiaye Rose jouer pour sa mère, il tire « un fond culturel très important qui peut aider à aller vers l’universel ». Avec comme point de départ, le fécond foyer de la Médina.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 12 octobre 2016

Mariama Bâ, 35 après : fulgurances d’éternité

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Il y a 35 ans, le 17 août 1981, disparaissait à Dakar, la romancière sénégalaise, enseignante et militante des droits des femmes, Mariama Bâ, auteur du roman à succès Une si longue lettre (Nouvelles éditions africaines du Sénégal, 1979), qui, même si elle n’a pas eu le temps de laisser une bibliographie fournie, a marqué les esprits par son talent et son militantisme pour des causes sociales et politiques.

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Née le 17 avril en 1929 à Dakar, Mariama Bâ, très tôt orpheline, a été éduquée par ses grands-parents qui lui inculquent les croyances islamiques et les coutumes traditionnelles. Son père, Amadou Bâ, ministre de la Santé à l’époque de la loi-cadre, l’inscrit à l’école. Elle fait ainsi ses études primaires à l’école des filles (actuelle école Berthe Maubert). En 1943, la directrice de l’école la retire du groupe des élèves qui avaient opté pour le secrétariat et l’incite à passer le concours d’entrée à l’Ecole normale des jeunes filles de Rufisque.

« Tout le monde, mais pas toi, lui dit la directrice malgré l’opposition de ses grands-parents. Tu es intelligente. Tu as des dons. Même si tu ne veux pas y aller, tu vas préparer le concours pour le renom de notre école. » Mariama Bâ passe le concours organisé à l’échelle de l’ex-AOF (Afrique occidentale française) et en sort première.

En classe, les devoirs de Mariama sont jugés très bons et le responsable de l’établissement montre l’un d’eux au directeur de la revue L’esprit, alors en visite au Sénégal. Ce dernier trouve le texte intéressant et le publie. De là date le penchant de Mariama Bâ pour l’écriture. Dans l’environnement scolaire, marqué par un engagement l’émancipation des femmes, et le progrès social, elle et ses camarades de promotion étaient « toutes engagées dans la voie du changement et appelées par le rêve d’une vie active ».

Militantisme associatif

Après quatre ans de formation, Mariama Bâ obtient son diplôme d’institutrice en 1947. Elle devient boursière pour poursuivre ses études au lycée Van Vollenhoven (actuel Lamine Guèye). Mais le décès, la même année, de sa grand-mère maternelle et tutrice brise cet élan. Elle effectue ses premiers pas d’enseignante à l’école de Médina. Pour des raisons de santé, cependant, elle quitte l’enseignement en 1959 et est affectée à l’inspection régionale de Diourbel.

Parallèlement à ses activités professionnelles, Mariama Bâ milite dans plusieurs associations féminines. Elle explique cette option par les « difficultés réelles » pour la femme à s’épanouir dans les mouvements politiques. « Si la femme est animée d’un idéal politique, si elle ne veut pas être un support, un objet qui applaudit, si elle a un message politique, il lui est difficile de s’insérer dans un parti politique », explique-t-elle en 1979. Pour elle, « quand on a envie de travailler sainement, qu’on ne recherche pas à être connue, les associations féminines offrent des cadres d’évolution aux angles plus arrondis ».

C’est déjà à l’école, « dans les ferments intellectuels où elle côtoie tant d’idées, que se scella définitivement le destin littéraire du futur écrivain. Elle éblouissait tant par son intelligence et derrière un air de rien, battait les records de bonnes notes dans la plupart des disciplines », rapporte sa fille, signalant que Mariama Bâ était originellement tentée par la poésie.

C’est un roman qui va la faire connaître. Elle publie, en 1979, aux Nouvelles éditions africaines du Sénégal (NEAS) Une si longue lettre. Dès ce premier ouvrage, elle fait l’unanimité autour de son talent. Traduit plus tard en 17 langues, dont l’allemand, l’anglais et le japonais, il lui vaut le Prix Noma en 1980. Il a été traduit en wolof par Mame Younousse Dieng et Arame Fal, sous le titre Bataaxal bu gudde nii (publié en 2007 par les Nouvelles éditions africaines du Sénégal et reprise telle quelle, en 2015, dans la collection ‘Céytu’ dirigée par l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop).

Une si longue lettre, Annette Mbaye d’Erneville

Pour que Mariama Bâ fasse le saut, elle a eu les encouragements de la journaliste Annette Mbaye d’Erneville, alors directrice des programmes de Radio-Sénégal et membre du comité de lecture des Nouvelles éditions africaines du Sénégal (NEAS) présidé par Birago Diop. Après avoir reçu une critique exhaustive de La grève de bàttu (roman d’Aminata Sow Fall, paru en 1979), par Annette Mbaye d’Erneville, Birago se plaint du fait qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes sénégalaises en littérature. La journaliste lui promit alors de lui amener un manuscrit de Mariama Bâ.

« Je lui ai déposé le texte de Mariama Bâ à son cabinet vétérinaire. Le lendemain, il m’appela pour me demander : ‘Mais qui est cette bête de plume ? Je voudrais la connaître’. Elle connaissait les textes de Birago, mais ne l’avait jamais rencontré Birago. Lui, il ne la connaissait pas. C’est comme ça que (le roman) Une si longue lettre est né», rappelle Annette Mbaye d’Erneville. L’ouvrage raconte l’histoire de Ramatoulaye, qui, après le décès de son mari, met à profit la période de deuil pour faire le point sur sa vie et réfléchir aux sujets auxquels la société qui l’entoure doit faire face : polygamie, castes, exploitation de la jeunesse …

Le deuxième roman de Mariama Bâ, Un chant écarlate, publié à titre posthume (NEAS, Dakar, 1982 – traduit en 7 langues), souligne les difficultés auxquelles les mariages interraciaux se heurtent souvent : opposition familiale, choc culturel, etc.

A propos de ce livre, Annette Mbaye d’Erneville se souvient de la dernière fois qu’elle a vu Mariama Bâ, celle-ci lui dit : « Je vais changer la fin du roman, parce qu’il y a trop de morts ». « Dans la première mouture, elle faisait mourir tous les trois personnages principaux, raconte Annette Mbaye d’Erneville. Elle me dit : ‘Il n’y a que le petit qui va mourir, parce que lui, personne ne l’accepte. Il risque d’être malheureux’. C’est alors que je suis allée déposer la version définitive du manuscrit chez Roger Dorsinville. »

« Sources profondes des vertus universelles »

Dans la biographie qu’elle consacre à sa mère, Mariama Bâ ou les allées d’un destin (Nouvelles édition africaines du Sénégal, 2007, 258 pages), Mame Coumba Ndiaye, née du premier des trois ménages de l’icône du féminisme, met en lumière la personnalité complexe, le militantisme féministe et le génie littéraire de la romancière.

L’auteur a ainsi voulu « illustrer dans des pages vivantes l’une des figures les plus fascinantes de l’histoire du féminisme africain, dont la contribution bien spécifique dans son genre doit servir à l’édification des générations montantes afin qu’elles s’en inspirent et évaluent le crédit qu’elles peuvent en tirer ».

La préfacière de la biographie, Aminata Maïga Kâ, qualifie l’essai de « belle élégie pour une mère ! ». « Mame nous promène de la naissance de Mariama, le 17 avril 1929, à sa mort le 17 août 1981. Elle retrace son enfance, sa généalogie, sa vie d’écolière, de normalienne, d’épouse, de mère et d’écrivain. Pour cela, elle fait une incursion, documents à l’appui, dans l’histoire du Sénégal et de l’AOF (Afrique occidentale française) pendant ce dernier siècle qu’à vécu Mariama Bâ », écrit-elle, ajoutant : « Mame Coumba s’avère une historienne de talent, un critique littéraire sans complaisance, un psychologue hors-pair, bien au fait des us et coutumes de sa société ».

« Mariama Bâ est liée à son époque, elle se situe au confluent de la tradition et du modernisme avec ses implications dans une société en pleine mutation, écrit Aminata Maïga Kâ. Ce sont là autant d’informations capitales qui constituent la clef de ses ouvrages, mais restent en grande partie inaccessibles aux lecteurs, faute de livre sur elle. »

En elle, relève Mame Coumba Ndiaye, « la majorité des femmes d’aujourd’hui se reconnaissent non essentiellement pour des raisons que l’on avance, liées aux libertés nécessaires arrachées par les femmes au cours du (20ème) siècle, mais pour d’autres infiniment plus simples, plus éclairées : le retour aux sources profondes des vertus universelles ». Cette volonté, poursuit-elle, tend au « refus d’être l’objet utilisé, entretenu et rejeté’’, afin d’être placée au rang de ‘’désir d’accomplissement de soi par le travail dans le circuit économique, de se battre ni pour l’homme, ni contre les hommes (qui ne sont pas des ennemis), mais pour son épanouissement personnel ».

Force de caractère, combativité

« Voilà l’héritage que nous a légué Mariama Bâ, une femme dont le refus de la médiocrité a servi de tremplin, et que des abîmes d’incompréhension ont voulu maintenir dans la masse », souligne Mame Coumba Ndiaye, estimant que « le reste appartient à la légende qui entretient le culte de certains qui se veulent pourtant simples et proches de nous ».

Le féminisme militant des premières Normaliennes de l’AOF ne s’est pas manifester sans créer des réactions d’hostilité, surtout de la part d’intellectuels. Pour sa fille, ce « contexte fortement réactionnaire, fait de tensions multiples, entre l’ancien et le moderne », poussant Mariama Bâ à s’engager pour être fidèle à ses convictions. Elle a été, de 1978 à 1980, secrétaire générale du club Soroptimiste de Dakar.

Au-delà de l’institutrice, de la militante des associations féminines et de la romancière de talent, Mame Coumba Ndiaye raconte sa maman, une femme pleine d’amour qui forçait le respect autour d’elle. Dans son essai, elle dresse un portrait intimiste de sa mère, insistant sur sa force de caractère, sa combativité face aux aléas de la vie, au rang desquels figurent ses trois divorces et sa lutte contre le cancer qui l’a emportée alors qu’elle terminait le manuscrit de son deuxième roman.

C’est à l’âge de 52 ans que disparaît Mariama Bâ, laissant derrière elle la réputation d’un écrivain intelligent, talentueux et doué, et le goût amer d’une carrière inachevée.

Sur la mort de sa mère, Ndèye Coumba Ndiaye a cette conclusion magistrale : « La rigueur acharnée du destin était plus forte que son combat pour un idéal jamais apaisé. Elle venait d’interrompre ainsi une lutte, tout un chapitre de l’histoire féminine. Mais une aura de mystère enveloppe certains êtres et leur vie, si brève soit-elle, laisse derrière eux, dans le souvenir, un sillage d’éternité. C’est bien le cas de Mariama Bâ »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 17 août 2016

Amadou Tidiane Wone : Le débat sur la laïcité, « un enjeu d’indépendance intellectuelle »

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La laïcité en question(s) – Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

Au premier des deux jours d’une table-ronde sur ‘’la laïcité en question(s)’’, organisée par le Groupe Refondation nationale, l’ancien ministre sénégalais de la Culture a assimilé l’enjeu du débat sur la laïcité à « un enjeu d’indépendance intellectuelle et de souveraineté spirituelle ». Il s’est posé la question de savoir si le Sénégal va retrouver la dynamique de ses processus historiques, en vue de revitaliser ses traditions « dans ce qu’elles ont de meilleur, porteur de sens et de progrès ».

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Dans une communication intitulée ‘’la laïcité, un mot étrange venu d’ailleurs’’, Amadou Tidiane Wone a d’emblée relevé la « charge historique et idéologique » du mot ‘’laïcité’’, qui est, selon lui, « l’enfant naturel d’un conflit entre l’Eglise et l’Etat, le Clergé et la République, dans l’histoire de France ».

« Il peut, replacé dans son contexte d’origine, avoir été porteur de sens mais ce sens est celui d’une volonté clairement exprimée d’exclure Dieu sous toutes ses formes, sous toutes ses manifestations, des affaires humaines. Pari fou pour le croyant que je suis », a poursuivi Wone, qui, de cette posture, s’est interrogé sur « le prosélytisme idéologique qui cherche à incruster ce mot et les valeurs qui en découlent dans » la Constitution du Sénégal.

« Répondant politique, sociologique et spirituel endogène »

Pour l’ancien ministre, « on ne peut pas universaliser d’un coup de baguette magique un mot aussi chargé, aussi daté que le mot ‘laïcité’ ». « Pour accéder à cette légitimation, dit-il, ce mot doit avoir un répondant politique, sociologique et spirituel endogène avant de s’imposer dans notre charte fondamentale, nos lois et règlements. Situation cocasse que les élites, semble-t-il, trouvent normal. Tout se passe comme si, à notre accession à l’indépendance, le colon avait préparé les conditions d’une relève d’autant plus en douceur que la principale usine de fabrication d’esprits laïcs, c’est l’école publique de Jules Ferry. Cette école allait produire des ‘’cadres’’ pour faire fonctionner une République ‘’laïque’’, sans s’interroger sur le projet qui le sous-tend, envers et contre nous. »

Avec les énoncés de neutralité et d’équidistance vis-à-vis de toutes les croyances, « personne n’a de problème. Mais entre ces énoncés et la pratique dans les pays qui s’en réclament, il y a un monde », a insisté Amadou Tidiane Wone, relevant que dans la pratique, la notion de laïcité est utilisée essentiellement pour réduire l’espace d’expression des croyances individuelles, « comme si leur addition n’était pas l’expression d’une identité commune ».

Rapportant le sujet aux réalités sénégalaises et pour exprimer son « opposition personnelle », Wone a fait part de sa proposition pour la Constitution : « Le Sénégal est un pays de croyants où cohabitent harmonieusement musulmans et catholiques. La liberté de culte est garantie pour tous les citoyens et les minorités confessionnelles autres sont protégées par la loi ». « Moi, c’est ça ma compréhension de la laïcité. Cet énoncé me paraît plus proche de nos réalités que la notion de laïcité qui charrie des préoccupations philosophiques qui ne découlent pas de notre univers mental et spirituel », a-t-il commenté.

« Le défi, c’est nous »

Amadou Tidiane Wone décèle, dans l’énoncé actuellement admis, « un projet clair qui consiste à faire des citoyens des êtres au service du culte de l’Etat et non des êtres au service du culte de Dieu ».  « Il y a un enjeu de domination mentale que ce que l’on appelle l’Etat cherche à ravir à Dieu pour asservir les citoyens, explique-t-il. Jules Ferry pense que ‘la République doit prendre le citoyen en main du berceau à la tombe’ ».

« Et après ? » s’interroge l’ancien ministre de la Culture, ajoutant : « Pour le croyant que je suis, la vie terrestre, quelle que soit sa longueur, quelle que soit sa brièveté, n’a de sens que parce qu’elle prépare un au-delà. Il y a un problème de fond, un problème de perception, un problème d’approche du monde ». Il a déploré la présence de « L’école de Jules Ferry, celle héritée de la colonisation et non encore expurgée de certaines valeurs d’assujettissement mental », qui continue de charrier le terme ‘’laïcité’’, « comme d’autres mots bizarres – modernité, sécularisation, développement, mondialisation ».

Pour lui, « le malentendu, c’est le camouflage du projet colonial et de domination d’une partie du monde sur d’autres, sous le couvert de l’universalité, et, au fond, la mise en ordre de l’Humanité au service de l’Occident, de ses valeurs et de ses intérêts ». « C’est cette équivoque persistante qu’il s’agit de lever définitivement », estime Amadou Tidiane Wone, avant de conclure : « L’enjeu du débat sur la laïcité est un enjeu d’indépendance intellectuelle et de souveraineté spirituelle. Allons-nous définitivement retrouver la dynamique de nos processus historiques, en vue de revitaliser nos traditions dans ce qu’elles ont de meilleur, porteur de sens et de progrès. Le défi, c’est nous. Pas contre les autres, c’est nous dans nous, comme disent les jeunes. C’est pour cela que refonder est urgent ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15 août 2016

 

Makhtar Diouf : « La laïcité, une spécificité française contre la religion »

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La laïcité en question(s) – Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

« Cette laïcité est un produit de l’Histoire de France ». L’économiste Makhtar Diouf a d’emblée campé le sujet de sa communication, au premier des deux jours d’une table-ronde sur ‘’la laïcité en question(s)’’, organisée par le Groupe Refondation nationale.

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L’économiste a dressé le profil et l’histoire de la laïcité, dont la naissance, a-t-il rappelé, résulte  de deux événements : le premier, c’est la Révolution française de 1789 – dont une des composantes a été ce qu’on a appelé ‘’la philosophie des Lumières’’ – et à la suite « des mesures coercitives avaient été prises contre l’Eglise catholique en France » ; le second événement, c’est l’affaire Alfred Dreyfus, du nom de ce capitaine juif de l’Armée française, injustement accusé d’avoir transmis des secrets militaires à l’Allemagne, en 1890, alors que la France ne pensait qu’à une revanche après sa défaite de 1870.

C’est dans ce contexte, rappelle Makhtar Diouf, qu’est né le terme ‘’intellectuel’’. « Ce sont les intellectuels, notamment l’écrivain Emile Zola, de même que Georges Clemenceau, qui ont défendu Dreyfus, jusqu’à ce que l’enquête soit poursuivie et que le véritable coupable soit déniché et que Dreyfus soit, non seulement relâché, mais réhabilité», a-t-il expliqué.

Poursuivant son exposé, le Pr Diouf a signalé que c’est après l’arrivée au pouvoir de la Gauche radicale et l’instauration de la Troisième République, qu’est votée « la fameuse Loi de 1905 ». « Qui dit laïcité en France dit Loi de 1905, qui consacre la séparation de l’Eglise et de l’Etat », souligne l’économiste, précisant que cette loi comporte 40 articles, dont « le plus important » est l’article 2 qui dit que la République ne reconnaît, ne subventionne ni ne salarie aucun culte. Makhtar Diouf ajoute : « Le mot ‘’laïcité’’ ne figure pas dans cette loi, mais cette loi a servi de cadre pour la laïcité qui est un concept philosophique. C’est ainsi que la laïcité va être inscrite dans les Constitutions de 1946 et de 1958 (encore en vigueur en France) ».

« Arme de guerre contre la religion »

« Cette laïcité, dès le départ, est une arme de guerre contre la religion, catholique bien sûr, à l’époque, en France », résumé Makhtar Diouf, qui a relevé que Jules Ferry, « dont, malheureusement, une  rue porte encore le nom à Dakar – qui était athée, anticlérical, esclavagiste, colonialiste et qui est présenté comme le père de l’Ecole laïque contre l’école confessionnelle – disait : ‘mon but c’est de créer une société sans Dieu’ ». Diouf ajoute qu’il y a eu Léon Gambetta, dont une rue a porté le nom pendant longtemps à Dakar (actuelle Avenue Lamine Guèye), et René Viviani, « le plus virulent », qui disait : « Nous sommes en face de l’Eglise catholique, pour la combattre, lui livrer une guerre d’extermination ».

Pour l’économiste, la laïcité est « une exception française » qui a eu une « conséquence désastreuse : une déchristianisation et un irrespect vis-à-vis de l’Eglise ». « Elle (la laïcité) était dirigée contre le christianisme », a résumé Makhtar Diouf avant d’affirmer : « Et maintenant comme les soldats de la laïcité estiment qu’ils ont vaincu et terrorisé l’Eglise, ils se retournent vers l’islam. Actuellement, en France, la laïcité n’opère que  contre l’islam. En Europe, il n’y a que le Portugal qui a inscrit la laïcité dans sa Constitution. D’autres pays occidentaux, non seulement ne parlent pas de laïcité, mais font référence à Dieu ».

La laïcité, pas un principe universel

Makhtar Diouf a relevé que les pays africains francophones sont « les seuls à avoir inscrit la laïcité dans leurs Constitutions, alors que la France ne l’avait pas imposée à ces pays ». « Pendant toute la période coloniale, on ne savait pas ce que c’était la laïcité dans les pays africains », a-t-il dit, précisant que ces pays l’ont fait parce qu’au moment de l’indépendance, ces pays n’avaient pas de juristes pour élaborer une Constitution. « Ce sont des juristes français qui ont rédigé les Constitutions dans les pays africains francophones. Dans les pays africains anglophones, on ne sait pas ce qu’est la laïcité ». 

Souvent, insiste l’économiste, « on pense que la laïcité est un principe universel alors qu’il n’en est rien. C’est une spécificité française. On pense souvent que la laïcité est une garantie de démocratie, mais la France n’est pas plus démocratique que les autres pays européens. On pense que la laïcité est une mesure de protection des minorités religieuses, comme ici au Sénégal ».

L’expérience sénégalaise

Il a ajouté : « La laïcité a toujours été rejetée par le Vatican, depuis Léon XIII jusqu’à Jean Paul II. Mais au Sénégal, beaucoup de chrétiens s’accrochent à la laïcité, pensant à tort que c’est une mesure de protection de leur confession. Il n’en est rien du tout. Les Sénégalais, chrétiens, musulmans, n’ont pas attendu la Constitution de 1960 parlant de laïcité, pour vivre en harmonie ».

« Je laisse la laïcité à ceux qui y croient, c’est un concept philosophique. Est laïc qui veut être laïc. Mais il y a une contradiction au Sénégal entre ce qui est inscrit dans la Constitution et la pratique », analyse le Pr Diouf avant de s’interroger : « Quand on voit les politiciens, de quelque bord qu’ils soient, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, aller se prosterner régulièrement devant les autorités religieuses de ce pays. Où est la laïcité ? Et les chefs religieux eux-mêmes interviennent dans les débats politiques. L’Etat sénégalais intervient dans toutes les manifestations à caractère religieux.  Où est la laïcité. Le Sénégal a son histoire, sa culture. Le Sénégal n’est pas et ne peut pas être un pays laïc. Ce n’est pas possible. C’est la Constitution qui est en porte-à-faux avec la réalité sénégalaise ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 août 2016

La laïcité en question(s)

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Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

Le premier des deux jours de la table-ronde sur « la laïcité en question(s) », organisée par le Groupe Refondation nationale au siège d’Enda Tiers-Monde, à Dakar, a donné lieu à des échanges intéressants à partir de communications qui ont mis en lumière la nécessité de réinterroger le concept et de le rendre, dans sa définition, sa perception et sa compréhension, plus conforme à une histoire endogène et à des réalités socioculturelles que confortent des pratiques quotidiennes.

Les organisateurs ont voulu ainsi « contribuer à dégager les consensus nécessaires sur la question spécifique de la laïcité ». Il s’agissait pour les panélistes et participants « d’approfondir le débat sur différentes questions touchant spécifiquement la problématique de la Laïcité de nos institutions, d’analyser les forces et les faiblesses des modèles jusque-là appliqués et, dans le contexte de nos sociétés en mutation, de dégager des convergences possibles pour un meilleur devenir de notre nation et de l’Afrique ».

« Deux histoires du Sénégal »

Serigne Mansour Sy Djamil, député, président du Mouvement Bës Du Ñak et vice-président à l’Assemblée nationale, s’est félicité de l’organisation de cette rencontre « dans un pays où le débat public a déserté la pensée et l’intellectualité ». « Quand il y a absence de débat public et que le débat public se réduit à des insultes ou  des invectives, il devient dangereux de faire de la politique », a dit le religieux et homme politique, paraphrasant le philosophe français Alain Badiou.

Sy est revenu sur l’idée d’une refondation de l’enseignement des schèmes de l’Occident. « C’est un exercice qui va être extrêmement difficile. Nous sommes ici en train de parler en français, non pas dans nos langues nationales. Et le débat que j’ai toujours avec Souleymane Bachir Diagne (philosophe), Mamadou Diouf (historien), c’est que la production intellectuelle authentique du Sénégal est ignorée par l’élite intellectuelle de ce pays », a-t-il indiqué.

Il a signalé, pour étayer ses propos, son « grand plaisir » à écouter Serigne Moussa Kâ (hagiographe de l’histoire du mouridisme). « Cheikh Moussa Kâ parle en wolof, une langue accessible. Il reprend une partie de l’histoire du Sénégal, une partie de l’histoire de Serigne Touba (Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme) », explique Serigne Mansour Sy Djamil, ajoutant, qu’après avoir écouté, un jour, le recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (l’historien Ibrahima Thioub) faire un exposé sur l’histoire du Sénégal et l’histoire de Serigne Touba, il s’est posé des questions.

« Et je me suis dit qu’il y avait deux histoires du Sénégal : l’histoire racontée par les professeurs d’université et l’histoire racontée par le peuple à travers le récit de Cheikh Moussa Kâ et que les deux histoires ne correspondent pas », poursuit-il, avant de s’interroger : « Est-ce qu’il y a un espace qui va permettre qu’il y ait une connectivité entre cette histoire-là et l’histoire racontée par le peuple ? »

« Duplicité permanente »

Serigne Mansour Sy Djamil a ajouté : « J’avais dit à M. Thioub que le peuple ne connaît pas l’histoire qu’il raconte, tandis que l’histoire que raconte Cheikh Moussa Kâ, le peuple la connaît. C’est l’un des problèmes essentiels que les gens qui, aujourd’hui, écrivent sur l’histoire du Sénégal et même l’histoire de l’islam : ils n’ont pas accès à la langue arabe, alors que c’est un handicap majeur parce que les grands de ce pays (El hadji Oumar Tall, Cheikh Ahmadou Bamba, El Hadji Malick Sy, etc.) ont écrit en arabe. Il faut avoir accès à ça pour pouvoir peut-être changer les schèmes de pensée que nous tenons de l’Occident ».

Le socio-anthropologue Abdou Ndao, lui, est intervenu, à la fin de la première journée, pour dresser le constat d’un pays (le Sénégal) « quand même un pays très paradoxal ». « Les discours et les pratiques sont totalement différents. On parle beaucoup de laïcité, or notre Etat est accaparé par les logiques maçonniques d’une part  et d’autre part par les logiques confrériques. C’est ça les aspects très factuels de l’accaparement de notre Etat », se désole-t-il.

« Alors, à qui va-t-on expliquer la laïcité dans ce contexte ? s’interroge Ndao. Regardons bien comment notre Etat fonctionne et le court-circuitage de notre Etat par les logiques maçonniques et par les logiques confrériques. Si on n’a pas le courage de dire ça, nous allons encore continuer à faire ce que notre pays sait faire le plus – je m’excuse de cette condescendance – c’est-à-dire la duplicité permanente. »

Abdou Ndao semble inquiet face à ce qui se joue en dehors de l’espace public. « Regardez ce qui se passe : aujourd’hui, on a beau magnifier le modèle sénégalais, qui est le modèle du vivre-ensemble, mais il faut arrêter les essentialismes. Tout le monde sait ce qui se dit dans les chaumières et les logiques hégémoniques, voire les logiques d’intolérance totalement manifestes qui commencent à court-circuiter le fonctionnement social de notre pays », souligne-t-il, ajoutant : « Sommes-nous si naïfs à considérer que tout marche entre les chrétiens et les musulmans ? Comme si tout cela relevait d’un idéal type particulièrement construit par des chercheurs désincarnés ».

« Logiques religieuses au cœur des conflits de classes »

« Notre pays ne fonctionne pas comme ça, insiste le socio-anthropologue. Il y a encore des résidus palpables de tolérance qui continuent et dont on peut situer les historicités. Sans aucun doute. Mais regardons bien les évolutions et nous avons totalement des raisons de nous inquiéter, parce que nos chaumières sont encore court-circuiter par des discours religieux totalement aux antipodes de la tolérance et aux antipodes des discours originaux des fondateurs, y compris des fondateurs soufis. De quoi parlons-nous ? »

Il a dit avoir exprimé cette analyse pour réintroduire dans le débat l’idée que les uns et les autres disent, selon laquelle « tous les modèles magnifiés participent de la dialectique du débat ». « Mais arrêtons les essentialismes, arrêtons les manichéismes », conseille Abdou Ndao, avant d’jouter : « Là où nous sommes, les points de repère ont bougé et les logiques de défense sont telles que lorsque nous touchons un certains nombre de paradigmes, les gens vous tombent dessus ».

Pour lui, « les confréries et les logiques religieuses, comme les communistes qui soutenaient la théorie des classes, sont au cœur des conflits de classes et refusent, pour l’essentiel, qu’on touche à un certain nombre de paradigmes qui sont des paradigmes anti-développement, dont celui qui est le plus substantiellement inquiétant, notre liberté de pensée ». « Autant je valorise et respecte le fait religieux musulman, autant je n’ai pas toujours la certitude que, dans ce pays, ceux qui théorisent ces questions soient aussi démocrates aux plans politique et religieux.  Le contexte et l’environnement dans lesquels nous vivons montrent que beaucoup construisent des logiques hégémoniques, et contre d’autres », a conclu Abdou Ndao.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 août 2016

 

Edgar Morin : « Croire en l’humain » pour prévenir les catastrophes

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Le philosophe, sociologue et penseur français Edgar Morin, président du jury de la 19-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (16-23 juillet 2016), livre ses impressions sur les images qu’il a vues et pose les termes d’un dialogue des cultures fondé sur la reconnaissance et le respect.

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Des images du Festival du cinéma africain de Khouribga…

« Il y a des images puissantes qui me restent. Des images du Rwanda (dans le film ‘Things of the Aimless Wanderer, de Kivu Ruhorahoza) et surtout des paysages de l’Afrique subsaharienne avec tellement de caractéristiques. Il y a aussi le film qui traite des questions rurales, ‘L’ombre de la folie’ (du Malien Boubacar Gakou), qui est très intéressant à la fois des paysans qui essaient de continuer à faire de l’agriculture saine, en fait biologique  – et en même temps leurs cultures peuvent être abimées par le passage des pasteurs…En arrière-fond, il y a les tragédies qu’il y a dans ces pays. Donc j’apprends. Ça me rend plus sensible aux problèmes humains de l’Afrique et en même temps, je suis content de voir qu’il y a un cinéma qui se développe et qui apporte en même temps de la beauté, de l’esthétique. Mais (c’est) une esthétique qui n’est faite seulement pour l’émotion, elle nous donne une connaissance meilleure des gens qui sont d’une autre culture, d’une autre civilisation et nous incite à nous comprendre les uns les autres. Tout ce qui va, à mon avis, dans le sens de l’unité africaine – bien entendu l’unité qui respecte les diversités – est bon et favorable. L’Afrique doit se défendre et se développer, mais pas sur le modèle économique qu’on lui impose. Elle va le faire selon son propre modèle qu’elle va tirer de sa propre expérience.

« Trésors de résistance »

« Non seulement elle a son mot à dire, mais elle a son langage à exprimer, sa pensée à développer. Moi, j’ai fait tout un travail pour réformer l’éducation, pour enseigner d’autres façons de vivre. Je vois que mes efforts en France n’aboutissent pas, mais qu’au Congo-Brazzaville, mes idées et mes livres sont introduits dans des classes de philosophie. Je lutte contre une connaissance qui est seulement économique, réduite à des chiffres. Parce que les chiffres empêchent de voir le côté humain et qu’au fond, nous avons des modes déshumanisés et robotisés de vivre. C’est ça le danger de la civilisation occidentale. Alors que l’Afrique a des trésors de résistance à ceci, c’est-à-dire d’épanouissement humain et de recherche d’un autre mode de connaissance. Je crois que l’Afrique peut trouver son chemin, en ayant sa voie propre, une voie qui est capable d’assimiler ce qui vient de l’extérieur…

Dans l’Evangile, on dit : ‘les derniers seront les premiers’. Ceux qui arrivent les derniers dans cette civilisation technique ont encore des réserves humaines qu’ils peuvent exprimer. Je le vois dans beaucoup de pays d’Amérique latine où je vais… Dans les pays andins, vous avez cette vieille civilisation qui a été recouverte par la conquête, mais où il y a des vérités qu’on avait oubliées. Par exemple, la relation à la nature que le monde occidental découvre lentement, tardivement, avec l’écologie, est déjà présente pas seulement dans la pensée mais dans les mythes et croyances, aussi bien en Bolivie, au Pérou que dans les pays africains. Il y a quelque chose de sauvegardé parce que notre civilisation a beaucoup détruit. Donc vous, il ne faut pas que vous vous laissiez détruire. Il faut reconstruire à partir de vous-mêmes en prenant ce qu’il y a de meilleur.

« Les religions monothéistes doivent retourner à leurs sources »

La religion est une question qui doit être vue dans le fond … Aucune religion ne doit aujourd’hui monopoliser la vérité. La déviation dans laquelle les religions monothéistes sont tombées – ça a été vrai pour le christianisme dans le passé, c’est vrai pour une certaine tendance de l’islam, c’est vrai pour le judaïsme – c’est de penser qu’elles ont le monopole de la vérité et que, donc, ceux qui ne sont pas dans cette vérité sont des infidèles, des impies, etc. 

Je pense que les religions doivent s’humaniser et considérer que le non-croyant, ce n’est pas un impie, ce n’est pas un infidèle, c’est quelqu’un qui doute. Les religions doivent se tolérer entre elles et tolérer les non-croyants. Maintenant, je pense que si les religions étaient fidèles à leur message initial, elles s’entendraient. Le message initial du christianisme c’est la fraternité, l’amour du prochain ; le message de l’islam c’est que Dieu est clément et miséricordieux, c’est-à-dire le pardon, la compréhension d’autrui…Mais quand l’interprétation fanatique oublie ce message et fait le contraire du message…Donc les religions monothéistes doivent retourner à leurs sources. Je pense que dans les religions antérieures, qu’on appelle animistes ou autre, il y a un sens de la nature…

Vous savez, aujourd’hui, tardivement, la science découvre que, pas seulement les animaux ont de l’intelligence, de la sensibilité, mais qu’il y en a dans les plantes. Dans les religions animistes, on sent que tous les êtres vivants de la nature ne sont pas des choses, mais des êtres qui ont une pensée et une sensibilité. Je pense que là aussi, il faut prendre ce qu’il y a de bien, de vrai et de profond dans les mythes africains et ce que la science occidentale a apporté de connaissance de l’univers…Il faut unir. Nous sommes aujourd’hui dans une époque planétaire où chaque civilisation doit prendre le meilleur des autres. Il faut croire en l’humain sinon nous allons vers des catastrophes. »

Propos recueillis à Khouribga (Maroc), le 23 juillet 2016

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

Souleymane Koly, deux ans après : chantiers toujours ouverts

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Il y a deux ans, le 1-er août 2014, disparaissait à l’âge de 69 ans, le metteur en scène, chorégraphe, dramaturge et scénariste guinéen, Souleymane Koly Kourouma, connu sous le nom de Souleymane Koly, directeur-fondateur de l’Ensemble Koteba d’Abidjan.

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Souleymane Koly a été inhumé le 8 août en milieu d’après-midi à Kpaya, dans sa région natale de Nzérékoré (sud-est de la Guinée), après des obsèques nationales qui se sont déroulées la veille, entre 10h et 12h 45, au Palais du peuple de Conakry. Celles-ci avaient été marquées par des témoignages d’amis d’enfance, de parents, d’artistes et opérateurs culturels guinéens et étrangers.

Après la levée du corps au Centre hospitalier sino-guinéen de Kipé, la dépouille mortelle avait été installée au Palais du peuple, où étaient présents le Premier ministre guinéen Mohamed Saïd Fofana et des membres de son gouvernement. Il est décédé à la suite d’une crise cardiaque. Il avait eu un malaise à son domicile à Lambadji (banlieue de Conakry) avant d’être transporté à l’hôpital Sino-guinéen de Kipé, dans la commune de Ratoma, où il s’est éteint.

Dans son témoignage, la comédienne et musicienne Maaté Keita, celle que Souleymane Koly, lui-même, avait désignée comme « l’héritière » devant continuer la transmission vers les plus jeunes, a remercié ses enfants pour leur avoir « prêté » leur père. « Ce papa a semé en chacun de nous quelque chose dont nous ferons bon usage. Nous Koteba, nous allons célébrer papa, pour 40 ans de Koteba en décembre », avait-elle promis, dans des propos rapportés par plusieurs médias guinéens.

Saran Kourouma, fille de Souleymane Koly, avait dit que la famille ne voulait pas de discours, estimant que « Souleymane, ce n’est pas un corps ». Elle avait ajouté : “Il a fait du théâtre vivant. Il est vivant ! On ne doit pas laisser tomber ! Nous ne voulons pas de discours. Nous voulons des actes, nous demandons au gouvernement de soutenir la culture ».

L’historien Djibril Tamsir Niane, proviseur du lycée classique de Donka où est passé Souleymane Koly, a, lui, souligné « le mérite de Souleymane (Koly) dans la créativité africaine », relevant qu’en créant le théâtre total avec le Koteba, il a su créer la différence, pour apporter « (sa) singulière contribution à la culture africaine ».

Bailo Telivel Diallo, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, avait affirmé que la Guinée venait de perdre « un de ses fils les plus valeureux », avant d’annoncer qu’à titre posthume Souleymane Koly est promu « Chevalier de l’Ordre national du mérite de Guinée, en raison des immenses services rendus à la nation, pour sa contribution de qualité au développement de la culture africaine en général et guinéenne en particulier ».

Etudes de sociologie

Koly était rentré en Guinée en 2011, où il s’évertuait à “ouvrir de nouveaux chantiers’’ pour permettre aux jeunes artistes guinéens d’exploiter leur potentiel créatif. Sa disparition est intervenue au moment où il était occupé à la célébration des 40 ans de l’Ensemble Koteba, qu’il a fondé en mai 1974 à Abidjan (Côte d’Ivoire) – où il s’était installé en 1971.

Prévue sur deux ans (2014-2015), la célébration – dont la première phase était prévue du 4 au 6 décembre – avait été officiellement lancée le 9 juillet 2014 dans la capitale ivoirienne. La Côte d’Ivoire, la Guinée, la France et le Mali, “quatre pays qui ont une certaine forme de légitimité’’, vont accueillir le Koteba pour ses 40 ans.

‘’Nous envisageons de célébrer les 40 ans de Koteba dans quatre pays. Ça ne veut pas dire qu’on en élimine d’autres. Peut-être que d’autres vont surgir. Les quatre pays que nous choisissons par une certaine forme de légitimité’’, avait-il dit en mars 2014, à l’occasion de la 8-ème édition du Marché des arts du spectacle africain d’Abidjan. Il y avait dirigé la représentation de sa pièce ‘’Paroles de femmes’’.

Né le 18 août 1944 à Nzérékoré (sud-est de la Guinée), Souleymane Koly part très tôt en France où il obtient plus tard un diplôme de sociologie. En 1966, naît son premier groupe, l’Ensemble Kaloum Tam-Tam. En novembre 1971, il s’installe en Côte d’Ivoire où il est nommé directeur du département des arts et traditions populaires à l’Institut national des arts, avant d’être embauché comme chargé d’études à la Direction du Plan de 1973 à 1984.

Avec l’Ensemble Koteba, il fait le tour du monde, se produisant à l’occasion de tournées, de festivals ou d’autres rencontres artistiques, ou répondant à l’invitation d’institutions et d’associations diverses. Composés de musique, de danse, de théâtre et de contes, les spectacles du groupe disaient avec plein de métaphores les problèmes économiques, sociaux et politiques de l’Afrique.

Il a conçu et mis en œuvre des événements culturels et encadré des ateliers de recherches et créations théâtrales dans de nombreux pays (Niger, Gabon, Finlande, Nouvelle Calédonie, France, Kenya, Djibouti, Etats-Unis).

“La jeunesse est ma principale cible”

Du grand ensemble Koteba, Souleymane Koly fait émerger, en 1992, trois jeunes filles, Maaté Keita, Gnama Kanté et Hawa Sangoh, qui excellaient dans le chant. Le trio devient célèbre sous le nom des ‘’Go de Koteba’’ qui, bien que faisant partie intégrante de l’ensemble, menaient une carrière musicale.

Quand il décide de rentrer en Guinée en 2011, il avait espoir que le président Alpha Condé, élu un an plus tôt, placerait la Guinée sur la voie d’une plus grande démocratie et de la prospérité pour les Guinéens. Il accepte alors d’être le conseiller principal chargé du développement culturel international au ministère de la Culture. Mais il déchante, constatant que les choses ne bougeaient pas au plan institutionnel, il se retire pour se consacrer entièrement à ses activités artistiques.

De retour en Guinée, Souleymane Koly travaillait à l’ouverture de “nouveaux chantiers” pour permettre aux jeunes artistes guinéens d’exploiter leur potentiel créatif. Il en parlait le 5 mars 2014 à l’Institut français d’Abidjan, à la fin de sa représentation de « Paroles de femmes », dans le cadre de la 8ème édition du Marché des arts du spectacle africain (MASA).

Nous essayons d’ouvrir de nouveaux chantiers. La jeunesse est ma principale cible. Je me suis dit que je vais commencer avec les jeunes, les amener, à travers des ateliers, à rencontrer des artistes venus d’ailleurs pour leur montrer que rien n’est impossible », avait-il déclaré.

Souleymane Koly avait indiqué qu’il partait du postulat selon lequel ‘’la Guinée a été un pays de culture, d’une certaine culture’’ pour ‘’essayer de faire bouger les choses’’, estimant que ‘’c’est compliqué, mais pas impossible’’. 

Maaté Keita, ‘’l’héritière’’

‘’Il faut attaquer les choses différemment au lieu de s’aligner derrière quelqu’un parce qu’il est de notre ethnie’’, avait-il dit avant d’ajouter : ‘’Vous ne pouvez pas imaginer ce qui a bougé dans la tête de ces jeunes gens (de l’ensemble Koteba) depuis 72 heures que nous sommes en Côte d’Ivoire’’.

Souleymane Koly signalait que depuis son retour dans son pays natal, il avait été ‘’bien accueilli’’, mais ne comptait pas renoncer à l’usage de son esprit critique pour juger l’évolution des choses. ‘’Je ne manie pas trop la langue de bois. La diaspora guinéenne n’est pas toujours la bienvenue là-bas. Je crois que le président de la République (Alpha Condé) est le premier à le savoir’’, soulignait-il.

‘’Alors, si on n’y met pas les coudées franches en disant que la Guinée se fera avec les Guinéens de l’extérieur et ceux de l’intérieur, ça ne marchera pas, avait-il expliqué. Ceux de l’extérieur ne peuvent pas dire qu’ils sont la science infuse et ceux de l’intérieur ne peuvent pas dire qu’ils ne veulent pas leur laisser de place.’’

Esquissant les lignes de l’avenir de son ensemble, Souleymane Koly avait présenté au public abidjanais Maaté Keita, ‘’l’héritière’’, devant continuer la transmission vers les plus jeunes. ‘’Ça va de soi. Je ne l’ai pas désignée. Maaté Keita est là depuis le début’’, disait-il.

‘’Elle (Maaté Keita) aurait pu profiter de certaines réalités sous le régime précédent, parce qu’on connaît ses origines. Elle n’a jamais trempé dans ça. Maaté est restée fidèle. Elle chante comme les meilleurs ; elle enseigne la danse ; elle joue bien la comédie’’, avait-il insisté, rappelant que c’est la vision qu’il avait quand il fondait Koteba en 1974 à Abidjan, former des artistes polyvalents. ‘’De ce point de vue-là, elle est l’héritière de Koteba’’.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1er août 2016

Identité consolidée pour le Festival du cinéma africain de Khouribga

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La 19-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (16-23 juillet 2016) a définitivement consacré l’identité d’une manifestation culturelle dont l’objectif est d’être le lieu d’expression d’un point de vue critique sur le continent et sur le monde et de dialogue entre différentes régions de l’Afrique.

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Avec le colloque sur ‘’scénario et cinématographies africaines’’, les festivaliers ont échangé avec des cinéastes sur cette importante phase qu’est, pour la réalisation d’un film, le scénario. Ça a aussi été le lieu de témoigner du respect dû à ceux qui confectionnent le film dès le début, écrivent, corrigent, réalisent et supervisent le montage.

Khouribga 2016 a ainsi réaffirmé ce souci, pour les cinéastes, de montrer une Afrique ayant son mot à dire, selon ses références et son histoire propres. Les quinze films sélectionnés pour la compétition officielle en ont été le reflet. Dans sa programmation, le festival a donné à voir une belle palette de films venant de douze pays et reflétant une diversité tant dans les approches que dans les thématiques touchant à la vie d’un continent et aux luttes quotidiennes qui y ont cours.

Du film A Mile I My Shoes, premier long-métrage du Marocain Saïd Khallaf qui, sans prétention apparente, décrit, à travers l’histoire d’un jeune de la rue, le chaos et la misère d’une ville, à Mona du Nigérian Anthony Abuah, excellente fiction sur le soutien – peu connu – que l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) a apporté au Portugal dans sa guerre contre les mouvements de libération en Afrique dite lusophone, en passant par Fille de sa mère coréalisé par les Burkinabè Carine Bado et Serge Armel Sawadogo, qui s’interrogent sur les mutations des relations père-enfant…

L’histoire, la mémoire, l’amour, thèmes récurrents s’il en est, mais abordés ici avec un regard posé sur un vécu et à des valeurs humanistes. Avec, dans nombre de films proposés, des plans de paysages magnifiques, comme dans La lune est tombée du Guinéen Gahité Fofana, Lamb de l’Ethiopien Yared Zeleke, Things of the Aimless Wanderer, du Rwanda Kivu Ruhorahoza.

Ces œuvres qui, depuis 1977, ont façonné l’identité du Festival du cinéma africain de Khouribga, sont accompagnées de débats au lendemain de leur projection. Mais le lieu qui symbolise le mieux cette vocation à réfléchir à la fois sur le processus de fabrication des films reste les ‘’débats de minuit’’, à l’occasion desquels des questions théoriques sont discutées sur la base de films visionnés.

Pour cette 19-ème édition, il était question d’échanger sur la métaphore, le plan-séquence et le scénario. Au menu des ‘’veillées’’, quatre films de haute facture : Nostalgie de la lumière du Chilien Patricio Guzmán, La mort aux trousses de l’Américain Alfred Hitchcock, Victoria de l’Allemand Stephan Schipper et To Be Or Not To Be, de l’Américain Ernst Lubitsch. Commentaires et appréciations diverses ont meublé ces soirées qui ne prenaient fin qu’au milieu de la nuit.

Les ateliers de formation à divers métiers (direction de la photographie, réalisation cinématographique, montage numérique, écriture de scénario) et les hommages à Tahar Cheriaa – décédé en 2010 – et Abdelkrim Mohamed Derkaoui et au cinéma discret et riche cinéma éthiopien ont rendu exceptionnel cette 19-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga.

Et parce que la manifestation s’améliore et s’enrichit d’édition en édition, on peut croire à la déclaration du président de la Fondation du Festival du cinéma africain de Khouribga, Nour-Eddine Sail, qui a annoncé samedi une ‘’édition grande’’ pour le quarantième anniversaire en 2017.

Aboubacar Demba Cissokho

Khouribga, le 25 juillet 2016

 

 

 

Dépasser le « 23-Juin » et arrêter de se voiler la face

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Ce 23 juin 2016, commentaires, articles de presse et reportages radio et télé ont ponctué la journée pour rappeler le sursaut d’un peuple qui s’est dressé comme un seul homme contre la volonté d’un président de la République de tripatouiller la Constitution et de fausser les règles du jeu (faire élire le premier magistrat du pays avec seulement 25% des suffrages).

Le fait, pour les Sénégalais, de rester sur cet épisode marquant de notre histoire politique et de le célébrer comme un moment de libération, est symptomatique d’un besoin de changement qui jette en même temps une lumière singulière sur la situation peu reluisante qu’ils vivent quotidiennement. Loin de moi l’idée de minimiser ce qui s’est passé le 23 juin 2011, mais il faut éviter de le sacraliser. Parce que ceux qui nous dirigent ou aspirent à le faire n’en ont pas tiré les leçons. Et ils ne le feront pas tant que le système ne changera pas de manière structurelle.

On s’est félicité du fait que les Sénégalais avaient « pris leur destin en main » en s’opposant de toute leur force et de toute intelligence à un projet de loi rétrograde pour le pays. On a aussi salué la leur « maturité ». Dans l’euphorie, on pouvait se permettre les appréciations les plus enthousiastes et les plus optimistes, mais aujourd’hui, la lucidité commande que l’on revienne à la raison.

Et si cette « vitrine démocratique » sénégalaise tant vantée n’était en réalité qu’un vernis démocratique dont les éclats nous éblouissent si fortement que les effets sont tout le temps pris pour les causes ? Il y a tellement de faits, d’actes et de pratiques politiques qui devraient inciter à plus de mesure et de lucidité dans l’analyse de la réalité qui s’offre à nous. Cinq ans après les événements du 23 juin 2011, le peuple qui s’était levé pour dire ‘’Non’’ à Abdoulaye Wade et au nom duquel les politiciens prétendent aller à la conquête du pouvoir, reste le dindon d’une grosse farce dont la mise en scène est perpétuée par la nature même de notre régime. Il faut changer de République pour définitivement balayer le sentiment que le salut ne peut venir que de la démocratie représentative.

Ce qui avait été combattu il y a cinq ans n’était qu’une goutte d’eau qui allait faire déborder un vase déjà plein d’incongruités, d’anomalies et d’injustices. Les pratiques politiques qui ont cours depuis l’indépendance de ce pays, sont encore là, plus prégnantes et plus révoltantes que jamais : une Assemblée nationale fonctionnant comme caisse de résonance de l’exécutif, la détestable transhumance, l’impunité, le clientélisme, la corruption, la politisation des politiques publiques, une justice à deux vitesses – selon qu’on soit politicien, homme d’affaires ou star des médias ou de la musique, ou bien issus d’un milieu défavorisé et n’ayant aucun « bras long » dans les sphères de décision…

S’il en est ainsi, c’est en grande partie la faute à un régime présidentialiste à outrance. Le président de la République reste encore – et ce depuis 1963 – la clé de voûte des institutions. Il est en réalité le seul qui a tous les pouvoirs, celui qui peut bloquer ou faire avancer tel ou tel dossier crucial pour la vie de la Nation. N’ayant en vérité aucun contre-pouvoir, il est tenté – c’est ce que les faits montrent – de privilégier ses intérêts et ceux de son camp politique. C’est cela qu’il faut changer. Les Assises nationales (2008-09) ont été un formidable laboratoire ayant proposé une refondation du système. Mais près de dix ans plus tard, la plupart de ceux qui en ont été les parties prenantes se sont retrouvés dans le camp qui ne travaille pas à leur mise en œuvre.

Il faut donc changer et se rendre à l’évidence qu’il ne suffit pas de changer de président pour changer de politique pouvant conduire au progrès pour tous les citoyens de ce pays, quels que soient leur appartenance politique, leur contrée d’origine, etc. Le 23 juin 2011 a été un grand moment de mobilisation citoyenne pour faire prévaloir la voix et la voie du peuple souverain. Mais la suite des événements a montré, hélas, que le véritable combat doit se mener contre les velléités conservatrices de privilèges, de positions et de prébendes pour une ‘’élite’’ dont il ne faut rien attendre. Il reste à entretenir la flamme de ce qui ne cessera de faire l’essence de nos vies : la lutte pour préserver la dignité.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 juin 2016

PS : cette chronique a été écrite dans la nuit. A ce moment-là, Karim Wade, jugé et condamne pour enrichissement illicite, bénéficiait d’une grâce présidentielle après avoir purgé la moitié de sa peine. Un fait qui me conforte dans cette conviction que les politiciens continueront à se jouer de nous. Je n’ai donc pas remanié ce texte.

 

Civilisations noires : en attendant le musée !

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Ah, le Sénégal ! On se croit décidément si singuliers que l’on persiste à ne jamais faire comme les autres, même si l’on voit qu’ailleurs, les choses ont été bien faites, dans les règles de l’art. Ce lundi 30 mai 2016, le ministre de la Culture a installé le ‘’comité scientifique’’ du Musée des Civilisations noires. Déjà construit, l’édifice attend d’être inauguré – en novembre, avait annoncé le ministre, lors de cérémonie de réception des clés, le 26 janvier 2016.

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Invité de notre émission Arc-en-ciel, le 27 septembre 2014 sur Al-Madina FM, le muséologue sénégalais Ousmane Sow Huchard constatait que « Les Chinois ont démarré la construction du musée alors qu’aucun muséologue sénégalais ou africain, qu(il) sache, n’a défini ou participé à la définition ni du processus du projet ni du programme muséologique ».

« C’est un très grand problème », insistait-il, précisant que même à l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture), on s’interrogeait. « Mais puisque c’est un rapport entre deux Etats, les organisations internationales n’ont rien à voir. Toujours est-il que c’est un problème », ajoutait Sow Huchard, ancien conservateur du Musée dynamique.

Selon lui, « les Chinois, voulant faire prévaloir leur expertise dans tous les domaines ont dit : ‘’Nous savons construire des musées, nous savons construire des stades’’. Tout ce que vous leur demandez, ils savent construire. Mais avec quelle philosophie ? Pour construire un Musée des Civilisations noires, il faut qu’il y ait un programme qui porte les Civilisations noires… »

L’infrastructure qui vient d’être construite à Dakar n’est ni un musée d’histoire ni un musée de la monnaie ni un musée du mobilier en bois. C’est un musée des Civilisations noires. Des musées de ce type il y en a beaucoup à travers le monde. Une civilisation étant comprise comme un concept descriptif qui s’intéresse à l’homme, à tout ce qu’il a créé à travers les institutions qu’il a créées, les traces qu’il a laissées  dans son environnement.

Dans le projet initial du Musée des Civilisations noires, imaginé par le président Léopold Sédar Senghor, une trentaine de jeunes Sénégalais avaient été envoyés en formation, pour qu’à la fin de leurs études, ils soient en mesure de prendre en charge les vocations basiques de conservation, de recherche, de communication, d’animation et d’éducation. Toutes choses devant assurées en amont pour permettre à l’institution de fonctionner, une fois que sa construction est terminée, selon les règles déontologiques du Conseil international des musées.

On a donc mis en place une infrastructure dont on ne sait ni l’orientation ni la véritable vocation ni le programme. Combien de temps va-t-on attendre pour que le Musée soit fonctionnel avec des éléments concrets illustrant à la fois la vision qui le porte et sa vocation ? L’installation du comité scientifique devait précéder tout cela. A moins que les règles qui président à la création d’un musée aient changé ! Mais bon, on est au Sénégal, pays où on persiste dans l’erreur, les incohérences et autres incongruités…

L’expérience du Grand Théâtre national, fonctionnel depuis plus de cinq ans – sans véritable direction scientifique et artistique – aurait pu montrer à nos autorités que c’est bien de construire des infrastructures cultuelles, mais que le plus important est ce que l’on met dedans. Et c’est ça qui doit être défini d’abord. Pour le Grand Théâtre, la Place du Souvenir, la Maison de la Presse, on a attendu et on attend toujours. Pour le Musée des Civilisations noires, on attendra…

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 4 juin 2016

 

 

 

 

 

 

Samory Touré, l’empereur du Wassoulou, 116 ans après

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Il y a 116 ans, le 2 juin 1900, s’éteignait à l’âge de 70 ans à Ndjolé, au Gabon, le fondateur de l’empire du Wassoulou, Samori Touré, grande figure de la résistance à la pénétration coloniale française en Afrique de l’Ouest.

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Touré avait été déporté sur l’île de Ndjolé après son arrestation le 29 septembre 1898, dans son camp de Guélémou. Samory Touré est né en 1830 à Miniambaladougou, sur le territoire de l’actuelle République de Guinée. Fils de marchands, il devient un chef politique dont l’empire, le Wassoulou, s’étendait en 1881, de la Guinée à la Côte d’Ivoire, en passant par le Mali, le Liberia et la Sierra Leone.

Il se proclame ‘’Faama’’ (chef en mandingue) de son empire et fit de Bissandougou la capitale de celui-ci. C’est en 1882 que se déroule le premier affrontement important entre une colonne française et une des armées de Samory, qui réussit à repousser les Français. En 1886, eut lieu la signature du traité de Kéniéba-Koura, aux termes duquel Samory Touré cédait la rive gauche du fleuve Niger à la France. La pièce de théâtre Une hyène à jeun de l’écrivain malien Massa Makan Diabaté (1938-1988) est inspirée de cet épisode.

Après la défaite de Babemba Traoré, roi de Sikasso (mai 1898), l’armée coloniale lance une offensive sur celle de Samory Touré. L’empereur du Wassoulou fut arrêté le 29 septembre 1898. Il sera exilé au Gabon où il décède le 2 juin 1900 d’une pneumonie.

Samory Touré a incarné les vertus que proclamait l’hymne du Wassoulou : « …Organiser, diriger et défendre le pays de ses pères ; Dire la vérité en tout lieu et en tout temps ; Etre impartial ; Protéger le faible et braver l’ennemi ; Exprimer courageusement ses pensées… ». Toutes choses que la jeunesse africaine, désorientée et en mal de références politiques fortes cherche.

« Ni’ibi bang a fi’ite » (Quand on refuse, on dit non), disait-il. A l’heure où la souveraineté de nos pays est mise à rude épreuve, il est bon de s’inspirer de la lutte de ce géant de notre histoire politique pour préserver notre dignité et réaliser le progrès de nos peuples.

Le Bembeya Jazz National, l’orchestre le plus célèbre de l’histoire de la musique guinéenne, a immortalisé son épopée dans un disque-culte intitulé Regard sur le passé, dont la réalisation et la production ont été conduites et supervisées par le président Sékou Touré (1922-1984) en personne.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 juin 2016

 

Miles Dewey Davis III – MILES DAVIS : il aurait eu 90 ans, ce 26 mai 2016

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Miles Davis

Trompettiste et compositeur de génie, figure centrale du jazz dont il a dit que « ce n’est pas une musique mais une attitude », Miles Davis a apporté à ce genre beaucoup d’évolutions ; il a découvert et s’est entouré de nouveaux talents. Dans l’histoire du jazz, il y a une empreinte  »Miles », géniale et unique !

Un disque ? Kind Of Blue (sorti le 17 août 1959 chez Columbia Records), le meilleur album de jazz de tous les temps – parce qu’on y trouve toutes sortes d’influences, du jazz classique au rock, en passant par le flamenco. Cerise sur le gâteau : pour le réaliser, Miles s’était entouré des meilleurs musiciens de l’époque.

Les cinq titres de cet opus enregistré avec John Coltrane (saxophone ténor), Julian Cannonball Adderley (saxophone alto), Bill Evans (piano), Wynton Kelly (piano), Paul Chambers (Contrebasse), Jimmy Cobb (batterie) et… Miles Davis (trompette) – une vraie Dream Band – sont tous devenus des standards. L’auditeur sensible est saisi à chaque écoute par la permanence dans le temps de ces pièces.

Il y a So What, Freddie Freeloader, Blue in Green, All Blues, Flamenco Sketches. Un peu plus de 45 minutes de pur bonheur ! S’il fallait se plier à l’exercice consistant à sortir un morceau du lot, je dirais… tout !!! – Miles Davis s’est éteint le 28 septembre 1991, à l’âge de 65 ans.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 mai 2016

Causerie enrichissante sur le sous-verre

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A l’initiative de l’artiste Serigne Ndiaye, l’espace Harmattan a abrité le mercredi 18 mai 2016, dans l’après-midi, une causerie sur la peinture sous-verre, un moment d’échanges et de partage d’émotions, de sens et de souvenirs sur la culture liée à cette pratique artistique. Aux côtés de l’artiste, il y avait, pour animer les débats, les philosophes Ibrahima Sow et Mamoussé Diagne, et, comme modérateur, Ibrahima Wane, enseignant-chercheur à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.        

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De gauche à droite : Serigne Ndiaye, Mamoussé Diagne, Ibrahima Wane et Ibrahima Sow

« Nous sommes là pour parler d’équilibre », a d’emblée dit Serigne Ndiaye, pour introduire la séance, précisant : « Parler d’équilibre fait référence à l’art, parce que l’homme ne peut pas s’assumer sans l’art. D’autant plus que les premiers balbutiements que l’homme a destinés à Dieu sont du ressort de l’art. Les grottes d’Altamira, les bisons fléchés et, plus tard, les pyramides, en passant par la Grèce… »

« Nous allons parler de peinture sous-verre, mais nous aurions pu commencer par l’ambiance de la chambre, de l’intérieur de la chambre », a-t-il poursuivi. La particularité de cette chambre, « c’est que c’est un lieu intimiste, un lieu de la femme », les chambres étant « une affaire de femmes. Et tous les alliés, tous les parents, etc. participent à la décoration de la chambre ».

Quand une jeune fille recevait de la visite, quand elle rejoignait la maison conjugale ou à la veille d’un baptême, raconte Serigne Ndiaye, chacun de ses amis venait avec un objet qu’il accrochait dans la chambre : c’est un objet, un bibelot, une peinture sous-verre, une photo, qu’on laissait pendant les festivités. Après cela, ajoute-t-il, chacun venait retirer son objet.

La chambre, une affaire de femmes

A l’époque, la chambre était faite de telle sorte qu’il y avait sur le mur des photos, des peintures sous-verre ; il y avait les draps. « Tout ce que la femme avait obtenu dans sa vie était tout de suite apparent, dès qu’on entrait dans une chambre. Dès qu’on entrait dans la chambre, on savait qui était cette femme, poursuit l’artiste dans sa description de cette époque et de l’imaginaire qui la rythmait.

Dans son exposé introductif, l’artiste Serigne Ndiaye a souligné l’importance de ce lieu, relevant qu’à un moment donné de la vie, « chacune de ces femmes, seule dans sa chambre, se soupèse au vu de ce qu’elle a eu au bout de dix, quinze, trente ans de mariage, d’échanges et de teranga (civilités) ».

Et ce lieu d’intimité était aussi, de ce fait, un cadre d’éducation de la jeune fille, pour lui apprendre à regarder, à sentir les encens, à pouvoir déterminer quel est le mélange à faire pour les obtenir, à pouvoir entretenir la chambre ou la case, avec les draps amidonnés, etc. « Dans la chambre, on lui apprend tout ce qu’elle doit connaître comme épouse », résume Serigne Ndiaye, qui a illustré son intervention d’un diaporama de pièces illustrant les formes, thématiques et couleurs de la penture sous-verre.

Ce que le sous-verre ne dit pas

L’exercice auquel s’est livré l’artiste Serigne Ndiaye a consisté à « dire ce que dit la penture sous-verre », étant entendu pour lui que « ce qu’elle ne dit pas est certainement beaucoup plus profond, parce que c’est le symbole ».

Il a fait une importante mise au point concernant les origines de la peinture sous-verre : « Aujourd’hui, il y a beaucoup de gens qui pensent que la peinture sous-verre est sénégalaise. Elle est presque millénaire, depuis la Roumanie. Elle est à peine centenaire au Sénégal avec les pèlerins de retour de la Mecque – en passant par la Tunisie  – qui venaient avec quelques peintures sous-verre… Et quand il y a eu les comptoirs (Saint-Louis, Gorée, etc.), ils ont commencé à décalquer les images lithographiques qui étaient sur papier et d’autres supports… »

Et puis, rappelle l’artiste, « ils ont commencé à y mettre les fondateurs de confréries et des sujets qui participent à l’éducation de l’homme, à faire de lui ce qu’on attend de lui et ce qu’il devrait être et lui appendre la vie en communauté ».

Le sous-verre, « l’autre versant de la mémoire visuelle »

Commentant cette introduction de Serigne Ndiaye, le modérateur Ibrahima Wane a affirmé que l’artiste a mis ses interlocuteurs « aux confluents de l’éthique et de l’esthétique, en montrant le rôle du sous-verre dans la construction de la mémoire ». « C’est véritablement la mémoire visuelle et quand on parle de la mémoire visuelle, c’est pour se plaindre du fait qu’elle est construite et détenue par l’étranger. On parle souvent de mémoire audiovisuelle ou cinématographique. Or le sous-verre c’est l’autre versant de la mémoire visuelle constituée par les populations locales elles-mêmes », a-t-il indiqué.

Selon l’enseignant-chercheur, cette peinture représente la vision du monde des populations, leur vision de l’histoire, « non seulement par le sujet mais aussi au plan technique, parce que le sous-verre exprime des choses que la photo ne peut pas exprimer, reflète l’état d’âme, fait entendre des choses »

Le sous-verre permet « au plus haut point » la sélection et la subjectivité en jeu quand on parle de mémoire, a souligné Ibrahima Wane, relevant qu’un autre aspect du travail est la question de l’anonymat, « qui est également une façon de mimer le récit oral qui n’appartient à personne, qui se transmet de génération en génération ».

« Ici, on a des tableaux individualisés qui auraient pu être signés, mais qui s’ordonnent comme une sorte de l’autre partie du récit oral… La façon dont cette expression visuelle d’apparence moderne se coule à la tradition et aux réalités culturelles », a-t-il dit, signalant qu’on aurait pu également aborder l’aspect politique, « pour dire que c’est un sujet d’apparence anodine, mais extrêmement profond et intéressant ».

« Il était une fois une chambre des années 50 »

« Quand le sous-verre se fait mémoire, alors se souvenir devient se raconter », note pour sa part le philosophe Ibrahima Sow, du laboratoire des imaginaires de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN), pour qui « il était une fois, une chambre des années 1950 ».

Sow a d’abord décrit  la structure des maisons en baraque des années 1950-60 – avec des chambres en bois – qui facilite l’implantation de clous pour suspendre des photos. Ensuite, à l’époque, la rareté des images, hormis des photos de famille et des sous-verre, fait que ces derniers étaient des modes décoratifs privilégiés d’intérieur, explique-t-il.

Enfin, ajoute le chercheur, il y a le goût de l’investissement d’un imaginaire religieux avec des thèmes portant sur de grandes figures ou sur des événements plus ou moins mythiques, tel que l’artiste Serigne Ndiaye l’a fait dans son exposé introductif : Adam et Eve, Le Déluge, L’Arche de Noé, Le sacrifice d’Abraham, La Guerre de Badr, Les Archanges, Cheikh Abdoul Khadre Djeylani, Cheikh El Hadji Malick Sy, Cheikh Ahmadou Bamba, Cheikh Limamou Laye, et des serpents immenses , des images fantastiques de Mamy Wata, etc.

Il y avait, illustrés dans la peinture sous-verre, le religieux et le mythologique « à une époque où la chambre était en même temps le salon sans cesser d’être la pièce intime du couple, mais aussi un lieu privilégié du regroupement familial et d’accueil des parents proches », a expliqué Ibrahima Sow.

Mœurs d’hier et d’aujourd’hui

Le philosophe a ajouté qu’on trouvait deux éléments importants dans les chambres des familles plus ou moins aisées : un poste radio sans fil fonctionnant avec des piles Wonder qui ne s’usaient que si l’on s’en sert et un phonographe de marque Pathé Marconi. Ces appareils faisaient aussi partie du décor, « passant presque pour des meubles ».

S’y ajoutent, selon Ibrahima Sow, « des photos de femmes – généralement la maîtresse des lieux parée de ses plus beaux bijoux – arborant de magnifiques tresses ou portant un foulard sur la tête, l’air plutôt grave que souriant, mais toujours avec des poses habituellement prises avec des photos de profil ».

Ce goût d’illustration raffiné et pudique contraste avec « des images obscènes et érotico-sexuelles (qui) sont les plus prisées par certaines femmes (d’aujourd’hui), mariées ou non… », se désole-t-il, relevant que « les mœurs d’antan des femmes semblent être plus chastes et pudiques, plus réservées et moins libertines, du moins par leurs mises, leurs poses et attitudes ».

Ces considérations font fait dire à Ibrahima Wane que la chambre des années 50 est « un lieu d’esthétique – avec la photo, la vaisselle, les meubles, etc. – véritablement une école en matière d’installation », parlant en outre du « travail d’imitation de lithographies venues d’ailleurs avec l’imaginaire qu’elles véhiculaient », ensuite du « travail d’adaptation de nos réalités et de création par rapport à la mise en exergue de nos propres héros ». Dans ce « courant de répétition et de création », il y a « une rencontre du sous-verre avec la photo. Le sous-verre décore la photo et quelques fois il double la photo »       

Mémoire juvénile

Reprenant à son compte les considérations d’Ibrahima Sow sur l’érotisme de l’ambiance de la chambre des années 50, Mamoussé Diagne a relevé « la distance infinie » qui sépare la photo du sous-verre, qui est la même, exactement, entre la pornographie et l’érotisme. « L’érotisme, c’est de l’art alors que la pornographie c’est l’accouplement pur et simple. Ce n’est pas de l’art, c’est sa perversion », a-t-il dit, soulignant que lorsque Serigne Ndiaye lui a parlé de sous-verre, ça l’a « immédiatement ramené au royaume d’enfance ».

« Cette dimension de notre mémoire juvénile, c’est Saint-Louis à la descente du pont, exactement au début du marché qui sépare Guet-Ndar de Santhiaba, se rappelle le philosophe. C’est là que s’installaient ceux qui faisaient le sous-verre. On ne peut pas en parler sans parler de l’intimité de la chambre où le Suweer doit finir. Mais il commence dans la rue, parce que c’est là qu’on l’achète. C’est donc quelque chose qui va gagner un intérieur et changer d’espace. Et à ce moment-là, quand il est transféré d’un espace à l’autre, il est immédiatement associé à la drianké ».

Le sous-verre, pour Mamoussé Diagne, « c’est quelque chose qui est peint de l’autre côté pour être vu de ce côté-ci ». « On ne voyait que ce que le peintre a laissé par des couches superposées, pour donner une figure finale, explique-t-il. Dans l’intervalle, un ensemble de techniques interviennent. Le terme Suweer en est venu à être un qualificatif général. C’est comme cela qu’on dit ‘Ceebu suweer’ ».

Avec ‘’Ceebu Suweer’’, « nous quittons la gastronomie (…) C’est quelque chose de précieux qui, immédiatement, nous fait décoller. Finalement, nous ne sommes plus au niveau du ventre, nous sommes au niveau du cœur et de l’œil (…) », poursuit Diagne, précisant que « ce transfert-là est insensible, mais il signifie quelque chose qui est à conserver. Et c’est parce que c’est à conserver qu’on le met sous-verre ».

Mutation du regard

Mamoussé Diagne pense que « si la beauté d’une femme devait être captée un moment, ce serait à mettre sous-verre (…) C’est la preuve d’une élection, d’un choix qu’on ne veut pas voir passer, qu’on ne veut pas voir détruit par le temps ».  

Le philosophe est revenu sur la technique de la peinture sous-verre, en signalant que derrière le support (verre), il y a du carton et une bande collante qui rattachait les deux. « De telle manière que la peinture qui était en dessous pouvait présenter des thèmes extrêmement diversifiés, passant du réalisme naïf – c’est toujours du réalisme naïf –  du banal et du quotidien jusqu’au sacré », ajoute Diagne, estimant que « c’était peut-être une façon habile de contourner, pour une civilisation orale, cet interdit de l’islam de montrer la figue humaine, qui risque de faire glisser vers l’idolâtrie ».

Il y avait, dans la mise en forme, « des arbres, des hommes, des personnages qui ne pouvaient se prévaloir que de leur beauté, des figures éminentes, des personnalités, des héros profanes ou sacrés…Une histoire qui peut être condensée en une image », poursuit Mamoussé Diagne, ajoutant : « Ça a une fonction pédagogique qui est fondamentale. Si on oublie cette dimension-là et qu’on ne retient que la dimension esthétique, on risque de passer à côté ».

Le philosophe a relevé qu’il convient aujourd’hui de ne plus parler de sous-verre au sens d’une naïveté perdue, dans un monde qui, lui-même, est désenchanté, qui a perdu la naïveté avec la mondialisation. « Peut-être que les sous-verre sont achetés essentiellement par des touristes, dit-il. Ce changement de marché correspond à un changement de destination (…) Il faut s’y adapter de toute façon. Il faudra que vous, peintres, vous aboutissiez à de nouvelles définitions… »

« Si nous considérons que l’art du Suweer est dépassé, nous devons dire simplement que cela dépend d’une mutation du regard. Cette mutation du regard qui ne peut pas ne pas intervenir, dont le sens et la signification n’ont plus comme mesures que l’audace de l’artiste et la fantaisie du spectateur », a-t-il conclu.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 19 mai 2016

Baaba Maal : « La culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale »

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Invité à jouer aux côtés du bassiste Cheikh Ndoye, dimanche 15 mai 2016, en clôture de la 24-ème édition du Festival international de jazz de Saint-Louis, l’artiste-chanteur sénégalais Baaba Maal s’est dit « extrêmement content » que la manifestation ait pu se tenir, en dépit d’incertitudes orchestrées. Le musicien s’est réjoui du fait que la manifestation ait pu « démontrer que la culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale ». Pour des autorités administratives n’ayant que peu de respect pour les expressions culturelles et qui étaient tentées de faire annuler la manifestation, c’est raté. Contre vents et marées – sous haute surveillance certes – le festival s’est tenu dans une bonne ambiance.

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Participation-surprise à la 24-ème édition

« Je suis extrêmement content que le festival ait tenu tête à tout ce qui a essayé de ne pas le faire continuer à exister. Parce que c’est un festival de jazz, c’est un festival de musique, c’est un festival de Saint-Louis, il représente beaucoup pour notre pays. Quand on arrive à plus d’une vingtaine d’éditions, on n’a plus le droit de baisser les bras. Ce serait un échec (si on baissait les bras). Donc moi je suis très content que ce festival ait eu lieu. Il y a eu des artistes comme Cheikh Ndoye (bassiste sénégalais résidant à Washington DC), que je connais très bien, qui est très talentueux, et qui a toujours rêvé de venir jouer dans son pays … Ça, c’est l’une des raisons qui m’ont fait venir parce que je connais son concept et ce qu’il représente à Washington dans le milieu de la musique… Ce serait dommage qu’il puisse être découragé par le report d’un festival.

De l’importance de Saint-Louis jazz

« Je pense que ce festival grandit de plus en plus. Je le dis très souvent : il y a un aperçu que les Sénégalais ne peuvent pas avoir par rapport aux événements qui se passent ici, par rapport à ce que ça représente dans le monde. Je voyage, je joue de la musique, je rencontre des musiciens, des promoteurs de musique, et le nom du festival de jazz de Saint-Louis et d’autres manifestations culturelles sortent un peu partout. Et les gens se donnent une impression vraiment formidable par rapport à ces organisations. Mais quelques fois, j’ai l’impression que nous les Sénégalais, nous ne nous rendons pas compte de l’impact positif que cela a dans le monde. Et je pense que si nous nous rendons compte de cet impact, nous travaillerons davantage à soutenir des actions comme le festival de jazz de Saint-Louis.       

Le festival a failli être annulé

« Je pense que même s’il y avait tout ce qui a été dit autour, par exemple, de la sécurité, le devoir de ce festival serait d’exister, de démontrer que la culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale. La culture doit être là pour amener les gens à comprendre que nous devons continuer à aller de l’avant. Il y a toujours eu des forces qui essaient de nous retenir, mais nous devons démontrer que la culture est au-dessus de tout. Je pense que le fait que ce festival ait pu démontrer à certains touristes – qui voulaient venir mais qui ne sont pas venus – à certains bailleurs qui seraient intéressés à mettre de l’argent dans le développement, que c’est possible. Que la culture est là pour être la locomotive du développement, mais pas ce qui traîne »

Aboubacar Demba Cissokho

Saint-Louis, le 16 mai 2016

Il y a 43 ans, l’activiste de gauche Omar Blondin Diop mourait en détention  

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Il y a 43 ans, le 11 mai 1973, survenait, à Gorée, la mort en détention d’Omar Blondin Diop, jeune opposant à la politique ‘’pro-occidentale’’ et ‘’antipopulaire’’ du pouvoir de Léopold Sédar Senghor, et porteur d’un idéal révolutionnaire, d’idées d’égalité entre tous. Il avait 26 ans.

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Le 14 mai 1973, le quotidien gouvernemental Le Soleil, reprenant le communiqué de l’administration pénitentiaire, écrit : « La commission de surveillance des prisons (…) a constaté que le détenu Oumar Blondin Diop s’était donné la mort par pendaison dans sa chambre, aux environs de deux heures du matin ».

Diop est mort dans sa cellule, à la prison centrale de Gorée où il avait été interné, depuis sa condamnation, le 23 mars 1972, à trois ans de réclusion, pour « atteinte à la sûreté de l’Etat », par un Tribunal spécial. Le journal Le Soleil relayait la version officielle du suicide, alors qu’une partie de l’opinion nationale et internationale penchait plutôt pour la thèse de l’assassinat d’un jeune homme engagé dans le combat pour la libération de l’Afrique.

« Omar Blondin Diop a été assassiné »

Au cours d’un forum de témoignages sur ‘’Omar Blondin Diop : 40 ans après’’, organisé le 10 mai 2013 à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), le Dr Dialo Diop, homme politique et frère cadet du défunt, avait soutenu que la version officielle servie par les autorités gouvernementales sénégalaises ne correspondait pas à la vérité.

« Ce n’est pas exactement la vérité. Blondin Diop ne s’est jamais suicidé. Nous croyons fortement à la thèse de l’assassinat. Toute mort en détention doit être considérée comme un crime jusqu’à la preuve du contraire », avait-il dit au cours de  cette rencontre organisée à la veille de la commémoration des quarante ans de la disparition de Blondin Diop, et qui avait réuni plusieurs intellectuels, des députés et des membres du gouvernement.

« Il y avait un rapport d’autopsie qui a cautionné la thèse du suicide, mais il y avait surtout un contre-rapport d’autopsie fait par le père de Blondin Diop qui était médecin pour démonter le certificat (de genre) de mort par suicide. Le moment est venu pour dire la vérité aux Sénégalais », a insisté Dialo Diop.

Le ministre d’Etat Amath Dansokho était allé plus loin. « C’est tellement clair comme de l’eau de roche dans ma tête : Omar Blondin Diop a été assassiné. Il a été tué parce que les autorités de l’époque étaient convaincues que par son intelligence il pouvait fait partir le système », avait-il déclaré.  M. Dansokho, un leader historique de la gauche sénégalaise, avait plaidé pour la réhabilitation du défunt intellectuel. « Un devoir de mémoire s’impose. Il faut une initiative allant dans le sens d’une reconnaissance nationale. Des établissements, des rues et pourquoi pas des universités, doivent porter le nom d’Omar Blondin Diop », avait-il estimé.

Omar Blondin Diop, au vu de son engagement et de ses prises de position politiques, était devenu le symbole d’une génération de refus d’une politique néocoloniale, un acteur majeur de l’agitation politique et syndicale alors en cours depuis 1968. La thèse officielle selon laquelle le jeune gauchiste s’est donné la mort « par pendaison », est contestée par le père de la victime, le médecin Ibrahima Blondin Diop, qui avait porté plainte à l’époque pour « coups et blessures volontaires ayant entraîné la mort et pour non-assistance à personne en danger ». 

« Il faut que la vérité se rétablisse au nom de la lutte contre l’impunité. Blondin Diop a été victime de l’opacité d’un système. C’est une figure intellectuelle et politique qui mérite d’être réhabilitée », avait pour sa part dit l’historien Babacar Diop dit Buuba Diop, enseignant à l’UCAD, au cours du forum de témoignages sur ‘’Omar Blondin Diop : 40 ans après’’.

Exclu de l’Ecole normale supérieure pour « activités subversives »

Dans son essai intitulé Sénégal notre pirogue (Présence Africaine, 2007), Roland Colin, directeur de cabinet du président du Conseil Mamadou Dia (1957-62), raconte qu’Omar Blondin Diop avait reçu, en détention, la visite de Jean Collin, ministre de l’Intérieur, avec lequel il eut une altercation. « Le ministre de l’Intérieur, a-t-on su en fin de compte, aurait donné l’ordre au gardien de le châtier. Le lendemain, il fut retrouvé pendu dans sa cellule », écrit Roland Colin.

Le juge d’instruction Moustapha Touré, qui avait inculpé les trois gardes de la prison de Gorée pour meurtre, fut relevé de ses fonctions et dessaisi du dossier. « Mohamed (un autre des frères Blondin Diop) a été le premier à dire qu’il n’y avait pas de suicide et que son frère avait été battu à mort. Oumar Blondin gémissait, soupirait, d’après les déclarations de son frère », soutient Moustapha Touré.  Alors que des voix soutenaient qu’Omar Blondin Diop a été inhumé en catimini au cimetière des Abattoirs sur la Corniche-Ouest, le ministre de l’Information Daouda Sow signalait, lors d’une conférence de presse, que le défunt a été « enterré samedi (12 mai) en présence de son père et de ses parents proches ». En éludant toute polémique sur le lieu de la sépulture, resté incertain sans doute pour empêcher toute vénération de l’icône disparue.

Issu de la moyenne classe sénégalaise d’après indépendance, Omar Blondin Diop est né le 18 septembre 1946 à Niamey, au Niger. Admis à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, il était une figure en vue de la contestation étudiante de mai 1968 à Paris, en tant qu’adjoint de Daniel Cohn-Bendit, animateur du ‘’Mouvement du 22 mars’’, une organisation étudiante antiautoritaire et d’inspiration libertaire, fondée dans la nuit du vendredi 22 mars 1968 à la faculté de Nanterre.

Ce mouvement regroupait des anarchistes, des situationnistes, des trotskistes, entre autres. Daniel Cohn-Bendit en était la personnalité la plus médiatisée. Ses membres considéraient que ce ne sont pas les organisations qui doivent diriger les luttes, mais la lutte qui doit se doter de sa propre organisation autonome par rapport aux partis et aux syndicats. Omar Blondin Diop prend une part active à la campagne électorale du trotskiste Alain Krivine, responsable de la Ligue communiste, et participe aussi aux événements de Mai-68 en France. Pour « activités subversives », il est exclu de l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud et expulsé de France, en 1969.

« Travailler à promouvoir le processus révolutionnaire »

À Paris, le jeune activiste politique avait rencontré Jean-Luc Godard pour qui il joue son propre rôle dans La Chinoise, en 1967. Dans ce film, cinq jeunes gens passent leurs vacances d’été dans un appartement qu’on leur a prêté : Véronique, étudiante en philosophie, Guillaume, acteur, Kirilov, peintre venu de l’ex-Union soviétique, Yvonne, paysanne, Henri, scientifique proche du Parti communiste français.

Ensemble, ils essaient de vivre en appliquant les principes de Mao Zedong. Leurs journées dans cette retraite sont une succession de cours et de débats sur le marxisme-léninisme et la Révolution culturelle. Véronique projette alors d’assassiner un dignitaire soviétique de passage à Paris. Pendant l’hivernage 1969, Landing Savané et Omar Blondin Diop rentrent à Dakar pour « travailler à promouvoir le processus révolutionnaire », rappelle une note publiée en septembre 2011 sur le site Internet de And Jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme (AJ/PADS). Le premier a terminé ses études et travaille à la Direction de la statistique comme chef de division, le second a décidé de suspendre les siennes. Avec leurs amis, ils avaient créé le Mouvement des jeunesses marxistes léninistes (MJML), en 1970.

Le ministre de l’Information, Daouda Sow, signalait, lors d’une conférence de presse, le 15 mai 1973, que le président Senghor était intervenu « personnellement » et « avec insistance auprès du président de la République française (Georges Pompidou) », pour faire lever la mesure d’exclusion et d’expulsion qui frappait Omar Blondin Diop.

« Malgré la réticence des autorités françaises, le chef de l’Etat devait avoir satisfaction », expliquait M. Sow, précisant qu’Omar Blondin Diop avait pu retourner en septembre 1971 en France, « comme boursier du Sénégal », et réintégrer l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud. Dans ses activités, le MJML, son mouvement, essayait de s’implanter en milieu paysan dans les régions périphériques et dans le bassin arachidier ainsi que dans certaines grandes zones ouvrières (Thiès, Taïba, Richard-Toll, notamment). C’est ainsi qu’il réussit à faire échouer la campagne d’explication de la politique de jeunesse de l’Union progressiste sénégalaise (UPS).

‘’Les suicidés du président Senghor’’

Plusieurs ruptures interviennent au sein du mouvement maoïste, en 1972. Il y a notamment celle entre le groupe animé par Omar Blondin Diop, tenant des orientations qualifiées de « gauchistes », et celui de Landing Savané, partisan d’une « ligne de masse maoïste authentique basée sur une action politique, moins spectaculaire mais plus féconde, de liaison avec les masses ouvrières et paysannes », relève le site Internet d’AJ/PADS (septembre 2011). Landing Savané forme le groupe Reenu-Rew. Les frères Blondin Diop, eux, quittent le MJML pour créer le Comité d’initiative pour une action révolutionnaire permanente (CIARP).

Dans un article critique titré ‘’Les suicidés du président Senghor’’, l’hebdomadaire socialiste L’Unité, (n°65, 18-24 mai 1973), note que le Sénégal est « un grand pays qui garde depuis 10 ans en prison Mamadou Dia », ancien président du Conseil (1957-62). Le journal ajoute : « Léopold Sédar Senghor est un ancien élève de l’Ecole normale supérieure, un poète de la négritude, un ami personnel de Georges Pompidou et un chaud partisan de la coopération avec la France. Mais on meurt dans ses prisons, comme en Espagne. Et ceci nous importe plus que cela ».

Omar Blondin Diop 12

En 1971, plusieurs militants et sympathisants maoïstes avaient été arrêtés à l’occasion des grèves scolaires et universitaires. Des étudiants furent exclus de l’Université de Dakar pour faits de grève et résistance violente aux autorités. Le pouvoir exclut aussi de jeunes militants de gauche comme Marie Angélique Sagna, Amadou Top, Abdoulaye Bathily, Mamadou Diop ‘’Decroix’’. Il décide de l’intégration forcée dans l’armée des garçons exclus.

A propos des conséquences politiques de la mort d’Omar Blondin Diop, le linguiste et intellectuel de gauche Pathé Diagne soutient qu’elles seront « très importantes, mais fort peu connues », soulignant l’émoi que l’événement tragique « jeta sur l’opinion internationale fortement remuée par ses amis de l’extérieur ».

Dans son essai intitulé Léopold S. Senghor ou la négritude servante. De la francophonie au Festival panafricain d’Alger. Trente ans après (L’Harmattan, 2006), Diagne relève que « cette mort amena à mobiliser Cheikh Anta Diop et Abdoulaye Ly, par le biais de Amath Bâ, ancien président de la FEANF (Fédération des étudiants d’Afrique noire en France), pour voir, avec les partisans de Mamadou Dia, comment obliger Senghor à démocratiser le régime ». « C’est là l’origine du Rassemblement national démocratique », le dernier parti politique fondé en 1976 par le savant sénégalais Cheikh Anta Diop, qui était un ami intime d’Ibrahima Blondin Diop, père d’Omar Blondin.

« La lutte continue »

43 ans après la mort d’Omar Blondin Diop, sa famille n’entend pas renoncer à l’établissement de la vérité sur les circonstances exactes de sa disparition. « La lutte continue, parce que, c’est le plus élémentaire des devoirs que nous avons vis-à-vis de notre frère et de notre famille dans son ensemble. Pour nos parents, cette mort brutale et imprévue en prison a eu des conséquences dévastatrices sur eux », a indiqué Dialo Diop, précisant que trois ans après la commémoration du quarantième anniversaire, « d’un point de vue judiciaire, la procédure en est au même point ».

Selon Dialo Diop, « malgré plusieurs échanges de correspondances avec le garde des Sceaux de l’époque, Mme Aminata Touré, et puis son successeur, Me Sidiki Kaba – qui, tous deux, ont répondu aussi bien à mon courrier personnel qu’aux correspondances par ministère d’avocat – la décision n’est toujours pas prise d’ordonner au procureur de la République de rouvrir ce dossier ». « Or, plus le temps passe, plus non seulement les acteurs directs, mais aussi les témoins de ce drame disparaissent les uns après les autres », ajoute-t-il, relevant qu’au moment de la commémoration des 40 ans, l’un des assassins présumés d’Omar, le garde pénitentiaire Néré Faye, aujourd’hui décédé, avait accordé une interview au journal dakarois Le Quotidien, le jour même de l’apposition de la plaque commémorative à l’ancienne prison de Gorée devenue musée historique.

La peur des senghoristes

Dans cet entretien, rappelle Dialo Diop, « il (Néré Faye) persistait, signait, récidivait dans la propagation des mensonges d’Etat sur cette affaire. Il en rajoutait même. C’est d’ailleurs suite à cette interview que nous avons décidé d’engager une procédure – non pas en révision, puisqu’il n’y a même pas eu de procès – mais de réouverture du dossier ».

A propos des réticences des pouvoirs publics à répondre positivement à la demande de la famille de rouvrir le dossier sur la mort d’Omar Blondin Diop, il a dit qu’on ne peut émettre que des hypothèses. « Mais on est obligés de constater qu’il a fallu quarante ans et deux présidents ayant succédé à Senghor avant que le troisième nous accorde l’apposition de cette plaque mémorielle (à Gorée) », a-t-il indiqué. « Même si le président Macky Sall, par l’intermédiaire de son ministre de l’Enseignement supérieur, nous a accordé cette autorisation, c’est après moult tergiversations, et en particulier quand ils ont été rassurés sur le contenu de l’inscription qui allait figurer sur la plaque », a poursuivi Dialo Diop, pour qui, « les senghoristes veillent avec vigilance et fermeté à ce que l’image de leur mentor, Léopold Sédar Senghor, ne soit pas écornée ».

« Ils veillent à ce que d’éventuelles révélations sur l’assassinat d’Omar ne viennent finir de salir la soi-disant belle mémoire de Senghor dans ce pays. Croyez-moi, elle est loin d’être aussi immaculée qu’on veut nous le faire croire », a conclu Dialo Diop, par ailleurs secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), dernier parti politique fondé par l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986).

Héritage en plusieurs lieux

Le sociologue Alioune ‘’Paloma’’ Sall, évoquant les souvenirs de son compagnonnage avec Omar Blondin Diop, les a analysés sous l’angle de l’échec de l’extrême gauche à transformer la société. « L’extrême gauche a été victime de l’air du temps, des changements qui affectent la scène politique mondiale, etc. Mais elle a été aussi victime, je dirai, de l’idéalisme et de la sincérité de ses animateurs », dont Omar Blondin Diop, a souligné Sall, qui a passé les 400 derniers jours de liberté avec lui. « Nous n’avions absolument pas une volonté de pouvoir. Et on s’est interdit de nous poser la question de savoir comment nous allions nous structurer et exister comme force politique », nous a-t-il déclaré lors d’un entretien exclusif le 6 mai dernier à Dakar.

Interpellé sur l’héritage d’Omar Blondin Diop, il poursuit : « Si on devait trouver aujourd’hui des héritiers à Omar Blondin Diop – je pense qu’il serait effaré qu’on puisse penser en ces termes-là, parce que ce n’était pas du tout un homme de pouvoir – on ne les trouverait pas dans un seul lieu, puisque Omar était un être multidimensionnel : il pouvait passer beaucoup de temps à discuter de musique et de l’économie politique du bruit ou d’autre chose. Et la minute d’après, se mettre à disserter sur Hegel dans le texte, parce qu’il lisait l’allemand, etc. Et, la minute suivante, se comporter comme un vrai comédien, faire rire des enfants ».

« Ce n’était pas du tout un personnage figé, résume Alioune  »Paloma » Sall, fondateur à Johannesburg de l’Institut des futurs africains et spécialiste de la prospective à l’échelle du continent. Je le vois mal figé quelque part. Je ne sais pas ce qu’il serait devenu, mais je pense que les multiples facettes de sa personnalité auraient pu en faire un être à l’aise dans plusieurs milieux. Contestataire, sans doute. Et je pense qu’il le serait resté, parce qu’il aimait ça. »   

Aboubacar Demba Cissokho

Saint-Louis, le 11 mai 2016

 

 

 

 

« Kemtiyu – Séex Anta », impressions hors-film…

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Le samedi 7 mai 2016, entre 19h 07 et 20h 41, un beau et nombreux public a assisté, au Théâtre national Daniel Sorano, à Dakar, à la première mondiale du premier film de création sur l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), écrit et réalisé par Ousmane William Mbaye. Il y avait dans la salle des initiés qui connaissent l’homme et son œuvre « sur le bout des doigts », comme l’a dit Laurence Attali, monteuse et coproductrice du documentaire – même si je considère qu’on ne finira jamais d’apprendre de son travail et de sa démarche.

AFFICHE-KEMTIYU

Mais il y avait surtout de nombreuses autres personnes qui ne connaissaient presque rien de lui, de sa pensée ou de son colossal travail de restauration d’une conscience historique africaine. Avant la projection, la question concernait surtout  »Kemtiyu », le titre du film, mais les questions, observations, commentaires et remarques les plus incongrus – qui relevaient à la fois d’une grosse ignorance du travail de Cheikh Anta et des conséquences encore visibles du black-out dont il a fait l’objet dans le système éducatif national sénégalais -sont venus après la projection de Kemtiyu – Séex Anta.

Certains, dont beaucoup se considèrent et sont vus comme les plus brillants dans leurs disciplines ou faisant autorité dans leurs domaines d’activités, soufflaient, toute honte bue, qu’ils ne savaient rien de la pensée ou de l’œuvre de Cheikh Anta Diop ; D’autres – comme cet éditeur ayant pignon sur rue à Dakar – disaient qu’ils n’avaient jamais entendu la voix de l’homme…

D’autres encore ignoraient tout ou presque du combat politique d’un homme qui n’a jamais cédé aux honneurs, préférant préserver l’éthique et l’intégrité qu’il savait fondamentales pour donner l’exemple ; ou de l’énergie que le poète martiniquais Aimé Césaire (1913-2008) a consacrée à la défense de Nations nègres et culture (1954), le livre qui, en démontant les fondements de l’égyptologie occidentale, fit  »scandale », pour reprendre le terme du sociologue et intellectuel camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008)… Pas totalement de leur faute, mais quand même !

Si le film pouvait constituer un moyen de pousser les uns et les autres à (re)lire Cheikh Anta Diop et à essayer de le comprendre dans le texte, Ousmane William Mbaye, Laurence Attali et tous les protagonistes de Kemtiyu auront réussi leur pari. Et la porte d’entrée de cette entreprise intellectuelle, qui n’est en fait qu’une œuvre de réconciliation avec nous-mêmes, c’est… Nations nègres et culture. Peut-être un pas vers ce feuilleton documentaire que Ousmane William Mbaye appelle de ses vœux, et que j’intitulerai simplement A la recherche du maître…C’est en cela, à mon avis, que le film  »Kemtiyu… », bien que déjà  réalisé, restera toujours un projet symbolique dont les  »fruits » ne seront récoltés que bien plus tard.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 mai 2016

Alioune Diop, le fondateur de  »Présence Africaine », 36 ans après

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Il y a 36 ans, le 2 mai 1980, disparaissait, à l’âge de 70 ans, Alioune Diop, professeur de lettres, historien, philosophe et éditeur ayant joué un rôle de premier plan dans l’émancipation de l’Afrique et de ses diasporas à travers la revue et la maison d’édition ‘’Présence Africaine’’ qu’il a fondées à Paris. A l’annonce de sa mort, le président sénégalais Léopold Sédar Senghor saluait en lui « l’un des premiers militants et une sorte de secrétaire permanent du Mouvement de la Négritude ».

Alioune..Diop

Lors des obsèques d’Alioune Diop, le 9 mai 1980 à Saint-Louis, le ministre d’Etat en charge de la Culture, Assane Seck, déclare : « Fortement enraciné dans les traditions de notre peuple et armé de principes moraux étayés sur le culte de l’honneur, du respect de soi et des autres, tels qu’il les voyait pratiquer dans la cellule familiale, le jeune Alioune Diop a affronté le Paris de l’entre-deux-guerres, déjà plein d’équilibre ».

« Aussi, quelque obstacle qu’il ait rencontré, quelque facilité qui l’ait tenté, quelque nostalgie du pays natal qui l’ait tourmenté, choisit-il avec lucidité, guidé par cette lumière intérieure dont sont pétries les grandes âmes, la porte étroite de l’effort soutenu, dans la grisaille des jours difficiles », ajoute le professeur Seck, qui a été plus tard – en 2010 – président du comité d’organisation du centenaire de la naissance d’Alioune Diop.

« Une vie entièrement consacrée aux autres »

L’historien et homme politique Cheikh Anta Diop, de son côté, dédie son livre Civilisation ou barbarie (Présence Africaine, 1981) à Alioune Diop, « en témoignage d’une amitié fraternelle plus forte que le temps » pour un homme qui est « mort sur le champ de la bataille culturelle africaine ».

« Alioune, tu savais ce que tu étais venu faire sur la terre : Une vie entièrement consacrée aux autres, rien pour soi, tout pour autrui, un cœur rempli de bonté et de générosité, une âme pétrie de noblesse, un esprit toujours serein, la simplicité personnifiée ! », écrit Cheikh Anta Diop qui s’interroge alors : « Le démiurge voulait-il nous proposer, en exemple, un idéal de perfection, en t’appelant à l’existence ? ».

« Hélas, il t’a ravi trop tôt à la communauté terrestre à laquelle tu savais, mieux que tout autre, transmettre ce message de vérité humaine qui jaillit du tréfonds de l’être. Mais il ne pourra jamais éteindre ton souvenir dans la mémoire des peuples africains, auxquels tu as consacré ta vie », se désole-t-il.

« Au vrai, résume Makhliy Gassama, ancien ministre de la Culture, Alioune Diop était un homme. Oui un homme dans le sens camusien et sartrien du terme. Il n’est pas facile d’être ‘’un homme de quelque part, un homme parmi les hommes’’, comme dit Sartre. Cette ambition implique l’engagement total dans la société, la lutte quotidienne contre les forces du mal, la quête obstinée d’un bien-être collectif, qui ne s’accomplit pas sans provoquer de redoutables et ignobles adversités ».

Avec « une pensée pieuse » pour Alioune Diop, Gassama souligne que celui-ci a vécu « pour l’Afrique, uniquement pour l’Afrique en s’oubliant ». « On peut dire qu’il est mort d’épuisement pour l’Afrique, à l’âge de 70 ans. »

Né le 10 janvier 1910 à Saint-Louis, Alioune Diop a effectué ses études secondaires au lycée Faidherbe (actuel lycée Cheikh Oumar Foutiyou Tall). Il fréquente ensuite les facultés d’Alger et de Paris, et y obtient une licence de lettres classiques ainsi qu’un diplôme d’études supérieures. Professeur de lycée, puis chargé de cours à l’Ecole coloniale, il est ensuite nommé chef du cabinet du gouverneur général de l’Afrique occidentale française (AOF).

« L’ambition d’un continent »

En 1947, Diop fonde, avec la collaboration de compagnons de lutte (Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, entre autres), la revue ’Présence Africaine’, une « extraordinaire tribune pour l’intelligentsia du continent africain et de la diaspora ; une tribune de haute qualité », selon Makhliy Gassama, président du comité scientifique du colloque qui a été consacré, en mai 2010 à Dakar, à l’œuvre d’Alioune Diop.

Dans son éditorial du premier numéro (novembre-décembre 1947), ‘’Niam n’goura ou les raisons d’être de Présence Africaine’’, Alioune Diop assigne ses objectifs à la revue. Il s’agit, selon lui, de « définir l’originalité africaine et de hâter son insertion dans le monde moderne ».

Alioune Diop réussit à y donner la parole aux colonisés, parce qu’il était « généreux, il était téméraire, rien pour lui, tout pour les autres : il portait en lui l’ambition d’un continent. C’est ainsi que son nom scintillera à jamais dans les pages de l’histoire de la décolonisation », avait indiqué M. Gassama, le 7 janvier 2010, lors de la conférence de presse de lancement des activités du centenaire de l’intellectuel africain, organisées par la Communauté africaine de culture (CAC).

En 1949, la Maison d’édition ’Présence Africaine’ ouvre ses portes. Romanciers, nouvellistes, conteurs, essayistes, poètes et penseurs du monde noir y trouvent un moyen de diffusion de leurs œuvres. Le premier ouvrage publié par les Editions Présence Africaine est La Philosophie Bantoue, du Révérend Père Placide Tempels, en 1949.

En 1954, ‘Présence Africaine’ édite Nations nègres et culture de Cheikh Anta Diop, ouvrage dans lequel l’historien sénégalais prend le contre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l’enceinte même de l’université française. Dans ce livre, l’auteur fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine. Le Martiniquais Aimé Césaire choisit, pour une deuxième édition de son Discours sur le colonialisme, en 1955, ‘Présence Africaine’.

Alioune Diop est, avec Léopold Sédar Senghor, Jacques Rabemananjara, Cheikh Anta Diop, Richard Wright, Jean Price-Mars, Frantz Fanon, l’un des instigateurs du premier Congrès des écrivains et artistes noirs, qui réunit, en septembre 1956 à la Sorbonne, les intellectuels noirs venus des Antilles françaises et britanniques, des Etats-Unis, des diverses régions d’Afrique (AOF et AEF, Afrique du Sud, Angola, Congo belge, Mozambique…) et de Cuba.

Dans son discours inaugural, Alioune Diop explique qu’il revient aux écrivains et aux artistes de « traduire pour le monde la vitalité morale et artistique de nos compatriotes, et en même temps de communiquer à ceux-ci le sens et la saveur des œuvres étrangères ou des événements mondiaux ».

Un « sage (…) d’une modernité qui bouleverse »

Ce premier congrès a donné naissance à « une arme culturelle redoutable contre le racisme ambiant, un outil qui a forgé des intelligences sur le continent : la Société Africaine de Culture (SAC) devenue la Communauté Africaine de Culture (CAC) », selon Makhily Gassama, qui précise que cette structure a à son actif le deuxième Congrès des écrivains et des artistes (1959 à Rome) et de nombreux autres congrès en Afrique comme le premier Congrès international des africanistes (1962 à Accra) ou le premier Congrès constitutif de l’Association des historiens africains (1972 à Dakar). S’y ajoutent le colloque sur le sous-développement (1959), le séminaire sur ‘’Civilisation noire et conscience historique’’ (1973 à Paris) ou le séminaire préparatoire au colloque ‘’Le journaliste africain comme Homme de culture’’ (1973), des tables-rondes et journées d’études.

Au premier Festival mondial des arts nègres de Dakar (avril 1966), Alioune Diop est parmi les maîtres d’œuvre. Il a la responsabilité du colloque portant sur le thème : ‘’Signification de l’art dans la vie du peuple et pour le peuple’’. Il préside l’association du festival. Il prolonge cette action jusqu’au Festival de Lagos (1977).

Aimé Césaire, lui, relève que la négritude de Diop était à l’opposé du racisme, soulignant que le directeur de ’Présence Africaine’ était « une des plus belles figures du monde noir ». « Son œuvre se confond tout entière avec son action, je devrais dire son apostolat. De l’apôtre, il avait la foi. Cette foi, bien entendu, c’était la foi en l’homme noir et en ce qu’on a appelé la négritude qui était à l’opposé du racisme et du fanatisme », poursuit-il.

Césaire ajoute que « Alioune Diop était un homme de dialogue, qui respectait toute civilisation ». « Il apparaîtra, j’en suis sûr, avec le recul du temps, comme un des guides spirituels de notre époque », souligne le poète martiniquais, tandis que l’écrivain béninois Olympe Bhêly-Quenum qualifie l’homme de « sage (…) d’une modernité qui bouleverse ».

« Nul de ceux qui l’ont connu et discuté avec lui ne saurait en douter », note Bhêly-Quenum, en rappelant cette phrase qu’Alioune Diop aimait répéter : « Chaque civilisation vivante assume sa propre histoire, exerce sa propre maturité, secrète sa propre modernité à partir de ses propres expériences, et de talents particuliers à son propre génie ».

Depuis la mort d’Alioune Diop, en 1980, sa veuve, Christiane Yandé Diop, a pris la relève au sein de la revue et de la Maison d’édition ’Présence Africaine’, poursuivant l’œuvre de celui qui, selon le mot du critique littéraire Mouhamadou Kane, a été « l’initiateur du prodigieux combat pour la culture africaine, le moteur de son épanouissement, le témoin passionné de l’émergence de l’Afrique culturelle ».

Plaque du centenaire d’Alioune Diop 

Le 10 janvier 2010, une plaque commémorative du centenaire de la naissance du fondateur de ‘Présence Africaine’ avait été dévoilée à la maison familiale d’Alioune, rue Babacar Sèye à Saint-Louis. Il est inscrit sur la plaque découverte par le maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, et la veuve de l’homme de culture, Christiane Yandé Diop : « Ici a vécu Alioune Diop (1910-1980), Professeur de Lettres, Fondateur de Présence Africaine ».

La pose de la plaque du centenaire de la naissance d’Alioune Diop marquait le début d’une série d’activités prévues sur trois jours à Saint-Louis. La cérémonie s’était déroulée en présence de plusieurs personnalités, dont l’ancien ministre de la Culture, Makhily Gassama, André Guillabert, maire honoraire de Saint-Louis, Christian Valantin, ancien député socialiste, Kolot Diakhaté, président du comité saint-louisien du centenaire d’Alioune Diop, l’historien Djibril Tamsir Niane.

Au nom de la famille, Alioune Sy, avait dit que la pose d’une plaque commémorative et la célébration du centenaire de la naissance d’Alioune Diop constituent « un grand honneur pour la famille », soulignant que l’intellectuel sénégalais a, « dans toutes ses actions, honoré l’Afrique dans son ensemble ».

« Veiller à ce que cette étincelle ne ternisse jamais »

Le président du comité saint-louisien d’organisation du centenaire, Kolot Diakhaté, avait, de son côté, salué la mémoire du fondateur de Présence Africaine, estimant qu’Alioune Diop est « immortel par son œuvre, ses qualités d’homme, son humilité ». Il avait rappelé le rôle que Diop a joué dans l’organisation du premier Festival mondial des Arts nègres, en avril 1966 à Dakar. « Il était dans la conception de l’événement avant de s’effacer lui-même pour ne pas récolter les lauriers », avait-il dit.

S’adressant à Christiane Yandé Diop, la veuve d’Alioune Diop, Kolot Diakhaté a dit : « Vous n’êtes pas seule et vous ne le serez pas, parce qu’Alioune a été un Noir brillant qui a inspiré le rêve d’autres Noirs du monde. Nous sommes là pour veiller à ce que cette étincelle ne ternisse jamais ».

Pour sa part, le maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, avait salué l’initiative de la Communauté africaine de culture (CAC), organisatrice du centenaire de la naissance d’Alioune Diop, pour avoir ainsi « honoré la mémoire d’un très grand Saint-Louisien, et réconcilié la ville de Saint-Louis avec son passé ».

« Alioune Diop a marqué son époque par une œuvre au service des peuples noirs. Ni l’âge ni le temps ne sauront l’effacer de notre mémoire », avait ajouté M. Dièye, tandis que Christiane Yandé Diop, émue aux larmes, s’est dit « très heureuse » de revenir à la maison familiale d’Alioune Diop. Paraphrasant l’écrivain Birago Diop, elle avait dit : « Les morts ne sont pas morts, ils sont là ».

Le 11 janvier 2010, entre 9h 30 et 12 heures, il avait été organisé, au Quai des Arts, un hommage solennel de la ville de Saint-Louis, la remise de prix aux lauréats du Concours littéraire. A partir de 12h 30, le public avait suivi la projection du film documentaire Alioune Diop, tel qu’ils l’ont connu. Une table ronde sur la vie et l’œuvre d’Alioune Diop avait eu lieu, le lendemain, de 10 heures à 13 heures à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Cette manifestation avait été présidée par l’historien guinéen Djibril Tamsir Niane.

Propos choisis d’un intellectuel engagé

Le fondateur de Présence Africaine, Alioune Diop (1910-1980) n’avait écrit ni un roman ni un essai philosophique ni un traité doctrinaire, comme le soulignait le philosophe Babacar Sine, mais il avait publié des éditoriaux et prononcé des discours, dont chacun était une occasion d’affirmer avec force son engagement pour l’émergence des peuples noirs.

EXTRAIT DE L’EDITORIAL DE ’PRESENCE AFRICAINE’, N° 105-106, 1978 : « Le peuple noir est de tous les peuples du Tiers-Monde celui qui a été le plus dépouillé de liberté et de dignité, le plus atteint de ces carences et infirmités spécifiques provoquées par l’action coloniale, le racisme, l’esclavage, et accentuées par la fragilité d’une civilisation orale. Il est illusoire de vouloir guérir ce peuple noir des effets de l’aliénation culturelle et du sous-développement, du moins, pas tant que ce peuple n’ait d’abord repris la vitalité globale et organique de toutes ses facultés. Pas sans qu’il ait au préalable pris conscience et de son existence et récupéré tout le dynamisme de sa créativité et toute sa capacité et toute sa capacité de répondre directement (dans toute la mesure de ses moyens et dans le style de sa personnalité) aux défis du monde moderne (…) L’avenir peut réserver un destin grandiose et exaltant à l’élite qui prendra en main la direction et la gestion de notre civilisation. L’Afrique doit avoir une élite qui joue un rôle privilégié dans le déroulement de l’histoire des civilisations ».

— EXTRAIT DU DISCOURS INAUGURAL AU PREMIER CONGRES DES ECRIVAINS ET ARTISTES NOIRS, PARIS, septembre 1956 : « Ce jour sera marqué d’une pierre blanche. Si depuis la fin de la guerre la rencontre de Bandoeng constitue pour les consciences non européennes l’événement le plus important, je crois pouvoir affirmer que ce premier congrès mondial des hommes de culture noirs représentera pour nos peuples le second événement de cette décade. D’autres congrès avaient eu lieu, au lendemain de l’entre-deux guerre, ils n’avaient l’originalité ni d’être essentiellement culturels, ni de bénéficier du concours remarquable d’un si grand nombre de talents parvenus à maturité, non seulement aux Etats-Unis, aux Antilles et dans la grande et fière République d’Haïti, mais encore dans les pays d’Afrique noire. Les dix dernières années de l’histoire ont été marquées par des changements décisifs pour le destin des peuples non européens, et notamment de ces peuples noirs que l’Histoire semble avoir voulu traiter de façon cavalière, je dirais même résolument disqualifier, si cette histoire, avec un grand H, n’était pas l’interprétation unilatérale de la vie du monde par l‘Occident seul. Il demeure cependant que nos souffrances n’ont rien d’imaginaire. Pendant des siècles, l’événement dominant de notre histoire a été la terrible traite des esclaves. C’est le premier lien entre nous, congressistes qui justifie notre réunion ici. Noirs des Etats-Unis, des Antilles et du continent africain, quelle que soit la distance qui sépare parfois nos univers spirituels nous avons ceci d’incontestablement commun que nous descendons des mêmes ancêtres. La couleur de peau n’est qu’un accident : cette couleur n’en est pas moins responsable d’événements et d’œuvres, d’institutions, de lois éthiques qui ont marqué de façon indélébile nos rapports avec l’homme blanc (…) ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 mai 2016

 

Kwame Nkrumah, 44 ans après : l’actualité d’une vision pour l’Afrique 

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Il y a 44 ans, le 27 avril 1972, disparaissait le président Kwame Nkrumah, qui a décliné, dans son ouvrage intitulé L’Afrique doit s’unir (Heineman, 1963) les trois objectifs que devaient atteindre les dirigeants d’un continent uni politiquement et économiquement, une pensée actuelle au vu des défis auxquels leurs peuples font face. Il est décédé dans un hôpital de Bucarest (Roumanie), d’un cancer de l’estomac.

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« Notre continent nous donne le second territoire du monde (en étendue). Les richesses naturelles de l’Afrique passent pour être supérieures à celles de presque n’importe quel autre continent. Pour tirer le maximum de nos ressources actuelles et potentielles, en vue de l’abondance et d’un bon ordre social, nous devons unir nos efforts, nos ressources, nos compétences et nos intentions. Nous devons tous tirer une leçon de l’Europe par contraste. Cultivant par trop ses nationalismes exclusifs, elle a sombré, après des siècles de guerres entrelardées d’intervalles de paix instable, dans un état de confusion, simplement parce qu’elle n’est pas parvenue à se donner une saine base d’association politique et de compréhension.

« L’unité, but suprême »

Tandis que nous, les Africains, pour qui l’unité est le but suprême, nous efforçons de concerter nos efforts dans ce sens, les néocolonialistes font tout pour les rendre vains en encourageant la formation de communautés fondées sur la langue des anciens colonisateurs. (…) Le fait que je parle anglais ne fait pas de moi un Anglais. De même, le fait que certains d’entre nous parlent français ou portugais ne fait pas d’eux des Français ou des Portugais. Nous sommes des Africains et rien que des Africains, et nous ne pouvons poursuivre notre intérêt qu’en nous unissant dans le cadre d’une Communauté africaine. (…)

Trois objectifs

Pour nous, l’Afrique est une, îles comprises. (…) Du Cap à Tanger ou au Caire, de Cape Gardafui aux îles du Cap-Vert, l’Afrique est une et indivisible. J’estime donc qu’une Afrique unie (entendons : unie politiquement et économiquement, sur l’ensemble du continent) poursuivrait les trois objectifs que voici :

Tout d’abord, nous aurions une planification économique générale, à l’échelle continentale. Cela accroîtrait la puissance économique et industrielle de l’Afrique. Tant que nous restons balkanisés, régionalement ou territorialement, nous sommes à la merci du colonialisme et de l’impérialisme.

En second lieu, nous poursuivrons l’unification de notre stratégie militaire et de défense. Je ne vois pas l’intérêt de faire des efforts chacun de son côté pour entretenir d’importantes forces armées qui, de toute façon, seraient inefficaces en cas d’attaque sérieuse d’un Etat particulier.

Le troisième objectif dépend des deux premiers. Si nous instituions une organisation commune de planification économique et mettions nos armées en commun, il faudrait que nous adoptions une politique étrangère et une diplomatie communes, afin de donner une direction politique à nos efforts conjoints en vue de la protection et du développement de notre continent. (…)

La survivance de l’Afrique libre, les progrès de son indépendance et l’avance vers l’avenir radieux auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l’unité politique. (…)

Tel est le défi que la destinée a jeté aux dirigeants de l’Afrique. C’est à nous de saisir cette occasion magnifique de prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande gloire et prospérité de son pays, les Etats-Unis d’Afrique. »

« L’Afrique doit s’unir »

La conviction du président Kwame Nkrumah, pionnier du panafricanisme et premier président du Ghana indépendant, était que les forces qui unissent les Africains font « plus que contrebalancer » celles qui les divisent. «  (…) Je suis persuadé que les forces qui nous unissent font plus que contrebalancer celles qui nous divisent », affirme Nkrumah dans l’ouvrage L’Afrique doit s’unir, où il expose sa vision de l’avenir du continent africain.

« Certains affirment que l’Afrique ne peut s’unir parce qu’elle n’a pas les trois communautés indispensables pour cela : communautés de race, de culture et de langue »
, écrit celui que Amilcar Cabral, autre leader progressiste du continent, a qualifié de ‘’stratège de génie dans la lutte contre le colonialisme classique’’, celui de l’exploitation des ressources du continent au profit de l’extérieur.

Constatant que pendant des siècles les Africains ont été divisés, il ajoute que les limites territoriales qui morcellent le continent ont été fixées « il y a longtemps, souvent de façon très arbitraire, par les puissances colonisatrices ». La référence à la Conférence de Berlin, où cette division a été consacrée, est claire.

« Certains d’entre nous sont des musulmans, d’autres des chrétiens, beaucoup adorent des dieux traditionnels, qui varient de tribu à tribu. Certains parlent français, d’autres l’anglais, d’autres portugais, sans parler des millions qui ne savent que l’une des langues de l’Afrique, dont il y a des centaines », énumère le leader ghanéen. Pour Kwame Nkrumah, les Africains se sont ainsi « différenciés culturellement », et cela affecte leur façon de voir les choses et conditionne leur développement politique.

« Tout cela est inévitable et s’explique par l’Histoire. Néanmoins, je suis persuadé que les forces qui nous unissent font plus que contrebalancer celles qui nous divisent »,
soutient-il ajoutant : « Quand je rencontre d’autres Africains, je suis toujours impressionné par tout ce que nous avons en commun. Ce n’est pas seulement notre passé colonial, ou les buts que nous partageons : cela va beaucoup plus profond ».

Vision progressiste

« Le mieux, précise-t-il, est de dire que j’ai le sentiment de notre unité en tant qu’Africains. En termes concrets, cette unité profonde s’est manifestée par la naissance du panafricanisme, et, plus récemment, par l’intervention dans la politique mondiale de ce qu’on a appelé la personnalité. »

Kwame Nkrumah est né le 21 septembre 1909 à Nkroful (Ghana). Il a dirigé le Ghana indépendant, comme Premier ministre (1957-60), et en tant que président de la République (1960-66). Le 24 février 1966, il est renversé par un coup d’Etat militaire, alors qu’il se trouvait en voyage officiel au Vietnam, à l’invitation d’Ho Chi Min. Le parlement fut dissous, le Convention People’s Party (CPP), parti de Nkrumah, le CPP interdit. Nkrumah lui-même est banni.

Nkrumah se réfugie alors en Guinée, chez Ahmed Sékou Touré. Celui-ci lui propose la coprésidence de la Guinée, offre qu’il décline. C’est dans son pays d’exil qu’il fonde une maison d’édition qui publie ses théories révolutionnaires et ses livres sur l’Unité africaine.
Avec sa vision socialiste, l’Osagyefo (le rédempteur) a tenté de poser les bases d’une politique visant à réduire la dépendance de son pays par rapport aux produits étrangers et à le sortir de son rôle de fournisseur de matières premières.

 Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 27 avril 2016

Papa Wemba, une belle idée de la vie

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En 1992, Papa Wemba – Jules Shungu Wembadio Pene Kikumba, à l’état-civil sortait chez Real World l’album Le Voyageur, sur lequel figure, en ouverture, l’anthologique Maria Valencia. C’était le premier des trois albums de l’artiste produits par le Britannique Peter Gabriel qui, en bon connaisseur, était tombé sous le charme de cette voix de ténor ensoleillée.

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Cette rencontre artistique avec Gabriel est intervenue plus de vingt ans après le début de l’aventure musicale de Papa Wemba, qui s’est finalement achevée ce dimanche 24 avril 2016, à l’aube, sur la scène de la neuvième édition du Festival international des musiques urbaines d’Anoumabo, à Abidjan, où il a trouvé la mort. Il avait 66 ans.

L’onde de choc que l’annonce de sa mort a créée en Afrique est à la mesure de la richesse d’une carrière bien remplie, de son talent à dire les pulsions de son peuple, à chanter l’amour, à témoigner pour les  enfants que la société a mis en marge…Bref, à la mesure du bonheur que Papa Wemba a mis dans le cœur de ses semblables, en traversant le temps et en réunissant des générations de mélomanes autour de belles mélodies.

Le regard de l’étoile qu’a été et reste Wemba sur sa société a été porté au monde à travers une voix unique, héritée d’une mère pleureuse professionnelle. Il en fallait de la bouteille et du cran pour s’imposer dans un environnement où les stars étaient Tabu Ley Rochereau, le Grand Kallé (Joseph Kabasele) ou encore François Luambo Luanzo Makiadi (Franco). Papa Wemba n’en manquait pas.

Il faut le réécouter pour réentendre sa petite voix chanter La vie est belle, dans le film du même nom, de Dieudonné Mweze Ngangura et Benoît Lamy, dont il était l’acteur principal. Cette voix que les tendances rock ou pop qu’il a ajoutées à la rumba n’ont réussi à inhiber. Parce qu’elle était si forte et si expressive qu’elle avait elle-même valeur d’instrument.

Cette voix faisait danser, faisait réfléchir, savait susciter les émotions les plus fortes. Elle dénonçait aussi. Comme en 1997, dans So Why ?, un projet artistique sponsorisé par le Comité international de la Croix rouge, où il chante avec le Sénégalais Youssou Ndour, les Sud-Africains Jabu Khanyile et Lucky Dube, l’Angolaise Lourdes van Dunem et le Nigérian Lagbaja, pour appeler à la fin des guerres en Afrique.

Papa Wemba, c’était aussi une très belle idée de la vie, que symbolisait son appartenance à la Société des ambianceurs et des personnes élégantes (SAPE). Mais avec lui, ce n’était ni de la frime ni une envie de paraître faisant ressembler certaines personnes à des bouffons. Ce n’était pas superficiel. Une vraie philosophie sous-tendait ses mises soignées.

La SAPE, pour Papa Wemba, c’était un style, un savoir-être, un art de mettre en valeur de manière harmonieuse des formes et des couleurs au service des messages qu’il véhiculait à travers ses chansons.  Le vidéo-clip du morceau Yolele, de l’album Emotion (1995), est une parfaite illustration de ce souci de donner sens au port vestimentaire et de le mettre au service d’une démarche artistique. Profondeur esthétique, donc.

La générosité et le sens du partage qui l’animaient ont conduit cet enfant originaire du Kasaï Oriental à collaborer avec de nombreux artistes aux styles divers : ses compatriotes Tabu Ley Rochereau, Ray Lema, Pape Kallé, Wendo Kolosoy, Koffi Olomidé – qui a débuté sa carrière à ses côtés –, Lokua Kanza – composteur sur l’album ‘’Emotion’’ – le Camerounais Manu Dibango, le Sénégalais Youssou Ndour, la Béninoise Angélique Kidjo, entre autres. C’est son humilité qui le pousse vers Félix Wazekwa, qui lui a écrit des chansons quand il était en panne d’inspiration.

Deux derniers actes symbolisant cette idée du partage qui a été comme un fil rouge de son parcours : il fait partie des stars africaines qui ont accepté une reprise de leurs chansons par le quatuor du Magic System. Son succès Yolele est sur l’album Radio Afrika (2015) du groupe abidjanais ; c’est à ce même Magic System, organisateur du Festival international des musiques urbaines d’Abidjan, que Wemba dit oui pour parrainer la neuvième édition de ce rendez-vous culturel.

Et comme pour fixer durablement cette amitié dans la mémoire collective des mélomanes, c’est sur une scène de ce festival que le musicien est tombé, le micro la main. Au service de la musique.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 avril 2016

« Omar Pène – Un destin en musique », itinéraire d’un artiste fécond et libre

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‘’Omar Pène – Un destin en musique’’ (Fikira, mars 2016, 224 pages), la biographie que l’enseignant-chercheur et critique d’art, Babacar Mbaye Diop, consacre à l’une des figures emblématiques de la musique sénégalaise, est d’abord le témoignage d’un fan qui retrace l’itinéraire d’un artiste dont le choix de vie a été et reste de porter des thématiques engageantes.

Pène

Présent sur la scène musicale sénégalaise depuis plus de quarante ans, Omar Pène s’est tout naturellement installé dans la conscience collective de ses compatriotes, parce qu’il a, su avec son groupe, le Super Diamono, créer et faire aimer un style, chanter des thèmes touchant au vécu et à la vie d’un très grand nombre de mélomanes.

Le parcours que décrit en sept chapitres l’auteur, n’a pas été un long fleuve tranquille, l’artiste ayant bravé pesanteurs socioculturelles et hostilités dans un contexte où la musique était l’apanage des seuls griots, et affronté très tôt les nombreuses mutations que son groupe a connues au fil des années.

« C’est un choix de vie pour lequel il a opté pour demeurer un artiste, un homme tout à fait libre d’esprit, de tout mouvement, de tout engagement et de tout système. Voilà de longues années qu’Omar Pène a porté, de par sa liberté de ton et d’esprit et son sens élevé des relations humaines et sociétales, la voix à thèmes multidimensionnels et sublimes », écrit son ami Oumar Wade, dans l’avant-propos de l’ouvrage.

Wade ajoute qu’on trouve dans les chansons de Pène « le réconfort, l’utile, la patience, l’insubordination à l’opulence, la dignité, l’amitié, le respect de la parole donnée, l’amour des couches sociales  conditions de vie difficiles… ». Babacar Mbaye Diop, fait écho à cette analyse, dès les premières lignes de son introduction : « A chaque fois que j’écoute Omar Pène, c’est comme si la chanson parlait à moi. Sa musique est parfaite, légère, décontractée, raffinée, agréable ».

Baïla Diagne, le ‘’découvreur’’

« Elle ne dégoûte pas. Elle est facile et transparente. Elle érige, ordonne et invente (…) Elle délivre mon esprit et j’ai l’impression de collaborer à sa création. Sa musique et sa voix me parlent. Elle est passion, amour et nostalgie », souligne-t-il, précisant d’emblée que même si le livre est le résultat d’enquêtes et de recherches, « c’est d’abord et avant tout un regard de fan sur la marche du Super Diamono ».

Alors, itinéraire d’Omar Pène ou du Super Diamono ? « Omar et le Super Diamono sont deux entités différentes », répond Baïla Diagne, le ‘’découvreur’’ d’Omar Pène, l’homme sans qui il ne serait pas le musicien adulé que l’on connaît. Il ajoute : « L’une peut évoluer sans l’autre. Omar Pène a une personnalité artistique qui fait que, avec ou sans le Super Diamono, il évolue. Le Super Diamono peut aussi de son côté évoluer sans Omar. Cela est tout à fait compréhensible et très possible ».

Omar Pène était un bon footballeur, raconte l’auteur. Son destin prend « une autre tournure lorsque un jour, il croise de chemin de Baïla Diagne, membre fondateur du Super Diamono, dans le quartier où Omar et ses copains avaient l’habitude de chanter et de taper sur de vieux bidons pour occuper leurs soirées ». « C’est Baïla Diagne qui a découvert Omar Pène. S’il n’était pas là au bon moment, Omar ne serait pas musicien », tranche le chercheur qui rapporte le mot de Pène sur ce mentor qui a flairé son talent : « Il est mon père spirituel. C’est à lui qu’on doit l’avènement du Super Diamono. On vivait chez lui, on y répétait, on y mangeait, on y dormait. Aujourd’hui encore, il suit le groupe avec beaucoup d’intérêt et reste le grand frère, le conseiller ».

Omar Pène fait ses premiers pas aux côtés de Bassirou Diagne, Baïla Diagne, Baye Diagne, Adama Faye, Khalifa Fall et El Hadji Thiam, « ces personnages historiques qui ont participé à la fondation du Super Diamono », dont Diop dresse la discographie complète. On peut regretter que les chansons sur lesquelles il s’appuie pour faire ressortir les thématiques n’aient pas été retranscrites en wolof d’abord, puis traduites.

Omar Pène a dû se jouer du destin pour se forger un caractère et une personnalité ayant surmonté maints obstacles. « C’était un enfant assez libre à Pikine, où il était cajolé par toute la famille ; à Dieuppeul, sa vie a complètement changé : ce fut le début de ses misères. Sa famille était divisée par la polygamie, qui engendre parfois une iniquité parmi les enfants », raconte l’enseignant-chercheur. C’est dans cet environnement ‘’hostile’’ qu’il décide de quitter la maison pour ne pas déranger sa belle-mère que sa présence ennuyait. « Il fit ainsi face aux affres de la vie », résume Babacar Mbaye Diop.

« Entre la rue, les studios et les scènes de musique »

L’auteur poursuit : « Il venait d’avoir treize en 1968 quand il entreprit de quitter la maison paternelle. Il avait pris soin de le dire à son père, mais ce dernier ne l’avait pas pris au sérieux parce qu’il était très jeune. Un beau matin, au lieu d’aller à l’école, il sortit de la maison avec toutes ses affaires et ne revint plus ».  Ainsi, Omar Pène arrêta l’école au niveau du CM2 sans avoir même son diplôme d’études élémentaires et habita « chez un copain à Dieuppeul et rêva d’une carrière de footballeur sans savoir qu’il avait une très belle voix ».

« Parler d’Omar Pène, relève Babacar Mbaye Diop, c’est décrire la vie d’un homme entre la rue, les studios et les scènes de musique, d’un homme de convictions et de valeurs, d’un chanteur exceptionnel qui apporte à son public beaucoup d’émotions grâce à sa voix, aux mélodies et aux chœurs (…) C’est parler d’un footballeur dont le destin a décidé qu’il serait musicien. Ses chansons racontent son pays et ses réalités. »

Omar Pène s’est assagi avec le temps. Il n’est plus dans la logique des ‘’bad-boys’’ que lui et ses compagnons ont été au cours des deux premières décennies de l’aventure. Ce qui n’a pas changé, c’est son amour de la politique qu’il suit à la télé, « carnet de notes en main », et sa fidélité à des principes qui ont fait de lui « porte-voix des sans-voix ».

Dans son ouvrage, Babacar Mbaye Diop évoque les « nombreux départs », relevant que parler d’Omar et du Super Diamono, c’est donc parler de « plusieurs histoires, de plusieurs générations de chanteurs, d’instrumentistes et d’admirateurs qui ont souvent entretenu la flamme et aussi, malheureusement, les polémiques. Chacun a sa propre histoire avec le groupe ». « Celle racontée dans ce livre est recueillie auprès d’Omar Pène et sera discutée selon les témoignages de ses contemporains. Mais c’est d’abord et avant tout un regard de fan sur la marche du Super Diamono », dit-il pour définir sa perspective, même si la démarche scientifique est là pour lui donner crédit.

Il est convaincu que « sans Omar Pène, le Super Diamono ne sera plus ». « Aujourd’hui, c’est lui l’âme du groupe, et personne d’autre, aussi talentueux soit-il, ne pourra le remplacer. Omar Pène a cheminé avec le Super Diamono en mouillant sa chemise. Il a vécu plus de quarante ans avec lui. Aujourd’hui », souligne-t-il.

‘’Afro-feeling’’

La naissance du Super Diamono racontée dans les moindres détails est suivie de « plusieurs mois de recherche musicale et de répétitions intenses », un travail de groupe qui a donné naissance au style singulier que Baïla Diagne a baptisé ‘’afro-feeling’’, « un mélange de toutes les formes musicales ».

L’auteur reprend le chemin que les musiciens du Super Diamono – formation née en 1975 de la fusion du Kadd Orchestra et du Tropical Jazz, après son premier concert (le 31 décembre 1975) –, ont emprunté, pour aller « à la recherche d’un style musical » dans un contexte sénégalais marqué par les influences du jazz, les sonorités latino-américaines, le reggae, des tempos ayant certes des racines en Afrique, mais façonnés ailleurs.

Cette quête s’est effectuée à Kaolack, en Gambie et à Ziguinchor, à la recherche de rythmes traditionnels du Saloum, des sonorités mandingues et diolas. Ce long périple qui a duré jusqu’à la fin de l’année 1979, a permis aux membres de mieux se connaître en partageant galères, joies et peines. Cela a surtout été le lieu d’affiner un style propre, reflet de la diversité culturelle de leur pays.

Babacar Mbaye Diop raconte les circonstances dans lesquelles Ismaël Lô et Moussa Ngom ont intégré le Super Diamono, au milieu des années 1980. Il parle aussi – c’est ça l’histoire du groupe – des nombreux départs qui ont éprouvé la formation, mais n’ont rien changé à sa manière de faire de la musique : Bob Sène, Pape Bass, Abdou Mbacké, Lamine Faye, Mamadou Lamine Maïga…Ismaël Lô.

« Philosophe de la vie » et « artiste engagé », Omar Pène « ne fait pas de la musique pour avoir de l’argent. Cela ne l’intéresse pas, écrit Diop. Il ne cherche pas à avoir des milliards. Il fait de la musique par passion. Tout ce qu’il veut, c’est vivre normalement, ne devoir de l’argent à personne ».

Le décès de sa mère en 1992 a été à l’origine du soutien de Pène au candidat Abdou Diouf (présidentielle de 1993), que ses jeunes fans, hostiles au régime socialiste, n’avaient pas compris. « Il a été vraiment à mes côtés quand ma mère est décédée, explique Omar Pène. C’est des moments tellement durs qu’à chaque fois, il y a une main tendue, on ne l’oublie pas. Voilà pourquoi j’ai voulu lui renvoyer l’ascenseur et je ne le regrette pas. Il a été très proche de moi à cette époque. »

« Relations fortes » avec Youssou Ndour

Cet épisode passé, le Super Diamono se formalise en 1995, avec l’arrivée dans l’équipe de management d’Ousmane Faye, un fan ayant joué majeur dans la structuration de l’Association des fans du Super Diamono (AFSUD). Babacar Mbaye Diop ne peut parler d’AFSUD sans évoquer la ‘’Génération Euleuk Sibir’’, du nom de l’album coproduit en 1996 par Omar Pène et Youssou Ndour.

L’enseignant-chercheur rapporte le témoignage de Youssou Ndour, qui parle de ses « relations fortes », avec Pène, de la « bataille naturelle » qu’a constituée la concurrence entre eux. Ndour rappelle que Banna Ndiaye, l’épouse d’Omar Pène, a joué « un très grand rôle » dans le projet musical Euleuk Sibir, qui a été bien accueilli par le public.

Les dix années les plus récentes du parcours d’Omar Pène ont été marquées par « une ouverture à l’international », dont le bassiste Dembel Diop explique la raison : « La quintessence de la musique sénégalaise, c’est la rythmique. Mais pour s’ouvrir au marché international, il faut des harmonies exotiques pour toucher un public plus large. Ici au Sénégal, Pène n’a plus rien à prouver. C’est un marché de moins d’un million d’acheteurs de cassettes. Donc on a innové et apporté plus d’harmonie pour le marché international ».

Dans son témoignage sur ses relations avec Omar Pène, Youssou Ndour porte un regard critique sur la décision tardive du leader du Super Diamono de s’ouvrir à l’international : « Je pense qu’Omar Pène a un peu négligé le plan international. Il y avait trop de personnalités dans son groupe et tout ne pouvait pas s’organiser. Ce qui fait que le groupe a tout petit peu raté sur le plan international. Après, il a décidé de créer le Super Diamono New Look dans lequel il était le patron. Mais il l’a fait très tard ».   

Sur le tard donc, plus de trente ans après ses débuts, les albums Myamba ( ), Ndam ( ) et Ndayaan ( ) ont permis à Omar Pène de proposer au public « une musique très dépouillée », précise Babacar Mbaye Diop, ajoutant que le chanteur « veut maintenant conquérir la scène internationale, même si, depuis l’album +People+ (1987), il était déjà connu en Europe ». Ces disques provoquent le départ des « derniers inconditionnels » d’Omar Pène, Pape Dembel Diop et Doudou Konaré, tempère l’auteur, précisant que les deux instrumentistes estimaient qu’ils n’étaient pas associés au nouveau projet du leader du Super Diamono.

Mais à l’analyse, le constat est que, cet ‘’accident’’ de parcours, un des nombreux qui ont jalonné le parcours de celui que ses fans appellent depuis quelques années ‘’Baay Pène’’, n’a en rien altéré l’attachement et l’affection que les fans et mélomanes sénégalais ont pour lui et sa musique. Au contraire, ils n’ont jamais été aussi forts. En témoigne le succès retentissant de son retour sur scène, le 30 août 2014, après une maladie qui l’a éloigné du micro pendant un an. L’aventure continue donc.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 21 avril 2016

  

« Tribute To Ndiouga Dieng » de l’Orchestra Baobab : le souffle continu d’un esprit

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Le nouvel album de l’Orchestra Baobab, Tribute To Ndiouga Dieng, sorti le 31 mars 2017 chez World Circuit, porte et perpétue le souffle d’un esprit de création fondé sur la rencontre et la fusion de mélodies africaines et de sonorités afro-cubaines.

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Les influences cubaines, à la source desquelles le groupe a toujours puisé pour créer sa musique, sont présentes dans ce nouveau disque enregistré entre Dakar et Londres. Dix titres qui portent la marque d’une formation dont le son et la ligne défient le temps et font danser des générations successives de mélomanes.

Les années passent mais il y a la constance dans une démarche artistique ancrée, comme les racines de l’emblématique baobab le sont dans la terre, dans une profondeur de sens qui en assure sa pérennité. La discrète mais essentielle ligne de basse de Charly Ndiaye, un des socles de sagesse sur lesquels le groupe s’appuie, est là. Il y a aussi l’énergie du percussionniste et batteur Mountaga Koité, le souffle des saxophonistes Issa Cissokho et Thierno Koité, les guitares de Yakhya Fall et René Sowatché, nouveau pensionnaire de la maison, le trombone de Wilfried Zinsou.

Pour Tribute To Ndiouga Dieng, premier produit discographique du groupe depuis 2007, l’Orchestra Baobab a invité Cheikh Lô à chanter avec Balla Sidibé sur Magnokouto. Il a aussi rappelé Thione Seck, qui y a fait ses débuts dans la musique sénégalaise dite moderne, pour faire apprécier sa maîtrise vocale sur Sey. Dans tous ces titres, le groupe fait apprécier une identité bâtie, depuis 1970, sur ce mariage entre sonorités latino-cubaines et des mélodies de différentes aires culturelles du continent.

Cet opus a, dans son ensemble – mis à part le morceau Sey, un ancrage en Casamance. Il doit cette couleur au fait que les neuf autres morceaux ont été réarrangés par Balla Sidibé, originaire de cette partie du Sénégal située dans l’ancien royaume du Gaabu. Et pour mieux graver cette empreinte, qui mieux que le joueur de kora Abdoulaye Cissokho dit Baboulaye, nourri à cette sève et sensible à l’option de faire se rencontrer et faire dialoguer des univers artistiques ? Son doigté, comme un fil rouge, tisse un lien puissant entre les dix morceaux de cet album dédié à un ancien du groupe, Ndiouga Dieng (1947-2016).

Ses notes transmettent par ailleurs un hommage mérité à toute la lignée de griots que le Gaabu a produits – anonymes ou connus comme le légendaire Lalo Kéba Dramé – et dépositaires d’un patrimoine d’histoires contées et chantées. Et quand on y ajoute la justesse avec laquelle les cuivres sont valorisés, on est réconcilié avec cette idée que la musique rendue est le résultat d’un savant dosage entre maîtrise instrumentale et vocale, et talent dans les arrangements.

Tribute To Ndiouga Dieng, c’est aussi les références à cette période d’effervescence culturelle postindépendances, dont la Guinée dirigée par Sékou Touré a été le symbole et l’exemple pour l’Afrique de l’Ouest. Toutes choses qui assoient la permanence d’un son, d’une marque, d’une époque où la musique était – elle l’est un peu moins aujourd’hui – dans cet esprit d’affirmation d’une présence.

Et que dire de la prestation de Balla Sidibé, lead-vocal sur neuf des dix titres ? Maître d’œuvre dans la réalisation du disque, ce pilier du Baobab réussit, avec, par exemple, Foulo, Fayinkounko, Natalia (belle réplique de Rudy Gomis à Balla Sidibé), et surtout Caravana, à faire atteindre à sa voix des sommets que les mélomanes avertis percevront certainement dès la première écoute.

De Tribute To Ndiouga, on peut dire sans risque de se tromper, en reprenant le guitariste et composteur guinéen Manfila Kanté (1946-2011) à propos de l’album M’Bemba de son ami Salif Keita : « Ceux qui veulent danser seront satisfaits. Ceux qui ne veulent pas trop de boucan seront satisfaits. Et ceux qui veulent de la poésie seront satisfaits ». C’est dit !

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 7 avril 2017

« Jiw », l’album-semence de Sahad & The Nataal Patchwork

Publié le Mis à jour le

Lancé le 25 mars 2017, l’album Jiw, le premier de Sahad & The Nataal Patchwork, est à la fois l’aboutissement d’un long chemin de quête et de recherches et le point de départ d’une aventure d’exposition d’une idée de la pratique artistique.

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Il y a bien sûr de l’inspiration, de la créativité, des mots et des mélodies de cet album qu’on aura du mal à classer dans un tiroir ou un rayon. Mais il y a aussi et surtout une forte dose d’images ayant un rapport à la terre, à la culture, à l’histoire et à une cosmogonie dont les traits sont visibles à travers l’iconographie du produit.

La profondeur de champs des photos de couverture de Jiw place d’emblée l’univers du groupe dans les contours d’un espace plus grand, commun à des hommes et des femmes de diverses origines et cultures. Le centre de ce cercle que dessinent Sahad Sarr et ses amis se trouve en eux. Dans le processus de création d’une œuvre artistique ou d’un discours, le lieu d’où l’on parle est important.

‘’Nataal Patchwork’’, le miroir qui renvoie à la diversité des mélodies et sonorités qui se croisent dans la proposition musicale du groupe – lequel puise à toutes les sources – se nourrit de tous les vents qui fécondent son projet. La voix quasi métallique de Sahad Sarr est posée sur des rythmes ancrés dans une tradition d’airs africains – d’Afrique de l’Ouest, notamment. Ils s’inscrivent dans ce cadre qu’ils prolongent en sérère, wolof, anglais et français. La tonalité thématique de l’album est contemporaine, abordant des questions sociales, politiques…

Jiw, c’est huit ans de recherches, de réflexions, de questionnements qui seraient le résultat d’une humanité de luttes et d’engagements. L’être humain est au centre du cercle du groupe sénégalais. Ce cercle est le symbole d’une introspection. Jiw c’est aussi l’espoir que l’on place dans la graine plantée dans la terre. Ça prend les contours d’une métaphore, pour dire que chaque individu, mis dans les conditions de mettre en valeur ses potentialités intrinsèques, peut s’affirmer et contribuer à changer positivement la société dans laquelle il vit.

Salaamaleg, fort opportunément, ouvre l’album – sur des auspices d’une paix espérée, à Faagaagal, un appel à explorer les richesses intérieures présentes en chaque être humain, en passant par le très politique Indépendance/Dipàndaa, qui questionne le désir d’autonomie et de souveraineté culturelle et économique souhaitée et célébrée…

Cette tonalité, artistiquement, socialement et politiquement engagée est dans les autres titres de ce disque qui procure fraîcheur, énergie et foi en la possibilité, pour la musique de faire bouger des lignes. N’est-ce pas Fela Anikulapo Kuti, une des sources d’inspiration du groupe, qui disait que « la musique est une arme » ?

A l’écoute, le mélomane peut sentir la justesse et la précision dans les harmonies et les arrangements, le talent dans la création d’un univers artistique où se croisent cadences d’afrobeat, mélodies mandingues et sérères, sonorités peul, rythmes wolof, soupçons de rock et vibrations jazzy.

Dans sa promenade, le groupe explore des expressions artistiques (contes, récits…) dont chacun est, depuis des millénaires, un moyen de raconter des histoires, de toucher les âmes et de les conscientiser. Sur scène – cela se voit depuis plus de cinq ans maintenant – le groupe offre un spectacle total dont la mise en scène en dit long sur les ambitions légitimes de musiciens ayant des choses à dire.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 3 avril 2017

 

KOUDOUGOU Doc : quatrième édition, du 25 au 29 avril 2017  

Publié le Mis à jour le

La quatrième édition des Rencontres documentaires de Koudougou (KOUDOUGOU Doc) s’ouvre le 25 avril 2017 par la projection de Koudougou ma cité, une réalisation collective résultant d’ateliers du cinéma organisés en 2016, indiquent les organisateurs dans un communiqué. Une quinzaine de films (courts et longs métrages) seront projetés à différents endroits de la ville située à une centaine de kilomètres de la capitale, Ouagadougou. Le festival est organisé par l’association du même nom.

Le programme des projections                              

Mardi 25.04.2017
Quartier Général KOUDOUGOU Doc (Ex-permanence du secteur 1)
19h 00 Cérémonie officielle d’ouverture
20h 00 Koudougou ma Cité

Réalisation collective, atelier des métiers du cinéma 2016- Burkina Faso – 13mn

20h 30 LES SILENCES DE LYDIE de  Aissata Ouarma – Burkina Faso- 52mn

En présence de la réalisatrice

Mercredi 26.04.2017
Quartier Général KOUDOUGOU Doc (Ex-permanence du secteur 1)
20h 00 ICI, PERSONNE NE MEURT de Simon Panay – France –  23mn
20h 30 AGROBUSINESS, LES ASSOIFFES DE TERRES d’Abdoul Aziz Nikièma -Burkina Faso 44mn En présence du réalisateur
Cité Universitaire Fasotex
20h 00 JOB, réalisation collective, atelier des métiers du cinéma 2016 – Burkina Faso – 13mn
20h 30 KEMTIYU Cheikh Anta d’Ousmane William Mbaye – Sénégal – 96mn

En présence de Abdoulaye Diallo, coordonnateur du festival Ciné Droit Libre

Jeudi 27.04.2017
Quartier Général KOUDOUGOU Doc (Ex-permanence du secteur 1)
20h 00 LES COMBATTANTS DU POIL SACRE de Florian Vallée – Belgique – 27mn
20h 30 I AM THE BLUES, les derniers démons du blues  de Daniel Cross –Canada – 102mn
Cité Universitaire Fasotex
20h 00 ONE MILLION STEPS d’Eva Stotz – Allemagne – 20 mn -En présence de la réalisatrice
20h 30 THE REVOLUTION WON’T BE TELEVISED de Rama Thiaw – Sénégal – 92mn

En présence de Serge Bayala, membre du cadre deux heures pour nous deux heures pour l’Afrique

Vendredi 28.04.2017
Quartier Général KOUDOUGOU Doc (Ex-permanence du secteur 1)
19h 45 ONE MILLION STEPS d’Eva Stotz – Allemagne – 20 mn – En présence de la réalisatrice
20h 00 LES COMBATTANTS DU POIL SACRE de Florian Vallée – Belgique – 27mn
20h 30 LE REVEIL DE L’ELEPHANT de Souleymane Drabo – Burkina Faso –  68mn

En présence du réalisateur

Cité Universitaire Fasotex
20h 30 ESPOIR DEMOCRATIE de Gidéon Vink, Inoussa Kaboré, Abdoulaye Diallo–

Burkina Faso – 86 mn – En présence d’un des  réalisateurs

Samedi 29.04.2017
Quartier Général KOUDOUGOU Doc (Ex-permanence du secteur 1)
19h 30 Court-métrages de l’atelier des métiers du cinéma 2017 env. 30mn
20h 00 Cérémonie officielle de clôture
20h 30 ESPOIR DEMOCRATIE de Gidéon Vink, Inoussa Kaboré, Abdoulaye Diallo

Burkina Faso – 86 mn – En présence d’un des  réalisateurs

 

Dakar, le 18 avril 2017