CARNETS

Medgar Evers, l’autre figure de la lutte pour les droits civiques

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Il y a 55 ans, le 12 juin 1963, Medgar Evers, un des leaders du mouvement des droits civiques, était assassiné, à Jackson (Mississipi), par le suprématiste blanc, membre du Ku Klux Klan, Byron De La Beckwith. Celui-ci ne fut reconnu coupable qu’en 1994. Ce qui a valu à Medgar Evers d’être assassiné, c’est son engagement dans la lutte contre les discriminations dont les Noirs étaient l’objet dans une Amérique où la ségrégation était institutionnalisée.

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Medgar Evers, Malcolm X et Martin (les trois M) étaient trois figures de proue de la lutte pour les droits civiques. Leur assassinat en l’espace de cinq ans a créé un vrai traumatisme chez leur ami James Baldwin, qui travaillait sur Remember This House, une biographie croisée des trois leaders. Il n’a pas eu le temps de finir ce manuscrit sur lequel le cinéaste Raoul Peck a fondé son documentaire I Am Not Your Negro (2016). Dans ce puissant film, le Peck fait résonner le combat d’Evers et des autres figures que sont Martin Luther King et Malcolm  X, à travers un texte de James Baldwin, montrant combien sont actuels les idéaux pour lesquels ils ont été tous les trois assassinés, sont actuels. Evers est le moins connu des trois, mais sa contribution n’en était pas moins importante.

Le slogan selon lequel l’Amérique est une « terre d’opportunités » sur laquelle « tout le monde part avec les mêmes chances » est une illusion, un leurre que confortent un discours raciste, des attitudes d’exclusion à l’égard des Noirs notamment. L’un des constats est que, au sein même de la communauté africaine-américaine, cette illusion fait perdre les repères, divise au lieu de rassembler, sur des sujets cruciaux. L’élection en 2016 d’un président ouvertement mysogine, s’accommodant des suprémacistes blancs, et affichant son soutien à leur endroit, renforce cela. Comme dit James Baldwin dans le film de Peck, ce n’est pas le problème des Noirs, mais celui de l’Amérique. C’est un problème auquel, de manière générale, ce pays refuse de faire face, de sorte que, encore aujourd’hui, Noirs constituent la majorité de la population carcérale, des chômeurs et des victimes des bavures policières.

Medgar Wiley Evers est né le 2 juillet 1925 à Decatur, dans le Mississipi. Il est membre de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP, Association nationale pour l’avancement des gens de couleur). Il était très actif dans la lutte pour la promotion des droits de l’homme dans son Etat. Il devient alors une cible de la branche locale de du Ku Klux Klan (KKK). C’est dans les années 1950 que Medgar Evers, ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale et diplômé de l’université d’État Alcorn, s’engage dans le mouvement afro-américain des droits civiques.

Secrétaire de terrain pour la NAACP, il demande l’accès des Africains-Américains à l’université du Mississipi (financée par l’Etat) après que la Cour suprême des États-Unis a décidé, dans l’arrêt ‘’Brown v. Board of Education’’, en 1954, a dit l’inconstitutionnalité des écoles publiques pratiquant la ségrégation fondée sur la couleur. Jusqu’à son assassinat, Evers a milité pour le droit de vote des Noirs, leur inscription sur les listes électorales, leur accès aux opportunités économiques, aux installations publiques.

L’histoire de Medgar Evers a inspiré des artistes. Bob Dylan parle de lui dans Only a Pawn in Their Game, tandis que Phol Oches lui a dédié The Ballad of Medgar Evers (Too Many Martyrs). Dans sa chanson It Isn’t Nice, Barbara Dane chante ‘’They murdered folks in Alabama, they shot Medgar in the back’’ avec les Chambers Brothers. Le réalisateur Rob Reiner, lui, a mis en scène l’histoire du procès qui a condamné son assassin Byron De La Beckwith, dans le film de 1996 Ghosts of Mississippi (Les Fantômes du passé).

Dakar, le 12 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

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Mai 1968 au Sénégal – Omar Guèye livre un précieux document sur les événements

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L’historien sénégalais Omar Guèye a fait œuvre utile en consacrant, sous le titre Mai 1968 au Sénégal – Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical (Editions Karthala, octobre 2017, 309 pages), un ouvrage fort bien documenté aux événements sociopolitiques qui ont ébranlé le régime du premier président du Sénégal, avec des conséquences et répercussions politiques, économiques et culturelles.

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Au-delà des faits et de l’analyse à laquelle se livre le chercheur, la publication de ce livre met en lumière la question de l’accès aux archives, de leur disponibilité, et de la mémoire qui leur attachée. Ce Mai 1968 au Sénégal est le deuxième document du genre édité sur le sujet, après celui d’un autre historien, Abdoulaye Bathily, Mai 1968 à Dakar : ou, La révolte universitaire et la démocratie (Editions Chaka, 1992). De là, naissent des perspectives de recherches intéressantes pour ce domaine et pour bien d’autres pour aider à comprendre la trajectoire du pays. C’est tout le sens de ce propos de Guèye, dans son avant-propos : « Nous avons constaté que les documents concernant les événements de Mai-68 au Sénégal, sont dispersés entre les archives des différents services de gouvernement, de la Police nationale, du ministère de l’Education nationale, du rectorat de l’Université de Dakar, entre autres lieux de leur dissémination. La perspective d’un travail de coordination, pour rassembler et traiter ces différents fonds documentaires, ouvre de larges possibilités pour les futurs travaux qui s’intéresseront à la question. L’utilisation de cette documentation peut palier le fait que les seules sources d’informations étaient limitées à celles des contemporains ou acteurs directs. »

Ce livre, dans son contenu, est important, parce que, souligne le préfacier Alain Schnapp, « l’histoire de Mai 68 est celle d’une sorte d’ébranlement de forces jusque-là passives, d’un cycle bien connu de répression et de manifestations qui va durer tout le mois de mai et conduire une partie des ouvriers. » Il y a, ajoute-t-il, « le sentiment que les idées débattues dans les salles de cours et les amphithéâtres peuvent amener à une sorte de « révolution culturelle » et contribuer à un immense bouleversement social est patent. » Omar Guèye indique que son intérêt pour Mai-68 découle de son projet initial d’informer sur les rapports étriqués entre Léopold Sédar Senghor et le monde du travail. Et, chemin faisant, « nous nous étions rendu compte que pendant toute la durée de leur compagnonnage, auréolé de succès, leur plus sérieuse confrontation eut lieu lors de la crise de Mai-68. Cette crise fut aussi la plus sérieuse menace à laquelle le président Senghor ait eu à faire face durant sa longue carrière politique. »

L’historien précise que les événements à l’Université de Dakar, depuis 1966 jusqu’en 1971, étaient animés, dirigés et exécutés presque par les mêmes acteurs face au même adversaire : le président Senghor. « C’est pourquoi, écrit-il, par moments, nous rencontrons dans les travaux, les témoignages et les différentes narrations, beaucoup d’anachronismes et d’amalgames. Attitudes qui génèrent des confusions et des querelles d’interprétations que nous ne prétendons nullement pas trancher. D’ailleurs, certains ont évoqué la raison d’Etat pour éviter de témoigner. Donc, même si le contexte de toutes ces années est utile à comprendre, ce travail entend pointer son projecteur sur 1968 pour éviter toute dispersion dans l’analyse et l’interprétation des faits. »

« Le grand mérite du livre d’Omar Guèye est de reconstituer avec minutie les différentes étapes de cette crise sans précédent et d’en analyser les causes. Il ouvre ainsi la voie d’une approche comparée des crises étudiantes et de leur impact social, contribution significative à l’histoire de la décolonisation et de l’émergence d’une nation sénégalaise », souligne son préfacier, qui relève que les étudiants, acteurs de Mai-68 au Sénégal, s’ils n’ont pas pu réussir à changer durablement les rapports de force dans la structure sociale de leur pays, ont « contraint le gouvernement à reconnaître la légitimité de leurs revendications et le rôle de l’université dans le développement du Sénégal. »

Pour le travail de recherche, l’auteur du livre dit qu’il n’était « pas évident de sortir de l’emprise des soixante-huitards qui occupaient le terrain de la narration et de l’analyse du fait dont ils avaient été les acteurs. » Et « ce n’est pas un hasard si l’un d’entre eux est l’auteur du seul véritable ouvrage disponible, entièrement consacré à la question, au moment où nous entamions cette aventure », ajoute Omar Guèye avant de préciser : « Il nous fallait donc oser nous immiscer dans leur histoire.  « Il s’agit de faire notre part du travail, en fonction de nos préoccupations méthodologiques du moment, et d’ouvrir des perspectives de recherche, comme d’autres l’ont fait avant nous. »

Le minutieux travail du chercheur débute par une éphéméride de la grève, dont l’une des causes directes est la question des bourses dont le gouvernement avait décidé du fractionnement du fait de l’augmentation du nombre de bacheliers. Jusqu’au jour où, le 29 mai 1968, « tout a basculé » avec l’entrée sr le campus des forces de l’ordre, la mort de l’étudiant Salmon Khoury, la fermeture de l’université. Omar Guèye parle de la grève générale des syndicats de travailleurs, des manifestations populaires et de la généralisation de la crise. Il aborde aussi « les réactions (des pouvoirs publics) face à la crise » avec notamment l’internement des étudiants, le rapatriement des étudiants étrangers, la déportation et l’emprisonnement des syndicalistes, l’entrée en scène de l’armée, l’appel du président Senghor aux paysans et aux milices de son parti, l’implication des leaders religieux…

Au lendemain des émeutes, la question du statut de l’université et des revendications des forces syndicales a été au cœur des négociations. Dans les accords de septembre 1968, figurent la restitution des taux de bourses, l’organisation de deux sessions d’examen, la réouverture des facultés, l’envoi des étudiants (de troisième et quatrième années) en France, l’engagement du gouvernement à indemniser les victimes… Cela s’est accompagné d’une restructuration du mouvement syndical. Senghor était certes sorti indemne de cette crise, mais il était aussi clair que rien n’a plus été comme avant pour lui.

« D’un point de vue global, conclut Omar Guèye, les événements de 1968 s’inscrivent dans la trame du mouvement social mondial. En effet, au-delà de de leurs revendications portant sur la question des bourses et leur action ponctuelle au Sénégal, les jeunes du pays, à l’instar de leurs homologues du monde, luttèrent pour un changement social et la conquête de nouvelles libertés. Ce faisant, ils inscrivent leur action dans une perspective plus large : de la lutte contre le néocolonialisme, la question du Vietnam et la contestation de l’ordre politico-social, dans la mouvance de la jeunesse du monde. Mai-68 au Sénégal avait donc une spécificité nationale, malgré sa similitude avec la vague de contestation qui déferla sur le monde en laissant des traces indélébiles dans les sociétés traversées et dans les mentalités. »

Omar Guèye, Mai 1968 au Sénégal- Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical, Editions Karthala, 2017, 309 pages

Dakar, le 17 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho  

 

‘’Libres comme Elles…’’ : Audrey Pulvar dessine les contours de son ‘’premier cercle spirituel’’

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Libres comme Elles – Portraits de femmes singulières, le livre de la journaliste Audrey Pulvar, publié aux Editions de La Martinière, en 2014, s’ouvre, après un avant-propos sur l’actualité du féminisme, sur un portrait de Nina Simone, sous le titre ‘’femme piano’’. Un hasard ? La musicienne et militantes de droits civiques correspond à la définition que l’auteur donne des vingt et une « femmes étendards du combat total », « celui qui n’isole pas la question des femmes de toutes celles que se posent un pays, un pays, une nation, mais les interconnecte. »

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« Chacune dans sa révolte, son engagement, sa luminosité d’étoile filante et de comète à longue traînée de poussière électrique, a compté. Chaque pierre du mur mouvant érigé en moi leur est redevable », écrit Pulvar, qualifiant cette « sélection crève-cœur » la liste qu’elle dresse, sur laquelle « beaucoup d’autres femmes, et des hommes – Camus, Russell, Baldwin, Roth, Brink, Char, Glissant…- (ne) figurent pas ». C’est, pour elle, le « premier cercle spirituel, socle sur lequel s’élabora une vision de la société ». « Elles sont puissantes, elles sont libres, elles sont exemplaires. Pour la plupart enfants non-désirées, habitées par ‘’ce sentiment écœurant et pénible (qu’elles n’auraient) jamais (leur) place’’, comme le décrit Jeanette Winterson, mais qui employèrent toute leur énergie à s’en ménager une, en dépit de l’adversité. Des femmes refusant de laisser fixer un destin. »

Nina Simone, pour revenir à elle, est donc « de celles qui ont payé de leur tranquillité, parfois de leur liberté de mouvement, leur ambitions de vivre selon leurs propres aspirations. Des femmes matérialisant le paradigme selon lequel si la liberté n’a pas de prix, elle a un coût. » De Simone, Audrey Pulvar dit : « Autodétruite. De l’intérieur. Comme ceux qui se haïssent d’avoir renoncé à leurs rêves. Ceux qui ne supportent pas ce qu’ils sont devenus, malgré eux, où à cause d’eux-mêmes, malgré leur détermination, ou l’ayant marchandée. Ils restent là, à distance du monde et à distance d’eux-mêmes, et nous pouvons presque les entendre penser : ce n’était pas ce dont je rêvais pour moi, j’ai eu les moyens d’infléchir le destin, mais je me suis perdue en route. »

En écrivant cette série de portraits et de parcours, Audrey Pulvar répondait en fait à une demande, parce « tant de fois » la question lui a été posée, « par des journalistes, des étudiantes, des lycéennes, de savoir qui m’a inspirée. A quel lait, l’origine de cette colère ? Quelles femmes – et quels hommes ? – m’ont construite féministe, éternelle indignée, à jamais au combat ? » Ce combat est « celui de l’égalité concrète, restant à conquérir. Pas l’égalité de papier, fantasme des textes de loi successifs, des beaux discours et actes cosmétiques. L’égalité réelle, entre fillettes et petits garçons, entre adolescentes et adolescents, entre femmes et hommes. Dans la famille, au sein du couple hétérosexuel, entre hétérosexuels et homosexuels, à l’école dans la rue, au travail, au sommet de l’Etat, à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans les collectivités locales, les administrations, la culture, la philosophie, le sport, la science…bref, la vie ! »

« Qui m’a inspirée ? », se demande la journaliste. Elle répond : « Les premières femmes de ma vie, ma mère, sœurs aînées, grand-mère, tantes. Les premiers hommes de ma vie, un père et des oncles féministes, parfois sans le savoir. Un bain, de la naissance à l’entrée dans la vie adulte. » « Naître en 1972, en France, dans une famille engagée dans les luttes d’émancipation de toutes sortes, c’était déjà naître féministe, par capillarité, poursuit Audrey Pulvar. Je le devins et le demeure, en plus, par viscérale conviction. Sans agressivité idéologique mais avec la tranquille et lasse assurance du constat : depuis les premières revendications organisées des femmes, avant même la Révolution française et ses déclarations des droits de l’homme et du citoyen faisant de la femme une sous-citoyenne, jusqu’à la modification en 1946 du préambule de la Constitution afin de garantir « à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme », quel profond changement justifierait l’arrêt du combat féministe ?

Elle parle de Louise Michel, « féministe viscérale, mettant en garde ses sœurs contre le paternalisme de ceux qui prétendaient leur « accorder » des droits qu’elle les encourageait plutôt à s’arroger, défenseure de l’égalité de l’égalité et des opprimés de toute nature, porte-étendard du peuple de Paris et des dizaines de milliers de révoltés persécutés, emprisonnés, tués, assassinés… » ; D’Isadora Duncan, relevant que celle-ci, « danser, (c’est) pour en remontrer à la misère, au sens propre comme au figuré. Danser pour être libre, s’envoler à tire-d’aile, se sentir légère… Les artistes les plus en vue feront d’elle leur muse. »

Angela Davis est, pour Audrey Pulvar, une ‘’grande ombre tendre’’ : « Ecrire sur Angela Davis, ou comment parler d’une sœur imaginaire, présence permanente, géante omnisciente et pour toujours inaccessible ? Parler de cette immatérielle, ordonnatrice de liens entre atomes de mon univers. » Elle dresse un profil de la militante des droits civiques, contre la ségrégation raciale, un « combat total (qui), lui, continue. Inlassable. Aujourd’hui encore, dans une situation plus complexe que jamais, Angela lutte. » Geneviève Fraisse, elle, « fit de l’appréhension globale de la domination masculine par la construction et l’historicité d’une pensée féministe, la raison d’être des travaux d’une vie, le nerf de sa lutte. »

Ce qu’Audrey Pulvar essaie de montrer et de démontrer dans son ouvrage, c’est un patrimoine de luttes menées dans des contextes différents. C’est aussi et surtout dire la permanence de cette lutte, pour répondre « ceux qui considèrent que l’essentiel est fait, et que le féminisme est désormais un combat d’arrière-garde. » Elle rappelle à ceux-ci « qu’au moment d’accorder le droit de vote aux femmes, ou encore à celui de voter les lois sur la contraception et l’avortement, une partie de l’opinion – y compris des femmes – estimait déjà qu’on en avait assez fait et rangeait les féministes au rayon des ustensiles périmés. »

La lutte continue parce que, par exemple, « à la triste existence de Camille Claudel, le temps oppose aujourd’hui la splendeur des œuvres laissées, l’esplièglerie et la justesse de ses écrits, leur poésie, quelques croquis également, comme pour démontrer l’étendue des talents » d’une « féministe de naissance restée en colère, toujours vigilante, dont l’attachement viscéral à sa liberté, de vivre, de créer, d’aimer, dont la rage d’être reconnue et le combat pour que les femmes artistes soient mieux considérées faisaient hoqueter une société de la fin du XIXè siècle encore figée. »

‘’Le vice et la vertu’’ est le titre du profil qu’Audrey Pulvar dresse de Winnie Mandela, qui « n’est pas seulement cette incarnation, sous les traits d’une femme, d’une femme belle, d’une femme belle et noire, de décennies de combat noble contre le pouvoir blanc raciste sud-africain. Elle n’est pas seulement ce poing levé, ce modèle universel pour toutes les femmes, tous les irrésolus, toutes les consciences en éveil, cette rage électrique fascinante sans laquelle, indéniablement, le combat et le nom de Nelson Mandela n’auraient pas été portés aussi haut. Ne vous déplaise et oui, cela nous déplaît, nous dérange, nous révulse, Winnie Mandela c’est aussi, lors d’un discours à Soweto en 1986, ce fameux ‘’Nous n’avons pas de fusils. Nous avons seulement des pierres, des boîtes d’allumettes et de l’essence. Ensemble, main dans la main, avec nos boîtes d’allumettes et nos colliers, libérons ce pays.’’ »

La galerie d’Audrey Pulvar comprend aussi Maria Alekhina, Joséphine Baker, Barbara, Simone de Beauvoir, Karen Blixen, Maria Callas, Gisèle Halimi, Janis Joplin, Doris Lessing, Marylin Monroe, Toni Morrison, Joyce Carol Oates, Simone Weil, Jeanette Winterson, toutes des femmes qui ont fait des choix artistiques et politiques avant-gardistes.

Il y eut donc, pour l’auteur de beau livre illustré de belles photos, « au-delà du puissant cercle familial, il y eut, pour incarner tous ces concepts (défense de la liberté, luttes d’émancipation…) inculqués dès les premiers pas et sans cesse serinés, des femmes étendards du combat total. Celui qui n’isole pas la question des femmes de toutes celles que se posent un pays, un pays, une nation, mais les interconnecte. Chacune dans sa révolte, son engagement, sa luminosité d’étoile filante et de comète à longue traînée de poussière électrique, a compté. Chaque pierre du mur mouvant érigé en moi leur est redevable. » Les vingt et une dont elle parle avec cœur et raison dans ce livre constituent le « premier cercle spirituel, socle sur lequel s’élabora une vision de la société. » « Elles sont puissantes, elles sont libres, elles sont exemplaires. » Comme elle, finalement !

Audrey Pulvar, Libres comme Elles – Portrait de femmes singulières, Edition de La Martinière, 2014, 216 pages

Dakar, le 17 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

Sénégal – Lamine Guèye, premier président de l’Assemblée nationale, 50 ans après  

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Il y a cinquante ans, le 10 juin 1968, disparaissait à Dakar Maître Lamine Guèye, le premier président de l’Assemblée nationale du Sénégal indépendant. Il avait 76 ans. Le 11 juin 1968, lors de ses funérailles, le président Léopold Sédar Senghor saluait la mémoire de cet avocat qui, selon lui, « rassemblait en sa personne tous les dons : intelligence, l’aisance et la générosité, la culture et l’éloquence ».

Lamine Guèye

Né le 20 septembre 1891 à Médine (ex-Soudan français, actuel Mali), Lamine Guèye entre à l’école coranique à l’âge de six ans. Son père, Birahim Guèye, un riche négociant, l’inscrit à l’école des frères de Ploermel, devenue Brière-de-Lisle. Il avait alors douze ans. Après une année à l’Ecole supérieure commerciale (dite Faidherbe), Lamine Guèye obtient en 1907 son brevet élémentaire. Nommé instituteur, il sert dans de nombreuses écoles du Sénégal.

En 1918, lors d’un passage à Paris, Lamine Guèye passe avec succès les épreuves du baccalauréat et, deux and plus tard, il obtient, toujours dans la capitale française, une licence en droit. De retour au Sénégal, Lamine Guèye enseigne les mathématiques à l’Ecole normale William-Ponty. Parmi ses élèves, il y avait Félix Houphouët-Boigny, le premier président de Côte d’Ivoire (1960-1993). Puis, Lamine Guèye quitte l’enseignement pour s’inscrire comme avocat-défenseur près la cour d’appel de l’Afrique occidentale française (AOF), à la faculté de droit de Paris. En décembre 1921, il soutient avec la mention ‘’Très bien’’ une thèse intitulée : « De la situation politique des Sénégalais originaires des quatre communes de plein exercice ».

Lamine Guèye entame sa carrière politique en 1923 en s’inscrivant à la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO). Objectifs déclarés : « (…) Faire disparaître l’indigénat, supprimer le statut du sujet français, abolir l’odieuse inégalité entre mes compatriotes ». Maire de Saint-Louis en 1925, il démissionne le 2 avril 1927 et crée, sept ans plus tard, le Parti socialiste sénégalais, qui sera battu aux élections législatives de 1934.

Ayant fait de l’amélioration de la condition de ses compatriotes son cheval de bataille, le député Lamine Guèye obtient, le 13 avril 1945, la modification du décret qui refusait le droit de vote aux femmes sénégalaises, citoyennes françaises. Ainsi, son nom est attaché à deux lois qui ont fait disparaître l’inégalité non seulement au Sénégal, mais dans toute l’Afrique noire francophone : la première, votée le 7 mai 1946, reconnaît la qualité de citoyen à l’ensemble des ressortissants des territoires d’Outre-mer, tandis que la seconde, dénommée « loi du 30 juin 1950 », proclame l’égalité de traitements et d’avantages de toutes natures à tous les fonctionnaires civils et militaires servant Outre-mer.

Avocat infatigable de sa race, Maître Lamine Guèye défend en 1947 les parlementaires malgaches, après leur rébellion contre l’ordre colonial. Ses intenses activités politiques l’amènent à cumuler plusieurs postes : président du Conseil général du Sénégal, sous-secrétaire d’Etat à la présidence, dans le cabinet de Léon Blum, et sénateur du groupe PAR, le Parti du regroupement africain.

Maire de Dakar pendant 16 ans (1945-1961), Lamine Guèye est nommé délégué de la France au Conseil économique et social des Nations unies (1952-1957). C’est aussi, à ce poste de maire, qu’il s’est illustré en octroyant des bourses d’études en France à de nombreux Sénégalais. De décembre 1960 à mars 1968, il est réélu quatre fois président de l’Assemblée nationale du Sénégal.

Durant la crise de décembre 1962, il se range aux côtés du président Léopold Sédar Senghor. Et c’est à son domicile que s’est déroulée la session des députés ayant abouti à la destitution de Mamadou Dia de la présidence du Conseil. Le 10 juin 1968, Lamine Guèye s’éteint des suites d’une longue maladie.

Dakar, le 10 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Exposition collective ‘’Dénouées’’ : L’heure rouge décodée

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Il y a, dans la tradition et les habitudes du Musée de la femme Henriette-Bathily, fondé par la journaliste Annette Mbaye d’Erneville, le souci permanent de montrer, d’illustrer les expressions créées par la femme, ou attachées à elle. Quelle soit la forme choisie (conférences, présentation de livres, expositions ou autres activités), le propos, qui a fini de prendre les contours d’une véritable philosophie : servir de cadre d’illustration pour ce que les femmes, toutes générations et toutes origines confondues, ont dit, de ce qui a été dit/écrit sur elles. Le tout pour faire le point, attirer l’attention, susciter une réflexion critique et prise de conscience.

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C’est sous cet angle qu’il faut voir et lire l’exposition collective ‘’Dénouées’’, qui y a été présentée dans le cadre de la 13è édition de la biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art). Quinze artistes y ont présenté leurs œuvres dans le but de célébrer « une dynamique de création, sous le sceau d’une féminité bienveillante ». Il y a l’idée d’un dialogue entre femmes, leurs œuvres et processus de création. Comme un discours sur un autre, les propositions de Claire Lamarque, l’une des trois invitées du projet, sont la manifestation de cette interaction. Lamarque a effectué des visites d’atelier, pour voir les artistes impliquées à la tâche. Les résultats de ses observations sont des portraits dont la subtilité est très bien rendue par les matières choisies, fusain, encre et huile.

‘’L’heure rouge’’ thème de Dak’Art, y est lue et interprétée sous le sceau d’un hommage au processus de création, d’enfantement, qui est le lot des artistes. Pour le thème de la biennale, on a dit liberté, responsabilité, dépassement. On a surtout parlé d’accomplissement. Pour ‘’Dénouées’’, la dynamique à laquelle appelait ce thème, c’est l’accomplissement, une énergie et un souffle dont la maturation a pris deux mois. Résultat : ‘’Dénouées’’, l’exposition, ce sont des femmes, des expressions de réalités vécues, des visages, des sentiments…

Il y a donc une ambition dans le concept, que les artistes ont traduit en titres évocateurs de l’aventure féminine : Dieynabou Baldé prend son ‘’Envol’’ en appelant à la ‘’Concertation’’, deux thématiques auxquelles répondent ‘’Mutation’’ et ‘’Détachement’’ d’Awa Ndiaye, ‘’Tree Mother’’ de Syra Ba, ‘’Clairvoyance’’ de Yacine Senghor, ‘’Le Chemin’’ et ‘’Elan’’ d’Adama Boye… Les contributions de ces artistes à l’édition 2018 de la biennale sont donc l’expression d’envie d’évasion. De rêve aussi (Kiné Aw), de réalités difficiles (‘’Les yeux rouges’’ et ‘’Viol’’ de Madeleine Deves-Senghor), de quête (‘’Wanted’’ d’Aminata Diobaye Taye) et de questions (‘’Dénudée… ?’’ d’Aminata Sall  Gassama). Et comment ne pas entendre dans les tableaux d’Aissatou Guèye (‘’Conscience-éveil’’) et d’Anta Germaine Gaye (‘’Femme rouge’’, ‘’L’heure rouge’’) l’écho du thème de Dak’Art 2018 ? Les propositions d’Adjaratou Lèye Kane, ‘’Connections’’, ‘’Fenêtre sur…’’) sont des appels clairs à l’ouverture, au dialogue, à l’échange, pour ‘’Dénouer’’ et ‘’Renouer’’ (Caroline Guèye) les fils des drames humains et en tirer des motifs d’espoir et des raisons de continuer à aimer la vie.

Dakar, le 10 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Cheikh Sène ‘’Keyti’’ et son univers : « Il faut d’abord apprendre de soi »

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Entre l’ouverture de la 13è édition de la biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art), et ce début de week-end, il y a eu une moyenne de trente vernissages ou inaugurations d’expositions par jour, au point que l’on a eu du mal à s’y retrouver. Il ne s’agit pas d’assister à toutes les activités, c’est impossible. Il faut choisir à partir du programme, oui, mais aussi à partir des suggestions ou de présomptions que ces choix enrichiront, par leurs contenus, les témoignages que les uns et les autres feront sur la biennale.

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A la villa Ovata, samedi en début d’après-midi, dans le cadre des sessions ‘’Plurivers’’ (Off) – organisées par l’activiste culturelle Aisha Dème – qui allient exposition (des œuvres de Moussa Sakho et Cheikh Keïta) et échanges, le rappeur Keyti a invité ceux qui étaient venus l’écouter dans son univers, parlant de ses débuts dans le rap, de sa conception de l’engagement par l’art, de la « responsabilité sociétale » de l’artiste, de ses lectures, etc. Il s’est prêté au jeu en répondant aux questions du professeur Abdallah Cissé qui, pour coller au thème général de Dak’Art 2018, ‘’L’heure rouge’’, a enrobé ses interrogations dans la tomate, le sang, la terre, la pomme de cajou, le piment. L’exercice a eu le mérite de faire dire à Keyti des choses essentielles, renseignant sur un parcours personnel, mais qui en dit long sur une conception de la place de l’artiste dans la société.

Pour faire découvrir son univers, Keyti a parlé de sa découverte du rap avec les Américains de Public Enemy, « premier groupe à porter des débats cruciaux pour la communauté noire américaine avec une vraie profondeur politique et sociale ». « C’est comme ça que j’ai compris que le rap était une parole politique et sociale », souligne le musicien, estimant qu’à l’époque, dans les années 1980, « il était rare d’entendre des prises de position sur des questions politiques et sociales » de la part de musiciens. L’engagement de Cheikh Sène s’est aussi traduit par le fait que le premier texte qu’il a écrit était en wolof. Ce n’est pour autant qu’il souscrit à « l’engagement par l’art ». Pour lui, « les artistes sont libres de combler le silence ou de ne pas combler. »

‘’Il y a beaucoup de silence, mais nous prenons nos responsabilités, relève-t-il. Le combat à mener, c’est le combat de la liberté. Tout ce qu’on peut entreprendre est en nous. Il faut faire face à soi, d’abord apprendre de soi avant d’apprendre des autres. Il faut faire le travail de questionnement de nos traditions. Pour moi, c’est notamment sortir de mon enfance, ne pas être la conséquence de mon enfance. En allant vers soi, on a la liberté de se définir et de se redéfinir.’’ Sur la « responsabilité sociétale», il dit que ce n’est plus une question qui l’intéresse. Pour lui, cette urgence à avoir des impacts immédiats, dans le présent, est « une pression qu’on met sur les artistes. » Il considère que les artistes sont « en train de planter des graines » qui donneront des fruits « certainement plus tard ». « Il faut savoir observer, comprendre ce qui se passe dans le monde. »

Dakar, le 5 mai 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

Faty Ly, designer : valeurs, savoir-faire et ambition

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C’est à une véritable découverte que j’ai eu droit ce samedi 26 mai 2018, à la Villa Ovata, à Mermoz. Dans le cadre du programme ‘’Plurivers’’, la céramiste et designer Faty Ly est venue ouvrir la porte sur son univers. Entre histoire, tradition, famille et ouverture sur le monde, elle s‘est brillamment livrée à un exercice, faisant comprendre les ressorts de sa créativité, de son savoir-faire, de ses sources d’inspiration, de ses ambitions pour une compétence dont les produits s’exportent partout. Nous avons écouté une artiste, oui, mais c’est surtout à un moment d’humanité que nous avons eu droit, tant elle s’est évertuée, les questions de son interlocutrice aidant, à parler des valeurs qui la portent quotidiennement dans son travail de création.

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Faty Ly se définit comme ‘’une femme africaine née au Sénégal’’. « Je ne me définis pas comme Sénégalaise, je me sens foncièrement africaine, une Africaine à qui on a forcé la main pour faire de la biologie », dit-elle, ajoutant : « Je n’aimais pas la biologie. Je me suis cherchée longtemps, et à 31 ans, j’ai décidé d’aller dans une école de design à Londres. » Mais qui sont tes ancêtres ? D’où viens-tu ? lui demande-t-on. « Je me rends compte que je viens de beaucoup d’endroits. De là vient certainement mon souci de faire voyager ma culture à travers le monde. Si c’était à recommencer, j’aurais fait de l’histoire ou de la psychologie », explique-t-elle avec un sourire et un regard franc qui ne la quittent jamais. Elle ajoute : « Mon père vient du Mali, de la Mauritanie et du Fouta (Sénégal), il est né à Koungheul. Ma mère vient de Dakar, Joal, Rufisque, Gorée… Mes arrières grands-parents sont d’un peu partout. Je suis née à Dakar. »

Et puis, elle parle de sa passion pour l’histoire des peuples, la tradition, de cette « envie de toujours vouloir en savoir plus ». Le lien avec la couleur rouge – l’édition 2018 de la biennale est axée sur ‘’l’heure rouge’’ – lui fait parler de la tomate en des termes qui font saliver son public. La couleur rouge de ce légume, dit-elle, est « celle de la vitalité et de la force’’. ‘’En céramique, c’est la couleur la plus chaude du spectre, très difficile à obtenir en porcelaine, précise-t-elle. Lorsque j’ai la tomate, j’ai envie de la couper. » Faty Ly ose dans son travail, prend part à des initiatives qui sortent des sentiers battus. C’était le cas en mai 2013, avec le festival ‘’AfroEats’’ lancée par un groupe de designers et de chefs, dont Pierre Thiam, qui en a eu l’idée. Ils décident de célébrer la gastronomie africaine, avec le soutien du ministère de l’Industrie et de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest africaine).

Faty Ly « aime beaucoup manger ». Rire dans l’assistance. Que pense-t-elle de la cuisine sénégalaise ? Réponse : « Je ne la trouve pas très variée. Je préfère la cuisine d’Afrique centrale et celle des Caraïbes, entre autres, parce qu’il y a trop d’artifices dans la cuisine sénégalaise. » Invitée à porter une appréciation sur la vie de ses produits, la céramiste se réjouit du fait qu’aujourd’hui, ceux-ci sont vendus en Afrique. « Au départ, précise-t-elle, ce que nous faisons n’était pas destiné à l’art de la table. Ils restent des produits de luxe, ce ne sont pas des produits de masse. Je comprends cela parce que le plus grand nombre a d’autres priorités basiques, l’eau, l’électricité, etc. Ce que je fais reste exclusif. Finalement, je fais des choses accessoires. »

Il fallait bien sûr de techniques, de savoir-faire. Faty Ly le fait bien. Elle commence par dire que son design est axé sur la forme, lui permettant de raconter une histoire relativement vite. « Je dois placer l’histoire au cœur de ce que je fais », dit-elle. Elle a donc parlé de forme, de techniques de montage, de couleurs, de métaux précieux, de techniques d’impression, de ce qu’elle doit au Burkina Faso, au Mali, au Congo, avec l’envie de ‘’réinterpréter’’ à sa manière des savoir-faire vus dans ces pays, de la kola, ‘’symbole de la tradition qu’on retrouve dans les cérémonies familiales et après les repas’’… Quid de la complexité du travail de céramiste ? « Dans la céramique, chaque partie du travail correspond à un métier à part. On ne peut pas tout faire tout seul. Pour le processus, il faut trois à six mois » pour finir un produit, de sa conception à la réalisation finale. Sur Seyni Camara, artiste et potière casamançaise, elle pose un ‘’regard d’enfant’’ parce que sa mère ramenait à la maison ses œuvres. « Peut-être qu’elle m’a influencée », lâche-t-elle, admettant que ce dont elle est sûre, c’est que celle qui lui a ‘’tout appris’’ s’appelle Diénébou Zon, une potière qu’elle a rencontrée lors du Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO). Parmi les potières de Dioulassoba, un quartier de Bobo-Dioulasso, ‘’non loin de la mosquée’’, « c’est la seule qui faisait des figurines, des poteries anthropomorphes, raconte-elle. Mon rêve est de faire une exposition avec elle. Elle m’a tout appris, m’a donné le goût pour ce travail, et m’a ainsi poussée vers la céramique industrielle. »

Faty Ly a beaucoup voyagé, séjournant notamment en France, en Angleterre, aux Etats-Unis. « Je pense que les cultures de ces pays m’ont influencée ». Convaincue que « la céramique est dans tout », elle travaille, dans sa démarche, à « une jonction entre (sa) culture, dans laquelle (elle) reste forcément enracinée, et d’autres formes occidentales. » Interpellée sur ‘’ses’’ valeurs, elle a parlé de résilience (on peut travailler la plus belle pièce et sortir en mille morceaux’’), d’intégrité (« Quand je m’engage, j’ai tendance à foncer. Ce que je dis, je le fais »), de courage (‘’passionnée par ce que je fais, par ma culture’’). Qu’est-ce qui la passionne ? « Il y a des choses qui me touchent : les enfants de la rue », répond-t-elle, estimant qu’on a intérêt à promouvoir l’éducation des jeunes filles. Elle ajoute : « On y a intérêt, pour qu’elles soient indépendantes, qu’elles ne dépendent des hommes ou de leurs parents ». Pour cela, elle pense faire « quelque chose un jour ». Une école ? Pas forcément. Faty Ly pense plutôt qu’« envoyer des enfants aller voir ailleurs serait bien. » Elle estime que soutenir les jeunes filles à « partir et revenir faire des choses aide plus que les laisser dans une école. »

« Qu’est-ce qui vous émeut aux larmes ? » reprend son interlocutrice. Sa réponse est illustrative que l’image que Faty Ly a montrée tout au long de la conversation, détachée, simple mais d’une incroyable profondeur : « Ça peut être un compliment ; un truc tout bête, un geste, un cadeau. Ce qui peut m’émouvoir aux larmes peut être beaucoup plus petit que vous ne l’imaginez. » Qui est-elle finalement ? Ceux qui sont venus l’écouter ont pu la cerner dans sa relation avec son travail, sa culture, ses racines, son pays. Il est intéressant de voir que la définition qu’elle donne de l’argile pourrait valablement lui convenir : « L’argile a une mémoire. Elle est résiliente, résistante, très vivante. Elle rend humble. J’essaie toujours de me ramener sur terre, à travers la méditation, ou aller à Koungheul, m’asseoir dans la cour avec ma tante. On a tendance à oublier des choses simples. »

Quand elle s’éloigne de Dakar, Faty Ly a « envie d’y revenir assez vite, malgré son bruit, son train-train quotidien, sa pollution ». Dernier élément de l’univers qu’elle a présenté, la lecture. Un livre, Americanah de la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie (2013), qu’elle avait sous les yeux, à côté de quelques pièces de son travail. « Pour ceux qui sont partis à un moment donné, elle (l’auteur) dit quelque part des choses qu’ils ont vécues. C’est un livre sublime », dit-elle. Sublime, comme elle-même l’a été pendant un peu plus d’une heure. Elle a transmis passion, amour de son travail, attachement à une histoire, une culture et des valeurs qu’elle aimerait partager. Une après-midi raffinée. Comme elle.

Dakar, le 26 mai 2018

Aboubacar Demba Cissokho