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Le spectacle total d’Alibeta

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L’artiste sénégalais Alibeta a réussi, samedi soir à l’Institut français de Dakar, à produire, avec son groupe ‘’Nomads Band’’, un spectacle qu’on peut sans hésiter qualifier de total, dans lequel la fusion entre théâtre, cinéma, danse et musique a entraîné le public dans un conte intitulé Bani Adama.

Après l’annonce par le maître de cérémonie d’un spectacle-fusion, Alibeta apparaît micro à la main pour se présenter dans une formule qui renseigne clairement sur la démarche artistique. Je m’appelle Ali, Alibeta, un troubadour qui chemine sur la voie de l’amour, dit-il, précisant que son art consiste à faire de chaque voyage un voyage intérieur. Je suis celui qui est en face et même celui que tu ne vois pas, ajoute-t-il. Le voyage proposé au public venu nombreux au théâtre de verdure de l’Institut français est une véritable randonnée dans l’univers des mots, rythmes, mélodies et chorégraphies exprimant des états d’âme, une foi, un engagement à explorer la richesse des valeurs humaines à travers les rencontres et le partage.

Dans le tableau introductif de son spectacle, Alibeta et ses amis musiciens (un joueur de riiti, un percussionniste, un batteur, un claviériste, un guitariste solo et un bassiste), comédiens et danseurs s’interrogent sur l’exil, lequel résulte en partie de la violence en cours dans le pays de départ et se transforme en un voyage initiatique synonyme de quête et de menace. Avec ces artistes, on s’exile pour se libérer de pesanteurs historiques et sociales. Ils décrivent la réalité qui donne à voir le chien qui suit son maître, le chat au repos mais aussi l’homme beau et élégant, exclu de son pays pour avoir aimé la fille du roi.

Alors partir ? Alibeta répond par une autre question : « Si tout le monde part, qui va rester pour développer le pays ? » Aucun sens interdit pour le voyage : est-ouest, nord-sud, Bandiagara, Mopti, Niodior, Toubab Dialaw, religion, politique, art ; Ceux qui ont fait le déplacement pour voir ce pari original d’Alibeta et de son groupe, ne l’ont certainement pas regretté. Ils ont eu le flair de risquer une aventure, un voyage dans l’espace, le temps, les mots, les émotions.

Pour aller à contre-courant d’un slogan – Africa Is The Future – qui a prospéré notamment sur les réseaux sociaux, Alibeta proclame Africa Is The Present, pour dire que tout se joue maintenant et que les Africains n’ont pas besoin d’attendre demain pour se construire un destin meilleur. Cet engagement aux relents très spirituels se lit dans des poèmes cousus de questions, d’interpellations, de dictons et d’adages qui sont autant d’appels à l’action pour transformer au profit de l’homme le monde mal portant qu’il décrit. Et comme pour maintenir le public éveillé tout au long du spectacle, la musique est faite de rythmes dansants.

Certains spectateurs ne se sont pas fait prier pour se dégourdir les jambes. Alibeta, dans son appel à répondre à l’appel de l’infini, explique que les voyages sont faits pour trouver des réponses aux nombreuses questions que se pose l’homme – invité à explorer les richesses de ses ressources intérieures. Aux questions d’ordre existentiel s’ajoutent des interrogations très réalistes sur la religion dont le Nomads Band se demande à quoi sert la religion sil elle est un moyen d’oppression aux mains de chefs religieux malhonnêtes et malintentionnés.

A peine le public a-t-il fini de réfléchir à cette interpellation qu’Alibeta lui rappelle des enseignements de Thierno Bocar, le sage de Bandiagara : la parole est un fruit, l’écorce étant bavardage, la chair éloquence, et le noyau bon sens. Cet appel à éviter les jugements hâtifs et les caricatures est prolongé par une évocation explicite des dérives de la critique religieuse contre laquelle l’historien et homme politique Cheikh Anta Diop avait mis en garde. L’écran posé en fond de scène diffuse des images de paysages intégrant parfaitement la chorégraphie, les mélodies et rythmes. C’est une traversée des frontières avec les mots d’Alibeta et du Nomads Band qui offre aussi à voir des rencontres : celle d’un joueur de kora, sur le titre Dogoni exécuté sur des airs de blues collant aux images de troupeaux dans une savane, entre autres.

Sakaramba (plaidoyer pour voyager librement dans l’espace CEDEAO), Bagneléne (appel à résister aux discours révisionnistes et négationnistes) illustrent et prolongent naturellement des paroles de Cheikh Anta Diop – prononcées à Niamey en 1984 – sur la profondeur de l’aliénation culturelle : Je crois que le mal que l’occupant nous a fait n’est pas encore guéri, voilà le fond du problème. L’aliénation culturelle finit par être partie intégrante de notre substance, de notre âme et quand on croit s’en être débarrassé on ne l’a pas encore fait complètement.

La curieuse époque que vit l’humanité, faisant que l’intelligence est de savoir être du bon côté en l’absence de toute vertu, fait passer à côté de l’essentiel : l’œuvre de l’homme est futile quand il n’en est pas le but ultime. Après le Burkina Faso, le voyage se termine par une escale en Mauritanie. Simple escale puisqu’on aura compris qu’avec Alibeta et sa troupe de musiciens, de comédiens et de danseurs, le voyage, les déplacements sont le moteur d’une énergie créative. Le conte Bani Adama ne peut s’arrêter.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 7 juillet 2013

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Août 1958/Campagne référendaire : Conakry et Dakar reçoivent Charles de Gaulle  

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Au mois d’août 1958, Charles de Gaulle effectue une tournée africaine qui le mène à Antananarivo (Madagascar), Brazzaville (Congo), Abidjan (Côte d’Ivoire), Conakry (Guinée), Dakar (Sénégal), Alger (Algérie), pour convaincre les dirigeants et peuples des colonies d’approuver, par référendum prévu le 28 septembre 1958, sa proposition de Constitution pour l’instauration de la Ve République.

Pour les départements et territoires d’outre-mer (DOM-TOM), il y avait trois options : garder le statut de territoire d’outre-mer, devenir un département français ou devenir un État autonome de la France, membre d’une  »Communauté franco-africaine ». Le 25 août 1958, Charles de Gaulle arrive à Conakry. Il avait, la veille à Brazzaville, décliné la substance de son projet : « L’indépendance, quiconque la voudra, pourra la prendre aussitôt. La métropole ne s’y opposera pas. [Le choix se pose donc] entre la Communauté avec la France et l’indépendance dans la sécession ».

** 25 août 1958 : la rencontre Sékou Touré-Charles de Gaulle

A Conakry, il est accueilli par Ahmed Sékou Touré. S’en suit un échange resté mémorable dans les annales des relations franco-africaines. Le discours du leader guinéen allait ouvrir la porte à un « Non » au référendum du 28 septembre et, en conséquence, à l’indépendance de son pays.

== Ahmed Sékou Touré : « Nous avons, quant à nous, un premier et indispensable besoin, celui de notre dignité. Or, il n’y a pas de dignité sans liberté, car tout assujettissement, toute contrainte imposée et subie dégrade celui sur qui elle pèse, lui retire une part de sa qualité d’Homme et en fait arbitrairement un être inférieur. Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage. »

== Charles de Gaulle : « Cette Communauté, la France la propose ; personne n’est tenu d’y adhérer. On a parlé d’indépendance, je dis ici plus haut encore qu’ailleurs que l’indépendance est à la disposition de la Guinée. Elle peut la prendre, elle peut la prendre le 28 septembre en disant « non » à la proposition qui lui est faite et dans ce cas je garantis que la Métropole n’y fera pas obstacle. »

** 26 août 1958 : à Dakar, Valdiodio Ndiaye, les porteurs de pancartes, Charles de Gaulle

A Dakar, où Charles de Gaulle arrive le 26 août 1958, Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia étaient en vacances, respectivement en France et en Suisse. Leur absence a pu être interprétée comme une intention de ne pas faire face à la responsabilité d’accueillir Charles de Gaulle, assumer un vote positif alors qu’une grande partie des masses, les femmes et les jeunes notamment, réclamaient l’indépendance immédiate – le « Oui » l’avait remporté le 28 septembre et le Sénégal est resté dans la « communauté franco-africaine ». En l’absence de ces deux leaders, c’est le ministre de l’Intérieur et de l’Information, Valdiodio Ndiaye, représentant du conseil du gouvernement du Sénégal, qui prononça le discours de bienvenue dans lequel il disait clairement l’option politique des dirigeants sénégalais. C’était devant des porteurs de pancartes, qui voulaient « l’indépendance immédiate ».

Pour l’avocat Valdiodio Ndiaye, «l’indépendance est un préalable. Elle n’est pas une fin en soi. Elle n’est pas un idéal en elle-même, mais pour ce qu’elle rend possible. Elle ne véhicule pas une volonté de sécession. Elle ne recèle aucune intention d’isolement ni de repli sur soi». Il ajoute, pour préciser l’aspiration des peuples d’Afrique noire auxquels la France demandait de se déterminer : «Nous disons indépendance, unité africaine et confédération. Nous disons indépendance d’abord, mais en nous fixant ce préalable, nous ne faisons qu’interpréter l’aspiration profonde de tous les peuples d’Afrique noire à la reconnaissance de leur personnalité et de leur existence nationale.»

== Les premiers mots de la réponse de Charles de Gaulle : « Je veux dire un mot, d’abord, aux porteurs de pancartes. Je veux leur dire ceci : ‘’Ils veulent l’indépendance. Qu’ils la prennent le 28 septembre’’. Oui, l’indépendance, que les porteurs de pancartes la prennent le 28 septembre prochain. Mais s’ils ne la prennent pas, alors qu’ils fassent ce que la France leur offre : la communauté franco-africaine. Qu’ils la fassent en toute indépendance, en toute indépendance de l’Afrique et de la France. Qu’ils la fassent avec moi. Qu’ils la fassent pour le meilleur et pour le pire. Qu’ils la fassent dans les conditions que j’ai évoquées d’une manière précise, en particulier l’autre jour, à Brazzaville, et dont je n’admets pas qu’on paraisse douter de leur précision ni de leur sincérité. Nous sommes à l’époque de l’efficacité, de l’efficience. Nous sommes à l’époque des ensembles. Nous ne sommes pas à l’époque des démagogues. »

Aboubacar Demba Cissokho

Tambacounda, le 26 août 2018

 

Cinéma/Fespaco 2019 – Le visuel et les orientations du cinquantenaire dévoilés

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Le visuel et les grandes orientations de la 26è édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) – prévue du 23 février au 2 mars 2019 – ont été dévoilés jeudi dans la capitale burkinabè, au cours d’une cérémonie présidée par le ministre de la Culture, Abdoul Karim Sango, et en présence du délégué général du festival, Ardiouma Soma, ont rapporté l’agence de presse APA News et plusieurs sites d’information burkinabè.

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Cette édition, couplée avec le cinquantenaire du Fespaco (1969-2019), aura comme thème : «Confronter notre mémoire et forger l’avenir d’un cinéma panafricain dans son essence, son économie et sa diversité». Sur son visuel, on peut apercevoir l’actrice et réalisatrice Mouna N’Diaye, « symbole du panafricanisme » – parce qu’à la fois Burkinabè, Sénégalaise, Guinéenne et Ivoirienne – dans une œuvre qui traduit, selon les organisateurs, les principes du cinéma : le charme, la beauté, le rêve.

Du point de vue technique, note le site Wakatsera, le délégué général du Fespaco, Ardiouma Soma, a souligné que les couleurs avec une dominance du noir évoquent les salles obscures de cinéma. Quant au jaune or, il a dit qu’il donne le ton festif du cinquantenaire avec dans le fond un éclat de peinture comme des pépites. « Ce jaune mentionne qu’il s’agit d’un jubilé d’or », a souligné Soma. En plus des couleurs, il a signalé des éléments de langage tels que l’Etalon de Yennenga, le logo du cinquantenaire, le pagne traditionnel peuhl fait à la main pour marquer l’originalité et les valeurs du terroir porté par l’actrice Mouna N’Diaye.

En plus du dévoilement du visuel de l’événement – œuvre de deux graphistes burkinabè Wilfried Ouédraogo et Aimé Bouda – APA News indique que ses grandes articulations ont été présentées, ainsi que le budget de la manifestation. « Il en ressort que le gouvernement burkinabè veut injecter 1 milliard de FCFA dans l’organisation du cinquantenaire du Festival dont le Rwanda est le pays invité d’honneur », précise l’agence.

Le site d’information FasoZine, citant le ministre de la Culture, le cinquantenaire « permettra de proposer des axes pour aider une meilleure prise en compte de l’ensemble des maillons de la chaîne de l’industrie cinématographique et audiovisuelle dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques. »

«Le patrimoine sera mis en valeur à travers la programmation de films classiques des cinémas d’Afrique et de la diaspora avec un accent particulier sur les films restaurés » a assuré Ardiouma Soma, le délégué général du Fespaco, cité par FasoZine.

Le site ajoute : « A cet effet, des innovations sont prévues dont les points saillants sont au niveau de la compétition des films et du Marché international du cinéma africain (Mica). Dans le premier cas, il s’agit de la revalorisation de la compétition des films documentaires dotée des Etalons et des poulains et disposant d’une salle identifiée pour les galas de projection d’une part, et d’autre part de la création d’une nouvelle section pour les films d’animation. Au niveau du Mica, il s’agit du forum du film d’animation, de la réalisation d’une plate-forme de visionnage en ligne et des petits déjeuners du Mica, espace de rencontre/discussions thématiques. »

Le délégué général du Fespaco a en outre annoncé que la célébration du cinquantenaire sera l’occasion d’éditer un beau livre historique et souvenirs sur les 50 ans du Fespaco. «C’est un livre illustré qui retrace, par des images, des portraits et des reportages, les grands moments et les figures marquantes de l’histoire du Fespaco» a-t-il expliqué.

Les inscriptions des films pour la compétition sont reçues jusqu’au 31 octobre 2018.

La première édition du festival s’est tenue du 1er au 15 février 1969.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 septembre 2018

Ahmed Souaney, des planches d’Oumé aux marches de Marrakech

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Marrakech, 23 novembre 2005 – Ahmed Souaney ne perd jamais le sourire. Il est heureux de parler aux gens, de discuter avec eux de son métier de comédien qu’il exerce depuis une vingtaine d’années. Nous l’avons croisé et interviewé à la 5-ème édition du Festival international du film de Marrakech (11-19 novembre 2005). Il avait raconté son parcours et dit son point de vue sur la crise sociopolitique qui secoue son pays.

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Acteur principal dans Caramel, le dernier film de son compatriote Henri Duparc, Ahmed Souaney y joue le rôle de Fred, trente-deux ans et célibataire endurci. Exaspéré par les remarques de sa sœur, il décide de trouver une compagne. Il tombe alors sous le charme de Caramel.

De son enfance à Oumé, sa ville natale située au centre-ouest de la Côte d’Ivoire, à 300 Km de la capitale Abidjan, Ahmed a gardé une passion pour l’expression de son talent sur les planches même si c’est par le cinéma qu’il s’expose à la face du monde au festival international de Marrakech.  Ce rôle dans Caramel, Ahmed Souaney, 38 ans, l’a pris comme un défi à relever, une responsabilité à assumer, une chance à saisir et à jouer à fond. Il estime que le réalisateur Henri Duparc a écrit le film en pensant un peu à lui pour en interpréter le rôle principal.

« Le théâtre a été un refuge »

« Je considère que c‘est une perche tendue pour le jeune comédien que je suis et j’espère que je n’ai pas déçu », dit-il. Souané a commencé par le théâtre, à l’école primaire d’Oumé. Il assurait sa partition dans des animations, des sketches, etc. Arrivé au collège, il s’engage dans la troupe de théâtre. « C’est là que, tout naturellement, les choses sont venues, se souvient-il. Avec l’aide et les conseils de professeurs, j’ai appris les rudiments du métier de comédien. »

Il joue dans plusieurs troupes tant son amour pour la scène était débordant. « J’ai joué dans pas mal de troupes », dit-il. Et c’est encore naturellement qu’il trouve dans le théâtre le moyen de s’affirmer, après avoir arrêté ses études en classe de terminale pour des raisons familiales. « J’ai continué dans le théâtre qui a été comme un soutien. Le théâtre a été un refuge qui m’a permis de remonter la pente. C’est le lieu où je me sens le mieux », explique-t-il.

En 1985, à 18 ans, sous la houlette du metteur en scène Moussa Kourouma, il décroche le titre de meilleur acteur national en Côte d’Ivoire pour son rôle dans une adaptation de la pièce du Sénégalais Ibrahima Sall, le choix de Madior. Après avoir joué dans des séries télévisées dont le Sida est dans la cité, Ahmed Souaney a fait ses premiers pas dans le 7-ème Art en 2001, dans le film Roue libre de Sijiri Bakaba. Il joue ensuite dans Moussa le taximan d’Henri Duparc. Ce n’est pas pour autant qu’il a délaissé les planches. Estimant que le théâtre et le cinéma sont complémentaires, il se sert toujours des acquis de la scène pour donner satisfaction au cinéma. « Je suis toujours dans le théâtre. Je mène les deux en même temps. Il me faut encore faire du chemin dans le théâtre », assure-t-il. Avec le sourire.

Crise ivoirienne : le cinéma comme moyen de résistance

– Le comédien ivoirien Ahmed Souaney, acteur principal dans Caramel, le dernier film de Henri Duparc, a estimé que le fait de continuer à jouer malgré la crie sociopolitique qui secoue le pays relève de la résistance. « Nous résistons. C’est un devoir pour nous de résister sinon la culture risque de ne pas être valorisée. Chacun, dans son domaine, essaie de faire quelque chose », a-t-il indiqué  en marge de la projection de Caramel – film dans lequel il joue.

La Côte d’Ivoire est coupée en deux, le Nord étant sous contrôle de la rébellion, depuis l’échec d’une tentative de coup d’Etat le 19 septembre 2002.  « C’est difficile parce que la première victime c’est la culture, a expliqué le comédien. Le pays étant coupé en deux, il n’ y a pas de possibilités de circuler pour les artistes et d’aller jouer dans la partie Nord du pays tenue par l’ex-rébellion. »

« En plus, poursuit-il, les gens ne sortent pas pour aller voir des spectacles (concert, théâtre, etc.). » « Et c’est vraiment dommage. Les partenaires financiers hésitent à se lancer dans des projets », a-t-il encore dit-il, estimant que s’engager ressemblerait à une aventure risquée pour eux. « Il ne fait pas bon d’investir dans un secteur comme la culture. Toutefois, souligne Ahmed Souaney, si nous avions baissé les bras, nous ne serions pas à un festival comme celui de Marrakech. C’est parce que les acteurs culturels ont décidé de ne pas baisser les bras que des productions sortent régulièrement, dans tous les domaines de la culture. »

« Le fait d’être actif est une sorte d’exorcisme dans la situation que nous vivons au pays. Sur scène, on oublie la crise. C’est un véritable exutoire, ajoute le comédien avant de souligner : « L’envie est là, on veut créer, jouer pour ne pas se laisser submerger. Financièrement c’est difficile mais moralement on s’en sort, on se sent bien. Souaney espère que la crise finira un jour parce que les populations ont besoin de circuler, de se sortir et de découvrir de nouveaux talents. Cela aidera à valoriser la culture. » Selon lui, en donnant un autre discours, celui de l’amour et de l’espoir, les artistes peuvent indiquer la porte de sortie.

Aboubacar Demba Cissokho

Kamerun/Politique – Ruben Um Nyobè, le « porte-parole » permanent  

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Nous sommes le 13 septembre 2018. Il y a soixante ans, jour pour jour, le colonialisme français, aidé par ses suppôts locaux, assassinait Ruben Um Nyobè, secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Il a été le premier dirigeant politique à réclamer et à revendiquer ouvertement pour l’indépendance de son pays, l’unification des deux parties, francophone et anglophone.

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Ruben Um Nyobè était surnommé Mpodol, « celui qui porte la parole des siens », en langue bassa. Avec lui, le titre de « porte-parole » avait tout son sens, Um s’étant évertué, tout sa vie, à porter les aspirations légitimes de son peuple à la liberté, l’indépendance, la dignité, la justice et l’égalité.

S’exprimant au nom du peuple camerounais, devant les membres de l’Organisation des Nations unies, à New York, le 17 décembre 1952 – un discours entré dans l’Histoire – il déclare : « L’Union des Populations du Cameroun exprime tout haut, ce que la majorité, l’immense majorité des Camerounais disent tout bas. Il n’y a pas de groupement d’autochtones foncièrement opposé à l’U.P.C. C’est par peur et par intérêt aveugle que certains éléments peuvent manifester une hostilité à l’égard de notre organisation. » Um Nyobè précise que l’U.P.C. « ne lutte pas contre l’administration ou contre des individus en raison de la nationalité. L’U.P.C. lutte contre les méthodes de colonisation qui retardent le progrès du peuple camerounais et lui enlèvent toute possibilité de cheminer véritablement vers son indépendance. »

A propos de la division du Cameroun en parties ‘’française’’ et ‘’anglaise’’, il estima que celle-ci « n’est justifiée par rien d’autre que le souci des gouvernements français et anglais d’établir une domination perpétuelle » sur le pays, « sous le couvert du régime de tutelle. » Pour Ruben Um Nyobè et l’UPC, ces gouvernements « savent très bien qu’il ne sera jamais possible au peuple camerounais d’accéder à son indépendance aussi longtemps que notre pays restera arbitrairement divisé en deux parties, confiées à l’administration de deux puissances différentes. »

La voie que lui et ses compagnons ont voulue est à l’exact opposé de celle qui, tenue par des élites-marionnettes, maintient encore son pays, le Cameroun, et de nombreux autres pays du continent dans l’indignité d’une dépendance qui empêche leurs peuples de jouir convenablement de leurs ressources naturelles et humaines. Se souvenir du combat de Ruben Um Nyobè et de son parti, l’Union des populations du Cameroun, c’est entretenir la flamme d’un idéal de vie et montrer aux jeunesses africaines que, loin de l’afropessimisme dont l’aliénation culturelle et les médias dominants charrient quasi quotidiennement les symptômes, il est possible de rester debout, de se battre pour ce qu’on estime être juste pour sa terre et ses habitants.

Dans un texte commun, publié le 22 avril 1955, à Douala, Ruben Um Nyobè et Félix Roland Moumié, autre responsable de l’UPC, écrivent : « Ce que nous voulons affirmer une fois de plus, c’est que nous sommes contre les colonialistes et leurs hommes de mains, qu’ils soient Blancs, Noirs ou Jaunes, et nous sommes les alliés de tous les partisans du Droit des peuples et nations à disposer d’eux-mêmes, sans considération de couleur. » Si les milliers de jeunes Africains qui se battent pour débarrasser l’Afrique des oripeaux du colonialisme et du néocolonialisme, ils peuvent avoir à l’esprit cette option de leaders de l’UPC. En ayant comme boussole la conviction, proclamée par Mpodol, le 3 janvier 1957, dans le maquis : « Un peuple décidé à lutter pour sa liberté et son indépendance est invincible »

Quelques ouvrages pour aller plus loin dans la connaissance et la compréhension de la lutte révolutionnaire de l’UPC :

== Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa, Thomas Deltombe, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971, La Découverte, 744 pages

== Claude Gérard, Les pionniers de l’indépendance, Editions Inter-Continents, 1975, 191 pages

==Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun : les origines sociales de l’UPC, Karthala, Paris, 1986, 414 pages

== Achille Mbembe, La naissance du maquis au Sud Cameroun, 1920-1960 : histoire des usages de la raison en colonie, Karthala, Paris, 1996, 438 pages

== Ahanda Mbock, Um Nyobè ou l’Invention de la Nation Camerounaise, Kiyikaat, 2017, 180 pages

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 septembre 2018

Naguib Mahfouz et sa peinture sociale et politique de l’Egypte

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« Quatre garçons marchaient côte à côte, d’un pas tranquille, et devisaient eux aussi, en prêtant sans doute une oreille attentive au caquetage des plus jeunes. Etudiants en licence, âgés d’environ vingt-quatre ans, arborant sur le visage la noblesse de la maturité et du savoir, ils allaient, conscients, ou plus exactement, imbus, de leur importance.

  • Les garçons n’ont que les filles à la bouche ! lança Ma’moun Radwan d’un ton incisif.
  • Comment les en blâmer ? rétorqua Ali Taha. Voilà deux moitiés qui se cherchent depuis l’éternité !
  • -Pardonnez-leur, ustadh* Ma’moun, renchérit Mahgoub Abd el-Dayim, nous sommes jeudi, et le jeudi pour les étudiants, rien à faire, c’est le jour des filles.

Ahmed Badir – il était à la fois étudiant et journaliste – esquissa un sourire et proclama :

  • – Mes frères, je vous invite à émettre votre opinion sur la femme, mais en quelques mots seulement. Qu’en dites-vous, ustadh Ma’moun ?

L’intéressé se crispa, puis sourit.

-Tu voudrais m’amener à débattre de ce sujet, alors que je critique ceux qui le font ?

-N’essaie pas de te dérober ! Allez, rien que quelques mots. Je suis journaliste, et un journaliste ne renonce jamais à aucun témoignage !

Sachant combien il était difficile d’échapper aux arguments d’Ahmed Badir, Ma’moun obtempéra.

-J’en dit ce qu’en dit Notre Seigneur…Et si tu veux ma rhétorique personnelle, et bien la voilà : La femme est la sérénité du monde d’ici-bas, et la voie facile vers la paix de l’Autre Monde.

Ahmed Badir se tourna vers Ali Taha, et d’un signe de tête, l’exhorta à parler.

-On dit que, dans la vie, la femme est l’associée de l’homme. Mais cette association, à mon avis, doit être fondée sur l’égalité absolue des droits et des devoirs.

Pour finir, Ahmed Badir se tourna vers Mahgoub Abdel el-Dayim et lui demanda en riant :

-Qu’en pense notre cher démon ?

-La femme…, répondit Mahgoub Abd el-Dayim avec gravité, est la soupape de sécurité de la chaudière !

Ils rirent, comme ils riaient toujours de ses opinions, puis, les trois se tournant vers Ahmed Badir :

-Et toi ?

-Le rôle du journaliste, dit-il d’un ton altier, est d’écouter, non de parler, surtout par les temps qui courent… »

*Ustadh : titre académique, enseignant, professeur. Egalement titre honorifique donné aux intellectuels.

Ces lignes sont extraites de La Belle du Caire, roman de Naguib Mahfouz, paru en 1945, qui inaugurait son cycle de romans réalistes qu’il consacre à la ville du Caire, pour témoigner de ses transformations. Elles sont le symbole quasi parfait du style de l’auteur, naviguant allègrement entre présent et passé, critiques de postures sociales, interprétations d’imaginaires fortement teintés de spiritualité et de religion.

La Belle du Caire : au début des années 1930, dans une société cairote encore attachée aux hiérarchies séculaires, la liaison que le riche aristocrate Qasim bey Fahmi entretient avec Ihsane, une jeune roturière, est mal vue, réprouvée même. Le bey cherche à acheter un mari complaisant pour sa belle. Mahgoub Abd el-Dayim, étudiant pauvre, envieux de la jeunesse bourgeoise qu’il côtoie à la faculté, accepte le marché, le contrat lui offrant l’occasion d’échapper à sa condition. Ménage à trois. La corruption, la déchéance morale, l’amour, le désir et la jalousie sont au cœur de cette fascinante peinture qu’offre ‘’La Belle du Caire’’.

Dans l’univers littéraire et intellectuel égyptien, le romancier, nouvelliste et dramaturge, prix Nobel de littérature en 1988 – décédé le 30 août 2006 – occupe une place particulière. Sa description des traits de la société égyptienne, au fil de nouvelles produites dans les années 1930, et de romans publiés entre 1945 et 1957, offre un tableau à lire et à étudier. Pour ce qu’il disait/dit de la société égyptienne, des aspirations, espoirs, désillusions de celle-ci, Mahfouz reste important. Sa peinture est d’une lucidité et d’un réalisme qui défient le temps, les époques et les régimes.

Mahfouz est né en 1911 au Caire, dans une famille de la moyenne bourgeoisie. Il est titulaire d’une licence de philosophie, obtenue en 1934. C’est dans la revue Al-Majalla Al-Jadida qu’il publie, entre 1928 et 1936, ses premiers écrits, des chroniques traitant essentiellement de littérature et de philosophie. Le contexte politique de la période des ses études universitaires (1930-34) a certainement été déterminant dans le choix de Naguib Mahfouz de donner un caractère social et politique marqué à son travail littéraire. C’est une période troublée marquée par des violences et une agitation causée par la mort du leader Saed Zaghloul, en 1927. Zaghloul était devenu symbole de patriotisme et de nationalisme pour beaucoup d’Egyptiens.

Après un premier recueil de nouvelles, dans lesquelles il tente une description de la société égyptienne à la veille de la Seconde Guerre mondiale, il publie trois romans historiques, rejoint le mouvement littéraire de la « pharaonicité », attaché, sous des traits romantiques, à glorifier l’Egypte contemporaine à travers la grandeur d’antan. Le fait que ces romans ont été mal accueillis par le public le pousse à adopter le genre du roman réaliste. Sa trilogie cairote (1956-57) l’impose et le rend populaire dans le monde arabe, lui valant le prix d’Etat en 1957. Il devient fonctionnaire au ministère de la Culture, observe, comme la plupart des grands écrivains de son pays, un silence « d’observation ». Les bouleversements qu’annonçait cette période de révolution l’incitaient à attendre de voir le nouveau visage de la société égyptienne, la matière de ses romans.

En 1959, Naguib Mahfouz suscite l’indignation en faisant paraître un roman-feuilleton dans le très respecté journal ‘’Al-Ahram’’. La série, qui retrace l’histoire de l’humanité en donnant une interprétation différente de celle de la Bible et du Coran, est saluée comme un événement littéraire. Mais face à la réprobation des autorités religieuses, le livre est interdit. Dans les six romans qu’il publie entre 1961 et 1967, il dépeint les déceptions et désillusions des Egyptiens face à ce qu’ils espéraient être une véritable révolution. Il s’y attaque à ce qu’il considère comme des abus du régime de Gamal Abdel Nasser. Après la défaite dans la ‘’Guerre des Six jours’’, en 1967 face à Israël, il observe de nouveau le silence, avant de reprendre son activité littéraire par des recueils de nouvelles. Naguib Mahfouz est l’auteur de 37 romans, de 13 recueils de nouvelles. Il est aussi scénariste et dramaturge, et son travail au cinéma et au théâtre ne peut être détaché de celui, plus connu, effectué dans les romans.

Aboubacar Demba Cissokho

Tambacounda, le 30 août 2018

Musique – Khaira Arby (1959-2018), une voix libre du Mali

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La voix de la chanteuse malienne Khaira Arby – décédée dimanche 19 août 2018 à l’âge de 59 ans, avait fini par se confondre avec celle des différentes communautés du Nord de son pays, célébrant la culture, la diversité culturelle, le dialogue et la paix. A ces engagements, la musicienne avait ajouté celui de la défense des droits des femmes à l’autonomie, à l’instruction, à la formation et à l’égalité, ainsi que le plaidoyer contre les mutilations génitales féminines. Dans un contexte social où le patriarcat tend à les réduire à des rôles subalternes.

Khaira Arby est née à Tombouctou, où, dès son jeune âge, elle apprend à chanter dans les mariages, baptêmes et autres cérémonies traditionnelles. A 13 ans, elle intègre une troupe de sa ville natale avant de partir à Gao, à 400 Km, pour être membre de l’orchestre de la ville. C’était l’époque où la politique culturelle encourageait l’émergence de formations musicales régionales.  On la retrouve plus tard au sein du Badema National, lequel a aussi eu dans ses rangs Kassé Mady Diabaté.

Au début des années 1990, elle se lance dans une carrière solo, à l’instar de nombreuses autres cantatrices maliennes, mandingues essentiellement. La musique de Khaira Arby est illustrative de la diversité des communautés ethnolinguistiques de son terroir, avec le ngoni, le njarka, les percussions comme instruments, et des chansons en sonraï, tamashek, bambara ou arabe. Pour elle, la reconnaissance internationale est tardive, mais elle réussi, dans les années 2000 et 2010, à se faire connaître hors de son pays, effectuant des tournées notamment en Amérique du nord. Lorsque, en 2012, des groupes djihadistes envahissent le nord du Mali, en prônant notamment l’interdiction de la musique – elle s’exile et s’installe à Bamako. A Tombouctou, les djihadistes la menacent, détruisent ses instruments et s’attaquent à sa famille.

Cela n’altère pas sa détermination. Dans sa démarche, il y a cet esprit de résistance à toute forme d’obstruction à la liberté. Aux partisans d’une interdiction de la musique au nom de la religion, elle rappelait, dans un documentaire réalisé par David Commeillas, en 2016, que l’islam ne l’a jamais interdite, soulignant que  « le Prophète a été accueilli avec des chansons lorsqu’il est arrivé à La Mecque. » « Nous couper la musique, c’est comme nous empêcher de respirer. Mais on continue à lutter, et ça va aller, inch’Allah », affirmait-elle.

Khaira Arby a toujours été au front, celui de la défense d’une idée du vivre-ensemble. Et quand, en janvier 2013, la chanteuse Fatoumata Diawara réunit une quarantaine de musiciens, parmi les plus connus du Mali, pour enregistrer Mali-ko, une chanson pour la paix, elle était là, aux côtés d’Amadou et Mariam, Djélimady Tounkara, Oumou Sangaré, Bassékou Kouyaté, Toumani Diabaté, Kassé Mady Diabaté, Habib Koité, Amkoullel, Vieux Farka Touré… Comme un symbole, c’est sa voix qui donne le ton. Cette voix forte, au service de la liberté, de la paix, de l’égalité et de la justice, qui vient de quitter la scène.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 19 août 2018