CARNETS

Samba Diabaré Samb,  »Le Maître du xalam » : repère intemporel  

Publié le Mis à jour le

L’anthologie intitulée Le Maître du xalam, de Samba Diabaré Samb, présenté le mercredi 21 juin 2017 au Grand Théâtre national, à Dakar, offre une occasion, au-delà de l’évocation des morceaux qui la composent, de remonter le cours du destin exceptionnel de ce dépositaire singulier d’un corpus de valeurs qui cimentent une haute idée du vivre-ensemble.

P_20170621_205217 (2)

Pour ce disque de douze titres, tout commence à prendre forme le 18 juin 2006. Ce jour-là, au Théâtre national Daniel Sorano – dont Samba Diabaré Samb a maintes fois arpenté les marches et planches – un hommage mémorable lui avait été rendu. Il venait d’être consacré  ‘’Trésor humain vivant’’ par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). C’est cette année-là que les morceaux de cet opus ont été enregistrés au studio Midi Musique.

L’artiste – aux chants et au xalam – introduit un à un les morceaux, expliquant pourquoi et pour qui ces airs ont été composés, et projetant une lumière avisée sur les valeurs de dignité et d’humanité que Samb lui-même chante, porte et incarne dans sa vie de tous les jours. Depuis sa tendre enfance. Le livret de douze pages qui accompagne le disque aide, lui aussi, le mélomane à inscrire ces chansons dans le contexte historique et les lieux qui leur ont donné naissance. Ce précieux document aurait toutefois pu être enrichi de photos d’époque pour illustrer une carrière riche à tous points de vue.

En présentant l’œuvre devant un parterre d’acteurs culturels, le Dr Massamba Guèye, homme de lettres, conteur, signale qu’il s’agit d’une production du ministère de la Culture et de la Communication, avec l’appui des directions du Patrimoine culturel et des Arts. Il faut, avec « cette politique de sauvegarde, irriguer la mémoire de nos enfants de nos imaginaires et de nos rêves, d’imaginaires conformes à un discours de construction de leurs personnalités », a-t-il indiqué.

Si Le Maître du xalam fait l’objet d’une attention et d’une présentation spéciales, c’est que Samba Diabaré Samb, 93 ans, dont la notoriété est solidement établie depuis près d’un demi-siècle – a atteint un niveau de virtuosité dans le jeu de son instrument de prédilection (le xalam) et de maîtrise de l’art de la parole qui lui confère, à lui seul, le statut de patrimoine vivant.

Ainsi donc, écrire sur cet album-anthologie, ou en parler, c’est, bien sûr, en analyser le contenu, la dimension artistique et la portée sociale voire politique. C’est surtout relever la richesse du parcours exceptionnel de Samba Diabaré Samb, dont la sagesse et la connaissance de l’histoire des différents terroirs de son pays font se converger vers lui un faisceau d’estime, d’amour et de respect. Cela s’entend et se voit à la seule évocation de son nom.En avril 2014, le chanteur Youssou Ndour remettait Samba Diabaré Samb au-devant de la scène en reprenant un de ses titres dans son EP Fatteliku. Mais en réalité, la réputation de l’artiste était déjà faite. Elle l’était aussi lorsque l’UNESCO le consacrait ‘’Trésor Humain Vivant’’, une distinction qui a été pour lui « un motif de fierté » partagé « avec le peuple sénégalais».

«Samba Diabaré est le symbole de l’humilité artistique et sociale. C’est quelqu’un qui a joué devant les grands présidents du monde (…) Il est temps que le Sénégal inaugure une rue en son nom», avait alors dit le conteur Massamba Guèye, qui partage avec Samb des liens familiaux et le souci chevillé au corps de préserver ce qu’il y a d’essentiel, de positif et de fécondant dans le patrimoine ancestral commun.

Lui-même s’est très tôt placé dans une position de remplir la mission que la société lui a confiée, selon une division réfléchie du travail, et d’assumer individuellement la responsabilité qui y est attachée.  Il dit : « Dans ma carrière musicale, j’ai toujours évité de me mêler des futilités (…) J’ai toujours essayé d’avoir une vie saine et cela me sert beaucoup dans mes années de vieillesse».

Samba Diabaré Samba, c’est donc du sérieux. Comme le sérieux et la rigueur avec lesquels l’anthologie Le Maître du Xalam a été techniquement réalisée – enregistrée, mixée et masterisée par Aly Diallo. Son contenu est un cours d’histoire dans lequel les membres des communautés de ce grand espace qu’était l’empire du Mali pourront trouver des paroles, des faits et des éléments de culture essentiels pour montrer que ce qui les lie et bien plus puissant que ce qui peut les diviser.  

De Lagiya, qui immortalise Samba Guéladjéguidont l’épopée, selon le professeur Bassirou Dieng, est « la seule de l’ère Dénianké et résume l’essentiel de la pulaagu (peul) traditionnelle – à Usmaan Naar, en passant par Taara, Galayaabe, Ñaani, Jàngaake ou Dugaa, entre autres, il s’agit moins des hommes et femmes évoqués, que des actes de bravoure et de courage, des faits de guerre, des qualités humaines (générosité, respect de la parole donnée, etc.) dont ils ont été porteurs et qui leur ont conféré une place de choix dans l’esprit et le cœur de leurs semblables. Poussant le griot à assumer son rôle de gardien et passeur de cette mémoire essentielle à la connaissance de soi.

Pour clore cette instructive et apaisante session d’écoute, Samba Diabaré Samb brosse une Histoire du xalam, revenant, comme indiqué dans le livret écrit par Massamba Guèye et Ibrahima Wane, sur « les conditions dans lesquelles cette guitare, adoptée en premier par les Bambara, les Malinké, les Soninké, les Peul et les Maures, a été introduite chez les Wolof où les instruments à percussion étaient privilégiés ». « Le xalam, rappelle-t-il (Samba Diabaré Samb), deviendra, à la faveur des brassages entre les griots du Fuuta et ceux du pays wolof, un des moyens principaux d’écriture de l’histoire des royaumes du Jolof, du Waalo, du Kajoor et du Bawol. » 

Généalogiste, moraliste, chroniqueur social, historien et poète, Samba Diabaré Samb, de Sally Samb et Coumba Guèye Guissé, est né en 1924 à Mouye (25 Km de Dahra, région de Louga), seconde capitale de ce qui était le royaume du Jolof, dans une famille de Gawlo (griots hal pulaar) originaires du Fuuta.

Dès l’âge de 17 ans, le musicien, chez qui étaient déjà visibles le don et le génie de conteur et de généalogiste, s’illustre dans les cérémonies familiales (mariages, baptêmes, etc.), à Saint-Louis, Tivaouane et à Dakar. Il est aussi invité par des commerçants et fonctionnaires établis au Mali, rappellent Massamba Guèye et Ibrahima Wane. Il profite des séjours dans ce pays frontalier du Sénégal – où il échange avec des maîtres du ngoni (le xalam mandingue) – et de tournées qu’il effectuait à travers le Sénégal, pour découvrir « d’autres secrets de son instrument magique », en comprendre et en maîtriser d’autres techniques de jeu.  

A l’indépendance, c’est autour du journaliste Alassane Ndiaye Allou, que se retrouvent des membres du Regroupement des jeunes griots du Sénégal recrutés par Radio-Sénégal. Samba Diabaré Samb se retrouve ainsi aux côtés de grands noms : Ali Bata Mboup, Mor Dior Seck, Abdoulaye Nar Samb, Amadou Ndiaye Samb, Assane Marokhaya Samb, Kani Samb. L’émission Regard sur le Sénégal d’autrefois qu’ils animent était censée « éveiller (le) sens patriotique des jeunes Sénégalais » et contribuer à l’œuvre de construction nationale.

Le livret qui accompagne le disque Le Maître du Xalam rappelle que Samba Diabaré Samb est choisi, avec son frère Amadou Ndiaye Samb, pour représenter le Sénégal à la huitième édition du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, en 1962, à Helsinki, en Finlande. Ils ont aussi été à Lausanne (Suisse), au Congrès des Noirs Américains, aux Etats-Unis, au Congo-Brazzaville, au Maroc, en Angleterre…

En 1965, le président Léopold Sédar Senghor décide de créer l’Ensemble instrumental traditionnel, devenu plus tard Ensemble lyrique traditionnel de la Compagnie du Théâtre national Daniel Sorano, qui venait d’être inaugurée. Avec Amadou Ndiaye Samb, il est parmi les membres fondateurs de cette structure avec laquelle il sillonne le monde, invité avec ses collègues à montrer des facettes de la culture sénégalaise au cours de festivals, de semaines culturelles ou de voyages officiels du chef de l’Etat.

Au bout de cinq années de présence au sein de l’Ensemble, des problèmes avec le directeur général du Théâtre de l’époque, Maurice Sonar Senghor, les poussent, lui et le koriste Lalo Kéba Dramé, le chanteur Abdoulaye Nar Samb, les cantatrices Fambaye Isseu Diop et Astou Ndiéguène Gningue, à tenter une autre expérience. Cela donne l’Association culturelle et artistique du Sénégal (ACAS), dont les traces de l’Ensemble instrumental sont sur le 33 Tours intitulé Chants et rythmes sénégalais (N’dardisc, 1974).

Il y a eu, pour Samba Diabaré Samb, des distinctions qui témoignaient d’une reconnaissance à caractère officiel et administratif : Chevalier de l’Ordre du Mérite (1962) ; Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques (1983) ; Officier de l’Ordre du Mérite (1984) ; Commandeur de l’Ordre du Mérite (1990) et Officier de l’Ordre des Arts et Lettres (2002).

Plus de cinquante ans après son premier disque, un 45 Tours, Samba Diabaré (CADICI, 1966), sort donc cet album-anthologie, dont on retrouve nombre de titres sur les cassettes Baaba Maal présente Samba Diabaré Samb & Mansour Seck dans Ngawla (Le Ndiambour, 1993), Laguiya (KSF Productions, 1997), “Tara” (KSF Productions, 1998), Dieufe sa yeuf (KSF Productions, 2000), “Birame Yacine” (KSF Productions, 2003),

A ce membre de la Commission d’identification des œuvres de l’ancien Bureau sénégalais du droit d’auteur (BSDA), pendant plusieurs décennies, Laurence Gavron et Ibrahima Wane ont consacré un documentaire, Samba Diabaré Samb, le gardien du Temple, réalisé en 2006 (Mbokki Mbaar Productions, 68 minutes), qui campe l’homme, les valeurs qu’il incarne et les traces que son engagement social laisse.

Et ce disque contribuera certainement à installer davantage sa personnalité, son rôle modèle de généalogiste et d’historien, dans la mémoire de ses contemporains et des générations futures, qui ont, entre leurs mains et dans leurs oreilles, des repères sûrs et impérissables.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 juin 2017

Ndary Lô : de fer et de foi

Publié le Mis à jour le

Le sculpteur, peintre et installateur sénégalais Ndary Lô, décédé le jeudi 8 juin 2017 à Lyon (France), à l’âge de 56 ans, s’est imposé de son vivant, par la force expressive de ses créations et installations, à la mémoire de ses contemporains avec lesquels il s’est évertué à parler et à partager son regard inquiet et militant sur le monde qui l’entoure, ses doutes et sa foi d’humain.

NDARY LO

Une image et un mot qui dénotent d’une qualité humaine rare : nous sommes à l’édition 2014 de la Biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art). Ndary Lô n’exposait pas cette année-là. Mais, généreux comme tout, il aimait répéter à tous ceux qu’il croisait, qu’il avait fortement encouragé son ami Soly Cissé – qui avait, pour la première fois, pris l’option de sculpter du fer – à se mettre sous les feux de la rampe.

Les témoignages sur le génie d’un artiste qui a posé des interrogations essentielles sur son temps et sur le monde, sont unanimes. Ndary Lô a produit des œuvres imposantes, pleines de symboles et de significations renvoyant à des réalités terrestres et à des ambitions d’élévation spirituelle. Il avait l’élégance de s’effacer pour imposer au regard des hommes et du temps la fière allure de ces propositions, même si, à y regarder de près, celles-ci étaient à son image : majestueuses dans leur expression, dignes et fières, pour porter un point de vue sur soi.

Lô, un artiste ayant une haute idée de la dimension humaine et sociale de sa démarche, allant à l’opposé de « certains artistes travaillent avec le souci de la vente en tête ». « Je n’ai pas cette préoccupation, mais plutôt celle d’une femme qui porte un enfant. Sa préoccupation première n’est pas de savoir si ce sera une fille ou un garçon, si le bébé sera beau ou laid, mais de l’enfanter. C’est la force de l’expression qui m’intéresse », explique-t-il dans un entretien avec Virginie Andriamirado (Africultures – n°67, Paris, avril 2006).

Parce qu’elles relèvent d’un enfantement assumé, les œuvres d’art de l’artiste sénégalais prennent un caractère immuable, attachant aux messages visibles ou non une dimension intemporelle et universelle. N’est-ce pas là le but de l’art que de toucher, par sa puissance, l’humain, où que celui-ci puisse se trouver et de quelque époque qu’il soit.

De la cité de Tivaouane où Ndary Lô est né en 1961, le peintre Ibou Diouf, décédé le 7 juin 2017, disait qu’elle imprimait une dimension spirituelle aux créations artistiques. « Je suis convaincu qu’il y a quelque chose d’assez vertical sur le plan purement artistique. Ce n’est pas gratuit, parce qu’il y a beaucoup de choses qui se tramaient dans cette zone, dans les arts et l’artisanat, entre le Kajoor et le Baol», disait Diouf.

A voir la trajectoire de Ndary Lô, animé d’une foi à redonner vie à des objets ayant servi, la filiation est certaine. Avant de faire du fer à béton sa matière fétiche, il avait débuté par la récupération d’ossements, de têtes de poupées, de capsules en plastiques. En atteste son immense installation, à la Biscuiterie de la Médina, lors de la dixième édition de la Biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art), en 2012.

« L’art remplit ma vie »

Ndary Lô avait aussi la capacité de s’adapter à son environnement, faisant de la rareté des ressources disponibles un atout pour produire du sens et du beau. En 1997, il participe à une exposition collective à Madagascar. Impossible pour lui  travailler de sa matière fétiche, le fer, car il ne pouvait pas souder. Comment procède-t-il pour livrer une proposition qui faisait la synthèse de sa parfaite maîtrise de la sculpture et de la récupération ? « J’ai transformé le mot ‘’adapter’’ en clin d’œil au ‘’dadaïsme’’. C’est une vraie philosophie, qui repose sur du vécu (…) Il y avait un atelier dans une clairière (…) J’ai vu des artistes sculpter le bois et je me suis mis à en faire de même », explique-t-il dans une brochure de l’année 2004 de la Fondation Jean-Paul Blachère. A la fin de l’atelier, chacun polissait sa sculpture. La mienne était toute rugueuse et je l’ai recouverte de capsules de Coca-Cola que j’avais ramassées pendant trois jours. Ça a donné un très bel effet et un des artistes présents m’a dit : toi, tu t’adaptes vite ! »

Exposé et collectionné au-delà des frontières de son pays, Ndary Lô est le seul artiste, à ce jour, à avoir remporté par deux fois le Grand Prix Léopold Sédar Senghor de la Biennale de l’art africain contemporain de Dakar (Dak’Art) : en 2002 avec La longue marche du changement, en écho à la première alternance au sommet de l’Etat sénégalais, et, en 2008 (partagé avec son compatriote Hadj Mansour Ciss), avec La Muraille verte, immense installation composée d’une centaine de sculptures de fer représentant la lutte de l’homme contre la désertification.

Diplômé de l’École nationale des Beaux-arts de Dakar, il avait poursuivi ses recherches sur le thème de l’Homme, avec le fer comme matériau de prédilection. Il a participé à diverses expositions au Sénégal et à l’étranger, et obtenu de nombreuses distinctions, dont le premier prix de la sixième édition du Salon national des artistes plasticiens du Sénégal (1995), et le Grand prix du président de la République pour les Arts, en 1999.

Au titre des récompenses et réalisations, il y a aussi le Prix de la jeune création contemporaine africaine (Dak’Art 1996), la réalisation d’une sculpture publique dans la ville de Monchon, Canada (1999), le Prix du Conseil régional de Thiès, pour son œuvre Cayorades 2000, d’une sculpture dans l’enceinte de Blachère SAS (2004), de sculptures publiques, Place Léopold Sédar Senghor, à Saint-Etienne, France (2005), d’un ensemble de sculptures pour la Société Delta Plus, au sud de la France (2006), des trophées du panafricanisme (2008).

Les sculptures de Ndary Lô représentent des marcheurs élancés et filiformes, ayant fière allure et racontant des histoires. Ces marcheurs étaient tous l’allégorie d’une communauté humaine devant compter sur elle-même pour avancer. Les œuvres ont été exposées à la Biennale de Dakar (éditions 2000, 2002, 2006), au Musée Dapper, à Paris (L’art en marche, 2002), à la Galerie Le Manège, à Dakar (Les Attaches célestes, 2006), aux Rencontres culturelles ACP, à Santo Domingo (2006), à la Cité des Sciences de Paris (Quand l’Afrique s’éveillera, 2007)…

Dans le catalogue de la huitième édition de Dak’Art (2008) – qui l’a distingué -, Ndary Lô est présenté comme un « chroniqueur de son époque », qui s’empare de l’actualité comme on peut « s’emparer des mouches qui volent et que l’on saisit au vol ». «Je ne fais que ça. Je ne parle que de ça. Je ne rêve que de ça. L’art remplit ma vie. Je deviens moi-même au contact de la sculpture», disait-il dans son entretien avec Virginie Andriamirado de la revue Africultures.

Le repos aux cimetières Dangou de Rufisque

Une semaine, jour pour jour, après sa mort, Ndary Lô a été inhumé le jeudi 15 juin 2017, en fin de matinée, aux cimetières de Dangou, à Rufisque, après une cérémonie de levée du corps qui a eu lieu à l’hôpital Principal de Dakar en présence du ministre de la Culture, d’artistes et d’acteurs culturels.

Représentant le président sénégalais Macky Sall aux obsèques, le ministre de la Culture, Mbagnick Ndiaye, a rendu hommage au sculpteur « au nom de la nation », relevant que Ndary Lô était « un artiste majeur », avec lequel « le pays (le Sénégal) a appris à marcher ». M. Ndiaye a rappelé une partie du parcours de Ndary Lô, depuis l’Ecole des Arts du Sénégal en soulignant sa « foi » et son « humanisme ».

L’artiste et enseignant Viyé Diba, qui a pris la parole au nom de ses confrères, a, lui, estimé que Ndary Lô, comme « ceux qui l’ont devancé, n’est pas parti ». « Un artiste ne part pas, il ne meurt pas », a-t-il dit, ajoutant : « Ndar Lô était un artiste talentueux, qui a eu un grand parcours en travaillant le fer. N’importe qui ne travaille pas le fer, mais aucune matière ne résiste à l’artiste ».

« Les œuvres de Ndary Lô sont à son image, et c’est maintenant qu’il est décédé que les gens vont commencer à le comprendre et à comprendre sa démarche », a poursuivi Viyé Diba, qui a insisté sur « la dimension peu ordinaire » du travail de Lô. « Il a laissé un patrimoine. Il faut préserver le patrimoine des artistes qui sont partis, parce que leur travail fait partie de la mémoire de ce pays », a-t-il conclu.

Ndary Lô marche désormais sur les pas de ses marcheurs géants, qui l’ont devancé dans les sillons d’une éternité dans laquelle, en réalité, il s’est installé depuis très longtemps. Depuis le moment où il a décidé de faire de l’interrogation de la matière qu’est le fer une sorte de profession de foi.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15  juin 2017

 

 

Alla Seck, trente ans après : mémoires d’une vie d’étoile

Publié le Mis à jour le

Il y a trente ans, le 14 juin 1987, disparaissait à l’âge de 32 ans, Abdoulaye Seck – Alla Seck, son nom d’artiste – soliste hors-pair, chanteur, danseur et animateur dont le génie a permis d’introduire des danses traditionnelles au sein des orchestres, à une période où il était mal vu de ne pas s’adapter à autre chose qu’au rythme des musiques dites « civilisées » (salsa, jazz, rumba, etc.). Alla Seck a si fortement marqué de son empreinte  les esprits que son influence est encore visible chez nombre de danseurs.

P_20170613_171500
©Malyka Diagana

L’onde de choc qu’avait créée l’annonce du décès d’Alla Seck était à la hauteur à la fois du talent et des dons incontestés de l’artiste et de la place spéciale qu’il occupait – et occupe encore – dans le cœur de ses compatriotes qu’il avait réussi à séduire par sa créativité, son génie à constamment renouveler ses prestations scéniques.

La nouvelle fait la une du quotidien Le Soleil du 15 juin 1987. « Alla Seck est mort », annonce le journal, soulignant, sous la plume de Fara Diaw, qu’«une étoile s’est éclipsée ». « Décédé des suites d’une courte maladie », Seck avait été hospitalisé au pavillon des maladies infectieuses de l’hôpital Fann, le 9 juin 1987, « pour une fièvre typhoïde ». Son décès est survenu « à la suite d’une rapide crise qui a duré près de cinq minutes, peu avant midi », écrit Le Soleil.

« C’est un artiste simple et charmant que le Sénégal vient de perdre. Mouride fervent, marié et père de famille, son charme, ses dons pour le chant, pour la parole tout court, l’avaient rendu célèbre », indiquait le quotidien, lequel rappelait qu’Alla Seck était tailleur de profession, exerçant ce métier dans le quartier populaire d’Usine Benn-Tali, où « il était connu à ses débuts comme un grand animateur de kasak (fête nocturne de la circoncision) et de représentations folkloriques ».

Sur la mort du chanteur-animateur, le critique musical Mohamed Sow rappelle qu’en 1987, « Alla tombe malade lors d’une tournée avec le Super Etoile, qui assurait les premières parties des concerts de Peter Gabriel ». « Il est rapatrié à Dakar, car les Européens ne connaissaient pas bien la maladie qu’avait contractée Alla : la fièvre typhoïde », relève Sow.

Deux jours après le décès d’Alla Seck, Le Soleil retranscrit et rapporte le témoignage que Youssou Ndour a fait à Radio-Sénégal. « Quand il est venu en Angleterre nous retrouver, malade, avec la deuxième partie du groupe, nous – le guitariste Jimmy Mbaye et lui-même – l’avions emmené chez le médecin. Ce dernier ne nous a rien dit de clair », explique le chanteur, ajoutant : « Il nous a écrit une ordonnance. Après avoir pris les médicaments, il ne s’est pas pour autant senti mieux. Le médecin a voulu le garder. Cela, j’en ai discuté avec lui, et il a accepté de retourner à Dakar se faire soigner sur place, là où se trouvent ses parents ».

« C’est un jeudi, à I8h, qu’il est revenu sur Dakar et quand je l’ai vu sur le lit, j’étais tellement triste que je me suis mise à pleurer, raconte pour sa part sa seconde épouse Mbène Mbaye, à l’hebdomadaire Week-End, en août 2007. Il a fallu qu’il me calme en me disant que c’est une chance pour lui de pouvoir rentrer au bercail et être entouré de sa famille, ensuite il a pleuré. »

Sa maladie a commencé au deuxième jour du mois de ramadan, se souvient Mbène Mbaye. « Alors qu’il était devant sa machine à coudre pour confectionner des tenues afin de préparer son voyage avec le Super Etoile, il sentit un malaise et commença à vomir, rapporte-t-elle. Le jour du voyage, assis sur le lit, il n’arrivait plus à se tenir droit, tellement il grelottait. Malgré tout, il ne voulait pas abandonner son voyage, arguant que le groupe compte déjà sur sa présence et lui avait trouvé tous les documents. Il est parti le jeudi, le vendredi, il n’a pas appelé et là j’étais rassurée me disant qu’il devait sûrement se sentir mieux. » 

En réalité, son état ne s’est pas amélioré, et, en accord avec Youssou Ndour, Alla Seck accepte de rentrer au Sénégal. Il a été hospitalisé à l’hôpital Fann le mardi 9 juin 1987. « Les traitements qui lui furent administrés avaient eu un tel effet positif qu’on informa les membres du Super Etoile que leur compagnon de route allait être libéré de l’hôpital », indique Mohamed Sow, précisant qu’il était même prévu qu’Alla les rejoigne et finisse la tournée avec eux.

« Nous avions téléphoné samedi (à un jour de sa mort) à l’hôpital et on nous a confié qu’il s’était relevé et allait un peu mieux », se souvient Youssou Ndour. Ces nouvelles rassurantes, lui et son groupe les reçoivent donc le samedi 13 juin. « Le 14 juin 1987, le Super Etoile devait donc se rendre en Allemagne et il était convenu qu’ils y retrouvent Alla. L’orchestre arriva tard dans la nuit, et ne trouvant pas Alla sur place, Youssou demanda à Habib Faye de rester afin d’avoir des nouvelles du célèbre danseur. Ils allèrent se restaurer et retrouvèrent un Habib défait par ce qu’il venait d’apprendre : la mort d’Alla », détaille Mohamed Sow.

« Dimanche, quand nous avons su qu’Alla était décédé, cela nous a fait une grande peine », reprend Youssou Ndour qui a dû écourter son séjour européen et regagner Dakar dans la nuit du mardi 16 au mercredi 17 juin 1987. Dans son témoignage  sur Radio-Sénégal, le chanteur dit sa « forte douleur », estimant qu’Alla Seck était « un pilier solide » du Super Etoile, « un grand travailleur » qu’il « (respectait) beaucoup ».

Youssou Ndour, dont la carrière ne peut être dissociée de celle d’Alla Seck, selon Mohamed Sow, savait ce qu’il venait de perdre ce jour-là : un artiste génial qui avait réussi la prouesse de sortir les danses traditionnelles wolof d’un confinement qui en faisait l’apanage des seules femmes qui rivalisaient de prouesse chorégraphique au cours de séances de ‘’sabar’’ où une panoplie de rythmes était étalée devant un public intéressé. C’est, sans exagérer, une petite révolution que le danseur réussit, consistant, pour le Star Band d’abord, et surtout le Super Etoile de Dakar ensuite et leurs musiciens, à faire monter sur la scène des orchestres dits modernes des danses du patrimoine local.

Il faut remonter à son enfance et son appartenance à une lignée d’artistes pour trouver des explications à ce talent et ce don d’Alla Seck à entretenir les mélomanes autant par la voix et les mots que par ses déhanchements bien arrangés. Par sa démarche au sein des orchestres qu’il a fréquentés, il a redonné une dignité et une aura à des pratiques oratoires et des danses qu’une compréhension biaisée de la « modernité » avait contribué à limiter à des cercles très peu mis en lumière.

Abdoulaye Seck dit Alla est né en 1955 à Gossas, dans l’actuelle région de Kaolack, au cœur de ce qui était appelé le « Bassin arachidier », lieu de rencontres, de brassages, de transactions et d’échanges économiques et culturels intenses. Son fils Mourtalla Seck dit Mara, rapportant des confidences de son oncle, Moustapha Seck, indique qu’Alla Seck et celui-ci avaient l’habitude de taquiner la percussion et d’attirer l’attention sur eux. Au point de susciter une jalousie chez les ‘’anciens’’ qui, se sentant menacés dans leurs moyens de subsistance, étaient allés se plaindre auprès du père des deux adolescents, El Hadji Ndongo Seck, un notable respecté de la contrée.

Alla et Moustapha étaient déjà orphelins quand ils sont poussés à quitter le village pour aller s’installer, en 1971 à Thiès, où Alla Seck apprend le métier de tailleur. Pendant cette période, il suivait aussi un chanteur religieux de Thiès nommé Mbaye Ndiaye Samb, entre Kaolack, Mbour, Diourbel. Alla Seck reste trois ans à Thiès avant de « monter » sur Dakar. Et c’est dans le quartier populaire de Benn-Tali qu’il s’établit, exerçant son métier et commençant à fréquenter le milieu de la musique.

« C’est lui-même qui confectionnait ses tenues de scène. Il réussit à imposer l’accoutrement Baay-Faal sur les scènes. Il intègre le Star Band qui officiait au ‘’Miami’’, sous la directeur du regretté Ibra Kassé. Quand l’orchestre jouait, Alla Seck jouait sa partition en plaçant son mot pour agrémenter les mélodies », raconte Mar Seck. Ibra Kassé remarque cela et lui demande de continuer sur cette lancée, en lui disant qu’il y avait déjà beaucoup de chanteurs dans l’orchestre. Il suivit le conseil.

Youssou Ndour, lui, rappelle, dans son témoignage pour Radio-Sénégal, qu’il a connu Alla Seck en 1974. Hormis une escapade au sein du ‘’Jaloore’’, groupe de son ami Mar Seck, il a passé l’essentiel de sa carrière avec Youssou Ndour. « Il a vécu chez moi cinq ans. Nous dormions dans le même lit », raconte Ndour, relevant que ce que faisait Alla Seck au sein du Super Etoile était « le fruit de son propre désir et de sa vision du métier d’artiste ». Un artiste qui avait « une inspiration comme qui dirait intarissable », insistait Youssou Ndour au lendemain de la disparition du chanteur-animateur.

Ce talent, « je l’avais constaté depuis nos productions au sein du Star Band », où les deux musiciens se retrouvent en 1976. « Alla Seck y était déjà en tant que chanteur et joueur de maracas, précise le critique Mohamed Sow. Il a d’ailleurs interprété la chanson ‘’Adioupe Nar’’ sur le Vol.8 du Star Band. » Et quand Youssou Ndour quitte ce groupe en 1978 pour cofonder l’Etoile de Dakar, Alla fait partie de l’aventure, ajoute Sow. « Il n’est plus chanteur solo, mais reste un des choristes et joueur de maracas », dit-il.

Mohamed Sow ajoute : « Sa bonne humeur est appréciée de tous et il devient un des meilleurs amis de Youssou Ndour. Cette amitié le pousse à être un des premiers soutiens de You quand celui-ci décide de quitter l’Etoile de Dakar le 18 novembre 1981. C’est un tournant. Alla devient petit à petit un homme de scène, mêlant danses, envolées vocales et animation ».

« Je tenais beaucoup à lui, même lorsque nous avions des problèmes. Je faisais tout pour le récupérer, pour l’avoir à mes côtés. J’ai réalisé beaucoup de choses avec lui, aux côtés d’Assane Thiam, Kabou Guèye, Ousseynou Ndiaye, Mbaye Dièye Faye. Seule la mort pouvait nous séparer », souligne Youssou Ndour, confirmant ainsi ses liens forts avec Alla Seck, via qui il a introduit la danse scénique au sein des orchestres. « Cela n’existait pas avant lui, signale Mohamed Sow. Il remit les danses du Sénégal au goût du jour au détriment de la salsa, du jazz et autres musiques considérées comme plus ‘’civilisées’’.»

Au Super Etoile, il y avait Assane Thiam (tama), Ousseynou Ndiaye dit “Ouzin” (voix, chœurs), Alla Seck (voix, animation), Mamadou ‘’Jimmy Mbaye’’ (guitare solo), Pape Omar Mgom (guitare rythmique), Kabou Guèye (basse), Rane Diallo (saxophone, voix), Maguette Dieng (batterie), Marc Samb (trompette), Babacar Faye dit Mbaye Dièye Faye (percussions sabars), Benjamin Valfroi (claviers), qui ont été rejoints plus tard par Nicolas Menheim (voix), et Habib Faye (basse).

Dans cette galaxie de musiciens de talent, Alla Seck a magistralement joué sa participation, marquant des esprits et les imaginaires. « C’est ainsi qu’on peut affirmer sans se tromper que l’apport d’Alla dans la musique sénégalaise fut aussi un apport social, permettant à beaucoup de s’y retrouver », analyse Mohamed Sow, ajoutant : « La danse au son du tama et du sabar n’était plus réservée qu’aux femmes lors de séances de tam-tam. Alla inventa nombre de danses en adaptant le ‘’jaxaay’’, le ‘’ndawrabbin’’, le ‘’wëndeelu’’, etc. ».

« Bientôt, poursuit Sow, beaucoup se mirent à l’imiter et aujourd’hui, si le Sénégal regorge de groupe de danse tel les Wapyrat, Pape Moussa, Gallo Thiello et autres, il le doit à Alla. A cela s’ajoute la façon unique qu’il avait d’intervenir sur les morceaux de Youssou Ndour. Du premier volume paru en 1981 (Tafsir – Tabaski) à sa dernière participation gravée en 1986 sur l’album du Super Etoile II (Ndeetel Weer wi – Morceau Jimaamu), Alla a élevé au rang d’art le ‘’kebetu’’ ».

La question de la préservation de ce patrimoine est au cœur du combat que mène son fils, Mourtalla Seck dit Mara, qui avait un an et demi au moment de la disparition d’Alla Seck. Seul sur les quatre enfants de l’artiste – deux filles et deux garçons – à marcher sur les traces du père, il a sorti en 2015 un EP intitulé Hommage à Alla Seck. Lui et son épouse, Camille Lhommeau, ont entrepris des démarches qui ont abouti à l’organisation, avec un soutien du ministère de la Culture, d’une exposition photographique lors de la Biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art) en 2016.

Mais l’hommage scénique souhaité pour marquer le trentième anniversaire de la mort de l’artiste ne pourra être réalisé, « car aucun des artistes nécessaires à cet hommage semble concerner ou vouloir s’y investir », déplore Camille Lhommeau, qui ajoute : « Ce serait donc peine perdue de vouloir organiser quelque chose sans leurs présences… Ce sera donc encore une décennie de passée sans hommage digne de ce nom mais nous ne pouvons à nous deux porter un événement d’une telle envergure qui nécessiterait une forte implication d’artistes influents pouvant être à même de convaincre les sponsors, de médiatiser l’événement et de faire venir le public ».

La voix et les créations d’Alla Seck, cette étoile filante, ont traversé le temps, s’imposant encore à l’oreille des mélomanes qui écoutent les compostions du Super Etoile de la première moitié des années 1980. « Il s’est surpassé. A chaque nouvel album, les mélomanes sénégalais tendaient l’oreille à ces spéciales compositions qui étaient autant de grains de sel (…) Il se dépensait sans compter sur scène, faisant virevolter ses dreadlocks et tenant d’une main les deux maracas », avait écrit Fara Diaw, dans les colonnes du Soleil. Ces traces sont encore là. Ancrées dans des coins de la mémoire de générations successives de mélomanes. A travers elle, vit Alla Seck. Dans les coeurs et sur les scènes.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 juin 2017

Sembene Ousmane : le destin d’un homme libre

Publié le Mis à jour le

Le cinéaste et écrivain sénégalais Sembene Ousmane, décédé il y a dix ans, le 9 juin 2007 à Dakar – à l’âge de 84 ans – était le prototype de l’homme d’action, de l’artiste engagé dans les combats essentiels de son temps, pour la justice, la liberté et la dignité des peuples africains. « Il y a des combats que l’on mène pas à pas, jour après jour », aimait-il à dire aux journalistes qui parvenaient à lui arracher des mots, tant l’homme était avare en paroles. Il préférait l’action et en cela, il a fait preuve, tout au long de sa carrière, d’un courage et d’une ténacité sans pareille.

FB_IMG_1496968553054

En témoin de son temps, Sembene Ousmane a mené sa part de combat, ne perdant jamais sa capacité d’indignation autant dans ses œuvres que dans ses interventions. Et quand on lui reprochait ce franc-parler souvent cru, il répondait : « Ce n’est pas un défaut, c’est ma liberté ». Libre, Sembene l’a été jusqu’au bout. « J’ai bavé, je baverai encore mais avec dignité. Je ne me mettrai jamais à genoux », disait-il en 2003 dans un reportage du journaliste burkinabé Yacouba Traoré. J’ai un travail que j’aime et personne ne m’a demandé de le faire. Je veux parler avec mon peuple et cela je ne peux pas le faire en cachette, ajoutait l’homme. Autant, il y avait la liberté dans son choix de faire du cinéma son métier pour parler à son peuple, autant il a usé de cette liberté dans ses œuvres littéraires comme cinématographiques.

Sembene Ousmane est né le 1-er janvier 1923 à Ziguinchor. Son père ne le déclare que huit jours plus tard. Très tôt, il est confié à un de ses oncles, instituteur. Mais Sembene ne fera pas d’études. A 13 ans, en 1937, en pleine époque coloniale, il gifle le directeur de son école qui voulait lui apprendre le corse. Renvoyé, devant se débrouiller pour survivre, il devient pêcheur, mécanicien, maçon pour finir militaire. Il est mobilisé dans l’armée coloniale en 1942. Il est envoyé au Niger, au Tchad, en Afrique du Nord, puis en Allemagne.

Démarche « politique, polémique et populaire »

Démobilisé, il participe en 1947 à la grève des cheminots, la première en Afrique, dont il tire un de ses premiers romans : Les-bouts-de bois-de-Dieu, publié en 1960  ((   )). En 1948, Sembene a 25 ans. Sans travail et pratiquement sans instruction, il décide de partir en France. Il embraque clandestinement dans un bateau pour Marseille. Il s’instruit, milite au Parti communiste français en 1950, puis à la Confédération générale des travailleurs (CGT). La France est alors en guerre au Vietnam. Avec ses collègues, il bloque le port de Marseille pendant trois mois pour empêcher l’embarquement d’armes destinées à l’Indochine.

Devenu responsable syndical, il rencontre des écrivains de passage à Paris pour le premier Congrès des écrivains et artistes noirs (septembre 1956) et se met à écrire. L’autodidacte qu’il est se lance dans le roman. Ça donne Le docker noir (1956). Il publie aussi Ô pays, mon beau peuple (1957), Voltaïque (1962), L’Harmattan (1964), Le Mandat (1965), Xala (1973), Le Dernier de l’Empire (1981), Niiwam, suivi de Taaw (1987).

Mais après la sortie de ses premiers livres, il commence à s’intéresser au cinéma, réfléchit à une démarche plus grand public, « politique, polémique et populaire ». Conscient qu’il était de la portée limitée des livres dans une Afrique encore en proie à l’analphabétisme. Avec ce projet en tête, il monte à Paris, à 38 ans, avec l’idée de s’inscrire dans une école de cinéma. Il n’y trouve aucun soutien.

Il se rabat sur Moscou, où, au studio Gorki, avec Marc Donskoï et Serguei Guerassimov, il apprend à tenir et à se servir d’une caméra. Dans ses films, Sembene, très soucieux d’atteindre le plus grand nombre, se livre à une immersion dans les quartiers populaires où il connaît tout le monde. Sembene organise des projections aux prisonniers, parle de culture aux enfants. A 40 ans, en 1963, il réalise son premier court métrage : Borom Sarrett. Il y dépeint, sur un ton à la fois humoristique et dénonciateur de l’ordre établi, la journée d’un charretier qui véhicule clients et marchandises.

Il réalise en 1963 le documentaire L’Empire Songhay. En 1964, sort son deuxième court métrage, Niaye, primé l’année suivante au Festival de Locarno. Ce film raconte l’histoire d’un chef de village qui a fait un enfant à la fille du griot. Sembene se lance alors dans la réalisation de La Noire de… (1966), un moyen-métrage. C’est l’histoire d’une jeune Sénégalaise que ses patrons blancs amènent avec eux en France. Elle ne supporte pas les insultes, le racisme, les humiliations, le paternalisme, l’exil. Préférant la mort à un esclavage qui ne disait pas son nom, elle se suicide. La Noire de… obtient le Prix Jean Vigo, le Tanit d’or à la première session des Journées cinématographiques de Carthage (1966), le prix de meilleur réalisateur africain au Festival mondial des Arts nègres tenu la même année à Dakar.

« Regarder vers l’intérieur de l’Afrique »

Le premier long-métrage de Sembene Ousmane, Le Mandat, arrive en 1968. Le rôle principal de ce film est merveilleusement tenu par Makhourédia Guèye, qui avait comme épouses dans le film, Younouss Sèye et Isseu Niang. Le cinéaste y offre une saisissante peinture de la société sénégalaise postindépendance, marquée par l’exploitation des plus démunis par une bourgeoisie prédatrice. Animé du souci d’être un témoin de son temps, il se penche en 1971 sur la seconde Guerre mondiale qu’il a lui-même vécue, en réalisant Emitaï. Dans ce long métrage, une partie des hommes d’un village diola de Casamance a été enrôlée de force pour se battre dans l’armée française. Ce sont les femmes qui récoltent le riz. Le colonel de l’armée coloniale qui veut prélever la plus grande partie de cette récolte, va se heurter à leur résistance.

Trois ans après ce film, il se remet en 1974 à la description de la nouvelle société moderne sénégalaise amorcée avec Le Mandat. Xala est un réquisitoire, un puissant procès des nouvelles élites culturellement aliénées, corrompues, arrogantes et sans scrupule). Abdel Kader Bèye, riche homme d’affaires, Abdel Kader Bèye, décide d’épouser une troisième femme. Mais le soir du mariage, impossible de consommer l’union. Bèye est impuissant. Lui, le moderne, va se tourner vers la tradition dont il s’était affranchi et senti libéré.

En 1977, Sembene réalise Ceddo, un film portant sur la résistance à l’avancée de l’islam au 17-ème siècle. L’œuvre attaque aussi les invasions du catholicisme en Afrique de l’Ouest, le rôle de ces religions dans la destruction des tissus sociaux traditionnels. A cette occasion, Sembene a ce commentaire qui en dit long sur le degré d’aliénation d’une société perméable à presque  tous les vents venus d’ailleurs : « On peut faire autre chose que de regarder vers l’Arabie Saoudite ou vers l’Occident. On peut regarder vers l’intérieur de l’Afrique, sa culture, sa spiritualité ». Le film est interdit un long moment au Sénégal, par le président Léopold Sédar Senghor, qui estimait qu’il y avait une faute d’orthographe dans la transcription du titre. Pour lui, le terme ‘ceddo’ ne devait s’écrire qu’avec un seul « d ».

Infatigable, jeune dans ses idées et toujours sur la brèche, l’aîné des anciens comme il aimait à se faire appeler revient à la seconde Guerre mondiale. Il réalise en 1988 avec Thierno Faty Sow Camp de Thiaroye. Sembene dénonce l’injustice faite aux tirailleurs qui, après avoir libéré la France de l’occupation nazie, se retrouvent démobilisés, sans décoration, ni reconnaissance. Et leur solde cristallisée par le général De Gaulle. Parce qu’il fustigeait l’attitude du pouvoir français, le film n’est pas autorisé à Cannes. Camp de Thiaroye reçoit malgré tout le prix spécial du jury au Festival de Venise (Italie).

Héroïsme au quotidien

Dans Guelwaar (1992), où le rôle principal est tenu par Thierno Ndiaye Doss, il s’en prend à l’aide internationale qui cache à ses yeux une exploitation des richesses des pays du Sud par l’Occident. Ainsi, Sembene espérait l’émergence d’une nouvelle Afrique qui refuse de tendre la main et de mendier.

Animé du souci de faire évoluer les mentalités en dénonçant certaines féodalités, le réalisateur se lance, à la fin des années 1990, dans la réalisation d’une trilogie sur ce qu’il appelait l’héroïsme au quotidien. Le premier film de cette série est Faat Kiné, réalisé en 2000. Le deuxième, Moolaadé (sorti en 2004), aborde le thème sensible de l’excision. Mais pour le cinéaste, c’est une œuvre qui défend la liberté d’expression. Celle de femmes ayant décidé de s’opposer à une tradition qu’elles jugent archaïque. La Confrérie des Rats, le troisième de la série, était en préparation.

Sembène a reçu plusieurs récompenses pour Moolaadé : prix du meilleur film étranger décerné par la critique américaine, prix Un Certain Regard à Cannes, prix spécial du jury au Festival international de Marrakech. Auparavant, il avait reçu, entre autres distinctions, le prix Harvard Film Archive décerné par l’Université Harvard de Boston en 2001.

La camera de Sembene ne tournera donc pas Samory, l’œuvre à laquelle il tenait, pour rendre hommage à Samory Touré, résistant à la pénétration coloniale. Philosophe devant les difficultés rencontrées pour réaliser ce film, il disait : « Si je ne fais pas ‘Samory’, d’autres le feront ». Il ajoutait : « On essaie de le faire mais il y a des priorités. Quand je pense aux souffrances que je peux avoir pour faire un film, quand je pense à nos hôpitaux, nos écoles, nos dispensaires, je dis que ce n’est pas un problème ». C’était ça Sembene. Libre et sensible aux préoccupations de son peuple.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 juin 2017

RAW Académie Session 3 : l’appel à candidatures lancé

Publié le Mis à jour le

La Raw Material Company, centre pour l’art et la société, a lancé ce 31 mai 2017 l’appel à candidatures pour la troisième session de la RAW Académie, son « programme résidentiel expérientiel pour la recherche et l’étude de la pratique et de la pensée artistique et du commissariat d’exposition ». Cette session sera dirigée par Le Journal Rappé. L’appel s’achève le 2 juillet 2017. Seules les 75 premières candidatures seront examinées par le jury.

18767819_10154878025753822_5167899465348859240_n

Qu’est ce que RAW Académie ?

RAW Académie est un programme résidentiel expérientiel pour la recherche et l’étude de la pratique et de la pensée artistique et du commissariat d’exposition. Le programme se déroule à Dakar pendant 8 semaines. Il invite à mener une réflexion vivante sur la recherche en art, la pratique du commissariat d’exposition et l’écriture critique. Deux sessions distinctes ont lieu chaque année : octobre-décembre et avril-juin. Chaque session est dirigée par un directeur ou une directrice dont la pratique démontre une approche originale de l’art, du commissariat d’exposition et de la critique d’art. La session 3 sera dirigée par Le Journal Rappé, journal satirique télévisé créé par les rappeurs sénégalais Xuman et Keyti. La session aura lieu du 23 octobre au 15 décembre 2017.

Session 3 : Les Cinq Éléments ; Hip-hop, esthétique et politique

Durant les quatre dernières décennies le hip-hop a servi de force radicale pour repositionner les cultures noires au centre de l’imaginaire populaire d’abord aux États Unis et ensuite à travers le monde. Le hip-hop est politique par son affirmation d’une identité qui va contre le courant dominant, politique par son usage de styles musicaux à la fois à l’avant-garde des développements technologiques et dérivés des sources non occidentales, ainsi que dans le contenu et la forme de ses paroles. Il s’agit d’une appropriation poétique de modes de vie alternatifs, prenant forme, selon DJ Afrika Bambaataa dans les quatre « éléments » de la culture hip-hop ; à savoir le rap, le DJing, la danse et le graffiti. À cela s’est rajouté un cinquième élément ; le savoir.

Les Cinq Éléments aura donc pour mission d’explorer le hip-hop en tant que pratique artistique à travers son imaginaire, son histoire et ses différentes évolutions artistiques mais aussi d’étudier comment cette pratique continue de façonner la culture populaire mondiale, ce que le hip-hop a réussi plus que tout autre genre. Nous tâcherons de comprendre pourquoi et comment des régions comme l’Afrique et l’Amérique Latine sont sur des trajectoires créatives complètement différentes de celles qui dominent aux États-Unis.

Pendant huit semaines, nous userons de conférences, de films, de musiques, de publications littéraires, d’ateliers et de séminaires et ferons aussi des visites de lieux du hip-hop au Sénégal. Le potentiel radical de la culture hip-hop et les pratiques qui y trouvent leurs racines seront explorés avec le rappeur éminent Didier Awadi (Positive Black Soul), les artistes Jon Boogz et Blitz the Ambassador, le producteur de cultures urbaines Amadou Fall Bâ, le mouvement politique issu du hip-hop Y’En A Marre, l’artiste et auteure Fatou Kandé Senghor, le cinéaste et auteur Olivier Cachin, l’écrivain Jeff Chang et le critique d’art Ibrahima Wane.

A propos du Journal Rappé

Le concept du « Journal Rappé » est très simple et efficace : chaque semaine, sur leur page YouTube et sur la chaîne de télévision 2STV, les rappeurs Xuman et Keyti font une synthèse de l’actualité hebdomadaire en rap et en rimes. Quoi que dans un format ne dépassant pas souvent les dix minutes, Xuman et Keyti trouvent la formule pour donner les nouvelles respectivement en français et en wolof (langue majoritaire du Sénégal).

Conçu à l’origine pour YouTube, le « Journal Rappé » a su très vite capter l’attention de la presse sénégalaise et internationale pour son ambition à vouloir proposer une information différente. En effet les deux artistes sont convaincus de la nécessité pour les populations de se réapproprier l’information qui les concerne, de la transmettre et de donner ainsi à tous les mêmes chances de compréhension.

Commencé il y a quatre ans, le « Journal Rappé » s’est déjà exporté dans d’autres pays d’Afrique et en Jamaïque comme une plateforme pouvant fortifier la liberté d’expression. En 2015, une équipe de six jeunes a été formée en Côte d’Ivoire et a lancé depuis le « Journal Gbaye », version ivoirienne du « Journal Rappé ». Début 2016, la Mauritanie a aussi installé son propre journal sous le nom « Chi-Taari Rappé ».

Comment postuler ?

RAW Académie est un programme pédagogique expérimental. Il s’adresse principalement à de jeunes diplômés d’écoles d’art, de facultés en Humanités ou à ceux et celles ayant suivi des formations en commissariat d’exposition. La candidature se fait uniquement en ligne. 10 participant-e-s maximum sont sélectionné-e-s pour chaque session.

L’appel à candidatures débute le 31 mai 2017 et s’achève le 2 juillet 2017. Seules les 75 premières candidatures seront examinées par le jury. Le comité de sélection pour la session 3 est composé de Keyti et Xuman (co-fondateurs du Journal Rappé), directeurs de la session 3 de la RAW Académie, de Koyo Kouoh, directrice artistique de RAW Material Company, et d’Eva Barois De Caevel, commissaire d’exposition assistante & coordinatrice de RAW Académie.

Les candidat-e-s sélectionné-e-s recevront un e-mail et seront invité-e-s à un entretien en ligne avec le comité de sélection.

Postuler ici :

www.rawmaterialcompany.org

Facebook

Instagram

Le Grenier de Kibili

Dakar, le 1-er juin 2017

Jihan El-Tahri : « Réfléchir de nouveau à notre identité collective africaine »

Publié le Mis à jour le

La documentariste égyptienne Jihan El-Tahri plaide pour un travail de réflexion sur une identité collective africaine d’une façon qui soit endogène et non empruntée à une autre région. Dans une conférence publique sur le thème ‘’Reconfigurer notre identité africaine’’ – donnée le 12 avril 2017, dans le cadre de la deuxième session de la Raw Academy –, elle s’est notamment interrogée sur les éléments qui déterminent l’appartenance à ce continent, alors que les critères qui l’ont définie jusque-là sont le produit de regards extérieurs.

DSC_0227 (2)

« Je suis dans une phase où je me pose la question : qu’est-ce que mon appartenance à l’Afrique fait de moi ? Quelle Afrique ? Est-ce que c’est une question de couleur de peau ? Si oui, quelles couleurs de peau ? Où est-ce qu’on commence à être noir et où est-ce qu’on cesse de l’être ? ». En concluant son intervention, la cinéaste a, de fait, jeté les bases d’un vaste questionnement sur l’identité et ce qu’être Africain veut dire aujourd’hui.

« Pourquoi W.E.D.B. Dubois (un des pères du mouvement panafricaniste) est considéré comme noir ? Et moi, chaque fois que je dis que je suis noire, on me dit non », se demande-t-elle, relevant que Kathleen Clever, l’une des idéologues du mouvement des Black Panthers, « est une blonde aux yeux bleus, mais elle est noire ». « Donc, poursuit Jihan El-Tahri, je m’interroge :est-ce qu’être Africain, aujourd’hui, c’est être seulement noir ? Et si c’est le cas, cette inclusion/exclusion se fera sur quelle(s) base(s) ? »

Pour le documentaire, dit-elle, « comment on peut traiter des sujets pour lesquels la base de connaissances existantes est plus ou moins faussée ? Comment on peut travailler à réfléchir de nouveau à notre identité collective d’une façon qui est la nôtre. Qu’on ne l’emprunte pas ». Jihan El-Tahri a toutefois souligné qu’elle n’est pas en train de dire que le panafricanisme venu d’Amérique est « mauvais », mais que les questions quelle se pose sont « un pas vers la réflexion ».

Auparavant, elle avait débuté sa présentation par une installation vidéo intitulée ‘’Flag Moments’’, pour « essayer de comprendre » le moment où on a levé les drapeaux, correspondant aux indépendances de nombreux pays du continent africain. Elle a relevé le caractère « compliqué » de la recherche des archives, des images notamment, «  du jour où l’indépendance a été proclamée », citant le cas de la Mauritanie, pays pour lequel « c’était impossible de trouver des images du jour même ».

The Beautiful Ones Are Note Yet Born

Dans sa communication, Jihan El-Tahri a signalé que les archives qu’elle avait visionnées pour monter son installation, accordaient une place importante à l’armée et donnaient aussi une indication sur la religion. « Mais ce que je voulais mettre en avant, c’était surtout la diversité, souligne-t-elle. Entre 1960 et 61, il y a eu dix-sept pays qui ont eu leur indépendance et on voit comment, entre la Mauritanie et l’Algérie, par exemple, c’est tellement différent de l’Ouganda où on voit au premier rang pas mal d’Africains d’origine asiatique. L’Afrique, telle qu’on l’a connue au moment de l’indépendance, connaissait une diversité énorme. Elle existe toujours. »

Ce film marque le début d’une réflexion de la documentariste sur ce que veut dire l’identité africaine, aujourd’hui. Cinq ans après la plupart de ces proclamations d’indépendance, « entre  1965 et 1967, il y a eu un arrêt dans le parcours de cette vision de l’avenir de l’Afrique », portée par des leaders charismatiques comme l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, le Ghanéen Kwame Nkrumah, porteurs d’un idéal d’unité et de progrès pour le continent.

« D’abord, plusieurs leaders des indépendances ont été tués. De vrais visionnaires ont disparu de la scène », constate Jihan El-Tahri, déplorant le fait qu’il n’y ait pas eu de débat « sur ce que devient le pouvoir dans ces nouveaux pays indépendants ».

Elle ajoute à ce sujet : « Je pense qu’on ne s’interroge pas assez sur quelles étaient les qualifications de ces leaders de la lutte pour l’indépendance à devenir les dirigeants de pays libres. Parce qu’en tant que leaders des indépendances, ils avaient une vision, des capacités qui étaient fondamentales pour qu’on en arrive à l’indépendance. Mais pour le nouveau chapître, est-ce qu’ils avaient les capacités techniques de gouverner ? Je pense que c’est une question qui mérite réflexion au regard de là où on en est aujourd’hui ».

La cinéaste pense que « ce qui s’est passé, assez rapidement, c’est qu’on a assisté à une sorte d’écroulement », citant, pour illustrer ce constat, le livre The Beautiful Ones Are Note Yet Born, du Ghanéen Ayi Kwei Armah, publié en 1968, huit ans après les indépendances, dans lequel « on commence à réfléchir sur ce qui se passe et la trajectoire que prennent les Etats africains nouvellement indépendants ».

Au cours de ses travaux sur ses documentaires, El-Tahri constate qu’il y a « une fabrication d’une mythologie de la révolution », avec la promotion de « l’exclusion plutôt que de l’inclusion ». Elle a cité les exemples du Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud, du Front de libération nationale (FLN) en Algérie, faisant oublier, selon elle, « la méthodologie de la victoire et de l’indépendance devenue la réalité sur laquelle on construit les Etats ».

Cheikh Anta Diop et ses travaux sur l’’Egypte

Développant sur cette logique d’exclusion, Jihan El-Tahri dit avoir « découvert » assez tard que l’Egypte avait eu un président avant Nasser. « On m’a toujours dit que Nasser était le premier président de l’Egypte et je n’avais jamais rien entendu d’autre. C’est au moment des révoltes en 2011 que j’ai vu que, parmi les photos qu’on vendait, il y avait la photo de Muhammad Naguib, qui a été le président de l’Egypte pendant quatre ans ».

« Entre 1970, année de la mort de Nasser, et 1973, il y avait vingt chaînes de radio qui émettaient quotidiennement en dix-huit langues africaines, poursuit-elle. Et toutes les dix-huit langues avaient été supprimées tout d’un coup. Comme le soutien à certains Etats africains… Et je commençais à me poser la question suivante : où se trouve l’Egypte, qui est mon pays ? » D’où d’autres questions dans sa réflexion : « Est-ce qu’on est Africains parce qu’on nous voit comme tels ? Ou est-ce qu’on est Africains parce qu’on se considère Africains ? Ou est-ce qu’on est Africains parce qu’on est sur le continent africain ? Il n’y a pas de réponse ».

Rappelant que l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop a consacré « de nombreux travaux à relier l’Egypte à l’africanité », Jihan El-Tahri souligne, dans son questionnement sur « la notion de Noir », que celle-ci vient en Afrique à travers l’Amérique et le panafricanisme. « On commence à se voir panafricains à travers le prisme de l’Amérique noire et de son expérience. Donc le concept de ‘’blackness’’ ».

Jihan El-Tahri a dit avoir été conduite à se poser des questions sur la division du continent en deux : Afrique du nord et Afrique subsaharienne. Explication : « Je me dis : c’est où l’Afrique subsaharienne ? Je cherche des cartes, il y a aucune délimitation me disant où c’est l’Afrique subsaharienne. Ça commence où, ça se termine où ? Et puis tout d’un coup, je me rends compte que la Mauritanie fait partie de l’Afrique subsaharienne, mais le Soudan non. Techniquement, ce n’est pas possible ».

Dans la littérature coloniale, où elle pensait trouver des réponses à ces interrogations, la documentariste remarque qu’il y a deux mots qu’on n’y trouve pas : les mots ‘’Moyen-Orient’’ et ‘’Afrique subsaharienne’’. Il y a plutôt ‘’Far East’’ (Extrême-Orient), ‘’Near East’’ (Proche-Orient), ‘’Afrique française’’, ‘’Afrique britannique’’… Elle ajoute : « Il y a l’Egypte qui va jusqu’en bas du Soudan. Et puis tout le reste s’appelle French Sudan (Soudan français). Il y a ensuite une ligne, et sur tout le reste il est marqué : ‘’inexploré’’. Quand on travaille avec les cartes et quand on regarde les dates des cartes, il y a une évolution de l’identité de qui est appelé comment ».

Alors d’où vient le terme ‘’subsaharien’’ ? Première indication : en 1956, après les événements  de Suez (nationalisation de la Compagnie du canal de Suez par Gamal Abdel Nasser), et l’accession dans la foulée de nombreux pays africains à l’indépendance, « les Américains vont paniquer à cette perspective » et organiser une réunion où il y a la Ford Foundation, la Carnegie Foundation, la Rockefeller Foundation, la CIA, entre autres, explique Jihan El-Tahri.

‘’Area Studies’’ et expert de l’Afrique

« Les fondations décident d’investir annuellement 350 millions de dollars dans la création et le financement d’une nouvelle discipline qui s’appelle ‘’Area Studies’’. Le but est de diviser le Global South (Sud) en des régions d’intérêt pour l’Amérique et comment construire la politique étrangère de l’Amérique sur la base d’un minimum de connaissances. Ils ne connaissaient encore rien de tous ces pays », ajoute la cinéaste, précisant qu’avec la création de ces ‘’Areas Studies’’, les Américains redivisent la carte sur laquelle l’Egypte est associée à la Turquie et à l’Iran pour donner le ‘’Middle East’’.

« Ces pays (Egypte, Turquie et Iran) n’ont aucun rapport linguistique, historique, ethnique, etc. La Libye on la laisse tranquille, ça viendra plus tard. Il y a l’Afrique du Nord – Tunisie, Algérie, Maroc -, mais la Mauritanie qui est juste à côté, c’est ‘subsaharien’. En gros, le mot ‘’subsaharien’’ est destiné à tous les pays qui ne les (Américains) intéressent absolument pas, sauf qu’il faut garder le communisme en dehors. C’est ça ‘’subsaharien’’ », poursuit Jihan El-Tahri.

« Ce qui m’intéresse », dit-elle, c’est : « comment nous, en tant qu’Africains, avons adopté cette identité. Comment nous commençons à dire : ‘Afrique du Nord’, ‘Afrique subsaharienne’, etc. C’est quoi ‘’subsaharien’’ ? Comment et pourquoi on adopte cette identité et cette division du Sahara, qui était un lieu de transactions et de communication. C’était là où il y avait l’Université de Timbuktu, où les universitaires de partout en Afrique se retrouvaient, se parlaient… L’idée de la transmission d’une connaissance collective partagée était dans cet espace-là. Aujourd’hui, cet espace est considéré comme un néant. Il n’existe pas, c’est vide ».

C’est dans ce travail de réflexion qu’elle se demande aussi quel est le rôle du documentaire. « On a de très longues discussions sur le prisme et l’angle à partir desquels on raconte une histoire. En faisant des documentaires, je fouille dans les détails des dates, des événements, des décisions… Je commence à m’interroger moi-même, sur la base de mes connaissances », indique El-Tahri.

Le rapport sur les ‘’Area Studies’’ est « très réfléchi ». « On a réfléchi sur les professeurs, ce qu’ils doivent faire pour être des experts, rapporte Jihan El-Tahri. Donc la notion de l’expert de l’Afrique est née avec les ‘’Area Studies’’. Et ça change la nature de comment on regarde – parce qu’on va vers l’expert qui va dire des choses sur chaque tribu, ce qu’elle fait, comment elle s’habille –  Au-delà, ces professeurs avaient pour mission de recruter des gens dans les pays, et à qui on donnait de prestigieuses bourses. On les orientait vers des sujets intéressants. Cela devenait des doctorats et des livres faits par des Africains. »

Dakar, le 31 mai 2017

Aboubacar Demba Cissokho  

 

 

 

 

 

 

Cheick Tidiane Seck : « Je suis créateur de canevas musicaux »

Publié le Mis à jour le

L’artiste-musicien malien, Cheick Tidiane Seck, explique son option de collaborer avec des artistes de divers horizons par un souci d’ouvrir des  « canevas musicaux » et de ne pas imiter des styles existant. A 64 ans, il travaille à « une synergie » avec des jeunes musiciens de la sous-région ouest africaine, dans le but de « créer la musique de demain », qui s’appuie sur un « héritage musical ancestral ». Seck a joué à Dakar, le mercredi 24 mai 2017 dans le cadre du quarantième de l’association de lutte contre la désertification, SOS-Sahel. Dans ce court entretien, il évoque son rapport avec la capitale sénégalaise, du manque de promotion dont sa musique fait l’objet en Afrique de l’Ouest, de sa mère, entre autres.  Ce musicien est actif depuis le milieu des années 1970. Il a fait partie du Rail Band et des Ambassadeurs, deux grands groupes des années 1970 et 1980. Il a, dans sa discographie, quatre albums : Sarala (1995, avec Hank Jones), Mandingroove (2003), Sabaly (2008) et Guerrier (2013).

P_20170524_125258

Vous êtes à Dakar pour participer au quarantième anniversaire de l’association de lutte contre la désertification, SOS-Sahel. Dakar est une ville que vous connaissez bien. Avez-vous des sensations particulières quand vous venez ici ?

Je me sens toujours bien. Je me sens toujours chez moi. D’ailleurs, mon nom porte toujours à confusion dans la mesure où tout le monde, ici, dit que Cheick Tidiane Seck est sénégalais. Même hier (l’entretien a eu lieu le mercredi 24 mai 2017), Idrissa Diop (musicien sénégalais) m’a appelé en me disant : ‘’Mais toi, on t’a vendu aux Maliens, tu n’es pas Malien’’. Je lui ai dit : ‘’Non, non ! Je suis Malien. Je suis Ségovien, fier de l’être. Ségovien, parce que né à Ségou, et Sikassois de conviction parce que j’ai grandi là-bas’’. J’ai passé toute mon enfance dans le royaume du Kénédougou. Même si je suis né chez les bamanan, en tant que toucouleur. J’ai une partie de moi un peu partout. D’où ma conviction d’appartenir à la grande famille africaine. Mon élan panafricaniste vient de là.

Donc Dakar vous parle ?

Dakar me parle. Depuis mon premier voyage, ici, en 1977. Dakar évolue. J’aime bien les mentalités, le riz au poisson, l’énergie qui entraîne les gens qui font la vie nocturne de cette cité. Dakar symbolise tout ça pour moi. Dakar est un port pour nous autres Mandingues, parce qu’avant, il y avait le grand empire mandingue, et tout était regroupé. Dakar symbolise aussi ce souci d’expansion, de progrès et de développement. Tout en gardant une part de démocratie à l’africaine.

Vous êtes très porté sur les collaborations avec des musiciens de divers horizons. Qu’est-ce que Dakar et ses musiciens vous ont apporté dans ce cadre ?

Dakar m’a apporté beaucoup de choses. J’ai travaillé avec beaucoup d’artistes du Sénégal, depuis les années 1970. J’ai été tonton et protecteur autant dans les années 1980, pour Habib Faye, qu’aujourd’hui pour Alune Wade, Hervé Samb, etc. Dakar représente beaucoup pour moi. Seulement, je suis très mal promotionné dans cette ville. Mais ça viendra, je ne perds pas espoir. Je ne peux pas être mis dans un canevas de musiques éclectiques connotées ‘’Afro-jazz’’, pour ne citer que cela. Le Festival de jazz de Saint-Louis ne m’invite jamais alors que les plus gros festivals de jazz au monde m’invitent. Mais sur mon propre continent, à part ‘’Jazz à Ouaga’’ et celui de Bamako, aucun festival de jazz. Pourtant, je peux me targuer d’avoir joué avec ceux qui ont écrit l’histoire du jazz : De Joe Zawinul – qui a inventé avec Wayne Shorter le jazz rock – j’ai conseillé toute la section rythmique qui l’a accompagné, de Paco Séry à Richard Bona, entre autres. C’est une marque de confiance. Il m’a présenté à Miles Davis. Ce même Joe Zawinul m’a conseillé de faire un album plébiscité comme étant le meilleur album de fusion de la décennie 1990.Il s’agit de l’album Sarala avec Hank Jones, le pianiste de jazz bebop. Il y a aussi Archie Shepp, Randy Weston. Je joue avec ceux qui ont écrit l’histoire de cette musique. Indépendamment de mes velléités d’aller échanger avec d’autres musiciens. Le 5 juillet dernier, j’étais sur la même scène que Carlos Santana, à Bercy. Il n’y a pas de style de musique qui peut me refréner. J’ai travaillé dans le monde du hip-hop aussi : Black Eyed Peas, Oxmo Puccino, Mos Def, etc. Jay Z venait à mes Jam Session à New York, avant qu’il soit connu. Mais je ne suis pas doué pour me vendre. Cela, ce n’est pas à moi de le faire. D’autres s’en chargeront. En ce moment, j’ai envie de créer une synergie dans toute la sous-région, pour la jeune génération. Pour qu’on s’appuie réellement sur notre héritage musical ancestral et créer la musique de demain. Elle est celle qui reste à être inventée.

A quoi est dû ce manque de promotion. Est-ce parce vous n’êtes pas compris dans votre démarche ?

Certains ne comprennent pas. D’autres voudraient que je fasse des ‘’hits’’ commerciaux, comme ils disent. Non. Ma musique demande un peu plus de recherche et de profondeur. Mais quand vous écoutez – c’était le cas au Marché des arts du spectacle africain (MASA) – vous serez d’accord que c’est une esthétique africaine propulsée vers l’avenir. Je ne veux pas imiter un courant musical. Je suis créateur de canevas musicaux. C’est cela qui me pousse à collaborer avec des porteurs d’autres styles. J’ai arrangé pour des musiciens indiens, arabes, etc. Tant que je côtoie une expérience nouvelle, je me nourris de ça et j’essaie de donner une expression à ce que j’ai en face de moi.

Dans certains articles, on fait passer votre statut d’artiste-peintre avant celui de musicien. Vous êtes d’abord musicien, non ?

Je suis d’abord musicien. C’est une fausse information qui traîne dans les réseaux sociaux. Je suis d’abord musicien. Ma mère, Fadima Ndiaye, (paix à son âme) a toujours été une grande chanteuse. Elle m’a eu quand elle avait 50 ans. Ma maman, j’ai tout appris d’elle. Je savais chanter et jouer des instruments depuis l’âge de six ans. Donc c’est la musique qui était là d’abord. Mais comme après le couvent catholique, j’en savais beaucoup sur la musique, à l’Institut national des arts (INA), j’ai choisi la peinture exprès pour me mettre à niveau, parce que j’avais des aptitudes en dessin. C’est cela que les gens n’ont pas compris. A ma deuxième année à l’INA, je m’occupais des étudiants de quatrième de musique. En quatrième année de peinture, je suis le musicien qui a animé le bal de fin d’études des sortants de la section musique. Donc si après tout ça je ne suis pas musicien… En fin d’études, quand j’enseignais dans le lycée de Badalabougou, j’ai joué au sein du Rail Band. J’ai toujours été musicien avant d’être peintre ou quoi que ce soit. Même si j’étais très doué en peinture aussi.

Donc votre mère a été votre école. Qu’est-ce qu’elle vous a appris ?

Non, je ne pourrai pas en parler. Ça c’est intime, je ne le dirai jamais dans une interview. C’est très intime. Ça relève du sacré pour moi. Je ne peux pas toucher à ça. C’est ce qui me lie à elle.

Vous avez le projet de créer une ‘’synergie pour la jeune génération’’. Du haut de votre expérience, comment observez-vous l’évolution de la scène musicale ouest-africaine ?

Elle est bien. Elle est en révolte contre ce gros panier appelé World Music, qu’on nous avait servi, pour parler de ‘’sous-musique’’ ou ‘’tiers-musique’’. Cette scène est là. Les jeunes qui créent de nouveaux rythmes : l’afro-rap, le high-life revisité avec des sons nouveaux, etc. Le mballax (sénégalais) peut-être revisité bientôt. Je pense que ça doit être la démarche de tous les créateurs en matière de musique, pour que nous soyons précurseurs, mais pas suiveurs.

Propos recueillis à l’Hôtel Pullman-Teranga, Dakar, le 24 mai 2017

Aboubacar Demba Cissokho