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Fespaco : l’urgence d’une impérieuse réinvention !

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S’il veut continuer à mériter la qualification de « plus grande manifestation cinématographique » en Afrique, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou doit engager un impérieux, urgent et sérieux processus de réinvention portant notamment sur son mode de fonctionnement et de sélection des œuvres.

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Le Fespaco, « un festival à créer ». C’est ce que nous écrivions, dans une chronique, le 25 février 2017, jour de l’ouverture de la 25-ème édition. Cela peut être sujet à questionnement, parce que le festival existe déjà. Mais après une édition 2017 où la question de la qualité et de la représentativité du regard des cinéastes africains sur leur continent et sur le monde s’est posée avec acuité, il faut une petite révolution. Les choses ne peuvent pas continuer ainsi. La survie et la viabilité de la manifestation en dépendent.

La biennale de Ouagadougou fêtera son cinquantenaire en février 2019 (26-ème édition). Mais de nombreuses questions liées à sa direction, son organisation et la sélection des films inscrits à son programme suscitent des inquiétudes réelles et légitimes sur la volonté d’en faire un cadre représentatif de la vitalité de la création cinématographique et de ce qui s’écarte d’une uniformisation dans de nombreux secteurs de la création artistique.

Le FESPACO ne s’est toujours pas professionnalisé alors qu’il est et reste, pour les acteurs du 7-ème Art du continent le lieu le plus couru, où il faut être pour acquérir une légitimité venant de l’intérieur. Malgré tous ses défauts. Au vu de la qualité plutôt médiocre de la plupart des films présentés dans les différentes sections de la compétition officielle, lors de la 25-ème édition, l’un des sujets qui a fait l’objet de discussions soutenues est celui de la sélection. Existe-il vraiment un comité de sélection ? Si oui, comment fonctionne-t-il ? Quelle est sa composition ? A partir de quels critères décide-t-il de sélectionner ou de mettre de côté un film ?

De fait, ce qu’il faut revoir, d’urgence, c’est cette option consistant à demander aux producteurs et réalisateurs de soumettre leurs films à la sélection en s’inscrivant. Ce n’est pas efficace et on passe très souvent à côté de pépites que d’autres festivals s’arrachent et montrent en avant-première mondiale. Ils sont nombreux les très bons films produits depuis la dernière édition du FESPACO, en février-mars 2015, et que le cinéphile n’a pas vus – ne verra peut-être pas – dans les salles de Ouagadougou.

Quelques œuvres fortes illustrent ce raté de l’administration du FESPACO : comment, en effet, comprendre l’absence du puissant et touchant Hedi, un vent de liberté, ce drame réalisé par le Tunisien Mohamed Ben Attia, de la trame sociale et politique de Maman colonelle, du jeune Congolais Dieudo Hamadi, qui s’affirme de plus en plus comme porteur de son  langage propre, de l’intégrité que dégage The Revolution Will Not Be Televised de la Sénégalaise Rama Thiaw portée par un engagement à dénouer les fils d’enjeux sociaux et politiques à travers le message et l’activisme de musiciens ?

Le FESPACO 2017 n’a non plus pas eu dans sa sélection I Am Your Negro, cette bouleversante œuvre du Haïtien Raoul Peck sur James Baldwin, laquelle, avec les questions qu’elle soulève, a une résonnance particulière dans ce monde traversé et secoué par la question du racisme, de la financiarisation, des migrants, des inégalités, etc. The Wound, réalisé par le Sud-Africain John Trengove, était aussi absent. Le très rafraichissant Wallay de Berni Goldblat, qui aborde la subtilité et la délicatesse du processus d’initiation, n’a été intégré qu’au dernier moment au programme, dans la section ‘’Séances spéciales’’. Il aurait mérité beaucoup mieux que cela.

La bureaucratie du FESPACO, constituée de fonctionnaires, fonctionne plus sur des critères subjectifs aux relents politiciens que sur de véritables éléments de mesure de la valeur artistique des productions. Exemple de ces errances qui en disent longs sur le manque d’expertise des hommes et des femmes qui décident de la sélection officielle des films en compétitions : de source bien informée, Félicité du Sénégalais Alain Gomis, œuvre finalement récompensée par l’Etalon d’or de Yennenga, n’avait pas été retenue dans un premier temps, parce que notée 11/20. Et c’est seulement après avoir été informé que ce même film allait être en compétition officielle au Festival international de Berlin (Berlinale) que le délégué général du FESPACO demande qu’elle soit intégrée dans la liste des films en course pour la récompense suprême à Ouagadougou.

Un premier acte de changement consisterait à nommer un directeur artistique dont la mission sera d’aller chercher des films, au lieu d’attendre que des cinéastes veuillent bien remplir la fiche d’inscription. Au début de l’aventure et jusqu’à la fin des années 1990, cela pouvait être valable, mais plus maintenant.

S’informer sur les tournages, anticiper sur la postproduction et la sortie des films pour faire du FESPACO le lieu où s’organisent des premières mondiales, sont, aujourd’hui, devenus des missions à inscrire dans le cahier des charges d’un directeur artistique. Le festival de Ouagadougou n’est aujourd’hui, pour plus de 80% des œuvres sélectionnées, qu’un réceptacle de ce qui a été vu et revu dans d’autres festivals et dont personne ne veut plus. Les cinéphiles qui se retrouvent à Ouagadougou méritent mieux.

A quoi servent les voyages et missions des responsables du festival dans d’autres rencontres cinématographiques ? A rien, sinon à justifier un quota de films par régions de l’Afrique (deux ou trois de l’Afrique australe ; le Burkina, forcément ; si l’Algérie est là, le Maroc aussi doit être là ; le pays invité d’honneur aussi, même si, comme cette année, ses films n’ont pas le niveau…), à choisir des noms plutôt que des œuvres.

Le débat sur la professionnalisation du FESPACO est vieux, mais là, il est arrivé le moment de passer à une réelle transformation. Les ingrédients sont réunis pour cela : le contexte, une masse critique de compétences dans le domaine du cinéma et une exigence de qualité de plus en plus audible chez les cinéphiles. Il serait heureux de voir, lors du cinquantenaire prévu en 2019, une mise en œuvre de ces réformes salutaires pour un festival essentiel à la visibilité des œuvres cinématographiques d’Afrique.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 5 mars 2017  

FESPACO 2017 : Alain Gomis, un deuxième sacre

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La 25è édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) s’est achevée le samedi 4 mars 2017 par l’attribution de l’Etalon d’or de Yennenga au réalisateur sénégalais Alain Gomis, pour son film Félicité. Il est le deuxième cinéaste à inscrire son nom au palmarès à ce niveau, après le Malien Souleymane Cissé (1979 et 1983).

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Le jury présidé par le Marocain Nour-Eddine Saïl a salué « la qualité du sujet, la puissance et la rigueur extraordinaire de la technique ». « Il nous a fait atteindre dans la salle le stade que Spinoza appellerait le stade de la félicité ! »  s’est exclamé M. Saïl

Après avoir reçu son trophée des mains des présidents burkinabè (Roch Marc Christian Kaboré) et ivoirien (Alassane Dramane Ouattara), Alain Gomis a rendu hommage aux réalisateurs guinéen Cheick Fantamady Camara, « ce grand soldat du cinéma récemment disparu et qui continue de nous inspirer », sénégalaise Khady Sylla, Ousmane Sembene, et Burkinabè Adama Sallé. Alain Gomis a également eu une pensée pour le photographe Kiripi Katembo et le cinéaste Idrissa Ouédraogo.

« C’est un grand honneur de recevoir ce trophée pour la deuxième fois », a-t-il déclaré avant de remercier toute son équipe, sa comédienne, mais aussi les Congolais. « Cette formidable actrice, Véro Tshanda Beya, je voudrais dire aux Kinois et aux Congolais de RDC à quel point nous pensons à eux. »

Mais il a avant tout dédicacé son prix à « la jeunesse et aux jeunes réalisateurs et à réalisatrices », qu’il a appelé à « se battre », déplorant l’attitude des « grands opérateurs ». « On parle de moins en moins de culture et de plus en plus de commerce », s’est désolé le réalisateur, estimant que le « cinéma est en danger aujourd’hui ».

Pour sa part, Ousmane William Mbaye a décroché le premier prix dans la catégorie ‘’documentaire’’ avec son film ‘’Kemtiyu – Séex Anta’’, portrait de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986). Abdoulahad Wone, lui, a reçu le prix de la meilleure série pour ‘’Tundu Wundu’’. Pour les courts-métrages, le Poulain d’or est allé à la Marocaine Violaine Maryam Blanche Bellet (Maroc) pour son film Hymenee.

Voici le palmarès complet du Fespaco 2017 :

COMPETITION OFFICIELLE : LONGS METRAGES DE FICTION

— Etalon d’or : Félicité d’Alain Formose Gomis (Sénégal)

— Etalon d’argent : L’orage africain – Un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

— Etalon de bronze : A mile in my shoes de Saïd Khallaf (Maroc)

COMPETITION OFFICIELLE : FILMS DOCUMENTAIRES

— Premier prix : Kemtiyu, Séex Anta (Kemtiyu, Cheikh Anta) d’Ousmane – William Mbaye (Sénégal)

— Deuxième prix : Congo ! Le silence des crimes oubliés de Gilbert Balufu (R.D. Congo)

— Troisième prix : A Footnote In Ballet History ? de Abdel Khalek HISHAM (Egypte)

COMPETITION OFFICIELLE : FILMS DES ECOLES AFRICAINES DE CINEMA

— Prix du meilleur film de fiction : Down side up de Peter OWUSU – University of Legon (Ghana)

— Prix du meilleur film documentaire des écoles de cinéma : Nubuke de Aryee Bismark – National Film and télévision Institute (Ghana)

— Prix spécial des écoles africaines de cinéma : Héritage de Fatoumata Tioye Coulibaly (Mali)

OFFICIELLE : SERIE TELEVISUELLE

— Meilleure série télé : Tundu Wundu – Abdoulahad Wone (Sénégal)

— Prix spécial du jury : Aphasie –  Hyacinthe Hounsou (Côte d’Ivoire)

COMPETITION OFFICIELLE : FICTION COURT METRAGE

— Poulain d’or : Hymenee de Violaine Maryam Blanche Bellet (Maroc)

— Poulain d’argent : The bicycle man de Twiggy Matiwana (Afrique du sud)

— Poulain de bronze : Khallina hakka khir de Mehdi M. Barsaoui (Tunisie)

— Mention spéciale du jury : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

PRIX TECHNIQUES ET ARTISTIQUES

— Prix du meilleur montage : L’interprète d’Olivier Meliche Koné (Côte d’Ivoire)

— Prix de la meilleure musique : Le puits de Lotfi Bouchouchi (Algérie)

– Prix du meilleur décor : The Lucky Specials de Rea Rangaka (Afrique du Sud)

– Prix du meilleur son : Félicité d’Alain Formose Gomis (Sénégal)

– Prix de la meilleure image : Zin’naariya ! (L’alliance d’or) de Rahmatou Kéïta (Niger)

– Prix du meilleur scénario : La forêt du Niolo d’Adama Roamba (Burkina Faso)

– Prix de la meilleure interprétation féminine : A la recherche du pouvoir perdu de Mohammed Ahed Bensouda (Maroc)

– Prix de la meilleure interprétation masculine : Wùlu de Daouda Coulibaly (Mali)

–Prix de la meilleure affiche : The Lucky Specials de Rea Rangaka (Afrique du Sud)

–Prix Oumarou Ganda (meilleure première œuvre) : Le puits de Lotfi Bouchouchi (Algérie)

–Prix Paul Robeson : Frontières d’Apolline Traoré (Burkina Faso)

PRIX SPECIAUX

–Prix Félix Houphouët-Boigny du Conseil de l’Entente : Frontières d’Apolline Traoré, Burkina Faso

— Prix CEDEAO de l’intégration pour le meilleur film ouest africain : Frontières d’Apolline Traoré du Burkina.

— Prix UNICEF : La rue n’est pas ma mère de Jérôme N Yaméogo  (Burkina Faso)

— Prix de la ville de Ouagadougou : La rue n’est pas ma mère de Jérôme N Yaméogo  (Burkina Faso)

— Prix « Sembène Ousmane » de EcoBank : Wùlu de Daouda Coulibaly  (Mali)

— Prix « Soumanou Vieira » de la Fédération africaine de la critique cinématographique (FACC) : A mile in my shoes de Said Khallaf (Maroc)

— Prix « Signis » : « The Lucky Specials » de Rea Rangaka (Afrique du sud)

— Mention spéciale à « A mile in my shoes » de Said Khallaf du Maroc par le jury de l’Association catholique mondiale de la communication (SIGNIS).

— Prix « Thomas Sankara »  de la Guilde africaine des Réalisateurs et producteurs : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

— Prix « de la chance » de la LONAB : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

— Prix de l’ONG WaterAid pour l’eau potable, l’hygiène et l’assainissement : Le puits de Lofti Bouchouchi (Algérie)

— Prix santé et sécurité au travail : Bons baisers de Morurua de Larbi Benchiha (Algérie)

— Prix spécial de l’Assemblée nationale : L’orage africain – Un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

— Prix Union européenne et ACP : Kemtiyu, Séex Anta (Kemtiyu, Cheikh Anta) de Ousmane William Mbaye (Sénégal) et « The bicycle man » de Twiggy Matiwana (Afrique du sud)

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 4 mars 2017

 

Berlinale 2017 : quelques échos

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Entre les nombreuses projections de films en compétition officielle ou dans les autres sections (Forum, Génération, Panorama), les conférences de presse et diverses rencontres, voici des échos de la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (9-19 février).

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== VISA : Le réalisateur sénégalais Alain Gomis, en compétition à la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin pour Félicité (Grand Prix du jury au palmarès), s’était réjoui de la présence des trois comédiens principaux de son film, Véro Tshanda Beya, Gaétan Claudia et Papi Mpaka, tout en déplorant le fait qu’ils ont eu des problèmes à avoir le visa pour l’Europe, ne l’obtenant que la veille de leur départ de Kinshasa (République démocratique du Congo). A ce sujet, le cinéaste a eu une réflexion qui a fait sourire les journalistes et critiques présents dans la salle : « C’est quand même déplorable cette histoire de visas et les difficultés d’en obtenir un pour venir en Europe. On parle beaucoup de Trump aujourd’hui, mais Trump est en Europe depuis quelques années déjà ».

== DELEGATION SENEGALAISE : Pour cette 67-ème édition du Festival international du film de Berlin, une forte délégation est présente, pour à la fois accompagner et soutenir la projection de deux films en compétition, Félicité d’Alain Gomis (long métrage) et Khalé Bou rérr d’Abdou Khadir Ndiaye, et, pour les officiels de la Direction de la cinématographie (Hugues Diaz et Abdoul Aziz Cissé), parler de la nouvelle dynamique engagée avec le Fonds de promotion du cinéma et de l’audiovisuel (FOPICA) et envisager des partenariats avec les cinémas de pays représentés au festival. Oumar Sall et Souleymane Dia (CINEKAP producteur d’Alain Gomis pour l’Afrique) ont fait le voyage, de même que, dans le groupe, il y a aussi le professeur Maguèye Kassé, enseignant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et critique d’art, Adama Seydi et Alpha Sadou Gano, de l’Académie des métiers. Des Sénégalais installés à Berlin se sont joints à eux le jour de la première mondiale. Mais l’absence remarquée de l’ambassadeur du Sénégal en Allemagne a été déplorée, suscitant une incompréhension, le diplomate ayant reçu une notification et la fiche technique du programme autour de Félicité et de Khalé bu rérr.

== FETE : Le samedi 11 février, la première mondiale de Félicité s’est prolongée au « Silent Green » de Berlin, où une fête a réuni de nombreux professionnels du cinéma (réalisateurs, producteurs, programmateurs, critiques, officiels de la Berlinale…). La soirée a été organisée en partenariat entre le lieu où elle s’est déroulée, ‘’Jour2Fête’’, ShortCut Films, le Fonds (sénégalais) de promotion de l’industrie cinématographique (FOPICA), Andolfi, Granit Films et Cinekap. En plus de l’animation assurée par deux DJ et un batteur, les festivaliers présents ont vu défiler sur un écran des images du tournage de ‘’Félicité’’ dont certaines n’ont pas été montées dans la version finale du film.

== MARCHE : l’un des lieux les plus courus de la Berlinale a été le Marché du film européen (European Film Market), où des rendez-vous importants se donnaient entre professionnels de différentes branches de la chaîne de production et de vie d’un film. Ici, ce sont des producteurs qui vont à la rencontre de structures ou de fonds de financements, là, des programmateurs et directeurs de festivals croisent des réalisateurs pour miser sur la présence de films dans leurs rencontres. Toutes les parties du monde sont représentées à cette grande foire, à travers des stands montés sur trois niveaux d’un immense bâtiment auquel on a accès, comme pour les autres lieux de la Berlinale, après un contrôle des badges et des tickets. Il s’agit, à la fin, d’avoir un compte exact des statistiques du festival.

== MESSAGES : le Festival international du film de Berlin est connu pour être un lieu où les messages politiques traversent les différents actes, de la sélection des films (choix audacieux) à la cérémonie de clôture au cours de laquelle les prix sont remis aux films en compétition. Cette 67-ème édition n’a pas échappé à la règle, les prises de position ayant été affirmés par des cinéastes préoccupés par les injustices de leur temps. Le 18 février, lors de la cérémonie de remise des trophées, on a eu droit à un florilège. En voici des morceaux choisis. Esteban Arangoiz   : « Je veux dire au gouvernement mexicain que la seulement façon de lutter contre la violence est d’investir dans l’éducation et la culture. Nous cherchons les 43 étudiants disparus (en septembre 2014). Nous les attendons ». En recevant le Prix Alfred Bauer (un Ours d’argent) pour son film Pokot (Spoor), la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland s’est fait l’écho d’un monde troublé que le cinéma, les arts en général, peuvent aider à comprendre. « Nous vivons des moments difficiles. Nous avons besoin de nouvelles perspectives. Nous avons besoin de films importants pour notre planète », a-t-elle dit. Le Sénégalais Alain Gomis, lui, a eu un mot sur les luttes en cours sur le continent africain pour le respect des constitutions, évoquant notamment les élections à venir en République démocratique du Congo, où il a tourné son film Félicité. Avant de quitter la scène où il était venu prendre son trophée (Grand Prix du jury), il a lancé : « Justice pour Théo ». Pour sa part, le réalisateur palestinien Raed Andoni, qui a remporté le prix du meilleur documentaire, pour son film Istiyad Ashbah (Ghost Hunting), a fait résonner dans la grande salle du Berlinale Palast les turbulences liées au conflit israélien. Il a crié sa colère « contre l’occupation de territoires palestiniens », ajoutant : « Il n’est pas normal que des Palestiniens  soient encore réfugiés alors qu’ils ont une terre qu’il faut libérer de l’occupation ».

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 18 février 2017

Berlinale/Sénégal : le FOPICA s’ouvre à d’autres expériences de financement

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Le secrétaire permanent du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA), Abdoul Aziz Cissé, a expliqué sa présence à la 67-ème édition du Festival international de Berlin (9-19 février) par le souci de « travailler » à l’ouverture de ce mécanisme de financement à d’autres pays, en plus d’accompagner les deux films sénégalais soutenus.

« Je pense qu’il était important que le FOPICA soit représenté dans la délégation sénégalaise à cette édition de la Berlinale. La première raison c’est que les deux films (‘’Félicité’’ et Khalé bou rérr’’) qui ont été sélectionnés, ont été financés par le FOPICA pendant la gestion 2015. L’autre aspect qui a été vraiment déterminant, c’est qu’à un certain moment, il faut aussi travailler à l’ouverture du fonds à d’autres pays, pour permettre aux projets qui sont sélectionnés et financés par le FOPICA de pouvoir bénéficier d’autres financements, nous a-t-il dit.

Le long métrage Félicité du réalisateur Alain Gomis, qui a remporté le Grand Prix du jury (Ours d’argent) à cette édition 2017 de la Berlinale, a bénéficié d’un appui exceptionnel de 100 millions de francs CFA, lequel, ajouté au montage fait par le producteur sénégalais CINEKAP, donne le quart de son budget total de production. En 2015, le FOPICA a reçu une ligne d’un milliard de francs CFA. Pour son premier exercice, quelque 31 projets (fictions, documentaires et séries) ont reçu un soutien. Les résultats des délibérations de l’année 2016 sont attendus.

Au cours du festival, « nous avons démarché des pays comme l’Iran et le Brésil. Nous avons été aussi dans le marché de la coproduction et rencontré beaucoup d’acteurs du cinéma africain qui, généralement, ne se croisent pas », a indiqué Cissé, précisant qu’en termes de diffusion de films qui sont financés par le FOPICA, « ça présente une très belle alternative ».  « Sur cette base, a-t-il poursuivi, il y a un travail de prise de contact qui a été déjà fait. Nous allons assurer un suivi pour pouvoir décrocher des choses pour le bien du cinéma sénégalais et surtout des projets de films qui sont financés par le FOPICA. »

Prié de dire les axes sur lesquels pourraient porter d’éventuels programmes de coopération, Abdoul Aziz Cissé a dit que ceux-ci concernent d’abord la structuration, « c’est-à-dire la possibilité de bénéficier de financements additionnels, dans le cadre de conventions de coproduction entre le Sénégal et ces pays-là ». « C’est un élément important, parce qu’une fois que ces accords de coproduction sont signés, les projets sénégalais vont être éligibles aux financements qui existent dans ces différents pays », a-t-il précisé, ajoutant qu’un autre aspect, ‘’extrêmement important », est lié à la formation.

Il a rappelé que les pouvoirs publics et les professionnels sénégalais sont « dans un processus de relance ». « Et qui dit relance, parle de différents maillons de la chaîne. Pour le moment, nous sommes conscients qu’au Sénégal, certains maillons existent : production, réalisation, direction de la photo, son… Mais quand on part dans les maillons de la postproduction (étalonnage, mixage, le sound-design, masterisation…), ça devient plus problématique », a souligné le secrétaire permanent du FOPICA.

Sur ce plan-là, a-t-il relevé, « on se rend compte qu’une bonne partie de l’argent qui est donné aux projets est dépensée hors du Sénégal. Et, aujourd’hui, il s’agit d’avoir la capacité de travailler avec ces pays, pour permettre aux techniciens sénégalais de se mettre à niveau et de pouvoir absorber ce gap de financement qi va se faire sur l’international ».

Le troisième point de renforcement des possibilités du FOPICA concerne la diffusion des films sénégalais dans ces pays et la diffusion des films de ces pays au Sénégal, a dit Abdoul Aziz Cissé. A ce sujet, il a dit : « Ça nous permet de diversifier le regard que nous avons par rapport au cinéma. Ça nous permet de voir qu’il y a d’autres possibilités, d’autres manières de raconter des histoires ».

« Ce sont tous ces éléments qui, à mon avis, ont été les facteurs essentiels qui ont déterminé la présence du FOPICA à cette Berlinale », a-t-il estimé en annonçant que ce travail va continuer au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), dont la 25-ème édition s’ouvre samedi. « C’est un travail continu, parce que le cinéma sénégalais a toujours été un cinéma ouvert et il faut se battre pour qu’il le reste », a-t-il conclu.

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 19 février 2017

 

Berlinale 2017 : l’Ours d’or pour la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi

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La cinéaste hongroise Ildikó Enyedi a remporté l’Ours d’or (meilleur film) de la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (Berlinale) pour Testről és lélekről (On Body and Soul). La cérémonie de remise des récompenses s’est déroulée le samedi 18 février 2017.

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Produit par Monika Mécs, András Muhi, Ernő Mesterházy, le film raconte l’histoire d’amour fondée sur la dualité entre le sommeil et l’éveil, l’esprit et la matière. L’œuvre pose des questions essentielles sur les rapports que l’homme entretient ou peut entretenir avec les autres espèces du monde qui l’entoure.

Dix-huit films du monde entier étaient en compétition pour l’Ours d’or, récompense suprême du festival. Le jury désigné pour les apprécier était présidé par le cinéaste néerlandais Paul Verhoeven. Il avait ses côtés, la productrice tunisienne Dora Bouchoucha Fourati, le sculpteur islandais Olafur Eliasson, l’actrice américaine Maggie Gyllenhaal, l’actrice allemande Julia Jentsch, l’acteur et réalisateur mexicain Diego Luna et le réalisateur et scénariste chinois Wang Quan’an.

Le palmarès de la Berlinale, édition 2017 :

 == Ours d’Or : Testről és lélekről (On body and soul) d’Ildikó Enyedi (Hongrie).
== Grand prix du jury : Félicité d’Alain Gomis (Sénégal).
== Prix Alfred Bauer (un Ours d’argent) : Pokot (Spoor) d’Agnieszka Holland (Pologne)
== Ours d’argent pour la mise en scène : Aki Kaurismäki pour Toivon tuolla puolen (The Other Side of Hope) (Finlande)
== Meilleur scénario : Sebastián Lelio et Gonzalo Maza pour Una mujer fantástica (A Fantastic Woman) by Sebastián Lelio (Espagne)
== Prix d’interprétation masculine : Georg Friedrich dans Helle Nächte (Bright Nights) de Thomas Arslan (Allemagne)
== Prix d’interprétation féminine : Kim Minhee dans Bamui haebyun-eoseo honja (On the Beach at Night Alone) de Hong Sangsoo (Corée du Sud)
== Ours d’argent pour la contribution artistique : Dana Bunescu pour Ana, mon amour de Călin Peter Netzer (Roumanie)
== Ours d’or du meilleur court-métrage : Cidade Pequena de Diogo Costa Amarantes (Portugal).

== Meilleur documentaire:
Istiyad Ashbah (Ghost Hunting) de Raed Andoni

== Meilleur premier film:
Estiu 1993 (Summer 1993) de Carla Simon

== Ours d’or d’honneur: Milena Canonero
== Berlinale Kamera: Nansun Shi, Geoffrey Rush, Samir Farid

== Ours d’or du meilleur court métrage:
Cidade Pequena (Small Town) de Diego Costa Amarante
== Ours d’argent du meilleur court métrage:
Ensueno en la pradera d’Esteban Arrangoiz Julien

== Berlinale Shorts – Audi Short Film Awards:
Street of Death de Karam Ghossein et Jin Zhi Xia Mao (Anchorage Prohibited) de Chiang Wei Liang

Panorama (prix du public)

– Meilleur film: Insyriated de Philippe Van Leeuw (2e place : Karera ga Honki de Amu toki wa (Close-Knit) de Naoko Ogigami, 3e place: 1945 de Ferenc Török)
– Meilleur documentaire : I Am Not Your Negro de Raoul Peck (2e place : Chavela de Catherine Gund et Daresha Kyi ; 3e place: Istiyad Ashbah (Ghost Hunting) de Raed Andoni)

Prix du jury œcuménique

== Compétition : On Body and Soul de Ildiko Enyedi
== Mention spéciale: Una mujer fantástica de Sebastian Lelio
== Panorama: Tahqiq fel djenna de Merzak Allouache
== Mention spéciale: I Am Not Your Negro de Raoul Peck
== Forum: Maman Colonelle de Dieudo Hamadi
== Mention spéciale: El mar la mar de Joshua Bonnetta and J.P. Sniadecki

Prix de la FIPRESCI
== Compétition : On Body and Soul de Ildikó Enyedi
== Panorama: Pendular de Julia Murat
== Forum: Shu’our akbar min el hob de Mary Jirmanus Saba

Prix CICAE du cinéma art et essai
== Panorama: Centaur de Aktan Arym Kubat
== Forum: Newton d’Amit V Masurkar

Label Europa Cinema
Insyriated de Philippe Van Leeuw

Prix Caligari
== El mar la mar de Joshua Bonnetta et J.P. Sniadecki

Prix Amnesty International
== La libertad del diablo d’Everardo González

Prix du jury des lecteurs du Berliner Morgenpost
On Body and Soul de Ildiko Enyedi

Prix des lecteurs du Tagesspiegel
Maman Colonelle de Dieudo Hamadi

Generation Kplus
== Crystal Bear du meilleur film: Piata lo’ (Little Harbour) d’Iveta Grofova
== Mention spéciale: Amelie rennt (Mountain Miracle – An Unexpected Friendship) de Tobias Wiemann
== Crystal Bear du meilleur court métrage: Promise de Xie Tian
== Mention spéciale: Hedgehog’s Home d’Eva Cvijanovic
== Grand Prix Generation Kplus du meilleur film (ex-aequo): Becoming Who I Was de Chang-Yong Moon et Jin Jeon ; Estiu 1993 (Summer 1993) de Carla Simon
== Prix spécial du jury Generation Kplus pour le meilleur court : Aaba (Grandfather) de Amar Kaushik

Compass Perspektive Award : Die Beste aller Welten d’Adrian Goiginger

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 18 février 2017

Alain Gomis : «Les rêves qui nous sont dictés nous détruisent»

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Le réalisateur sénégalais Alain Gomis, lauréat du Grand Prix (Ours d’argent) du jury de la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (9-19 février), pour son film Félicité, espère que cette récompense va aider d’autres personnes à « transmettre de l’énergie » et à « construire quelque chose sur le long terme ». Pour lui, il s’agit, avec cette œuvre, de « se réapproprier quelque chose en se disant que les rêves qui nous sont dictés nous détruisent ». Entretien.

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Quel est votre ressenti après avoir reçu le Grand Prix du jury de la Berlinale ?

C’est la famille, les amis, les messages des gens, qui font le plaisir du lendemain. Les petites attentions, les coups de téléphone qui touchent beaucoup. Parce que tout ça est très long. C’est beaucoup de temps de travail, de persévérance. Moi, ce à quoi je pense tout de suite, c’est comment on va réussir à transformer ça. Que ce qui se passe autour du film, chacun puisse en profiter et se féliciter d’une certaine façon. Pour pouvoir, chacun à sa façon, prendre ce petit moment et le transformer dans ce qu’il fait. J’espère que ça va aider d’autres à transmettre de l’énergie, mais on a besoin les uns des autres. Il faut absolument qu’on y arrive, parce qu’au final, les prix c’est bien, mais on ne les mange pas. Ce n’est pas ça qui nous nourrit. Ce qui est important, c’est qu’on arrive à construire quelque chose sur le long terme. Se dire que ce n’est pas un film ou une personne, de temps en temps, qui compte. Ce qui compte, c’est ce qu’on arrive, de génération en génération, à construire ensemble, à prendre conscience de nous-mêmes, à prendre conscience de nos erreurs, de nos limites et de ce qu’on est capable de faire, d’accepter d’avancer ensemble. Qu’on arrête les jalousies trop nombreuses, les séparations, etc. Nous sommes des hommes et des femmes, c’est donc des choses qui arrivent dans toute société, mais que ça ne nous empêche pas d’avancer. Le problème c’est ça. On se met des bâtons dans les roues. Au-delà du manque de solidarité, c’est une volonté de faire tomber l’autre. Moi je crois au collectif que nous sommes et je sens des choses arriver. C’est le petit espoir que j’ai. C’est cette façon dont je voudrais vivre ce prix. C’est plus en regardant vers l’avenir.

Ce soutien pour le film, cette idée du collectif, vous les aviez sentis avant même l’obtention de ce prix ?

Oui, parce que même sur les réseaux sociaux, le film était porté par beaucoup de gens. Jusqu’à présent, il y a beaucoup de gens qui ne l’ont pas vu. Le problème n’est pas tant le film lui-même – certains l’aimeront, d’autre ne l’aimeront pas. Il est juste de gagner sa place de façon honnête et d’élargir. En tout cas, nous, on a travaillé honnêtement. C’est un film qui a sa particularité. Ce n’est pas un film qui vient tel qu’on voudrait qu’il soit. On n’a pas épousé les formes de la ‘’réussite’’, on est venu avec notre personnalité, notre façon de parler, notre façon de mettre en image. Qui est la mienne du coup. Qui n’est pas celle de toute l’Afrique ou de la diaspora. Chacun a son identité. Mais en tout cas, pour moi, c’était important d’avancer en disant : « On est comme ça. Vous prenez ou vous ne prenez pas, mais on ne va se plier ». C’est là-dessus que moi je suis fier de tous ceux qui ont travaillé avec moi. Ce sont des gens qui sont restés droits, dignes et simples. C’est ce qui me touche.

Et il est important de faire entendre ce son de cloche, ce langage ?

C’est vrai qu’on est à Berlin. Il y a toujours une volonté de plier le cinéma africain à une seule chose. Aujourd’hui, on voit des auteurs de nationalités et de personnalités différentes. C’est ça qu’il faut imposer d’une certaine façon. C’est casser les présupposés, les choses génériques qui voudraient englober tout le monde, parce que ça se vend plus facilement. On vit dans un monde où les produits qui sont résumables, étiquettables, se vendent plus facilement. Donc on sert les gens et les cultures dans des caricatures. Chacun d’entre nous a un travail important à faire pour briser les caricatures. Pour moi, à travers ce film, la chose la plus importante c’était surtout de rendre hommage aux quartiers populaires qui subissent les lois de la caricature. Finalement, avec toutes les télévisions qui entrent dans tous les foyers, qu’est-ce qu’on vend aux gens ? On vend aux gens une vie qui n’est pas la leur, en leur disant : « C’est mieux ailleurs, c’est mieux là-bas. Là-bas, le soleil brille mieux, etc. ». Or, on crée une espèce de société où on prend untel qui a réussi et on le montre. Mais en fait, c’est 1% des gens. Cette société, si elle est construite pour 1% de la population, ça ne va pas. Les 99% regardent la télévision en espérant faire partie des 1%. Il y a un problème. Donc, c’est sortir des caricatures, du langage uniformisé, etc. C’est aussi pour se réapproprier la réalité d’une certaine façon. Ou le rêve, parce que le cinéma c’est aussi ça. Mais il faut se réapproprier quelque chose en se disant que les rêves qui nous sont dictés nous détruisent. Ils nous détruisent de l’intérieur. On ne se considère plus comme des personnes qui vivent des vies dignes. C’est comme si nos vies ne valaient plus rien. Ça c’est grave. Avoir des sociétés entières, des gens qui n’ont plus d’espoir autre que dans le départ, c’est grave. Ça veut dire que nous n’avons plus confiance en nous-mêmes, on ne construit plus sur place. Après, il ne faut pas nier la difficulté. Je pense que c’est ce que fait ce film. Il entre vraiment dans la difficulté quotidienne. Beaucoup de nos amis et de nos compatriotes sont des héros au quotidien. Il faut gagner la journée, pour beaucoup de gens. C’est ça la réalité. Si on nous demande de faire du divertissement, il n’y a pas de problème. J’aime le divertissement. Pour moi, le film est pour donner de l’espoir. Il est aussi pour dire qu’il faut continuer à travailler, parce que pour beaucoup de gens c’est trop difficile.

Comment sont nées l’histoire de ce film et l’idée de le tourner en République démocratique du Congo ?

Au départ, les personnes qui m’ont inspiré sont toutes au Sénégal et en Guinée-Bissau. L’idée de tourner le film au Congo est venue du fait que, quand j’ai entendu cette musique, je pouvais transposer ce que je voulais dire à travers la musique et le personnage d’une chanteuse. Et puis, ce qui m’a intéressé c’est que, quand on arrive dans un endroit qu’on ne connaît pas, on essaie de voir si ce qu’on raconte existe aussi chez l’autre. Et ça l’enrichit d’une certaine façon. L’autre enrichit ce que vous êtes en train de dire. Vous lui dites : « Voilà quelle est mon histoire ». Et lui, il vous dit comment il la comprend et comment il la chanterait. Il y a un mouvement où il vous la prend et se la réapproprie. Du coup, l’histoire devient plus grande que si vous la faisiez tout seul. C’est comme quelqu’un qui écrit une chanson et demande à une chanteuse de l’interpréter. Là-bas (au Congo), c’est beau et fort. Et, entre le Mandiak que je suis et ces gens qui chantent ces chansons, des Luba, il y a des similitudes fortes.

Donc un coté personnel ?

Oui, bien sûr. C’était aussi essayer d’investir notre quotidien et cette façon de vivre la vie, la mort. Les morts et les vivants, nous vivons ensemble. Dans notre quotidien, j’entends. Ça fait partie de nos traditions, de notre culture. J’ai retrouvé cela chez eux. Et le film investit aussi cela.

Dans vos précédents films, comme dans celui-ci, Félicité, il y a ce souci de faire des lieux de tournage le centre de monde. Est-ce que vous sentez que vous êtes dans cette démarche ? Quel est le retour que vous avez ?

Là, on est dans les premiers jours. Ce qui donne le meilleur retour, ce sont les projections avec le public. Là, c’est la presse. Je n’ai pas encore fait de débats. Je vais commencer à partir de la semaine prochaine. Je suis très curieux, parce que c’est ce retour qui me dira les vraies choses. On a besoin de la presse et des festivals, pour que les films accèdent aux gens. Mais ensuite, c’est avec le public qu’il faut avoir un dialogue. Ce que je peux dire, vis-à-vis de la presse, sur les premiers films, il y avait une volonté d’englober tout. Là, j’ai l’impression que les gens comprennent qu’on parle d’hommes et de femmes. J’entends de plus en plus de gens, quelle que soit leur nationalité, me dire que la femme qui chante Félicité (Véro Tshanda Beya), leur ressemble. C’est ça qui me plaît, qu’on se rende compte que les gens ne viennent pas pour découvrir ou faire du tourisme. Ils viennent apprendre des choses sur eux-mêmes. Comme moi j’ai appris, dans d’autres films, des choses sur moi-même. Dans les films, et même dans les chansons, c’est ça le plaisir. Vous rencontrez des personnages, des gens qui vous ressemblent. Dans les contes aussi. C’est fait pour ça. Tant mieux si à ce moment-là, on ne se demande pas d’où vient le personnage, quelle est sa couleur de peau, quelle est sa culture… C’est ça la force du conte. C’est qu’il peut raconter une part de vous.

Un mot sur la production du film, dans laquelle on trouve le Sénégal, le Gabon et la République démocratique du Congo. Une manière de dire que l’Afrique doit financer son cinéma, pour lui permettre de raconter sa part de rêve ?

Nous devons mais nous pouvons. C’est difficile parce que le cinéma coûte cher, mais c’est vrai que je suis très fier, dans ce film, d’avoir une partie de coproduction européenne et il y a une partie de coproduction africaine transversale. Il y a le Sénégal, majoritaire grâce au FOPICA (Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et de l’audiovisuelle) – ça change les choses. Le Gabon, où il n’y a pas un seul jour de tournage, est entré dans le film. On a une technicienne gabonaise, Nadine Otsobogo, formidable maquilleuse. Et la RD Congo qui, bien que ne versant pas d’argent, a donné la moitié de l’équipe du film. Le film est nourri de cette ville de Kinshasa. Pour moi, c’est une production africaine (Sénégal, Gabon, RD Congo). Je suis très fier de ça, juste pour dire : « Continuons comme ça ». Il faut travailler avec l’Afrique du Sud où il y a des structures de postproduction, le Kenya qui avance aussi dans le cinéma, l’Ethiopie. Pour récupérer un peu de souveraineté et d’indépendance. Forcément, quand vous venez demander de l’argent à des Américains ou à des Allemands, ils ont des intérêts pour une vision de l’Afrique particulière. On ne peut pas le leur reprocher, ils sont ce qu’ils sont. Donc pour avoir de la liberté, il faut contrebalancer cela avec d’autres sources de production. Là, il y a le Liban, j’en suis très content. Il faut voir si on peut travailler avec l’Asie. C’est difficile, on ne va pas se cacher les choses, parce que plus il y a de productions et de coproductions, plus ça fait des administrations lourdes. Mais on peut le faire et c’est même absolument indispensable, je crois.

Propos recueillis à l’hôtel Marriott de Berlin, le dimanche 19 février 2017

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sénégal/Arts et Lettres : les Grands Prix 2017 connus « d’ici fin février » (officiel)

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Les lauréats du Grand Prix du président de la République du Sénégal pour les Arts et les Lettres, pour l’année 2017, seront désignés « d’ici la fin du mois de février », annonce le directeur des Arts, Abdoulaye Koundoul, qui a annoncé « quelques innovations » pour cette édition, la première depuis 2012.

« C’est une relance qui vient avec quelques innovations. Jusqu’en 2012, le grand jury déterminait le secteur à primer. Pour les arts, il y a, en jeu, deux grands prix pour sept secteurs : arts visuels, danse, théâtre/conte, musique, cultures urbaines, cinéma/audiovisuel, mode/stylisme », a-t-il expliqué.

Selon les termes de l’appel à candidatures lancé le 8 novembre 2016, le Grand Prix du président de la République pour les Arts a pour but de « promouvoir le développement des arts, honorer et récompenser, dans le domaine des arts, l’artiste (créateur, interprète) ou groupe d’artistes sénégalais, qui se sera distingué par la qualité de l’œuvre présentée ou interprétée et par son parcours artistique, valoriser les femmes et les jeunes créateurs, stimuler la création artistique,  contribuer au rayonnement artistique et culturel du Sénégal sur le plan international ».

Un jury sectoriel, composé de professionnels reconnus, est constitué, pour retenir un nominé pour le Grand Prix et un autre pour un prix d’encouragement, a ajouté M. Koundoul, relevant que les deux lauréats du Grand Prix (Arts et Lettres) recevront chacun une récompense de dix millions de francs CFA, tandis que le prix d’encouragement est doté d’une enveloppe de deux millions de francs.

Le directeur des Arts a affirmé qu’avant la fin du mois de février, il reviendra au grand jury de procéder au choix final. Initialement prévu le 31 janvier dernier, le dernier délai de dépôt des candidatures a été repoussé de quinze jours.

« Nous avons estimé que le nombre de candidatures était faible et qu’il fallait informer davantage. Nous avons donc reporté de quinze jours le délai pour recevoir encore plus de dossiers. Aujourd’hui, nous en sommes à une vingtaine de dossiers, compte non tenu des candidatures déposées dans les régions », a-t-il dit. Le concours, a rappelé Abdoulaye Koundoul, s’adresse à « tous les créateurs ou interprètes sénégalais, résidant ou non sur le territoire national ». « D’ici fin février, nous aurons bouclé la première phase, qui sera peut-être couplée avec la rentrée culturelle 2017 », a-t-il indiqué.

Parmi les lauréats du Grand Prix des Arts et des Lettres figurent Boubacar Boris Diop, Tita Mandeleau, Sokhna Benga, Serge Correa, Sada Weindé Ndiaye, Louis Camara, Ousmane Sembene, (littérature). La cérémonie officielle de la dernière édition en date, qui s’est déroulée le 30 janvier 2012, avait consacré l’écrivain et dramaturge Cheik Aliou Ndao et l’artiste plasticien Souleymane Keita, tous deux couronnés pour l’ensemble de leur œuvre.

Le jury de l’édition 2017 du Grand Prix :

Président : Jean-Pierre Leurs

Membres : Serge Correa, Serigne Mbaye Camara, Collé Ardo Sow, Rokhaya Daba Sarr, Safouane Pindra, Baba Diop, Germaine Acogny.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 février 2017