Youssou Ndour

Youssou Ndour a 60 ans ! (5/5) — Hey You, réenchante-nous !

Publié le Mis à jour le

« Le seul musicien sénégalais qu’on peut appeler star, c’est Youssou Ndour. »  Ce mot du chanteur Souleymane Faye – qui ne jamais n’importe quoi ! – en dit long sur la dimension et l’importance du travail artistique dont l’enfant de la Médina est le génial auteur. Il a apporté respectabilité et légitimité pour la musique que des pesanteurs et considérations socioculturelles avaient confinée au rang de secteur à ne pas fréquenter ou à éviter soigneusement. Ndour a cru à son étoile, lui qui s’est révélé, en tant que leader d’un groupe, le Super Etoile, au tout début des années 1980. Cette décennie semblait inaugurer une nouvelle ère après vingt années d’une politique culturelle encadrée et quelque peu étouffante pour toute initiative accordant liberté totale au génie de l’artiste. Surtout dans la musique.

IMG-20190930-WA0013

Youssou Ndour a beau dire, dans une interview avec Afrique Magazine (N°74, octobre 1990), « c’est vrai, je suis très populaire mais je ne suis pas une star. Moi, je fais la musique que j’aime. J’apparais à la télévision quand il faut, je parle avec les journalistes quand j’ai quelque chose à expliquer », il est assurément une star. Youssou Ndour l’est devenu au sens où à la seule évocation de son nom, c’est un intérêt qui se manifeste pour une musique dont il a écrit et continue d’écrire de belles pages de l’histoire, dans son pays et au-delà. Il continue de remplir salles et espaces publics pour ses concerts, suscite commentaires de toutes sortes pour la moindre déclaration. Ses propos, faits et gestes sont disséqués et commentés – jadis dans les salons et ‘’grand-places’’, aujourd’hui sur les réseaux sociaux. Et, des fois, même quand il ne parle pas, c’est un problème.

Il est et restera star pour ce qu’il sait faire le mieux : la musique. Depuis ses débuts au milieu des années 1970, dans un pays qui cherchait, sous la direction du président Léopold Sédar Senghor, à se parer d’une personnalité culturelle propre… Youssou Ndour est le chanteur dont les textes des chansons sont fredonnés par des mélomanes de tous les âges. Chose curieuse : les plus jeunes apprécient davantage des créations des années 1980 et 1990, trouvant qu’elles dégagent authenticité et insouciance.

Dans la même interview à Afrique Magazine, citée plus haut, en réponse à la question « Qu’est-ce que ça te fait d’être plus connu que (le président Abdou) Diouf ? », il dit : « Je m’en fous, je fais ma musique. Je ne cherche pas à être plus connu que qui que ce soit. Où est le problème ? » « As-tu conscience de ta responsabilité ? Les Sénégalais, les Africains attendent beaucoup de toi », insistent les journalistes. Youssou Ndour tranche : « Ce que les gens attendent de moi, c’est de la musique. Des paroles avec des chansons. Rien de plus. » Ou encore : « Je ne joue pas autre chose. La musique, j’en ferai toujours. Si les gens aiment ce que je fais, c’est tant mieux pour moi. »

Et c’est essentiellement pour sa musique que ses compatriotes aiment Youssou Ndour. Pour la dignité qu’il a réussi à conférer au génie que porte une voix sachant dire et exprimer, avec mélancolie, lyrisme et spiritualité, l’amour dans toutes ses facettes et sa puissance à rendre fou le plus téméraire des idéalistes, l’histoire en ce qu’elle apporte la conscience à un peuple en quête de soi, les valeurs positives d’une société en mutation constante, les engagements citoyens et politiques pour un monde plus juste…

Dommage qu’il n’y ait pas de sondage pour le mesurer, mais à l’écoute et à la lecture  d’appréciations ici et là, le constat est que « les gens » aiment plus ce qu’il a fait jusque dans les années 2000 que ce qu’il fait depuis une dizaine d’années. Au plan discographique et dans les spectacles, ça ne crée plus vraiment, hormis quelques bijoux qui émergent au milieu de titres aseptisés et très peu porteurs d’émotions. Il serait bon qu’il revienne à l’exigence des débuts, au moment où il avait à cœur, lui et ses amis – Habib Faye en tête – de se faire plaisir, de s’offrir et d’offrir au public des œuvres presque parfaites. On sait que depuis plus de quarante ans, il a écrit quelques unes des plus belles pages de l’histoire de la musique « Made In Sénégal ». On lui restera redevable pour cela. Mais on sait aussi qu’il y a en lui un… potentiel qui, s’il décide de se concentrer à nouveau sur la musique, rien que la musique, reste grand. Même pour lui qui n’a plus rien à prouver. Alors, en lui souhaitant joyeux anniversaire, en ce 1-er octobre, pour ses soixante ans, on lui soufflera à l’oreille : réenchante-nous !  

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1-er octobre 2019

 

Youssou Ndour a 60 ans ! (4/5) — Si près si loin !

Publié le Mis à jour le

Youssou Ndour a 60 ans ce 1-er octobre 2019. La fierté est chaque fois légitime de pouvoir dire « je viens du même pays que cet artiste » dont la seule évocation du nom et de l’itinéraire renvoie au « petit » Sénégal qui rayonne grâce à des ressources humaines de qualité. C’est cette sensation que peut avoir un Sénégalais en voyant des images de Youssou Ndour exprimer avec génie et talent sa créativité sur les scènes du monde, recevoir des prix, intervenir dans une prestigieuse université pour aborder un sujet ou parler de son expérience, être récompensé pour son parcours, ou cité parmi ‘’les personnalités les plus influentes dans le monde’’ ou encore être vu avec d’autres artistes dont la voix et la notoriété peuvent pousser des dirigeants politiques à se pencher sur les urgences sanitaires, humanitaires ou climatiques…

20190926_025910-1

Youssou Ndour et son groupe, le Super Etoile, font se lever, chanter et danser, depuis plus de trois décennies, des mélomanes du monde entier, venus les écouter et les acclamer dans des salles qu’ils n’ont aucun mal à remplir. Mais, souci réel, il y a, ces dix dernières années, de moins en moins, pour des journalistes sénégalais, des occasions sérieuses de documenter ces instants de vie qui jalonnent la route artistique de l’enfant de la Médina, racontés et mis en perspective par lui-même. Il est aujourd’hui très compliqué – il n’est pas exagéré de dire que c’est devenu impossible – d’avoir un contact organisé avec le musicien pour recueillir des réponses à des questions que l’on peut se poser et les relayer…

Par son attitude et la stratégie ( ?) qu’il a adoptée, celles d’un entourage qui ne veut pas ou a du mal à accepter une certaine ouverture, une organisation inexistante au plan local – du moins dans le domaine des relations avec la presse, Youssou Ndour est devenu inaccessible pour les médias de son pays, n’accordant pas l’attention qu’elles méritent à leurs sollicitations pour éclairer leur lanterne sur ses activités, ses options artistiques, ses sorties de disques, ses prestations… Il est même loin le temps où les journalistes spécialisés avaient droit à des séances d’écoute (Sant, novembre 2003 ; Alsaama Day, avril 2007…) ou à des invitations à des lancements d’albums (Dakar-Kingston, avril 2010).

La ‘’cassure’’ – si l’on peut employer ce terme – est intervenue, à notre avis, lorsque l’artiste a décidé d’entrer en politique, de lancer un mouvement et de tenter de briguer les suffrages des électeurs sénégalais (2011-2012). A partir de ce moment, il a plus parlé de politique que de musique, évitant soigneusement ( ?) de parler de son art. Et, voulue ou non, une distance s’est créée avec ceux et celles qui ne sont intéressés que par son aventure dans la musique et la culture en général. « Les politiciens ne parlent pas au peuple, c’est entre eux qu’ils parlent. Ce n’est pas une bonne chose », avait regretté un jour Youssou Ndour. Et c’est lui, devenu aujourd’hui… politicien, qui, ce n’est pas exagéré de le dire, s’est enfermé dans la même bulle, un monde qui semble avoir ses règles. Encore que les politiciens traditionnels aiment parler aux médias, sont disponibles et sont même ceux qui prennent l’initiative pour s’adresser à leurs compatriotes.  C’est à croire que l’entrée en politique de Youssou Ndour en a fait un autre homme, changeant son attitude vis-à-vis de la presse de son pays.

Ce qui est frappant et que tout le monde peut remarquer, c’est la différence de traitement que Youssou Ndour a pour les journalistes et les médias selon qu’ils soient d’Occident ou de son pays. Il n’est pas exagéré de parler de complexe – qu’il partage il est vrai avec beaucoup de nos artistes – tant il est loisible à tout le monde de voir que chaque fois qu’il sort un nouveau disque (comme cela a été le cas récemment avec History, sorti en avril dernier chez Naïve Records), il parle aux journalistes et médias d’ailleurs. Peut-être est-ce l’organisation de son équipe de production européenne qui lui permet et l’oblige à accorder un important nombre d’interviews, à participer à des émissions sur des chaînes de radio et de télévision où il livre des explications et anecdotes sur la ‘’cuisine’’ de son travail ?

C’est un choix et il n’est pas ici question de le récuser. C’est une excellente chose qu’il s’exprime, parce que cela devient une source d’informations pour tous. Ce qui, à notre avis, n’est pas bien, c’est d’ignorer l’existence d’hommes et de femmes qui, chez lui au Sénégal, peuvent valablement faire le même travail, pour apporter d’autres regards et perspectives fondés sur un vécu et une minutieuse observation. C’est de cela qu’il s’agit finalement : une question de point de vue, un journaliste européen ou américain n’ayant pas la même grille ou le même matériau qu’un autre ayant grandi et évolué dans le même univers culturel et social pour alimenter sa conversation avec Youssou Ndour. Il est essentiel qu’émerge et se développe un discours critique, point de vue ou regard venu de l’intérieur pour accompagner le travail de création et de mise en valeur de la culture de nos pays. L’expérience que nous avons de conversations avec des acteurs des milieux culturels et de chercheurs étrangers nous montre que cette critique endogène est vivement souhaitée, demandée et attendue. La vérité est que c’est nous qui en avons d’abord besoin.

Ce propos ne peut se limiter, pour les médias de nos pays, à la critique ou à une appréciation plate de productions discographiques ou scéniques. Il a besoin d’être habillé, contextualisé et mis en perspective à travers des échanges avec les artistes, qui sont très souvent les seuls à pouvoir livrer des détails utiles. C’est important. Pour demain. Pour l’Histoire. Pour que, à l’avenir, les chercheurs et journalistes, pour leur travail de mémoire, n’aient pas comme seules sources les ouvrages ou les interviews et déclarations (de première main) faites dans des médias d’ailleurs, sur des plateaux de télévision ou des colonnes de journaux dont les animateurs ont leurs lignes de préoccupation, mais ne peuvent être les seuls à pouvoir faire le travail.

Comment expliquer le caractère déroutant des choix artistiques de Youssou Ndour, ces dernières années, pour des mélomanes de son public sénégalais – celui qui le suit depuis plus de trente ans – et qui aime ou ne se retrouve plus dans sa musique ? Bien sûr qu’il est libre de donner à celle-ci l’orientation qu’il souhaite, mais il peut bien en parler sur des plateformes médiatiques de chez lui. Surtout que les sollicitations ne manquent pas. On ne peut un seul instant raisonnablement douter du respect que le musicien a pour les médias sénégalais dans leur pouvoir à le relayer convenablement. On ne peut non plus penser qu’il n’a plus besoin de ces mêmes médias aujourd’hui que la notoriété est établie. Youssou Ndour a investi dans les médias (Com 7, Futurs Médias). Il en connaît donc l’intérêt et importance. D’autant que, jusqu’en 2010 – et très rarement depuis – Ndour a régulièrement parlé aux journalistes. Dans les archives (Walfadjri, Le Quotidien, Nouvel Horizon, Scoop, Le Témoin, Le Soleil, Sud Quotidien…), il y a des textes et des entretiens qui font aujourd’hui figure de documents de première main.

C’est le Youssou Ndour du Sénégal, pour paraphraser El Hadji Mansour Mbaye qui a eu cette appréciation à l’endroit du l’emblématique percussionniste Doudou Ndiaye Rose (1930-2015). A ce titre, il est important, pour l’Histoire, qu’il ne se détache pas de ces médias qui le suivent malgré tout. Cela ferait, à notre avis, tâche que celui qui, dans toute sa carrière, sa musique, ses actions sociales et ses projets, s’est efforcé et s’efforce encore de travailler à faire voyager l’image et la culture du Sénégal et du continent, ne laisse pas de traces significatives dans les médias de son pays sur une longue période. Je ne parle pas des réactions après tel ou tel événement ou des émissions spéciales provoquées où il a très souvent le beau rôle ou le contrôle du menu avec des animateurs choisis et volontairement complaisants… On ne lui demande pas de parler tout le temps de tout et de rien, mais d’être ouvert et disponible le mieux possible.

Dans notre pays, l’on se plaint très souvent, après la retraite ou la disparition d’un artiste, qu’il n’y ait pas, dans les archives de nos médias, des documents de référence sur leurs productions. On ne retrouve ceux-ci que dans les boîtes de plateformes étrangères. La faute n’incombe pas seulement aux journalistes de notre pays – dont bon nombre seraient capables d’être les acteurs de ce travail de documentation. Nos artistes – les têtes d’affiche comme Youssou Ndour – ne nous parlent pas de manière sérieuse. A ceux qui se demandent pourquoi il n’y a pas beaucoup d’archives locales sur le sculpteur Ousmane Sow (1935-2016), je réponds ceci : pendant un quart de siècle, sa communication a été orientée vers l’étranger. Ce n’est pas parce que c’est là-bas que son travail a été le plus exposé que les médias de son pays ne pouvaient pas légitimement en parler avec lui. Sa fille, Marianne, très heureuse de la visibilité et de la notoriété que le monumental travail de son père a en France, se bat aujourd’hui pour le faire connaître auprès du grand public, dans son pays. Elle estime que c’est cela le plus important. On est certainement loin de cela quand on parle du leader du Super Etoile, mais cela doit faire réfléchir. Joyeux anniversaire, You !

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1-er octobre 2019

Youssou Ndour a 60 ans ! (3/5) — « J’ai obtenu la permission de chanter en résistant fortement »

Publié le Mis à jour le

La star de la musique fête ce 1-er octobre 2019 ses soixante ans. Au cours d’interviews avec la presse, à l’occasion de sorties d’albums et d’organisations de concerts, dans des ouvrages qui lui ont été consacrés, Youssou Ndour a dit des mots pour parler de son parcours, exprimer des ambitions, expliquer sa démarche artistique, des engagements sociaux, artistiques et politiques. Ce sont des propos qui en disent long sur la personnalité de l’homme, la vision très claire qu’il a du chemin qu’il a voulu et veut tracer pour laisser son empreinte dans l’Histoire. Morceaux choisis…   

Presse - 2

= Résistance =

** « Mon père n’a jamais vu un musicien devenir riche. Il avait peur que je tourne mal (…) J’ai fait le mauvais garçon. Je suis parti plusieurs fois sans l’avertir » [Afrique Magazine, N°74, octobre 1990]

**« Griot, mon père ne l’est pas. Il est mécanicien et soudeur, et dès le départ, il voulait à tout prix que j’évolue dans un autre contexte que celui de la musique. Si je lui avais obéi, je l’aurais regretté toute ma vie. J’ai dû tout faire à son insu, il avait défendu à ma mère de chanter, alors elle ne me poussait pas ouvertement, même si elle m’arrangeait des coups en cachette. J’ai obtenu la permission de chanter en résistant fortement, ça a été très dur, mais c’était vraiment bien trop important pour moi. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 38]

= Groupe =

**« Ma plus grande réussite, c’est le Super Etoile. C’est un groupe qui a commencé en 1981. Je ne dis pas que tout le monde est resté mais la base du Super Etoile est restée. Et ce n’est pas parce que nous manquons de divergences de vue, mais c’est parce que j’ai du respect pour ces gens-là. Je suis très heureux de voir, par exemple, que le Super Etoile peut être considéré comme le groupe qui a la plus grande longévité. C’est aussi une école. » [Le Quotidien, 19 août 2004]

**« Les gens citent trop souvent mon seul nom en parlant de ma musique, alors que c’est presque toujours celle de Youssou Ndour & le Super Etoile. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 67]

= Amitié = « J’ai toujours attaché beaucoup d’importance à la fidélité, en amitié comme en amour. Avec mes meilleurs amis de la Médina, ceux du temps de mon enfance ou de mon adolescence, nous sommes toujours restés en contact. Nous nous téléphonons souvent et ils savent qu’à tout moment, ils peuvent venir manger ou dormir chez moi comme à l’époque. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 29]

= Equilibre = « A notre niveau, nous ne pouvons pas faire de la musique pour seulement des gens qui lisent les bouquins, des intellectuels. Ecrire des textes pour un chanteur musicien, c’est un métier. Il faut un équilibre parfait entre les sons et les paroles, pour que cela sonne bien. Un mariage heureux que les rappeurs réussissent à cause de leur beat standard qu’on retrouve partout dans le monde. Il est dommage qu’il n’y ait que très peu de paroliers au Sénégal » [Le Soleil, vendredi 16 mars 2001]

= Liberté = « Quelquefois, je me pose la question de savoir : ‘’Les gens s’adressent à qui ?’’ Je suis un homme libre de faire ce qu’il a envie de faire. Et je peux avoir une inspiration qui dérange à la limite et ça m’engage. Parfois, j’ai l’impression qu’on me dit : ‘’On t’a élu, tu dois faire ceci et pas autre chose.’’ Mais je ne peux pas comprendre qu’une personne débute dans la musique à l’âge de 13 ans et qu’on lui mette une pression jusqu’à son âge actuel. Je ne peux pas vivre cela tout le temps. Il faut que les gens me laissent vivre librement ma passion d’artiste, comme je l’entends. En voulant me confiner dans des schémas, les gens veulent m’induire en erreur puisqu’ils essayent de régler leurs propres problèmes. La musique n’est pas là pour ça. Elle doit être indépendante. » [Scoop, 12 novembre 2003]

= Kassak = « Si vous ne l’avez jamais vécue, vous ne pouvez pas imaginer l’ambiance. C’est vraiment extraordinaire, j’ai toujours rêvé de recréer la même chose dans mes concerts, mais c’est impossible. J’étais fou de ça et pendant les vacances scolaires, j’arrivais à faire une dizaine de kassaks dans la nuit, c’est ainsi que j’ai pris l’habitude de traîner dans la Médina jusqu’à 8 ou 9 heures du matin. C’est aussi là que j’ai appris à parler, à dire des choses et pas seulement à chanter. Ce sont des fêtes où chacun peut prendre la parole, pour une chanson ou un tassou, qui est notre rap traditionnel, avec des textes comiques ou même carrément érotiques, bien loin de la violence du rap américain. J’étais très fort pour ça, et dans la Médina tout le monde me connaissait quand je n’avais pas encore 13 ans. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 39]

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1-er octobre 2019

 

Youssou Ndour a 60 ans ! (2/5) – Voix, mélodies et émotions  

Publié le Mis à jour le

La star de la musique fête ce 1-er octobre ses soixante ans. Depuis plus de trois décennies, il enchante le monde. L’enfant de a Médina – le quartier dakarois qui l’a vu naître – s’est forgé, par son talent, sa créativité et des choix artistiques de génie, la stature d’une véritable star rayonnant bien au-delà des frontières du Sénégal. Cinq albums pour évoquer ce parcours…

Albums - 3 

  1. JAMM-LA-PAIX (Productions SAPROM, 1986) : les six titres de cette cassette enregistrée en live au Thiossane Night Club sont un pur régal, expression et concentré de ce que peut donner la réunion d’étoiles habitées à un moment précis par la grâce. Ce moment est à classer parmi ceux qui n’arrivent que rarement dans la vie d’un groupe. Youssou Ndour et le Super Etoile, qui avaient alors fini de trouver, sous la direction d’Adama Faye – dont l’audace artistique à arpenter des sentiers nouveaux est connue une identité à leur mballax – donnent là la pleine mesure de leur talent. « Zéro faute ! » est-on encore tenté de dire aujourd’hui, plus de trente ans après la production de Jàmm-La-Paix. Youssou Ndour et Ouzin Ndiaye (voix), Alla Seck (animateur), Papa Oumar Ngom (guitare rythmique), Habib Faye (Basse et synthé), Jimi Mbaye (Solo et basse), Oumar Sow (Solo et synthé), Assane Thiam (Tama), Mbaye Dièye Faye (Percussions), Falilou Niang (Batterie), Thierno Koité (Saxophone) et Ibou Konaté (Trompette), ont assuré la réussite de cette œuvre classée numéro 12 dans la série des ‘’volumes’’ que le Super Etoile proposait aux mélomanes. Réalisée de bout en bout à Dakar, entre l’enregistrement au Thiossane et le mixage au studio 2000, elle aborde, avec un air jazzy qui laisse les instruments s’exprimer pleinement, les voix de Youssou Ndour et Ouzin Ndiaye faisant le reste.
  1. EYES OPEN (40 Acres & a Mule/Columbia-Sony, 1992) : pour aller à la conquête des Etats-Unis, de l’Amérique du Nord plus généralement, un univers quelque peu fermé aux musiques venues d’ailleurs, Youssou Ndour sort en 1992 Eyes Open, opus chanté en wolof, peul, anglais et français, et décliné en plusieurs registres d’harmonies. Sans doute pour toucher un public encore plus large que précédemment. Eyes Open est enregistré rue Parchappe, dans le studio de Francis Senghor – fils du premier président sénégalais – qu’il venait de racheter et baptiser Xippi. L’album a eu, parmi ses producteurs exécutifs le cinéaste et producteur africain-américain Spike Lee. Il porte musicalement la marque d’Habib Faye, Jean-Philippe Rykiel – qui l’ont coproduit – et, bien sûr, de Youssou Ndour qui y déploie sa maîtrise de l’art du chant. A sa sortie, l’album n’a pas eu, comme le précédent Set, le succès commercial espéré, le public traditionnel du musicien y ayant certainement perçu un souci de s’ouvrir à des oreilles ‘’occidentales’’. Mais, plus d’un quart de siècle après, une écoute apaisée et détachée permet de savourer le trésor que constituent des titres sur lesquels il dénonce une passion incontrôlée pour des séries télévisées américaines (Live Television), met en avant une préoccupation pour le sort des enfants (Couple’s Choice), salue la grâce de la femme soucieuse de la famille (Marie-Madeleine la Saint-Louisienne), rend hommage à la grand-mère, première source d’inspiration (Hope), dénonce les inégalités et l’absence de plus en plus visible de solidarité dans la société (Survie)…

3. EGYPT (Nonesuch/Warner Music, 2004) : un des sommets de l’œuvre discographique de Youssou Ndour. Sur les plans des mélodies et du contenu des textes, des odes inspirées et puissants sur les maîtres et promoteurs de l’islam soufi – ouvert et tolérant – au Sénégal (Cheikh Ahmadou Bamba, Limamou Mahdiyu Laye, El Hadj Ibrahima Niasse, El Hadj Malick Sy, Cheikh Oumar Foutiyou Tall…), l’album est apparu comme atypique, inattendu chez un artiste qui a habitué le public à un contenu plus ‘’profane’’. Ce public a été, dans une large mesure, dérouté, surpris qu’il a été par la démarche du chanteur. Cette incompréhension est sans doute à l’origine du fait que Egypt, sorti un premier temps le 10 novembre 2003 sous le nom Sant au Sénégal, n’a pas eu l’accueil que Youssou Ndour lui-même n’a pas compris. Le musicien a été pris à partie de manière verbale, certaines personnes lui reprochant de ne pas avoir la légitimité pour chanter leurs guides. Des médias ont arrêté la diffusion du spot annonçant la sortie du disque. « Je ne sais pas pourquoi mais Sant n’a pas eu un grand succès au Sénégal. Mais je pense que ça va venir. C’est un album classique, Honnêtement, je pense que c’est un super album. Ça a surpris beaucoup de gens », avait-il confié au journal Le Quotidien (entretien paru le 19 août 2004). Il espérait qu’ils allaient « prendre le temps de le connaître ». Il y a bien eu un intérêt pour le disque lorsqu’il a permis à Youssou Ndour de décrocher le Grammy Award (février 2005) – Egypt ayant été globalement mieux accueilli à l’étranger. Une nouvelle sortie, avec une reprise du titre Yonnent, a fait que les radios ont passé à cette période des morceaux, sans plus (pas de régularité, pas de débats sur l’album…). Et il n’est toujours pas courant d’entendre un titre de cet album à la radio ou dans la rue.

  1. THE GUIDE –WOMMAT (Chaos/Columbia, 1994) : c’est l’album – sorti en mai 1994 – dont on peut dire qu’il a définitivement installé Youssou Ndour dans le gotha des stars planétaires de la musique, au bout d’une décennie de quête de cette notoriété pour laquelle il avait clairement affiché ses ambitions et travaillé avec patience, organisation et méthode. La couleur et les mélodies de la plupart de ses titres ont à voir avec le fond mballax dont l’artiste est devenu le chantre et le porte-drapeau, mais l’option de Youssou Ndour d’explorer de nouvelles voies tout en s’attachant à rester fidèle à l’expression d’un art du chant dont il est un héritier est là. Illustration parfaite de cette idée de rencontre, le titre Seven Seconds (chanté avec Neneh Cherry), qui a propulsé le Sénégalais en tête des hit-parades dans le monde, avec des distinctions. C’est album qui porte les très beaux Mame Bamba, Old Man (Gorgui), Tourista, Undecided (Jàppulo), Without a smile (Same), Tongo… que l’on écoute toujours en y percevant la puissance des textes intemporels dont la valeur philosophique et sociale est chaque jour plus forte, ainsi que celle de la voix de Youssou Ndour dont certains critiques avaient déploré ‘’l’absence’’ à la sortie du disque.

5. Lii! (Jololi, 1996) : après The Guide (Wommat) qui a fait atteindre à Youssou Ndour une certaine apogée au plan de la popularité, l’on se demandait comment l’artiste allait faire pour rester le plus haut possible. La réponse, magistrale et révélatrice d’un génie singulier, est venue le 12 décembre 1996 avec la sortie de l’album Lii! Style dépouillé, mélodies à la fois apaisées et entraînantes, textes forts. Tout était réuni dans cet album pour qu’il plaise au public, qui ne s’y est pas trompé en l’adoptant. Youssou Ndour y chante sa mère (Sunu Yaye), le sens de la gratitude manifestée à une personne spéciale (Tourendo), le sens de la famille des émigrés (Solidarité)… Il pensait que le titre Lii! (chanson d’amour) allait être le grand succès de l’album – annoncé une semaine plus tôt dans l’émission ‘’Très gros plan’’ (TGP) de la Télévision nationale sénégalaise (RTS) – mais il a été surpris de voir Birima s’imposer comme un hymne. L’une des premières fois où il l’a repris en public a été au stade Léopold Sédar Senghor, devant le président Abdou Diouf. Il est vrai que le lyrisme et une certaine puissance d’évocation de Birima, bâtis autour de l’épopée d’un personnage historique du Kajoor, ajoutés à la touche de Jean-Philippe Rykiel, ont conféré à ce morceau un cachet particulier qu’il mérite amplement, parce qu’il est beau. Youssou Ndour et le Super Etoile le reprennent très souvent lors de leurs concerts, au Sénégal comme à l’étranger.   

           Aboubacar Demba Cissokho

           Dakar, le 1-er  octobre 2019

Youssou Ndour a 60 ans ! (1/5) — Villes-repères, lieux de mémoire

Publié le Mis à jour le

La star de la musique fête ce 1-er octobre 2019 ses soixante ans. Auteur-compositeur,  chanteur adulé, au génie et au talent respectés, homme d’affaires avisé, citoyen s’essayant à la politique, il est l’une des plus grandes figures culturelles de notre temps, dont la seule évocation du nom renvoie à un parcours artistique digne d’éloge et d’estime. Voyage, de Dakar, la ville où il est né – dont il dit qu’elle est la seule qui pouvait être la base et la source de sa créativité – à Londres, où son concert à l’Union Chapel (décembre 2002) est encore dans les mémoires, en passant par Bamako, lieu d’une rencontre marquante pour lui, Paris – dont la salle de Bercy sert de cadre à son plus grand bal hors du Sénégal, et New York où il a ses habitudes depuis un quart de siècle…

Villes - 1

  1. DAKAR (NDAKAARU) : Dakar, bien sûr ! Dakar, évidemment ! C’est là, au quartier de la Médina, que tout a commencé. Youssou Ndour y est né, s’y est forgé – en résistant il est vrai à son père qui ne voulait pas qu’il s’adonne à la musique. L’histoire familiale du côté maternel, le théâtre promu par les groupes et associations culturels, les kassak (cérémonies nocturnes au cours desquelles des chansons sont entonnées en l’honneur des circoncis), les cérémonies familiales de la très populaire Médina, etc. ont été parmi les premiers lieux de formation pour lui. Du Miami Club, la boîte la plus branchée et la plus courue de la Médina, à partir du milieu des années 1970 – avec le Star Band – au Thiossane Night Club, où il a joué régulièrement dans les années 1990 et 2000, en passant par le Jandeer de Soumbédioune qu’il investit avec l’Etoile de Dakar (formé en 1979), le Sahel ou le Théâtre national Daniel Sorano (dixième anniversaire du Super Etoile en 1991, Live biir Sorano en 1993, Avant-première de Bercy 2005, lancement de Dakar-Kingston en avril 2010…), Dakar a été, et reste, un formidable lieu de mémoire pour Youssou Ndour dans la construction d’une esthétique et la relation spéciale qu’il entretient avec son public. C’est à partir de Dakar – ville multiculturelle ouverte sur le monde – où il a toujours vécu, que Youssou Ndour est allé à la conquête des cœurs aux quatre coins du monde. Dakar, « parce que, dit-il lors de la sortie de son album Joko, from Village to Town (2000), l’ambiance dans laquelle j’ai vécu depuis mon enfance est extraordinaire. Rien ne vaut cette atmosphère. » Dakar a naturellement fait l’objet d’une chanson : Ndakaaru figure sur le Vol 2 du Super Etoile, sorti en 1982, moins d’un an après la création du groupe. Comme pour dire : « Allo le monde, ici Dakar ! » Ces dernières années, Youssou Ndour en a souvent fait une reprise lors de concerts. L’une des plus marquantes, la plus belle, reste celle du 1-er octobre 2005 à Bercy…

2. BAMAKO : dans le répertoire du Super Etoile, le titre Bamako (Vol. 14, Gaïndé, 1989), du nom la capitale du Mali, composé par le bassiste Habib Faye – dont Youssou Ndour a dit, à sa mort, le 25 avril 2018, qu’il a été « l’architecte » de sa musique – occupe une place singulière, autant par la qualité de la musique que par l’histoire que son texte évoque. Cette histoire, au caractère quasi mystique, est celle d’une rencontre fortuite à la gare ferroviaire de Bamako, que le chanteur raconte avec un voile de pudeur qui en laisse tout de même voir ce que cela a changé dans sa vie. L’une des rares fois où il en a parlé en dehors de la chanson – sans essayer d’entrer dans des détails – c’était dans une interview parue le 19 août 2004 dans les colonnes du journal sénégalais Le Quotidien : « Des rencontres qui m’ont marqué dans la vie, j’en ai plein. De magnifiques rencontres, il y en a beaucoup (…) J’ai fait des rencontres, j’ai fait des rêves, j’ai senti des choses. J’ai rencontré effectivement quelqu’un à Bamako et il a prié pour moi. Il faut me croire. C’est la réalité, il faut me croire. » Bamako a été la première étape de la première tournée africaine de Youssou Ndour, en 1985.

3. PARIS : la salle du Palais omnisport de Bercy, dans la capitale française, a accueilli ces dernières années le « Grand bal » de Youssou Ndour en Europe, qui rassemble environ 15 mille personnes enthousiastes à l’idée de (re)vivre l’ambiance des soirées sénégalaises. L’histoire du Super Etoile à Paris débute en 1984, quand le groupe y joue pour la première fois. C’était à l’invitation de l’Amicale des chauffeurs de taxi sénégalais, au Phil’One, loué à des associations africaines de Paris, selon Gérald Arnaud, auteur du livre Youssou N’Dour le griot planétaire (Editions Demi-Lune, 2008). Cette salle avait été rebaptisée ainsi après la faillite du Jazz Unité, « un club assez somptueux aménagé dans les sous-sols déserts (la nuit) du Quartier de La Défense par le grand producteur Gérard Terronès, pour accueillir les meilleurs musiciens du jazz », écrit Arnaud. Dans sa biographie Youssou Ndour – La voix de la Médina (Patrick Robin Editions/Télémaque, 2005), Michelle Lahana rapporte les souvenirs du guitariste Papa Oumar Ngom : « Pour ce concert organisé par les taximen, on était logés dans un hôtel à Saint-Denis. On parlait tellement fort que le patron nous a mis dehors ! Nous nous sommes retrouvés à Bagnolet, chez un ami de Latyr Diouf, le manager sénégalais de Youssou, qui nous a tous accueillis dans son appartement. Un demi-frère de Youssou habitait Paris et nous a fait prendre le métro pour la première fois ! On avait peur de sortir sans lui ! Les membres de l’association avaient cotisé pendant un an pour nous faire venir, ils n’étaient pas professionnels mais ça ne nous dérangeait pas ! On est resté quatre jours à Paris, le concert a eu lieu au Phil’One, un club à La Défense, c’était super… » Le groupe était retourné à Paris, « avec  une autre association quelques mois plus tard, mais là, c’était vraiment trop mal organisé », raconte Ngom, ajoutant : « On changeait d’hôtel chaque jour car les producteurs ne payaient pas les chambres, ils étaient saouls tous les soirs et nous n’avons jamais été payés ! » Youssou Ndour et le Super Etoile se sont produits à l’Olympia (avril 1990 et avril 2019 notamment), au Bataclan (novembre 2016, un an après les attentats dont cette boîte avait été la cible), Philharmonie (novembre 2016), entre autres prestigieuses salles de spectacle.

4. NEW YORK : en 1995, Youssou Ndour et le Super Etoile jouent à Broadway, reproduisant, toutes proportions gardées, l’ambiance des soirées dakaroises du Thiossane Night Club. New York, c’est d’abord la tournée de promotion de l’album So (1986) de Peter Gabriel qui lui permet de s’y produire. Il rencontre, dans ce cadre, Paul Simon qui l’invite à participer à son album Graceland (sorti en août 1986), alors en préparation. Mbaye Dièye Faye, Assane Thiam et Youssou Ndour sont aux percussions sur le morceau Diamonds on the soles of her shoes. Après le succès commercial mitigé de son album Eyes Open – qui était censé lui ouvrir les portes du marché nord-américain et l’y installer –, le chanteur rebondit sur le succès du suivant (The Guide-Wommat), qui s’y vend mieux, pour faire apprécier la musique de son groupe. Pour ce qu’elle représente comme lieu d’expression pour les artistes, la ville de New York devait bien acclamer Youssou Ndour. Il y est en novembre 2005, quelques mois après avoir été auréolé de la récompense de l’Académie du Grammy pour l’album Egypt, pour un concert dans la prestigieuse salle du Carnegie Hall. Même si son enregistrement n’a pas fait l’objet d’un disque publié de manière officielle, le concert – d’une qualité artistique exceptionnelle – a tellement circulé qu’il s’est inscrit parmi les prestations live les plus appréciées de Youssou Ndour et du Super Etoile. Les musiciens y reprennent de manière dépouillée une quinzaine de titres. Le 20 octobre 2018, Youssou Ndour et le Super Etoile y ont rejoué dans le cadre d’une tournée aux Etats-Unis. Cette nouvelle prestation n’a pas eu le même retentissement ni le même écho, même si elle a ravivé des souvenirs pour des mélomanes qui y sont retournés.

5. LONDRES : la connexion de Youssou Ndour avec l’Angleterre s’est faite d’abord avec un des musiciens contemporains les plus importants de ce pays, Peter Gabriel, qui est littéralement tombé amoureux et sous le charme d’une voix au lyrisme et aux puissants accents spirituels. Il était bien allé à son concert pour le festival Africa Fête (fondé par le promoteur et producteur culturel d’origine malienne Mamadou Konté), en 1984, mais n’avait pu voir Youssou Ndour. La rencontre se fait finalement, fin 1985, lorsqu’il fait le déplacement à Dakar, accompagné du guitariste et producteur sénégalais Georges Acogny. C’est la période où Youssou Ndour et le Super jouaient tous les week-ends au Sahel, un club branché de la capitale sénégalaise. Dans le livre Youssou N’Dour le griot planétaire, de Gérald Arnaud, il raconte : « Il (Peter Gabriel) était presque inconnu au Sénégal. Il se baladait seul dans les rues de Dakar, en short et t-shirt, comme n’importe qui. Il est venu me voir à la Médina et nous avons passé de bons moments ensemble. Quelques mois plus tard, j’étais à Londres et je lui ai téléphoné. Il était en studio avec son producteur Daniel Lanois, et il m’a proposé sans façon de les rejoindre. J’ai passé une journée entière à chanter. Ils m’ont enregistré sur la plupart des morceaux de l’album. » Cet album, c’est So. Youssou Ndour y chante sur le titre In Your Eyes. Lui et des musiciens de son groupe sont invités à accompagner le chanteur anglais dans la tournée de promotion de l’album. Le 11 juin 1988, Youssou Ndour est à Londres, au stade de Wembley, parmi les 83 artistes qui ont animé le concert organisé pour fêter le 70-ème anniversaire de Nelson Mandela alors en prison (Nelson Mandela 70th Birthday Tribute). Stevie Wonder, Tracy Chapman, Harry Belafonte, Whitney Houston, Peter Gabriel, entre autres, y étaient aussi. En août 2018, il s’est produit, avec le Super Etoile, au Royal Albert Hall, prestigieuse salle de la capitale anglaise, dans le cadre d’une mini-tournée européenne, un peu moins de seize ans après le mémorable concert à l’Union Chapel (décembre 2002), d’une rare beauté.

            Aboubacar Demba Cissokho

            Dakar, le 1-er octobre 2019

« Omar Pène – Un destin en musique », itinéraire d’un artiste fécond et libre

Publié le Mis à jour le

‘’Omar Pène – Un destin en musique’’ (Fikira, mars 2016, 224 pages), la biographie que l’enseignant-chercheur et critique d’art, Babacar Mbaye Diop, consacre à l’une des figures emblématiques de la musique sénégalaise, est d’abord le témoignage d’un fan qui retrace l’itinéraire d’un artiste dont le choix de vie a été et reste de porter des thématiques engageantes.

Pène

Présent sur la scène musicale sénégalaise depuis plus de quarante ans, Omar Pène s’est tout naturellement installé dans la conscience collective de ses compatriotes, parce qu’il a, su avec son groupe, le Super Diamono, créer et faire aimer un style, chanter des thèmes touchant au vécu et à la vie d’un très grand nombre de mélomanes.

Le parcours que décrit en sept chapitres l’auteur, n’a pas été un long fleuve tranquille, l’artiste ayant bravé pesanteurs socioculturelles et hostilités dans un contexte où la musique était l’apanage des seuls griots, et affronté très tôt les nombreuses mutations que son groupe a connues au fil des années.

« C’est un choix de vie pour lequel il a opté pour demeurer un artiste, un homme tout à fait libre d’esprit, de tout mouvement, de tout engagement et de tout système. Voilà de longues années qu’Omar Pène a porté, de par sa liberté de ton et d’esprit et son sens élevé des relations humaines et sociétales, la voix à thèmes multidimensionnels et sublimes », écrit son ami Oumar Wade, dans l’avant-propos de l’ouvrage.

Wade ajoute qu’on trouve dans les chansons de Pène « le réconfort, l’utile, la patience, l’insubordination à l’opulence, la dignité, l’amitié, le respect de la parole donnée, l’amour des couches sociales  conditions de vie difficiles… ». Babacar Mbaye Diop, fait écho à cette analyse, dès les premières lignes de son introduction : « A chaque fois que j’écoute Omar Pène, c’est comme si la chanson parlait à moi. Sa musique est parfaite, légère, décontractée, raffinée, agréable ».

Baïla Diagne, le ‘’découvreur’’

« Elle ne dégoûte pas. Elle est facile et transparente. Elle érige, ordonne et invente (…) Elle délivre mon esprit et j’ai l’impression de collaborer à sa création. Sa musique et sa voix me parlent. Elle est passion, amour et nostalgie », souligne-t-il, précisant d’emblée que même si le livre est le résultat d’enquêtes et de recherches, « c’est d’abord et avant tout un regard de fan sur la marche du Super Diamono ».

Alors, itinéraire d’Omar Pène ou du Super Diamono ? « Omar et le Super Diamono sont deux entités différentes », répond Baïla Diagne, le ‘’découvreur’’ d’Omar Pène, l’homme sans qui il ne serait pas le musicien adulé que l’on connaît. Il ajoute : « L’une peut évoluer sans l’autre. Omar Pène a une personnalité artistique qui fait que, avec ou sans le Super Diamono, il évolue. Le Super Diamono peut aussi de son côté évoluer sans Omar. Cela est tout à fait compréhensible et très possible ».

Omar Pène était un bon footballeur, raconte l’auteur. Son destin prend « une autre tournure lorsque un jour, il croise de chemin de Baïla Diagne, membre fondateur du Super Diamono, dans le quartier où Omar et ses copains avaient l’habitude de chanter et de taper sur de vieux bidons pour occuper leurs soirées ». « C’est Baïla Diagne qui a découvert Omar Pène. S’il n’était pas là au bon moment, Omar ne serait pas musicien », tranche le chercheur qui rapporte le mot de Pène sur ce mentor qui a flairé son talent : « Il est mon père spirituel. C’est à lui qu’on doit l’avènement du Super Diamono. On vivait chez lui, on y répétait, on y mangeait, on y dormait. Aujourd’hui encore, il suit le groupe avec beaucoup d’intérêt et reste le grand frère, le conseiller ».

Omar Pène fait ses premiers pas aux côtés de Bassirou Diagne, Baïla Diagne, Baye Diagne, Adama Faye, Khalifa Fall et El Hadji Thiam, « ces personnages historiques qui ont participé à la fondation du Super Diamono », dont Diop dresse la discographie complète. On peut regretter que les chansons sur lesquelles il s’appuie pour faire ressortir les thématiques n’aient pas été retranscrites en wolof d’abord, puis traduites.

Omar Pène a dû se jouer du destin pour se forger un caractère et une personnalité ayant surmonté maints obstacles. « C’était un enfant assez libre à Pikine, où il était cajolé par toute la famille ; à Dieuppeul, sa vie a complètement changé : ce fut le début de ses misères. Sa famille était divisée par la polygamie, qui engendre parfois une iniquité parmi les enfants », raconte l’enseignant-chercheur. C’est dans cet environnement ‘’hostile’’ qu’il décide de quitter la maison pour ne pas déranger sa belle-mère que sa présence ennuyait. « Il fit ainsi face aux affres de la vie », résume Babacar Mbaye Diop.

« Entre la rue, les studios et les scènes de musique »

L’auteur poursuit : « Il venait d’avoir treize en 1968 quand il entreprit de quitter la maison paternelle. Il avait pris soin de le dire à son père, mais ce dernier ne l’avait pas pris au sérieux parce qu’il était très jeune. Un beau matin, au lieu d’aller à l’école, il sortit de la maison avec toutes ses affaires et ne revint plus ».  Ainsi, Omar Pène arrêta l’école au niveau du CM2 sans avoir même son diplôme d’études élémentaires et habita « chez un copain à Dieuppeul et rêva d’une carrière de footballeur sans savoir qu’il avait une très belle voix ».

« Parler d’Omar Pène, relève Babacar Mbaye Diop, c’est décrire la vie d’un homme entre la rue, les studios et les scènes de musique, d’un homme de convictions et de valeurs, d’un chanteur exceptionnel qui apporte à son public beaucoup d’émotions grâce à sa voix, aux mélodies et aux chœurs (…) C’est parler d’un footballeur dont le destin a décidé qu’il serait musicien. Ses chansons racontent son pays et ses réalités. »

Omar Pène s’est assagi avec le temps. Il n’est plus dans la logique des ‘’bad-boys’’ que lui et ses compagnons ont été au cours des deux premières décennies de l’aventure. Ce qui n’a pas changé, c’est son amour de la politique qu’il suit à la télé, « carnet de notes en main », et sa fidélité à des principes qui ont fait de lui « porte-voix des sans-voix ».

Dans son ouvrage, Babacar Mbaye Diop évoque les « nombreux départs », relevant que parler d’Omar et du Super Diamono, c’est donc parler de « plusieurs histoires, de plusieurs générations de chanteurs, d’instrumentistes et d’admirateurs qui ont souvent entretenu la flamme et aussi, malheureusement, les polémiques. Chacun a sa propre histoire avec le groupe ». « Celle racontée dans ce livre est recueillie auprès d’Omar Pène et sera discutée selon les témoignages de ses contemporains. Mais c’est d’abord et avant tout un regard de fan sur la marche du Super Diamono », dit-il pour définir sa perspective, même si la démarche scientifique est là pour lui donner crédit.

Il est convaincu que « sans Omar Pène, le Super Diamono ne sera plus ». « Aujourd’hui, c’est lui l’âme du groupe, et personne d’autre, aussi talentueux soit-il, ne pourra le remplacer. Omar Pène a cheminé avec le Super Diamono en mouillant sa chemise. Il a vécu plus de quarante ans avec lui. Aujourd’hui », souligne-t-il.

‘’Afro-feeling’’

La naissance du Super Diamono racontée dans les moindres détails est suivie de « plusieurs mois de recherche musicale et de répétitions intenses », un travail de groupe qui a donné naissance au style singulier que Baïla Diagne a baptisé ‘’afro-feeling’’, « un mélange de toutes les formes musicales ».

L’auteur reprend le chemin que les musiciens du Super Diamono – formation née en 1975 de la fusion du Kadd Orchestra et du Tropical Jazz, après son premier concert (le 31 décembre 1975) –, ont emprunté, pour aller « à la recherche d’un style musical » dans un contexte sénégalais marqué par les influences du jazz, les sonorités latino-américaines, le reggae, des tempos ayant certes des racines en Afrique, mais façonnés ailleurs.

Cette quête s’est effectuée à Kaolack, en Gambie et à Ziguinchor, à la recherche de rythmes traditionnels du Saloum, des sonorités mandingues et diolas. Ce long périple qui a duré jusqu’à la fin de l’année 1979, a permis aux membres de mieux se connaître en partageant galères, joies et peines. Cela a surtout été le lieu d’affiner un style propre, reflet de la diversité culturelle de leur pays.

Babacar Mbaye Diop raconte les circonstances dans lesquelles Ismaël Lô et Moussa Ngom ont intégré le Super Diamono, au milieu des années 1980. Il parle aussi – c’est ça l’histoire du groupe – des nombreux départs qui ont éprouvé la formation, mais n’ont rien changé à sa manière de faire de la musique : Bob Sène, Pape Bass, Abdou Mbacké, Lamine Faye, Mamadou Lamine Maïga…Ismaël Lô.

« Philosophe de la vie » et « artiste engagé », Omar Pène « ne fait pas de la musique pour avoir de l’argent. Cela ne l’intéresse pas, écrit Diop. Il ne cherche pas à avoir des milliards. Il fait de la musique par passion. Tout ce qu’il veut, c’est vivre normalement, ne devoir de l’argent à personne ».

Le décès de sa mère en 1992 a été à l’origine du soutien de Pène au candidat Abdou Diouf (présidentielle de 1993), que ses jeunes fans, hostiles au régime socialiste, n’avaient pas compris. « Il a été vraiment à mes côtés quand ma mère est décédée, explique Omar Pène. C’est des moments tellement durs qu’à chaque fois, il y a une main tendue, on ne l’oublie pas. Voilà pourquoi j’ai voulu lui renvoyer l’ascenseur et je ne le regrette pas. Il a été très proche de moi à cette époque. »

« Relations fortes » avec Youssou Ndour

Cet épisode passé, le Super Diamono se formalise en 1995, avec l’arrivée dans l’équipe de management d’Ousmane Faye, un fan ayant joué majeur dans la structuration de l’Association des fans du Super Diamono (AFSUD). Babacar Mbaye Diop ne peut parler d’AFSUD sans évoquer la ‘’Génération Euleuk Sibir’’, du nom de l’album coproduit en 1996 par Omar Pène et Youssou Ndour.

L’enseignant-chercheur rapporte le témoignage de Youssou Ndour, qui parle de ses « relations fortes », avec Pène, de la « bataille naturelle » qu’a constituée la concurrence entre eux. Ndour rappelle que Banna Ndiaye, l’épouse d’Omar Pène, a joué « un très grand rôle » dans le projet musical Euleuk Sibir, qui a été bien accueilli par le public.

Les dix années les plus récentes du parcours d’Omar Pène ont été marquées par « une ouverture à l’international », dont le bassiste Dembel Diop explique la raison : « La quintessence de la musique sénégalaise, c’est la rythmique. Mais pour s’ouvrir au marché international, il faut des harmonies exotiques pour toucher un public plus large. Ici au Sénégal, Pène n’a plus rien à prouver. C’est un marché de moins d’un million d’acheteurs de cassettes. Donc on a innové et apporté plus d’harmonie pour le marché international ».

Dans son témoignage sur ses relations avec Omar Pène, Youssou Ndour porte un regard critique sur la décision tardive du leader du Super Diamono de s’ouvrir à l’international : « Je pense qu’Omar Pène a un peu négligé le plan international. Il y avait trop de personnalités dans son groupe et tout ne pouvait pas s’organiser. Ce qui fait que le groupe a tout petit peu raté sur le plan international. Après, il a décidé de créer le Super Diamono New Look dans lequel il était le patron. Mais il l’a fait très tard ».   

Sur le tard donc, plus de trente ans après ses débuts, les albums Myamba ( ), Ndam ( ) et Ndayaan ( ) ont permis à Omar Pène de proposer au public « une musique très dépouillée », précise Babacar Mbaye Diop, ajoutant que le chanteur « veut maintenant conquérir la scène internationale, même si, depuis l’album +People+ (1987), il était déjà connu en Europe ». Ces disques provoquent le départ des « derniers inconditionnels » d’Omar Pène, Pape Dembel Diop et Doudou Konaré, tempère l’auteur, précisant que les deux instrumentistes estimaient qu’ils n’étaient pas associés au nouveau projet du leader du Super Diamono.

Mais à l’analyse, le constat est que, cet ‘’accident’’ de parcours, un des nombreux qui ont jalonné le parcours de celui que ses fans appellent depuis quelques années ‘’Baay Pène’’, n’a en rien altéré l’attachement et l’affection que les fans et mélomanes sénégalais ont pour lui et sa musique. Au contraire, ils n’ont jamais été aussi forts. En témoigne le succès retentissant de son retour sur scène, le 30 août 2014, après une maladie qui l’a éloigné du micro pendant un an. L’aventure continue donc.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 21 avril 2016

  

« Euleuk Sibir ! », du duo You-Pène, c’était il y a 20 ans !

Publié le Mis à jour le

Il y a 20 ans, le 18 avril 1996, Youssou Ndour et Omar Pène, deux stars de la scène musicale sénégalaise, mettaient sur le marché ‘’Euleuk Sibir !’’ , l’album qu’ils ont coproduit, un événement artistique qui avait marqué les esprits et continue d’alimenter échanges plus ou moins passionnés à l’évocation des souvenirs qui lui sont attachés. Un véritable coup d’éclat.

unnamed

En mai 2013, au cours d’un concert organisé dans le cadre des activités marquant les quarante ans de présence d’Omar Pène sur la scène musicale sénégalaise, Youssou Ndour avait eu ce compliment : « J’ai le plus grand respect pour Omar Pène, qui est une légende vivante de la musique de notre pays. Ce qu’il a accompli est un exemple pour nous tous ».

Le même Youssou Ndour, nommé en avril 2012 ministre de la Culture, appelle Omar Pène à ses côtés pour l’épauler dans sa mission. Et, le 30 août 2014, Omar Pène demande, sur la scène du Grand Théâtre de Dakar, à Youssou Ndour de chanter le titre Silmaxa, qu’il sera désormais le seul à interpréter. Auparavant, les deux artistes avaient interprété Euleuk Sibir, titre éponyme de leur album commun, devant des fans hystériques.

Ces gestes sont forts il est vrai, mais ils sont loin de la résonance que la sortie, le 18 avril 1996, de la cassette ‘’Euleuk Sibir !’’ a eue dans le milieu musical sénégalais. Parce que les deux artistes et leurs groupes, le Super Etoile (Youssou Ndour) et le Super Diamono (Omar Pène), avaient suscité toutes sortes de rivalités et d’oppositions entre associations de fans. Même si, jamais les deux principaux concernés n’ont exposé publiquement une quelconque divergence.

Dans la biographie du leader du Super  Diamono, paru le 5 avril dernier chez Fikira, Omar Pène, un destin en musique, l’enseignant-chercheur Babacar Mbaye Diop rapporte le témoignage de Youssou Ndour, qui parle de ses « relations fortes » avec Pène, de la « bataille naturelle » qu’a constituée la concurrence entre eux.

« Au studio, c’était énorme »

Et Ndour de rappeler que Banna Ndiaye, l’épouse de Omar Pène, a joué « un très grand rôle » dans le projet musical Euleuk Sibir. « On a décidé de faire ‘’Euleuk Sibir’’ en 1996, qui était très attendu. L’album a été conçu là où il y a l’actuel TFM (Télé Futurs Médias) », où se trouvait son studio Xippi, raconte Youssou Ndour, ajoutant : « Au studio, c’était énorme, extraordinaire. L’album est devenu un classique ».

La concrétisation du projet Euleuk Sibir date de 1996, mais « on avait cette idée depuis dix ans », avait dit Omar Pène, le 29 mars 1996, lors d’une conférence de presse suivant un concert du Super Diamono au Centre culturel français de Dakar, confirmant les rumeurs qui couraient alors dans le landerneau musical dakarois.

Dans son compte rendu de la conférence de presse de présentation de la cassette – organisée le 7 avril 1996 au ‘’Broadway’’ (Méridien-Président), le quotidien Le Soleil rapporte, le 9 avril 1996, les propos du manager de Youssou Ndour, Mady Dramé : « Les deux musiciens se sont tendus la main pour réaliser une œuvre très bien travaillée ». Cette cassette « a permis aux musiciens du Super Etoile et du Super Diamono de communier », renchérit Omar Pène lors de la même rencontre avec les journalistes.

Le 9 avril 1996, le journal Sud Quotidien indique qu’en plus des dix musiciens du Super Etoile (Habib Faye, Pape Omar Ngom, Ibou Cissé, Galass Niang, Assane Thiam, Mbaye Dièye Faye) et du Super Diamono (Lappa Diagne, Thio Mbaaye, Dembel Diop, Ousmane Sow) , Youssou Ndour et Omar Pène ont eu recours aux services de Moustapha Fall (trombone), Ibou Konaté (trompette) et Sanou Diouf (saxophone).

« Je suis très content de ce produit. J’ai réalisé un rêve et j’espère que ce produit va réjouir beaucoup de Sénégalais. Nous avons travaillé dans une bonne ambiance et ça a permis aux musiciens de communier artistiquement », se réjouit alors Youssou Ndour, alors que Omar Pène insistait sur le fait qu’ils ont « vraiment travaillé les mélodies ». A ce propos, le bassiste et compositeur Habib Faye qui, assisté du guitariste et arrangeur Ousmane Sow, a assuré la direction musicale de ‘’Euleuk Sibir !’’, avait indiqué : « On n’a pas voulu associer des choristes pour ne pas surcharger la musique », selon Sud Quotidien (22 avril 1996). Le journal ajoute le commentaire suivant : « A écouter à tête reposée le produit, on peut lui (Habib Faye) donner raison. Dans cette musique dépouillée, les deux chanteurs ont réussi à associer à merveille leurs voix dans les compositions. Si la présence des instrumentistes est fort remarquée, le dosage a été bien assuré par le doigté des arrangeurs ».

‘’Deux stars côté chœurs’’

Youssou Ndour et Omar Pène ont chanté en duo (Euleuk Sibir, silmaxa, warougar, indépendance) et en solo (Tongo par Omar Pène et Ndanane par Youssou Ndour). Sur les six titres, deux étaient alors des inédits (Euleuk Sibir et Warougar), tandis que les quatre autres des reprises de tubes des deux musiciens.

Dans sa critique du produit, le journaliste culturel Modou Mamoune Faye écrit dans l’édition du 23 avril 1996, du quotidien Le Soleil : «Les chemins de Youssou Ndour et d’Omar Pène ont fini par se croiser. ‘’Je savais que nous finirons par nous rencontrer’’, se disent les deux chanteurs dans ‘’Warougar’’, l’un des six morceaux de la cassette ‘’Euleuk Sibir’’ sortie jeudi dernier ».

Après avoir rappelé que les deux artistes se sont connus « il y a vingt ans », Faye relève, dans un article intitulé ‘’Deux stars côté chœurs’’, qu’ils dirigent « deux groupes, le Super Etoile et le Super Diamono, que presque tout oppose : le tempo musical (même s’ils jouent tous du mbalakh), la façon de chanter, avec en prime des fans qui pendant longtemps se sont regardés en chiens de faïence ».

« Ceux qui assistent régulièrement aux concerts des deux groupes en savent quelque chose. C’est sans doute pour exorciser cette division (?) Que Pène et You ont décidé d’accorder leurs…violons », poursuit le journaliste, estimant que « cette belle initiative qui est à saluer (même si la portée commerciale est manifeste, contrairement à ce qu’affirment les initiateurs) avait été annoncée comme ‘’le produit de l’année’’ ».

Au finish, résume Modou Mamoune Faye, « on a droit à une production où les voix des deux chanteurs planent sur les instruments ». « Ici, la musique est presque qu’un support pour faire passer le message d’unité (Warougar), de protection des enfants (Euleuk Sibir), d’aide aux nécessiteux (Silmaxa) que lancent les deux chanteurs. Au passage, You et Pène se jettent des fleurs qui symbolisent sans doute l’unité retrouvée. Lorsque quelques uns des musiciens de mbalakh se retrouvent ensemble, le résultat  ne peut forcément pas être mauvais ».

Dans le travail de réarrangement des morceaux, remarquablement assuré par Habib Faye et Ousmane Sow, le mélomane perçoit et navigue, selon les morceaux et la touche des instrumentistes des deux groupes, entre les beat et tempo du Super Diamono et ceux du Super Etoile.

Quelque part, en filigrane de cette œuvre de collaboration et d’alliance entre les styles des deux groupes, c’est à une relecture subtile astucieuse d’un rythme mballax dont les musiciens du projet exploraient des richesses pas véritablement exposées. Les titres choisis ne l’ont certainement pas été au hasard, chacun d’eux véhiculant des thèmes et messages forts.

L’union fait la force

« Seul hic, signalait Modou Mamoune Faye, lorsqu’on écoute attentivement la cassette, on y décèle des différences de niveau de son dans les enregistrements qui sont certainement dues au mixage final.» Ce qui était vrai. Mais qu’à cela ne tienne, les managers des deux stars, Pape Thierno Diop ‘’Bondé’’ (Omar Pène) et Mady Dramé (Youssou Ndour), étaient contents de constater que, quelques jours seulement après sa sortie, la cassette se vendait déjà bien.

euleuk 2

Pape Thierno Diop et Mady Dramé avaient certainement le souci de rentabiliser le pactole de vingt millions de francs CFA investie par les deux maisons qui ont coproduit Euleuk Sibir, Saprom (Youssou Ndour) et Médiator (Omar Pène). La distribution exclusive de la cassette avait été assurée par Talla Diagne, à travers sa structure, KSF (Kër Serigne Fallou), de la fameuse Cantine B224 du Marché Sandaga. Le clip de ‘’Euleuk Sibir’’ avait été tourné, dont au projet un caractère visuel dont on ne sait pas ce qu’il est devenu, la conservation des archives, cultuelles notamment, posant un réel problème au Sénégal.

A Ibrahima Ndoye, de l’hebdomadaire Le Témoin, qui estimait dans l’édition de son journal en date du 23 avril, que « la logique aurait voulu, pour une aussi grande initiative, que nos deux mastodontes de la musique sénégalaise, se donnent les moyens et le temps de faire quelque chose qui sorte de l’ordinaire », on pouvait répondre – et on peut répondre aujourd’hui encore avec le recul – que le simple fait de réunir dans le même studio les musiciens du Super Etoile et du Super Diamono, alors que qu’ils étaient une concurrence saine mais féroce, relevait de l’extraordinaire. Rien que pour ça, ‘’Euleuk Sibir !’’ reste un moment à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de la musique sénégalaise.

Babacar Mbaye Diop, dans sa biographie de Omar Pène, souligne que « les fans du Super Diamono avaient beaucoup appris  de cette elle rencontre entre les artistes, mais aussi du mouvement ‘’Génération Euleuk Sibir’’ qui était une alliance de fan-club de Youssou Ndour et de l’Afsud-Sénégal », précisant qu’au-delà du travail artistique entre les deux musiciens, il leur (les fans) a permis de se rencontrer en tant que jeunes sénégalais et d’échanger entre eux.

Le samedi 1-er juin 1996, au stade Demba Diop, il y a eu le ‘’concert Euleuk Sibir’’, pour lequel le prix des tickets d’entrée était fixé à 1500 et 2000 francs  CFA. C’étaient « trois concerts en un », s’était exclamé le journaliste Alassane Cissé, dans l’édition du 4 juin 1996 de Sud Quotidien, faisant référence au fait que la soirée a débuté avec Youssou Ndour et son groupe, puis Omar Pène et le sien, avant de se terminer par les deux réunis pour le plateau final. Avec comme maîtres de cérémonie Mbaye Diouf, Ahmadou Bâ et Anna Gioan.

« Il n’y a pas eu de déception : le concert Euleuk Sibir a ravi d’aise les fans de Youssou Ndour et d’Omar Pène, qui s’en sont donné à coeur joie jusqu’à 2h du matin, samedi au stade Demba Diop, indique Le Soleil dans un appel la une de son édition du 3 juin 1996. Le répertoire des deux monstres sacrés de la musique sénégalaise y est passé, avant la prestation commune du Super Etoile et du Super Diamono dans le sillage de la cassette qui fait danser, jusqu’à présent les mélomanes. » Il est vrai qu’avec le recul, vingt ans n’ont fait prendre aucune ride aux mélodies de cette cassette.

Le quotidien Walfadjri, sous la plume de Demba Silèye Dia, rapporte des propos qu’Omar Pène a tenus lors du concert et qui résument en vérité la philosophie de la collaboration qui a donné naissance à ‘’Euleuk Sibir’’ : « On veut montrer qu’il y a une compréhension entre tous les musiciens. L’union fait la force. Le Sénégal en a besoin et on est capable de faire cette bonne chose ». Tout est donc question d’état d’esprit.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 18 avril 1996