Thiaroye44

Des organisations politiques demandent  »vérité et justice » pour les victimes du massacre de Thiaroye

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Des organisations politiques et citoyennes d’Afrique et de la diaspora ont signé et publié vendredi une déclaration commune pour demander l’ouverture des fosses communes identifiées et la restitution des archives sur le  »massacre du camp de Thiaroye », le 1-er décembre 1944.

A l’occasion du 73-ème anniversaire des événements, les signataires demandent aux autorités françaises de  »restituer au service historique de la défense les archives militaires du 23ème BIMA conservées au camp de Bel Air jusqu’à sa dissolution en 2011, afin que la vérité historique soit rétablie et que justice soit faite, à la mémoire des victimes du massacre du camp de Thiaroye, et au nom de leurs proches, de leurs descendants et du continent africain tout entier ».

Le document relève  »les nombreuses incohérences, la falsification historique et le mensonge d’État visant à diminuer le nombre de victimes du massacre (qui) suscitent l’indignation », soulignant le  »soutien (des signataires) à toutes les personnes qui consacrent leurs recherches à des enjeux historiques sensibles pour redonner de la mémoire aux peuples ».

 »La vérité ne dépend pas seulement de l’ouverture des archives « secrètes » et des fosses communes afin de statuer définitivement sur la réalité et l’ampleur du crime commis, mais aussi de la tenue d’un procès en révision pour laver l’honneur, à titre posthume, de ces martyrs présentés comme de prétendus mutins », souligne le texte.

Les organisations et mouvements signataires rappellent qu’un des mobiles du massacre de Thiaroye est  »le refus de payer leur dû aux soldats indigènes (soldes de captivité, primes de démobilisation, etc.) et la volonté des autorités françaises de s’emparer des économies qu’ils détenaient ».

 »Aux Etats-Unis où les autorités refusèrent de dédommager les Noirs libérés de l’esclavage en 1865, la décision de verser malgré tout les primes de guerre aux soldats noirs qui avaient combattu dans les troupes du Nord, avait permis à la communauté africaine de constituer un capital de départ pour financer de manière autonome ses propres écoles, universités et services de base », indiquent-ils.

Ils ajoutent :  »Il ne fait aucun doute que si la France, qui s’empressa de créer le franc CFA (colonies françaises d’Afrique) en décembre 1945, avait remis l’argent qui revenait de droit à nos parents, grands-parents ou arrière grands-parents mobilisés par l’effort de guerre impérialiste, les luttes de libération africaine menées par ces derniers dans les années 1950 auraient été autrement mieux financées et armées pour renverser l’ordre colonial de manière définitive. »

Provenant de toutes les anciennes colonies, allant du Sénégal au Congo en passant par le Mali, les soldats de Thiaroye  »n’étaient pas des mercenaires mais des résistants qui ont eu le courage de refuser de laisser l’autorité militaire française piétiner leur dignité et leurs droits ».

La liste des organisations signataires :

— Pour SLB/Alternative Solidaire (PASTEF, RND, Taxaw Temm, YAW) : Madièye Mbodj, Coordonnateur ; Dakar
— Pour la Ligue Panafricaine- UMOJA : Diogène Henda Senny ; Brazzaville
— Pour Initiative pour la Résurgence du mouvement Abolitionniste (IRA-Mauritanie) : Biram Dah Ould Abeid ; Nouakchott
— Pour le Parti Démocratique de Guinée (PDG-RDA) : Mohamed Touré ; Conakry
— Pour le Front Progressiste et Panafricaniste (Manidem, MOCI, UPA) : D.Yebga, H. Kamgang, Th. Y. Moyo ; Cameroun
— Pour le Parti Sankariste : Beneweinde Sankara ; Ouagadougou
— Pour Liberté et Démocratie Pour la République (LIDER en Côte d’Ivoire) : Mamadou Koulibaly ; Abidjan
— Pour le Groupe Union Calédonienne-front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS) : Roch Wamytan ; Nouméa
— Pour le Groupe de Recherche et d’Initiative pour la libération de l’Afrique (GRILA) : Aziz S. Fall ; Montréal
— Pour le Collectif 60 – Cameroun : Théophile Nono
— Fondation Abel Goumba-Centrafrique : Bangui
— Pour la Solidarité Africaine pour la Démocratie et l’Indépendance (SADI) : Oumar Mariko ; Bamako
— Pour le Front des forces sociales (FFS) : Edouard Zabré ; Ouagadougou
— Pour le Parti pour la Démocratie et le Socialisme (PDS/Metba) : Philippe Ouédraogo ; Ouagadougou
— Pour le Nouveau Temps pour la Démocratie (NTD) : Vincent Dabilgou ; Ouagadougou

Dakar, le 1-er décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

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TRIBUNE – Thiaroye 44 : A quand la fin de l’obstruction à la manifestation de la vérité ?  

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Dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1944, des dizaines de tirailleurs sénégalais qui réclamaient le paiement de leurs soldes étaient massacrés par l’armée française dans le camp de Thiaroye, d’où ils devaient rejoindre leurs pays respectifs. 72 ans après, leurs familles réclament toujours la lumière sur cet épisode tragique. 

« En ce jour anniversaire du massacre d’ex-prisonniers de guerre à Thiaroye au Sénégal, le 1er décembre 1944, nous, familles des victimes avons décidé d’alerter l’opinion publique afin que cesse toute désinformation, toute manipulation, toute falsification autour de ce crime commis par la France. Plus de 70 ans après les faits, nous demandons que cesse ce mensonge d’Etat  qui se perpétue encore en 2016.

Ces hommes, originaires de l’Afrique occidentale française, ont été mobilisés pour venir défendre la France en 1939 et ont été faits prisonniers par les Allemands en juin 1940. C’est en métropole qu’ils ont passé leur temps de  captivité, les Nazis ne voulant pas « d’indigènes » sur leur sol. Alors que certains avaient rejoint la résistance après leur évasion, ce contingent d’ex-prisonniers de guerre  a quitté Morlaix le 5 novembre 1944.

Après plusieurs années de recherches et de fouilles d’archives publiques et privées en France, au Sénégal et au Royaume-Uni, l’historienne Armelle Mabon, de l’Université Bretagne Sud a pu établir que ce drame est bien un crime de masse prémédité puis maquillé en rébellion armée. Une machination a été mise en place pour dresser un bilan mensonger de 35 morts et camoufler les 300 à 400 victimes jetées dans des fosses communes. Le gouvernement provisoire a couvert la réalité des faits. Il a notamment édité une circulaire trois jours après le massacre, faisant croire que ce contingent avait perçu l’intégralité des soldes de captivité, rendant ainsi les revendications illégitimes. Le procès qui a suivi en mars 1945, entièrement à charge, a conduit à la condamnation et à la dégradation militaire de 34 innocents.

Lors de son premier voyage officiel en terre africaine en 2012, le président François Hollande, a promis de restituer les archives au Sénégal et parlé de « répression sanglante » pour qualifier le mitraillage des tirailleurs sénégalais réunis au camp de Thiaroye, dans la banlieue de Dakar.  Le 30 novembre 2014, à l’occasion du 70ème anniversaire, le président a de nouveau employé ce terme au cimetière de Thiaroye. Deux ans plus tard, le 10 novembre 2016, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, évoque encore une « répression sanglante».

« Thiaroye 44 »  n’est pas une répression sanglante. Nos pères et grands-pères n’ont jamais contrevenu aux règles. Ils ne se sont pas mutinés.  Ils ont eu simplement ce courage de réclamer des droits pécuniaires que les autorités ne voulaient pas leur verser et dont ils ont été spoliés définitivement. Cet argent est resté dans les caisses de l’État français.

Le 30 novembre 2014, si le président Hollande a reconnu que les rapatriés n’avaient pas perçu leur dû, il a aussi réactivé un mensonge d’État en annonçant solennellement que ces hommes s’étaient rassemblés pour crier leur indignation alors qu’ils ont été rassemblés par les officiers qui ont donné l’ordre de tirer avec des automitrailleuses. Au cimetière militaire de Thiaroye, le président de la République française a indiqué que les victimes n’étaient pas dans les tombes anonymes et que l’endroit de leurs sépultures demeurait mystérieux. Les tombes n’ayant pas été fouillées,  l’État français connaît donc l’endroit des fosses communes.

Le président Hollande savait-il que les copies d’archives remises au Sénégal sont en réalité le récit d’une histoire falsifiée, avec des rapports mensongers écrits sur ordre, des enquêtes menées à charge, des documents tronqués?

Alors que le ministre de la Défense ne répond pas à nos sollicitations, nous dénonçons l’obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis.

Le ministère de la Défense refuse de rendre consultables les archives conservées par les forces françaises au Sénégal jusqu’à leur dissolution en 2011. Ces documents contiennent la cartographie des fosses communes et vraisemblablement d’autres pièces sensibles, comme la liste des victimes. Il refuse également de donner le motif d’une sanction infligée à l’un des officiers des forces françaises, bénéficiaire de la même loi d’amnistie que les tirailleurs condamnés.  Or une amnistie ne peut en aucun cas effacer le fait matériel afin de préserver les droits des tiers et les condamnés demeurent coupables. Cette entrave est particulièrement grave : elle a contribué au rejet de la requête pour le procès en révision du plus lourdement condamné au prétexte d’absence d’éléments nouveaux. Ce rejet n’est pas susceptible de recours.

Le discours du ministre Jean-Marc Ayrault est certes encourageant : « Nous avons failli à nos devoirs, tout simplement. Le devoir d’égalité, le devoir de reconnaissance. » « Ceux qui parlent de repentance se trompent de chemin. Ce que nous disons ce soir, c’est la justice, tout simplement. » Mais les discours ne rendent pas la justice et n’exhument pas les corps.  D’après la loi, le  Garde des Sceaux peut saisir la commission d’instruction, en vue du procès en révision, or le directeur de son cabinet a rejeté cette possibilité le 19 décembre 2014, en prétextant l’éventuelle compétence de  la Cour suprême du Sénégal.

Alors que se prépare la visite d’État en décembre 2016, du Président de la République sénégalaise Macky Sall, nous, familles des victimes, demandons un sursaut éthique de l’État français afin de :

– rendre consultables toutes les archives sur l’Affaire Thiaroye ;

– proposer son aide au Sénégal pour l’exhumation des corps ;

– donner  la liste des morts et attribuer la mention « mort pour la France ». Il n’y a rien de plus tragique que des morts sans nom ;

– saisir la commission d’instruction de la Cour de révision et de réexamen pour les 34 condamnés ; – réparer les spoliations – modifier les textes exposés au Mémorial du cimetière de Thiaroye ;

– cesser de porter atteinte à la mémoire de ces hommes et des officiers qui ont eu le courage de les défendre ;

– nommer les responsables aujourd’hui de cette obstruction à la manifestation de la vérité sur un crime commis

Une mémoire collective ne peut trouver d’apaisement sur un mensonge.»

Les familles des morts, des condamnés et des rapatriés spoliés de Thiaroye44 et notamment les familles de :

Mbap Senghor

Antoine Abibou

Kotou Diakité

Fasséry Coulibaly

Tindaogo Bélem

Souleymane Doucouré

Pierre Zoungrana

Doudou Diallo