Sékou Touré

Kémo Kouyaté (1947-2017) : l’éclipse d’un géant de la musique

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L’hommage solennel rendu, le vendredi 21 juillet 2017, au musicien Kémo Kouyaté, à l’occasion de funérailles nationales au Palais du peuple, à Conakry, est à la mesure de la dimension exceptionnelle d’un artiste dont le génie, la générosité et le don de soi pour le rayonnement de  la culture de son pays et de l’Afrique ont construit et cimenté un parcours digne de respect.

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Mercredi 19 juillet 2017, tard dans la soirée, au moment de relire avant publication un article sur Manfila Kanté, j’apprends, par l’intermédiaire du guitariste Ousmane Kouyaté, le décès, dans la matinée à Conakry, de Kémo Kouyaté, compositeur et arrangeur de génie, des suites d’une maladie qui l’a éloigné des scènes depuis un peu plus d’un an.

Il n’est pas exagéré de dire de lui qu’il était un véritable surdoué. Les témoignages sont unanimes à ce sujet. Kémo Kouyaté, disparu à l’âge de 70 ans, maîtrisait parfaitement le jeu d’une dizaine d’instruments, qu’il maniait avec une facilité qui surprenait toujours – du balafon au piano, en passant par la guitare, le n’koni, la kora, le violon, la cithare, entre autres. Avec lui, le qualificatif d’’’homme-orchestre’’ que les critiques et mélomanes lui avaient attribué n’était pas volé.

Adossé à la ligne de la tradition de la musique mandingue, ce natif de Siguiri, en Haute Guinée – en 1947 – a apporté une touche singulière à des mélodies du patrimoine. Son solo à la guitare sur le classique Sara, au sein du Syli Orchestre qui a représenté la Guinée au Festival culturel panafricain d’Alger, en 1969 – aux côtés d’Aboubacar Demba Camara, Momo Wandel, Sékouba Diabaté Bembeya, etc. -, reste un moment d’anthologie. Cette prestation est récompensée de la médaille d’argent.

Pendant plus de cinquante ans, de 1961 à 2015, Kémo Kouyaté a tracé les contours d’une véritable odyssée qui l’a mené des cérémonies de son village natal aux grandes scènes du monde, en passant par Bamako, où il a passé des moments de son adolescence et Conakry. Kémo Kouyaté a été membre de l’orchestre ‘’Balla et ses Balladins’’. C’est surtout son compagnonnage avec la Sud-Africaine Myriam Makeba, qui lui vouait une grande admiration, qui a fortement marqué la première partie d’une carrière. Kouyaté (guitare d’accompagnement) faisait partie du ‘’Quintette Makeba’’, avec Abdou Camara (batterie), Amadou Thiam (congas), Famoro Kouyaté (basse), Sékou Docteur Diabaté (guitare solo).

Dans son oraison funèbre, le vendredi 21 juillet, le directeur national de la Culture, Jean-Baptiste Williams, a salué la mémoire d’un « musicien de devoir » auquel a rendu hommage une « nation reconnaissante », la Guinée, qu’il « a aimée, a chantée, a bercée des plus belles mélodies de sa guitare, de sa kora, de son balafon, de son n’koni, de sa harpe, de sa cithare, de son violon, de son orgue électronique, de sa boite à rythmes, de son clavier à programmation d’une infinité de sons de rythmes et de mélodies… »

Fils de feu Sidiki Kouyaté et de feue Kankou Kouyaté qui l’initieront aux métiers de l’art de la parole et de la dure école de la pratique musicale traditionnelle, Kémo Kouyaté a fait ses premières armes à Bamako, au sein de l’Ensemble instrumental, a rappelé Williams, qui a ajouté que c’est en 1963, à Conakry, qu’il enregistre à la radiodiffusion nationale, ses premières mélodies instrumentales à la guitare.

« Kémo Kouyaté, guitare en bandoulière, va dès lors arpenter toutes les rues de Conakry, pour faire plaisir aux amis, aux familles en interprétant majestueusement durant de longues heures et en solo, et dans le style dont lui seul avait le secret, les mille et une mélodies du riche répertoire mandingue et aussi des classiques de la musique moderne », souligne Jean-Baptiste Williams.

C’est au milieu des années 1960, selon le directeur national de la Culture, qu’il intègre, « après des essais concluants », l’orchestre ‘’Jardin de Guinée’’, plus connu sous le nom ‘’Balla et ses Baladins’’, formation au sein de laquelle il se révéla « comme le meilleur guitariste d’accompagnement et par moments guitariste soliste ».

En octobre 1974, il était à Kinshasa, pour prendre part aux activités culturelles organisées autour du combat de boxe entre Muhammad Ali et George Foreman. Le dernier grand projet artistique auquel Kémo Kouyaté a apporté une précieuse contribution, dans les arrangements surtout, a été l’anthologie Mandekalou (deux volumes), produite par le fondateur de Syllart Productions, Ibrahima Sylla (1954-2013), et pour lequel des musiciens mandingue en vue se sont réunis (Kassé Mady Diabaté, Bako Dagnon, Djély Mady Tounkara, Sékouba Bambino Diabaté, Kerfala Kanté, Kémo Condé, Kandia Kouyaté, Alcaly Camara….). Il a tant apporté à la musique africaine qu’il ne peut que rester en vie à travers ses créations et la grande expérience qu’il a partagée avec les centaines de jeunes qu’il a formés.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 juillet 2017

 

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Festival mondial des Arts nègres de 1966 : la Guinée était là (témoins) !

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Une certaine histoire officielle dit que la Guinée n’avait pas participé au premier Festival mondial des Arts nègres, organisé en avril 1966 à Dakar, à cause des relations pas très bonnes entre les présidents Léopold Sédar Senghor et Sékou Touré. Il n’en est rien si l’on croit d’anciens membres de l’Ensemble lyrique national de Guinée, qui avaient fait le déplacement de la capitale sénégalaise.

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Le cinéaste français Laurent Chevalier, auteur du documentaire La trace de Kandia, sur Kouyaté Sory Kandia (1933-1977), qui était alors directeur de cette structure, a recueilli cette version qu’il nous a racontée le jeudi 24 novembre 2016, au lendemain d’une projection du film, dans le cadre du ‘’Mois du documentaire’’, à l’Institut français de Dakar. Kandia y avait marqué les esprits d’une manière remarquable, qui en dit long à la fois sur la nature de ses rapports avec l’ancien président guinéen – sa venue notamment –, son talent, son professionnalisme et la puissance de sa voix de ténor.

Laurent Chevalier : « J’ai oublié de raconter une histoire dans le film, mais qui va concerner les spectateurs sénégalais. En 1966, vous avez organisé le premier Festival mondial des Arts nègres. A l’époque, Sékou Touré avait dit que le Guinée n’envoyait personne, parce qu’il était opposé à Senghor qui était à ses yeux trop lié à la France. Mais quand il avait vu que le festival s’agrandissait et que c’était devenu un événement incontournable, il avait décidé d’envoyer le fleuron de la culture guinéenne. Et pour lui, ce fleuron, c’est l’Ensemble instrumental national. Donc, tous les artistes, ceux qui sont encore en vie, nous ont raconté ça. Ils sont partis en bus, de Conakry jusqu’à Dakar. Mais leur directeur, en l’occurrence Kandia, Sékou Touré l’avait gardé à côté de lui, en lui disant : ‘’Tu ne vas pas te fatiguer à aller en bus. Il y a deux ou trois jours. Tu prendras l’avion’’. Parce qu’il y avait lIliouchine des Soviétiques, à l’époque, qui avait été offert à Sékou Touré. Mais l’avion était en panne. Donc les gars (les autres membres de l’Ensemble lyrique national) étaient arrivés ici (à Dakar), ils commençaient leurs répétitions au Théâtre Sorano et Kandia, leur chanteur soliste, était toujours à Conakry. Le jour où le spectacle a lieu, ils montent sur la scène. Kandia n’est toujours pas là. Au moment où ils arrivent sur la scène, ils apprennent enfin que l’avion vient de se poser à Dakar. Du coup, ils ont retardé l’introduction, ils ont fait des solos de balafon qui ont duré le temps que la voiture arrive de l’aéroport pour amener Kandia à Sorano. Mais après, ils ne pouvaient pas retarder trop longtemps. Ils ont démarré le spectacle. Ils (les anciens) ont dit à son fils Kabiné, avec qui Chevalier est allé à la recherche de l’homme qui se cachait derrière la légende : ‘’Ton père était un grand professionnel, parce qu’au moment où c’était à lui de chanter, comme il n’avait pas eu le temps de mettre son costume, il a commencé à chanter depuis sa loge’’. Ils disent : ‘’Si tu avais vu les spectateurs du Théâtre Sorano qui se demandaient d’où venait cette voix qui sortait des murs’’. Ça, c’est ce qui est raconté en Guinée. Moi, j’aimerais bien avoir la version de Sénégalais qui étaient dans la salle du Théâtre Sorano et qui ont assisté à ce début de ce spectacle. »

Propos recueillis le 24 novembre 2016

Aboubacar Demba Cissokho

Il y a 43 ans, disparaissait Aboubacar Demba Camara, pilier du Bembeya Jazz national

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Il y a 43 ans, le 5 avril 1973, disparaissait des suites d’un accident à Dakar, le chanteur, animateur-compositeur et soliste guinéen Aboubacar Demba Camara, considéré comme un des piliers du Bembeya Jazz national, le groupe le plus célèbre de l’histoire de la musique guinéenne.

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Camara est décédé à l’hôpital Principal où il avait été transporté le 31 mars à la suite d’un accident de voiture survenu à un virage, à hauteur du Phare des Mamelles. L’accident avait fait deux autres blessés, Salifou Kaba, second chanteur, et Sékou Diabaté, le guitariste.

Dans son édition du 6 avril 1973, Le Soleil publie le témoignage d’Ahmet Tidiane Diop, animateur à la Radiodiffusion nationale, qui raconte : « A 22 heures 10, samedi dernier, à un virage devenu tristement célèbre, à hauteur du Phare des Mamelles, une ‘504’ dérape, glisse sur une cinquantaine de mètres, fait trois tonneaux puis s’immobilise sur le côté gauche de la route. Trois blessés sont retirés des restes de la voiture ».

Arrivé à l’aéroport de Dakar-Yoff, le 31 mars en provenance de Conakry, le Bembeya Jazz, orchestre de réputation mondiale, devait animer un bal et participer à différentes manifestations.

« La surprise que réservait le Bembeya Jazz National aux responsables et au public sénégalais, même si elle n’a pas pu se concrétiser dans les faits à cause de cet accident, nous amène à penser que le président Ahmed Sékou Touré a voulu apporter le message de la fraternité, de l’amitié séculaire au président de la République, M. Léopold Sédar Senghor », souligne Ahmet Tidiane Diop.

Il était prévu, après la cérémonie solennelle de prestation de serment de Senghor à l’Assemblée nationale – le 2 avril pour un quatrième mandat présidentiel -, l’exécution, par le Bembeya Jazz national, d’une ‘’chanson hymne’’ dédiée au président Léopold Sédar Senghor, et l’animation gratuite d’une soirée dans la cadre de l’événement.

Aboubacar Demba Camara avait une réputation de virtuose, au point qu’à l’annonce de sa mort, des télégrammes sont arrivés de tous les pays qui ont eu à accueillir le Bembeya Jazz. « A chacune de ses prestations, il (Camara) apporte à la chanson d’émouvants rajouts de son cru. Car les appels hurlés, les cris de joie de Demba, sont irrésistiblement émouvants », relève Diaré Ibrahima Khalil, journaliste, poète et critique guinéen.

Lamine Diack, secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, qui a annoncé la nouvelle, a présenté au gouvernement et au peuple guinéen, les condoléances du peuple et du gouvernement sénégalais. Ensuite, une délégation conduite par Mamadi Keita, ministre du Domaine, de l’Education et de la Culture de Guinée, arrive dans l’après-midi à Dakar, repart le lendemain pour Conakry avec le corps d’Aboubacar Demba Camara. Des obsèques nationales lui ont été rendues dans la capitale guinéenne.

CAMARA

A Dakar, une forte délégation, composée de huit ministres de la République de Guinée, de membres des comités nationaux des jeunes, des femmes, du Parti démocratique de Guinée et des directeurs de ballets nationaux sont accueillis par Amadou Cissé Dia, président de l’Assemblée nationale, Magatte Lô, ministre d’Etat chargé des Forces armées, Assane Seck, ministre des Affaires étrangères, Doudou Ngom, ministre de l’Education nationale, Lamine Diack, secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, et Mamadou Tounkara, ambassadeur de Guinée au Sénégal.

Mis au courant de l’accident, Ahmed Sékou Touré est entré en communication avec son homologue sénégalais, Léopold Sédar Senghor pour « le remercier de toute l’aide et du soutien tant moral que matériel apporté par les autorités sénégalaises ». La dépouille de Camara est déposée au Palais du peuple où une veillée funèbre est organisée. Les drapeaux mis en berne les 5 et 6 avril.

Demba Camara, « une grande espérance »

Envoyé spécial de l’Agence de presse sénégalaise pour les obsèques nationales, Amadou Moctar Wane, rapporte que c’est à 17 heures, le 6 avril 1973, que « le cercueil contenant la dépouille du célèbre chanteur du Bembeya Jazz national Aboubacar Demba Camara quitte l’immense Palais du Peuple où pendant deux jours, des milliers de personnes se sont empressées pour lui rendre l’hommage national ».

La marche funèbre du Palais du Peuple au cimetière Camayenne était rythmée par la chanson Baloba. « C’était une marée humaine tout au long du parcours, de part et d’autre de la route menant au cimetière, raconte Amadou Moctar Wane de l’APS. Toute la Guinée s’était massée. Jamais de mémoire d’homme, on n’avait vu d’obsèques nationales aussi solennelles et grandioses. »

Wane se fait l’écho de la complainte d’une femme malinké qui chante : « Demba, tout le peuple, toute la jeunesse de Guinée te pleurent, car tu es le symbole de notre espérance en une Guinée toujours plus forte, toujours mieux armée contre ses ennemis ».

Dans son oraison funèbre, le ministre guinéen du Domaine, de l’Education et de la Culture, Mamadi Keita, souligne que le chanteur du Bembeya Jazz était « un des ambassadeurs les plus qualifiés de la cause africaine ». Aboubacar Demba Camara était « une grande espérance » selon le ministre.

Une diction entraînante

Aboubacar Demba Camara est né en 1944 à Conakry. Il est issu d’une famille d’ouvriers de Saraya, petite gare de Kouroussa. Il a fréquenté l’école primaire de Coléa jusqu’en 1952 puis celle de Kankan jusqu’en 1957. Il revient ensuite à Conakry pour terminer ses études primaires avant de retourner à Kankan où il s’inscrit à la +section manuelle+. Il en sort avec le diplôme d’ébéniste.

C’est en 1963, à la +section manuelle+ de Beyla (ville du sud-est de la Guinée forestière, à 1000 Km de Conakry) que se dessine sa vocation. Excellent chanteur, Demba a acquis une diction entraînante dans son propre village. Il y crée une section musicale qui prit le nom de ‘’Bembeya Jazz de Beyla’’. La réputation de cette formation gagne de plus toutes les régions de Guinée.

A partir de la même année (1963), dans chacune des 33 préfectures de Guinée, le gouvernement organise une biennale au cours de laquelle s’affrontent les orchestres locaux. Le but de cette initiative était de rassembler le patrimoine musical guinéen à partir de ses nombreuses traditions régionales. Les gagnants sont invités au Festival national de Conakry. Ainsi deux orchestres de province accèdent, en 1966, à la dignité d’orchestre national : le Horoya Band de Kankan et le Bembeya Jazz de Beyla.

L’orchestre de Beyla gagne la médaille d’or aux deux premières biennales (1964 et 1966). Il est envoyé en tournée à Cuba. Aboubacar Demba Camara dit ‘’le Bègue’’ (il l’est en parlant) devient une superstar dans toute la sous-région, après le spectacle et le disque Regards sur le Passé (1967) qui raconte l’histoire du résistant à la pénétration coloniale française, Samory Touré (1830-1900), épopée qui constituait aussi un hommage à Ahmed Sékou Touré.

L’élévation du ‘’Bembeya Jazz’’ au rang de formation nationale marque le début d’une ‘’aventure’’ qui devait solliciter Demba et ses amis sur tous les fronts de bataille où l’émancipation culturelle de l’Afrique était en jeu. La musique du Bembeya est une synthèse des styles afro-cubain et mandingue, se voulant aussi un mélange de toutes les traditions musicales guinéennes. Il lui est assigné le rôle de jouer tous les rythmes du pays.

Le Bembeya, orphelin pour toujours

Avec son style et son ouverture internationale, le Bembeya Jazz inspire des groupes dans la sous-région : A Bamako, le Rail Band (dont les vedettes sont le Malien Salif Keita et le Guinéen Mory Kanté) et les Ambassadeurs ; à Dakar, l’Orchestra Baobab, le Star Band, le Super Diamono.

La mort du chanteur Aboubacar Demba Camara – devenu au fil des années le leader incontesté du Bembeya Jazz – ouvre une longue période de deuil et de désarroi.

Le président Ahmed Sékou Touré, lui-même, repère et impose quelques années plus tard le successeur de Camara, un jeune griot venu de Kintinya (à la frontière malienne), Sékouba ‘’Bambino’’ Diabaté. Celui-ci mène, depuis plus de 25 ans, une remarquable carrière solo.

Après une privatisation des orchestres nationaux, décidée en 1983 par Sékou Touré, le Bembeya Jazz devient propriétaire de son club et de ses instruments. Après une tournée européenne en 1985, l’existence devient difficile. Ses activités s’arrêtent et ne reprennent qu’au début des années 2000. Mais, sans Demba, le Bembeya Jazz n’est plus le même…

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 avril 2016