Pr Makhtar Diouf

Makhtar Diouf : « La laïcité, une spécificité française contre la religion »

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La laïcité en question(s) – Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

« Cette laïcité est un produit de l’Histoire de France ». L’économiste Makhtar Diouf a d’emblée campé le sujet de sa communication, au premier des deux jours d’une table-ronde sur ‘’la laïcité en question(s)’’, organisée par le Groupe Refondation nationale.

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L’économiste a dressé le profil et l’histoire de la laïcité, dont la naissance, a-t-il rappelé, résulte  de deux événements : le premier, c’est la Révolution française de 1789 – dont une des composantes a été ce qu’on a appelé ‘’la philosophie des Lumières’’ – et à la suite « des mesures coercitives avaient été prises contre l’Eglise catholique en France » ; le second événement, c’est l’affaire Alfred Dreyfus, du nom de ce capitaine juif de l’Armée française, injustement accusé d’avoir transmis des secrets militaires à l’Allemagne, en 1890, alors que la France ne pensait qu’à une revanche après sa défaite de 1870.

C’est dans ce contexte, rappelle Makhtar Diouf, qu’est né le terme ‘’intellectuel’’. « Ce sont les intellectuels, notamment l’écrivain Emile Zola, de même que Georges Clemenceau, qui ont défendu Dreyfus, jusqu’à ce que l’enquête soit poursuivie et que le véritable coupable soit déniché et que Dreyfus soit, non seulement relâché, mais réhabilité», a-t-il expliqué.

Poursuivant son exposé, le Pr Diouf a signalé que c’est après l’arrivée au pouvoir de la Gauche radicale et l’instauration de la Troisième République, qu’est votée « la fameuse Loi de 1905 ». « Qui dit laïcité en France dit Loi de 1905, qui consacre la séparation de l’Eglise et de l’Etat », souligne l’économiste, précisant que cette loi comporte 40 articles, dont « le plus important » est l’article 2 qui dit que la République ne reconnaît, ne subventionne ni ne salarie aucun culte. Makhtar Diouf ajoute : « Le mot ‘’laïcité’’ ne figure pas dans cette loi, mais cette loi a servi de cadre pour la laïcité qui est un concept philosophique. C’est ainsi que la laïcité va être inscrite dans les Constitutions de 1946 et de 1958 (encore en vigueur en France) ».

« Arme de guerre contre la religion »

« Cette laïcité, dès le départ, est une arme de guerre contre la religion, catholique bien sûr, à l’époque, en France », résumé Makhtar Diouf, qui a relevé que Jules Ferry, « dont, malheureusement, une  rue porte encore le nom à Dakar – qui était athée, anticlérical, esclavagiste, colonialiste et qui est présenté comme le père de l’Ecole laïque contre l’école confessionnelle – disait : ‘mon but c’est de créer une société sans Dieu’ ». Diouf ajoute qu’il y a eu Léon Gambetta, dont une rue a porté le nom pendant longtemps à Dakar (actuelle Avenue Lamine Guèye), et René Viviani, « le plus virulent », qui disait : « Nous sommes en face de l’Eglise catholique, pour la combattre, lui livrer une guerre d’extermination ».

Pour l’économiste, la laïcité est « une exception française » qui a eu une « conséquence désastreuse : une déchristianisation et un irrespect vis-à-vis de l’Eglise ». « Elle (la laïcité) était dirigée contre le christianisme », a résumé Makhtar Diouf avant d’affirmer : « Et maintenant comme les soldats de la laïcité estiment qu’ils ont vaincu et terrorisé l’Eglise, ils se retournent vers l’islam. Actuellement, en France, la laïcité n’opère que  contre l’islam. En Europe, il n’y a que le Portugal qui a inscrit la laïcité dans sa Constitution. D’autres pays occidentaux, non seulement ne parlent pas de laïcité, mais font référence à Dieu ».

La laïcité, pas un principe universel

Makhtar Diouf a relevé que les pays africains francophones sont « les seuls à avoir inscrit la laïcité dans leurs Constitutions, alors que la France ne l’avait pas imposée à ces pays ». « Pendant toute la période coloniale, on ne savait pas ce que c’était la laïcité dans les pays africains », a-t-il dit, précisant que ces pays l’ont fait parce qu’au moment de l’indépendance, ces pays n’avaient pas de juristes pour élaborer une Constitution. « Ce sont des juristes français qui ont rédigé les Constitutions dans les pays africains francophones. Dans les pays africains anglophones, on ne sait pas ce qu’est la laïcité ». 

Souvent, insiste l’économiste, « on pense que la laïcité est un principe universel alors qu’il n’en est rien. C’est une spécificité française. On pense souvent que la laïcité est une garantie de démocratie, mais la France n’est pas plus démocratique que les autres pays européens. On pense que la laïcité est une mesure de protection des minorités religieuses, comme ici au Sénégal ».

L’expérience sénégalaise

Il a ajouté : « La laïcité a toujours été rejetée par le Vatican, depuis Léon XIII jusqu’à Jean Paul II. Mais au Sénégal, beaucoup de chrétiens s’accrochent à la laïcité, pensant à tort que c’est une mesure de protection de leur confession. Il n’en est rien du tout. Les Sénégalais, chrétiens, musulmans, n’ont pas attendu la Constitution de 1960 parlant de laïcité, pour vivre en harmonie ».

« Je laisse la laïcité à ceux qui y croient, c’est un concept philosophique. Est laïc qui veut être laïc. Mais il y a une contradiction au Sénégal entre ce qui est inscrit dans la Constitution et la pratique », analyse le Pr Diouf avant de s’interroger : « Quand on voit les politiciens, de quelque bord qu’ils soient, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, aller se prosterner régulièrement devant les autorités religieuses de ce pays. Où est la laïcité ? Et les chefs religieux eux-mêmes interviennent dans les débats politiques. L’Etat sénégalais intervient dans toutes les manifestations à caractère religieux.  Où est la laïcité. Le Sénégal a son histoire, sa culture. Le Sénégal n’est pas et ne peut pas être un pays laïc. Ce n’est pas possible. C’est la Constitution qui est en porte-à-faux avec la réalité sénégalaise ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 août 2016

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