Pierre Lods

Une exposition rend à la Médina son rôle pionnier de foyer de création

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L’exposition « De Lods à Docta, Médina la cité Muse », dont le vernissage a eu lieu mardi 11 octobre 2016 à la Galerie nationale d’art, à Dakar, est un voyage dans le temps, montrant le rôle majeur que le quartier de la Médina, en tant qu’espace et lieu de vie, a joué dans la création et le renouvellement de l’expression artistique contemporaine au Sénégal.

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Entre peinture et sculpture, 70 œuvres de quelque 33 artistes de différentes générations y sont exposées dans une scénographie et une articulation réfléchies, qui portent la signature du commissaire de l’évènement, Wagane Guèye, pour qui cette entreprise peut être considérée comme « une ébauche de quelque chose de plus grand ».

Le fait que l’exposition – à voir jusqu’au 31 octobre – parte de Pierre Lods, que le président Léopold Sédar Senghor avait fait venir dans les années 1960, et se ‘’prolonge’’ par Docta, figure de proue de l’art du graffiti depuis une vingtaine d’années, illustre la dimension de laboratoire et de lieu d’innovation que la Médina a constituée non seulement pour les artistes visuels, mais aussi pour de nombreux autres arts (littérature, architecture, musique, etc.).

« C’est une histoire que je tenais à retracer. Je me suis posé beaucoup de questions sur ce personnage qu’est Lods, dont le nom revient souvent dans les écrits sur l’art. C’est un personnage emblématique et surprenant dont Senghor a compris et saisi la permissivité », a expliqué Wagane Guèye.

Il a relevé que, à plusieurs points de vue (politique, musical, sportif…), avec des artistes comme Amadou Ba, Zulu Mbaye, Amadou Kré Mbaye, Bassirou Sarr, Mansour Ciss Kanakassy, Amadou Sow, Kassim Mbaye, Mouhamadou Ndoye Douts…– qu’il expose – et d’autres acteurs, la cité de la Médina a posé « les fondements de la société contemporaine sénégalaise ». 

En parcourant l’exposition, le visiteur « entend » certainement les bruits et échos de rues et lieux de mémoire ayant vibré au rythme des bals populaires, des séances de sabar animées par Doudou Ndiaye Rose et Vieux Sing Faye, vestiges et témoins du dynamisme culturel d’un quartier qui a donné naissance à des mouvements, des parcours d’hommes et de femmes ayant eu des destins singuliers.

L’approche géographique de l’exposition De Lods à Docta, Médina la cité Muse permet aussi d’appréhender le concentré de mémoires sociales, politiques, culturelle, religieuse – le quartier doit son nom à El Hadji Malick Sy, figure emblématique de la Tidjaniya.

Et la proximité entre artistes, dans les mêmes cercles géographiques, a créé des connexions, des influences qui perpétuent un « esprit » permettant à Docta de faire partir ses créations de son domicile médinois.

C’est donc à une ‘’aventure de la création artistique’’ qu’invite le commissaire de l’exposition Wagane Guèye, qui a remercié les artistes ayant adhéré au projet, rendant à la cité ce qu’ils lui doivent.

« Tous les artistes n’ont pas voulu avoir cette reconnaissance au quartier. Comme si, aujourd’hui qu’ils entament des carrières internationales – ils ont du mal à rendre à cette cité ce côté muse », dit Guèye, relevant que la Médina a été, pour d’autres, « le quartier d’accueil, d’envol ».

Wagane Guèye qui n’exclut pas de « remonter » l’exposition, a dit que ce qui l’anime, « c’est l’existant ». D’être né à Dakar, d’avoir grandi dans un cadre culturel, d’avoir eu cette curiosité, d’avoir assisté à plein de choses dans les années 1970-80, d’avoir eu la chance de voir Doudou Ndiaye Rose jouer pour sa mère, il tire « un fond culturel très important qui peut aider à aller vers l’universel ». Avec comme point de départ, le fécond foyer de la Médina.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 12 octobre 2016

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Introduction dans l’univers de création du plasticien Zulu Mbaye

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Sous le regard intéressé d’amis et d’amateurs curieux venus à sa rencontre à l’Espace Timtimol, l’artiste plasticien sénégalais Zulu Mbaye s’est livré samedi 27 juin 2009, pendant plus d’une heure, à une performance, un moment de rencontre qui a surtout renseigné sur « l’aventure » de la création d’une œuvre.

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Au tout début du travail, Mbaye rapproche un à un les divers éléments : pots de peinture, pinceaux, seaux, entre autres, sont placés à côté de la toile déjà prête. Le but est clairement affiché : « montrer comment se crée une œuvre. Je ne vais pas forcément terminer, mais vous comprendrez le processus qui aboutit aux œuvres que vous voyez dans les expositions. C’est pour montrer ce que nous faisons en secret dans nos ateliers. »

Accompagné par les souffles de la flûtiste, des notes de guitares et des battements mesurés de Djembé, il pose les premières couches. Puis, pour laisser sécher les couleurs, il s’arrête et introduire une petite réflexion sur le matériel. « J’ai observé que les visiteurs ne s’intéressent pas souvent au matériel utilisé pour faire les œuvres alors que c’est essentiel si nous voulons que les œuvres soient de qualité et défient le temps », dit-il avant de reprendre le pinceau.

Et, comme l’écrit le poète Thierno Seydou Sall, les amis qui se sont retrouvés samedi à l’Espace Timtimol ont vu « les pinceaux de Zulu prendre une pirogue/parcourir le ciel, se perdre dans les hiéroglyphes et revenir à la surface des eaux avec des toiles ayant une mémoire millénaire ».

Une à une, les pièces de la toile sont assemblées, les traits sont affinés. On sent, dans le regard de l’artiste tantôt debout tantôt assis, que « l’aventure » s’accompagne d’une profonde réflexion. Preuve que le peintre ne sait pas forcément au départ ce à quoi il veut aboutir. Dans cet exercice, Zulu Mbaye est dans la recherche. Pour cela, « je fais le vide dans la tête. C’est ce que je trouve dans l’instant qui me guide. Nous trouvons des informations qui viennent d’on ne sait où. Et c’est notre tout qui intervient et qui nous mène ».

« On a un vocabulaire, une palette qu’on maîtrise, poursuit-il. Mais le langage se construit avec nos sensations ». Ce qui change c’est l’espace et l’environnement auxquels on se soumet. C’est le même Zulu qui peint, mais un autre environnement et un autre public interviennent « peut-être ». L’élément nouveau qu’est la proximité n’est pourtant pas loin de l’ambiance de l’atelier où la solitude n’est qu’apparente.

« Je ne peux pas dire que le public ne m’influence pas dans ce que je fais. Le regard de l’autre pèse, mais il faut savoir s’en débarrasser pour retourner à soi », souligne Mbaye qui aime travailler avec « un groove d’élève ». Explication : « je peux avoir des tam-tams autour de moi. Inconsciemment, on s’apporte mutuellement des choses. On dirait que la présence des autres nous accompagne. On dirait qu’on fait une œuvre commune ». Cette musique, que joue son fils aîné, constitue, en quelque sorte, ‘’le prolongement’’ de son pinceau. Elle le met « en transe ».

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Cette performance est en réalité un aspect de la réflexion sur l’orientation de son œuvre de création dont l’artiste dit qu’elle lui manque. « La réflexion sur les concepts et l’orientation de mon travail, me manque. Mon travail est le rendu de ce que moi, en tant qu’humain, j’ai comme perception d’une réalité intérieure, que je mets en parallèle avec une réalité du monde extérieur », définit le peintre.

Pour lui, « on est tous des êtres doubles mais l’artiste est celui qui a cette grâce divine d’avoir la possibilité d’extérioriser des envies, des doutes, des espoirs, des rêves… » « L’autre, dit-il, n’en est pas moins artiste, mais nous (les artistes) avons le plus de réussir à extérioriser ce que nous avons en nous. C’est ça la différence. »

Au Sénégal et à l’extérieur, Zulu Mbaye profite d’événements ponctuels pour partager, en plus du temps de création que constituent les performances, les bénéfices tirés de la vente des œuvres ainsi réalisées (contribution à la construction d’écoles, de forages, envoi de médicaments, etc.). L’artiste plasticien a passé ces cinq dernières années en Europe, entre Bruxelles et Berlin.

La performance vient s’ajouter, pour la compléter, à l’exposition de sa nouvelle collection inaugurée le 20 juin dernier et qui se poursuit jusqu’au 4 juillet prochain. Organisée dans le cadre de l’Espace Timtimol, lieu de rencontres, de détente et de promotion culturelle, où l’artiste plasticien était en résidence pendant trois mois, l’exposition marque le retour de Zulu Mbaye, produit des Ateliers libres de Pierre Lods, fondateur de l’Ecole de Dakar, qui parcourt le monde depuis 1976. La France, l’Italie, les Pays Bas, la Belgique, l’Allemagne et les Etats-Unis ont déjà accueilli ses expositions.

Zulu Mbaye est aussi considéré, ainsi que le mentionne la note qui le présente, comme le précurseur du ‘’Off’’ de la Biennale de Dakar pour avoir présenté en 1996, ‘’Amour interdit’’, une exposition qui avait marqué les esprits, à l’espace Nietti guy – « Les Trois Baobabs » aménagé aux Almadies.

La performance a donné la confirmation de la nouvelle démarche de l’artiste dans son écriture plastique. Aux tendances rouges et ocre de ses premières œuvres, il préfère aujourd’hui un fonds plus clair. Ce qui reste constant cependant c’est l’introspection à laquelle il se livre depuis ses débuts. Comme un fil rouge, elle fait la singularité de Mbaye.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 juin 2009