Ousmane William Mbaye

Sénégal/Cinéma – Cheikh Anta Diop à la télé nationale : les lignes bougent

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En février 1983, lors de la campagne pour les élections législatives, l’Office de radiodiffusion télévision sénégalaise (ORTS) avait suivi la tête de liste du Rassemblement nationale démocratique (RND), Cheikh Anta Diop, pendant 21 jours, filmant ses interventions, et diffusant, chaque soir, les trois minutes réglementaires. On ne sait pas ce que sont devenues ses archives dont un extrait a été montré en février 2016 pour le trentenaire du décès de l’historien. Ils ne sont pas nombreux les Sénégalais qui ont vu ces images à la télévision, parce que, sans être ouvertement affirmée, il y avait une sorte d’omerta, de black-out, qui faisait que l’on ne parlait pas de manière organisée et élaborée de Cheikh Anta Diop à la télévision nationale.

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Ce mercredi 7 février 2018, les téléspectateurs de la Radiodiffusion télévision sénégalaise (1 et 2) ont donc été témoins d’un ensemble d’actes couronnés par la diffusion des versions française (RTS 1) et sous-titrée en wolof (RTS 2) de Kemtiyu – Séex Anta, premier film documentaire de création sur la vie et l’œuvre de Cheikh Anta Diop, écrit et réalisé par Ousmane William Mbaye. Evénement exceptionnel s’il en est, que même ceux qui ont vu au moins une fois le film n’ont voulu manquer sous aucun prétexte. La diffusion de Kemtiyu – Séex Anta’’ sur la RTS permet ainsi, dans un pays où les salles de cinéma n’existent presque plus, à un grand nombre de Sénégalais de ‘’recevoir’’, dans leurs foyers, la parole d’un scientifique, intellectuel et homme politique d’exception.

Une pétition avait été lancée en 2017 par Dieynaba Sar, enseignante sénégalaise établie à Bordeaux (France), pour demander la diffusion sur les chaînes de télévision sénégalaises de ce film qui permet de (re)découvrir le parcours et la pensée de Cheikh Anta Diop. Elle a été entendue par les autorités de la RTS qui ont saisi ‘’l’offre’’ du réalisateur de permettre cette diffusion sans aucune contrepartie financière. Ainsi, de Matam à Ziguinchor, en passant par Kédougou, Saint-Louis, Dakar, Kolda, Kaolack , Louga ou Foundiougne, on a pu voir le film. Ce devait être normalement un fait banal, mais il est tellement rare de suivre Cheikh Anta Diop à la télévision, que ce sont de précieux moments que les téléspectateurs ont vécus.

De fait, la diffusion de Kemtiyu prolongeait l’hommage que la rédaction du journal télévisé de la RTS a rendu, dans son édition de 20 heures, à l’auteur de Civilisation ou barbarie : trois reportages consacrés aux cinq ans d’enseignement de Cheikh Anta Diop au département d’histoire de l’Université de Dakar, au sort de l’égyptologie dans ce même département, et à un résumé de son parcours. Pour un homme qui a consacré sa vie à se battre pour la réhabilitation de l’histoire des peuples noirs, leur liberté et leur dignité, ce n’est quelque part que justice. Vivement que cela continue. Pas seulement sur la RTS, cette télévision qui, si on avait une sérieuse mesure d’audience, a dû réaliser un taux appréciable ce mercredi soir.

Dakar, le 7 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

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Sénégal/Art et Lettres/Grand Prix : Baaba Maal, Ousmane William Mbaye et Rahmatou Seck Samb primés

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Le musicien Baaba Maal, le cinéaste Ousmane William Mbaye (Arts) et l’écrivain Rahmatou Seck Samb (Lettres) ont remporté les Grand Prix du président de la République. La cérémonie qui s’est déroulée le 19 décembre 2017 au Grand Théâtre national, à Dakar, sous la présidence du chef de l’Etat Macky. Des prix d’encouragement ont été décernés à Maréma Fall (Arts) et à Andrée Marie Diagne (Lettres).

Le chef de l’État, Macky Sall, a décidé, séance tenante, de doubler la dotation des enveloppes du Grand Prix pour les Arts et les Lettres. Celles-ci passent donc de 10 à 20 millions de francs CFA (Grand Prix), et de 2 à 4 millions de francs CFA (Prix d’encouragement), a-t-il dit, précisant que cette mesure concerne les lauréats de cette edition 2017.

Il a aussi saisi cette opportunité pour exposer sa vision d’une politique ayant pour objectif de placer la culture  »au coeur des politiques de développement économique et social ». M. Sal a annoncé la création, en 2018, de l’Ecole nationale des arts et métiers de la culture, la rénovation du Théâtre national Daniel Sorano, la construction de la Bibliothèque nationale, de complexes culturels dans les régions, la rénovation de salles de cinéma à Dakar, Kaolack et Ziguinchor. Il a demandé au ministre de la Culture de rendre disponibles les textes normatifs du statut de l’artiste.

Le palmarès de l’édition 2017 du Grand Prix :

= ARTS =

== Grand Prix du président de la République : Baaba Maal (musicien) et Ousmane William Mbaye (cinéaste). 10 millions de francs CFA pour chacun.
== Prix d’encouragement (2 millions de francs CGA) : Maréma Fall, musicienne.

= LETTRES =

== Grand Prix du président de la République, édition 2017 : Rahmatou Samb Seck, pour « Fergo. Tu traceras ta route » (Abis Editions). 10 millions de francs CFA.
== Prix d’encouragement (2 millions de francs CFA) : Andrée Marie Diagne, pour « La fileuse d’amour » (L’Harmattan-Sénégal).

Aboubacar Demba Cissokho
Dakar, le 19 décembre 2017

Ousmane William Mbaye, l’odyssée d’un enfant du cinéma

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Le Grand Prix du président de la République pour les Arts, reçu le 19 décembre 2017 des mains du chef de l’Etat sénégalais Macky Sall, sonne comme une consécration pour le cinéaste sénégalais Ousmane William Mbaye, dont la reconnaissance du travail se mesure à sa persévérance à laisser, à travers ses films documentaires, des traces de mémoires pour la postérité.

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Le 4 mars 2017, le prix du meilleur documentaire de la 25-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), attribué à Ousmane William Mbaye pour son film Kemtiyu – Séex Anta – qui dresse un portrait de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) – avait déjà fortement mis en lumière le cinéaste.

Mais le Grand Prix de ce 19 décembre 2017 a ceci de particulier qu’il est, en tant qu’institution, le fruit de la rencontre d’une volonté des artistes et acteurs culturels de jouir d’une légitimation venue de l’intérieur et de l’ambition de pouvoirs publics de construire et de consolider, pour le Sénégal, une personnalité culturelle.

« Je suis très heureux de recevoir ce prix. Je sais qu’il y a, dans ce pays, beaucoup d’autres cinéastes de renom qui auraient mérité cette distinction. » En lâchant ces mots après avoir reçu son prix, Ousmane William Mbaye était conscient de l’importance de la nouvelle ligne qui venait de s’ajouter à son déjà riche palmarès. C’est son humilité qui a instruit et commandé ce commentaire, mais l’on sait très bien que vu ses états de service dans ce travail, il mérite amplement le Grand Prix.

La récompense à l’édition 2017 du FESPACO était un symbole fort – qui n’avait pas échappé aux observateurs les plus attentifs — qui tombait sur le film Kemtiyu – Séex Anta, lequel a trouvé à Ouagadougou, hôte de la plus grande manifestation cinématographique sur le continent, un lieu de résonance singulier. Avec ses qualités et ses défauts, cette œuvre cinématographique, la première sur le savant, a le mérite certain de replacer celui-ci au centre d’un jeu politique dont un certain establishment, encore à l’œuvre aujourd’hui, a cherché à l’exclure.

Persévérance. Mbaye est l’un des rares réalisateurs, parmi ceux qui ont fait irruption sur la scène du 7-ème art africain au milieu des années 1970, à tenter d’imprimer un nouveau ton à l’esthétique d’une pratique artistique qui, sur le continent, s’était construit essentiellement en opposition à un autre regard sur le réel africain, ethnologique et très souvent paternaliste et condescendant, sur l’Afrique.

Il fait partie de ce groupe de réalisateurs à l’origine, en 1981, à Ouagadougou même, de ‘’L’œil vert’’, ce courant qui revendiquait et assumait pleinement l’ambition et le souci de créer, de porter et de faire entendre un discours et une esthétique jusque-là marginalisés. C’est l’histoire de jeunes artistes, âgés entre 25 et 35 ans, qui, pour se faire une place à côté de ténors comme les Sénégalais Sembène Ousmane, Paulin Soumanou Vieyra, Momar Thiam, l’Ivoirien Timité Bassori, le Sud-Africain Lionel Ngakane, les Nigériens Moustapha Alassane et Oumarou Ganda, entre autres, étaient obligés voire condamnés à proposer une critique dynamique d’une tradition cinématographique dans laquelle ils s’inscrivaient en la prolongeant à leur manière.

Aujourd’hui encore, Ousmane William Mbaye porte – avec la lucidité que confère l’expérience, il est vrai – la fougue de ces années de lutte et de conquête. De désillusions nées d’indépendances mal acquises, aussi. A cette énergie, s’est accolée une certaine sagesse que trahissent une bonhomie et une bonne humeur à toute épreuve.

De fait, les germes de son cinéma militant, il les pose dès Doomi Ngacc (L’enfant de Ngatch, son premier court-métrage, réalisé en 1979. Primé dès 1980 par le Tanit (d’argent aux Journées cinématographiques de Carthage), ce film portait déjà – peut-être sous l’influence de Samba Félix Ndiaye, le maître du genre en Afrique, qui a été son professeur à Paris – un souffle documentaire. Mbaye, à travers les yeux de Laïty, pose son regard – et le spectateur avec lui – sur divers événements qui perturbent la vie d’un paisible village de l’intérieur du Sénégal : avec la fraude à la pesée de l’arachide, il fait voir comprendre comment les paysans, mis dans l’impossibilité de payer leurs dettes de semence, sont maltraités.

Le documentaire est le genre qu’il se décidera à adopter au début des années 2000, par conviction certes mais aussi obligé par une raréfaction voire une quasi absence des fonds publics de financements de la culture en général et du cinéma en particulier. Cela donne une série dont chacun des épisodes est, au-delà de son sujet-prétexte, une pièce de la grande boîte mémorielle de l’histoire politique, sociale, artistique et culturelle du Sénégal.

De 1992 (Dial Diali), un documentaire souffle légèrement le voile sous lequel les femmes sénégalaises cachent les artifices liés à leur pouvoir de séduction et à leur charme : petits pagnes, ceintures de perles, henné et encens…, à Kemtiyu, Mbaye s’est attaché, pour beaucoup avec sa complice, la monteuse, réalisatrice et productrice, Laurence Attali, à un travail de mise en boîte de mémoires individuelles et collectives.

Avec Fresque, il suit cinq peintres sénégalais – Babacar Lô, Ibou Diouf, Khaliffa Guèye, Fodé Camara et Cheikh Niasse – qui se sont retrouvés en France pour élaborer la “Fresque Francophone” – une traduction de la parole de Kocc Barma – une oeuvre monumentale de 40 mètres sur 10, accrochée au Palais de Chaillot pour le sommet de la Francophonie.

En ligne de fond des films de Ousmane William Mbaye, il y a la démarche militante, oui. Il y a aussi celle que traduisait si bien une formule du documentariste Samba Félix Ndiaye (1945-2009) :  »Je ne filme que les gens que j’aime ». Les deux aspects se retrouvent dans Xalima la plume (2004), histoire d’une amitié et document-témoin d’une époque marquée par un bouillonnement fertile et l’affirmation d’une certaine identité. Bien plus qu’un portrait en situation de Seydina Insa Wade, pionnier de la musique folk au Sénégal, même s’il met en exergue le retour du musicien à Dakar, après un ‘’exil’’ de près de 20 ans, le film est un lieu de mémoire à la fois spirituelle, culturelle et politique.

Il y a aussi Fer et verre (2005), le portrait de l’artiste-peintre Anta Germaine Gaye, suivie dans les différentes étapes de sa création, ses enseignements dans un collège dakarois, sa vie religieuse et familiale, ses recherches plastiques, son amour de la poésie.

Mère-bi (La mère, 2008). Le titre de ce documentaire de Mbaye (Mention à l’édition 2008 des Journées cinématographiques de Carthage) sur sa maman, Annette Mbaye d’Erneville, va au-delà du caractère affectif auquel peut renvoyer l’appellation. C’est parce qu’Annette Mbaye d’Erneville, affublée de ce titre, a dépassé le cadre intimiste de la famille pour entrer dans la mémoire collective de ses compatriotes, toutes générations confondues, chez qui se faire appeler « mère-bi » est synonyme d’admiration, de respect. La mère, on la retrouve dans les deux films suivants de son fils : Président Dia (Tanit d’or à Carthage et troisième prix du meilleur documentaire au FESPACO) et Kemtiyu – Séex Anta, dans lesquels elle participe, avec d’autres témoins, à fixer, pour la postérité, des pages de l’histoire politique du Sénégal.

Ces trois derniers documentaires ont ancré chez leur auteur la conviction qu’il y a urgence à se livrer à un essentiel devoir de mémoire et à transmettre aux générations actuelles et futures des éléments de compréhension de la trajectoire de leur pays, et à cultiver chez elles une conscience historique seule capable de leur assurer une présence au monde.

En réalité, avec le recul, on peut affirmer que les films Duunde Yaakaar (Pain sec) – 1981 -, Dakar Clando (1989), ont, au-delà du genre que la fiche technique attribue au film, un fort accent documentaire pour ce cinéaste né à Paris en 1952, formé au Conservatoire libre du cinéma français et à l’Université de Paris VIII Vincennes, nourri aux idées et idéaux du Front culturel, cadre de défense et d’illustration de valeurs culturelles endogènes dans un contexte, celui des années 1970, marqué par une contestation – clandestine mais vigoureuse – du régime du président Léopold Sédar Senghor.

Ousmane William Mbaye a coordonné, de 1990 à 1997, les Rencontres cinématographiques de Dakar (RECIDAK), fondées par…Annette Mbaye d’Erneville à qui il doit certainement une grosse partie de sa fibre pour les arts en général et le septième art en particulière.  »Tata Annette », journaliste, a été critique de cinéma, scénariste pour Kodou d’Ababacar Samb, et actrice dans Résidence surveillée, de Paulin Soumanou Vieyra.

Avec ses films, Ousmane William Mbaye a fait le tour du monde, partageant sa vision du monde, ses options artistiques. Avec Kemtiyu – Séex Anta, primé à Ouagadougou, Los Angeles, Libreville, Carthage, en Guadeloupe, entre autres, la saga continue. C’est celle de l’enfant de Ngatch qui a, à son arc, le poste de premier assistant réalisateur sur Ceddo, de Sembene Ousmane. Mais ne lui demandez surtout quelle est la suite de cette odyssée et ne tentez pas de lui souffler une idée ou un sujet de documentaire. Il vous répondra par un large sourire ponctué d’un ‘’Yes I’’, à la fois comme introduction et signature de ses prises de parole. Au point que certains enfants de la famille ont fini par faire de ce petit cri son nom. Quelque part, il est… »Tonton Yes I ».  »Tonton », il l’est aussi pour de nombreux jeunes débutants dans le cinéma, dont on a vu, ce 19 décembre 2017, la joie de le voir être récompensé par le Grand Prix du président de la République, et, ainsi, montrer le chemin.

Aboubacar Demba Cissokho
Dakar, le 19 décembre 2017

« Kemtiyu – Séex Anta », impressions hors-film…

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Le samedi 7 mai 2016, entre 19h 07 et 20h 41, un beau et nombreux public a assisté, au Théâtre national Daniel Sorano, à Dakar, à la première mondiale du premier film de création sur l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), écrit et réalisé par Ousmane William Mbaye. Il y avait dans la salle des initiés qui connaissent l’homme et son œuvre « sur le bout des doigts », comme l’a dit Laurence Attali, monteuse et coproductrice du documentaire – même si je considère qu’on ne finira jamais d’apprendre de son travail et de sa démarche.

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Mais il y avait surtout de nombreuses autres personnes qui ne connaissaient presque rien de lui, de sa pensée ou de son colossal travail de restauration d’une conscience historique africaine. Avant la projection, la question concernait surtout  »Kemtiyu », le titre du film, mais les questions, observations, commentaires et remarques les plus incongrus – qui relevaient à la fois d’une grosse ignorance du travail de Cheikh Anta et des conséquences encore visibles du black-out dont il a fait l’objet dans le système éducatif national sénégalais -sont venus après la projection de Kemtiyu – Séex Anta.

Certains, dont beaucoup se considèrent et sont vus comme les plus brillants dans leurs disciplines ou faisant autorité dans leurs domaines d’activités, soufflaient, toute honte bue, qu’ils ne savaient rien de la pensée ou de l’œuvre de Cheikh Anta Diop ; D’autres – comme cet éditeur ayant pignon sur rue à Dakar – disaient qu’ils n’avaient jamais entendu la voix de l’homme…

D’autres encore ignoraient tout ou presque du combat politique d’un homme qui n’a jamais cédé aux honneurs, préférant préserver l’éthique et l’intégrité qu’il savait fondamentales pour donner l’exemple ; ou de l’énergie que le poète martiniquais Aimé Césaire (1913-2008) a consacrée à la défense de Nations nègres et culture (1954), le livre qui, en démontant les fondements de l’égyptologie occidentale, fit  »scandale », pour reprendre le terme du sociologue et intellectuel camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008)… Pas totalement de leur faute, mais quand même !

Si le film pouvait constituer un moyen de pousser les uns et les autres à (re)lire Cheikh Anta Diop et à essayer de le comprendre dans le texte, Ousmane William Mbaye, Laurence Attali et tous les protagonistes de Kemtiyu auront réussi leur pari. Et la porte d’entrée de cette entreprise intellectuelle, qui n’est en fait qu’une œuvre de réconciliation avec nous-mêmes, c’est… Nations nègres et culture. Peut-être un pas vers ce feuilleton documentaire que Ousmane William Mbaye appelle de ses vœux, et que j’intitulerai simplement A la recherche du maître…C’est en cela, à mon avis, que le film  »Kemtiyu… », bien que déjà  réalisé, restera toujours un projet symbolique dont les  »fruits » ne seront récoltés que bien plus tard.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 mai 2016

Xalima la plume, document-témoin d’une époque de liberté et de créativité

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Dans une démarche militante, le cinéaste sénégalais Ousmane William Mbaye poursuit, avec ce film sur le musicien Seydina Insa Wade (1948-2012), un travail de mise en boîte de repères historiques importants.

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Le documentaire Xalima la plume (Films Mame Yandé, Autoproduction, 52 minutes), du réalisateur sénégalais Ousmane William Mbaye, garde, plus de six ans après sa sortie, au-delà de sa relation du retour au bercail d’un artiste, sa qualité de document-témoin d’une époque marquée par un bouillonnement fertile et l’affirmation d’une certaine identité.

Bien plus qu’un portrait en situation de Seydina Insa Wade, pionnier de la musique folk au Sénégal, même s’il met le focus sur le retour du musicien à Dakar, après un ‘’exil’’ de près de 20 ans, le film est un lieu de mémoire à la fois spirituelle, culturelle et politique.

Xalima la plume c’est l’histoire d’une amitié, celle qui lie, depuis leur prime jeunesse, Ousmane William Mbaye, cinéaste quasi-obsédé par le devoir de mémoire, à Seydina Insa Wade, artiste ancré dans une tradition spirituelle héritée d’une famille où la religion est un axiome de base.

Porté par sa passion de la musique, Wade passe outre la désapprobation de son père et fabrique, à l’âge de seize ans (1964), sa première guitare. Au sein de la formation de quartier, le ‘’Rio Sextet’’, il tient le rôle du contrebassiste.

Presque inconnu jusque-là du grand public, Seydina Insa Wade se révèle en participant, en 1966, au premier Festival mondial des Arts nègres à Dakar, au cours duquel il se fait remarquer avec un style à la fois nouveau pour le commun des Sénégalais et controversé, un folk chanté en wolof.

Après « Le Sahel », où il joue au début des années 1970, Wade, équipé de sa guitare, de sa voix et de ses textes, se produit dans des clubs de la capitale sénégalaise. Il enregistre un premier 45 tours, Tablo Ferraye, extrait de la musique du film Xew Xew, de Cheikh Ngaïdo Bâ, dans lequel il est acteur. Se sentant quelque peu à l’étroit, il s’en va à Paris, vers le milieu des années 1980. Accompagné par Idrissa Diop (percussions) et Oumar Sow (guitare, basse, synthé), il s’exprime et fait entendre un folk soutenu par un mballax épuré et s’appuyant sur des chants tirés des rites, contes et musiques populaires.

Cette affirmation culturelle est doublée d’un engagement politique. Dans Afrik, il dit sa douleur après la mort dans des circonstances mystérieuses, dans une prison à Gorée, du jeune opposant de gauche, Oumar Blondin Diop (mai 1973), et évoque une révolte de femmes lébou lors de la Seconde Guerre mondiale. Le documentaire d’Ousmane William Mbaye s’ouvre justement sur un hommage de Seydina Insa Wade à Oumar Diop Blondin, aux tirailleurs de Thiaroye, fusillés par l’armée française alors qu’ils réclamaient leurs pécules, et aux femmes de Ndeer, qui ont préféré s’immoler par le feu plutôt que de subir l’esclavage.

Avec comme fil conducteur le retour de l’artiste à Dakar, le documentaire offre une plongée dans un univers de totale liberté et d’expression pour un artiste sincère qui s’en donne à cœur joie. On le voit à l’œuvre, faisant ressortir, dans son authenticité, sa culture, ses influences.

Le film est un document en ce sens qu’il témoigne d’une époque, de l’ambiance de l’accueil réservé à Seydina Insa Wade, parti une vingtaine d’années plus tôt en France. Alors qu’il renoue avec Dakar, Wade est suivi par le cinéaste, offrant à voir un portrait fort, sensible et intime du musicien. On (re)découvre un personnage haut en couleurs, en constant bouillonnement.

Sont associés à cette quête de sens, des amis qui pourraient revendiquer, comme Ousmane William Mbaye et Seydina Insa Wade, leur part de ces formes d’expression à opposer à une uniformisation : Oumar Sow, Mamadou Diallo (décédé), Doudou Doukouré, Christian d’Erneville, Samba Laobé Ndiaye, Hélène Billard, Bassirou Lô (décédé), Souleymane Faye.

Même les lieux où sont tournées les séquences du documentaire, clubs de musique, cours de maison, plages, peuvent être intégrés dans une esthétique de résistance, expression d’un point de vue d’un ancrage singulier. Ne serait-ce que pour cela, le film méritait d’être fait.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 avril 2011