Ousmane William Mbaye

« Kemtiyu – Séex Anta », impressions hors-film…

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Le samedi 7 mai 2016, entre 19h 07 et 20h 41, un beau et nombreux public a assisté, au Théâtre national Daniel Sorano, à Dakar, à la première mondiale du premier film de création sur l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), écrit et réalisé par Ousmane William Mbaye. Il y avait dans la salle des initiés qui connaissent l’homme et son œuvre « sur le bout des doigts », comme l’a dit Laurence Attali, monteuse et coproductrice du documentaire – même si je considère qu’on ne finira jamais d’apprendre de son travail et de sa démarche.

AFFICHE-KEMTIYU

Mais il y avait surtout de nombreuses autres personnes qui ne connaissaient presque rien de lui, de sa pensée ou de son colossal travail de restauration d’une conscience historique africaine. Avant la projection, la question concernait surtout  »Kemtiyu », le titre du film, mais les questions, observations, commentaires et remarques les plus incongrus – qui relevaient à la fois d’une grosse ignorance du travail de Cheikh Anta et des conséquences encore visibles du black-out dont il a fait l’objet dans le système éducatif national sénégalais -sont venus après la projection de Kemtiyu – Séex Anta.

Certains, dont beaucoup se considèrent et sont vus comme les plus brillants dans leurs disciplines ou faisant autorité dans leurs domaines d’activités, soufflaient, toute honte bue, qu’ils ne savaient rien de la pensée ou de l’œuvre de Cheikh Anta Diop ; D’autres – comme cet éditeur ayant pignon sur rue à Dakar – disaient qu’ils n’avaient jamais entendu la voix de l’homme…

D’autres encore ignoraient tout ou presque du combat politique d’un homme qui n’a jamais cédé aux honneurs, préférant préserver l’éthique et l’intégrité qu’il savait fondamentales pour donner l’exemple ; ou de l’énergie que le poète martiniquais Aimé Césaire (1913-2008) a consacrée à la défense de Nations nègres et culture (1954), le livre qui, en démontant les fondements de l’égyptologie occidentale, fit  »scandale », pour reprendre le terme du sociologue et intellectuel camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008)… Pas totalement de leur faute, mais quand même !

Si le film pouvait constituer un moyen de pousser les uns et les autres à (re)lire Cheikh Anta Diop et à essayer de le comprendre dans le texte, Ousmane William Mbaye, Laurence Attali et tous les protagonistes de Kemtiyu auront réussi leur pari. Et la porte d’entrée de cette entreprise intellectuelle, qui n’est en fait qu’une œuvre de réconciliation avec nous-mêmes, c’est… Nations nègres et culture. Peut-être un pas vers ce feuilleton documentaire que Ousmane William Mbaye appelle de ses vœux, et que j’intitulerai simplement A la recherche du maître…C’est en cela, à mon avis, que le film  »Kemtiyu… », bien que déjà  réalisé, restera toujours un projet symbolique dont les  »fruits » ne seront récoltés que bien plus tard.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 mai 2016

Xalima la plume, document-témoin d’une époque de liberté et de créativité

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Dans une démarche militante, le cinéaste sénégalais Ousmane William Mbaye poursuit, avec ce film sur le musicien Seydina Insa Wade (1948-2012), un travail de mise en boîte de repères historiques importants.

Xalima

Le documentaire Xalima la plume (Films Mame Yandé, Autoproduction, 52 minutes), du réalisateur sénégalais Ousmane William Mbaye, garde, plus de six ans après sa sortie, au-delà de sa relation du retour au bercail d’un artiste, sa qualité de document-témoin d’une époque marquée par un bouillonnement fertile et l’affirmation d’une certaine identité.

Bien plus qu’un portrait en situation de Seydina Insa Wade, pionnier de la musique folk au Sénégal, même s’il met le focus sur le retour du musicien à Dakar, après un ‘’exil’’ de près de 20 ans, le film est un lieu de mémoire à la fois spirituelle, culturelle et politique.

Xalima la plume c’est l’histoire d’une amitié, celle qui lie, depuis leur prime jeunesse, Ousmane William Mbaye, cinéaste quasi-obsédé par le devoir de mémoire, à Seydina Insa Wade, artiste ancré dans une tradition spirituelle héritée d’une famille où la religion est un axiome de base.

Porté par sa passion de la musique, Wade passe outre la désapprobation de son père et fabrique, à l’âge de seize ans (1964), sa première guitare. Au sein de la formation de quartier, le ‘’Rio Sextet’’, il tient le rôle du contrebassiste.

Presque inconnu jusque-là du grand public, Seydina Insa Wade se révèle en participant, en 1966, au premier Festival mondial des Arts nègres à Dakar, au cours duquel il se fait remarquer avec un style à la fois nouveau pour le commun des Sénégalais et controversé, un folk chanté en wolof.

Après « Le Sahel », où il joue au début des années 1970, Wade, équipé de sa guitare, de sa voix et de ses textes, se produit dans des clubs de la capitale sénégalaise. Il enregistre un premier 45 tours, Tablo Ferraye, extrait de la musique du film Xew Xew, de Cheikh Ngaïdo Bâ, dans lequel il est acteur. Se sentant quelque peu à l’étroit, il s’en va à Paris, vers le milieu des années 1980. Accompagné par Idrissa Diop (percussions) et Oumar Sow (guitare, basse, synthé), il s’exprime et fait entendre un folk soutenu par un mballax épuré et s’appuyant sur des chants tirés des rites, contes et musiques populaires.

Cette affirmation culturelle est doublée d’un engagement politique. Dans Afrik, il dit sa douleur après la mort dans des circonstances mystérieuses, dans une prison à Gorée, du jeune opposant de gauche, Oumar Blondin Diop (mai 1973), et évoque une révolte de femmes lébou lors de la Seconde Guerre mondiale. Le documentaire d’Ousmane William Mbaye s’ouvre justement sur un hommage de Seydina Insa Wade à Oumar Diop Blondin, aux tirailleurs de Thiaroye, fusillés par l’armée française alors qu’ils réclamaient leurs pécules, et aux femmes de Ndeer, qui ont préféré s’immoler par le feu plutôt que de subir l’esclavage.

Avec comme fil conducteur le retour de l’artiste à Dakar, le documentaire offre une plongée dans un univers de totale liberté et d’expression pour un artiste sincère qui s’en donne à cœur joie. On le voit à l’œuvre, faisant ressortir, dans son authenticité, sa culture, ses influences.

Le film est un document en ce sens qu’il témoigne d’une époque, de l’ambiance de l’accueil réservé à Seydina Insa Wade, parti une vingtaine d’années plus tôt en France. Alors qu’il renoue avec Dakar, Wade est suivi par le cinéaste, offrant à voir un portrait fort, sensible et intime du musicien. On (re)découvre un personnage haut en couleurs, en constant bouillonnement.

Sont associés à cette quête de sens, des amis qui pourraient revendiquer, comme Ousmane William Mbaye et Seydina Insa Wade, leur part de ces formes d’expression à opposer à une uniformisation : Oumar Sow, Mamadou Diallo (décédé), Doudou Doukouré, Christian d’Erneville, Samba Laobé Ndiaye, Hélène Billard, Bassirou Lô (décédé), Souleymane Faye.

Même les lieux où sont tournées les séquences du documentaire, clubs de musique, cours de maison, plages, peuvent être intégrés dans une esthétique de résistance, expression d’un point de vue d’un ancrage singulier. Ne serait-ce que pour cela, le film méritait d’être fait.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 avril 2011