Négritude

Ibou Diouf : « Un artiste doit être très honnête »

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Une exposition de peintures intitulée ‘’Du sommeil au rêve’’ permet, depuis le 14 décembre 2016, au public de jeter un regard sur le travail de l’artiste-peintre sénégalais Ibou Diouf, dont le nom reste attaché à l’Ecole dite de Dakar et renvoie à une vision d’un art ancré dans les « valeurs esthétiques nègres » et ouvert sur des influences et apports fécondants. Le commissariat de cette exposition est assuré par Demba Ndiaye et Omar Diack, avec une scénographie de Fodé Camara et Ass Mbengue. Dans cet entretien réalisé à la veille du vernissage à la Galerie nationale d’art, à Dakar, il est revenu sur le sens de l’événement destiné selon lui à un hommage à « tous les pionniers qui ont contribué à asseoir la réputation du Sénégal comme pays de culture » et insiste sur la posture que doit avoir un artiste soucieux de laisser une empreinte durable dans la conscience des hommes.  

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Comment est née l’idée d’une telle exposition ?

L’idée était de repenser le cinquantenaire du Festival mondial des Arts nègres de 1966. C’est ce qui a déclenché cela. Mais je n’avais pas une idée d’exposition en vue, parce qu’il se passe en moyenne quatre ans entre mes expositions (la dernière, intitulée ‘’Rétroviseur’’, remonte à novembre-décembre 2014). Il fallait nécessairement faire quelque chose dans le cadre de ce cinquantenaire, mais à ma façon. Il s’agit de créer un cadre de lecture et de compréhension de cet événement, et de remercier des gens avec qui j’ai travaillé. Il fallait mettre quelque chose en place. J’en ai discuté avec quelqu’un d’autre, d’ailleurs avant Demba Ndiaye, commissaire de cette rétrospective. C’était déjà ficelé. Par la suite, j’en ai discuté avec Demba Ndiaye, qui a accepté de soutenir cette idée et de la mettre en œuvre. C’est une sorte d’analyse de ce festival, entre le théâtre, les tapisseries, la littérature, la peinture, la musique, etc.

C’est aussi une lecture de votre trajectoire personnelle, non ?

Plus ou moins. J’ai eu la chance de traverser des endroits, entre la peinture, le théâtre, la Manufacture de Thiès…

Quel est le contenu de cette exposition ? Qu’est-ce que vous avez voulu dire ou exprimer à travers elle ?

Tout au début, l’idée est de remercier le pays sur le plan culture, de rendre hommage à toutes les personnes qui ont contribué à cette démarche. Les pionniers, les personnes qui ont continué à aimer, à soutenir l’expression artistique et culturelle dans ce pays. Evidemment, il y a des absents, c’est-à-dire tous ces amis que j’ai connus et qui ont vécu le Festival mondial des Arts nègres. Le contenu de l’exposition tourne autour du cosmique : les croyances, les religions et surtout les doutes de ce pays. C’est confus parce que c’est voulu. Il s’agit d’utiliser la mémoire, humainement et honnêtement. Je fais un clin d’œil à des amis, mais j’essaie en même temps de rappeler mes préoccupations d’artiste. Le cosmique que j’essaie de mettre en lumière, c’est nous. Ce sens-là est résumé par l’intitulé de l’exposition : Du sommeil au rêve.

Donc à travers cette exposition, vous rendez hommage à toutes les personnes qui ont fait que ce pays compte culturellement…

Exactement ! C’est dans ce sens-là que l’exposition est organisée. Ça fait partie de mes vœux. Les Sénégalais oublient vite qui est Ibou Diouf, qui était Papa Ibra Tall, qui était Iba Ndiaye…La mémoire, en fin de compte, ce sont les absents, ces gens qui ont lutté, aimé, réfléchi et souffert. Que ça soit dans la littérature, le théâtre ou ailleurs. Après, le reste est venu, progressivement. Avec des lenteurs, mais on avance.

Est-ce que cet intérêt et cette orientation pour le cosmique vient de votre travail au sein de la section ‘’Recherches Arts plastiques nègres’’ de l’Ecole des Arts ?

Oui, on peut l’accepter, parce que l’art nègre, c’est l’art nègre. Il faut relire Léopold Sédar Senghor, mais surtout André Malraux et ses explications sur le récepteur et le réceptacle. L’œuvre d’art est exécutée par des hommes. Ce qu’on a appelé ‘’Recherches plastiques nègres’’ porte sur l’objet. Il s’agit d’essayer de comprendre l’essence d’un masque, par exemple, et essayer d’aller un peu plus loin que le masque. C’était ça l’orientation de cette section. C’était la compréhension de l’objet qui était en question dans notre travail. Tous les pensionnaires des écoles étrangères qui se sont intéressés à cela ont compris. Ce n’étaient pas des Africains, mais ils ont voulu atteindre cette sensibilité africaine et transposer à leur manière cette continuité. Pour nous, il fallait travailler dans ce sens-là pour atteindre une certaine abstraction.

Papa Ibra Tall était le chef de cette section que vous avez fréquentée entre 1962 et 1966. Qui était dans cette section et comment travailliez-vous ?

Papa Ibra Tall était chef de section, mais il avait un assistant qui s’appelait Pierre Lods (fondateur de l’école de peinture de Poto-Poto, à Brazzaville, qui séjourne au Sénégal à partir de 1960 sur invitation du président Léopold Sédar Senghor). Lods avait une autre approche de l’art nègre. Papa Ibra Tall était inscrit dans une démarche de dépassement de l’objet. Nous étions une vingtaine d’élèves, mais avec le temps il y a eu des départs, parce qu’il y en a qui ne pouvaient pas suivre. Mais ceux qui en étaient les piliers, c’étaient Amadou Bâ, Ousmane Sow, Modou Niang, Seydou Barry, Ousmane Faye, Pape Sidy Diop, moi-même… C’étaient les précurseurs, et c’était avant le Festival mondial des Arts nègres de 1966.

Vous avez, avec Papa Ibra Tall, en commun d’être né à Tivaouane. Est-ce qu’il y a quelque chose de particulier qui fait que des natifs de cette ville s’orientaient vers la pratique artistique ?

Je ne peux pas donner d’explication à cela, mais on peut l’accepter, parce que le cas le plus extraordinaire, c’est celui de l’actuel khalife général des tidianes, Cheikh Tidiane Sy Al-Maktoum. Lui-même dit qu’il est artiste. C’est un amateur d’art qui a acheté des œuvres. Peut-être que cette fibre existe dans ce fief de la confrérie des tidianes qu’est Tivaouane. C’est la seule explication qui me semble possible. Serigne Cheikh et ses enfants sont très branchés sur la peinture, la sculpture, la tapisserie, mais ce ne sont pas des marchands. Ils n’exposent pas non plus. Nous, nous sommes des acteurs. Papa Ibra Tall était un grand peintre, un grand graphiste, un grand cartonnier. C’est peut-être une coïncidence.

La dimension spirituelle que vous essayez de faire ressortir à travers vos créations vient peut-être de là ?

Ça, j’en suis convaincu. Je suis convaincu qu’il y a quelque chose d’assez vertical sur le plan purement artistique. Ce n’est pas gratuit, parce qu’il y a beaucoup de choses qui se tramaient dans cette zone, dans les arts et l’artisanat, entre le Kajoor et le Baol…

Après cette section, vous participez, en 1966, au concours d’affiches du Festival mondial des Arts nègres. Vous le remportez. Quel était le règlement de ce concours ? Y avait-il un cahier des charges à respecter ? Ou, était-ce libre ?

Il n’y avait pas de cahier des charges à ma connaissance. Bien sûr, il y avait des éléments de base sur l’africanité. Mais il n’y avait pas de directives précises pour réaliser une affiche. Mais avant ça, en 1965, j’avais eu la chance, dans l’effervescence culturelle de l’époque, de lire un livre d’André Malraux, qui m’avait un peu frappé. La dernière page de son livre Le musée imaginaire (édition de 1965) porte sur l’art nègre. Il y définit l’homme noir comme « récepteur et réceptacle des ondes et des effluves de l’univers ». Ce point m’avait tellement frappé que ça m’avait donné envie d’interpréter cela à ma façon. J’avais un besoin de le faire. Et quand le concours d’affiches a été annoncé, je n’ai pas hésité, parce que j’avais déjà une idée des écrits de Léopold Sédar Senghor et de ses compagnons sur la négritude. J’ai alors décidé de faire une synthèse entre la pensée de Senghor et celle de Malraux. Mais ce n’est pas lisible à première vue. Il faut décoder l’image pour savoir ce que ça représentait : j’ai voulu faire deux personnages collés, une femme et un homme. Entre le récepteur et le réceptacle, plus des symboles comme la fécondité, l’ouverture sur le monde…

Vous avez aussi eu le Grand Prix de tapisserie qui récompensait le meilleur carton. Qu’est-ce que ces distinctions vous ont apporté dans le développement de votre carrière ?

Beaucoup de choses, beaucoup de sérénité dans la vision…C’était tellement surprenant de rencontrer tout ce monde pendant ce festival, quand on venait d’une section d’une école d’art. Des gens tout à fait exceptionnels, de grands musiciens, de grands peintres, de grands sculpteurs…Quand j’ai eu le prix, j’étais très content pour la section.

Vous avez considéré que c’était une récompense pour le travail de la section ‘’Recherches Arts plastiques nègres’’ ?

C’est exactement ça. Mon plaisir, c’était de partager ce prix avec mes collègues, et de dire que c’était notre travail. On travaillait ensemble, on se regardait. Chacun savait ce que faisait l’autre. On débattait de couleurs, de formes, etc. Il fallait faire quatre ans, dans un environnement très précis. Il n’y avait pas d’ateliers individuels. Mon plaisir c’était de dire que pour le Festival mondial des Arts nègres, nous avions eu un tel prix. On partageait les prix. Ousmane Faye, qui était aussi de la section, avait le troisième prix du concours d’affiches. D’ailleurs, les meilleurs éléments  étaient de la section. Iba Ndiaye et Papa Ibra Talla, les encadreurs, ont, eux, eu des diplômes d’honneur.

Est-ce à dire qu’individuellement l’artiste travaillait pour apprendre et se perfectionner, mais l’idée du collectif était là, plus importante ? Son travail était aussi le résultat d’un cheminement collectif…

Merci. Là, vous avez très bien compris. C’était un travail collectif. Il n’y avait pas de cloisonnement. On se comprenait, on avait les mêmes préoccupations. Et puis, l’Ecole des arts, c’était un art total. La section symbolisait tout ça. Il fallait vivre ça pour comprendre ce que je dis. Il y avait un esprit collectif, une force et une détermination dans la réflexion. D’ailleurs, l’ensemble des autres sections (musique, art dramatique) visitait la nôtre.

Vous parlez d’art total pour la section et pour l’Ecole aussi. Est-ce que c’est cela qui fait que vous êtes à la fois illustrateur, dessinateur, décorateur, et que vous avez été amené à faire les décors de pièces de théâtre et de films ?

Oui. La section c’était ça. On faisait de la peinture, des cartons de tapisserie, des paravents. Jusqu’à 1965, Papa Ibra Tall avait pensé que je devais être son adjoint aux Manufactures des arts décoratifs. C’était déjà ficelé, mais c’est le président Senghor qui a eu l’idée de m’orienter vers Sorano. Pour être honnête, je n’avais rien compris de ce choix. En 1966, après le festival, on m’a envoyé à Sorano.

Comme chef décorateur…

Oui, comme chef décorateur. Il y avait un coopérant, Jean-Philippe April. J’étais son second. Il fallait suivre. Mais c’est Senghor qui m’a expliqué un peu plus tard l’art total.

Qu’est-ce qu’il vous avait dit ?

Quand j’ai fini le décor de L’Exil d’Alboury (pièce écrite par Cheik Aliou et jouée par la Troupe dramatique du Théâtre Daniel-Sorano), il  m’a dit, après avoir félicité les comédiens, le metteur en scène : « Tu sais, Ibou, je n’ai pas regretté de t’avoir envoyé à Sorano ». Je lui ai dit : « Monsieur le président, je ne connais pas les vraies raisons de votre décision. Si vous voulez bien m’expliquer ». Alors, il dit : « C’est que je voulais te pousser à comprendre l’art total ». J’ai dit : « Ah bon ? » Il poursuit : « Là, tu as la peinture, tu as les costumes, tu as la scénographie, tu as la lumière, tu as la musique, tu as tout dans un endroit précis. Et ça développe l’esprit ». Je lui demande alors : « Et la manufacture ? » Il dit : « La manufacture, c’est un problème de carton. Tu finis ton carton, tu n’es pas lissier. Tu es un cartonnier. Le lissier n’est pas un cartonnier. Quand on respecte les normes ». J’ai été à Sorano, et je ne l’ai pas regretté du tout. Et puis, j’y ai trouvé une équipe extraordinaire, un directeur extraordinaire, Maurice Sonar Senghor, un homme de théâtre, des comédiens fantastiques, de très grands metteurs en scène. Ça, c’était une période exceptionnelle au Sénégal.

Ensuite vous quittez Sorano…

Je quitte Sorano pour d’autres raisons. Je devais me rendre à Genève pour faire autre chose. Mais avant, j’ai pris fonction comme directeur adjoint aux Manufactures des arts décoratifs. La chance que j’ai eue, c’est que je retrouvais toujours les mêmes personnages. Ce qui changeait, c’était la direction. En dehors de Papa Ibra Tall, les directeurs étaient des politiques ou des administrateurs. Les gens étaient très contents de me retrouver, ils pensaient que je pouvais faire quelque chose. C’est ce côté collectif qui m’a toujours animé et guidé. Je n’ai jamais pensé gagner mieux que Seydou Barry ou Ousmane Faye. Dans mon esprit, ce n’était pas possible du tout. Ça n’a jamais été une question de salaire pour moi. Tout cela a chamboulé mon esprit aussi. Tu ne peux pas expliquer pourquoi, en tant que directeur adjoint, tu gagnes plus que le cartonnier avec qui tu as été formé et avec qui tu as travaillé pendant des années. Humainement, ce n’était pas acceptable pour moi.

Ça vous a poussé à vous éloigner ?

Oui, gentiment. En fin de compte, j’ai eu raison, parce que tous ces cartonniers et lissiers ont quitté la Manufacture. Il y en a qui sont revenus pour former des jeunes. Je n’étais pas dans une logique carriériste, c’est pour ça que j’étais parti. Regarder les gens d’en haut ne m’intéressait pas. Ma préoccupation, c’était le travail artistique dans un cadre et un esprit collectifs. Et aller un peu plus loin. C’est quand Senghor a voulu développer toute sa pensée en facilitant la circulation des expressions artistiques à travers le monde, en tant que mécène d’Etat, cela a été très important. Il y avait un ministre de la Culture, c’est vrai, mais il surveillait. Il le faisait uniquement pour soutenir l’art sénégalais et africain.

C’est dans ce cadre que l’on peut placer vos expositions à Montréal (1967), Paris (1967, 1974), Alger (1969), Mexico (1968), Sao Paolo (1969), qui vous ont aidé à vous affirmer davantage artistiquement…

Absolument ! C’est dans ce sens-là que je dis que Senghor a été fantastique, parce qu’il avait compris qu’à cette période, nous ne pouvions pas développer seuls ces trajectoires. Il fallait un homme de culture, un mécène, un visionnaire, quelqu’un qui avait compris l’importance de la culture. Il a été tout cela. Ce processus n’existait pas encore en Afrique. Il fallait, après le Festival mondial des Arts nègres, déclencher ce processus sur le plan mondial. Il y est arrivé progressivement, en faisant des cadeaux à des chefs d’Etat. Je me rappelle que l’empereur du Japon, Hiro-Hito, était subjugué devant nos toiles, Bocar Pathé Diongue et moi. Les Coréens aussi. Aux Etats-Unis, la ville d’Atlanta a voulu acheter une de mes œuvres à prix d’or. Tout ça, c’était grâce à Senghor. Ça a permis de booster l’art sénégalais et africain. Il fallait nécessairement comprendre l’essence de l’art nègre. Il nous appartenait, à nous artistes, d’y parvenir à travers des œuvres.

Que reste-t-il de cette vision ?

Cette vision est intacte. Les hommes sont là, l’Afrique est restée Afrique. Les masques, les statuettes, les penseurs, les artistes sont là. Mais…Il y a ce ‘’mais’’.

C’est quoi ce ‘’mais’’ ?

(Il rit) Le ‘’mais’’ c’est qu’il y a des interférences culturelles. Des influences, j’accepte. Un Américain qui passe tout son temps à faire des graffitis à sa façon, parce qu’un collectionneur l’a vu et s’est passionné pour son travail, des artistes africains voient ça et essayent d’exploiter ce filon…Ça, c’est la mode. Alors que la mode se démode. Si ces artistes comprenaient l’histoire des arts, ils verraient tout ce qui s’est passé, depuis le début du siècle… C’est ça le ‘’mais’’. Donc il faut rester soi-même et aller plus loin. Prendre l’essentiel de ce que tu as, ne pas l’imposer, mais plutôt l’expliquer. Au Sénégal, il suffit de faire sa petite promenade dans les ateliers, on peut constater que le travail de la plupart des artistes est le résultat d’interférences venues d’ailleurs. C’est pour faire Ablaye Ndiaye qui est à New York ou Ablaye Diop qui est au Cap. Mais toi, dans tout ça, qu’est-ce que tu es ? Est-ce que ton travail intéresse à ce point Ablaye Diop du Cap ou Ablaye Ndiaye de New York ?

Vous voulez dire que ces artistes, parce qu’ils regardent plus ce qui se fait ailleurs, sont ouverts mais pas enracinés ?

C’est ça le problème. C’est ça le ‘’mais’’. Il faut s’ouvrir, c’est tout à fait normal. Mais utilisons ce que nous avons comme arme, apprécions cette arme, respectons-la avant de nous ouvrir. Il faut avoir les pieds sur terre.

A partir de 1973, vous avez passé une dizaine d’années en Suisse…

J’y ai rencontré des artistes extraordinaires, entre Genève, Lugano et Zurich. Ça m’a permis d’être calme, de m’enrichir culturellement et de gagner en sérénité. En Suisse, mes recherches portaient sur le plastique. Ce sont des choses que j’ai remises à Senghor à une période et que je n’ai jamais récupérées. Je ne le regrette pas d’ailleurs, parce que mon plaisir, c’était de partager avec lui cette démarche. C’était une démarche purement plastique, sur le plan de l’abstraction. C’est une démarche que j’ai voulu maîtriser. Pour ce qui est de cette matière plastique, il n’y a que le grand Ousmane Sow (sculpteur décédé le 1er décembre 2016, à l’âge de 81 ans) qui a essayé de travailler sur ça. Moi je lui rends un hommage appuyé parce que je le connaissais. Donc, je rends hommage à mes deux académiciens, Léopold Sédar Senghor et Ousmane Sow. C’était un travail purement personnel. J’avais fait des essais que j’ai montrés à Senghor.

Sur les dernières années, quelles étaient les préoccupations de Senghor ? Vous avez gardé le contact avec lui, vous lui montriez la direction que prenait votre travail. Dans vos échanges, qu’est-ce que vous sentiez comme préoccupations chez lui ?

En tant qu’artiste, il avait toujours cette curiosité qui l’animait. Il m’écrivait. Des fois, il me recevait à son domicile, Les Dents de la Mer, à Fann. Quand il venait à Dakar, il ne recevait pas, mais il faisait exception pour moi. Il avait ce plaisir de discuter avec moi. Il avait la curiosité de savoir ce qui se passait.

Quel est le regard que vous jetez sur l’expression artistique au Sénégal et la politique culturelle ?

Je commencerais par l’art dit contemporain. L’art contemporain, c’est quoi ? Ça a commencé quand, ça finit quand ? Qui est contemporain, qui ne l’est pas ? Il faut répondre à ces questions, déjà. Moi, je ne suis pas brillant, mais je me pose ces questions. Quand on est plasticien, on est plasticien. Le travail de l’artiste, c’est une démarche. Tu as envie de faire de tâches, tu fais des tâches. Tu essaies de donner une lecture. Si elle est valable, c’est très bien, mais ça ne veut pas dire que c’est exceptionnel. Non. Parce qu’il y a toujours des influences. L’honnêteté, c’est de l’accepter. Un artiste doit être très honnête. On ne peut pas se leurrer tout le temps. C’est ce qui se passe malheureusement dans ce pays. Tel peintre est influencé par tel autre peintre, mais il ne l’accepte pas clairement. Je ne dirai pas que tous les artistes sont comme ça, mais il y a une espèce de facilité à se transposer sur des choses sans jamais accepter qu’elles sont le résultat d’influences. Comme chez les politiciens. Il n’y a pas de bons jugements, il n’y a pas de bons spécialistes qui passent leur temps à analyser les œuvres…Concernant la politique culturelle, je dois dire qu’il n’y a pas une orientation réelle, contrairement à l’époque de Senghor où la vision était clairement définie et matérialisée par des actions concrètes. Il y a des préoccupations isolées ici et là, mais ce sont des initiatives privées ou venant des terroirs.

Vous êtes un produit de l’Ecole des arts du Sénégal, au même titre que beaucoup de précurseurs. Aujourd’hui, la situation de cet établissement est difficile. On a du mal à fixer son cadre physique. Qu’est-ce que cela fait de constater que cette école n’existe presque plus ?

Ça me fait un pincement au cœur. Tout ça est anormal, ce n’est pas sérieux. L’Ecole des arts, c’est un lieu où on rassemble des intellectuels pour leur donner une formation avec leurs propres fibres artistiques. Mais pourquoi les priver de cela ? Pourquoi malmener l’école ? Pourquoi négliger l’évolution de l’école ? C’est la situation de l’école publique sénégalaise qui est désolante. Il faut réhabiliter l’Ecole des arts, lui trouver des enseignants de qualité, l’animer, pousser les jeunes à aimer les arts et à les pratiquer. Mais la situation actuelle, où l’établissement est éclaté en plusieurs bâtiments placés à différents endroits, n’a pas de sens.

Propos recueillis le 12 décembre 2016, à Cambérène-Layène, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

Alioune Diop, le fondateur de  »Présence Africaine », 36 ans après

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Il y a 36 ans, le 2 mai 1980, disparaissait, à l’âge de 70 ans, Alioune Diop, professeur de lettres, historien, philosophe et éditeur ayant joué un rôle de premier plan dans l’émancipation de l’Afrique et de ses diasporas à travers la revue et la maison d’édition ‘’Présence Africaine’’ qu’il a fondées à Paris. A l’annonce de sa mort, le président sénégalais Léopold Sédar Senghor saluait en lui « l’un des premiers militants et une sorte de secrétaire permanent du Mouvement de la Négritude ».

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Lors des obsèques d’Alioune Diop, le 9 mai 1980 à Saint-Louis, le ministre d’Etat en charge de la Culture, Assane Seck, déclare : « Fortement enraciné dans les traditions de notre peuple et armé de principes moraux étayés sur le culte de l’honneur, du respect de soi et des autres, tels qu’il les voyait pratiquer dans la cellule familiale, le jeune Alioune Diop a affronté le Paris de l’entre-deux-guerres, déjà plein d’équilibre ».

« Aussi, quelque obstacle qu’il ait rencontré, quelque facilité qui l’ait tenté, quelque nostalgie du pays natal qui l’ait tourmenté, choisit-il avec lucidité, guidé par cette lumière intérieure dont sont pétries les grandes âmes, la porte étroite de l’effort soutenu, dans la grisaille des jours difficiles », ajoute le professeur Seck, qui a été plus tard – en 2010 – président du comité d’organisation du centenaire de la naissance d’Alioune Diop.

« Une vie entièrement consacrée aux autres »

L’historien et homme politique Cheikh Anta Diop, de son côté, dédie son livre Civilisation ou barbarie (Présence Africaine, 1981) à Alioune Diop, « en témoignage d’une amitié fraternelle plus forte que le temps » pour un homme qui est « mort sur le champ de la bataille culturelle africaine ».

« Alioune, tu savais ce que tu étais venu faire sur la terre : Une vie entièrement consacrée aux autres, rien pour soi, tout pour autrui, un cœur rempli de bonté et de générosité, une âme pétrie de noblesse, un esprit toujours serein, la simplicité personnifiée ! », écrit Cheikh Anta Diop qui s’interroge alors : « Le démiurge voulait-il nous proposer, en exemple, un idéal de perfection, en t’appelant à l’existence ? ».

« Hélas, il t’a ravi trop tôt à la communauté terrestre à laquelle tu savais, mieux que tout autre, transmettre ce message de vérité humaine qui jaillit du tréfonds de l’être. Mais il ne pourra jamais éteindre ton souvenir dans la mémoire des peuples africains, auxquels tu as consacré ta vie », se désole-t-il.

« Au vrai, résume Makhliy Gassama, ancien ministre de la Culture, Alioune Diop était un homme. Oui un homme dans le sens camusien et sartrien du terme. Il n’est pas facile d’être ‘’un homme de quelque part, un homme parmi les hommes’’, comme dit Sartre. Cette ambition implique l’engagement total dans la société, la lutte quotidienne contre les forces du mal, la quête obstinée d’un bien-être collectif, qui ne s’accomplit pas sans provoquer de redoutables et ignobles adversités ».

Avec « une pensée pieuse » pour Alioune Diop, Gassama souligne que celui-ci a vécu « pour l’Afrique, uniquement pour l’Afrique en s’oubliant ». « On peut dire qu’il est mort d’épuisement pour l’Afrique, à l’âge de 70 ans. »

Né le 10 janvier 1910 à Saint-Louis, Alioune Diop a effectué ses études secondaires au lycée Faidherbe (actuel lycée Cheikh Oumar Foutiyou Tall). Il fréquente ensuite les facultés d’Alger et de Paris, et y obtient une licence de lettres classiques ainsi qu’un diplôme d’études supérieures. Professeur de lycée, puis chargé de cours à l’Ecole coloniale, il est ensuite nommé chef du cabinet du gouverneur général de l’Afrique occidentale française (AOF).

« L’ambition d’un continent »

En 1947, Diop fonde, avec la collaboration de compagnons de lutte (Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, entre autres), la revue ’Présence Africaine’, une « extraordinaire tribune pour l’intelligentsia du continent africain et de la diaspora ; une tribune de haute qualité », selon Makhliy Gassama, président du comité scientifique du colloque qui a été consacré, en mai 2010 à Dakar, à l’œuvre d’Alioune Diop.

Dans son éditorial du premier numéro (novembre-décembre 1947), ‘’Niam n’goura ou les raisons d’être de Présence Africaine’’, Alioune Diop assigne ses objectifs à la revue. Il s’agit, selon lui, de « définir l’originalité africaine et de hâter son insertion dans le monde moderne ».

Alioune Diop réussit à y donner la parole aux colonisés, parce qu’il était « généreux, il était téméraire, rien pour lui, tout pour les autres : il portait en lui l’ambition d’un continent. C’est ainsi que son nom scintillera à jamais dans les pages de l’histoire de la décolonisation », avait indiqué M. Gassama, le 7 janvier 2010, lors de la conférence de presse de lancement des activités du centenaire de l’intellectuel africain, organisées par la Communauté africaine de culture (CAC).

En 1949, la Maison d’édition ’Présence Africaine’ ouvre ses portes. Romanciers, nouvellistes, conteurs, essayistes, poètes et penseurs du monde noir y trouvent un moyen de diffusion de leurs œuvres. Le premier ouvrage publié par les Editions Présence Africaine est La Philosophie Bantoue, du Révérend Père Placide Tempels, en 1949.

En 1954, ‘Présence Africaine’ édite Nations nègres et culture de Cheikh Anta Diop, ouvrage dans lequel l’historien sénégalais prend le contre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l’enceinte même de l’université française. Dans ce livre, l’auteur fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine. Le Martiniquais Aimé Césaire choisit, pour une deuxième édition de son Discours sur le colonialisme, en 1955, ‘Présence Africaine’.

Alioune Diop est, avec Léopold Sédar Senghor, Jacques Rabemananjara, Cheikh Anta Diop, Richard Wright, Jean Price-Mars, Frantz Fanon, l’un des instigateurs du premier Congrès des écrivains et artistes noirs, qui réunit, en septembre 1956 à la Sorbonne, les intellectuels noirs venus des Antilles françaises et britanniques, des Etats-Unis, des diverses régions d’Afrique (AOF et AEF, Afrique du Sud, Angola, Congo belge, Mozambique…) et de Cuba.

Dans son discours inaugural, Alioune Diop explique qu’il revient aux écrivains et aux artistes de « traduire pour le monde la vitalité morale et artistique de nos compatriotes, et en même temps de communiquer à ceux-ci le sens et la saveur des œuvres étrangères ou des événements mondiaux ».

Un « sage (…) d’une modernité qui bouleverse »

Ce premier congrès a donné naissance à « une arme culturelle redoutable contre le racisme ambiant, un outil qui a forgé des intelligences sur le continent : la Société Africaine de Culture (SAC) devenue la Communauté Africaine de Culture (CAC) », selon Makhily Gassama, qui précise que cette structure a à son actif le deuxième Congrès des écrivains et des artistes (1959 à Rome) et de nombreux autres congrès en Afrique comme le premier Congrès international des africanistes (1962 à Accra) ou le premier Congrès constitutif de l’Association des historiens africains (1972 à Dakar). S’y ajoutent le colloque sur le sous-développement (1959), le séminaire sur ‘’Civilisation noire et conscience historique’’ (1973 à Paris) ou le séminaire préparatoire au colloque ‘’Le journaliste africain comme Homme de culture’’ (1973), des tables-rondes et journées d’études.

Au premier Festival mondial des arts nègres de Dakar (avril 1966), Alioune Diop est parmi les maîtres d’œuvre. Il a la responsabilité du colloque portant sur le thème : ‘’Signification de l’art dans la vie du peuple et pour le peuple’’. Il préside l’association du festival. Il prolonge cette action jusqu’au Festival de Lagos (1977).

Aimé Césaire, lui, relève que la négritude de Diop était à l’opposé du racisme, soulignant que le directeur de ’Présence Africaine’ était « une des plus belles figures du monde noir ». « Son œuvre se confond tout entière avec son action, je devrais dire son apostolat. De l’apôtre, il avait la foi. Cette foi, bien entendu, c’était la foi en l’homme noir et en ce qu’on a appelé la négritude qui était à l’opposé du racisme et du fanatisme », poursuit-il.

Césaire ajoute que « Alioune Diop était un homme de dialogue, qui respectait toute civilisation ». « Il apparaîtra, j’en suis sûr, avec le recul du temps, comme un des guides spirituels de notre époque », souligne le poète martiniquais, tandis que l’écrivain béninois Olympe Bhêly-Quenum qualifie l’homme de « sage (…) d’une modernité qui bouleverse ».

« Nul de ceux qui l’ont connu et discuté avec lui ne saurait en douter », note Bhêly-Quenum, en rappelant cette phrase qu’Alioune Diop aimait répéter : « Chaque civilisation vivante assume sa propre histoire, exerce sa propre maturité, secrète sa propre modernité à partir de ses propres expériences, et de talents particuliers à son propre génie ».

Depuis la mort d’Alioune Diop, en 1980, sa veuve, Christiane Yandé Diop, a pris la relève au sein de la revue et de la Maison d’édition ’Présence Africaine’, poursuivant l’œuvre de celui qui, selon le mot du critique littéraire Mouhamadou Kane, a été « l’initiateur du prodigieux combat pour la culture africaine, le moteur de son épanouissement, le témoin passionné de l’émergence de l’Afrique culturelle ».

Plaque du centenaire d’Alioune Diop 

Le 10 janvier 2010, une plaque commémorative du centenaire de la naissance du fondateur de ‘Présence Africaine’ avait été dévoilée à la maison familiale d’Alioune, rue Babacar Sèye à Saint-Louis. Il est inscrit sur la plaque découverte par le maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, et la veuve de l’homme de culture, Christiane Yandé Diop : « Ici a vécu Alioune Diop (1910-1980), Professeur de Lettres, Fondateur de Présence Africaine ».

La pose de la plaque du centenaire de la naissance d’Alioune Diop marquait le début d’une série d’activités prévues sur trois jours à Saint-Louis. La cérémonie s’était déroulée en présence de plusieurs personnalités, dont l’ancien ministre de la Culture, Makhily Gassama, André Guillabert, maire honoraire de Saint-Louis, Christian Valantin, ancien député socialiste, Kolot Diakhaté, président du comité saint-louisien du centenaire d’Alioune Diop, l’historien Djibril Tamsir Niane.

Au nom de la famille, Alioune Sy, avait dit que la pose d’une plaque commémorative et la célébration du centenaire de la naissance d’Alioune Diop constituent « un grand honneur pour la famille », soulignant que l’intellectuel sénégalais a, « dans toutes ses actions, honoré l’Afrique dans son ensemble ».

« Veiller à ce que cette étincelle ne ternisse jamais »

Le président du comité saint-louisien d’organisation du centenaire, Kolot Diakhaté, avait, de son côté, salué la mémoire du fondateur de Présence Africaine, estimant qu’Alioune Diop est « immortel par son œuvre, ses qualités d’homme, son humilité ». Il avait rappelé le rôle que Diop a joué dans l’organisation du premier Festival mondial des Arts nègres, en avril 1966 à Dakar. « Il était dans la conception de l’événement avant de s’effacer lui-même pour ne pas récolter les lauriers », avait-il dit.

S’adressant à Christiane Yandé Diop, la veuve d’Alioune Diop, Kolot Diakhaté a dit : « Vous n’êtes pas seule et vous ne le serez pas, parce qu’Alioune a été un Noir brillant qui a inspiré le rêve d’autres Noirs du monde. Nous sommes là pour veiller à ce que cette étincelle ne ternisse jamais ».

Pour sa part, le maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, avait salué l’initiative de la Communauté africaine de culture (CAC), organisatrice du centenaire de la naissance d’Alioune Diop, pour avoir ainsi « honoré la mémoire d’un très grand Saint-Louisien, et réconcilié la ville de Saint-Louis avec son passé ».

« Alioune Diop a marqué son époque par une œuvre au service des peuples noirs. Ni l’âge ni le temps ne sauront l’effacer de notre mémoire », avait ajouté M. Dièye, tandis que Christiane Yandé Diop, émue aux larmes, s’est dit « très heureuse » de revenir à la maison familiale d’Alioune Diop. Paraphrasant l’écrivain Birago Diop, elle avait dit : « Les morts ne sont pas morts, ils sont là ».

Le 11 janvier 2010, entre 9h 30 et 12 heures, il avait été organisé, au Quai des Arts, un hommage solennel de la ville de Saint-Louis, la remise de prix aux lauréats du Concours littéraire. A partir de 12h 30, le public avait suivi la projection du film documentaire Alioune Diop, tel qu’ils l’ont connu. Une table ronde sur la vie et l’œuvre d’Alioune Diop avait eu lieu, le lendemain, de 10 heures à 13 heures à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Cette manifestation avait été présidée par l’historien guinéen Djibril Tamsir Niane.

Propos choisis d’un intellectuel engagé

Le fondateur de Présence Africaine, Alioune Diop (1910-1980) n’avait écrit ni un roman ni un essai philosophique ni un traité doctrinaire, comme le soulignait le philosophe Babacar Sine, mais il avait publié des éditoriaux et prononcé des discours, dont chacun était une occasion d’affirmer avec force son engagement pour l’émergence des peuples noirs.

EXTRAIT DE L’EDITORIAL DE ’PRESENCE AFRICAINE’, N° 105-106, 1978 : « Le peuple noir est de tous les peuples du Tiers-Monde celui qui a été le plus dépouillé de liberté et de dignité, le plus atteint de ces carences et infirmités spécifiques provoquées par l’action coloniale, le racisme, l’esclavage, et accentuées par la fragilité d’une civilisation orale. Il est illusoire de vouloir guérir ce peuple noir des effets de l’aliénation culturelle et du sous-développement, du moins, pas tant que ce peuple n’ait d’abord repris la vitalité globale et organique de toutes ses facultés. Pas sans qu’il ait au préalable pris conscience et de son existence et récupéré tout le dynamisme de sa créativité et toute sa capacité et toute sa capacité de répondre directement (dans toute la mesure de ses moyens et dans le style de sa personnalité) aux défis du monde moderne (…) L’avenir peut réserver un destin grandiose et exaltant à l’élite qui prendra en main la direction et la gestion de notre civilisation. L’Afrique doit avoir une élite qui joue un rôle privilégié dans le déroulement de l’histoire des civilisations ».

— EXTRAIT DU DISCOURS INAUGURAL AU PREMIER CONGRES DES ECRIVAINS ET ARTISTES NOIRS, PARIS, septembre 1956 : « Ce jour sera marqué d’une pierre blanche. Si depuis la fin de la guerre la rencontre de Bandoeng constitue pour les consciences non européennes l’événement le plus important, je crois pouvoir affirmer que ce premier congrès mondial des hommes de culture noirs représentera pour nos peuples le second événement de cette décade. D’autres congrès avaient eu lieu, au lendemain de l’entre-deux guerre, ils n’avaient l’originalité ni d’être essentiellement culturels, ni de bénéficier du concours remarquable d’un si grand nombre de talents parvenus à maturité, non seulement aux Etats-Unis, aux Antilles et dans la grande et fière République d’Haïti, mais encore dans les pays d’Afrique noire. Les dix dernières années de l’histoire ont été marquées par des changements décisifs pour le destin des peuples non européens, et notamment de ces peuples noirs que l’Histoire semble avoir voulu traiter de façon cavalière, je dirais même résolument disqualifier, si cette histoire, avec un grand H, n’était pas l’interprétation unilatérale de la vie du monde par l‘Occident seul. Il demeure cependant que nos souffrances n’ont rien d’imaginaire. Pendant des siècles, l’événement dominant de notre histoire a été la terrible traite des esclaves. C’est le premier lien entre nous, congressistes qui justifie notre réunion ici. Noirs des Etats-Unis, des Antilles et du continent africain, quelle que soit la distance qui sépare parfois nos univers spirituels nous avons ceci d’incontestablement commun que nous descendons des mêmes ancêtres. La couleur de peau n’est qu’un accident : cette couleur n’en est pas moins responsable d’événements et d’œuvres, d’institutions, de lois éthiques qui ont marqué de façon indélébile nos rapports avec l’homme blanc (…) ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 mai 2016

 

Birago Diop, la tradition orale, les contes et les poèmes

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Birago Diop, décédé le 25 novembre 1989, est un écrivain sénégalais d’expression française, qui rendit hommage à la tradition orale de son pays en publiant essentiellement des contes et des poèmes.

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Né le 11 décembre 1906 « accidentellement » à Ouakam, comme il le disait, il reçut une formation coranique et suivit simultanément les cours de l’école française. En 1920, il échoua à l’examen d’entrée à l’école William Ponty, mais obtint une bourse pour le lycée Faidherbe à Saint-Louis. Il fréquenta cette école mixte, de 1921 à 1928. En 1928, alors qu’il essayait d’obtenir une nouvelle bourse, Diop fut appelé au service militaire. Il fut, pendant onze mois, infirmier à l’hôpital militaire de Saint-Louis.

Pendant ses études de médecine vétérinaire à l’Université de Toulouse (1928-1933) et à l’Institut d’études vétérinaires exotiques à Paris (1933-34), il resta à l’écoute des travaux des africanistes, et s’associa à la fin des années 1930 au mouvement de la Négritude lancé par Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran-Damas. Birago Diop a collaboré au journal ‘’L’Etudiant Noir’’ fondé par Senghor. De retour en Afrique, il fut nommé à Kayes chef du Service de contrôle du bétail pour l’ouest du Mali. Il occupa ce poste de 1934 à 1937.

Dans l’édition du 27 novembre 1989 du quotidien national Le Soleil, Djib Diédhiou note que « Birago, à cause de son universalisme, fut une lumière, un phare dont le rayonnement s’étend sur une longue distance ». Diédhiou rappelle la valeur de ses œuvres, l’amour du disparu pour son pays – « à l’heure du choix entre la nationalité sénégalaise et la française, il opta résolument pour la première ».

« Un conte comme ‘Sarzan’ – adapté au cinéma par El Hadji Momar Thiam –, un poème comme ‘viatique’ ne sont autres que des invites qui nous sont adressées pour que les garnitures de la tradition ne soient pas prises pour des ‘manières de sauvages’, du fait d’un cartésianisme de mauvais aloi », rappelle le journaliste du Soleil dans un hommage.

C’est à Paris que Birago Diop composa, en 1942, les ‘’Contes d’Amadou Koumba’’ (publiés en 1947), marquant dès ce premier livre sa prédilection pour la tradition orale des griots, ces conteurs populaires dont il ne cessa jamais d’écouter la voix et la sagesse.

« Panorama complet de la vie rurale »

Il a rencontré l’animateur et l’inspirateur de ses contes, Amadou Koumba Ngom, âgé de soixante ans, à côté de l’endroit où la rivière Falémé se jette dans le fleuve Sénégal. Cette rencontre déterminante a été possible à une période où, alors qu’il servait à Kayes, entre 1934 et 1937, le vétérinaire parcourait la région à cheval, en canoë et en automobile. « Amadou Koumba m’a raconté les contes qui m’avaient aidé à m’endormir quand j’étais enfant. Il m’en a appris d’autres aussi, tout remplis de maximes et de morales, dans lesquelles se retrouve toute la sagesse de nos ancêtres », expliquait Birago Diop.

Pour le critique littéraire Mohamadou Kane, « Les Contes d’Amadou Koumba donnent un panorama complet de la vie rurale…Ce souci de réalisme est un héritage du conte populaire qui reflète la façon de vivre et les tristesses les plus profondes des auditeurs ».

Contes

Kane a publié en 1968 à l’Université de Dakar ‘’Les Contes d’Amadou Koumba, du conte traditionnel au conte moderne d’expression française’’, une analyse de l’œuvre de Birago Diop. Il est aussi l’auteur de : ‘’Birago Diop, l’homme et l’œuvre’’ (Présence Africaine, 1971) et ‘’Essais sur les Contes d’Amadou Koumba’’ (Nouvelles Éditions Africaines, 1984).

Le poète Léopold Sédar Senghor, lui, souligne qu’en « disciple fidèle d’Amadou, fils de Koumba, il (Birago Diop) reprend la tradition et renouvelle la fable et les anciens contes dans leur esprit et dans leur style ». « Mais il les renouvelle en les traduisant en français, et conserve en même temps toutes les qualités des langues négro-africaines », ajoute Senghor.

De 1942, année de composition des ‘’Contes d’Amadou Koumba’’ à 1944, Diop travaille à l’Institut de médecine vétérinaire exotique de Paris. Après la libération de Paris de l’occupation nazie, il rejoint son poste de contrôleur de bétail à Dakar. De 1945 à 1950, il travaille comme vétérinaire en Côte d’Ivoire et en Haute-Volta (actuel Burkina Faso). En 1950, il rentre au Sénégal.

Respectueux de l’oralité, il affine un talent original d’écrivain dans ‘’Les Nouveaux Contes d’Amadou Koumba (Présence Africaine, 1958 – préface de Léopold Sédar Senghor) et ‘’Contes et Lavanes’’ (1963 – Grand Prix littéraire de l’Afrique noire d’expression française en 1964). Son recueil de poèmes ‘’Leurres et Lueurs’’ (Présence Africaine, 1960) est profondément imprégné de culture française alliée aux sources d’une inspiration purement africaine. Au théâtre, il a écrit la pièce ‘’L’Os de Mor Lam’’ (Nouvelles Editions Africaines, 1966).

Lavanes

« Un homme limpide »

Les gestes de Birago Diop, rappelle Djib Diédhiou, « n’étaient enveloppés que de simplicité. Il vous regardait derrière ses lunettes, ses petits yeux pétillant de malice, son front brillant d’intelligence, son éternelle pipe calée entre les dents ou accentuant les mouvements majestueux de sa main lorsqu’il engageait la conversation avec ses interlocuteurs ».

L’ancien ministre Amadou Karim Gaye, cité dans Le Soleil, a dit, dans son oraison funèbre, que Birago Diop avait mené une « djihad » par la plume « pour éveiller les consciences, pendant que d’autres s’étaient engagés dans l’action politique, ou la profession d’ingénieur, pour le bien-être de leurs semblables ».

Sa carrière diplomatique, après l’indépendance de son pays (il a notamment servi en Tunisie entre 1961 et 1964), et son retour à son premier métier de vétérinaire à Dakar, n’ont pas entravé son exploration de la littérature traditionnelle africaine.

Même s’il déclara avoir « cassé sa plume », il publia ‘’Contes d’Awa’’ (Les Nouvelles Éditions Africaines, 1977). ‘’La Plume raboutée’’ (Présence Africaine/Les Nouvelles Éditions Africaines, 1978), est le premier volet de ses mémoires dont il poursuit la rédaction avec ‘’A Rebrousse-temps’’ (Présence Africaine, 1982), ‘’Du Temps de…’’ (L’Harmattan, 1987) et ‘’Et les yeux pour me dire’’ (L’Harmattan, 1989). C’est dans la même période qu’il a publié le roman ‘’À Rebrousse-gens’’ chez Présence Africaine (1985).

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Pour Moustapha Tambadou, critique littéraire, « entrer dans les contes de Birago Diop est un enchantement et un émerveillement permanents ». « On ressent toujours cette impression, à nulle autre pareille, d’avoir toujours été là, tant tout semble facile et à sa place », témoigne Tambadou dans un hommage publié par Sud-Hebdo, trois jours après l’inhumation de l’écrivain.

Le critique estime que Birago Diop, en perfectionniste, écrivait avant tout pour les autres. « C’était un homme limpide. Et comme tous les purs, il vouait une sorte de culte au peuple pour lequel il écrivait et duquel il désirait être compris (…) »

Moustapha Tambadou ajoute : « Thématique et écritures populaires, volonté de subversion de l’ordre politique répressif, refus de l’hypocrisie et, fondamentalement, tension permanente vers l’Autre, allant jusqu’à l’oubli de soi, c’est tout cela qui caractérisait Birago Diop qui était avant tout un Ecrivain, c’est-à-dire un homme libre ».

Le siège de l’Association des écrivains du Sénégal (AES), sis au Point E (quartier résidentiel de Dakar), porte son nom.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 novembre 2015

Papa Ibra Tall, l’empreinte d’un pionnier

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L’artiste sénégalais, décédé dimanche 26 juillet 2015, à l’âge de 80 ans, a été un de ceux qui ont fondé « L’Ecole de Dakar » et donné corps à une vision fondée la libre expression de génies singuliers.

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Au bout du fil, une petite voix : « Je ne me sens pas très bien ces derniers jours. Je ne suis pas dans de bonnes dispositions pour vous recevoir, mais je serais très heureux d’échanger avec vous, le plus tôt possible j’espère. » En raccrochant avec Papa Ibra Tall, début juillet, j’étais loin de m’imaginer que je ne pourrais réaliser l’interview tant souhaitée avec lui, pour l’émission radiophonique ‘’Arc-en-ciel’’.

Le choc a été d’autant plus fort qu’à l’annonce de son décès, ce dimanche 26 juillet 2015 à Dakar, je travaillais sur le questionnaire de notre éventuel entretien à Tivaouane, parce que je considérais une interview avec cet immense artiste à la fois comme un précieux document et un témoignage sur une part de l’identité artistique et culturelle de ce pays qui s’appelle Sénégal. Hélas !

Dans le bilan des ‘’années Senghor’’, les analystes, chercheurs et acteurs culturels insistent tous sur la dimension cultuelle. Il a fallu des hommes et des femmes pour donner corps à la vision qui était à la base de cette politique. Papa Ibra Tall était de ceux-là. Son empreinte épouse parfaitement la vision que le premier président du Sénégal indépendant, Léopold Sédar Senghor (1960-80) ainsi que la philosophie que celui-ci a voulu imprimer à la pratique des arts au Sénégal.

Dans ‘’Problématique de la négritude’’, Senghor définissait la tâche que se sont fixée les militants de la négritude : « assumer les valeurs de civilisation du monde noir, les actualiser et les féconder, au besoin avec les apports étrangers, pour les vivre par soi-même et pour soi, mais aussi pour les faire vivre par et pour les autres, apportant ainsi la contribution des nègres nouveaux à la civilisation de l‘universel ». Sa vie durant, Papa Ibra Tall s’est attelé à cela, au même titre que de nombreux autres peintres – dans le cadre de ‘’L’Ecole de Dakar’’ –,  liciers, danseurs, comédiens, cinéastes et sculpteurs, à travers des œuvres.

« Un créateur dont le génie et la créativité seront réhabilités par l’histoire »

Né en 1935 à Tivavouane (90Km de Dakar), Papa Ibra Tall fréquente l’Ecole spéciale d’architecture et les Beaux-Arts de Paris dès 1955. Il illustre pour l’éditeur « Présence africaine », des couvertures de livres. C’est dans la capitale française qu’il rencontre les militants de la Négritude, en même temps qu’il y découvre le jazz noir américain.

En 1959, Papa Ibra Tall organise une exposition d’artistes noirs vivant en Europe pour le deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs à Rome. L’année suivante, lors d’un voyage d’étude aux Etats-Unis, il rencontre le jazzman John Coltrane et Malcom X. C’était l’année de l’indépendance du Sénégal. Il rentre au pays, crée la section « Recherches plastiques nègres » à la Maison des Arts, ancêtre de l’Ecole nationale des arts de Dakar.

A la Manufacture nationale de tapisserie créée par le président Senghor en 1966, il imprime sa marque. Entre 1975 et 1983, il s’implique dans différentes fonctions au ministère de la Culture. Il est, de 1983 à 1989, directeur de la Galerie nationale d’art. En 1989, il est nommé directeur général des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (MSAD). Moustapha Tambadou qui a été membre du Conseil d’administration des Manufactures sénégalaises, a salué « la mémoire d’un créateur dont le génie et la créativité seront réhabilités par l’histoire ».

« L’œuvre plastique de Papa Ibra Tall était relativement mince, comme l’était  l’œuvre poétique de Senghor. Mais elle a défini et illustré les fondamentaux esthétiques de l’art négro-africain, contribuant à dessiner la place magnifique dans une universalité, non de la banalité mais de l’addition, du dialogue et de la convergence de génies singuliers », écrit Tambadou dans son hommage à l’artiste Papa Ibra Tall.

« Un des pères fondateurs des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs »

Du milieu des années 1960 à 2013, Tall a participé à des différents évènements culturels, tous aussi importants les uns que les autres : 8ème Biennale des arts de São Paulo (Brésil, 1965), 1er Festival mondial des arts nègres de Dakar (1966), 1er Festival culturel panafricain d’Alger (Algérie, 1969), 1er Salon des artistes plasticiens sénégalais au Musée dynamique de Dakar (1973). Il était aussi au colloque « Art nègre et Civilisation de l’Universel » à l’occasion de l’exposition Pablo Picasso (Dakar, 1972), au colloque du Congrès mondial de l’International Society for Education Through Art à Adélaïde (Australie, 1978).

Papa Ibra Tall, « un des pères fondateurs des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs, a contribué à mettre en œuvre l’idée senghorienne d’insertion de l’art dans le tissu économique comme entreprise de protection, promotion et dialogue des identités », ajoute Moustapha Tambadou, qui a été conseiller technique de plusieurs ministres de la Culture et secrétaire général de la Commission nationale pour l’UNESCO.

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La solitude de l’oiseleur – Collection Abdoulaye Diop et Gnagna Sow

Les œuvres font partie des expositions itinérantes d’art contemporain sénégalais en Europe, Asie et Amérique entre 1974 et 1991. Il a reçu de nombreuses distinctions, notamment commandeur des Palmes académiques de la République du Sénégal, chevalier de l’Ordre du Rio Branco (Brésil) et est citoyen d’honneur des villes de New Orléans et Atlanta (Etats-Unis).

Papa Ibra Tall a réalisé de nombreuses décorations de bâtiments publics et privés ainsi qu’un film, ‘’Ndakaru’’, sorti en 1964. Et, comme un couronnement de cette belle trajectoire, en 2012, les commissaires de la Biennale d’art contemporain de Dakar (Dak’Art) lui consacrent une exposition-hommage à la Galerie nationale d’art, et en 2013, il a été mis à l’honneur dans l’exposition de Massimiliano Gioni, The Encyclopedic Palace, lors de la 55è Biennale de Venise.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 juillet 2015