Musique sénégalaise

Youssou Ndour a 60 ans ! (3/5) — « J’ai obtenu la permission de chanter en résistant fortement »

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La star de la musique fête ce 1-er octobre 2019 ses soixante ans. Au cours d’interviews avec la presse, à l’occasion de sorties d’albums et d’organisations de concerts, dans des ouvrages qui lui ont été consacrés, Youssou Ndour a dit des mots pour parler de son parcours, exprimer des ambitions, expliquer sa démarche artistique, des engagements sociaux, artistiques et politiques. Ce sont des propos qui en disent long sur la personnalité de l’homme, la vision très claire qu’il a du chemin qu’il a voulu et veut tracer pour laisser son empreinte dans l’Histoire. Morceaux choisis…   

Presse - 2

= Résistance =

** « Mon père n’a jamais vu un musicien devenir riche. Il avait peur que je tourne mal (…) J’ai fait le mauvais garçon. Je suis parti plusieurs fois sans l’avertir » [Afrique Magazine, N°74, octobre 1990]

**« Griot, mon père ne l’est pas. Il est mécanicien et soudeur, et dès le départ, il voulait à tout prix que j’évolue dans un autre contexte que celui de la musique. Si je lui avais obéi, je l’aurais regretté toute ma vie. J’ai dû tout faire à son insu, il avait défendu à ma mère de chanter, alors elle ne me poussait pas ouvertement, même si elle m’arrangeait des coups en cachette. J’ai obtenu la permission de chanter en résistant fortement, ça a été très dur, mais c’était vraiment bien trop important pour moi. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 38]

= Groupe =

**« Ma plus grande réussite, c’est le Super Etoile. C’est un groupe qui a commencé en 1981. Je ne dis pas que tout le monde est resté mais la base du Super Etoile est restée. Et ce n’est pas parce que nous manquons de divergences de vue, mais c’est parce que j’ai du respect pour ces gens-là. Je suis très heureux de voir, par exemple, que le Super Etoile peut être considéré comme le groupe qui a la plus grande longévité. C’est aussi une école. » [Le Quotidien, 19 août 2004]

**« Les gens citent trop souvent mon seul nom en parlant de ma musique, alors que c’est presque toujours celle de Youssou Ndour & le Super Etoile. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 67]

= Amitié = « J’ai toujours attaché beaucoup d’importance à la fidélité, en amitié comme en amour. Avec mes meilleurs amis de la Médina, ceux du temps de mon enfance ou de mon adolescence, nous sommes toujours restés en contact. Nous nous téléphonons souvent et ils savent qu’à tout moment, ils peuvent venir manger ou dormir chez moi comme à l’époque. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 29]

= Equilibre = « A notre niveau, nous ne pouvons pas faire de la musique pour seulement des gens qui lisent les bouquins, des intellectuels. Ecrire des textes pour un chanteur musicien, c’est un métier. Il faut un équilibre parfait entre les sons et les paroles, pour que cela sonne bien. Un mariage heureux que les rappeurs réussissent à cause de leur beat standard qu’on retrouve partout dans le monde. Il est dommage qu’il n’y ait que très peu de paroliers au Sénégal » [Le Soleil, vendredi 16 mars 2001]

= Liberté = « Quelquefois, je me pose la question de savoir : ‘’Les gens s’adressent à qui ?’’ Je suis un homme libre de faire ce qu’il a envie de faire. Et je peux avoir une inspiration qui dérange à la limite et ça m’engage. Parfois, j’ai l’impression qu’on me dit : ‘’On t’a élu, tu dois faire ceci et pas autre chose.’’ Mais je ne peux pas comprendre qu’une personne débute dans la musique à l’âge de 13 ans et qu’on lui mette une pression jusqu’à son âge actuel. Je ne peux pas vivre cela tout le temps. Il faut que les gens me laissent vivre librement ma passion d’artiste, comme je l’entends. En voulant me confiner dans des schémas, les gens veulent m’induire en erreur puisqu’ils essayent de régler leurs propres problèmes. La musique n’est pas là pour ça. Elle doit être indépendante. » [Scoop, 12 novembre 2003]

= Kassak = « Si vous ne l’avez jamais vécue, vous ne pouvez pas imaginer l’ambiance. C’est vraiment extraordinaire, j’ai toujours rêvé de recréer la même chose dans mes concerts, mais c’est impossible. J’étais fou de ça et pendant les vacances scolaires, j’arrivais à faire une dizaine de kassaks dans la nuit, c’est ainsi que j’ai pris l’habitude de traîner dans la Médina jusqu’à 8 ou 9 heures du matin. C’est aussi là que j’ai appris à parler, à dire des choses et pas seulement à chanter. Ce sont des fêtes où chacun peut prendre la parole, pour une chanson ou un tassou, qui est notre rap traditionnel, avec des textes comiques ou même carrément érotiques, bien loin de la violence du rap américain. J’étais très fort pour ça, et dans la Médina tout le monde me connaissait quand je n’avais pas encore 13 ans. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 39]

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1-er octobre 2019

 

Youssou Ndour a 60 ans ! (2/5) – Voix, mélodies et émotions  

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La star de la musique fête ce 1-er octobre ses soixante ans. Depuis plus de trois décennies, il enchante le monde. L’enfant de a Médina – le quartier dakarois qui l’a vu naître – s’est forgé, par son talent, sa créativité et des choix artistiques de génie, la stature d’une véritable star rayonnant bien au-delà des frontières du Sénégal. Cinq albums pour évoquer ce parcours…

Albums - 3 

  1. JAMM-LA-PAIX (Productions SAPROM, 1986) : les six titres de cette cassette enregistrée en live au Thiossane Night Club sont un pur régal, expression et concentré de ce que peut donner la réunion d’étoiles habitées à un moment précis par la grâce. Ce moment est à classer parmi ceux qui n’arrivent que rarement dans la vie d’un groupe. Youssou Ndour et le Super Etoile, qui avaient alors fini de trouver, sous la direction d’Adama Faye – dont l’audace artistique à arpenter des sentiers nouveaux est connue une identité à leur mballax – donnent là la pleine mesure de leur talent. « Zéro faute ! » est-on encore tenté de dire aujourd’hui, plus de trente ans après la production de Jàmm-La-Paix. Youssou Ndour et Ouzin Ndiaye (voix), Alla Seck (animateur), Papa Oumar Ngom (guitare rythmique), Habib Faye (Basse et synthé), Jimi Mbaye (Solo et basse), Oumar Sow (Solo et synthé), Assane Thiam (Tama), Mbaye Dièye Faye (Percussions), Falilou Niang (Batterie), Thierno Koité (Saxophone) et Ibou Konaté (Trompette), ont assuré la réussite de cette œuvre classée numéro 12 dans la série des ‘’volumes’’ que le Super Etoile proposait aux mélomanes. Réalisée de bout en bout à Dakar, entre l’enregistrement au Thiossane et le mixage au studio 2000, elle aborde, avec un air jazzy qui laisse les instruments s’exprimer pleinement, les voix de Youssou Ndour et Ouzin Ndiaye faisant le reste.
  1. EYES OPEN (40 Acres & a Mule/Columbia-Sony, 1992) : pour aller à la conquête des Etats-Unis, de l’Amérique du Nord plus généralement, un univers quelque peu fermé aux musiques venues d’ailleurs, Youssou Ndour sort en 1992 Eyes Open, opus chanté en wolof, peul, anglais et français, et décliné en plusieurs registres d’harmonies. Sans doute pour toucher un public encore plus large que précédemment. Eyes Open est enregistré rue Parchappe, dans le studio de Francis Senghor – fils du premier président sénégalais – qu’il venait de racheter et baptiser Xippi. L’album a eu, parmi ses producteurs exécutifs le cinéaste et producteur africain-américain Spike Lee. Il porte musicalement la marque d’Habib Faye, Jean-Philippe Rykiel – qui l’ont coproduit – et, bien sûr, de Youssou Ndour qui y déploie sa maîtrise de l’art du chant. A sa sortie, l’album n’a pas eu, comme le précédent Set, le succès commercial espéré, le public traditionnel du musicien y ayant certainement perçu un souci de s’ouvrir à des oreilles ‘’occidentales’’. Mais, plus d’un quart de siècle après, une écoute apaisée et détachée permet de savourer le trésor que constituent des titres sur lesquels il dénonce une passion incontrôlée pour des séries télévisées américaines (Live Television), met en avant une préoccupation pour le sort des enfants (Couple’s Choice), salue la grâce de la femme soucieuse de la famille (Marie-Madeleine la Saint-Louisienne), rend hommage à la grand-mère, première source d’inspiration (Hope), dénonce les inégalités et l’absence de plus en plus visible de solidarité dans la société (Survie)…

3. EGYPT (Nonesuch/Warner Music, 2004) : un des sommets de l’œuvre discographique de Youssou Ndour. Sur les plans des mélodies et du contenu des textes, des odes inspirées et puissants sur les maîtres et promoteurs de l’islam soufi – ouvert et tolérant – au Sénégal (Cheikh Ahmadou Bamba, Limamou Mahdiyu Laye, El Hadj Ibrahima Niasse, El Hadj Malick Sy, Cheikh Oumar Foutiyou Tall…), l’album est apparu comme atypique, inattendu chez un artiste qui a habitué le public à un contenu plus ‘’profane’’. Ce public a été, dans une large mesure, dérouté, surpris qu’il a été par la démarche du chanteur. Cette incompréhension est sans doute à l’origine du fait que Egypt, sorti un premier temps le 10 novembre 2003 sous le nom Sant au Sénégal, n’a pas eu l’accueil que Youssou Ndour lui-même n’a pas compris. Le musicien a été pris à partie de manière verbale, certaines personnes lui reprochant de ne pas avoir la légitimité pour chanter leurs guides. Des médias ont arrêté la diffusion du spot annonçant la sortie du disque. « Je ne sais pas pourquoi mais Sant n’a pas eu un grand succès au Sénégal. Mais je pense que ça va venir. C’est un album classique, Honnêtement, je pense que c’est un super album. Ça a surpris beaucoup de gens », avait-il confié au journal Le Quotidien (entretien paru le 19 août 2004). Il espérait qu’ils allaient « prendre le temps de le connaître ». Il y a bien eu un intérêt pour le disque lorsqu’il a permis à Youssou Ndour de décrocher le Grammy Award (février 2005) – Egypt ayant été globalement mieux accueilli à l’étranger. Une nouvelle sortie, avec une reprise du titre Yonnent, a fait que les radios ont passé à cette période des morceaux, sans plus (pas de régularité, pas de débats sur l’album…). Et il n’est toujours pas courant d’entendre un titre de cet album à la radio ou dans la rue.

  1. THE GUIDE –WOMMAT (Chaos/Columbia, 1994) : c’est l’album – sorti en mai 1994 – dont on peut dire qu’il a définitivement installé Youssou Ndour dans le gotha des stars planétaires de la musique, au bout d’une décennie de quête de cette notoriété pour laquelle il avait clairement affiché ses ambitions et travaillé avec patience, organisation et méthode. La couleur et les mélodies de la plupart de ses titres ont à voir avec le fond mballax dont l’artiste est devenu le chantre et le porte-drapeau, mais l’option de Youssou Ndour d’explorer de nouvelles voies tout en s’attachant à rester fidèle à l’expression d’un art du chant dont il est un héritier est là. Illustration parfaite de cette idée de rencontre, le titre Seven Seconds (chanté avec Neneh Cherry), qui a propulsé le Sénégalais en tête des hit-parades dans le monde, avec des distinctions. C’est album qui porte les très beaux Mame Bamba, Old Man (Gorgui), Tourista, Undecided (Jàppulo), Without a smile (Same), Tongo… que l’on écoute toujours en y percevant la puissance des textes intemporels dont la valeur philosophique et sociale est chaque jour plus forte, ainsi que celle de la voix de Youssou Ndour dont certains critiques avaient déploré ‘’l’absence’’ à la sortie du disque.

5. Lii! (Jololi, 1996) : après The Guide (Wommat) qui a fait atteindre à Youssou Ndour une certaine apogée au plan de la popularité, l’on se demandait comment l’artiste allait faire pour rester le plus haut possible. La réponse, magistrale et révélatrice d’un génie singulier, est venue le 12 décembre 1996 avec la sortie de l’album Lii! Style dépouillé, mélodies à la fois apaisées et entraînantes, textes forts. Tout était réuni dans cet album pour qu’il plaise au public, qui ne s’y est pas trompé en l’adoptant. Youssou Ndour y chante sa mère (Sunu Yaye), le sens de la gratitude manifestée à une personne spéciale (Tourendo), le sens de la famille des émigrés (Solidarité)… Il pensait que le titre Lii! (chanson d’amour) allait être le grand succès de l’album – annoncé une semaine plus tôt dans l’émission ‘’Très gros plan’’ (TGP) de la Télévision nationale sénégalaise (RTS) – mais il a été surpris de voir Birima s’imposer comme un hymne. L’une des premières fois où il l’a repris en public a été au stade Léopold Sédar Senghor, devant le président Abdou Diouf. Il est vrai que le lyrisme et une certaine puissance d’évocation de Birima, bâtis autour de l’épopée d’un personnage historique du Kajoor, ajoutés à la touche de Jean-Philippe Rykiel, ont conféré à ce morceau un cachet particulier qu’il mérite amplement, parce qu’il est beau. Youssou Ndour et le Super Etoile le reprennent très souvent lors de leurs concerts, au Sénégal comme à l’étranger.   

           Aboubacar Demba Cissokho

           Dakar, le 1-er  octobre 2019

Youssou Ndour a 60 ans ! (1/5) — Villes-repères, lieux de mémoire

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La star de la musique fête ce 1-er octobre 2019 ses soixante ans. Auteur-compositeur,  chanteur adulé, au génie et au talent respectés, homme d’affaires avisé, citoyen s’essayant à la politique, il est l’une des plus grandes figures culturelles de notre temps, dont la seule évocation du nom renvoie à un parcours artistique digne d’éloge et d’estime. Voyage, de Dakar, la ville où il est né – dont il dit qu’elle est la seule qui pouvait être la base et la source de sa créativité – à Londres, où son concert à l’Union Chapel (décembre 2002) est encore dans les mémoires, en passant par Bamako, lieu d’une rencontre marquante pour lui, Paris – dont la salle de Bercy sert de cadre à son plus grand bal hors du Sénégal, et New York où il a ses habitudes depuis un quart de siècle…

Villes - 1

  1. DAKAR (NDAKAARU) : Dakar, bien sûr ! Dakar, évidemment ! C’est là, au quartier de la Médina, que tout a commencé. Youssou Ndour y est né, s’y est forgé – en résistant il est vrai à son père qui ne voulait pas qu’il s’adonne à la musique. L’histoire familiale du côté maternel, le théâtre promu par les groupes et associations culturels, les kassak (cérémonies nocturnes au cours desquelles des chansons sont entonnées en l’honneur des circoncis), les cérémonies familiales de la très populaire Médina, etc. ont été parmi les premiers lieux de formation pour lui. Du Miami Club, la boîte la plus branchée et la plus courue de la Médina, à partir du milieu des années 1970 – avec le Star Band – au Thiossane Night Club, où il a joué régulièrement dans les années 1990 et 2000, en passant par le Jandeer de Soumbédioune qu’il investit avec l’Etoile de Dakar (formé en 1979), le Sahel ou le Théâtre national Daniel Sorano (dixième anniversaire du Super Etoile en 1991, Live biir Sorano en 1993, Avant-première de Bercy 2005, lancement de Dakar-Kingston en avril 2010…), Dakar a été, et reste, un formidable lieu de mémoire pour Youssou Ndour dans la construction d’une esthétique et la relation spéciale qu’il entretient avec son public. C’est à partir de Dakar – ville multiculturelle ouverte sur le monde – où il a toujours vécu, que Youssou Ndour est allé à la conquête des cœurs aux quatre coins du monde. Dakar, « parce que, dit-il lors de la sortie de son album Joko, from Village to Town (2000), l’ambiance dans laquelle j’ai vécu depuis mon enfance est extraordinaire. Rien ne vaut cette atmosphère. » Dakar a naturellement fait l’objet d’une chanson : Ndakaaru figure sur le Vol 2 du Super Etoile, sorti en 1982, moins d’un an après la création du groupe. Comme pour dire : « Allo le monde, ici Dakar ! » Ces dernières années, Youssou Ndour en a souvent fait une reprise lors de concerts. L’une des plus marquantes, la plus belle, reste celle du 1-er octobre 2005 à Bercy…

2. BAMAKO : dans le répertoire du Super Etoile, le titre Bamako (Vol. 14, Gaïndé, 1989), du nom la capitale du Mali, composé par le bassiste Habib Faye – dont Youssou Ndour a dit, à sa mort, le 25 avril 2018, qu’il a été « l’architecte » de sa musique – occupe une place singulière, autant par la qualité de la musique que par l’histoire que son texte évoque. Cette histoire, au caractère quasi mystique, est celle d’une rencontre fortuite à la gare ferroviaire de Bamako, que le chanteur raconte avec un voile de pudeur qui en laisse tout de même voir ce que cela a changé dans sa vie. L’une des rares fois où il en a parlé en dehors de la chanson – sans essayer d’entrer dans des détails – c’était dans une interview parue le 19 août 2004 dans les colonnes du journal sénégalais Le Quotidien : « Des rencontres qui m’ont marqué dans la vie, j’en ai plein. De magnifiques rencontres, il y en a beaucoup (…) J’ai fait des rencontres, j’ai fait des rêves, j’ai senti des choses. J’ai rencontré effectivement quelqu’un à Bamako et il a prié pour moi. Il faut me croire. C’est la réalité, il faut me croire. » Bamako a été la première étape de la première tournée africaine de Youssou Ndour, en 1985.

3. PARIS : la salle du Palais omnisport de Bercy, dans la capitale française, a accueilli ces dernières années le « Grand bal » de Youssou Ndour en Europe, qui rassemble environ 15 mille personnes enthousiastes à l’idée de (re)vivre l’ambiance des soirées sénégalaises. L’histoire du Super Etoile à Paris débute en 1984, quand le groupe y joue pour la première fois. C’était à l’invitation de l’Amicale des chauffeurs de taxi sénégalais, au Phil’One, loué à des associations africaines de Paris, selon Gérald Arnaud, auteur du livre Youssou N’Dour le griot planétaire (Editions Demi-Lune, 2008). Cette salle avait été rebaptisée ainsi après la faillite du Jazz Unité, « un club assez somptueux aménagé dans les sous-sols déserts (la nuit) du Quartier de La Défense par le grand producteur Gérard Terronès, pour accueillir les meilleurs musiciens du jazz », écrit Arnaud. Dans sa biographie Youssou Ndour – La voix de la Médina (Patrick Robin Editions/Télémaque, 2005), Michelle Lahana rapporte les souvenirs du guitariste Papa Oumar Ngom : « Pour ce concert organisé par les taximen, on était logés dans un hôtel à Saint-Denis. On parlait tellement fort que le patron nous a mis dehors ! Nous nous sommes retrouvés à Bagnolet, chez un ami de Latyr Diouf, le manager sénégalais de Youssou, qui nous a tous accueillis dans son appartement. Un demi-frère de Youssou habitait Paris et nous a fait prendre le métro pour la première fois ! On avait peur de sortir sans lui ! Les membres de l’association avaient cotisé pendant un an pour nous faire venir, ils n’étaient pas professionnels mais ça ne nous dérangeait pas ! On est resté quatre jours à Paris, le concert a eu lieu au Phil’One, un club à La Défense, c’était super… » Le groupe était retourné à Paris, « avec  une autre association quelques mois plus tard, mais là, c’était vraiment trop mal organisé », raconte Ngom, ajoutant : « On changeait d’hôtel chaque jour car les producteurs ne payaient pas les chambres, ils étaient saouls tous les soirs et nous n’avons jamais été payés ! » Youssou Ndour et le Super Etoile se sont produits à l’Olympia (avril 1990 et avril 2019 notamment), au Bataclan (novembre 2016, un an après les attentats dont cette boîte avait été la cible), Philharmonie (novembre 2016), entre autres prestigieuses salles de spectacle.

4. NEW YORK : en 1995, Youssou Ndour et le Super Etoile jouent à Broadway, reproduisant, toutes proportions gardées, l’ambiance des soirées dakaroises du Thiossane Night Club. New York, c’est d’abord la tournée de promotion de l’album So (1986) de Peter Gabriel qui lui permet de s’y produire. Il rencontre, dans ce cadre, Paul Simon qui l’invite à participer à son album Graceland (sorti en août 1986), alors en préparation. Mbaye Dièye Faye, Assane Thiam et Youssou Ndour sont aux percussions sur le morceau Diamonds on the soles of her shoes. Après le succès commercial mitigé de son album Eyes Open – qui était censé lui ouvrir les portes du marché nord-américain et l’y installer –, le chanteur rebondit sur le succès du suivant (The Guide-Wommat), qui s’y vend mieux, pour faire apprécier la musique de son groupe. Pour ce qu’elle représente comme lieu d’expression pour les artistes, la ville de New York devait bien acclamer Youssou Ndour. Il y est en novembre 2005, quelques mois après avoir été auréolé de la récompense de l’Académie du Grammy pour l’album Egypt, pour un concert dans la prestigieuse salle du Carnegie Hall. Même si son enregistrement n’a pas fait l’objet d’un disque publié de manière officielle, le concert – d’une qualité artistique exceptionnelle – a tellement circulé qu’il s’est inscrit parmi les prestations live les plus appréciées de Youssou Ndour et du Super Etoile. Les musiciens y reprennent de manière dépouillée une quinzaine de titres. Le 20 octobre 2018, Youssou Ndour et le Super Etoile y ont rejoué dans le cadre d’une tournée aux Etats-Unis. Cette nouvelle prestation n’a pas eu le même retentissement ni le même écho, même si elle a ravivé des souvenirs pour des mélomanes qui y sont retournés.

5. LONDRES : la connexion de Youssou Ndour avec l’Angleterre s’est faite d’abord avec un des musiciens contemporains les plus importants de ce pays, Peter Gabriel, qui est littéralement tombé amoureux et sous le charme d’une voix au lyrisme et aux puissants accents spirituels. Il était bien allé à son concert pour le festival Africa Fête (fondé par le promoteur et producteur culturel d’origine malienne Mamadou Konté), en 1984, mais n’avait pu voir Youssou Ndour. La rencontre se fait finalement, fin 1985, lorsqu’il fait le déplacement à Dakar, accompagné du guitariste et producteur sénégalais Georges Acogny. C’est la période où Youssou Ndour et le Super jouaient tous les week-ends au Sahel, un club branché de la capitale sénégalaise. Dans le livre Youssou N’Dour le griot planétaire, de Gérald Arnaud, il raconte : « Il (Peter Gabriel) était presque inconnu au Sénégal. Il se baladait seul dans les rues de Dakar, en short et t-shirt, comme n’importe qui. Il est venu me voir à la Médina et nous avons passé de bons moments ensemble. Quelques mois plus tard, j’étais à Londres et je lui ai téléphoné. Il était en studio avec son producteur Daniel Lanois, et il m’a proposé sans façon de les rejoindre. J’ai passé une journée entière à chanter. Ils m’ont enregistré sur la plupart des morceaux de l’album. » Cet album, c’est So. Youssou Ndour y chante sur le titre In Your Eyes. Lui et des musiciens de son groupe sont invités à accompagner le chanteur anglais dans la tournée de promotion de l’album. Le 11 juin 1988, Youssou Ndour est à Londres, au stade de Wembley, parmi les 83 artistes qui ont animé le concert organisé pour fêter le 70-ème anniversaire de Nelson Mandela alors en prison (Nelson Mandela 70th Birthday Tribute). Stevie Wonder, Tracy Chapman, Harry Belafonte, Whitney Houston, Peter Gabriel, entre autres, y étaient aussi. En août 2018, il s’est produit, avec le Super Etoile, au Royal Albert Hall, prestigieuse salle de la capitale anglaise, dans le cadre d’une mini-tournée européenne, un peu moins de seize ans après le mémorable concert à l’Union Chapel (décembre 2002), d’une rare beauté.

            Aboubacar Demba Cissokho

            Dakar, le 1-er octobre 2019

Le spectacle total d’Alibeta

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L’artiste sénégalais Alibeta a réussi, samedi soir à l’Institut français de Dakar, à produire, avec son groupe ‘’Nomads Band’’, un spectacle qu’on peut sans hésiter qualifier de total, dans lequel la fusion entre théâtre, cinéma, danse et musique a entraîné le public dans un conte intitulé Bani Adama.

Après l’annonce par le maître de cérémonie d’un spectacle-fusion, Alibeta apparaît micro à la main pour se présenter dans une formule qui renseigne clairement sur la démarche artistique. Je m’appelle Ali, Alibeta, un troubadour qui chemine sur la voie de l’amour, dit-il, précisant que son art consiste à faire de chaque voyage un voyage intérieur. Je suis celui qui est en face et même celui que tu ne vois pas, ajoute-t-il. Le voyage proposé au public venu nombreux au théâtre de verdure de l’Institut français est une véritable randonnée dans l’univers des mots, rythmes, mélodies et chorégraphies exprimant des états d’âme, une foi, un engagement à explorer la richesse des valeurs humaines à travers les rencontres et le partage.

Dans le tableau introductif de son spectacle, Alibeta et ses amis musiciens (un joueur de riiti, un percussionniste, un batteur, un claviériste, un guitariste solo et un bassiste), comédiens et danseurs s’interrogent sur l’exil, lequel résulte en partie de la violence en cours dans le pays de départ et se transforme en un voyage initiatique synonyme de quête et de menace. Avec ces artistes, on s’exile pour se libérer de pesanteurs historiques et sociales. Ils décrivent la réalité qui donne à voir le chien qui suit son maître, le chat au repos mais aussi l’homme beau et élégant, exclu de son pays pour avoir aimé la fille du roi.

Alors partir ? Alibeta répond par une autre question : « Si tout le monde part, qui va rester pour développer le pays ? » Aucun sens interdit pour le voyage : est-ouest, nord-sud, Bandiagara, Mopti, Niodior, Toubab Dialaw, religion, politique, art ; Ceux qui ont fait le déplacement pour voir ce pari original d’Alibeta et de son groupe, ne l’ont certainement pas regretté. Ils ont eu le flair de risquer une aventure, un voyage dans l’espace, le temps, les mots, les émotions.

Pour aller à contre-courant d’un slogan – Africa Is The Future – qui a prospéré notamment sur les réseaux sociaux, Alibeta proclame Africa Is The Present, pour dire que tout se joue maintenant et que les Africains n’ont pas besoin d’attendre demain pour se construire un destin meilleur. Cet engagement aux relents très spirituels se lit dans des poèmes cousus de questions, d’interpellations, de dictons et d’adages qui sont autant d’appels à l’action pour transformer au profit de l’homme le monde mal portant qu’il décrit. Et comme pour maintenir le public éveillé tout au long du spectacle, la musique est faite de rythmes dansants.

Certains spectateurs ne se sont pas fait prier pour se dégourdir les jambes. Alibeta, dans son appel à répondre à l’appel de l’infini, explique que les voyages sont faits pour trouver des réponses aux nombreuses questions que se pose l’homme – invité à explorer les richesses de ses ressources intérieures. Aux questions d’ordre existentiel s’ajoutent des interrogations très réalistes sur la religion dont le Nomads Band se demande à quoi sert la religion sil elle est un moyen d’oppression aux mains de chefs religieux malhonnêtes et malintentionnés.

A peine le public a-t-il fini de réfléchir à cette interpellation qu’Alibeta lui rappelle des enseignements de Thierno Bocar, le sage de Bandiagara : la parole est un fruit, l’écorce étant bavardage, la chair éloquence, et le noyau bon sens. Cet appel à éviter les jugements hâtifs et les caricatures est prolongé par une évocation explicite des dérives de la critique religieuse contre laquelle l’historien et homme politique Cheikh Anta Diop avait mis en garde. L’écran posé en fond de scène diffuse des images de paysages intégrant parfaitement la chorégraphie, les mélodies et rythmes. C’est une traversée des frontières avec les mots d’Alibeta et du Nomads Band qui offre aussi à voir des rencontres : celle d’un joueur de kora, sur le titre Dogoni exécuté sur des airs de blues collant aux images de troupeaux dans une savane, entre autres.

Sakaramba (plaidoyer pour voyager librement dans l’espace CEDEAO), Bagneléne (appel à résister aux discours révisionnistes et négationnistes) illustrent et prolongent naturellement des paroles de Cheikh Anta Diop – prononcées à Niamey en 1984 – sur la profondeur de l’aliénation culturelle : Je crois que le mal que l’occupant nous a fait n’est pas encore guéri, voilà le fond du problème. L’aliénation culturelle finit par être partie intégrante de notre substance, de notre âme et quand on croit s’en être débarrassé on ne l’a pas encore fait complètement.

La curieuse époque que vit l’humanité, faisant que l’intelligence est de savoir être du bon côté en l’absence de toute vertu, fait passer à côté de l’essentiel : l’œuvre de l’homme est futile quand il n’en est pas le but ultime. Après le Burkina Faso, le voyage se termine par une escale en Mauritanie. Simple escale puisqu’on aura compris qu’avec Alibeta et sa troupe de musiciens, de comédiens et de danseurs, le voyage, les déplacements sont le moteur d’une énergie créative. Le conte Bani Adama ne peut s’arrêter.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 7 juillet 2013

Sénégal/Musique – Idrissa Diop chante Seydina Insa Wade

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Le musicien Idrissa Diop ne peut oublier que c’est avec Seydina Insa Wade (1948-2012), et d’autres, qu’il s’est mis le pied à l’étrier. C’était dans la seconde moitié des années 1960, à une période d’effervescence sociale, politique et culturelle : Festival mondial des arts nègres (1966), événements de mai 1968, qui ébranlèrent le régime de Léopold Sédar Senghor…

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Diop n’a pas non plus oublié que, dans un contexte musical influencé par les rythmes afro-cubains, lui, un groupe comme le Xalam 1, Seydina Insa Wade, entre autres, ont progressivement introduit, porté et imprimé un souffle local à la musique sénégalaise dite moderne. Sur les plans instrumental et linguistique notamment.

Dans cette tâche quasi révolutionnaire, Seydina Insa Wade, Baay Sidi pour les intimes, a posé les premiers jalons d’un folk sénégalais empreint de spiritualité, de poésie et d’engagement sociopolitique assumé.

C’est clairement à cela qu’Idrissa Diop a voulu rendre hommage en enregistrant au studio de La Factory « Idrissa Diop chante Seydina Insa Wade », témoignant en même temps de la dette d’un peuple vis-à-vis d’un artiste qui lui a chanté ses valeurs et vertus, et tenté de l’élever.

Idrissa Diop, avec les arrangements de Dembel Diop (directeur artistique) reprend onze titres de Wade. Il est accompagné de Ibou Mbaye (clavier), Birahim Wone (guitare), Bara Samba (batterie), Xadim Mbaaye (percussions), Fatou Diop (chant). Et trois invités exceptionnels : Pape Djiby Bâ, Souleymane Faye, Thierno Koité.

Dakar, le 22 novembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

Sénégal/Patrimoine : Souleymane Faye, nos artistes et nous

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Le 17 novembre 2017, le musicien Souleymane Faye a quitté le plateau d’une émission de télévision, importuné par une question sur ses réalisations. Son attitude a suscité dans l’opinion des réactions de désapprobation de l’attitude des animateurs et de soutien à l’artiste.

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Le fait a suscité de nombreux commentaires, tous aussi indignés les uns que les autres : le génial parolier Souleymane Faye quittant, le 17 novembre 2017, le plateau d’une émission de télévision (Tout est là, sur la 2STV), agacé par la question d’une animatrice (« Qu’est ce que l’artiste Souleymane Faye a fait comme réalisation au Sénégal ? ») – idiote il est vrai – et, comble du ridicule, les moqueries et railleries des animateurs. Souleymane Faye a eu raison de partir du plateau. Le fait m’a inspiré, entre autres, deux réflexions que je partage :

1)- Pour la plupart des programmes de télévision que proposent les chaînes sénégalaises, les bonnes personnes ne sont pas chargées d’animer les émissions, d’éclairer les téléspectateurs et de servir d’interlocuteurs valables qui permettraient de tirer le meilleur de leurs invités. Et quand c’est un acteur du secteur culturel, le ‘’jeu’’ prend une tournure qui renseigne sur l’inculture et le manque de professionnalisme des ‘’journalistes’’ ou « animateurs »… « Qu’est ce que l’artiste Souleymane Faye a fait comme réalisation au Sénégal ? » Le minimum – indispensable je dirais – pour un intervieweur, consiste à se renseigner d’abord sur la personne que l’on est censé avoir comme invité : des aspects précis de son parcours, sa démarche, son univers, ses projets éventuellement, etc. A moins de vouloir faire le ‘’buzz’’ – attitude devenue banale hélas -, l’animatrice n’a pas fait ce travail, encore que l’on a du mal à admettre qu’elle ne connaissait pas Souleymane Faye. Mais il est devenu courant d’entendre un/une ‘’journaliste’’ poser comme questions : « Pouvez-vous vous présenter à nos auditeurs (téléspectateurs) » ; ou avouer, toute honte bue, n’avoir pas lu une seule ligne d’un livre de l’auteur qu’il/elle a en face de lui/elle.

2)– Dans le cas précis concernant Souleymane Faye, l’épisode est symptomatique, dans une large mesure, du rapport que notre société entretient avec nos artistes, créateurs…considérés – s’ils n’entrent pas dans le moule du paraître érigé en hypocrite mode de vie – comme des marginaux, des êtres ‘’anormaux’’… Notre société n’a pas encore fait sa ‘’révolution’’ – le fera-t-elle un jour ? – pour voir en l’artiste cet être inspiré qui nous veut tellement d’amour qu’il nous aide à faire rire nos cœurs et à nous regarder dans le miroir – même si nous ne voulons pas le faire. C’est quoi cette question sur les ‘’réalisations’’ d’une personne dont les ‘’produits’’ relèvent essentiellement d’un patrimoine immatériel portant des histoires, des tranches de vie, des valeurs ? Il est vrai que dans une société déréglée, en perte de repères et où l’estime de soi est en vacances prolongées, la ‘’richesse’’ est ce qui se touche ou se voit.

En quittant le plateau de cette émission, Souleymane Faye a exprimé en fait ce dégoût pour une attitude d’irrespect qui se traduit régulièrement par des comportements semblables à ceux de l’animatrice de la 2STV, et finit toujours, par des ‘’ndeysaan !’’ ou encore ‘’c’était un grand artiste’’… Si seulement on savait ce que nous donnent avec générosité et talent nos artistes, on les respecterait davantage. C’est un devoir. En réécoutant Faye – que, heureusement, de nombreux Sénégalais respectent -, on mesure aisément ce qu’il nous a apporté comme émotions et éléments de prise de conscience. Avec Teyluleen, Xarit, Jëleeti, Ndigël, Nittu tey, Sogui, entre autres créations, le musicien peint notre société, nous procure des émotions que nous n’avons pas la force ou le talent d’exprimer nous-mêmes, des histoires inspirantes, etc. Il nous réconforte aussi dans les moments de doute et de douleur… Ce ne sont pas là des ‘’réalisations’’ qu’on touche du doigt, mais elles sont bien plus précieuses, parce qu’elles sont le signe et la trace indélébiles de notre humanité. De grâce, si on ne sait pas apprécier et évaluer cela, qu’on ait la pudeur de ne pas manquer de respect aux téléspectateurs. Et pendant qu’on y est, l’animatrice pouvait demander au propriétaire de la télévision où elle officie ce que Souleymane Faye a ‘’réalisé’’. Celui-ci est bien placé pour lui donner des éléments de réponse, lui qui a enregistré des musiciens sénégalais, pendant de nombreuses années dans son fameux ‘’Studio 2000’’.

Dakar, le 19 novembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

Madou Diabaté, ce compositeur de génie

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L’auteur-compositeur sénégalais Mamadou Diabaté dit Madou, décédé le 2 juillet 2012 à l’âge de 52 ans, a imprimé sa marque, durant la relative courte carrière qui a été la sienne, son talent et son génie sur des arrangements et compositions qui résonnent encore dans la mémoire des mélomanes.

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Le 2 juillet 2012, une foule d’artistes et d’acteurs culturels ont rendu un dernier hommage à Madou Diabaté, inhumé le même jour en milieu d’après-midi au cimetière musulman de Yoff. Ils ont accompagné l’artiste à sa dernière demeure, après la levée du corps qui s’est déroulée vers 15 heures à la morgue de l’Hôpital général de Grand-Yoff, en présence du ministre de la Culture et du Tourisme, Youssou Ndour, accompagné du directeur général du Bureau sénégalais du droit d’auteur (BSDA), Mounirou Sy.

Dans un bref discours, le ministre a qualifié de « grande perte pour la culture et la famille des artistes » la disparition de Madou Diabaté à qui il a rendu hommage « en (son) nom personnel et en celui du gouvernement ». 

« Madou Diabaté s’est illustré par son talent et sa générosité. Il a, tout au long de sa carrière, partagé avec ses collègues, des anciens aux plus jeunes », a témoigné M. Ndour qui, avec son orchestre, le Super Etoile, a collaboré pendant deux ans avec Diabaté.

Dans la foule qui a assisté à la levée du corps puis à l’inhumation du pianiste, il y avait Aziz Dieng, alors président de l’Association des métiers de la musique (AMS), Guissé Pène, membre de la structure, les musiciens Fallou Dieng, Pape Mboup, Pape Fall, Salam Diallo, Mame Goor Mboup, Pape Fall du duo Pape & Cheikh, entre autres.

Diabaté a débuté sa carrière comme batteur au sein de l’Orchestre national du Sénégal dès la création de cette structure au début des années 1980. Il y joue quelques années dans la section variétés avant d’aller se former au piano au Conservatoire de musique, à l’Ecole nationale des arts. Il en sort lauréat de piano.

A sa sortie, il réintègre l’orchestre où il remplace au piano son frère Abdoulaye Diabaté, parti alors poursuivre sa carrière en France. Au début des années 1990, il se lance dans une carrière solo. Compositeur de talent, le musicien a collaboré avec le cinéaste Moussa Sène Absa dès ses premiers films.

Il a signé les bandes originales des films de Moussa Sène Absa : Ken Bugul (1990), Ça twiste à Popenguine (1993), Tableau Ferraille (premier long métrage du cinéaste, 1995), Madame Brouette (2002). Pour Madame Brouette, il a composé plusieurs morceaux de la musique du film et a travaillé avec Serge Fiori à l’arrangement musical. Il a décroché l’Ours d’argent du la Meilleure musique de film au Festival international de Berlin, en 2003.

Modou Diabaté a aussi travaillé avec la monteuse et réalisatrice Laurence Attali, pour sa Trilogie des amours : Même le vent (compositeur), Baobab (acteur), Le Déchaussé (compositeur).

Madame Johnson, titre phare du seul album qu’il a enregistré, Ken bugul (1992), est le tube qui l’a fait connaître au grand public. Le titre est resté dans les mémoires comme un des plus grands tubes des années 1990.

Pendant deux ans, le pianiste a joué avec Youssou Ndour et son orchestre, le Super Etoile, dans ses concerts. Il a participé à l’enregistrement de plusieurs de ses disques. Depuis 2011, Madou Diabaté travaillait avec l’artiste-chanteur Fallou Dieng, dont il a réarrangé en version folk beaucoup de compositions. Il était le chef d’orchestre de ce concept dénommé ‘’Fallou Folk’’.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 juillet 2017