Musique sénégalaise

Madou Diabaté, génial compositeur, cinq ans après

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L’auteur-compositeur sénégalais Mamadou Diabaté dit Madou, décédé le 2 juillet 2012 à l’âge de 52 ans, a imprimé sa marque, durant la relative courte carrière qui a été la sienne, son talent et son génie sur des arrangements et compositions qui résonnent encore dans la mémoire des mélomanes.

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Le 2 juillet 2012, une foule d’artistes et d’acteurs culturels ont rendu un dernier hommage à Madou Diabaté, inhumé le même jour en milieu d’après-midi au cimetière musulman de Yoff. Ils ont accompagné l’artiste à sa dernière demeure, après la levée du corps qui s’est déroulée vers 15 heures à la morgue de l’Hôpital général de Grand-Yoff, en présence du ministre de la Culture et du Tourisme, Youssou Ndour, accompagné du directeur général du Bureau sénégalais du droit d’auteur (BSDA), Mounirou Sy.

Dans un bref discours, le ministre a qualifié de « grande perte pour la culture et la famille des artistes » la disparition de Madou Diabaté à qui il a rendu hommage « en (son) nom personnel et en celui du gouvernement ». 

« Madou Diabaté s’est illustré par son talent et sa générosité. Il a, tout au long de sa carrière, partagé avec ses collègues, des anciens aux plus jeunes », a témoigné M. Ndour qui, avec son orchestre, le Super Etoile, a collaboré pendant deux ans avec Diabaté.

Dans la foule qui a assisté à la levée du corps puis à l’inhumation du pianiste, il y avait Aziz Dieng, alors président de l’Association des métiers de la musique (AMS), Guissé Pène, membre de la structure, les musiciens Fallou Dieng, Pape Mboup, Pape Fall, Salam Diallo, Mame Goor Mboup, Pape Fall du duo Pape & Cheikh, entre autres.

Diabaté a débuté sa carrière comme batteur au sein de l’Orchestre national du Sénégal dès la création de cette structure au début des années 1980. Il y joue quelques années dans la section variétés avant d’aller se former au piano au Conservatoire de musique, à l’Ecole nationale des arts. Il en sort lauréat de piano.

A sa sortie, il réintègre l’orchestre où il remplace au piano son frère Abdoulaye Diabaté, parti alors poursuivre sa carrière en France. Au début des années 1990, il se lance dans une carrière solo. Compositeur de talent, le musicien a collaboré avec le cinéaste Moussa Sène Absa dès ses premiers films.

Il a signé les bandes originales des films de Moussa Sène Absa : Ken Bugul (1990), Ça twiste à Popenguine (1993), Tableau Ferraille (premier long métrage du cinéaste, 1995), Madame Brouette (2002). Pour Madame Brouette, il a composé plusieurs morceaux de la musique du film et a travaillé avec Serge Fiori à l’arrangement musical. Il a décroché l’Ours d’argent du la Meilleure musique de film au Festival international de Berlin, en 2003.

Modou Diabaté a aussi travaillé avec la monteuse et réalisatrice Laurence Attali, pour sa Trilogie des amours : Même le vent (compositeur), Baobab (acteur), Le Déchaussé (compositeur).

Madame Johnson, titre phare du seul album qu’il a enregistré, Ken bugul (1992), est le tube qui l’a fait connaître au grand public. Le titre est resté dans les mémoires comme un des plus grands tubes des années 1990.

Pendant deux ans, le pianiste a joué avec Youssou Ndour et son orchestre, le Super Etoile, dans ses concerts. Il a participé à l’enregistrement de plusieurs de ses disques. Depuis 2011, Madou Diabaté travaillait avec l’artiste-chanteur Fallou Dieng, dont il a réarrangé en version folk beaucoup de compositions. Il était le chef d’orchestre de ce concept dénommé ‘’Fallou Folk’’.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 juillet 2017

Samba Diabaré Samb,  »Le Maître du xalam » : repère intemporel  

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L’anthologie intitulée Le Maître du xalam, de Samba Diabaré Samb, présenté le mercredi 21 juin 2017 au Grand Théâtre national, à Dakar, offre une occasion, au-delà de l’évocation des morceaux qui la composent, de remonter le cours du destin exceptionnel de ce dépositaire singulier d’un corpus de valeurs qui cimentent une haute idée du vivre-ensemble.

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Pour ce disque de douze titres, tout commence à prendre forme le 18 juin 2006. Ce jour-là, au Théâtre national Daniel Sorano – dont Samba Diabaré Samb a maintes fois arpenté les marches et planches – un hommage mémorable lui avait été rendu. Il venait d’être consacré  ‘’Trésor humain vivant’’ par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). C’est cette année-là que les morceaux de cet opus ont été enregistrés au studio Midi Musique.

L’artiste – aux chants et au xalam – introduit un à un les morceaux, expliquant pourquoi et pour qui ces airs ont été composés, et projetant une lumière avisée sur les valeurs de dignité et d’humanité que Samb lui-même chante, porte et incarne dans sa vie de tous les jours. Depuis sa tendre enfance. Le livret de douze pages qui accompagne le disque aide, lui aussi, le mélomane à inscrire ces chansons dans le contexte historique et les lieux qui leur ont donné naissance. Ce précieux document aurait toutefois pu être enrichi de photos d’époque pour illustrer une carrière riche à tous points de vue.

En présentant l’œuvre devant un parterre d’acteurs culturels, le Dr Massamba Guèye, homme de lettres, conteur, signale qu’il s’agit d’une production du ministère de la Culture et de la Communication, avec l’appui des directions du Patrimoine culturel et des Arts. Il faut, avec « cette politique de sauvegarde, irriguer la mémoire de nos enfants de nos imaginaires et de nos rêves, d’imaginaires conformes à un discours de construction de leurs personnalités », a-t-il indiqué.

Si Le Maître du xalam fait l’objet d’une attention et d’une présentation spéciales, c’est que Samba Diabaré Samb, 93 ans, dont la notoriété est solidement établie depuis près d’un demi-siècle – a atteint un niveau de virtuosité dans le jeu de son instrument de prédilection (le xalam) et de maîtrise de l’art de la parole qui lui confère, à lui seul, le statut de patrimoine vivant.

Ainsi donc, écrire sur cet album-anthologie, ou en parler, c’est, bien sûr, en analyser le contenu, la dimension artistique et la portée sociale voire politique. C’est surtout relever la richesse du parcours exceptionnel de Samba Diabaré Samb, dont la sagesse et la connaissance de l’histoire des différents terroirs de son pays font se converger vers lui un faisceau d’estime, d’amour et de respect. Cela s’entend et se voit à la seule évocation de son nom.En avril 2014, le chanteur Youssou Ndour remettait Samba Diabaré Samb au-devant de la scène en reprenant un de ses titres dans son EP Fatteliku. Mais en réalité, la réputation de l’artiste était déjà faite. Elle l’était aussi lorsque l’UNESCO le consacrait ‘’Trésor Humain Vivant’’, une distinction qui a été pour lui « un motif de fierté » partagé « avec le peuple sénégalais».

«Samba Diabaré est le symbole de l’humilité artistique et sociale. C’est quelqu’un qui a joué devant les grands présidents du monde (…) Il est temps que le Sénégal inaugure une rue en son nom», avait alors dit le conteur Massamba Guèye, qui partage avec Samb des liens familiaux et le souci chevillé au corps de préserver ce qu’il y a d’essentiel, de positif et de fécondant dans le patrimoine ancestral commun.

Lui-même s’est très tôt placé dans une position de remplir la mission que la société lui a confiée, selon une division réfléchie du travail, et d’assumer individuellement la responsabilité qui y est attachée.  Il dit : « Dans ma carrière musicale, j’ai toujours évité de me mêler des futilités (…) J’ai toujours essayé d’avoir une vie saine et cela me sert beaucoup dans mes années de vieillesse».

Samba Diabaré Samba, c’est donc du sérieux. Comme le sérieux et la rigueur avec lesquels l’anthologie Le Maître du Xalam a été techniquement réalisée – enregistrée, mixée et masterisée par Aly Diallo. Son contenu est un cours d’histoire dans lequel les membres des communautés de ce grand espace qu’était l’empire du Mali pourront trouver des paroles, des faits et des éléments de culture essentiels pour montrer que ce qui les lie et bien plus puissant que ce qui peut les diviser.  

De Lagiya, qui immortalise Samba Guéladjéguidont l’épopée, selon le professeur Bassirou Dieng, est « la seule de l’ère Dénianké et résume l’essentiel de la pulaagu (peul) traditionnelle – à Usmaan Naar, en passant par Taara, Galayaabe, Ñaani, Jàngaake ou Dugaa, entre autres, il s’agit moins des hommes et femmes évoqués, que des actes de bravoure et de courage, des faits de guerre, des qualités humaines (générosité, respect de la parole donnée, etc.) dont ils ont été porteurs et qui leur ont conféré une place de choix dans l’esprit et le cœur de leurs semblables. Poussant le griot à assumer son rôle de gardien et passeur de cette mémoire essentielle à la connaissance de soi.

Pour clore cette instructive et apaisante session d’écoute, Samba Diabaré Samb brosse une Histoire du xalam, revenant, comme indiqué dans le livret écrit par Massamba Guèye et Ibrahima Wane, sur « les conditions dans lesquelles cette guitare, adoptée en premier par les Bambara, les Malinké, les Soninké, les Peul et les Maures, a été introduite chez les Wolof où les instruments à percussion étaient privilégiés ». « Le xalam, rappelle-t-il (Samba Diabaré Samb), deviendra, à la faveur des brassages entre les griots du Fuuta et ceux du pays wolof, un des moyens principaux d’écriture de l’histoire des royaumes du Jolof, du Waalo, du Kajoor et du Bawol. » 

Généalogiste, moraliste, chroniqueur social, historien et poète, Samba Diabaré Samb, de Sally Samb et Coumba Guèye Guissé, est né en 1924 à Mouye (25 Km de Dahra, région de Louga), seconde capitale de ce qui était le royaume du Jolof, dans une famille de Gawlo (griots hal pulaar) originaires du Fuuta.

Dès l’âge de 17 ans, le musicien, chez qui étaient déjà visibles le don et le génie de conteur et de généalogiste, s’illustre dans les cérémonies familiales (mariages, baptêmes, etc.), à Saint-Louis, Tivaouane et à Dakar. Il est aussi invité par des commerçants et fonctionnaires établis au Mali, rappellent Massamba Guèye et Ibrahima Wane. Il profite des séjours dans ce pays frontalier du Sénégal – où il échange avec des maîtres du ngoni (le xalam mandingue) – et de tournées qu’il effectuait à travers le Sénégal, pour découvrir « d’autres secrets de son instrument magique », en comprendre et en maîtriser d’autres techniques de jeu.  

A l’indépendance, c’est autour du journaliste Alassane Ndiaye Allou, que se retrouvent des membres du Regroupement des jeunes griots du Sénégal recrutés par Radio-Sénégal. Samba Diabaré Samb se retrouve ainsi aux côtés de grands noms : Ali Bata Mboup, Mor Dior Seck, Abdoulaye Nar Samb, Amadou Ndiaye Samb, Assane Marokhaya Samb, Kani Samb. L’émission Regard sur le Sénégal d’autrefois qu’ils animent était censée « éveiller (le) sens patriotique des jeunes Sénégalais » et contribuer à l’œuvre de construction nationale.

Le livret qui accompagne le disque Le Maître du Xalam rappelle que Samba Diabaré Samb est choisi, avec son frère Amadou Ndiaye Samb, pour représenter le Sénégal à la huitième édition du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, en 1962, à Helsinki, en Finlande. Ils ont aussi été à Lausanne (Suisse), au Congrès des Noirs Américains, aux Etats-Unis, au Congo-Brazzaville, au Maroc, en Angleterre…

En 1965, le président Léopold Sédar Senghor décide de créer l’Ensemble instrumental traditionnel, devenu plus tard Ensemble lyrique traditionnel de la Compagnie du Théâtre national Daniel Sorano, qui venait d’être inaugurée. Avec Amadou Ndiaye Samb, il est parmi les membres fondateurs de cette structure avec laquelle il sillonne le monde, invité avec ses collègues à montrer des facettes de la culture sénégalaise au cours de festivals, de semaines culturelles ou de voyages officiels du chef de l’Etat.

Au bout de cinq années de présence au sein de l’Ensemble, des problèmes avec le directeur général du Théâtre de l’époque, Maurice Sonar Senghor, les poussent, lui et le koriste Lalo Kéba Dramé, le chanteur Abdoulaye Nar Samb, les cantatrices Fambaye Isseu Diop et Astou Ndiéguène Gningue, à tenter une autre expérience. Cela donne l’Association culturelle et artistique du Sénégal (ACAS), dont les traces de l’Ensemble instrumental sont sur le 33 Tours intitulé Chants et rythmes sénégalais (N’dardisc, 1974).

Il y a eu, pour Samba Diabaré Samb, des distinctions qui témoignaient d’une reconnaissance à caractère officiel et administratif : Chevalier de l’Ordre du Mérite (1962) ; Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques (1983) ; Officier de l’Ordre du Mérite (1984) ; Commandeur de l’Ordre du Mérite (1990) et Officier de l’Ordre des Arts et Lettres (2002).

Plus de cinquante ans après son premier disque, un 45 Tours, Samba Diabaré (CADICI, 1966), sort donc cet album-anthologie, dont on retrouve nombre de titres sur les cassettes Baaba Maal présente Samba Diabaré Samb & Mansour Seck dans Ngawla (Le Ndiambour, 1993), Laguiya (KSF Productions, 1997), “Tara” (KSF Productions, 1998), Dieufe sa yeuf (KSF Productions, 2000), “Birame Yacine” (KSF Productions, 2003),

A ce membre de la Commission d’identification des œuvres de l’ancien Bureau sénégalais du droit d’auteur (BSDA), pendant plusieurs décennies, Laurence Gavron et Ibrahima Wane ont consacré un documentaire, Samba Diabaré Samb, le gardien du Temple, réalisé en 2006 (Mbokki Mbaar Productions, 68 minutes), qui campe l’homme, les valeurs qu’il incarne et les traces que son engagement social laisse.

Et ce disque contribuera certainement à installer davantage sa personnalité, son rôle modèle de généalogiste et d’historien, dans la mémoire de ses contemporains et des générations futures, qui ont, entre leurs mains et dans leurs oreilles, des repères sûrs et impérissables.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 juin 2017

Apéro festif avec l’Orchestra Baobab

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La prestation de l’Orchestra Baobab, le jeudi 29 décembre 2016, à l’Institut français de Dakar, dans le cadre du programme ‘’Apéro’’, a été à la fois émouvante et festive, à la hauteur des attentes d’un public qui s’est régalé pendant environ trois heures.

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Lorsque, à 19h 50, le saxophoniste Thierno Koité demande au public d’observer une minute de silence à la mémoire de Ndiouga Dieng, pilier de l’Orchestra Baobab décédé dans la nuit du 9 au 10 novembre 2016, l’émotion était à son comble dans les allées du restaurant Le Bideew, où les musiciens avaient donné rendez-vous aux mélomanes pour un apéro bien arrosé.

Emotion introductive prolongée par les premières notes de la soirée : Dee moo woor, composition du défunt sur la…mort, reprise, sur sa tonalité langoureuse et mélancolique, par son fils, Alpha Dieng, déjà membre du groupe. Titre de circonstance pour rendre hommage à ce pilier de l’orchestre, qui a marqué d’une empreinte indélébile l’histoire de la musique au Sénégal par la puissance de sa voix, la poésie de ses textes et la profondeur de ses messages, et dire que son œuvre lui survivra.

Il y a, dans les envolées du fils Alpha l’assurance que ces qualités artistiques sont, non pas égalées ou remplacées, mais prolongées. Il y avait des absents de taille (Ndiouga Dieng, Abdoulaye Mboup – décédés -, Rudy Gomis et Barthélémy Atisso), dont des compositions ont été jouées, mais le son du Baobab, lui, est là, inimitable ! Des rythmes et sonorités sur lesquels les spectateurs se sont dégourdis les jambes.

Dans la disposition des instrumentistes et l’occupation de la scène, Balla Sidibé (chant et timbales), est celui qui, placé au centre comme toujours, donne le ton. Issa Cissokho (saxophone ténor), Thierno Koité (saxophone alto), Yakhya Fall, Ass Diouf (guitares), Mountaga Koité (percussions), Charlie Ndiaye (bass)…sont là pour offrir un spectacle bien huilé. Si bien qu’ils enchaînent les titres repris en chœur par une grande partie du public : Sutukun, Utru Horas, Jaraaf, Ndiagagnao…

Après ce cinquième morceau (Ndiagagnao), la présence du pianiste et jazzman africain-américain Randy Weston est signalée dans la salle. A peine les spectateurs ont-ils fini d’applaudir que la soirée s’enchaîne avec Ndeleng-Ndeleng, Jiin ma Jiin ma, Papa Ndiaye. Puis vient ce qui peut être qualifié de moment ‘’politique’’ avec les titres joués en hommage à Che Guevarra, Lamine Guèye (premier président de l’Assemblée nationale du Sénégal), et dont la tonalité apaisée n’a pas pour autant calmé les ardeurs des mélomanes…

Tukki-Tukki, Bul ma miin (avec un Issa Cissokho de feu au saxophone), On verra ça, entre autres, ont conclu l’apéro consommé sans modération par un public qui scandait, après que les musiciens avaient commencé à ranger leurs instruments : « Un dernier ! Un dernier ! ».

Balla Sidibé et ses compagnons sont alors remontés sur scène pour reprendre un bout de Bul ma miin. Comme pour boucler la boucle, encore un titre de Ndiouga Dieng, dont l’ombre et l’esprit ont plané sur ce spectacle inscrit au programme des rendez-vous de ces derniers de l’année 2016. Le prochain est fixé au Just 4 U, le 31 décembre. Ceux qui vont faire le déplacement verront que, au même titre que l’arbre emblématique qui donne son nom à la formation musicale – hérité du nom de la boîte de nuit où elle a fait ses débuts – bourgeonne toujours de fraîcheur et de mélodies entraînantes.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 décembre 2016

Demba Dia, homme libre, rockeur et self-made man

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Le musicien sénégalais Demba Dia, décédé le 28 novembre 2014, à l’âge de 50 ans, à Paris (France), a laissé l’image d’un artiste animé – tout au long d’une vie menée à vive allure – du souci de marquer les esprits et de laisser l’empreinte d’un artiste et d’un entrepreneur inspiré et indépendant. 

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En juillet 2008, il faisait un saut remarqué dans la politique en fondant le Mouvement pour l’action et la Citoyenneté (MAC), briguant deux fois (2009 et 2014) le poste de maire des Parcelles assainies (quartier de la périphérie du centre-ville de Dakar) -, mais pour le commun des Sénégalais il restera Demba Dia Rock-Mballax.

C’est en août 1991 qu’il marque son premier grand coup artistique et médiatique en se révélant au public sénégalais lors de l’émission Boulevard en musique, animée alors par le journaliste Khalil Guèye sur la télévision publique sénégalaise. Il y interprète le morceau Rock-Mballax pour le public. Dans le clip du tube, Demba Dia atterrit à l’aéroport international de Dakar et apparaît habillé en rockeur, avec jacket et pantalon en cuir, gants et santiag, en plus de la voix alternant la rage du rockeur – normal, Johnny Halliday était son idole – et des mélodies puisées du patrimoine musical pulaar et wolof.

Cette rock attitude du musicien sénégalais alliant pour la première fois de manière réussie ce genre musical au mballax lui colle à la peau, si bien que tout ce qu’il entreprend, est marqué du sceau de l’innovation et de l’audace. En attestent son inscription aux 6-Heures de Dakar (course automobile, dont il a été deux fois vainqueur, en 2003 et 2004), la création de l’écurie de lutte Rock Energie (2002) et le soutien à des associations féminines dakaroises et du Fouta, d’où il est originaire. Preuve de l’impact social des actions de l’artiste, la foule nombreuse qui, à l’annonce de sa disparition, avait pris d’assaut son domicile à l’Unité 7 des Parcelles assainies – que ses admirateurs avaient fini par rebaptiser Rock City.

Né en 1964, dans le quartier du Plateau, à Dakar, Demba Dia, fils d’un ouvrier de l’ex-Société nationale d’exploitation des eaux du Sénégal (SONEES), grandit entre la capitale sénégalaise et Paris. Il pique très tôt le virus de l’entrepreneuriat, abandonnant l’école pour devenir ramasseur de balles sur les courts, puis moniteur de tennis.

Dans le but de devenir professionnel, il s’envole pour la France, mais ne fera pas carrière dans le tennis, parce qu’il s’est senti un jour humilié et touché dans son orgueil par un ‘’petit toubab’’ – c’est son mot – qui l’avait sèchement battu. Quand il lui arrivait de revenir sur son parcours, Demba Dia évoquait cette anecdote dans un grand éclat de rire. A son retour au Sénégal, il se lie d’amitié avec Thierry Los. Les deux partent en France pour se consacrer à la musique, un art pour lequel Demba Dia a toujours été passionné. Los et Dia fondent le groupe Dental.

Il revient au Sénégal en 1991, pour sortir l’album Rock-Mballax, qui fait un tabac. Jusqu’en 2006, il met sur le marché un total de neuf albums, dont le dernier, Boum Boum, reste dans la lignée des précédents, abordant les thèmes qui lui ont été chers : l’émigration, le culte du travail et l’amour.

Au fil des ans, l’accoutrement a changé, parce que l’homme avait été élevé au rang de Cheikh par l’ancien khalife de la famille omarienne, Thierno Mountaga Tall. Il a troqué ses santiags et ses habits en cuir contre des sabadors et autres trois-pièces locaux, mais dans l’âme, il est resté le rockeur des débuts, continuant de jouer avec le Dental, son groupe établi en France. Il avait surtout gardé le même discours, ne ratant jamais l’occasion de dire ce qu’il pensait de la marche de sa commune (les Parcelles assainies) et de son pays.

Le self-made man Demba Dia n’était pas que musicien, homme politique et acteur social – il avait d’ailleurs en projet la construction d’un orphelinat. C’était un homme d’affaires averti, propriétaire de biens immobiliers en France, qui vendait du matériel audiovisuel à des chaines télévisées africaines à Sao Tomé, en Guinée équatoriale, des voitures.

Le 13 juillet 2016, le maire des Parcelles assainies, Moussa Sy, a inauguré le Centre socio-éducatif de la commune, structure qui porte le nom de Demba Dia.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 novembre 2016

Ndiouga Dieng, voix-baobab du Cap-Vert

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L’artiste-chanteur sénégalais Ndiouga Dieng, un des piliers de l’Orchestra Baobab, décédé dans la nuit du mercredi 9 au jeudi 10 novembre 2016, à Dakar, à l’âge de 69 ans, est une voix dont la force et la présence n’ont d’égale que la puissance et la profondeur de la poésie des mots et messages qu’il a portés pendant plus de 45 ans.

C’est d’une petite voix que, jeudi matin, son compère Balla Sidibé a fait part du décès d’un ami avec qui il chemine depuis plus de 40 ans : « Je vous annonce une mauvaise nouvelle : notre ami Ndiouga Dieng est décédé cette nuit ». En disant cette phrase, Sidibé, qui a cheminé avec lui depuis 1972, était conscient qu’une page de l’histoire du groupe et de la musique sénégalaise venait de se tourner.

Tout de suite après cette annonce, reviennent à l’esprit des titres culte sur lesquels Ndiouga Dieng fait apprécier une voix singulière et forte qui continuera d’accompagner les mélomanes. Dee mo woor, Bul ma miin, Jirim, Werente Serigne, Aduna luci biram, Thiossane, entre autres, lui survivront et continueront à témoigner de sa présence

Ce « monument », tel que l’a qualifié son ami Youssou Ndour, est issu d’une longue lignée de griots de l’ancienne région du Cap-Vert (actuelle région de Dakar). Né le 6 juin 1947 à Rufisque, cet électricien de formation avait intégré l’Armée puis la Police, dans les années 1960. Après avoir quitté la Police – où il chantait avec un groupe dénommé ‘’Xarit mbaa merewoo ma’’, il entre à l’Orchestra Baobab au début des années 1970. Il y trouve de célèbres musiciens, Abdoulaye Mboup, Balla Sidibé, Médoune Diallo, entre autres.

« Alhamdoulillah, j’ai fait une très belle carrière », disait-t-il dans une longue interview parue le 20 mars 2016, dans les colonnes du quotidien EnQuête. Ndiouga Dieng pouvait l’affirmer, parce qu’il s’est imposé, à force d’être exigeant avec lui-même et créatif dans ses propositions artistiques, sur la scène musicale nationale et au cours de ses nombreuses prestations hors du pays.

Il intègre l’Orchestra Baobab au début des années 1970. Il y trouve de célèbres musiciens, Abdoulaye Mboup, Balla Sidibé, Médoune Diallo, entre autres. Ndiouga Dieng y arrive pour conforter l’option de groupe de faire une symbiose de la musique afro-cubaine que lui et d’autres faisaient et des rythmes et mélodies du continent africain en général. Dieng et Ablaye Mboup (remplacé à sa mort, en 1975, par Thione Seck) ont été cette ‘’caution’’ locale qu’incarnent les griots, historiens, conteurs et artistes.

Les chansons de Ndiouga Dieng portent, dans ses mélodies et messages, le sceau d’une tradition où l’histoire (Thiossane), la foi (Dee moo woor, Werente Serigne), la famille et la société (Jirim, Aduna luci biram) occupent une place centrale. Avec une touche originale que sa voix permettait de mettre en valeur.

Pour lui, la légitimation vient de sa mère, Ndèye Ngom Bambilor, dont la notoriété était établie dans la région du Cap-Vert. Dans son interview à EnQuête, il expliquait cette filiation : « C’est elle qui m’a incité à faire de la musique. Si aujourd’hui je suis chanteur, c’est grâce à elle. Parce que mon père était un ouvrier. Donc la musique, je l’ai héritée de ma mère Ndèye Ngom Bambilor qui l’a hérité de ses parents. Je peux dire que j’ai, par tous les moyens, essayé de fuir la musique. J’ai suivi une formation en électricité et intégré l’armée pour ne pas devenir chanteur. Seulement, la musique est dans mes veines ».

Quelques années avant que les membres de l’Orchestra Baobab se séparent, parce qu’ils ne s’accordaient pas sur la direction artistique à prendre face au succès du mballax que Youssou Ndour avait réussi à faire monter au stade de musique populaire diffusée jusque dans les coins les plus reculés du Sénégal, Ndiouga Dieng avait pris place à l’Orchestre national. En même temps que Pape Seck Dagana, Ouza Diallo et Cheikh Tidiane, entre autres ténors, tous venus ‘’encadrer’’ les jeunes membres de l’orchestre créé en 1982.

Dieng prend sa retraite à l’Orchestre national en 2005. L’Orchestra Baobab s’était déjà reformé (2001), des retrouvailles pour lesquelles il a joué un grand rôle. Il avait aidé Youssou Ndour – avec qui le producteur anglais Nick Gold (World Circuit) avait pris contact – à rassembler les membres du groupe.

Le Sénégal et le reste du monde (re)découvrent alors des musiciens qui n’avaient rien perdu de leur savoir-faire, des artistes qui en voulaient comme au premier jour de leur aventure commune, des passionnés qui remettent au goût du jour un travail de qualité duquel l’improvisation était exclue. Ndiouga Dieng y tient son rôle, chantant et exprimant, à travers ses textes des qualités que sont la générosité, le sens du partage et le souci d’incarner des valeurs humaines essentielles.

Et jusqu’au bout – même si on sentait les effets de la maladie lors des dernières prestations – il a tenu son rang. Dee moo woor (la mort est inéluctable), avait-il chanté. Il n’est plus là physiquement, mais c’est maintenant qu’il est parti qu’une certaine magie va opérer : ses œuvres vont continuer à parler pour lui, Ndiouga Dieng, voix majeure d’une entité historique, le Cap-Vert, et d’un pays, le Sénégal.

Youssou Ndour : Ndiouga Dieng, « un état d’esprit », de « grandes qualités humaines »

L’artiste-musicien Youssou Ndour ne s’y est d’ailleurs pas trompé, lui qui a exhorté la famille du musicien et les musiciens à « maintenir le flambeau » porté par l’artiste, insistant, au-delà du « talent de chanteur » de Dieng, sur ses « grandes qualités humaines ».

« Il faut maintenir le flambeau qu’il a porté. Il faut entretenir la flamme qu’il a allumée. Cette flamme ne doit pas s’éteindre. Ce n’est pas que de la musique, c’est un comportement, c’est un état d’esprit, ce sont de grandes qualités humaines », a-t-il dit, en s’adressant à la famille, lors de la cérémonie de levée du corps, le vendredi 11 novembre 2016, à l’hôpital Principal, à Dakar.

« Vous avez une grande responsabilité, nous aussi, pour que le témoin qu’il nous a transmis ne tombe pas. C’est un monument qui est parti », a ajouté Youssou Ndour en présence d’une foule nombreuse composée d’artistes, de parents, d’amis, d’hommes politiques, de ministres, dont celui de la Culture, Mbagnick Ndiaye.

« Ndiouga Dieng était un des nôtres. Je peux dire que si on parle de l’Orchestra Baobab, il en était un pilier. Généreux et partisan de l’unité, il a joué un grand rôle dans la vie de l’orchestre », a poursuivi Youssou Ndour, parlant au nom des musiciens, avant d’ajouter : « Nous exerçons un métier qui nécessite de la générosité et un sens du partage. Ndiouga Dieng incarnait ces qualités. L’Orchestra Baobab, comme le Star Band, est un groupe dont on doit méditer le parcours et les enseignements. Ces groupes réunissaient de grands musiciens ».

Ndour est revenu sur les circonstances ayant conduit à une reconstitution de l’Orchestra Baobab, en 2001, après une quinzaine d’années d’arrêt, rappelant que c’est à Ndiouga Dieng qu’il en avait parlé lorsque des producteurs anglais avaient pris contact avec lui.

« Cela a réjoui tout le monde. Tous les musiciens, de toutes les générations, ont été ravis de ce retour, parce que quand un groupe comme le Baobab voyage à travers le monde, c’est au nom du pays qu’il le fait. Ils sont là. Chacun de ses membres peut mener une carrière solo », a souligné Youssou Ndour, signalant la présence de camarades de groupe de Ndiouga Dieng. Balla Sidibé, Thierno Koité, Mountaga Koité, Yakhya Fall, Charly Ndiaye, Issa Cissokho, membres de l’Orchestra Baobab, étaient présents à la cérémonie de levée du corps.

Pape Malick Sy, chef religieux et ami de Ndiouga Dieng, a formulé des prières avant le départ de la dépouille mortelle pour Bargny, où il a été inhumé le vendredi 11 novembre 2016, dans l’après-midi. Dans ses propos, il a réitéré les qualités relevées par Youssou Ndour, et insisté sur les enseignements qu’il tire des chansons de Ndiouga Dieng.

« Ndiouga Dieng était un poète, qui instruisait ceux qui écoutaient ses chansons. J’écoutais profondément ce qu’il chantait, parce que j’aime beaucoup la musique. J’en écoute beaucoup, parce que tu en tires des enseignements », a-t-il indiqué, rappelant qu’il connaissait Ndiouga Dieng depuis 1970.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 11 novembre 2016

 

Baaba Maal : « La culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale »

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Invité à jouer aux côtés du bassiste Cheikh Ndoye, dimanche 15 mai 2016, en clôture de la 24-ème édition du Festival international de jazz de Saint-Louis, l’artiste-chanteur sénégalais Baaba Maal s’est dit « extrêmement content » que la manifestation ait pu se tenir, en dépit d’incertitudes orchestrées. Le musicien s’est réjoui du fait que la manifestation ait pu « démontrer que la culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale ». Pour des autorités administratives n’ayant que peu de respect pour les expressions culturelles et qui étaient tentées de faire annuler la manifestation, c’est raté. Contre vents et marées – sous haute surveillance certes – le festival s’est tenu dans une bonne ambiance.

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Participation-surprise à la 24-ème édition

« Je suis extrêmement content que le festival ait tenu tête à tout ce qui a essayé de ne pas le faire continuer à exister. Parce que c’est un festival de jazz, c’est un festival de musique, c’est un festival de Saint-Louis, il représente beaucoup pour notre pays. Quand on arrive à plus d’une vingtaine d’éditions, on n’a plus le droit de baisser les bras. Ce serait un échec (si on baissait les bras). Donc moi je suis très content que ce festival ait eu lieu. Il y a eu des artistes comme Cheikh Ndoye (bassiste sénégalais résidant à Washington DC), que je connais très bien, qui est très talentueux, et qui a toujours rêvé de venir jouer dans son pays … Ça, c’est l’une des raisons qui m’ont fait venir parce que je connais son concept et ce qu’il représente à Washington dans le milieu de la musique… Ce serait dommage qu’il puisse être découragé par le report d’un festival.

De l’importance de Saint-Louis jazz

« Je pense que ce festival grandit de plus en plus. Je le dis très souvent : il y a un aperçu que les Sénégalais ne peuvent pas avoir par rapport aux événements qui se passent ici, par rapport à ce que ça représente dans le monde. Je voyage, je joue de la musique, je rencontre des musiciens, des promoteurs de musique, et le nom du festival de jazz de Saint-Louis et d’autres manifestations culturelles sortent un peu partout. Et les gens se donnent une impression vraiment formidable par rapport à ces organisations. Mais quelques fois, j’ai l’impression que nous les Sénégalais, nous ne nous rendons pas compte de l’impact positif que cela a dans le monde. Et je pense que si nous nous rendons compte de cet impact, nous travaillerons davantage à soutenir des actions comme le festival de jazz de Saint-Louis.       

Le festival a failli être annulé

« Je pense que même s’il y avait tout ce qui a été dit autour, par exemple, de la sécurité, le devoir de ce festival serait d’exister, de démontrer que la culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale. La culture doit être là pour amener les gens à comprendre que nous devons continuer à aller de l’avant. Il y a toujours eu des forces qui essaient de nous retenir, mais nous devons démontrer que la culture est au-dessus de tout. Je pense que le fait que ce festival ait pu démontrer à certains touristes – qui voulaient venir mais qui ne sont pas venus – à certains bailleurs qui seraient intéressés à mettre de l’argent dans le développement, que c’est possible. Que la culture est là pour être la locomotive du développement, mais pas ce qui traîne »

Aboubacar Demba Cissokho

Saint-Louis, le 16 mai 2016

Seydina Insa Wade, traces de fond

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L’auteur-compositeur sénégalais Seydina Insa Wade, considéré comme le père de la musique folk sénégalaise, décédé le 9 mai 2012 à l’âge de 63 ans, des suites d’une longue maladie, a eu, pendant presque un demi-siècle de carrière, un engagement qui n’a jamais faibli.

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Le 1er avril 2012, une soirée de solidarité avait été organisée à la Maison de la Culture Douta Seck, à l’initiative des Frères Guissé, pour venir en aide à Seydina Insa Wade, alors gravement malade. Il y avait là des amis de longue date, des mélomanes avertis, conscients de ce que la musique sénégalaise doit à cet artiste au talent immense, d’une générosité qui faisait de lui un trait d’union entre acteurs culturels de différentes générations.

Au cours de cette soirée balayée par un vent frais, Seydina Insa Wade avait fait montre d’une forte envie de vivre, de surmonter l’épreuve de la maladie qui l’avait affaibli. Au point de se saisir de la guitare et de jouer quelques morceaux de son répertoire, d’abord seul, puis avec Cheikh Tidiane Tall et Idrissa Diop, les deux amis avec qui il avait monté le Xalam I, en 1968. Depuis cette année, marquée à Dakar par une révolte estudiantine et sociale, Wade est devenu le pionnier de la musique folk sénégalaise, une version imposée en langue wolof dans un contexte où il n’était pas bien vu de ne pas chanter en espagnol ou en français.

Tradition spirituelle

Et dire que la pratique de la musique a été pour lui le résultat d’une transgression : dans le quartier populaire de la Médina, à Dakar, où il est né et a grandi, il étudie le Coran, mais, à l’insu de son père imam, il devient, en 1964, contrebassiste d’un groupe du quartier, le ‘’Rio Sextet’’. De sa famille où la religion est un axiome de base, Seydina Insa Wade hérite d’une tradition spirituelle dans laquelle l’artiste qu’il est devenu va s’ancrer.

Parce que porté par sa passion de la musique, il passe outre la désapprobation de son père et fabrique, à l’âge de seize ans (1964), sa première guitare et tient au sein du ‘’Rio Sextet’’ le rôle du contrebassiste. En 1966, c’est un Seydina Insa Wade presque inconnu du grand public qui se révèle en participant, en 1966, au premier Festival mondial des Arts nègres à Dakar. Un rendez-vous culturel au cours duquel il se fait remarquer avec un style à la fois nouveau pour le commun des Sénégalais et controversé, un folk chanté en wolof.

Il devient ensuite le guitariste du  ‘’Negro Star’’, l’orchestre du salsero Pape Seck  (1946-1995), avant d’intégrer le Tropical Jazz de Mady Konaté. Après ‘’Le Sahel’’, où il joue au début des années 1970, Sidi, son surnom pour les intimes, équipé de sa guitare, de sa voix et de ses textes, se produit dans des clubs de la capitale sénégalaise. Avec  ‘’Le Sahel’’, Wade et ses amis ont enregistré l’album Bamba, sur lequel les influences de jazz et de soul, combinées aux percussions traditionnelles sénégalaises posent les bases du mballax.

Affirmation politique

Il enregistre un premier 45 tours, Tablo Ferraye, extrait de la musique du film Xew Xew, de Cheikh Ngaïdo Bâ, dans lequel il est acteur. Accompagné par Idrissa Diop (percussions) et Oumar Sow (guitare, basse, synthétiseur), il s’exprime et fait entendre un folk soutenu par un mballax épuré et s’appuyant sur des chants tirés des rites, contes et musiques populaires. Mais, se sentant quelque peu à l’étroit, il s’en va à Paris, vers le milieu des années 1980. Seydina Insa Wade double son désir d’une affirmation culturelle d’un engagement politique marqué à gauche.

Le musicien dit, dans Afrik, sa douleur après la mort dans des circonstances mystérieuses, dans une prison à Gorée, du jeune opposant de gauche, Oumar Blondin Diop (11 mai 1973), et évoque une révolte de femmes léboues lors de la seconde guerre mondiale.

Dans le documentaire qu’il consacre, en 2003, au retour de Seydina Insa Wade à Dakar, le cinéaste Ousmane William Mbaye choisit justement d’ouvrir le film sur un hommage de l’artiste à…Oumar Diop Blondin, aux tirailleurs de Thiaroye, fusillés par l’armée française alors qu’ils réclamaient leurs pécules, et aux femmes de Ndeer, qui ont préféré s’immoler par le feu plutôt que de subir l’esclavage. Ce film sur le pionnier de la musique folk au Sénégal, un précieux document à revoir, témoigne, au-delà du fait auquel il s’intéresse, le retour au bercail d’un artiste, d’une époque où se mêlaient ardent désir de liberté et de création et affirmation d’une identité. Seydina Insa Wade y apparaît simple, ouvert, sincère, entier.

Poète engagé

Dans sa démarche artistique, le musicien a toujours été guidé par son souci des métissages entre la tradition qu’il porte et les sonorités d’ailleurs. En 1988, à la mort du batteur et leader du Xalam II, Abdoulaye Prosper Niang, pour qui il compose un magnifique hommage, Jambaar, Seydina Insa Wade rejoint le groupe. Il y restera 6 ans. Après cette parenthèse, il a poursuivi, parallèlement à ses expériences au théâtre, sa carrière en duo avec la violoncelliste Hélène Billard, est devenu ensuite  ‘’Wade Quartet’’ en 2009 avec le percussionniste Gillian Mombo et le multi-instrumentiste Solen Imbeaud.

Les textes de Seydina Insa Wade sont enracinés dans la tradition. Ils abordent des thèmes forts, la sécheresse (Bekkoor, l’amitié (Mbokki Mbaar) et porte un regard critique et révolté sur la société sénégalaise et ses travers (l’exploitation des domestiques – Mbindaan, la tartufferie des religieux (Allaaji). Il a aussi composé en 2005 la musique du spectacle Elf la pompe Afrique de Nicolas Lambert, où son chant dénonce les pratiques de la Françafrique. En France, il a participé à des ciné-contes avec Mamadou Diallo (aujourd’hui décédé) ainsi qu’à des spectacles pour enfants avec Hélène Billard.

Discographie solo

1977 – Gorgui
1985 – Yoff
1990 – Hélène et Sidi
1994 – Yawaale
1996 – Libasse
1998 – Mamadou
2004 – Xalima (avec Oumar Sow)
2010 – Reene

Filmographie

1977 : compose la musique de Safrana ou le droit à la parole, de Sidney Sokhona (Mauritanie)
1997 : compose la musique de Dakar Blues, de David Pierre Fila (Sénégal)
2003 : Xalima la plume, documentaire de Ousmane William Mbaye consacré à Seydina Insa Wade. Prix du film documentaire Festival cinéma Africano de Milan en 2004

Théâtre

1998-2007 : coécrit avec Hélène Billard et participe à la pièce L’île où se sont mariées les musiques
2005-2009 : compose la musique et participe à la pièce Elf la pompe Afrique de Nicolas Lambert.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 mai 2016