Musique sénégalaise

Apéro festif avec l’Orchestra Baobab

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La prestation de l’Orchestra Baobab, le jeudi 29 décembre 2016, à l’Institut français de Dakar, dans le cadre du programme ‘’Apéro’’, a été à la fois émouvante et festive, à la hauteur des attentes d’un public qui s’est régalé pendant environ trois heures.

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Lorsque, à 19h 50, le saxophoniste Thierno Koité demande au public d’observer une minute de silence à la mémoire de Ndiouga Dieng, pilier de l’Orchestra Baobab décédé dans la nuit du 9 au 10 novembre 2016, l’émotion était à son comble dans les allées du restaurant Le Bideew, où les musiciens avaient donné rendez-vous aux mélomanes pour un apéro bien arrosé.

Emotion introductive prolongée par les premières notes de la soirée : Dee moo woor, composition du défunt sur la…mort, reprise, sur sa tonalité langoureuse et mélancolique, par son fils, Alpha Dieng, déjà membre du groupe. Titre de circonstance pour rendre hommage à ce pilier de l’orchestre, qui a marqué d’une empreinte indélébile l’histoire de la musique au Sénégal par la puissance de sa voix, la poésie de ses textes et la profondeur de ses messages, et dire que son œuvre lui survivra.

Il y a, dans les envolées du fils Alpha l’assurance que ces qualités artistiques sont, non pas égalées ou remplacées, mais prolongées. Il y avait des absents de taille (Ndiouga Dieng, Abdoulaye Mboup – décédés -, Rudy Gomis et Barthélémy Atisso), dont des compositions ont été jouées, mais le son du Baobab, lui, est là, inimitable ! Des rythmes et sonorités sur lesquels les spectateurs se sont dégourdis les jambes.

Dans la disposition des instrumentistes et l’occupation de la scène, Balla Sidibé (chant et timbales), est celui qui, placé au centre comme toujours, donne le ton. Issa Cissokho (saxophone ténor), Thierno Koité (saxophone alto), Yakhya Fall, Ass Diouf (guitares), Mountaga Koité (percussions), Charlie Ndiaye (bass)…sont là pour offrir un spectacle bien huilé. Si bien qu’ils enchaînent les titres repris en chœur par une grande partie du public : Sutukun, Utru Horas, Jaraaf, Ndiagagnao…

Après ce cinquième morceau (Ndiagagnao), la présence du pianiste et jazzman africain-américain Randy Weston est signalée dans la salle. A peine les spectateurs ont-ils fini d’applaudir que la soirée s’enchaîne avec Ndeleng-Ndeleng, Jiin ma Jiin ma, Papa Ndiaye. Puis vient ce qui peut être qualifié de moment ‘’politique’’ avec les titres joués en hommage à Che Guevarra, Lamine Guèye (premier président de l’Assemblée nationale du Sénégal), et dont la tonalité apaisée n’a pas pour autant calmé les ardeurs des mélomanes…

Tukki-Tukki, Bul ma miin (avec un Issa Cissokho de feu au saxophone), On verra ça, entre autres, ont conclu l’apéro consommé sans modération par un public qui scandait, après que les musiciens avaient commencé à ranger leurs instruments : « Un dernier ! Un dernier ! ».

Balla Sidibé et ses compagnons sont alors remontés sur scène pour reprendre un bout de Bul ma miin. Comme pour boucler la boucle, encore un titre de Ndiouga Dieng, dont l’ombre et l’esprit ont plané sur ce spectacle inscrit au programme des rendez-vous de ces derniers de l’année 2016. Le prochain est fixé au Just 4 U, le 31 décembre. Ceux qui vont faire le déplacement verront que, au même titre que l’arbre emblématique qui donne son nom à la formation musicale – hérité du nom de la boîte de nuit où elle a fait ses débuts – bourgeonne toujours de fraîcheur et de mélodies entraînantes.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 décembre 2016

Demba Dia, homme libre, rockeur et self-made man

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Le musicien sénégalais Demba Dia, décédé le 28 novembre 2014, à l’âge de 50 ans, à Paris (France), a laissé l’image d’un artiste animé – tout au long d’une vie menée à vive allure – du souci de marquer les esprits et de laisser l’empreinte d’un artiste et d’un entrepreneur inspiré et indépendant. 

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En juillet 2008, il faisait un saut remarqué dans la politique en fondant le Mouvement pour l’action et la Citoyenneté (MAC), briguant deux fois (2009 et 2014) le poste de maire des Parcelles assainies (quartier de la périphérie du centre-ville de Dakar) -, mais pour le commun des Sénégalais il restera Demba Dia Rock-Mballax.

C’est en août 1991 qu’il marque son premier grand coup artistique et médiatique en se révélant au public sénégalais lors de l’émission Boulevard en musique, animée alors par le journaliste Khalil Guèye sur la télévision publique sénégalaise. Il y interprète le morceau Rock-Mballax pour le public. Dans le clip du tube, Demba Dia atterrit à l’aéroport international de Dakar et apparaît habillé en rockeur, avec jacket et pantalon en cuir, gants et santiag, en plus de la voix alternant la rage du rockeur – normal, Johnny Halliday était son idole – et des mélodies puisées du patrimoine musical pulaar et wolof.

Cette rock attitude du musicien sénégalais alliant pour la première fois de manière réussie ce genre musical au mballax lui colle à la peau, si bien que tout ce qu’il entreprend, est marqué du sceau de l’innovation et de l’audace. En attestent son inscription aux 6-Heures de Dakar (course automobile, dont il a été deux fois vainqueur, en 2003 et 2004), la création de l’écurie de lutte Rock Energie (2002) et le soutien à des associations féminines dakaroises et du Fouta, d’où il est originaire. Preuve de l’impact social des actions de l’artiste, la foule nombreuse qui, à l’annonce de sa disparition, avait pris d’assaut son domicile à l’Unité 7 des Parcelles assainies – que ses admirateurs avaient fini par rebaptiser Rock City.

Né en 1964, dans le quartier du Plateau, à Dakar, Demba Dia, fils d’un ouvrier de l’ex-Société nationale d’exploitation des eaux du Sénégal (SONEES), grandit entre la capitale sénégalaise et Paris. Il pique très tôt le virus de l’entrepreneuriat, abandonnant l’école pour devenir ramasseur de balles sur les courts, puis moniteur de tennis.

Dans le but de devenir professionnel, il s’envole pour la France, mais ne fera pas carrière dans le tennis, parce qu’il s’est senti un jour humilié et touché dans son orgueil par un ‘’petit toubab’’ – c’est son mot – qui l’avait sèchement battu. Quand il lui arrivait de revenir sur son parcours, Demba Dia évoquait cette anecdote dans un grand éclat de rire. A son retour au Sénégal, il se lie d’amitié avec Thierry Los. Les deux partent en France pour se consacrer à la musique, un art pour lequel Demba Dia a toujours été passionné. Los et Dia fondent le groupe Dental.

Il revient au Sénégal en 1991, pour sortir l’album Rock-Mballax, qui fait un tabac. Jusqu’en 2006, il met sur le marché un total de neuf albums, dont le dernier, Boum Boum, reste dans la lignée des précédents, abordant les thèmes qui lui ont été chers : l’émigration, le culte du travail et l’amour.

Au fil des ans, l’accoutrement a changé, parce que l’homme avait été élevé au rang de Cheikh par l’ancien khalife de la famille omarienne, Thierno Mountaga Tall. Il a troqué ses santiags et ses habits en cuir contre des sabadors et autres trois-pièces locaux, mais dans l’âme, il est resté le rockeur des débuts, continuant de jouer avec le Dental, son groupe établi en France. Il avait surtout gardé le même discours, ne ratant jamais l’occasion de dire ce qu’il pensait de la marche de sa commune (les Parcelles assainies) et de son pays.

Le self-made man Demba Dia n’était pas que musicien, homme politique et acteur social – il avait d’ailleurs en projet la construction d’un orphelinat. C’était un homme d’affaires averti, propriétaire de biens immobiliers en France, qui vendait du matériel audiovisuel à des chaines télévisées africaines à Sao Tomé, en Guinée équatoriale, des voitures.

Le 13 juillet 2016, le maire des Parcelles assainies, Moussa Sy, a inauguré le Centre socio-éducatif de la commune, structure qui porte le nom de Demba Dia.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 novembre 2016

Ndiouga Dieng, voix-baobab du Cap-Vert

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L’artiste-chanteur sénégalais Ndiouga Dieng, un des piliers de l’Orchestra Baobab, décédé dans la nuit du mercredi 9 au jeudi 10 novembre 2016, à Dakar, à l’âge de 69 ans, est une voix dont la force et la présence n’ont d’égale que la puissance et la profondeur de la poésie des mots et messages qu’il a portés pendant plus de 45 ans.

C’est d’une petite voix que, jeudi matin, son compère Balla Sidibé a fait part du décès d’un ami avec qui il chemine depuis plus de 40 ans : « Je vous annonce une mauvaise nouvelle : notre ami Ndiouga Dieng est décédé cette nuit ». En disant cette phrase, Sidibé, qui a cheminé avec lui depuis 1972, était conscient qu’une page de l’histoire du groupe et de la musique sénégalaise venait de se tourner.

Tout de suite après cette annonce, reviennent à l’esprit des titres culte sur lesquels Ndiouga Dieng fait apprécier une voix singulière et forte qui continuera d’accompagner les mélomanes. Dee mo woor, Bul ma miin, Jirim, Werente Serigne, Aduna luci biram, Thiossane, entre autres, lui survivront et continueront à témoigner de sa présence

Ce « monument », tel que l’a qualifié son ami Youssou Ndour, est issu d’une longue lignée de griots de l’ancienne région du Cap-Vert (actuelle région de Dakar). Né le 6 juin 1947 à Rufisque, cet électricien de formation avait intégré l’Armée puis la Police, dans les années 1960. Après avoir quitté la Police – où il chantait avec un groupe dénommé ‘’Xarit mbaa merewoo ma’’, il entre à l’Orchestra Baobab au début des années 1970. Il y trouve de célèbres musiciens, Abdoulaye Mboup, Balla Sidibé, Médoune Diallo, entre autres.

« Alhamdoulillah, j’ai fait une très belle carrière », disait-t-il dans une longue interview parue le 20 mars 2016, dans les colonnes du quotidien EnQuête. Ndiouga Dieng pouvait l’affirmer, parce qu’il s’est imposé, à force d’être exigeant avec lui-même et créatif dans ses propositions artistiques, sur la scène musicale nationale et au cours de ses nombreuses prestations hors du pays.

Il intègre l’Orchestra Baobab au début des années 1970. Il y trouve de célèbres musiciens, Abdoulaye Mboup, Balla Sidibé, Médoune Diallo, entre autres. Ndiouga Dieng y arrive pour conforter l’option de groupe de faire une symbiose de la musique afro-cubaine que lui et d’autres faisaient et des rythmes et mélodies du continent africain en général. Dieng et Ablaye Mboup (remplacé à sa mort, en 1975, par Thione Seck) ont été cette ‘’caution’’ locale qu’incarnent les griots, historiens, conteurs et artistes.

Les chansons de Ndiouga Dieng portent, dans ses mélodies et messages, le sceau d’une tradition où l’histoire (Thiossane), la foi (Dee moo woor, Werente Serigne), la famille et la société (Jirim, Aduna luci biram) occupent une place centrale. Avec une touche originale que sa voix permettait de mettre en valeur.

Pour lui, la légitimation vient de sa mère, Ndèye Ngom Bambilor, dont la notoriété était établie dans la région du Cap-Vert. Dans son interview à EnQuête, il expliquait cette filiation : « C’est elle qui m’a incité à faire de la musique. Si aujourd’hui je suis chanteur, c’est grâce à elle. Parce que mon père était un ouvrier. Donc la musique, je l’ai héritée de ma mère Ndèye Ngom Bambilor qui l’a hérité de ses parents. Je peux dire que j’ai, par tous les moyens, essayé de fuir la musique. J’ai suivi une formation en électricité et intégré l’armée pour ne pas devenir chanteur. Seulement, la musique est dans mes veines ».

Quelques années avant que les membres de l’Orchestra Baobab se séparent, parce qu’ils ne s’accordaient pas sur la direction artistique à prendre face au succès du mballax que Youssou Ndour avait réussi à faire monter au stade de musique populaire diffusée jusque dans les coins les plus reculés du Sénégal, Ndiouga Dieng avait pris place à l’Orchestre national. En même temps que Pape Seck Dagana, Ouza Diallo et Cheikh Tidiane, entre autres ténors, tous venus ‘’encadrer’’ les jeunes membres de l’orchestre créé en 1982.

Dieng prend sa retraite à l’Orchestre national en 2005. L’Orchestra Baobab s’était déjà reformé (2001), des retrouvailles pour lesquelles il a joué un grand rôle. Il avait aidé Youssou Ndour – avec qui le producteur anglais Nick Gold (World Circuit) avait pris contact – à rassembler les membres du groupe.

Le Sénégal et le reste du monde (re)découvrent alors des musiciens qui n’avaient rien perdu de leur savoir-faire, des artistes qui en voulaient comme au premier jour de leur aventure commune, des passionnés qui remettent au goût du jour un travail de qualité duquel l’improvisation était exclue. Ndiouga Dieng y tient son rôle, chantant et exprimant, à travers ses textes des qualités que sont la générosité, le sens du partage et le souci d’incarner des valeurs humaines essentielles.

Et jusqu’au bout – même si on sentait les effets de la maladie lors des dernières prestations – il a tenu son rang. Dee moo woor (la mort est inéluctable), avait-il chanté. Il n’est plus là physiquement, mais c’est maintenant qu’il est parti qu’une certaine magie va opérer : ses œuvres vont continuer à parler pour lui, Ndiouga Dieng, voix majeure d’une entité historique, le Cap-Vert, et d’un pays, le Sénégal.

Youssou Ndour : Ndiouga Dieng, « un état d’esprit », de « grandes qualités humaines »

L’artiste-musicien Youssou Ndour ne s’y est d’ailleurs pas trompé, lui qui a exhorté la famille du musicien et les musiciens à « maintenir le flambeau » porté par l’artiste, insistant, au-delà du « talent de chanteur » de Dieng, sur ses « grandes qualités humaines ».

« Il faut maintenir le flambeau qu’il a porté. Il faut entretenir la flamme qu’il a allumée. Cette flamme ne doit pas s’éteindre. Ce n’est pas que de la musique, c’est un comportement, c’est un état d’esprit, ce sont de grandes qualités humaines », a-t-il dit, en s’adressant à la famille, lors de la cérémonie de levée du corps, le vendredi 11 novembre 2016, à l’hôpital Principal, à Dakar.

« Vous avez une grande responsabilité, nous aussi, pour que le témoin qu’il nous a transmis ne tombe pas. C’est un monument qui est parti », a ajouté Youssou Ndour en présence d’une foule nombreuse composée d’artistes, de parents, d’amis, d’hommes politiques, de ministres, dont celui de la Culture, Mbagnick Ndiaye.

« Ndiouga Dieng était un des nôtres. Je peux dire que si on parle de l’Orchestra Baobab, il en était un pilier. Généreux et partisan de l’unité, il a joué un grand rôle dans la vie de l’orchestre », a poursuivi Youssou Ndour, parlant au nom des musiciens, avant d’ajouter : « Nous exerçons un métier qui nécessite de la générosité et un sens du partage. Ndiouga Dieng incarnait ces qualités. L’Orchestra Baobab, comme le Star Band, est un groupe dont on doit méditer le parcours et les enseignements. Ces groupes réunissaient de grands musiciens ».

Ndour est revenu sur les circonstances ayant conduit à une reconstitution de l’Orchestra Baobab, en 2001, après une quinzaine d’années d’arrêt, rappelant que c’est à Ndiouga Dieng qu’il en avait parlé lorsque des producteurs anglais avaient pris contact avec lui.

« Cela a réjoui tout le monde. Tous les musiciens, de toutes les générations, ont été ravis de ce retour, parce que quand un groupe comme le Baobab voyage à travers le monde, c’est au nom du pays qu’il le fait. Ils sont là. Chacun de ses membres peut mener une carrière solo », a souligné Youssou Ndour, signalant la présence de camarades de groupe de Ndiouga Dieng. Balla Sidibé, Thierno Koité, Mountaga Koité, Yakhya Fall, Charly Ndiaye, Issa Cissokho, membres de l’Orchestra Baobab, étaient présents à la cérémonie de levée du corps.

Pape Malick Sy, chef religieux et ami de Ndiouga Dieng, a formulé des prières avant le départ de la dépouille mortelle pour Bargny, où il a été inhumé le vendredi 11 novembre 2016, dans l’après-midi. Dans ses propos, il a réitéré les qualités relevées par Youssou Ndour, et insisté sur les enseignements qu’il tire des chansons de Ndiouga Dieng.

« Ndiouga Dieng était un poète, qui instruisait ceux qui écoutaient ses chansons. J’écoutais profondément ce qu’il chantait, parce que j’aime beaucoup la musique. J’en écoute beaucoup, parce que tu en tires des enseignements », a-t-il indiqué, rappelant qu’il connaissait Ndiouga Dieng depuis 1970.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 11 novembre 2016

 

Baaba Maal : « La culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale »

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Invité à jouer aux côtés du bassiste Cheikh Ndoye, dimanche 15 mai 2016, en clôture de la 24-ème édition du Festival international de jazz de Saint-Louis, l’artiste-chanteur sénégalais Baaba Maal s’est dit « extrêmement content » que la manifestation ait pu se tenir, en dépit d’incertitudes orchestrées. Le musicien s’est réjoui du fait que la manifestation ait pu « démontrer que la culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale ». Pour des autorités administratives n’ayant que peu de respect pour les expressions culturelles et qui étaient tentées de faire annuler la manifestation, c’est raté. Contre vents et marées – sous haute surveillance certes – le festival s’est tenu dans une bonne ambiance.

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Participation-surprise à la 24-ème édition

« Je suis extrêmement content que le festival ait tenu tête à tout ce qui a essayé de ne pas le faire continuer à exister. Parce que c’est un festival de jazz, c’est un festival de musique, c’est un festival de Saint-Louis, il représente beaucoup pour notre pays. Quand on arrive à plus d’une vingtaine d’éditions, on n’a plus le droit de baisser les bras. Ce serait un échec (si on baissait les bras). Donc moi je suis très content que ce festival ait eu lieu. Il y a eu des artistes comme Cheikh Ndoye (bassiste sénégalais résidant à Washington DC), que je connais très bien, qui est très talentueux, et qui a toujours rêvé de venir jouer dans son pays … Ça, c’est l’une des raisons qui m’ont fait venir parce que je connais son concept et ce qu’il représente à Washington dans le milieu de la musique… Ce serait dommage qu’il puisse être découragé par le report d’un festival.

De l’importance de Saint-Louis jazz

« Je pense que ce festival grandit de plus en plus. Je le dis très souvent : il y a un aperçu que les Sénégalais ne peuvent pas avoir par rapport aux événements qui se passent ici, par rapport à ce que ça représente dans le monde. Je voyage, je joue de la musique, je rencontre des musiciens, des promoteurs de musique, et le nom du festival de jazz de Saint-Louis et d’autres manifestations culturelles sortent un peu partout. Et les gens se donnent une impression vraiment formidable par rapport à ces organisations. Mais quelques fois, j’ai l’impression que nous les Sénégalais, nous ne nous rendons pas compte de l’impact positif que cela a dans le monde. Et je pense que si nous nous rendons compte de cet impact, nous travaillerons davantage à soutenir des actions comme le festival de jazz de Saint-Louis.       

Le festival a failli être annulé

« Je pense que même s’il y avait tout ce qui a été dit autour, par exemple, de la sécurité, le devoir de ce festival serait d’exister, de démontrer que la culture est au-dessus de tout ce qui menace la cohésion sociale. La culture doit être là pour amener les gens à comprendre que nous devons continuer à aller de l’avant. Il y a toujours eu des forces qui essaient de nous retenir, mais nous devons démontrer que la culture est au-dessus de tout. Je pense que le fait que ce festival ait pu démontrer à certains touristes – qui voulaient venir mais qui ne sont pas venus – à certains bailleurs qui seraient intéressés à mettre de l’argent dans le développement, que c’est possible. Que la culture est là pour être la locomotive du développement, mais pas ce qui traîne »

Aboubacar Demba Cissokho

Saint-Louis, le 16 mai 2016

Seydina Insa Wade, traces de fond

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L’auteur-compositeur sénégalais Seydina Insa Wade, considéré comme le père de la musique folk sénégalaise, décédé le 9 mai 2012 à l’âge de 63 ans, des suites d’une longue maladie, a eu, pendant presque un demi-siècle de carrière, un engagement qui n’a jamais faibli.

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Le 1er avril 2012, une soirée de solidarité avait été organisée à la Maison de la Culture Douta Seck, à l’initiative des Frères Guissé, pour venir en aide à Seydina Insa Wade, alors gravement malade. Il y avait là des amis de longue date, des mélomanes avertis, conscients de ce que la musique sénégalaise doit à cet artiste au talent immense, d’une générosité qui faisait de lui un trait d’union entre acteurs culturels de différentes générations.

Au cours de cette soirée balayée par un vent frais, Seydina Insa Wade avait fait montre d’une forte envie de vivre, de surmonter l’épreuve de la maladie qui l’avait affaibli. Au point de se saisir de la guitare et de jouer quelques morceaux de son répertoire, d’abord seul, puis avec Cheikh Tidiane Tall et Idrissa Diop, les deux amis avec qui il avait monté le Xalam I, en 1968. Depuis cette année, marquée à Dakar par une révolte estudiantine et sociale, Wade est devenu le pionnier de la musique folk sénégalaise, une version imposée en langue wolof dans un contexte où il n’était pas bien vu de ne pas chanter en espagnol ou en français.

Tradition spirituelle

Et dire que la pratique de la musique a été pour lui le résultat d’une transgression : dans le quartier populaire de la Médina, à Dakar, où il est né et a grandi, il étudie le Coran, mais, à l’insu de son père imam, il devient, en 1964, contrebassiste d’un groupe du quartier, le ‘’Rio Sextet’’. De sa famille où la religion est un axiome de base, Seydina Insa Wade hérite d’une tradition spirituelle dans laquelle l’artiste qu’il est devenu va s’ancrer.

Parce que porté par sa passion de la musique, il passe outre la désapprobation de son père et fabrique, à l’âge de seize ans (1964), sa première guitare et tient au sein du ‘’Rio Sextet’’ le rôle du contrebassiste. En 1966, c’est un Seydina Insa Wade presque inconnu du grand public qui se révèle en participant, en 1966, au premier Festival mondial des Arts nègres à Dakar. Un rendez-vous culturel au cours duquel il se fait remarquer avec un style à la fois nouveau pour le commun des Sénégalais et controversé, un folk chanté en wolof.

Il devient ensuite le guitariste du  ‘’Negro Star’’, l’orchestre du salsero Pape Seck  (1946-1995), avant d’intégrer le Tropical Jazz de Mady Konaté. Après ‘’Le Sahel’’, où il joue au début des années 1970, Sidi, son surnom pour les intimes, équipé de sa guitare, de sa voix et de ses textes, se produit dans des clubs de la capitale sénégalaise. Avec  ‘’Le Sahel’’, Wade et ses amis ont enregistré l’album Bamba, sur lequel les influences de jazz et de soul, combinées aux percussions traditionnelles sénégalaises posent les bases du mballax.

Affirmation politique

Il enregistre un premier 45 tours, Tablo Ferraye, extrait de la musique du film Xew Xew, de Cheikh Ngaïdo Bâ, dans lequel il est acteur. Accompagné par Idrissa Diop (percussions) et Oumar Sow (guitare, basse, synthétiseur), il s’exprime et fait entendre un folk soutenu par un mballax épuré et s’appuyant sur des chants tirés des rites, contes et musiques populaires. Mais, se sentant quelque peu à l’étroit, il s’en va à Paris, vers le milieu des années 1980. Seydina Insa Wade double son désir d’une affirmation culturelle d’un engagement politique marqué à gauche.

Le musicien dit, dans Afrik, sa douleur après la mort dans des circonstances mystérieuses, dans une prison à Gorée, du jeune opposant de gauche, Oumar Blondin Diop (11 mai 1973), et évoque une révolte de femmes léboues lors de la seconde guerre mondiale.

Dans le documentaire qu’il consacre, en 2003, au retour de Seydina Insa Wade à Dakar, le cinéaste Ousmane William Mbaye choisit justement d’ouvrir le film sur un hommage de l’artiste à…Oumar Diop Blondin, aux tirailleurs de Thiaroye, fusillés par l’armée française alors qu’ils réclamaient leurs pécules, et aux femmes de Ndeer, qui ont préféré s’immoler par le feu plutôt que de subir l’esclavage. Ce film sur le pionnier de la musique folk au Sénégal, un précieux document à revoir, témoigne, au-delà du fait auquel il s’intéresse, le retour au bercail d’un artiste, d’une époque où se mêlaient ardent désir de liberté et de création et affirmation d’une identité. Seydina Insa Wade y apparaît simple, ouvert, sincère, entier.

Poète engagé

Dans sa démarche artistique, le musicien a toujours été guidé par son souci des métissages entre la tradition qu’il porte et les sonorités d’ailleurs. En 1988, à la mort du batteur et leader du Xalam II, Abdoulaye Prosper Niang, pour qui il compose un magnifique hommage, Jambaar, Seydina Insa Wade rejoint le groupe. Il y restera 6 ans. Après cette parenthèse, il a poursuivi, parallèlement à ses expériences au théâtre, sa carrière en duo avec la violoncelliste Hélène Billard, est devenu ensuite  ‘’Wade Quartet’’ en 2009 avec le percussionniste Gillian Mombo et le multi-instrumentiste Solen Imbeaud.

Les textes de Seydina Insa Wade sont enracinés dans la tradition. Ils abordent des thèmes forts, la sécheresse (Bekkoor, l’amitié (Mbokki Mbaar) et porte un regard critique et révolté sur la société sénégalaise et ses travers (l’exploitation des domestiques – Mbindaan, la tartufferie des religieux (Allaaji). Il a aussi composé en 2005 la musique du spectacle Elf la pompe Afrique de Nicolas Lambert, où son chant dénonce les pratiques de la Françafrique. En France, il a participé à des ciné-contes avec Mamadou Diallo (aujourd’hui décédé) ainsi qu’à des spectacles pour enfants avec Hélène Billard.

Discographie solo

1977 – Gorgui
1985 – Yoff
1990 – Hélène et Sidi
1994 – Yawaale
1996 – Libasse
1998 – Mamadou
2004 – Xalima (avec Oumar Sow)
2010 – Reene

Filmographie

1977 : compose la musique de Safrana ou le droit à la parole, de Sidney Sokhona (Mauritanie)
1997 : compose la musique de Dakar Blues, de David Pierre Fila (Sénégal)
2003 : Xalima la plume, documentaire de Ousmane William Mbaye consacré à Seydina Insa Wade. Prix du film documentaire Festival cinéma Africano de Milan en 2004

Théâtre

1998-2007 : coécrit avec Hélène Billard et participe à la pièce L’île où se sont mariées les musiques
2005-2009 : compose la musique et participe à la pièce Elf la pompe Afrique de Nicolas Lambert.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 mai 2016

« Omar Pène – Un destin en musique », itinéraire d’un artiste fécond et libre

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‘’Omar Pène – Un destin en musique’’ (Fikira, mars 2016, 224 pages), la biographie que l’enseignant-chercheur et critique d’art, Babacar Mbaye Diop, consacre à l’une des figures emblématiques de la musique sénégalaise, est d’abord le témoignage d’un fan qui retrace l’itinéraire d’un artiste dont le choix de vie a été et reste de porter des thématiques engageantes.

Pène

Présent sur la scène musicale sénégalaise depuis plus de quarante ans, Omar Pène s’est tout naturellement installé dans la conscience collective de ses compatriotes, parce qu’il a, su avec son groupe, le Super Diamono, créer et faire aimer un style, chanter des thèmes touchant au vécu et à la vie d’un très grand nombre de mélomanes.

Le parcours que décrit en sept chapitres l’auteur, n’a pas été un long fleuve tranquille, l’artiste ayant bravé pesanteurs socioculturelles et hostilités dans un contexte où la musique était l’apanage des seuls griots, et affronté très tôt les nombreuses mutations que son groupe a connues au fil des années.

« C’est un choix de vie pour lequel il a opté pour demeurer un artiste, un homme tout à fait libre d’esprit, de tout mouvement, de tout engagement et de tout système. Voilà de longues années qu’Omar Pène a porté, de par sa liberté de ton et d’esprit et son sens élevé des relations humaines et sociétales, la voix à thèmes multidimensionnels et sublimes », écrit son ami Oumar Wade, dans l’avant-propos de l’ouvrage.

Wade ajoute qu’on trouve dans les chansons de Pène « le réconfort, l’utile, la patience, l’insubordination à l’opulence, la dignité, l’amitié, le respect de la parole donnée, l’amour des couches sociales  conditions de vie difficiles… ». Babacar Mbaye Diop, fait écho à cette analyse, dès les premières lignes de son introduction : « A chaque fois que j’écoute Omar Pène, c’est comme si la chanson parlait à moi. Sa musique est parfaite, légère, décontractée, raffinée, agréable ».

Baïla Diagne, le ‘’découvreur’’

« Elle ne dégoûte pas. Elle est facile et transparente. Elle érige, ordonne et invente (…) Elle délivre mon esprit et j’ai l’impression de collaborer à sa création. Sa musique et sa voix me parlent. Elle est passion, amour et nostalgie », souligne-t-il, précisant d’emblée que même si le livre est le résultat d’enquêtes et de recherches, « c’est d’abord et avant tout un regard de fan sur la marche du Super Diamono ».

Alors, itinéraire d’Omar Pène ou du Super Diamono ? « Omar et le Super Diamono sont deux entités différentes », répond Baïla Diagne, le ‘’découvreur’’ d’Omar Pène, l’homme sans qui il ne serait pas le musicien adulé que l’on connaît. Il ajoute : « L’une peut évoluer sans l’autre. Omar Pène a une personnalité artistique qui fait que, avec ou sans le Super Diamono, il évolue. Le Super Diamono peut aussi de son côté évoluer sans Omar. Cela est tout à fait compréhensible et très possible ».

Omar Pène était un bon footballeur, raconte l’auteur. Son destin prend « une autre tournure lorsque un jour, il croise de chemin de Baïla Diagne, membre fondateur du Super Diamono, dans le quartier où Omar et ses copains avaient l’habitude de chanter et de taper sur de vieux bidons pour occuper leurs soirées ». « C’est Baïla Diagne qui a découvert Omar Pène. S’il n’était pas là au bon moment, Omar ne serait pas musicien », tranche le chercheur qui rapporte le mot de Pène sur ce mentor qui a flairé son talent : « Il est mon père spirituel. C’est à lui qu’on doit l’avènement du Super Diamono. On vivait chez lui, on y répétait, on y mangeait, on y dormait. Aujourd’hui encore, il suit le groupe avec beaucoup d’intérêt et reste le grand frère, le conseiller ».

Omar Pène fait ses premiers pas aux côtés de Bassirou Diagne, Baïla Diagne, Baye Diagne, Adama Faye, Khalifa Fall et El Hadji Thiam, « ces personnages historiques qui ont participé à la fondation du Super Diamono », dont Diop dresse la discographie complète. On peut regretter que les chansons sur lesquelles il s’appuie pour faire ressortir les thématiques n’aient pas été retranscrites en wolof d’abord, puis traduites.

Omar Pène a dû se jouer du destin pour se forger un caractère et une personnalité ayant surmonté maints obstacles. « C’était un enfant assez libre à Pikine, où il était cajolé par toute la famille ; à Dieuppeul, sa vie a complètement changé : ce fut le début de ses misères. Sa famille était divisée par la polygamie, qui engendre parfois une iniquité parmi les enfants », raconte l’enseignant-chercheur. C’est dans cet environnement ‘’hostile’’ qu’il décide de quitter la maison pour ne pas déranger sa belle-mère que sa présence ennuyait. « Il fit ainsi face aux affres de la vie », résume Babacar Mbaye Diop.

« Entre la rue, les studios et les scènes de musique »

L’auteur poursuit : « Il venait d’avoir treize en 1968 quand il entreprit de quitter la maison paternelle. Il avait pris soin de le dire à son père, mais ce dernier ne l’avait pas pris au sérieux parce qu’il était très jeune. Un beau matin, au lieu d’aller à l’école, il sortit de la maison avec toutes ses affaires et ne revint plus ».  Ainsi, Omar Pène arrêta l’école au niveau du CM2 sans avoir même son diplôme d’études élémentaires et habita « chez un copain à Dieuppeul et rêva d’une carrière de footballeur sans savoir qu’il avait une très belle voix ».

« Parler d’Omar Pène, relève Babacar Mbaye Diop, c’est décrire la vie d’un homme entre la rue, les studios et les scènes de musique, d’un homme de convictions et de valeurs, d’un chanteur exceptionnel qui apporte à son public beaucoup d’émotions grâce à sa voix, aux mélodies et aux chœurs (…) C’est parler d’un footballeur dont le destin a décidé qu’il serait musicien. Ses chansons racontent son pays et ses réalités. »

Omar Pène s’est assagi avec le temps. Il n’est plus dans la logique des ‘’bad-boys’’ que lui et ses compagnons ont été au cours des deux premières décennies de l’aventure. Ce qui n’a pas changé, c’est son amour de la politique qu’il suit à la télé, « carnet de notes en main », et sa fidélité à des principes qui ont fait de lui « porte-voix des sans-voix ».

Dans son ouvrage, Babacar Mbaye Diop évoque les « nombreux départs », relevant que parler d’Omar et du Super Diamono, c’est donc parler de « plusieurs histoires, de plusieurs générations de chanteurs, d’instrumentistes et d’admirateurs qui ont souvent entretenu la flamme et aussi, malheureusement, les polémiques. Chacun a sa propre histoire avec le groupe ». « Celle racontée dans ce livre est recueillie auprès d’Omar Pène et sera discutée selon les témoignages de ses contemporains. Mais c’est d’abord et avant tout un regard de fan sur la marche du Super Diamono », dit-il pour définir sa perspective, même si la démarche scientifique est là pour lui donner crédit.

Il est convaincu que « sans Omar Pène, le Super Diamono ne sera plus ». « Aujourd’hui, c’est lui l’âme du groupe, et personne d’autre, aussi talentueux soit-il, ne pourra le remplacer. Omar Pène a cheminé avec le Super Diamono en mouillant sa chemise. Il a vécu plus de quarante ans avec lui. Aujourd’hui », souligne-t-il.

‘’Afro-feeling’’

La naissance du Super Diamono racontée dans les moindres détails est suivie de « plusieurs mois de recherche musicale et de répétitions intenses », un travail de groupe qui a donné naissance au style singulier que Baïla Diagne a baptisé ‘’afro-feeling’’, « un mélange de toutes les formes musicales ».

L’auteur reprend le chemin que les musiciens du Super Diamono – formation née en 1975 de la fusion du Kadd Orchestra et du Tropical Jazz, après son premier concert (le 31 décembre 1975) –, ont emprunté, pour aller « à la recherche d’un style musical » dans un contexte sénégalais marqué par les influences du jazz, les sonorités latino-américaines, le reggae, des tempos ayant certes des racines en Afrique, mais façonnés ailleurs.

Cette quête s’est effectuée à Kaolack, en Gambie et à Ziguinchor, à la recherche de rythmes traditionnels du Saloum, des sonorités mandingues et diolas. Ce long périple qui a duré jusqu’à la fin de l’année 1979, a permis aux membres de mieux se connaître en partageant galères, joies et peines. Cela a surtout été le lieu d’affiner un style propre, reflet de la diversité culturelle de leur pays.

Babacar Mbaye Diop raconte les circonstances dans lesquelles Ismaël Lô et Moussa Ngom ont intégré le Super Diamono, au milieu des années 1980. Il parle aussi – c’est ça l’histoire du groupe – des nombreux départs qui ont éprouvé la formation, mais n’ont rien changé à sa manière de faire de la musique : Bob Sène, Pape Bass, Abdou Mbacké, Lamine Faye, Mamadou Lamine Maïga…Ismaël Lô.

« Philosophe de la vie » et « artiste engagé », Omar Pène « ne fait pas de la musique pour avoir de l’argent. Cela ne l’intéresse pas, écrit Diop. Il ne cherche pas à avoir des milliards. Il fait de la musique par passion. Tout ce qu’il veut, c’est vivre normalement, ne devoir de l’argent à personne ».

Le décès de sa mère en 1992 a été à l’origine du soutien de Pène au candidat Abdou Diouf (présidentielle de 1993), que ses jeunes fans, hostiles au régime socialiste, n’avaient pas compris. « Il a été vraiment à mes côtés quand ma mère est décédée, explique Omar Pène. C’est des moments tellement durs qu’à chaque fois, il y a une main tendue, on ne l’oublie pas. Voilà pourquoi j’ai voulu lui renvoyer l’ascenseur et je ne le regrette pas. Il a été très proche de moi à cette époque. »

« Relations fortes » avec Youssou Ndour

Cet épisode passé, le Super Diamono se formalise en 1995, avec l’arrivée dans l’équipe de management d’Ousmane Faye, un fan ayant joué majeur dans la structuration de l’Association des fans du Super Diamono (AFSUD). Babacar Mbaye Diop ne peut parler d’AFSUD sans évoquer la ‘’Génération Euleuk Sibir’’, du nom de l’album coproduit en 1996 par Omar Pène et Youssou Ndour.

L’enseignant-chercheur rapporte le témoignage de Youssou Ndour, qui parle de ses « relations fortes », avec Pène, de la « bataille naturelle » qu’a constituée la concurrence entre eux. Ndour rappelle que Banna Ndiaye, l’épouse d’Omar Pène, a joué « un très grand rôle » dans le projet musical Euleuk Sibir, qui a été bien accueilli par le public.

Les dix années les plus récentes du parcours d’Omar Pène ont été marquées par « une ouverture à l’international », dont le bassiste Dembel Diop explique la raison : « La quintessence de la musique sénégalaise, c’est la rythmique. Mais pour s’ouvrir au marché international, il faut des harmonies exotiques pour toucher un public plus large. Ici au Sénégal, Pène n’a plus rien à prouver. C’est un marché de moins d’un million d’acheteurs de cassettes. Donc on a innové et apporté plus d’harmonie pour le marché international ».

Dans son témoignage sur ses relations avec Omar Pène, Youssou Ndour porte un regard critique sur la décision tardive du leader du Super Diamono de s’ouvrir à l’international : « Je pense qu’Omar Pène a un peu négligé le plan international. Il y avait trop de personnalités dans son groupe et tout ne pouvait pas s’organiser. Ce qui fait que le groupe a tout petit peu raté sur le plan international. Après, il a décidé de créer le Super Diamono New Look dans lequel il était le patron. Mais il l’a fait très tard ».   

Sur le tard donc, plus de trente ans après ses débuts, les albums Myamba ( ), Ndam ( ) et Ndayaan ( ) ont permis à Omar Pène de proposer au public « une musique très dépouillée », précise Babacar Mbaye Diop, ajoutant que le chanteur « veut maintenant conquérir la scène internationale, même si, depuis l’album +People+ (1987), il était déjà connu en Europe ». Ces disques provoquent le départ des « derniers inconditionnels » d’Omar Pène, Pape Dembel Diop et Doudou Konaré, tempère l’auteur, précisant que les deux instrumentistes estimaient qu’ils n’étaient pas associés au nouveau projet du leader du Super Diamono.

Mais à l’analyse, le constat est que, cet ‘’accident’’ de parcours, un des nombreux qui ont jalonné le parcours de celui que ses fans appellent depuis quelques années ‘’Baay Pène’’, n’a en rien altéré l’attachement et l’affection que les fans et mélomanes sénégalais ont pour lui et sa musique. Au contraire, ils n’ont jamais été aussi forts. En témoigne le succès retentissant de son retour sur scène, le 30 août 2014, après une maladie qui l’a éloigné du micro pendant un an. L’aventure continue donc.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 21 avril 2016

  

« Euleuk Sibir ! », du duo You-Pène, c’était il y a 20 ans !

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Il y a 20 ans, le 18 avril 1996, Youssou Ndour et Omar Pène, deux stars de la scène musicale sénégalaise, mettaient sur le marché ‘’Euleuk Sibir !’’ , l’album qu’ils ont coproduit, un événement artistique qui avait marqué les esprits et continue d’alimenter échanges plus ou moins passionnés à l’évocation des souvenirs qui lui sont attachés. Un véritable coup d’éclat.

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En mai 2013, au cours d’un concert organisé dans le cadre des activités marquant les quarante ans de présence d’Omar Pène sur la scène musicale sénégalaise, Youssou Ndour avait eu ce compliment : « J’ai le plus grand respect pour Omar Pène, qui est une légende vivante de la musique de notre pays. Ce qu’il a accompli est un exemple pour nous tous ».

Le même Youssou Ndour, nommé en avril 2012 ministre de la Culture, appelle Omar Pène à ses côtés pour l’épauler dans sa mission. Et, le 30 août 2014, Omar Pène demande, sur la scène du Grand Théâtre de Dakar, à Youssou Ndour de chanter le titre Silmaxa, qu’il sera désormais le seul à interpréter. Auparavant, les deux artistes avaient interprété Euleuk Sibir, titre éponyme de leur album commun, devant des fans hystériques.

Ces gestes sont forts il est vrai, mais ils sont loin de la résonance que la sortie, le 18 avril 1996, de la cassette ‘’Euleuk Sibir !’’ a eue dans le milieu musical sénégalais. Parce que les deux artistes et leurs groupes, le Super Etoile (Youssou Ndour) et le Super Diamono (Omar Pène), avaient suscité toutes sortes de rivalités et d’oppositions entre associations de fans. Même si, jamais les deux principaux concernés n’ont exposé publiquement une quelconque divergence.

Dans la biographie du leader du Super  Diamono, paru le 5 avril dernier chez Fikira, Omar Pène, un destin en musique, l’enseignant-chercheur Babacar Mbaye Diop rapporte le témoignage de Youssou Ndour, qui parle de ses « relations fortes » avec Pène, de la « bataille naturelle » qu’a constituée la concurrence entre eux.

« Au studio, c’était énorme »

Et Ndour de rappeler que Banna Ndiaye, l’épouse de Omar Pène, a joué « un très grand rôle » dans le projet musical Euleuk Sibir. « On a décidé de faire ‘’Euleuk Sibir’’ en 1996, qui était très attendu. L’album a été conçu là où il y a l’actuel TFM (Télé Futurs Médias) », où se trouvait son studio Xippi, raconte Youssou Ndour, ajoutant : « Au studio, c’était énorme, extraordinaire. L’album est devenu un classique ».

La concrétisation du projet Euleuk Sibir date de 1996, mais « on avait cette idée depuis dix ans », avait dit Omar Pène, le 29 mars 1996, lors d’une conférence de presse suivant un concert du Super Diamono au Centre culturel français de Dakar, confirmant les rumeurs qui couraient alors dans le landerneau musical dakarois.

Dans son compte rendu de la conférence de presse de présentation de la cassette – organisée le 7 avril 1996 au ‘’Broadway’’ (Méridien-Président), le quotidien Le Soleil rapporte, le 9 avril 1996, les propos du manager de Youssou Ndour, Mady Dramé : « Les deux musiciens se sont tendus la main pour réaliser une œuvre très bien travaillée ». Cette cassette « a permis aux musiciens du Super Etoile et du Super Diamono de communier », renchérit Omar Pène lors de la même rencontre avec les journalistes.

Le 9 avril 1996, le journal Sud Quotidien indique qu’en plus des dix musiciens du Super Etoile (Habib Faye, Pape Omar Ngom, Ibou Cissé, Galass Niang, Assane Thiam, Mbaye Dièye Faye) et du Super Diamono (Lappa Diagne, Thio Mbaaye, Dembel Diop, Ousmane Sow) , Youssou Ndour et Omar Pène ont eu recours aux services de Moustapha Fall (trombone), Ibou Konaté (trompette) et Sanou Diouf (saxophone).

« Je suis très content de ce produit. J’ai réalisé un rêve et j’espère que ce produit va réjouir beaucoup de Sénégalais. Nous avons travaillé dans une bonne ambiance et ça a permis aux musiciens de communier artistiquement », se réjouit alors Youssou Ndour, alors que Omar Pène insistait sur le fait qu’ils ont « vraiment travaillé les mélodies ». A ce propos, le bassiste et compositeur Habib Faye qui, assisté du guitariste et arrangeur Ousmane Sow, a assuré la direction musicale de ‘’Euleuk Sibir !’’, avait indiqué : « On n’a pas voulu associer des choristes pour ne pas surcharger la musique », selon Sud Quotidien (22 avril 1996). Le journal ajoute le commentaire suivant : « A écouter à tête reposée le produit, on peut lui (Habib Faye) donner raison. Dans cette musique dépouillée, les deux chanteurs ont réussi à associer à merveille leurs voix dans les compositions. Si la présence des instrumentistes est fort remarquée, le dosage a été bien assuré par le doigté des arrangeurs ».

‘’Deux stars côté chœurs’’

Youssou Ndour et Omar Pène ont chanté en duo (Euleuk Sibir, silmaxa, warougar, indépendance) et en solo (Tongo par Omar Pène et Ndanane par Youssou Ndour). Sur les six titres, deux étaient alors des inédits (Euleuk Sibir et Warougar), tandis que les quatre autres des reprises de tubes des deux musiciens.

Dans sa critique du produit, le journaliste culturel Modou Mamoune Faye écrit dans l’édition du 23 avril 1996, du quotidien Le Soleil : «Les chemins de Youssou Ndour et d’Omar Pène ont fini par se croiser. ‘’Je savais que nous finirons par nous rencontrer’’, se disent les deux chanteurs dans ‘’Warougar’’, l’un des six morceaux de la cassette ‘’Euleuk Sibir’’ sortie jeudi dernier ».

Après avoir rappelé que les deux artistes se sont connus « il y a vingt ans », Faye relève, dans un article intitulé ‘’Deux stars côté chœurs’’, qu’ils dirigent « deux groupes, le Super Etoile et le Super Diamono, que presque tout oppose : le tempo musical (même s’ils jouent tous du mbalakh), la façon de chanter, avec en prime des fans qui pendant longtemps se sont regardés en chiens de faïence ».

« Ceux qui assistent régulièrement aux concerts des deux groupes en savent quelque chose. C’est sans doute pour exorciser cette division (?) Que Pène et You ont décidé d’accorder leurs…violons », poursuit le journaliste, estimant que « cette belle initiative qui est à saluer (même si la portée commerciale est manifeste, contrairement à ce qu’affirment les initiateurs) avait été annoncée comme ‘’le produit de l’année’’ ».

Au finish, résume Modou Mamoune Faye, « on a droit à une production où les voix des deux chanteurs planent sur les instruments ». « Ici, la musique est presque qu’un support pour faire passer le message d’unité (Warougar), de protection des enfants (Euleuk Sibir), d’aide aux nécessiteux (Silmaxa) que lancent les deux chanteurs. Au passage, You et Pène se jettent des fleurs qui symbolisent sans doute l’unité retrouvée. Lorsque quelques uns des musiciens de mbalakh se retrouvent ensemble, le résultat  ne peut forcément pas être mauvais ».

Dans le travail de réarrangement des morceaux, remarquablement assuré par Habib Faye et Ousmane Sow, le mélomane perçoit et navigue, selon les morceaux et la touche des instrumentistes des deux groupes, entre les beat et tempo du Super Diamono et ceux du Super Etoile.

Quelque part, en filigrane de cette œuvre de collaboration et d’alliance entre les styles des deux groupes, c’est à une relecture subtile astucieuse d’un rythme mballax dont les musiciens du projet exploraient des richesses pas véritablement exposées. Les titres choisis ne l’ont certainement pas été au hasard, chacun d’eux véhiculant des thèmes et messages forts.

L’union fait la force

« Seul hic, signalait Modou Mamoune Faye, lorsqu’on écoute attentivement la cassette, on y décèle des différences de niveau de son dans les enregistrements qui sont certainement dues au mixage final.» Ce qui était vrai. Mais qu’à cela ne tienne, les managers des deux stars, Pape Thierno Diop ‘’Bondé’’ (Omar Pène) et Mady Dramé (Youssou Ndour), étaient contents de constater que, quelques jours seulement après sa sortie, la cassette se vendait déjà bien.

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Pape Thierno Diop et Mady Dramé avaient certainement le souci de rentabiliser le pactole de vingt millions de francs CFA investie par les deux maisons qui ont coproduit Euleuk Sibir, Saprom (Youssou Ndour) et Médiator (Omar Pène). La distribution exclusive de la cassette avait été assurée par Talla Diagne, à travers sa structure, KSF (Kër Serigne Fallou), de la fameuse Cantine B224 du Marché Sandaga. Le clip de ‘’Euleuk Sibir’’ avait été tourné, dont au projet un caractère visuel dont on ne sait pas ce qu’il est devenu, la conservation des archives, cultuelles notamment, posant un réel problème au Sénégal.

A Ibrahima Ndoye, de l’hebdomadaire Le Témoin, qui estimait dans l’édition de son journal en date du 23 avril, que « la logique aurait voulu, pour une aussi grande initiative, que nos deux mastodontes de la musique sénégalaise, se donnent les moyens et le temps de faire quelque chose qui sorte de l’ordinaire », on pouvait répondre – et on peut répondre aujourd’hui encore avec le recul – que le simple fait de réunir dans le même studio les musiciens du Super Etoile et du Super Diamono, alors que qu’ils étaient une concurrence saine mais féroce, relevait de l’extraordinaire. Rien que pour ça, ‘’Euleuk Sibir !’’ reste un moment à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de la musique sénégalaise.

Babacar Mbaye Diop, dans sa biographie de Omar Pène, souligne que « les fans du Super Diamono avaient beaucoup appris  de cette elle rencontre entre les artistes, mais aussi du mouvement ‘’Génération Euleuk Sibir’’ qui était une alliance de fan-club de Youssou Ndour et de l’Afsud-Sénégal », précisant qu’au-delà du travail artistique entre les deux musiciens, il leur (les fans) a permis de se rencontrer en tant que jeunes sénégalais et d’échanger entre eux.

Le samedi 1-er juin 1996, au stade Demba Diop, il y a eu le ‘’concert Euleuk Sibir’’, pour lequel le prix des tickets d’entrée était fixé à 1500 et 2000 francs  CFA. C’étaient « trois concerts en un », s’était exclamé le journaliste Alassane Cissé, dans l’édition du 4 juin 1996 de Sud Quotidien, faisant référence au fait que la soirée a débuté avec Youssou Ndour et son groupe, puis Omar Pène et le sien, avant de se terminer par les deux réunis pour le plateau final. Avec comme maîtres de cérémonie Mbaye Diouf, Ahmadou Bâ et Anna Gioan.

« Il n’y a pas eu de déception : le concert Euleuk Sibir a ravi d’aise les fans de Youssou Ndour et d’Omar Pène, qui s’en sont donné à coeur joie jusqu’à 2h du matin, samedi au stade Demba Diop, indique Le Soleil dans un appel la une de son édition du 3 juin 1996. Le répertoire des deux monstres sacrés de la musique sénégalaise y est passé, avant la prestation commune du Super Etoile et du Super Diamono dans le sillage de la cassette qui fait danser, jusqu’à présent les mélomanes. » Il est vrai qu’avec le recul, vingt ans n’ont fait prendre aucune ride aux mélodies de cette cassette.

Le quotidien Walfadjri, sous la plume de Demba Silèye Dia, rapporte des propos qu’Omar Pène a tenus lors du concert et qui résument en vérité la philosophie de la collaboration qui a donné naissance à ‘’Euleuk Sibir’’ : « On veut montrer qu’il y a une compréhension entre tous les musiciens. L’union fait la force. Le Sénégal en a besoin et on est capable de faire cette bonne chose ». Tout est donc question d’état d’esprit.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 18 avril 1996