Kwame Nkrumah

 »L’idéal panafricain contemporain… » : relecture critique du mythe du Panafricanisme

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L’ouvrage collectif  »L’idéal panafricain contemporain – Fondement historiques, perspectives futures », édité sous la direction du philosophe-chercheur burkinabé Lazare V. Ki-Zerbo et de l’historien et anthropologue sénégalais Jean-Jacques N. Sène (CODESRIA, 2016, 384 pages), est, comme l’écrit à juste titre le second, dans la postface, un outil qui aide à « déconstruire le mythe du Panafricanisme ». « On l’a vu, souligne Sène, il faut le déconstruire soit comme mythologie conservatrice (réduction malhonnête à un essentialisme pan-nègre que l’idée et le mouvement n’ont jamais démontré en plus de trois siècles d’existence) ou comme utopie ; une utopie en attente d’un miracle (la réalisation des Etats-Unis d’Afrique stables, souverains et prospères, en solidarité avec la diaspora noire universelle). »

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« Le corpus présenté dans ce volume s’inscrit dans une dynamique. Il rassemble les communications du Campus annuel 2008 en sciences sociales, ainsi que les travaux d’une entité de la Fondation Joseph Ki-Zerbo, le Comité international Joseph Ki-Zerbo (CIJK), lors de la commémoration à Ouagadougou, en décembre 2008, du cinquantenaire de la Conférence des peuples organisé par Kwame Nkrumah en décembre 1958 à Accra », précise Lazare V. Ki-Zerbo dans l’avant-propos.

Il indique, concernant le Campus 2008, que le thème proposé était  »Idéal panafricain contemporain : fondements historiques, perspectives futures ». « C’est un thème qui aborde les débats en cours en Afrique et dans la diaspora africaine sur les enjeux contemporains d’unification, d’intégration et de développement des pays du continent à l’ère de la mondialisation accélérée », écrit Ki-Zerbo.

En décidant de ce thème sur la Panafricanisme, poursuit-il, « le CODESRIA souhaite faire intervenir le contexte historique, la dimension critique et les perspectives d’avenir dans les débats en cours. Ces débats sont le plus souvent conduits comme si les questions en discussion n’avaient pas d’antécédents historiques qui méritent d’être soumis à la réflexion. Ils sont également menés comme si les Africains avaient des choix limité quand il s’agit de leur unité et leur intégration. »

« La question de la signification philosophique d’être panafricain aujourd’hui est d’une importance particulière », estime le philosophe, précisant que « sans une exploration complète du Panafricanisme comme exigence actuelle et une compréhension commune autour de cet idéal, la recherche d’une  »feuille de route » vers l’unité et l’intégration continuera d’être conduite sur la base de gestes symboliques. »

« Que le Panafricanisme soit reconceptualisé comme enjeu actuel, cela devrait avoir une portée déterminante pour la politique contemporaine du Panafricanisme qui sera examinée en même temps que les impératifs historiques et contemporains d’unité et d’intégration, souligne-t-il par ailleurs. De plus, le paradoxe d’une construction du Panafricanisme qui se fonde sur un système d’Etats-nations préservant et se renforçant dans son être sera réévalué, de même que les tensions entre les idéaux d’une union mue par le peuple et des processus et structures d’unification dominés par les Etats. »

En cinq chapître ( »Documents »,  »Le mouvement panafricaniste »,  »Mémoire collective et défis éducatifs »,  »Universalité, migrations et identités »,  »Structures proto-fédérales africaines, libéralisme et mondialisation »), constitué d’un total de 24 textes, les auteurs donnent une lecture documentée, analytique et critique des fondements historiques du Panafricanisme, s’attachant chacun à en esquisser des perspectives fondées en grande partie sur les débats en cours sur le Continent et dans la diaspora.

On trouve, sous la plume de Lazare V. Ki-Zerbo et Jean-Jacques N. Sène,  »NKosi Sikelel’iAfrika,  »un hymne panafricain », « connu de centaines de millions d’Africains comme l’hymne du Congrès national africain (African National Congress – ANC), qui vit le jour en 1912, pour s’instituer comme le premier grand mouvement politique moderne du Continent ». Dans leur texte, ils rappellent « les étapes séminales de la gestation de cet hymne, de sa création jusqu’à son adoption comme hymne de la République de l’Afrique du Sud postapartheid ».

Il y a aussi le discours d’ouverture (8 décembre 1958) et de clôture (13 décembre 1958) du Premier ministre du Ghana, Kwame Nkrumah, à la Conférence des peuples africains. « Nous devons nous consacrer à nouveau à la tâche d’organiser nos peuples et de les mener dans le combat de l’indépendance nationale, dit-il dans le premier. L’Afrique doit être libre. Il nous faut ensuite utiliser le pouvoir politique que le peuple nous conférera par des élections libres pour reconstruire très rapidement nos pays sur les plans social et économique, de façon à élever le niveau de vie général. »

Il résume, dans le second, les objectifs des participants à la conférence : « l’indépendance nationale et la souveraineté ; l’Indépendance dans une Communauté africaine ; la reconstruction économique et sociale sur la base d’un Socialisme africains. »

Dans un texte fouillé, Tony Martin campe  »les fondements historiques du Panafricanisme ». Il relève que « la grande tragédie du 1441 peut être considérée comme un point de départ commode de la voie qui, en fin de compte, aboutit au Panafricanisme moderne ». « Cette année-là, indique-t-il, les maraudeurs portugais venant de la mer enlevèrent Africains sur la côte ouest-africaine et mirent les voiles pour le Portugal. En 1502, certains des Africains nouvellement réduits à l’esclavage avaient été transportés de l’autre côte de l’Atlantique, de la Péninsule ibérique à l’île des Caraîbes d’Hispaniola, que se partagent actuellement la République Dominicaine et Haïti. Les arrivées ultérieures venaient directement de l’Afrique en Amérique. »

Martin évoque les conséquences du commerce transatlantique d’esclaves, qu’il qualifie d »’holocauste d’asservissement ». « En dépit du fait que l’esclavage a existé depuis des temps immémoriaux dans la plupart des sociétés, le commerce transatlantique d’esclaves était qualitativement différent de ce qui avait eu lieu auparavant », souligne le chercheur, estimant, plus loin, que «le Panafricanisme a permis de prendre conscience que l’Afrique était devenue une communauté mondiale ». Il ajoute : « Des millions d’Africains étaient éparpillés dans une grande partie du monde. Des Africains, du Ghana et de l’Angola qui, auparavant, n’auraient pas été conscients de l’existence des uns et des autres pouvaient se trouver ensemble, travaillant côte à côte dans la plantation de quelqu’un. »

D’autres textes meublent cet important et ambitieux ouvrage :  »la résistance panafricaine : de l’activisme anti-esclavagiste au Mouvement Anti-Apartheid » (Francis Njubi Nesbitt),  »Nkrumah et le Panafricanisme : 1942-1958 » (Marika Sherwood),  »La Tanzanie : un modèle et un Etat panafricains sous Nyerere (1962-1985) ? » (Boye Ndiaye),  »Le Panafricanisme et le droit à l’auto-détermination des nations ethniques en Afrique » (Richard Glen),  »Un idéal sans leadership ? » (Joseph Cihunda Hengelela),  »la question afro-asiatique 60 ans après la Conférence de Bandung » (Darwis Khudori),  »diaspora africaine et fédération panafricaine » (Lazare V. Ki-Zerbo),  »rastafari et reggae : mouvement panafricanistes à part entière – leurs apports dans l’universel culturel mondial » (Jérémie Kroubo Dagninià,  »le rejet des frontières au sud du bassin tchadien : perspectives pour le Panafricanisme à partir des données historiques » (Abdoul-Aziz Yaouba),  »hommage au Professeur Joseph Ki-Zerbo : plaidoyer pour une histoire de l’Afrique » (Boubacar Barry).

== Sous la direction de Lazare V. Ki-Zerbo et Jean-Jacques N. Sène,  »L’idéal panafricain contemporain – Fondement historiques, perspectives futures », (Conseil pour le développement de la recherche en sociales en Afrique – CODESRIA, 2016, 384 pages) ==

Dakar, le 3 janvier 2018
Aboubacar Demba Cissokho

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Kwame Nkrumah, 44 ans après : l’actualité d’une vision pour l’Afrique 

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Il y a 44 ans, le 27 avril 1972, disparaissait le président Kwame Nkrumah, qui a décliné, dans son ouvrage intitulé L’Afrique doit s’unir (Heineman, 1963) les trois objectifs que devaient atteindre les dirigeants d’un continent uni politiquement et économiquement, une pensée actuelle au vu des défis auxquels leurs peuples font face. Il est décédé dans un hôpital de Bucarest (Roumanie), d’un cancer de l’estomac.

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« Notre continent nous donne le second territoire du monde (en étendue). Les richesses naturelles de l’Afrique passent pour être supérieures à celles de presque n’importe quel autre continent. Pour tirer le maximum de nos ressources actuelles et potentielles, en vue de l’abondance et d’un bon ordre social, nous devons unir nos efforts, nos ressources, nos compétences et nos intentions. Nous devons tous tirer une leçon de l’Europe par contraste. Cultivant par trop ses nationalismes exclusifs, elle a sombré, après des siècles de guerres entrelardées d’intervalles de paix instable, dans un état de confusion, simplement parce qu’elle n’est pas parvenue à se donner une saine base d’association politique et de compréhension.

« L’unité, but suprême »

Tandis que nous, les Africains, pour qui l’unité est le but suprême, nous efforçons de concerter nos efforts dans ce sens, les néocolonialistes font tout pour les rendre vains en encourageant la formation de communautés fondées sur la langue des anciens colonisateurs. (…) Le fait que je parle anglais ne fait pas de moi un Anglais. De même, le fait que certains d’entre nous parlent français ou portugais ne fait pas d’eux des Français ou des Portugais. Nous sommes des Africains et rien que des Africains, et nous ne pouvons poursuivre notre intérêt qu’en nous unissant dans le cadre d’une Communauté africaine. (…)

Trois objectifs

Pour nous, l’Afrique est une, îles comprises. (…) Du Cap à Tanger ou au Caire, de Cape Gardafui aux îles du Cap-Vert, l’Afrique est une et indivisible. J’estime donc qu’une Afrique unie (entendons : unie politiquement et économiquement, sur l’ensemble du continent) poursuivrait les trois objectifs que voici :

Tout d’abord, nous aurions une planification économique générale, à l’échelle continentale. Cela accroîtrait la puissance économique et industrielle de l’Afrique. Tant que nous restons balkanisés, régionalement ou territorialement, nous sommes à la merci du colonialisme et de l’impérialisme.

En second lieu, nous poursuivrons l’unification de notre stratégie militaire et de défense. Je ne vois pas l’intérêt de faire des efforts chacun de son côté pour entretenir d’importantes forces armées qui, de toute façon, seraient inefficaces en cas d’attaque sérieuse d’un Etat particulier.

Le troisième objectif dépend des deux premiers. Si nous instituions une organisation commune de planification économique et mettions nos armées en commun, il faudrait que nous adoptions une politique étrangère et une diplomatie communes, afin de donner une direction politique à nos efforts conjoints en vue de la protection et du développement de notre continent. (…)

La survivance de l’Afrique libre, les progrès de son indépendance et l’avance vers l’avenir radieux auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l’unité politique. (…)

Tel est le défi que la destinée a jeté aux dirigeants de l’Afrique. C’est à nous de saisir cette occasion magnifique de prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande gloire et prospérité de son pays, les Etats-Unis d’Afrique. »

« L’Afrique doit s’unir »

La conviction du président Kwame Nkrumah, pionnier du panafricanisme et premier président du Ghana indépendant, était que les forces qui unissent les Africains font « plus que contrebalancer » celles qui les divisent. «  (…) Je suis persuadé que les forces qui nous unissent font plus que contrebalancer celles qui nous divisent », affirme Nkrumah dans l’ouvrage L’Afrique doit s’unir, où il expose sa vision de l’avenir du continent africain.

« Certains affirment que l’Afrique ne peut s’unir parce qu’elle n’a pas les trois communautés indispensables pour cela : communautés de race, de culture et de langue »
, écrit celui que Amilcar Cabral, autre leader progressiste du continent, a qualifié de ‘’stratège de génie dans la lutte contre le colonialisme classique’’, celui de l’exploitation des ressources du continent au profit de l’extérieur.

Constatant que pendant des siècles les Africains ont été divisés, il ajoute que les limites territoriales qui morcellent le continent ont été fixées « il y a longtemps, souvent de façon très arbitraire, par les puissances colonisatrices ». La référence à la Conférence de Berlin, où cette division a été consacrée, est claire.

« Certains d’entre nous sont des musulmans, d’autres des chrétiens, beaucoup adorent des dieux traditionnels, qui varient de tribu à tribu. Certains parlent français, d’autres l’anglais, d’autres portugais, sans parler des millions qui ne savent que l’une des langues de l’Afrique, dont il y a des centaines », énumère le leader ghanéen. Pour Kwame Nkrumah, les Africains se sont ainsi « différenciés culturellement », et cela affecte leur façon de voir les choses et conditionne leur développement politique.

« Tout cela est inévitable et s’explique par l’Histoire. Néanmoins, je suis persuadé que les forces qui nous unissent font plus que contrebalancer celles qui nous divisent »,
soutient-il ajoutant : « Quand je rencontre d’autres Africains, je suis toujours impressionné par tout ce que nous avons en commun. Ce n’est pas seulement notre passé colonial, ou les buts que nous partageons : cela va beaucoup plus profond ».

Vision progressiste

« Le mieux, précise-t-il, est de dire que j’ai le sentiment de notre unité en tant qu’Africains. En termes concrets, cette unité profonde s’est manifestée par la naissance du panafricanisme, et, plus récemment, par l’intervention dans la politique mondiale de ce qu’on a appelé la personnalité. »

Kwame Nkrumah est né le 21 septembre 1909 à Nkroful (Ghana). Il a dirigé le Ghana indépendant, comme Premier ministre (1957-60), et en tant que président de la République (1960-66). Le 24 février 1966, il est renversé par un coup d’Etat militaire, alors qu’il se trouvait en voyage officiel au Vietnam, à l’invitation d’Ho Chi Min. Le parlement fut dissous, le Convention People’s Party (CPP), parti de Nkrumah, le CPP interdit. Nkrumah lui-même est banni.

Nkrumah se réfugie alors en Guinée, chez Ahmed Sékou Touré. Celui-ci lui propose la coprésidence de la Guinée, offre qu’il décline. C’est dans son pays d’exil qu’il fonde une maison d’édition qui publie ses théories révolutionnaires et ses livres sur l’Unité africaine.
Avec sa vision socialiste, l’Osagyefo (le rédempteur) a tenté de poser les bases d’une politique visant à réduire la dépendance de son pays par rapport aux produits étrangers et à le sortir de son rôle de fournisseur de matières premières.

 Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 27 avril 2016