Kouyaté Sory Kandia

Kouyaté Sory Kandia, l’honneur de chanter

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Il y a quarante ans, le 25 décembre 1977, disparaissait, à l’âge de 44 ans, le poète, auteur-compositeur, conteur et historien guinéen Ibrahima Sory Kouyaté dit  »Kandia ». Par la somptuosité de sa voix, sa maîtrise de l’histoire de son peuple et de la parole, la force de ses messages, il s’est construit une carrière et une aura qui lui font occuper une place de choix dans la mémoire collective de mélomanes d’Afrique et d’ailleurs.

Kandia

En juin 1991, l’auteur-compositeur Salif Keita composait une chanson intitulée Kuma (album Amen, Island Records), dans laquelle il magnifie la force de la parole, le talent, la maîtrise, le savoir-faire et la patience qu’il faut avoir pour s’en approprier face un public qu’on a l’intention de convaincre et faire adhérer à sa cause. Keita y rend de manière explicite hommage à trois auteurs, de véritables légendes de la culture africaine, dont on peut dire qu’ils étaient et restent assurément des maîtres de la parole : Sira Mori Diabaté (1925-1989), Banzoumana Sissoko (1890-1987) et Ibrahima Sory Kouyaté dit ’’Kandia’’ (1933-1977).

S’ils ont le même don pour conter l’histoire de leur communauté et de l’empire mandingue, il est clair que Kouyaté Sory Kandia est celui dont la majesté de la voix a porté et porte encore aujourd’hui loin une tradition du conte et de l’art du chant porteuse d’un idéal du vivre-ensemble, de valeurs humaines fortes cimentant une connaissance et une estime de soi. Dans la chanson N’na ( »Ma mère », en malinké), dédiée à une maman décédée alors qu’il n’avait que deux ans, Kandia étale, avec une puissance rarement égalée, sa parfaite maîtrise vocale ainsi que son talent et son génie à procurer des émotions uniques. Cette capacité a toucher les consciences et les cœurs traverse l’oeuvre de cette étoile qui a amplement mérité le titre de  »Voix d’or du Mandé » que critiques et mélomanes de partout lui ont accolé.

Pouvait-il en être autrement pour ce descendant de Balla Fassèkè Kouyaté – altération de l’expression  »Bala fo sèkè » qui signifie  »joue le bala, épervier ! » -, djéli de l’illustre Soundiata Keita, fondateur de l’empire du Mali ? De son lointain aïeul, il a hérité des fonctions de conseiller et de médiateur social ainsi que de la fidélité aux canons cardinaux de la musique telle qu’elle s’est façonnée en Afrique, à savoir le langage et la rythme, la fonctionnalité des mélodies et rythmes et l’historicité des messages. A cette tradition dont les racines remontent au milieu du 13è siècle, il a imprimé sa somptueuse voix de mezzo-soprano, ses gestes et son vocabulaire propres. L’empreinte qu’il a eue, parce qu’il était particulièrement doué, l’immense popularité dont il jouissait au-delà des frontières de son pays, expliquent l’onde de choc que sa mort a créée le 25 décembre 1977, terrassé, au sommet de sa gloire, par un ulcère, à l’âge de 44 ans.

Ibrahima Sory Kouyaté est né en 1933 à Manta, un village de l’actuelle sous-préfecture de Bodié, à plus de 400 Km de la capitale de la Guinée, Conakry. Que ce soit dans un style classique, accompagné par son ngoni – que son père Djéli Mady Kouyaté lui a appris à jouer -, Djéli Sory Kouyaté (balafon) et Sidiki Diabaté (kora) ou dans un cadre dit moderne avec Kèlètigui Traoré et ses Tambourinis (claviers et saxophone), Kandia – qui fut directeur général de l’Ensemble instrumental et choral de la Voix de la Révolution (1961-1977) – a rayonné et conquis les scènes du monde, en véritable  »ambassadeur musical » de son pays et de la  »voix de la révolution ». Avec Kélétigui Traoré, il enregistre Conakry, Fouaba, Tinkisso, N’na, entre autres illustrations de sa capacité d’adapation à une orchestration  »moderne » sanctionnée par le Grand Prix de l’Académie Charles Cros 70.

Mais si Kouyaté Sory Kandia est à l’aise en cela, c’est pour mieux incarner un ancrage dans une tradition d’interprétation de la grande geste que les djéli sont chargés, depuis des siècles, de perpétuer. C’est tout le sens qu’il convient de donner aux trois volumes 33 tours de  »L’épopée mandingue », enregistrés en 1970 aux éditions Syliphone. Pour le journaliste et critique musical guinéen Justin Morel Junior, cet enregistrement est  »l’une des plus belles pages de la musique traditionnelle de l’Afrique occidentale ». Morel estime qu’il s’agit du  »dernier chef d’oeuvre du chantre au faîte de son art », un  »message de fidélité et de vérité historique dédié à la postérité ». A ce commentaire, on peut ajouter qu’avec  »L’épopée mandingue », Kandia consacre et célèbre deux principes : celui de l’unité posé par le fondateur de l’empire du Mali, Soundjata Keita ; la continuité historique et spatiale avec des titres nés dans deux contextes géographiques – Djandjon, Siiba… pour le levant (Tilibo), Mansani Cissé, Kédo pour le couchant (Tiliji) vers lequel s’est étendu l’empire sous la houlette du chef de guerre Touraman.

Pour accomplir ce qui constitue une oeuvre digne de respect, Ibrahima Sory Kouyaté a été à bonne école. C’est son père Djéli Mady Kouyaté, qui l’initie très tôt (7 ans) à l’histoire africaine, lui enseignant, avec la pédagogie des maîtres pétris de savoir, les épopées et la généalogie des héros rendus immortels par leurs actes de bravoure (Soundiata, Douga, Boloba, Malissadio, Fama Denkè, Djankè Wali, Touraman…). Le cinéaste français Laurent Chevalier revient sur ce parcours singulier dans son magnifique documentaire  »Sur les traces de Kandia ».

De la cour royale de Mamou au grandes scènes africaines et du monde, en passant par les Ballets africains, le Ballet national Djoliba et la direction de l’Ensemble instrumental et choral de la  »Voix de la Révolution », il a rayonné, décrochant la Médaille d’or du Festival international du folklore, en Sicile (1966), la coupe d’honneur de solo au Festival panafricain des arts et de la culture en Algérie (1969)… Kandia était devenu  »la voix de la Révolution » parce que le président Sékou Touré avait senti et saisi l’effet que la puissance vocale de l’artiste pouvait avoir dans le travail de mobilisation des foules pour des meetings et réunions politiques.

A sa mort, le 25 décembre 1977, il a eu droit des obsèques nationales. Il a été élevé, à titre posthume, au rang de commandeur de l’Ordre national,  »laissant derrière lui les sillons d’une vie bien remplie, que la mort ne saurait effacer de la mémoire des mélomanes du monde », écrit le journaliste Justin Morel Junior, qui expose une partie de ses souvenirs :  »Je revois encore Kandia au Main Hall du Théâtre National de Lagos, au Festac 77, retraçant avec une verve inégalée la tumultueuse histoire de l’Afrique. Je le revois, ce musicien au sensible doigté et aux notes profondes qui, de sa voix transperçait innocemment le cœur de ce public cosmopolite. Après Lagos, Kandia et l’Ensemble Instrumental sont au mois de mai 1977 en Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso. Sa dernière sortie continentale. »

Sory Kandia Kouyaté, c’est, reprend Morel,  »cet artiste qui a su chanter les grandes épopées africaines, afin que de générations en générations, les hommes se souviennent que l’Afrique a bien son Histoire, pour que ‘les soleils des indépendances’ ne s’éteignent jamais, malgré les éblouissements, les égarements des fils de ce continent, qui ne doit plus courber l’échine que pour travailler et, continuer à écrire son Histoire ! »

Dakar, le 25 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

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Festival mondial des Arts nègres de 1966 : la Guinée était là (témoins) !

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Une certaine histoire officielle dit que la Guinée n’avait pas participé au premier Festival mondial des Arts nègres, organisé en avril 1966 à Dakar, à cause des relations pas très bonnes entre les présidents Léopold Sédar Senghor et Sékou Touré. Il n’en est rien si l’on croit d’anciens membres de l’Ensemble lyrique national de Guinée, qui avaient fait le déplacement de la capitale sénégalaise.

kandia

Le cinéaste français Laurent Chevalier, auteur du documentaire La trace de Kandia, sur Kouyaté Sory Kandia (1933-1977), qui était alors directeur de cette structure, a recueilli cette version qu’il nous a racontée le jeudi 24 novembre 2016, au lendemain d’une projection du film, dans le cadre du ‘’Mois du documentaire’’, à l’Institut français de Dakar. Kandia y avait marqué les esprits d’une manière remarquable, qui en dit long à la fois sur la nature de ses rapports avec l’ancien président guinéen – sa venue notamment –, son talent, son professionnalisme et la puissance de sa voix de ténor.

Laurent Chevalier : « J’ai oublié de raconter une histoire dans le film, mais qui va concerner les spectateurs sénégalais. En 1966, vous avez organisé le premier Festival mondial des Arts nègres. A l’époque, Sékou Touré avait dit que le Guinée n’envoyait personne, parce qu’il était opposé à Senghor qui était à ses yeux trop lié à la France. Mais quand il avait vu que le festival s’agrandissait et que c’était devenu un événement incontournable, il avait décidé d’envoyer le fleuron de la culture guinéenne. Et pour lui, ce fleuron, c’est l’Ensemble instrumental national. Donc, tous les artistes, ceux qui sont encore en vie, nous ont raconté ça. Ils sont partis en bus, de Conakry jusqu’à Dakar. Mais leur directeur, en l’occurrence Kandia, Sékou Touré l’avait gardé à côté de lui, en lui disant : ‘’Tu ne vas pas te fatiguer à aller en bus. Il y a deux ou trois jours. Tu prendras l’avion’’. Parce qu’il y avait lIliouchine des Soviétiques, à l’époque, qui avait été offert à Sékou Touré. Mais l’avion était en panne. Donc les gars (les autres membres de l’Ensemble lyrique national) étaient arrivés ici (à Dakar), ils commençaient leurs répétitions au Théâtre Sorano et Kandia, leur chanteur soliste, était toujours à Conakry. Le jour où le spectacle a lieu, ils montent sur la scène. Kandia n’est toujours pas là. Au moment où ils arrivent sur la scène, ils apprennent enfin que l’avion vient de se poser à Dakar. Du coup, ils ont retardé l’introduction, ils ont fait des solos de balafon qui ont duré le temps que la voiture arrive de l’aéroport pour amener Kandia à Sorano. Mais après, ils ne pouvaient pas retarder trop longtemps. Ils ont démarré le spectacle. Ils (les anciens) ont dit à son fils Kabiné, avec qui Chevalier est allé à la recherche de l’homme qui se cachait derrière la légende : ‘’Ton père était un grand professionnel, parce qu’au moment où c’était à lui de chanter, comme il n’avait pas eu le temps de mettre son costume, il a commencé à chanter depuis sa loge’’. Ils disent : ‘’Si tu avais vu les spectateurs du Théâtre Sorano qui se demandaient d’où venait cette voix qui sortait des murs’’. Ça, c’est ce qui est raconté en Guinée. Moi, j’aimerais bien avoir la version de Sénégalais qui étaient dans la salle du Théâtre Sorano et qui ont assisté à ce début de ce spectacle. »

Propos recueillis le 24 novembre 2016

Aboubacar Demba Cissokho