Hip-Hop Sénégal

Sénégal/Musique – Le Positive Black Soul en dix titres cultes

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Le Positive Black Soul (PBS), fondé il y a trente ans, le 14 août 1989, par Didier Awadi et Amadou Barry alias Duggy Tee, a offert au public des titres devenus des tubes, lesquels résonnent encore aujourd’hui comme des témoins d’une époque fondatrice pour le hip-hop au Sénégal et d’un engagement d’artistes à s’exprimer de manière claire – certains diront engagée – sur la vie sociale et politique du Sénégal et du reste du continent africain.

Didier Awadi et Duggy Tee ont annoncé la célébration du trentième anniversaire de leur décision de se mettre ensemble pour poser, avec d’autres MC et groupes, les bases d’un mouvement qui revendique aujourd’hui des centaines de groupes à travers le pays. Le PBS n’existe plus depuis 2001. C’est donc un esprit qui sera en fête à travers les activités qui vont être organisées par des pionniers autour desquels vont converger différentes générations de mélomanes.

Entre 1994 et 2001, le Positive Black Soul a sorti sept albums : Boul Falé, Salaam, Daw Thiow, Wakh Feign (1996), New York-Paris-Dakar, Revolution, Run Cool. En 1992 déjà, une composition du groupe, Bagn Bagn Beug  (Djoko), apparaît sur une compilation éditée par le Centre culturel français de Dakar et la Revue noire. Voici une sélection de dix titres du PBS devenus au fil des années des classiques du rap sénégalais.

  1. Djoko (Bagn bagn beug) : c’est le morceau qui fait connaître le groupe. Composé comme un hymne, il dit ce qu’est le groupe : « Nous ne sommes ni le PS (Parti socialiste) ni le PDS (Parti démocratique sénégalais), nous sommes un nouveau parti » qui s’est fixé comme missions de dénoncer les tares de la société et les incuries des politiciens. Le titre apparaît pour la première fois en 1992 sur la compilation Dakar 92, mbalax, jazz et rap éditée par le Centre culturel de Dakar et la Revue noire, puis en 1994 sur l’EP Boul Falé.

  1. Boul Falé (Ne t’occupe pas) – l’expression a été, pour une génération, un slogan signifiant la résolution d’une jeunesse à ne pas s’occuper de futilités, à faire fi des obstacles que lui posent des leaders politiques défaillants, pour se prendre en charge. Le tube porte les désillusions de jeunes ayant subi une subi une année blanche (1988) et une année invalidée (1994) et frappée par un chômage auquel n’est pas étrangère l’austérité des Plans d’ajustement structurel des années 1980.

  1. Ataya« Ataya, ataya, mënuma ko bàyyi. Ataya, Ataya, man duma ci tàyyi. » Le refrain de cette chanson célèbre une tradition respectée dans les foyers sénégalais des villes et des campagnes. Didier Awadi et Duggy Tee y magnifient les moments de convivialité que consacre ce rituel au cours duquel des discussions parfois passionnées ont lieu sur les questions de société et la politique. Mais ils mettent en garde contre une certaine oisiveté qu’il entretient.

  1. Je ne sais pas: les deux artistes se répondent sur un morceau dans lequel les rappeurs du PBS invitent à la retenue et à la mesure quand on ne sait pas. Plutôt que d’avancer des réponses hasardeuses ou de croire béatement à ce qui se raconte, il faut plutôt poser les bonnes questions. Et quand arrive une question à laquelle on n’a pas de réponse, on dit « Je ne sais pas. »

  1. Why: un chef d’œuvre sur lequel le Positive Black Soul se pose des questions d’ordre philosophique sur l’état du monde, l’écart qui se creuse entre riches et pauvres, la misère qui gagne chaque jour davantage. « Il y a des Jaunes, des Rouges, des Noirs, des Blancs, mais pas d’égalité…I’ve been searching all along my life/I’ve asking myself o why o why/Pourquoi des gamins naissent s’ils sont destines à mourir ?/Pourquoi des fruits qui poussent s’ils sont destinés à pourrir ?/Pourquoi certains sont riches tandis que d’autres sont pauvres à mourir ?… »

  1. Rat de villes rat des champs (feat. Mc Solaar) : le chemin du Positive Black Soul a croisé celui de plusieurs rappeurs d’Afrique et de l’extérieur du continent. Parmi eux, le Français Mc Solaar dont la rencontre permet – en plus du coup de pouce décisif de Baaba Maal (signature chez Island Record) – une ouverture sur l’international. Sur Rats de villes rats des champs, Awadi et Duggy Tee partagent le micro avec Mc Solaar, qui a été très tôt séduit par les deux artistes dakarois.

  1. Capsi: dans la tradition du hip-hop, on chante son quartier, son terroir, sa ville. Pour le Positive Black Soul, c’est la SICAP – qui donne CAPSI en verlan. Capsi est un titre dans lequel Awadi et Duggy Tee disent leur amour du secteur qui les a vu naître et grandir et en chantent les valeurs d’amour et de solidarité. Duggy Tee étend le propos à d’autres quartiers et communes de la capitale, pour célébrer l’appartenance de milliers de jeunes au même idéal.

  1. Def lo xam: c’est le titre qui ouvre l’album Salaam  sorti en 1995. Def lo xam est un appel (l’ouverture par des sons Djembé n’est pas anodine) aux jeunes à faire preuve de responsabilité, à développer l’estime de soi, à s’acquitter, en connaissance de cause, de ses devoirs, pour jouir du sentiment du devoir accompli et ne pas nourrir de regrets.

  1. Nubian Sound: Duggy Tee a atteint les sommets sur ce titre – certainement le plus beau de son répertoire. Il y a rappé et chanté comme jamais, résumant en 3’15 toute la philosophie du groupe puisée dans les enseignements de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) sur l’Egypte ancienne – d’où la référence à la Nubie – et les combats des fondateurs du mouvement panafricaniste.

  1. PBS (feat. KRS One) : s’il y a une chose sur laquelle critiques, mélomanes et fans de rap s’accordent, c’est que l’album New York – Paris – Dakar (1997) est le plus abouti du Positive Black Soul. Il inscrit définitivement la capitale sénégalaise sur la carte du hip-hop en faisant la jonction avec la ville de naissance du rap (New York) et celle qui l’a vulgarisé en Europe (Paris). Sur le titre PBS, les deux Sénégalais invitent KRS One. Dans ce même album New York – Paris – Dakar (produit par Scott Harding), K-Mel d’Alliance Etnik et Manu Key aussi ont posé leurs voix.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 août 2019

 

 

 

 

Pour les 20 ans du PBS, Awadi et Duggy Tee avaient voulu « le plus beau concert de l’histoire »

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Le vendredi 14 août 2009, Didier Awadi et Duggy Tee avaient quitté la scène avec le sentiment d’avoir réussi « le plus beau concert de l’histoire de la musique », au Pavillon Sénégal du CICES, pour les 20 ans du Positive Black Soul (PBS), le groupe de rap qu’ils ont fondé 20 ans auparavant.

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Quand les deux amis montaient sur scène à 22 heures 45, le nombreux public était déjà ‘’chauffé’’ après une première partie animée de fort belle manière par Alex, Lil’Eve, Albess Natty Jean, Moona, Da Brains, Simon, Nix, Fata, BMG 44, Yat Fu (avec Big D), entre autres.

Ces rappeurs ou groupes, venus dans le mouvement après la création du PBS, ont tenu en haleine les fans et donné le ton d’une soirée qui restera gravée dans la mémoire des mélomanes qui ont fait le déplacement. Ils sont passés avant l’invité d’honneur, Sefyu, rappeur d’origine sénégalaise, qui, très attendu, a réussi son apparition.

Il y avait tout pour ce concert très attendu par les fans de hip hop, sevrés des prestations du duo Awadi-Duggy Tee, depuis la séparation des deux fondateurs du PBS en 2001 : les instruments technologiques dernière génération, la lumière, le décor, un contenu intéressant.

Pleine de symboles, de métaphores et de messages, la prestation du groupe a duré, à elle seule, trois heures. Les musiciens du Positive Black Soul ne se sont pas ménagés pour tenir leur promesse d’organiser « le plus beau concert jamais vu à Dakar ». Au finish, ce qui s’est passé sur scène est une première. Pour tous les genres musicaux confondus.

Comme pour dire aux détracteurs et autres mauvaises langues que malgré les années de séparation, le PBS est toujours vivant, Awadi et Duggy Tee démarrent leur show en entonnant, avec le public, le refrain de Nou pa bougé, ce tube du chanteur malien Salif Keita, un succès de 1989 — année de création du groupe de rap sénégalais. Après Salaam, les succès du groupe s’enchaînent, agrémentés d’une belle chorégraphie avec break dance et smurf. Les rythmes, sonorités et mélodies africains produits par la kora, le djembé et le tama complètent le décor au fond duquel trône le DJ.

Le Positive Black Soul retrouvé chante Djoko, le premier tube du groupe, Ataya, Je ne sais pas. Après un interlude de dance-hall et des notes de kora de Noumoucounda Cissokho, ils se débarrassent des costumes qu’ils avaient mis pour arborer des T-shirts flanqués du sigle PBS. Un titre inédit, Taara, deux morceaux de Duggy Tee, Sunu Société (Awadi), ‘’Mega XL’’, un autre inédit finissent d’installer l’ambiance dans une salle illuminée.

L’engagement du groupe pour montrer une « âme positive noire » (traduction de PBS) est toujours là. Après L’Afrique n’est pas démunie (appel aux Africains à compter sur leurs propres ressources pour aller de l’avant), Le bourreau est noir, Awadi et Duggy Tee accueillent sur scène Idrissa Diop qui interprète avec eux le remix de son titre ‘’Fly On’’ dans lequel Duggy Tee rend hommage à Michael Jackson, ‘’Roi de la pop’’ décédé en juin dernier.

Ce moment de souvenir est aussi une occasion d’évoquer la mémoire d’artistes ou d’acteurs du monde des arts disparus, dont les photos défilent à l’écran : Ndongo Lô, Ndiaga Mbaye, Aminata Fall, Eva Mbaye, DJ Makhtar, Mamadou Konté, Las MC.

Alors qu’on pensait que le concert avait atteint le summum après le passage d’Idrissa Diop, Youssou Ndour et Ismaël Lô rejoignent le groupe sur scène pour se ‘’glisser’’ dans une reprise de Bul ma miin de l’Orchestra Baobab. C’était l’hystérie ! Ceux qui étaient loin de la scène se rapprochent pour se rendre à l’évidence. C’était peut-être ça, la ‘’grande surprise’’ annoncée par le PBS lors de sa conférence de presse.

Le show continue. « On en a marre d’une Afrique qui tend la main à l’Occident, à l’Orient », lance alors Duggy Tee avant de proposer Work’(invite au travail). Baay Souley, lui, plein de talent dans la mise en scène, avait chantait deux titres, dont Fifi qui dénonce les habitudes d’une ‘’fille aux mœurs légères’’.

A la vue de Youssou Ndour sur un des quatre grands géants qui ornaient le pavillon Sénégal du CICES, un fan s’était exclamé : « C’est fini, on a atteint le sommet ! ». Mais c’était sans compter l’envie et l’énergie de Didier Awadi, Duggy Tee et de leurs amis d’écrire l’histoire. Degloul, Stoppez-les, un pot pourri d’autres tubes (Ceci n’est pas normal, Lu tëg tass, entre autres), Boul Faalé, Daw Thiow, Why ?’, permettent aux artistes de donner un second souffle au spectacle.

Au public qui ne cessait de réclamer le morceau Capsi, Duggy Tee et Awadi proposent Nubian Sound pour réaffirmer leur credo de célébrer une âme noire positive. Le premier, Duggy Tee reste pour « rendre hommage à toutes les mamans » en jouant, avec son frère, Wadiour. Pour les derniers instants du « plus beau concert de l’histoire de la musque » au Sénégal, le groupe se remet en place. Les musiciens enchaînent alors les très dansants Xoyma, Na gënë metti et…Capsi, un titre qu’ils ont gardé pour la fin.

Il est une 1 heure 45 du matin quand Didier Awadi lance au public qui a répondu à l’appel du PBS : ‘’Cices, we love you !’’ (Nous vous aimons). Il était certainement heureux d’avoir vu, à travers l’adhésion et la joie des fans de rap, que lui et son ami Duggy Tee avaient gagné le pari de leur faire voir ce qu’ils n’ont jamais vu à Dakar.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15 août 2009

Sénégal : première édition du Festival des cultures urbaines

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La première édition du Festival des cultures urbaines  s’ouvre le jeudi 2 novembre 2017 musée Théodore Monod d’art africain par le vernissage, à partir de 16h, de l’exposition Radical-isme, suivi d’un concert au cours duquel se produiront M.A.S.S., Ombre Zion, OMG, Fla The Ripper, Rex T, PPS, Da Blessed, entre autres noms de la scène hip-hop sénégalaise.

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Le programme de la journée d’ouverture de l’événement prévoit, dans l’enceinte du musée (Place Soweto), une cérémonie protocolaire et une animation avec dj Set, DJ Pol, une performance ‘’Radical-isme’’ avec Docta, RBS Crew, Accro Roller, Fresstyle Roller, Hennrifstyle, Samira, Power Crew et Xtra fusion.

Organisé avec le soutien du Fonds de développement des cultures urbaines (FDCU), la festival a pour objectif de « contribuer à la consolidation du cadre d’expression artistique et de réflexion autour des cultures urbaines », lesquelles, selon la note de présentation, « représentent un mouvement culturel en plein essor offrant un cadre artistique prisé des jeunes et qui également reflètent, structurent les mentalités dans leur espace d’origine et même d’ailleurs ».

Le texte indique que le Sénégal compte aujourd’hui plus de trois mille groupes inscrits dans le rap, et un nombre de jeunes répertoriés dans le secteur des cultures urbaines estimé à plus de 50.000. Les organisateurs du festival ont le souci d’établir « une continuité entre le patrimoine traditionnel africain et la contemporanéité des cultures urbaines dans le cadre d’un projet collaboratif entre les différents acteurs du secteur ; approfondir la réflexion sur l’histoire et les pratiques de cette composante très dynamique du secteur culturel ; créer, au profit des formes artistiques des cultures urbaines, un cadre d’expression et d‘échange ».

Il s’agit aussi de « promouvoir l’esprit d’entrepreneuriat auprès des jeunes pour coller au concept de +débrouillardise+ porté par les cultures urbaines ; mobiliser largement tous les acteurs culturels ainsi que le public adulte et jeune s’identifiant de près ou de loin aux cultures urbaines ; produire des ouvrages, des supports didactiques et communicationnels dans le domaine des cultures urbaines ».

Le programme du festival

Vendredi 4 novembre

15h – Table ronde sur Expressions artistiques contemporaines, pensée plastique et vie des formes, en partenariat avec l’école IESA et le Madiba Leadership Institute (Groupe ISM), dans le cadre des Ateliers de la pensée

Mercredi 8 novembre

— 17h – Paco et Pape Mamadou Camara sur « les cinq éléments du hip-hop »

— 18h – Maimouna Back Again et Pape Mamadou Camara : « le rôle de la femme dans la culture hip-hop »

Samedi 11 novembre

— A partir de 10h – graffiti avec Doxandem Squad et Rbs Crew

— 17h – Talkback avec Didier Awadi, Mbacké Dioum, Duggy Tee, Aziz Coulibaly, Simon, Matador

Mercredi 15 novembre

— 17h – Conférence/Performance : Karismatik Dixa (Alien Zik Studio), Discrimination Talla (2Be Music), Ciré Dia (Africulturban) et Bbeut (DD Records)

Jeudi 16 novembre

— 16h – Table ronde sur « la responsabilité des sociétés sahéliennes face à la radicalisation »

Samedi 18 novembre

— 17h – Battle/Concert, danse, performance et atelier avec la Compagnie Kaddu, Dynamic Dance, Extra Fusion et Power Crew

— 18h – Sunu show avec le collectif PPS

Mercredi 22 novembre

— 17h – Conférence entre les animateurs de rap et Dj avec comme animateurs Mao et M.A.S.S.

Vendredi 24 novembre

— 10h-20h – performance, atelier et conférence avec Accro Roller et Freestyle Roller

Samedi 25 novembre

— 10h – assemblée générale pour la création de l’Association des amis du Musée Théodore Monod

— 17h – Concert/Performance

-Beat making avec Karismatik Dixa et Massafou

-Cypher avec 4 Leuz, Def Deug, Index, Paco Ben Boy, membres de Sunu Kaddu (PPS) et d’Alien Zik

-Slam avec Kemit

-Rap avec Baryo, Deep Killa, Fla The Ripper, Kaybe, Ombre Zion et Rex T

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 octobre 2017

 

Hip-Hop au Sénégal : Fatou Kandé Senghor amorce la Face B de l’histoire

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« Trouve l’histoire des quartiers et tu trouveras les secrets des hommes, des femmes, de la jeunesse et de l’engagement social ». Ce mot de Sembène Ousmane (1923-2007) a sonné, pour Fatou Kandé Senghor, comme une directive dans son travail de recherche et d’enquête sur ‘’une histoire orale du hip hop au Sénégal’’, sous-titre d’un ouvrage de 290 pages qui vient de paraître chez Amalion.

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Pour Sembène, « l’immersion dans des lieux uniques, dans des lieux exclusifs, c’est cela la motivation principale de tout documentariste ». « Il faut arrêter votre cinéma pour faire un véritable travail sur le terrain ».

Cela a certainement guidé l’auteur qui, « en étant accepté par les autres », s’est livré à une « immersion dans les impasses fleuries du Plateau habité par la bourgeoisie dakaroise, jusque dans la banlieue populaire où les concerts underground se terminent par des jets de pierres contre les forces de l’ordre, où les bagarres éclatent parmi les fans, tandis que les rappeurs tentent de calmer le public pour continuer la fête », ainsi qu’elle l’écrit dans son introduction.

Sembène donc, Iba Gaye Massar (musicien) et Issa Ramangelissa Samb dit Joe Ouakam (artiste-peintre et  philosophe), comme des « esprits protecteurs », « énigmatiques et mystérieux », ont donné à Fatou Kandé Senghor « l’appétit » de connaître Dakar, la capitale où elle est née et qu’elle a quittée pour Thiès (70 kilomètres plus loin), « fuyant l’asphyxie et l’appétit pour la jeunesse d’un pays qui est suffoqué par ses traditions, ses religions, ses politiques, son système éducatif, les politiques d’ajustement structurel imposées, son urbanisme sauvage et l’envahissement du mass-média… »

« Chercheuse agréée par les fils du quartier »

Illustré de photos prises pour la plupart par son auteur, ce livre, avec les histoires racontées, les propos et anecdotes glanés, est pour Fatou Kandé Senghor « une ballade à travers l’histoire et la vie contemporaine dans la jungle urbaine et la vie dans les quartiers populaires, la vie dans les familles et la vie proposée à la télévision ». C’est, ajoute-t-elle, « un livre qui se veut témoin de temps, telle une anthologie, mais en même temps un journal intime ».

Que propose la « chercheuse agréée par les fils du quartier » ? En treize chapitres rassemblés dans trois grandes parties, l’ouvrage raconte, à coup d’interviews avec les acteurs, l’histoire du hip-hop au Sénégal, des débuts au milieu des années 1980 marqués par la naissance des premiers groupes de danse et l’année blanche dans les collèges, lycées et à l’université de Dakar (1988), à la veille de la deuxième alternance au sommet de l’Etat (2012).

En passant par des détails croustillants sur la formation des premiers groupes de rap, les réticences des entourages familiaux à voir les jeunes s’adonner à un art synonyme pour eux de laisser-aller, de violence et de vagabondage ou encore les difficultés à se faire accepter sur les scènes.

Le contexte sociopolitique de l’époque est indissociable de l’émergence d’une culture hip-hop au Sénégal. « L’année 1988, en effet, était comme une bombe et c’est cette génération de jeunes qui a lancé le hip-hop, explique Didier Awadi, un des pionniers du mouvement. Nous étions en classe de première et l’invalidation de cette année nous a fait ‘’chier’’. Au même moment, il y avait les ‘’fils de’’ qui, vu que la situation était catastrophique, sont partis. »

Avec cette « frustration (qui) était grande », poursuit Awadi, « on s’est dit que c’est un peu trop facile, ils ne sont pas plus intelligents que nous. Ils n’ont pas eu une meilleure naissance et ils n’ont rien de plus que nous ».

Mais au début était…la danse. La quasi-totalité des premiers acteurs du mouvement hip-hop a commencé par la danse, influencés qu’ils étaient par le vent venu des Etats-Unis à travers les films diffusés dans les salles – quand Dakar en comptait encore. Lord Alajiman avait à peine l’âge d’aller à l’école quand il a vu, en 1981, les premiers films sur le break-dance. « J’ai commencé par le break-dance car c’était la période du cinéma El Hadj de la Médina ; toutes sortes de films y passaient, explique ce membre fondateur du groupe Daara J. Il fallait avoir 50 ou 75 francs et de la force pour faire la queue et se battre pour entrer dans le cinéma (…) C’est comme ça que nous nous sommes lancés dans la danse. »

C’est quoi le rap ?

Aux Etats-Unis où il est né, « le hip-hop est arrivé comme une cure longtemps attendue, qui simulait la personnalité, la solidarité communautaire et la voix des minorités face à la politique américaine de l’époque », raconte Fatou Kandé Senghor. Une dizaine d’années plus tard, de jeunes Sénégalais s’en approprient pour « dénoncer leurs conditions de vie dans les ghettos urbains de leur pays » et réclamer « leur dû ».

La décision de s’engager prise, il fallait faire face aux pesanteurs socioculturelles. « Je vivais chez ma tante paternelle et quand j’ai commencé à rapper, elle m’a mis à la porte (…). Elle m’a dit : ‘’Tu n’es pas griot, tu ne dois pas chanter. C’est quoi le rap ?’’ », se souvient Xuman du groupe Pee Froiss.

« Partout où nous allions, reprend Awadi, on nous disait : ‘’Votre histoire de rap, nous ne connaissons pas, faut pas nous fatiguer. Ils nous viraient toujours’’ (…) Entre 1989 et 1994, nous avons bien galéré ; c’étaient les meilleurs moments. »

Pesanteurs encore plus prégnantes chez les femmes, et que Miriam, du groupe ALIF résume : « Nous sommes victimes de préjugés. Quand les gens te voient monter sur scène, loquace, ils se méfient sous prétexte que tu te mêles de tout. Moi qui vous parle, je n’ai même pas de petit copain, à plus forte raison un époux. Même si ton amoureux t’accepte en tant que musicienne, ses parents s’en mêlent et brandissent un refus catégorique ».

Qu’à cela ne tienne, elles résistent et s’expriment. « En tant que femmes, souligne Njaaya d’ALIF, nos sujets de prédilection sont ceux qui permettent aux femmes d’accéder facilement au monde du travail, d’être libres, de pouvoir exprimer leurs idées et, surtout, de se libérer parce que, dans notre pays, culturellement, la femme doit rester derrière l’homme »

Fatou Kandé Senghor est allée à la rencontre des ‘’pionniers’’ : Didier Awadi et Duggy Tee du Positive Black Soul, Xuman et DJ Gee Bayss de Pee Froiss, Daddy Bibson de Pee Froiss puis Rap’Adio, Jojo de Yatfu, Matador et Manu de Wa BMG 44, Lord Alajiman, Ndongo D et Faada Freddy de Daara J, Keyti de Rap’Adio…Elle recueille leurs souvenirs, anecdotes, confidences et points de vue, comme elle le fait avec la ‘’Nouvelle vague’’, dont certains acteurs sont, depuis, devenus de vraies références dans le milieu  : Fou Malade de Bat’Haillons Blin-D, Mass de Black Diamonds, Gaston, Kilifa et Thiat de Keur Gui, Books, Simon, Fata, entre autres.

En le faisant, l’auteur évoque la place des femmes dans le hip-hop – Keyti : « Il y a trop peu de femmes. Il faut que les filles rappent (…) Je crois que les femmes, particulièrement, ont beaucoup plus de choses à dire que les hommes » –, les producteurs comme Mister Kane ou Safouane Pindra, qui ont osé, l’engagement politique et citoyen, notamment en périodes électorales – « Nous avons notre mot à dire, nous l’avons fait et nous continuerons à dire ce que nous avons à dire parce que c’est notre Sénégal… » (Manu de Wa BMG 44).

Œuvre utile

Le constat est qu’il parait loin le temps où le slogan était ‘’Bul Faale’’, les acteurs du mouvement ayant décidé au début de se réaliser tout seuls en ne comptant que sur leur créativité, et les années 2010 où, à la critique verbale, s’est ajouté le souci d’influer sur les politiques en cours a été à l’origine du mouvement ‘’Y’en a marre’’. Fou Malade, membre de ce groupe formé en janvier 2011, définit sa ligne : « Nous sommes de nouveaux opposants conte toute forme d’injustice (…) Nous voulons être un mouvement de veille, d’alerte et nous ne voulons soutenir aucun candidat ».

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Le débat est aussi posé sur l’identité du mouvement hip-hop sénégalais – dommage et injuste de n’y voir que la copie du hip-hop américain, parce que le rap au Sénégal se fait principalement en wolof, parle de réalités locales bien connues et comprises par les populations –, l’underground qui est plus un état d’esprit qu’autre chose, l’impact de cette culture, la structuration encore embryonnaire pour en faire une véritable industrie.

« Le seul ennui étant que la famille hip-hop est composée à 90% d’artistes. Il n’y a pas de producteurs, d’organisateurs, de tourneurs, de managers aguerris, de biographes, de critiques d’art », écrit Fatou Kandé Senghor. Seulement, ces problèmes, le hip-hop les partage avec la presque totalité des secteurs artistiques.

Cet ouvrage qui vient à son heure, parce qu’une démarche de documentation de cette histoire fait cruellement défaut, à part quelques travaux universitaires dont l’esprit et le carcan ‘’académiques’’ faussent les bonnes intentions de départ. La mise en boite de cette histoire est une nécessité. Le hip-hop au Sénégal ayant ses spécificités, l’écriture de son histoire doit venir des acteurs et observateurs avertis, d’autant que la plupart de ceux-ci sont encore là.

On peut regretter que dans la forme, l’auteur n’ait pas été plus rigoureux dans l’écriture. Beaucoup d’interviews ayant été transcrites dans leur aspect oral brut, sans un travail soutenu sur la syntaxe. Fatou Kandé Senghor, chercheuse en sciences sociales et documentariste, n’a pas été loin dans son analyse personnelle des différentes étapes, se contentant en grande partie d’introduire et de donner la parole aux acteurs, dont chacun a dit comment il est venu au rap, le sens qu’il donne à son option pour l’un des domaines du hip-hop et sa vision de l’avenir…

Se définissant comme « un esprit invincible et invisible, protégée par le seul fait d’y être invitée », elle-même est une actrice du mouvement, et c’est une grande partie sa vie qu’elle s’est mise en position de raconter et d’analyser en publiant cet ouvrage. Ce déficit d’analyse de la matière qu’elle se délectait à recueillir « avec zèle » est d’autant plus réel que Fatou Kandé Senghor a voulu faire de ce document un « journal intime ».

Elle ne dit rien sur Mbacké Dioum ou Mc Lida – qui a sorti la première cassette de rap au Sénégal –, les auteurs des premiers morceaux fredonnés au tout début des années 1990. Il y a, enfin, que le titre du livre – en wolof – qui n’a pas été correctement transcrit. ‘’Wala boog’’ en lieu et place de ‘’Wala Bok’’ ! Pour une langue codifiée, quelle qu’elle soit, il est capital – si on décide de s’en servir – de faire voyager ses mots bien orthographiés.

Les péripéties, les anecdotes, les petites histoires qui font la grande histoire du hip-hop au Sénégal, sont toutefois très utiles à la compréhension et à la réalisation d’autres études plus ciblées sur ces « résistants, ceux qui, depuis les indépendances, soufflent le vent de la contestation, enduisent le baume de soulagement sur une cible toute particulière ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 septembre 2015