Guinée Culture

Souleymane Koly, deux ans après : chantiers toujours ouverts

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Il y a deux ans, le 1-er août 2014, disparaissait à l’âge de 69 ans, le metteur en scène, chorégraphe, dramaturge et scénariste guinéen, Souleymane Koly Kourouma, connu sous le nom de Souleymane Koly, directeur-fondateur de l’Ensemble Koteba d’Abidjan.

Koly

Souleymane Koly a été inhumé le 8 août en milieu d’après-midi à Kpaya, dans sa région natale de Nzérékoré (sud-est de la Guinée), après des obsèques nationales qui se sont déroulées la veille, entre 10h et 12h 45, au Palais du peuple de Conakry. Celles-ci avaient été marquées par des témoignages d’amis d’enfance, de parents, d’artistes et opérateurs culturels guinéens et étrangers.

Après la levée du corps au Centre hospitalier sino-guinéen de Kipé, la dépouille mortelle avait été installée au Palais du peuple, où étaient présents le Premier ministre guinéen Mohamed Saïd Fofana et des membres de son gouvernement. Il est décédé à la suite d’une crise cardiaque. Il avait eu un malaise à son domicile à Lambadji (banlieue de Conakry) avant d’être transporté à l’hôpital Sino-guinéen de Kipé, dans la commune de Ratoma, où il s’est éteint.

Dans son témoignage, la comédienne et musicienne Maaté Keita, celle que Souleymane Koly, lui-même, avait désignée comme « l’héritière » devant continuer la transmission vers les plus jeunes, a remercié ses enfants pour leur avoir « prêté » leur père. « Ce papa a semé en chacun de nous quelque chose dont nous ferons bon usage. Nous Koteba, nous allons célébrer papa, pour 40 ans de Koteba en décembre », avait-elle promis, dans des propos rapportés par plusieurs médias guinéens.

Saran Kourouma, fille de Souleymane Koly, avait dit que la famille ne voulait pas de discours, estimant que « Souleymane, ce n’est pas un corps ». Elle avait ajouté : “Il a fait du théâtre vivant. Il est vivant ! On ne doit pas laisser tomber ! Nous ne voulons pas de discours. Nous voulons des actes, nous demandons au gouvernement de soutenir la culture ».

L’historien Djibril Tamsir Niane, proviseur du lycée classique de Donka où est passé Souleymane Koly, a, lui, souligné « le mérite de Souleymane (Koly) dans la créativité africaine », relevant qu’en créant le théâtre total avec le Koteba, il a su créer la différence, pour apporter « (sa) singulière contribution à la culture africaine ».

Bailo Telivel Diallo, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique, avait affirmé que la Guinée venait de perdre « un de ses fils les plus valeureux », avant d’annoncer qu’à titre posthume Souleymane Koly est promu « Chevalier de l’Ordre national du mérite de Guinée, en raison des immenses services rendus à la nation, pour sa contribution de qualité au développement de la culture africaine en général et guinéenne en particulier ».

Etudes de sociologie

Koly était rentré en Guinée en 2011, où il s’évertuait à “ouvrir de nouveaux chantiers’’ pour permettre aux jeunes artistes guinéens d’exploiter leur potentiel créatif. Sa disparition est intervenue au moment où il était occupé à la célébration des 40 ans de l’Ensemble Koteba, qu’il a fondé en mai 1974 à Abidjan (Côte d’Ivoire) – où il s’était installé en 1971.

Prévue sur deux ans (2014-2015), la célébration – dont la première phase était prévue du 4 au 6 décembre – avait été officiellement lancée le 9 juillet 2014 dans la capitale ivoirienne. La Côte d’Ivoire, la Guinée, la France et le Mali, “quatre pays qui ont une certaine forme de légitimité’’, vont accueillir le Koteba pour ses 40 ans.

‘’Nous envisageons de célébrer les 40 ans de Koteba dans quatre pays. Ça ne veut pas dire qu’on en élimine d’autres. Peut-être que d’autres vont surgir. Les quatre pays que nous choisissons par une certaine forme de légitimité’’, avait-il dit en mars 2014, à l’occasion de la 8-ème édition du Marché des arts du spectacle africain d’Abidjan. Il y avait dirigé la représentation de sa pièce ‘’Paroles de femmes’’.

Né le 18 août 1944 à Nzérékoré (sud-est de la Guinée), Souleymane Koly part très tôt en France où il obtient plus tard un diplôme de sociologie. En 1966, naît son premier groupe, l’Ensemble Kaloum Tam-Tam. En novembre 1971, il s’installe en Côte d’Ivoire où il est nommé directeur du département des arts et traditions populaires à l’Institut national des arts, avant d’être embauché comme chargé d’études à la Direction du Plan de 1973 à 1984.

Avec l’Ensemble Koteba, il fait le tour du monde, se produisant à l’occasion de tournées, de festivals ou d’autres rencontres artistiques, ou répondant à l’invitation d’institutions et d’associations diverses. Composés de musique, de danse, de théâtre et de contes, les spectacles du groupe disaient avec plein de métaphores les problèmes économiques, sociaux et politiques de l’Afrique.

Il a conçu et mis en œuvre des événements culturels et encadré des ateliers de recherches et créations théâtrales dans de nombreux pays (Niger, Gabon, Finlande, Nouvelle Calédonie, France, Kenya, Djibouti, Etats-Unis).

“La jeunesse est ma principale cible”

Du grand ensemble Koteba, Souleymane Koly fait émerger, en 1992, trois jeunes filles, Maaté Keita, Gnama Kanté et Hawa Sangoh, qui excellaient dans le chant. Le trio devient célèbre sous le nom des ‘’Go de Koteba’’ qui, bien que faisant partie intégrante de l’ensemble, menaient une carrière musicale.

Quand il décide de rentrer en Guinée en 2011, il avait espoir que le président Alpha Condé, élu un an plus tôt, placerait la Guinée sur la voie d’une plus grande démocratie et de la prospérité pour les Guinéens. Il accepte alors d’être le conseiller principal chargé du développement culturel international au ministère de la Culture. Mais il déchante, constatant que les choses ne bougeaient pas au plan institutionnel, il se retire pour se consacrer entièrement à ses activités artistiques.

De retour en Guinée, Souleymane Koly travaillait à l’ouverture de “nouveaux chantiers” pour permettre aux jeunes artistes guinéens d’exploiter leur potentiel créatif. Il en parlait le 5 mars 2014 à l’Institut français d’Abidjan, à la fin de sa représentation de « Paroles de femmes », dans le cadre de la 8ème édition du Marché des arts du spectacle africain (MASA).

Nous essayons d’ouvrir de nouveaux chantiers. La jeunesse est ma principale cible. Je me suis dit que je vais commencer avec les jeunes, les amener, à travers des ateliers, à rencontrer des artistes venus d’ailleurs pour leur montrer que rien n’est impossible », avait-il déclaré.

Souleymane Koly avait indiqué qu’il partait du postulat selon lequel ‘’la Guinée a été un pays de culture, d’une certaine culture’’ pour ‘’essayer de faire bouger les choses’’, estimant que ‘’c’est compliqué, mais pas impossible’’. 

Maaté Keita, ‘’l’héritière’’

‘’Il faut attaquer les choses différemment au lieu de s’aligner derrière quelqu’un parce qu’il est de notre ethnie’’, avait-il dit avant d’ajouter : ‘’Vous ne pouvez pas imaginer ce qui a bougé dans la tête de ces jeunes gens (de l’ensemble Koteba) depuis 72 heures que nous sommes en Côte d’Ivoire’’.

Souleymane Koly signalait que depuis son retour dans son pays natal, il avait été ‘’bien accueilli’’, mais ne comptait pas renoncer à l’usage de son esprit critique pour juger l’évolution des choses. ‘’Je ne manie pas trop la langue de bois. La diaspora guinéenne n’est pas toujours la bienvenue là-bas. Je crois que le président de la République (Alpha Condé) est le premier à le savoir’’, soulignait-il.

‘’Alors, si on n’y met pas les coudées franches en disant que la Guinée se fera avec les Guinéens de l’extérieur et ceux de l’intérieur, ça ne marchera pas, avait-il expliqué. Ceux de l’extérieur ne peuvent pas dire qu’ils sont la science infuse et ceux de l’intérieur ne peuvent pas dire qu’ils ne veulent pas leur laisser de place.’’

Esquissant les lignes de l’avenir de son ensemble, Souleymane Koly avait présenté au public abidjanais Maaté Keita, ‘’l’héritière’’, devant continuer la transmission vers les plus jeunes. ‘’Ça va de soi. Je ne l’ai pas désignée. Maaté Keita est là depuis le début’’, disait-il.

‘’Elle (Maaté Keita) aurait pu profiter de certaines réalités sous le régime précédent, parce qu’on connaît ses origines. Elle n’a jamais trempé dans ça. Maaté est restée fidèle. Elle chante comme les meilleurs ; elle enseigne la danse ; elle joue bien la comédie’’, avait-il insisté, rappelant que c’est la vision qu’il avait quand il fondait Koteba en 1974 à Abidjan, former des artistes polyvalents. ‘’De ce point de vue-là, elle est l’héritière de Koteba’’.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1er août 2016