Groupe Refondation

Sénégal : une « gestion efficiente » des ressources naturelles en débat

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L’atelier de deux jours (mardi 29 et mercredi 30 novembre 2016) sur la gestion des ressources naturelles et environnementales, organisé par le groupe de réflexion Refondation nationale, s’est achevée par des recommandations, dont la principale est une « gestion efficiente » pour en faire « le pilier du développement et du bien-être ».

« C’est par le débat que nous trouverons des consensus forts dans notre société », a, en introduction, déclaré le secrétaire exécutif d’Enda Tiers-Monde, en ouverture des travaux au cours desquels le rôle de l’Etat et des divers autres acteurs (multinationales, collectivités locales, citoyens…) dans la gestion des ressources, la responsabilité sociale des entreprises, entre autres.

« Le rôle de l’Etat est passé d’actionnaire majoritaire à celui de simple régulateur » dans la gestion des ressources naturelles, a estimé l’économiste Chérif Salif Sy, relevant que « la responsabilité sociale et environnementale des entreprises n’est pas la panacée ». « La gouvernance démocratique est un préalable indispensable, a-t-il ajouté. Nos Etats ont l’expertise nationale à leur disposition. Ils peuvent l’utiliser, mais ils ne le font pas. Le problème, c’est que le leadership politique a sa propre rationalité. Nos pays ignorent la réflexion stratégique. »

Perspectives « pas heureuses » pour la bande de filao de Guédiawaye

L’urbaniste Mamadou Dieng a présenté une étude de cas de gestion des ressources naturelles en milieu urbain portant sur la bande de filaos de la ville de Guédiawaye. Il a identifié des problèmes (dépotoir sauvage d’ordures, extraction frauduleuse du sable marin, coupe abusive des filaos…), dégagé des perspectives « pas heureuses » (projet de construction de cimetières musulman et chrétien, projet de construction d’une université islamique…) et formulé des recommandations (encourager l’élaboration d’un plan d’aménagement concerté, stopper toute velléité à édifier dans les limites de la bande verte en refusant d’accorder toute autorisation de construire…).

Dans une communication via Skype, Moussa Sarr, du laboratoire ‘’SN Lab vivant Soi & Climat’’, a insisté sur le fait que « la nouvelle compétitivité est basée de plus en plus sur la maîtrise des savoirs et leur richesse et de moins en moins sur le contrôle des ressources », relevant que « la vraie émergence ne se fera qu’à partir du principe suivant : une gestion de nos ressources naturelles fondée sur la participation de tout le monde et le principe de l’intelligence collective au service de la transformation ».

Le juriste Aldiouma Sow, lui, s’est penché sur ‘’les enjeux d’une refondation du droit au foncier sénégalais’’, soulignant que « l’approche la plus fiable pour refonder le droit du foncier est celle qui part des territoires en prenant en compte les intérêts des populations ».

Pour lui, la « résurgence des problèmes » s’explique par la persistance d’une ‘’philosophie civilisatrice’’ du colon qui ‘’continué à gouverner les reformes du droit foncier au Sénégal’’. « Il faut, à notre sens, fonder le droit foncier sur une philosophie qui mette les populations au cœur des préoccupations et enjeux de développement », a-t-il dit.

Au sujet de la terre, la pédologue Rokhaya Daba Fall, estime que celle-ci « peut être une opportunité », mettant toutefois en garde contre une administration par « des règles de gestion ne sont pas bonnes » et qui peuvent en faire une menace. Elle a dit : « Il faut une territorialisation qui part de la connaissance des terres. Assumons nos spécificités et développons nos villes rurales. Il faut renforcer le pouvoir des collectivités et des territoires. En somme, il faut gouverner notre propre développement ».

« La logique de court-terme de la plupart des Etats africains »

Selon Mme Fall, « l’urbanisation est une chance ». « Il faut qu’on en profite. Tout montre qu’il faut avoir la nourriture produite le plus près possible des lieux où on habite, a-t-elle soutenu. La dégradation des terres est partout. 33% des ressources de sols sont dégradées dans le monde. » « Au Sénégal, a-t-elle signalé, au moins 63% de nos terres peuvent servir à l’exploitation agricole. Nous ne sommes donc pas dépourvus. Qu’est-ce qui fait que nous n’arrivons pas à en tirer profit pour nous nourrir convenablement ? »

Le directeur Afrique du cabinet Access Partnership, Abdou Khadre Lô, dans une communication intitulée ‘’les multinationales et nos États dans les industries extractives. Une différence d’approche’’, a déploré « la logique de court-terme de la plupart des Etats africains » et l’absence d’une vision stratégique de gestion des ressources naturelles.

« Les multinationales connaissent parfaitement le terrain sur lequel elles interviennent ainsi que les acteurs. Je ne suis pas sûr que de l’autre côté, celui de nos Etats, on ait cette maîtrise des acteurs », a affirmé M. Lô. Pour lui, « il s’agit d’un jeu d’acteurs (multinationales et Etat) et de gros intérêts, un jeu auquel la société civile essaie de prendre part pour influer sur les impacts ».

L’environnementaliste Adama Seck a présenté les résultats d’une étude intitulée ‘’activités minières et gestion des ressources naturelles’’ rendant compte des « dommages » causés par l’exploitation des minerais dans les régions de Tambacounda et Kédougou. En 2009, a-t-il dit, « Sabodala a perdu 387 hectares de terres agricoles », relevant à ce sujet : « la responsabilité sociale d’entreprise se limite bien souvent à la recherche de permis social d’exercer, délaissant les questions écologiques ou de gestion prudente des ressources naturelles ».

Pour Omar Bâ, ingénieur géologue, ancien président de la Société minière de Sabodala, le Sénégal est « potentiellement un pays riche », dont les populations ont ‘’la chance d’avoir des minerais ne sont pas encore vendus’’.

« Il nous appartient de les exploiter à notre avantage. Nous ne voulons pas de royalties, nous voulons en profiter pleinement. Nous avons, au Sénégal Oriental, 700 millions de tonnes de minerais de fer, exploitables à ciel ouvert », a indiqué M. Bâ, plaidant pour la mise en place d’une structure nationale pour la l’exploitation et la valorisation des ressources naturelles. « C’est la clé si nous voulons vraiment en faire profiter les populations. Jusqu’à présent, nous n’en avons pas », a-t-il conclu.

La pêche aussi a été au cœur des débats

Le secteur de la pêche et ses enjeux ont été au cœur des communications et débats, au second jour, mercredi, de l’atelier. Les différents intervenants ont mis l’accent sur une gestion des ressources halieutiques qui prennent à la fois en compte la satisfaction de besoins des populations sénégalaises, la préservation et la protection de l’environnement.

« Il faut penser aux générations futures quand on aborde la question de la gestion et de la préservation des ressources, qu’elles soient halieutiques ou autres », a notamment dit Bassirou Diarra, en service à la Direction de surveillance des pêches, en insistant que la formation qui est, selon lui, « capitale, parce qu’il faut préparer les générations à venir ». Il a cité l’exemple des femmes transformatrices qui « font un travail remarquable » en plaidant pour la création d’une école « adossée aux communautés ». « C’est valable aussi pour le secteur des mines et des hydrocarbures », a-t-il dit.

Omar Sarr, ancien inspecteur des pêches, intervenant du Canada, a rappelé les chiffres d’une étude de 2014, montrant que « sur 125 employés de la Direction de protection et de surveillance des pêches (DPSP), on ne comptait que 7 inspecteurs des pêches et 47 observateurs ». Estimant qu’il est « important » de renforcer les moyens des services en charge de la protection des ressources naturelles, il a proposé la création d’un « Tribunal spécial sur l’environnement et les ressources naturelles chargé de juger les auteurs d’infractions aux codes de pêche, de l’environnement ». Il s’agit aussi, a-t-il poursuivi, de « renforcer l’intégration pour mieux surveiller les frontières maritimes » en passant par une harmonisation des législations nationales. Il a toutefois relevé que « les bateaux étrangers ne sont pas les seuls à remettre en cause la durabilité de la ressource halieutique ».

« Les Sénégalais aussi sont responsables, même s’il est vrai que les étrangers utilisent des moyens importants. Le Sénégal ne peut pas surveiller seul ses frontières, cela demande des moyens dont le pays ne dispose pas. Une surveillance commune et coordonnée de ses frontières maritimes serait au bénéfice de chacun de ces pays (Mauritanie, Gambie, Cap-Vert, Guinée Bissau) », a dit Oumar Sarr, ancien inspecteur des pêches.

Il a ajouté : « Les captures semblent dépasser le potentiel halieutique estimé à 500.000 tonnes. La durabilité de la pêche est remise en cause. Il est impératif de renforcer la surveillance, parce que notre système défaillant ».

Enjeux de la découverte du pétrole pour l’environnement

La communication d’Omar Sarr était axée sur les « causes institutionnelles et organisationnelles » des « défaillances du système sénégalais de protection des pêches », pour un secteur qui revendique 600.000 emplois directs et indirects, génère 1,7% du PIB (Produit intérieur brut) du Sénégal et 12% du PIB du secteur primaire.

Le géographe Abdou Guèye, dans une communication sur ‘’découverte de pétrole et de gaz au Sénégal : quels enjeux pour l’environnement marin ?’’, a signalé qu’« à tous les stades’’ (exploration, forage, production…), ‘’l’environnement marin est de toute évidence exposé à des perturbations et des déséquilibres fonctionnels ».

Il a regretté qu’au moment de l’élaboration, par l’Etat du Sénégal, du Plan Sénégal émergent (PSE), « la perspective d’une découverte du pétrole et du gaz n’a pas été prise en compte », plaidant pour sa part, pour une interdiction des campagnes sismiques dans les zones sensibles pendant la période remontée des eaux profondes (novembre-mai), une exigence faite aux compagnies de réaliser parallèlement des puits de secours, « dispositif rendu obligatoire en Norvège ».

A la fin des travaux, le coordonnateur du Groupe Refondation nationale, Cheikh Guèye, a rappelé que la structure reste « un lieu de production d’analyses d’experts et d’acteurs de terrain ». « Nous renouvelons notre volonté de redonner du sens au débat politique au Sénégal en le retraçant sur des questions qui préoccupent les communautés et l’intérêt commun, a-t-il affirmé. Nous cherchons tout le temps à être un laboratoire d’idées avec l’objectif d’enrichir les politiques publiques, de contribuer au développement, un développement sur nos valeurs, sur notre histoire et au profit des communautés. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 novembre 2016

Amadou Tidiane Wone : Le débat sur la laïcité, « un enjeu d’indépendance intellectuelle »

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La laïcité en question(s) – Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

Au premier des deux jours d’une table-ronde sur ‘’la laïcité en question(s)’’, organisée par le Groupe Refondation nationale, l’ancien ministre sénégalais de la Culture a assimilé l’enjeu du débat sur la laïcité à « un enjeu d’indépendance intellectuelle et de souveraineté spirituelle ». Il s’est posé la question de savoir si le Sénégal va retrouver la dynamique de ses processus historiques, en vue de revitaliser ses traditions « dans ce qu’elles ont de meilleur, porteur de sens et de progrès ».

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Dans une communication intitulée ‘’la laïcité, un mot étrange venu d’ailleurs’’, Amadou Tidiane Wone a d’emblée relevé la « charge historique et idéologique » du mot ‘’laïcité’’, qui est, selon lui, « l’enfant naturel d’un conflit entre l’Eglise et l’Etat, le Clergé et la République, dans l’histoire de France ».

« Il peut, replacé dans son contexte d’origine, avoir été porteur de sens mais ce sens est celui d’une volonté clairement exprimée d’exclure Dieu sous toutes ses formes, sous toutes ses manifestations, des affaires humaines. Pari fou pour le croyant que je suis », a poursuivi Wone, qui, de cette posture, s’est interrogé sur « le prosélytisme idéologique qui cherche à incruster ce mot et les valeurs qui en découlent dans » la Constitution du Sénégal.

« Répondant politique, sociologique et spirituel endogène »

Pour l’ancien ministre, « on ne peut pas universaliser d’un coup de baguette magique un mot aussi chargé, aussi daté que le mot ‘laïcité’ ». « Pour accéder à cette légitimation, dit-il, ce mot doit avoir un répondant politique, sociologique et spirituel endogène avant de s’imposer dans notre charte fondamentale, nos lois et règlements. Situation cocasse que les élites, semble-t-il, trouvent normal. Tout se passe comme si, à notre accession à l’indépendance, le colon avait préparé les conditions d’une relève d’autant plus en douceur que la principale usine de fabrication d’esprits laïcs, c’est l’école publique de Jules Ferry. Cette école allait produire des ‘’cadres’’ pour faire fonctionner une République ‘’laïque’’, sans s’interroger sur le projet qui le sous-tend, envers et contre nous. »

Avec les énoncés de neutralité et d’équidistance vis-à-vis de toutes les croyances, « personne n’a de problème. Mais entre ces énoncés et la pratique dans les pays qui s’en réclament, il y a un monde », a insisté Amadou Tidiane Wone, relevant que dans la pratique, la notion de laïcité est utilisée essentiellement pour réduire l’espace d’expression des croyances individuelles, « comme si leur addition n’était pas l’expression d’une identité commune ».

Rapportant le sujet aux réalités sénégalaises et pour exprimer son « opposition personnelle », Wone a fait part de sa proposition pour la Constitution : « Le Sénégal est un pays de croyants où cohabitent harmonieusement musulmans et catholiques. La liberté de culte est garantie pour tous les citoyens et les minorités confessionnelles autres sont protégées par la loi ». « Moi, c’est ça ma compréhension de la laïcité. Cet énoncé me paraît plus proche de nos réalités que la notion de laïcité qui charrie des préoccupations philosophiques qui ne découlent pas de notre univers mental et spirituel », a-t-il commenté.

« Le défi, c’est nous »

Amadou Tidiane Wone décèle, dans l’énoncé actuellement admis, « un projet clair qui consiste à faire des citoyens des êtres au service du culte de l’Etat et non des êtres au service du culte de Dieu ».  « Il y a un enjeu de domination mentale que ce que l’on appelle l’Etat cherche à ravir à Dieu pour asservir les citoyens, explique-t-il. Jules Ferry pense que ‘la République doit prendre le citoyen en main du berceau à la tombe’ ».

« Et après ? » s’interroge l’ancien ministre de la Culture, ajoutant : « Pour le croyant que je suis, la vie terrestre, quelle que soit sa longueur, quelle que soit sa brièveté, n’a de sens que parce qu’elle prépare un au-delà. Il y a un problème de fond, un problème de perception, un problème d’approche du monde ». Il a déploré la présence de « L’école de Jules Ferry, celle héritée de la colonisation et non encore expurgée de certaines valeurs d’assujettissement mental », qui continue de charrier le terme ‘’laïcité’’, « comme d’autres mots bizarres – modernité, sécularisation, développement, mondialisation ».

Pour lui, « le malentendu, c’est le camouflage du projet colonial et de domination d’une partie du monde sur d’autres, sous le couvert de l’universalité, et, au fond, la mise en ordre de l’Humanité au service de l’Occident, de ses valeurs et de ses intérêts ». « C’est cette équivoque persistante qu’il s’agit de lever définitivement », estime Amadou Tidiane Wone, avant de conclure : « L’enjeu du débat sur la laïcité est un enjeu d’indépendance intellectuelle et de souveraineté spirituelle. Allons-nous définitivement retrouver la dynamique de nos processus historiques, en vue de revitaliser nos traditions dans ce qu’elles ont de meilleur, porteur de sens et de progrès. Le défi, c’est nous. Pas contre les autres, c’est nous dans nous, comme disent les jeunes. C’est pour cela que refonder est urgent ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15 août 2016

 

Makhtar Diouf : « La laïcité, une spécificité française contre la religion »

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La laïcité en question(s) – Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

« Cette laïcité est un produit de l’Histoire de France ». L’économiste Makhtar Diouf a d’emblée campé le sujet de sa communication, au premier des deux jours d’une table-ronde sur ‘’la laïcité en question(s)’’, organisée par le Groupe Refondation nationale.

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L’économiste a dressé le profil et l’histoire de la laïcité, dont la naissance, a-t-il rappelé, résulte  de deux événements : le premier, c’est la Révolution française de 1789 – dont une des composantes a été ce qu’on a appelé ‘’la philosophie des Lumières’’ – et à la suite « des mesures coercitives avaient été prises contre l’Eglise catholique en France » ; le second événement, c’est l’affaire Alfred Dreyfus, du nom de ce capitaine juif de l’Armée française, injustement accusé d’avoir transmis des secrets militaires à l’Allemagne, en 1890, alors que la France ne pensait qu’à une revanche après sa défaite de 1870.

C’est dans ce contexte, rappelle Makhtar Diouf, qu’est né le terme ‘’intellectuel’’. « Ce sont les intellectuels, notamment l’écrivain Emile Zola, de même que Georges Clemenceau, qui ont défendu Dreyfus, jusqu’à ce que l’enquête soit poursuivie et que le véritable coupable soit déniché et que Dreyfus soit, non seulement relâché, mais réhabilité», a-t-il expliqué.

Poursuivant son exposé, le Pr Diouf a signalé que c’est après l’arrivée au pouvoir de la Gauche radicale et l’instauration de la Troisième République, qu’est votée « la fameuse Loi de 1905 ». « Qui dit laïcité en France dit Loi de 1905, qui consacre la séparation de l’Eglise et de l’Etat », souligne l’économiste, précisant que cette loi comporte 40 articles, dont « le plus important » est l’article 2 qui dit que la République ne reconnaît, ne subventionne ni ne salarie aucun culte. Makhtar Diouf ajoute : « Le mot ‘’laïcité’’ ne figure pas dans cette loi, mais cette loi a servi de cadre pour la laïcité qui est un concept philosophique. C’est ainsi que la laïcité va être inscrite dans les Constitutions de 1946 et de 1958 (encore en vigueur en France) ».

« Arme de guerre contre la religion »

« Cette laïcité, dès le départ, est une arme de guerre contre la religion, catholique bien sûr, à l’époque, en France », résumé Makhtar Diouf, qui a relevé que Jules Ferry, « dont, malheureusement, une  rue porte encore le nom à Dakar – qui était athée, anticlérical, esclavagiste, colonialiste et qui est présenté comme le père de l’Ecole laïque contre l’école confessionnelle – disait : ‘mon but c’est de créer une société sans Dieu’ ». Diouf ajoute qu’il y a eu Léon Gambetta, dont une rue a porté le nom pendant longtemps à Dakar (actuelle Avenue Lamine Guèye), et René Viviani, « le plus virulent », qui disait : « Nous sommes en face de l’Eglise catholique, pour la combattre, lui livrer une guerre d’extermination ».

Pour l’économiste, la laïcité est « une exception française » qui a eu une « conséquence désastreuse : une déchristianisation et un irrespect vis-à-vis de l’Eglise ». « Elle (la laïcité) était dirigée contre le christianisme », a résumé Makhtar Diouf avant d’affirmer : « Et maintenant comme les soldats de la laïcité estiment qu’ils ont vaincu et terrorisé l’Eglise, ils se retournent vers l’islam. Actuellement, en France, la laïcité n’opère que  contre l’islam. En Europe, il n’y a que le Portugal qui a inscrit la laïcité dans sa Constitution. D’autres pays occidentaux, non seulement ne parlent pas de laïcité, mais font référence à Dieu ».

La laïcité, pas un principe universel

Makhtar Diouf a relevé que les pays africains francophones sont « les seuls à avoir inscrit la laïcité dans leurs Constitutions, alors que la France ne l’avait pas imposée à ces pays ». « Pendant toute la période coloniale, on ne savait pas ce que c’était la laïcité dans les pays africains », a-t-il dit, précisant que ces pays l’ont fait parce qu’au moment de l’indépendance, ces pays n’avaient pas de juristes pour élaborer une Constitution. « Ce sont des juristes français qui ont rédigé les Constitutions dans les pays africains francophones. Dans les pays africains anglophones, on ne sait pas ce qu’est la laïcité ». 

Souvent, insiste l’économiste, « on pense que la laïcité est un principe universel alors qu’il n’en est rien. C’est une spécificité française. On pense souvent que la laïcité est une garantie de démocratie, mais la France n’est pas plus démocratique que les autres pays européens. On pense que la laïcité est une mesure de protection des minorités religieuses, comme ici au Sénégal ».

L’expérience sénégalaise

Il a ajouté : « La laïcité a toujours été rejetée par le Vatican, depuis Léon XIII jusqu’à Jean Paul II. Mais au Sénégal, beaucoup de chrétiens s’accrochent à la laïcité, pensant à tort que c’est une mesure de protection de leur confession. Il n’en est rien du tout. Les Sénégalais, chrétiens, musulmans, n’ont pas attendu la Constitution de 1960 parlant de laïcité, pour vivre en harmonie ».

« Je laisse la laïcité à ceux qui y croient, c’est un concept philosophique. Est laïc qui veut être laïc. Mais il y a une contradiction au Sénégal entre ce qui est inscrit dans la Constitution et la pratique », analyse le Pr Diouf avant de s’interroger : « Quand on voit les politiciens, de quelque bord qu’ils soient, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, aller se prosterner régulièrement devant les autorités religieuses de ce pays. Où est la laïcité ? Et les chefs religieux eux-mêmes interviennent dans les débats politiques. L’Etat sénégalais intervient dans toutes les manifestations à caractère religieux.  Où est la laïcité. Le Sénégal a son histoire, sa culture. Le Sénégal n’est pas et ne peut pas être un pays laïc. Ce n’est pas possible. C’est la Constitution qui est en porte-à-faux avec la réalité sénégalaise ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 août 2016

La laïcité en question(s)

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Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

Le premier des deux jours de la table-ronde sur « la laïcité en question(s) », organisée par le Groupe Refondation nationale au siège d’Enda Tiers-Monde, à Dakar, a donné lieu à des échanges intéressants à partir de communications qui ont mis en lumière la nécessité de réinterroger le concept et de le rendre, dans sa définition, sa perception et sa compréhension, plus conforme à une histoire endogène et à des réalités socioculturelles que confortent des pratiques quotidiennes.

Les organisateurs ont voulu ainsi « contribuer à dégager les consensus nécessaires sur la question spécifique de la laïcité ». Il s’agissait pour les panélistes et participants « d’approfondir le débat sur différentes questions touchant spécifiquement la problématique de la Laïcité de nos institutions, d’analyser les forces et les faiblesses des modèles jusque-là appliqués et, dans le contexte de nos sociétés en mutation, de dégager des convergences possibles pour un meilleur devenir de notre nation et de l’Afrique ».

« Deux histoires du Sénégal »

Serigne Mansour Sy Djamil, député, président du Mouvement Bës Du Ñak et vice-président à l’Assemblée nationale, s’est félicité de l’organisation de cette rencontre « dans un pays où le débat public a déserté la pensée et l’intellectualité ». « Quand il y a absence de débat public et que le débat public se réduit à des insultes ou  des invectives, il devient dangereux de faire de la politique », a dit le religieux et homme politique, paraphrasant le philosophe français Alain Badiou.

Sy est revenu sur l’idée d’une refondation de l’enseignement des schèmes de l’Occident. « C’est un exercice qui va être extrêmement difficile. Nous sommes ici en train de parler en français, non pas dans nos langues nationales. Et le débat que j’ai toujours avec Souleymane Bachir Diagne (philosophe), Mamadou Diouf (historien), c’est que la production intellectuelle authentique du Sénégal est ignorée par l’élite intellectuelle de ce pays », a-t-il indiqué.

Il a signalé, pour étayer ses propos, son « grand plaisir » à écouter Serigne Moussa Kâ (hagiographe de l’histoire du mouridisme). « Cheikh Moussa Kâ parle en wolof, une langue accessible. Il reprend une partie de l’histoire du Sénégal, une partie de l’histoire de Serigne Touba (Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme) », explique Serigne Mansour Sy Djamil, ajoutant, qu’après avoir écouté, un jour, le recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (l’historien Ibrahima Thioub) faire un exposé sur l’histoire du Sénégal et l’histoire de Serigne Touba, il s’est posé des questions.

« Et je me suis dit qu’il y avait deux histoires du Sénégal : l’histoire racontée par les professeurs d’université et l’histoire racontée par le peuple à travers le récit de Cheikh Moussa Kâ et que les deux histoires ne correspondent pas », poursuit-il, avant de s’interroger : « Est-ce qu’il y a un espace qui va permettre qu’il y ait une connectivité entre cette histoire-là et l’histoire racontée par le peuple ? »

« Duplicité permanente »

Serigne Mansour Sy Djamil a ajouté : « J’avais dit à M. Thioub que le peuple ne connaît pas l’histoire qu’il raconte, tandis que l’histoire que raconte Cheikh Moussa Kâ, le peuple la connaît. C’est l’un des problèmes essentiels que les gens qui, aujourd’hui, écrivent sur l’histoire du Sénégal et même l’histoire de l’islam : ils n’ont pas accès à la langue arabe, alors que c’est un handicap majeur parce que les grands de ce pays (El hadji Oumar Tall, Cheikh Ahmadou Bamba, El Hadji Malick Sy, etc.) ont écrit en arabe. Il faut avoir accès à ça pour pouvoir peut-être changer les schèmes de pensée que nous tenons de l’Occident ».

Le socio-anthropologue Abdou Ndao, lui, est intervenu, à la fin de la première journée, pour dresser le constat d’un pays (le Sénégal) « quand même un pays très paradoxal ». « Les discours et les pratiques sont totalement différents. On parle beaucoup de laïcité, or notre Etat est accaparé par les logiques maçonniques d’une part  et d’autre part par les logiques confrériques. C’est ça les aspects très factuels de l’accaparement de notre Etat », se désole-t-il.

« Alors, à qui va-t-on expliquer la laïcité dans ce contexte ? s’interroge Ndao. Regardons bien comment notre Etat fonctionne et le court-circuitage de notre Etat par les logiques maçonniques et par les logiques confrériques. Si on n’a pas le courage de dire ça, nous allons encore continuer à faire ce que notre pays sait faire le plus – je m’excuse de cette condescendance – c’est-à-dire la duplicité permanente. »

Abdou Ndao semble inquiet face à ce qui se joue en dehors de l’espace public. « Regardez ce qui se passe : aujourd’hui, on a beau magnifier le modèle sénégalais, qui est le modèle du vivre-ensemble, mais il faut arrêter les essentialismes. Tout le monde sait ce qui se dit dans les chaumières et les logiques hégémoniques, voire les logiques d’intolérance totalement manifestes qui commencent à court-circuiter le fonctionnement social de notre pays », souligne-t-il, ajoutant : « Sommes-nous si naïfs à considérer que tout marche entre les chrétiens et les musulmans ? Comme si tout cela relevait d’un idéal type particulièrement construit par des chercheurs désincarnés ».

« Logiques religieuses au cœur des conflits de classes »

« Notre pays ne fonctionne pas comme ça, insiste le socio-anthropologue. Il y a encore des résidus palpables de tolérance qui continuent et dont on peut situer les historicités. Sans aucun doute. Mais regardons bien les évolutions et nous avons totalement des raisons de nous inquiéter, parce que nos chaumières sont encore court-circuiter par des discours religieux totalement aux antipodes de la tolérance et aux antipodes des discours originaux des fondateurs, y compris des fondateurs soufis. De quoi parlons-nous ? »

Il a dit avoir exprimé cette analyse pour réintroduire dans le débat l’idée que les uns et les autres disent, selon laquelle « tous les modèles magnifiés participent de la dialectique du débat ». « Mais arrêtons les essentialismes, arrêtons les manichéismes », conseille Abdou Ndao, avant d’jouter : « Là où nous sommes, les points de repère ont bougé et les logiques de défense sont telles que lorsque nous touchons un certains nombre de paradigmes, les gens vous tombent dessus ».

Pour lui, « les confréries et les logiques religieuses, comme les communistes qui soutenaient la théorie des classes, sont au cœur des conflits de classes et refusent, pour l’essentiel, qu’on touche à un certain nombre de paradigmes qui sont des paradigmes anti-développement, dont celui qui est le plus substantiellement inquiétant, notre liberté de pensée ». « Autant je valorise et respecte le fait religieux musulman, autant je n’ai pas toujours la certitude que, dans ce pays, ceux qui théorisent ces questions soient aussi démocrates aux plans politique et religieux.  Le contexte et l’environnement dans lesquels nous vivons montrent que beaucoup construisent des logiques hégémoniques, et contre d’autres », a conclu Abdou Ndao.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 août 2016