Ghana

Kwame Nkrumah, 44 ans après : l’actualité d’une vision pour l’Afrique 

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Il y a 44 ans, le 27 avril 1972, disparaissait le président Kwame Nkrumah, qui a décliné, dans son ouvrage intitulé L’Afrique doit s’unir (Heineman, 1963) les trois objectifs que devaient atteindre les dirigeants d’un continent uni politiquement et économiquement, une pensée actuelle au vu des défis auxquels leurs peuples font face. Il est décédé dans un hôpital de Bucarest (Roumanie), d’un cancer de l’estomac.

Kwame_nkrumah

« Notre continent nous donne le second territoire du monde (en étendue). Les richesses naturelles de l’Afrique passent pour être supérieures à celles de presque n’importe quel autre continent. Pour tirer le maximum de nos ressources actuelles et potentielles, en vue de l’abondance et d’un bon ordre social, nous devons unir nos efforts, nos ressources, nos compétences et nos intentions. Nous devons tous tirer une leçon de l’Europe par contraste. Cultivant par trop ses nationalismes exclusifs, elle a sombré, après des siècles de guerres entrelardées d’intervalles de paix instable, dans un état de confusion, simplement parce qu’elle n’est pas parvenue à se donner une saine base d’association politique et de compréhension.

« L’unité, but suprême »

Tandis que nous, les Africains, pour qui l’unité est le but suprême, nous efforçons de concerter nos efforts dans ce sens, les néocolonialistes font tout pour les rendre vains en encourageant la formation de communautés fondées sur la langue des anciens colonisateurs. (…) Le fait que je parle anglais ne fait pas de moi un Anglais. De même, le fait que certains d’entre nous parlent français ou portugais ne fait pas d’eux des Français ou des Portugais. Nous sommes des Africains et rien que des Africains, et nous ne pouvons poursuivre notre intérêt qu’en nous unissant dans le cadre d’une Communauté africaine. (…)

Trois objectifs

Pour nous, l’Afrique est une, îles comprises. (…) Du Cap à Tanger ou au Caire, de Cape Gardafui aux îles du Cap-Vert, l’Afrique est une et indivisible. J’estime donc qu’une Afrique unie (entendons : unie politiquement et économiquement, sur l’ensemble du continent) poursuivrait les trois objectifs que voici :

Tout d’abord, nous aurions une planification économique générale, à l’échelle continentale. Cela accroîtrait la puissance économique et industrielle de l’Afrique. Tant que nous restons balkanisés, régionalement ou territorialement, nous sommes à la merci du colonialisme et de l’impérialisme.

En second lieu, nous poursuivrons l’unification de notre stratégie militaire et de défense. Je ne vois pas l’intérêt de faire des efforts chacun de son côté pour entretenir d’importantes forces armées qui, de toute façon, seraient inefficaces en cas d’attaque sérieuse d’un Etat particulier.

Le troisième objectif dépend des deux premiers. Si nous instituions une organisation commune de planification économique et mettions nos armées en commun, il faudrait que nous adoptions une politique étrangère et une diplomatie communes, afin de donner une direction politique à nos efforts conjoints en vue de la protection et du développement de notre continent. (…)

La survivance de l’Afrique libre, les progrès de son indépendance et l’avance vers l’avenir radieux auquel tendent nos espoirs et nos efforts, tout cela dépend de l’unité politique. (…)

Tel est le défi que la destinée a jeté aux dirigeants de l’Afrique. C’est à nous de saisir cette occasion magnifique de prouver que le génie du peuple africain peut triompher des tendances séparatistes pour devenir une nation souveraine, en constituant bientôt, pour la plus grande gloire et prospérité de son pays, les Etats-Unis d’Afrique. »

« L’Afrique doit s’unir »

La conviction du président Kwame Nkrumah, pionnier du panafricanisme et premier président du Ghana indépendant, était que les forces qui unissent les Africains font « plus que contrebalancer » celles qui les divisent. «  (…) Je suis persuadé que les forces qui nous unissent font plus que contrebalancer celles qui nous divisent », affirme Nkrumah dans l’ouvrage L’Afrique doit s’unir, où il expose sa vision de l’avenir du continent africain.

« Certains affirment que l’Afrique ne peut s’unir parce qu’elle n’a pas les trois communautés indispensables pour cela : communautés de race, de culture et de langue »
, écrit celui que Amilcar Cabral, autre leader progressiste du continent, a qualifié de ‘’stratège de génie dans la lutte contre le colonialisme classique’’, celui de l’exploitation des ressources du continent au profit de l’extérieur.

Constatant que pendant des siècles les Africains ont été divisés, il ajoute que les limites territoriales qui morcellent le continent ont été fixées « il y a longtemps, souvent de façon très arbitraire, par les puissances colonisatrices ». La référence à la Conférence de Berlin, où cette division a été consacrée, est claire.

« Certains d’entre nous sont des musulmans, d’autres des chrétiens, beaucoup adorent des dieux traditionnels, qui varient de tribu à tribu. Certains parlent français, d’autres l’anglais, d’autres portugais, sans parler des millions qui ne savent que l’une des langues de l’Afrique, dont il y a des centaines », énumère le leader ghanéen. Pour Kwame Nkrumah, les Africains se sont ainsi « différenciés culturellement », et cela affecte leur façon de voir les choses et conditionne leur développement politique.

« Tout cela est inévitable et s’explique par l’Histoire. Néanmoins, je suis persuadé que les forces qui nous unissent font plus que contrebalancer celles qui nous divisent »,
soutient-il ajoutant : « Quand je rencontre d’autres Africains, je suis toujours impressionné par tout ce que nous avons en commun. Ce n’est pas seulement notre passé colonial, ou les buts que nous partageons : cela va beaucoup plus profond ».

Vision progressiste

« Le mieux, précise-t-il, est de dire que j’ai le sentiment de notre unité en tant qu’Africains. En termes concrets, cette unité profonde s’est manifestée par la naissance du panafricanisme, et, plus récemment, par l’intervention dans la politique mondiale de ce qu’on a appelé la personnalité. »

Kwame Nkrumah est né le 21 septembre 1909 à Nkroful (Ghana). Il a dirigé le Ghana indépendant, comme Premier ministre (1957-60), et en tant que président de la République (1960-66). Le 24 février 1966, il est renversé par un coup d’Etat militaire, alors qu’il se trouvait en voyage officiel au Vietnam, à l’invitation d’Ho Chi Min. Le parlement fut dissous, le Convention People’s Party (CPP), parti de Nkrumah, le CPP interdit. Nkrumah lui-même est banni.

Nkrumah se réfugie alors en Guinée, chez Ahmed Sékou Touré. Celui-ci lui propose la coprésidence de la Guinée, offre qu’il décline. C’est dans son pays d’exil qu’il fonde une maison d’édition qui publie ses théories révolutionnaires et ses livres sur l’Unité africaine.
Avec sa vision socialiste, l’Osagyefo (le rédempteur) a tenté de poser les bases d’une politique visant à réduire la dépendance de son pays par rapport aux produits étrangers et à le sortir de son rôle de fournisseur de matières premières.

 Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 27 avril 2016

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