Françoise Vergès

Françoise Vergès : « Il faut réinvestir la notion de progrès »

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« Les Africains ont la possibilité de choisir d’autres formes de ce qu’on appelle le développement, de ce qu’on appelle le vivre-ensemble ». C’est la conviction de la politologue Françoise Vergès, qui estime que la notion de progrès, souvent analysée sous l’angle « occidental », doit être réinvestie. Elle a participé aux ‘’Ateliers de la pensée’’, tenus du 28 au 31 octobre 2016, à Dakar et Saint-Louis. Entretien.   

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Vous avez traité de la question de l’utopie. Qu’est-ce qui fait, pour l’Afrique, l’urgence de cette notion ?  

L’Afrique à qui on a dit, pendant très longtemps, qu’elle n’avait pas de moyens, qu’elle n’avait pas de capacités, doit se donner cette utopique que c’est possible. Pour moi, l’utopie c’est de se dire que tout autour de vous, tout vous dit que ce n’est pas possible, vous, vous dites : ‘’C’est possible, je rends cette chose possible’’. Tout le système dit que, de toute façon, c’est le néolibéralisme, il n’y a plus d’autre choix. L’Afrique a un choix, parce qu’elle a non seulement de grandes capacités, de grandes possibilités, mais elle n’est pas encore entièrement déterminée par le système. On n’est pas encore dans un monde totalement fermé, il y a beaucoup de choses ouvertes, beaucoup de choses possibles de décider. On construit des trains. Où ? Pour faire quoi ? Pour aller où ? Si on veut construire des villes, comment on va le faire ? On a cette possibilité. L’horizon est ouvert. Le champ des possibles est vaste, c’est ça l’utopie. Au lieu de dire : ‘’Vous n’avez pas le choix, tout est comme ça, il n’y a pas d’alternative’’. Si, il y en a.

Pour vous, quelles sont ces alternatives ?

Il y a des défis déjà très importants. Les défis sont environnementaux, démographiques, économiques, culturels, etc. Il y a d’énormes défis. L’Afrique a servi comme continent-source. C’est-à-dire que sans l’Afrique, vous n’auriez pas eu de révolution industrielle en Europe ; la première globalisation qui s’est faite avec la Traite négrière et l’esclavage, c’est en tirant la force de travail de l’Afrique. Sans avoir donné tout ce que l’Afrique avait donné, ses fils et ses filles, mais aussi les ressources qu’elle avait, vous n’avez pas le monde tel qu’il est. Donc elle doit renverser cette perspective au lieu d’être simplement un continent-source pour les autres qui viennent extraire des ressources. Elle devient ce continent de ses propres sources. Je pense que l’utopie c’est aussi de penser une autre forme de bien-être. On parle beaucoup du vivre-ensemble, du bien commun, mais ça ne veut pas dire qu’il faut choisir la manière dont l’Occident a pensé le bien commun, la question du profit pour le profit, de la richesse pour la richesse. Les Africains ont la possibilité de choisir d’autres formes de ce qu’on appelle le développement, de ce qu’on appelle le vivre-ensemble

Est-ce ce que vous avez exprimé en demandant aux Africains de questionner la notion de progrès ?

Dans le progrès, il y a deux choses. Il y a le progrès qui a été imposé en disant la manière dont le progrès doit être envisagé. Et finalement, on voit toutes les catastrophes environnementales ou humaines. Et, en même temps, il y a un rejet du progrès, parce qu’il serait ‘’occidental’’. Je pense qu’il faut reprendre ce terme de progrès et le réinvestir du côté positif. Parce qu’il y a des progrès qui sont bien. Il faut bien qu’on puisse soigner des enfants qui sont malades, qu’il y ait les soins prénataux pour les mamans, etc. Je parle de choses très simples. Je pense qu’il faut réinvestir la notion de progrès. Et la deuxième chose sur laquelle j’ai insisté, c’est qu’on a toujours mis l’Afrique dans le manque. L’Afrique manquerait de cerveaux, de techniciens, d’ingénieurs, etc. Et ce vocabulaire du manque a fait qu’on est passé à l’économie de rattrapage. Il fallait rattraper. Pour devenir quelqu’un, il fallait rattraper. En fait, le modèle c’était l’Occident. Ce que je dis, c’est qu’au lieu d’insister sur le manque, insistons sur ce que nous avons. Et ce que nous avons est énorme. Nous avons des savoirs, des pratiques, des expériences… Et on peut aussi emprunter ce qui vient de partout. Donc partir de ça pour construire l’avenir, plutôt que de dire qu’on n’a pas ceci ou cela. Il faut aussi intégrer l’idée du bien-vivre.

Vous parlez de choses simples, mais leur mise en œuvre nécessite de l’action. Suffit-il de penser seulement ?

Il ne suffit pas de penser seulement. Il y a une vraie révolution des mentalités. Quand je dis ça, c’est concret. Il faudra aussi que l’Afrique repense la circulation à l’intérieur du continent ; il faut faciliter une circulation qui va produire de l’énergie, des cerveaux qui vont se rencontrer, des idées qui vont se rencontrer. Il faut partir du rêve du panafricanisme pour le réinvestir et lui donner des formes qui répondent aux questions d’aujourd’hui. Répondre à des questions sociétales, culturelles, environnementales, puisqu’on sait bien qu’aujourd’hui, on ne peut plus penser qu’on se fiche de la nature. La nature, il faut qu’on s’en occupe. On vit avec des espèces, pas seulement la nôtre.

Vous avez beaucoup travaillé sur Aimé Césaire. Vous l’avez rencontré de nombreuses fois. Vous avez même publié un livre d’entretiens avec lui. Son nom est revenu dans presque toutes les communications du premier panel de ces ‘’Ateliers de la pensée’’. En quoi sa pensée reste-elle toujours aussi centrale ?

Aimé Césaire est ce jeune homme né en Martinique, descendant d’Africains déportés, et qui se dit : ‘’Ah bon, on me traite de nègre. Nègre je suis, nègre je resterai’’. Et dans ‘’nègre’’, pour lui, c’est une fidélité à une histoire. Ce n’est pas une question de couleur de peau, ce n’est pas une question d’identité, c’est la fidélité à une histoire. L’histoire de cette déportation, l’histoire de ce que cette présence africaine a apporté partout. C’est cette fierté qu’il redonne à être Africain dans le monde. La deuxième chose est que c’est quelqu’un qui va être extrêmement soucieux de ce qui se passe autour de lui. Il va s’intéresser à ce qui passe à Haïti, à Cuba, en Afrique. Comme je voyageais beaucoup, quand je le rencontrais, il voulait que je lui raconte tout. Il nous a appris à nous ouvrir au monde, à regarder autour de nous. Il dit aussi qu’il faut partir de ce que nous avons. Il dit : ‘’Je suis descendant d’esclave, je ne peux pas le réparer, je ne peux pas revenir en arrière. Mais je serai fier de cette histoire, j’en ferai quelque chose’’. C’est quelqu’un qui a très bien compris que le colonialisme contaminait le pays qui colonise. La colonisation, ce n’est pas seulement mauvais pour le colonisé, c’est très mauvais aussi pour le colonisateur. Aujourd’hui, en Europe, on le voit. C’est plus visible que jamais, ce choc en retour, dont parle Césaire dans Discours sur le colonialisme. C’est-à-dire comment le racisme est entré dans les démocraties occidentales, comment la pensée xénophobe est entrée. Il a aussi très bien compris que ça touchait les partis progressistes. Dans sa lettre de démission du Parti communiste, il explique comment, même la gauche européenne, même les partis qui devraient être les alliés des opprimés du monde, ont été contaminés par la pensée raciale. Donc il est très contemporain, parce qu’il pose cette question de la décolonisation, qui est un processus, pas une fin. Pour sortir de ces siècles de colonisation, il va falloir entreprendre un processus de décolonisation des mentalités, des pratiques, des institutions, des savoirs, etc.

Ces ‘’Ateliers de la pensée’’ participent à la déconstruction de choses qui ont été déjà élaborées, plus ou moins bien. S’il y a ce problème avec le colonialisme, n’est-ce pas parce que ce travail de décolonisation n’a pas été fait du côté du colonisateur ?

C’est ça justement. Le plus souvent, quand je suis en France, je leur dis : ‘’La décolonisation, ce n’est pas ce qui se passe au Sénégal, au Bénin ou au Togo. Les gens, là-bas, s’occuperont de ce qu’ils ont à faire. Ils sauront ce qu’ils doivent faire pour eux-mêmes. Mais vous les Français, qu’est-ce que vous faites pour vous décoloniser ? Votre société a colonisé. Donc, il y a quelque chose dans votre histoire, dans la manière dont l’Etat français s’est construit, que vous devez examiner’’. Même la Ve République est née de la guerre d’Algérie. Elle est née du chaos d’une guerre coloniale. Donc elle a des racines qui sont en relation avec ça. Il y a un travail. Je pense que la question de la décolonisation, aujourd’hui, est planétaire. Elle a été, historiquement, à un moment donné : ‘’Nous devons être indépendants, nous devons reprendre la souveraineté sur notre terre et construire notre Etat-Nation’’. Aujourd’hui, c’est planétaire. C’est-à-dire que ce n’est pas simplement reprendre une terre, c’est se demander comment on va habiter la Terre. Tous ensemble. Comment on va faire en sorte de ne pas la détruire et de ne pas perpétuer des guerres. Donc, il y a un processus de décolonisation qui concerne les anciennes sociétés colonisatrices (Europe, Etats-Unis…) et il y a une question de la décolonisation qui concerne le monde entier et dans lequel l’Afrique peut jouer un rôle d’avant-garde. Il faut écouter les paroles d’en-bas, celles des jeunes, des femmes, des paysans, de toutes ces personnes qui cherchent des solutions chaque jour et qui répondent de manière très concrètes à des questions politiques.

Il faut cette décolonisation planétaire, pour construire ce que le sociologue sénégalais Abdourahmane Seck appelle un ‘’En-commun’’, mais à une échelle globale, planétaire ?

Absolument. On n’a jamais vraiment vécu tout seul dans un coin. Encore moins aujourd’hui. La vitesse des communications fait qu’on est obligé de se penser de manière planétaire. Ce qui ne veut pas dire qu’on doit courir partout comme un poulet sans tête. On sait bien que la victoire de peuples amérindiens, au Brésil, contre une multinationale, va renforcer des combats de paysans au Burkina Faso. Donc, on voit bien que même l’énergie émancipatrice circule. Beaucoup de gens, partout, ont compris que ce système tel qu’il est, n’est pas possible. Il est en train de provoquer des dévastations et beaucoup de gens en sont conscients. Il va falloir entrer dans ce processus (de décolonisation) et comprendre que ce n’est plus simplement construire un Etat-Nation et retrouver ses frontières, c’est comment on vit les voisins, comment on vit avec l’Inde, la Chine, l’Amérique du Sud, etc.

Vous êtes de l’île de La Réunion. Si on y ajoute la Guadeloupe, Mayotte, la Martinique, la Guyane, on a ce qu’on appelle les départements et territoires d’Outre-Mer. Il y avait eu, en 2009, une « grève contre la vie chère », qui a duré un mois en Guadeloupe et en Martinique. J’avais estimé, pour ma part, que c’étaient les vestiges de la colonisation et, plus loin, de l’esclavage. Quelle analyse en faites-vous, avec le recul ? Et plus généralement du regard que la Métropole pose sur ces territoires ?

C’est une très bonne question, mais j’aimerais faire une remarque avant, puisque vous parlez de La Réunion. Je pense que c’est important pour l’Afrique de penser son histoire maritime, son histoire avec ses îles. Elle ne doit pas s’enfermer dans une pensée continentale. L’Afrique a été en lien avec l’Asie et avec le Golfe arabique, pendant des millénaires, bien avant que les Européens arrivent. Donc, il faut remettre ça aussi en histoire. Il ne faut pas laisser le monde maritime à l’Occident. Ce qui est vraiment invisible, c’est que l’Etat français continue à être un Etat qui a un empire colonial, dans le Pacifique, dans les Caraïbes, en Amérique du Sud et dans l’Océan Indien. Aucun Etat européen n’a autant de terres dans le monde. Ça fait de la France la deuxième puissance maritime mondiale. Ce sont des intérêts géopolitiques, des intérêts militaires, des intérêts culturels. La France, grâce à ça, peut siéger dans des régionales partout dans le monde. Le fait qu’on a fait croire aux Français qu’avec la fin de la guerre d’Algérie, en 1962, le chapitre du passé colonial était fermé, a effacé le fait que toutes ces terres, de tous ces peuples, continuaient à être en dépendance. N’oublions pas que ce sont des terres où la France pratique des politiques toujours néocoloniales : les tests nucléaires dans le Pacifique, la pollution aux Antilles par un pesticide interdit, le nickel en Guadeloupe, etc. Ça participe aussi de la décolonisation. Pour la Réunion et Mayotte, ces îles sont sur un axe Afrique-Asie. Nous sommes dans une dépendance à la Métropole, mais notre monde culturel, notre monde historique, notre univers, c’est cet univers afro-asiatique. Puisque nous sommes dans l’Océan Indien, donc dans cette zone où les Africains ont passé leur temps à aller rencontrer les Asiatiques. Il faut faire ressurgir cette histoire. Ces territoires sont très abandonnés. Vous parliez de grèves. Il y a des taux de chômage de plus de 20%, depuis des décennies, il y a des taux d’illettrisme qui sont de 21% à la Réunion, où plus de la moitié de la population est au-dessus du seuil de pauvreté à la Réunion. Et quand ont dit pauvreté, c’est plus pauvre que dans les régions les plus pauvres de France. Donc on voit bien que le passé esclavagiste ou post-esclavagiste pèse toujours sur ces sociétés.

Propos recueillis le 29 octobre 2016, à l’hôtel Savana, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho