Françafrique

Kamerun/Politique – Ruben Um Nyobè, le « porte-parole » permanent  

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Nous sommes le 13 septembre 2018. Il y a soixante ans, jour pour jour, le colonialisme français, aidé par ses suppôts locaux, assassinait Ruben Um Nyobè, secrétaire général de l’Union des populations du Cameroun (UPC). Il a été le premier dirigeant politique à réclamer et à revendiquer ouvertement pour l’indépendance de son pays, l’unification des deux parties, francophone et anglophone.

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Ruben Um Nyobè était surnommé Mpodol, « celui qui porte la parole des siens », en langue bassa. Avec lui, le titre de « porte-parole » avait tout son sens, Um s’étant évertué, tout sa vie, à porter les aspirations légitimes de son peuple à la liberté, l’indépendance, la dignité, la justice et l’égalité.

S’exprimant au nom du peuple camerounais, devant les membres de l’Organisation des Nations unies, à New York, le 17 décembre 1952 – un discours entré dans l’Histoire – il déclare : « L’Union des Populations du Cameroun exprime tout haut, ce que la majorité, l’immense majorité des Camerounais disent tout bas. Il n’y a pas de groupement d’autochtones foncièrement opposé à l’U.P.C. C’est par peur et par intérêt aveugle que certains éléments peuvent manifester une hostilité à l’égard de notre organisation. » Um Nyobè précise que l’U.P.C. « ne lutte pas contre l’administration ou contre des individus en raison de la nationalité. L’U.P.C. lutte contre les méthodes de colonisation qui retardent le progrès du peuple camerounais et lui enlèvent toute possibilité de cheminer véritablement vers son indépendance. »

A propos de la division du Cameroun en parties ‘’française’’ et ‘’anglaise’’, il estima que celle-ci « n’est justifiée par rien d’autre que le souci des gouvernements français et anglais d’établir une domination perpétuelle » sur le pays, « sous le couvert du régime de tutelle. » Pour Ruben Um Nyobè et l’UPC, ces gouvernements « savent très bien qu’il ne sera jamais possible au peuple camerounais d’accéder à son indépendance aussi longtemps que notre pays restera arbitrairement divisé en deux parties, confiées à l’administration de deux puissances différentes. »

La voie que lui et ses compagnons ont voulue est à l’exact opposé de celle qui, tenue par des élites-marionnettes, maintient encore son pays, le Cameroun, et de nombreux autres pays du continent dans l’indignité d’une dépendance qui empêche leurs peuples de jouir convenablement de leurs ressources naturelles et humaines. Se souvenir du combat de Ruben Um Nyobè et de son parti, l’Union des populations du Cameroun, c’est entretenir la flamme d’un idéal de vie et montrer aux jeunesses africaines que, loin de l’afropessimisme dont l’aliénation culturelle et les médias dominants charrient quasi quotidiennement les symptômes, il est possible de rester debout, de se battre pour ce qu’on estime être juste pour sa terre et ses habitants.

Dans un texte commun, publié le 22 avril 1955, à Douala, Ruben Um Nyobè et Félix Roland Moumié, autre responsable de l’UPC, écrivent : « Ce que nous voulons affirmer une fois de plus, c’est que nous sommes contre les colonialistes et leurs hommes de mains, qu’ils soient Blancs, Noirs ou Jaunes, et nous sommes les alliés de tous les partisans du Droit des peuples et nations à disposer d’eux-mêmes, sans considération de couleur. » Si les milliers de jeunes Africains qui se battent pour débarrasser l’Afrique des oripeaux du colonialisme et du néocolonialisme, ils peuvent avoir à l’esprit cette option de leaders de l’UPC. En ayant comme boussole la conviction, proclamée par Mpodol, le 3 janvier 1957, dans le maquis : « Un peuple décidé à lutter pour sa liberté et son indépendance est invincible »

Quelques ouvrages pour aller plus loin dans la connaissance et la compréhension de la lutte révolutionnaire de l’UPC :

== Manuel Domergue, Jacob Tatsitsa, Thomas Deltombe, Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-1971, La Découverte, 744 pages

== Claude Gérard, Les pionniers de l’indépendance, Editions Inter-Continents, 1975, 191 pages

==Richard Joseph, Le mouvement nationaliste au Cameroun : les origines sociales de l’UPC, Karthala, Paris, 1986, 414 pages

== Achille Mbembe, La naissance du maquis au Sud Cameroun, 1920-1960 : histoire des usages de la raison en colonie, Karthala, Paris, 1996, 438 pages

== Ahanda Mbock, Um Nyobè ou l’Invention de la Nation Camerounaise, Kiyikaat, 2017, 180 pages

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 septembre 2018

« Sans émotion, avec lucidité », des intellectuels prennent position contre le discours de Dakar

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« Une vision s’appuyant sur le postulat d’un refus du présent tel que l’acceptent nos dirigeants (…)». Voilà, dit sous la plume de Kettly Mars, ce que proposent les 23 intellectuels auteurs du livre ‘’L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar’’ (Edition Philippe Rey, février 2008, 480 pages).

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Ce qui ressort de cet ouvrage c’est bien une vision du monde très éloignée de l’idéologie capitaliste destructrice de l’humain. Loin aussi de la cynique langue de bois politicienne, les faits exposés sont d’une implacable clarté. Ce livre devrait faire date dans les annales, à la fois de l’histoire des sciences humaines et de la science politique. D’abord parce que c’est une œuvre collective : fait rare, plus de vingt intellectuels (écrivains, historiens, économistes), y ont collaboré. Ensuite parce qu’elle évite magistralement le piège de la provocation et de la diversion que le président de la République française a manifestement voulu tendre aux peuples africains.

Heureux donc qui, comme ces hommes et femmes, s’inquiètent et s’indignent du traitement fait au continent africain. Makhily Gassama relève avec pertinence que ce sont des intellectuels « soucieux du devenir du continent africain, des patriotes sincères qui savent que dans la vie d’une nation, d’une communauté humaine, aucun danger n’est à écarter, que tout s’inscrit dans l’ordre du possible pour le meilleur et pour le pire. Ils savent qu’en ces temps modernes, chaque détour de l’Histoire a réservé des surprises, des surprises injustes et atroces à l’Afrique ».

Cette vision de l’avenir est déclinée « sans émotion (…) mais avec lucidité » (Kettly Mars) dans des textes qui se tiennent. Les auteurs offrent une grille de lecture avec des clés pour y entrer. Ce livre est un hommage à ces intellectuels – Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Frantz Fanon, Mongo Beti, Amadou Hampâté Bâ, Aimé Césaire à qui il est dédié d’ailleurs – qui se sont donnés corps et âmes pour rendre à l’Afrique sa dignité bafouée et une conscience historique. Cette conscience historique qui fait qu’un peuple n’est pas un agrégat d’individus sans lien historique, pour reprendre Cheikh Anta Diop. C’est aussi un salut de reconnaissance à ces dirigeants éclairés qui avaient une autre vision de l’avenir du continent : Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Thomas Sankara, hélas éliminés ou déstabilisés.

N’en déplaise donc à Nicolas Sarkozy – qui demande de ne pas « ressasser » le passé au nom d’une « rupture » dont on tarde encore à voir les signes, il faut se livrer à un petit cours d’histoire. Parce que justement, souligne Djibril Tamsir Niane, « parler d’avenir, ce n’est pas ignorer le passé ». Parce que, renchérit Théophile Obenga, « quand un peuple, une nation, un Etat perd partiellement ou totalement sa mémoire culturelle, son sens historique, la conscience de sa civilisation, alors il perd, non moins dramatiquement, le sens du devoir dans l’histoire de l’humanité ».

« Devoir et responsabilité sont deux exigences de civilisation. L’irresponsabilité est barbarie, absence de devoir », note Obenga. De quoi s’agit-il ? Le 26 juillet 2007, à Dakar, Sarkozy a voulu passer par pertes et profits le contentieux franco-africain au sujet notamment de la Traite négrière et de la colonisation. Dans un discours dont Zohra Bouchentouf-Siagh dénonce l’hypocrisie, la faiblesse conceptuelle et l’aspect comique.

« Ce qui fait frissonner d’horreur en écoutant le chef de l’Etat français à la sortie du XXe siècle de toutes les violences et des graves atteintes aux droits e l’Homme, constate Makhily Gassama, c’est que les propos incriminés ne viennent ni d’un historien ou d’un intellectuel obscur ni d’un citoyen lambda – nous n’aurions certainement pas réagi –, mais du chef de l’Etat d’un pays respecté pour ses valeurs intellectuelles et morales. » Face à cela, « il importe de ressasser le passé puisque nous tenons à être maîtres de notre destin, à maîtriser le présent et à construire l’avenir, puisque les signes avant-coureurs d’une recolonisation de l’Afrique sont manifestes dans nos rapports actuels avec l’Europe ».

Gassama décrypte et dénonce en même temps « le piège infernal », vieux comme le monde, qui a été tendu aux Noirs. « C’est l’histoire des hommes, qu’elle soit profane ou religieuse, qui nous a piégés depuis Noé, depuis la nuit des temps. Nous n’avons pas besoin d’+entrer dans l’Histoire+ puisque nous sommes le poumon de l’histoire de l’humanité », écrit-il. Le président français, constate Zohra Bouchentouf-Siagh, refuse de reconnaître aux peuples assujettis et exploités durant des siècles le droit de revenir sur une « histoire commune » franco-africaine, sous prétexte de « non-repentance » ; mais curieusement, lui-même reste très attaché à la mémoire, que ce soit à titre individuel et familial ou à titre collectif.

Mamoussé Diagne qui relève un discours d’une « longueur assommante », estime que « l’ignorance n’excuse pas tout » chez Nicolas Sarkozy. « Si on peut démontrer que le propos de Sarkozy est nul, vu sous l’angle de la prétention du +grand frère+ venant donner des leçons aux Africains qui ignorent ce qu’ils sont et ce qu’il faut faire pour s’en sortir, il a un contenu et une visée qu’il convient de démasquer », note le philosophe sénégalais. D’où « l’obligation d’y répliquer (qui) découle des contenus qu’il charrie, et qui, le situant en deçà de la nullité, en font un discours provocateur et dangereux ».

« En vérité, note encore Diagne, c’est un nouveau contrat néocolonial qu’on est venu proposer aux peuples africains. Et on ne peut pas ne pas être frappé par le fait que cela intervient au moment où l’Afrique tente de construire son unité et de diversifier ses partenaires. » Mais Fallait-il s’attendre à autre chose de la part du président français, porte-drapeau de la ‘’droite décomplexée’’ ? Non, répond Dialo Diop. De la France de Charles de Gaulle, de Georges Pompidou, Valéry Giscard D’Estaing, François Mitterrand, d’un paternalisme notoire vis-à-vis des ex-colonies de la France, « l’Afrique ne peut assurément rien attendre de bon ! »

La situation des pays africains, encore installés dans « l’indignité de la dépendance » (Kettly Mars), est admirablement exposée par Koulsy Lamko qui a choisi d’adresser une lettre à Thomas Sankara pour donner sa contribution au livre-réponse. « La vérité, doit-on la ressasser, c’est que l’Afrique sur une grande partie de son territoire continue de vivre les douleurs historiques nées de siècles d’esclavage, de colonisation, et actuelles du néocolonialisme, écrit Lamko. Les visions d’indépendance réelles sont interrompues et détruites par des systèmes mafieux aux longs tentacules parfois ostensiblement marqués par la présence de divers lobbies féroces, lobbies financiers, militaires, pétroliers, diamantaires, de vendeurs d’armes. »

S’y ajoute qu’il y a dans le discours, « cette enfilade de clichés, de préjugés et de stéréotypes forgés au XIXe siècle par les théoriciens du racisme », un « scandale », analyse pour sa part Mwatha Musanji Ngalasso : « Le fait d’affirmer en 2007, comme le faisaient, au XIXe siècle, les idéologues suprématistes et théoriciens de la colonisation, que si tous les peuples ont connu le « temps de l’éternel présent », l’Afrique, elle, y est toujours restée. Ce qui a servi d’argument à l’occupation coloniale et sa prétendue +mission civilisatrice+ ».

« Par le refus de la repentance qu’il considère comme inopportune et indue il se met dans la posture paradoxale de +juge et partie+. La posture du voleur se mêlant à la foule de ses poursuivants pour crier plus fort que tous : +Au voleur+ » Patrice Nganang, lui, qualifie le discours de « vraie imposture de parvenu », estimant qu’il est des hommes pour qui même l’indignation est une marque d’attention, donc de reconnaissance. « Et pour ce président français qui aime plus que tout entendre l’écho de sa propre voix, rien n’est plus efficace que la simple, banale indifférence. L’indifférence de la jeunesse africaine, de la majorité totale de la jeunesse à son discours, a donc été le meilleur manifeste anti-Sarkozy possible ».

Djibril Tamsir Niane, avec un sens aigu de l’Histoire, rappelle des vérités simples mais essentielles : « La traite négrière est un crime contre l’humanité ; L’Afrique a une histoire ; La colonisation ne fut pas qu’une faute ». Mais « quelle est donc cette  +réalité+ implacable à laquelle aucun président français ne peut échapper, fût-il grand adepte de la +rupture+ » ? se demande Mahamadou Siribié. La réponse suit, limpide : « la supposée +réalité+ a pris le dessus sur la +rupture+. Cette +réalité+, c’est la permanence des rapports ambigus entre la France et l’Afrique francophone dans le temps et dans l’espace, générateurs de toutes les incompréhensions entre Français et Africains, +réalité+ liée à des intérêts géostratégiques et économiques ».

Dire aux jeunes d’Afrique qu’il y a en eux « deux héritages, deux sagesses, deux traditions », et surtout que la part de l’Europe est « l’appel de la liberté, de l’émancipation, de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes », ce n’est rien d’autre que poser le partenariat avec l’Europe comme celui que les Africains doivent privilégier, reprend Mamoussé Diagne dont la conclusion sonne en même temps comme un avertissement. « (…) que Sarkozy prenne date : lorsque sera venu le moment de vouloir passer à l’application de ce contrat néocolonial de type nouveau sur le dos des peuples africains, l’occasion sera directement donnée à lui et à ceux qui en seront les exécutants de voir si oui ou non ces peuples sont entrés dans l’histoire ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 mars 2008

Présidents d’Afrique de Didier Awadi : ode puissante à une Afrique debout

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Ce disque d’un des pionniers du mouvement hip-hop sur le continent africain est à la fois un hommage à des patriotes africains et un appel à l’unité du continent.  

Présidents d'Afrique

Les 21 titres de Présidents d’Afrique (Studio Sankara, avril 2010), le troisième album solo de l’auteur-compositeur sénégalais Didier Awadi, portent un mot d’ordre : l’impératif d’unité pour libérer un continent malade de ses élites dirigeantes et sujet à une aliénation culturelle entretenue. Les hommes que Didier Awadi (re)met ainsi au-devant de la scène, n’ont pas tous exercé le pouvoir, mais ils ont en commun une vision progressiste de l’avenir du continent, autre que celle qui le maintient encore dans les liens de la dépendance.

Ces ‘’présidents’’ avaient choisi, comme le dit le Burkinabè Thomas Sankara, de « risquer de nouvelles voies pour être plus heureux », en menant ce que Patrice Lumumba appelle la « lutte sublime » devant conduire le peuple « à la paix, à la prospérité et à la grandeur ». Pour avoir osé dire que l’Afrique a besoin d’une voie autre que celle choisie par l’ancien ‘’maître’’, nombre de ces leaders ont été combattus, déstabilisés ou simplement liquidés, souvent avec la complicité de leurs ‘’frères’’.

Même s’il refuse le terme, Didier Awadi est le porte-parole de millions d’hommes et de femmes à travers le monde : « Je représente des peuples nobles, des peuples fiers. Je représente les West Indies (Antilles), les opprimés d’hier/Je représente les diminués/Je représente les humiliés/Je représente les décimés/Je représente ceux qu’on oublie, qu’on appelle le peuple black ».

Du refus du Malien Modibo Keita de se voir imposer un mode de pensée, un mode de vie, un mode de développement politique et économique, à la critique lucide de la colonisation, du Martiniquais Aimé Césaire, en passant par le discours de réconciliation de Nelson Mandela après des décennies d’apartheid, l’album Présidents d’Afrique est une mise en musique de visions, d’idéaux de progrès, de paix et de justice.

On y entend Thomas Sankara dire sa volonté d’« ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir », Kwame Nkrumah marteler que le salut de l’Afrique et des Africains réside dans l’unité, et Cheikh Anta Diop parler d’origine africaine de l’Homme.

La démarche de Didier Awadi a été celle d’un panafricaniste qui est allé chercher des coups de main un peu partout sur le continent et dans sa diaspora : Tatapound (Mali), Maji Maji (Kenya), Tiwony et Lady Sweetie (Antilles), Smockey (Burkina Faso), M1 de Dead Prez (USA), Skwatto Kamp (Afrique du Sud), Lexus (RD Congo), Sugu Mister 2 (Tanzanie), Chiquita (Mozambique), etc. Tous ont le profil de sentinelle vigilante de la marche du continent.

Dans leur voyage, les musiciens adoptent le patrimoine allant des sonorités orientales sur le titre « Comme Nasser » aux cris de ralliement zoulou (« Amandla »), en passant par les mélodies mandingues magistralement interprétées par Noumoucounda Cissokho, Mamy Kanouté, Babany Koné… Avec eux, le message se veut clair et utile. Il éveille, conscientise, contribue à un réarmement moral, redonne confiance. Tout pour continuer la lutte « coûte que coûte ! », comme le dit Thomas Sankara

Le peuple crie sa colère (« Woye »), mais « le gouvernement ne comprend pas. La vie est chère, le salaire est bas, mais le gouvernement ne comprend pas. Son train de vie nous blesse », s’indigne Awadi, révolté par le fait que les dirigeants restent sourds aux revendications du people qui a faim, à ses appels à la prise en compte de ses aspirations légitimes.

Le rappeur sénégalais dénonce les artifices qui dénotent d’un complexe d’infériorité. A l’Africain qui se blanchit la peau ou se teinte ses cheveux, il dit : « De quoi t’as honte ?/De qui t’as honte ?/Pourquoi t’as honte ?/J’ai vu des sœurs changer de peau/Du noir on vire au jaune avec des taches sur la peau/Le truc est sale/En plus ça pue. »

Le disque accorde une place logique au leader guinéen Sékou Touré, le seul à avoir dit « Non » de manière catégorique à Charles de Gaulle qui proposait une communauté franco-africaine, cet aménagement du régime colonial qui maintient encore aujourd’hui nombre de pays d’Afrique dans les liens d’une terrible dépendance, synonyme de courbettes et d’indignité, surtout des élites.

Présidents d’Afrique, c’est aussi le saisissant échange entre Didier Awadi et Frantz Fanon. Le psychiatre martiniquais l’aide, à travers un discours sans ambiguïté – extrait de l’intervention de Fanon au premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris (septembre 1956), à comprendre pourquoi un chef d’Etat français (Nicolas Sarkozy) en est arrivé, le 26 juillet 2007 à Dakar, à reprendre les stéréotypes et clichés racistes du 19-ème siècle.

A Didier Awadi qui ne comprend pas pourquoi un fils d’immigré (Sarkozy) « insulte » les Africains, Frantz Fanon explique : « La réalité est qu’un pays colonial (ici, la France) est un pays raciste. Si en Angleterre, en Belgique ou en France, en dépit des principes démocratiques affirmés par ces nations respectives, il se trouve encore des racistes, ce sont ces racistes qui, contre l’ensemble du pays, ont raison. » Pour lui, « le raciste, dans une culture avec racisme, est donc normal. L’adéquation des rapports économiques et de l’idéologie est, chez lui, parfaite. »

« Voilà, conclut Awadi, pourquoi ton identité nationale, en fait, c’est bien du racisme/Même sous des habits d’intégration c’est du racisme/L’immigration concertée c’est bien du racisme/Quel que soit le jeu de mots choisi c’est du racisme/Les queues devant les consulats c’est du racisme/Délit de sale gueule pour les visas c’est du racisme/Délit de pauvreté de l’Africain antikamitisme/pauvre et musulman c’est la totale, antikamitisme. »

Album à remonter le temps, Présidents d’Afrique insiste sur l’essentiel, le fonds culturel commun qui lie tous les Noirs du monde, par-delà les continents. « Ce qui nous lie est au-delà de l’histoire, dit le poète Léopold Sédar Senghor. Il est enraciné dans la préhistoire. Il tient à la géographie, à l’ethnie, et, partant, à la culture. Il est antérieur au christianisme. Il est antérieur à l’islam. Il est antérieur à toute colonisation. C’est cette communauté culturelle que j’appelle Africanité. Et je la définirai comme l’ensemble des valeurs africaines de civilisation. »

Awadi est plus précis dans la définition de cette communauté culturelle : « On a tout en commun/Depuis Toutankhamon/La même âme, la même peau, le même sang, depuis Akhenaton/les mêmes traits, le même nez, les mêmes bouches. »

L’album Présidents d’Afrique est là pour rappeler que l’Afrique est encore en lutte pour arriver à une ’’décolonisation intégrale’’ (Sékou Touré). Frantz Fanon disait que « la fin logique de cette lutte est la libération totale du territoire national ». Et pour Awadi, comme pour des ‘’présidents’’ chantés et tous ceux qui n’ont pas cédé au pessimisme ambiant, ce territoire c’est l’Afrique avec ses valeurs morales et spirituelles, ses ressources humaines et naturelles.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 7 avril 2010