Festival mondial des arts nègres

Festival mondial des Arts nègres de 1966 : la Guinée était là (témoins) !

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Une certaine histoire officielle dit que la Guinée n’avait pas participé au premier Festival mondial des Arts nègres, organisé en avril 1966 à Dakar, à cause des relations pas très bonnes entre les présidents Léopold Sédar Senghor et Sékou Touré. Il n’en est rien si l’on croit d’anciens membres de l’Ensemble lyrique national de Guinée, qui avaient fait le déplacement de la capitale sénégalaise.

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Le cinéaste français Laurent Chevalier, auteur du documentaire La trace de Kandia, sur Kouyaté Sory Kandia (1933-1977), qui était alors directeur de cette structure, a recueilli cette version qu’il nous a racontée le jeudi 24 novembre 2016, au lendemain d’une projection du film, dans le cadre du ‘’Mois du documentaire’’, à l’Institut français de Dakar. Kandia y avait marqué les esprits d’une manière remarquable, qui en dit long à la fois sur la nature de ses rapports avec l’ancien président guinéen – sa venue notamment –, son talent, son professionnalisme et la puissance de sa voix de ténor.

Laurent Chevalier : « J’ai oublié de raconter une histoire dans le film, mais qui va concerner les spectateurs sénégalais. En 1966, vous avez organisé le premier Festival mondial des Arts nègres. A l’époque, Sékou Touré avait dit que le Guinée n’envoyait personne, parce qu’il était opposé à Senghor qui était à ses yeux trop lié à la France. Mais quand il avait vu que le festival s’agrandissait et que c’était devenu un événement incontournable, il avait décidé d’envoyer le fleuron de la culture guinéenne. Et pour lui, ce fleuron, c’est l’Ensemble instrumental national. Donc, tous les artistes, ceux qui sont encore en vie, nous ont raconté ça. Ils sont partis en bus, de Conakry jusqu’à Dakar. Mais leur directeur, en l’occurrence Kandia, Sékou Touré l’avait gardé à côté de lui, en lui disant : ‘’Tu ne vas pas te fatiguer à aller en bus. Il y a deux ou trois jours. Tu prendras l’avion’’. Parce qu’il y avait lIliouchine des Soviétiques, à l’époque, qui avait été offert à Sékou Touré. Mais l’avion était en panne. Donc les gars (les autres membres de l’Ensemble lyrique national) étaient arrivés ici (à Dakar), ils commençaient leurs répétitions au Théâtre Sorano et Kandia, leur chanteur soliste, était toujours à Conakry. Le jour où le spectacle a lieu, ils montent sur la scène. Kandia n’est toujours pas là. Au moment où ils arrivent sur la scène, ils apprennent enfin que l’avion vient de se poser à Dakar. Du coup, ils ont retardé l’introduction, ils ont fait des solos de balafon qui ont duré le temps que la voiture arrive de l’aéroport pour amener Kandia à Sorano. Mais après, ils ne pouvaient pas retarder trop longtemps. Ils ont démarré le spectacle. Ils (les anciens) ont dit à son fils Kabiné, avec qui Chevalier est allé à la recherche de l’homme qui se cachait derrière la légende : ‘’Ton père était un grand professionnel, parce qu’au moment où c’était à lui de chanter, comme il n’avait pas eu le temps de mettre son costume, il a commencé à chanter depuis sa loge’’. Ils disent : ‘’Si tu avais vu les spectateurs du Théâtre Sorano qui se demandaient d’où venait cette voix qui sortait des murs’’. Ça, c’est ce qui est raconté en Guinée. Moi, j’aimerais bien avoir la version de Sénégalais qui étaient dans la salle du Théâtre Sorano et qui ont assisté à ce début de ce spectacle. »

Propos recueillis le 24 novembre 2016

Aboubacar Demba Cissokho

Le Festival mondial des Arts nègres de 1966, cinquante ans après

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Le premier Festival mondial des Arts nègres (FMAN), dont le cinquantenaire est célébré cette année (2016), s’est tenu du 1er au 24 avril 1966, à Dakar. Reporté à trois reprises (1961, 1963, 1965), il se tient finalement au moment où le Sénégal fêtait ses six ans d’indépendance. Réunissant plusieurs disciplines et toutes les générations, le festival avait eu le souci de « montrer et de restituer l’expression créative d’années de lutte et de reconquête de la dignité des peuples noirs ».

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Dans une lettre adressée à Lamine Diakhaté, ministre de l’Information et des Télécommunications en avril 1963, le président Léopold Sédar Senghor fixe les objectifs de cette manifestation recommandée par les participants aux deux congrès des écrivains et artistes noirs (Paris 1956 et Rome 1959).

Pour le premier président de la République du Sénégal, il s’agissait de « parvenir à une meilleure compréhension internationale et interraciale, d’affirmer la contribution des artistes et écrivains noirs aux grands courants universels de pensée et de permettre aux artistes noirs de tous les horizons de confronter les résultats de leurs recherches ».

Guy Etcheverry, conseiller personnel du chef de l’Etat, déclarait à la presse lors d’une visite à Paris que le festival était destiné à « faire apparaître l’affirmation solennelle des valeurs de la négritude ».

Pendant 24 jours, la capitale sénégalaise accueille des célébrités du monde de la culture (écrivains, artistes, etc.) et des sommités politiques. Il y avait notamment Duke Ellington, André Malraux (ministre français des Affaires culturelles), Joséphine Baker, Alioune Diop (fondateur de la revue Présence africaine), Katherine Dunham, Langston Hughes, Aimé Césaire, etc. Ils étaient venus prendre part à ce que les Haïtiens ont appelé « les états généraux de la négritude ».

A l’ouverture du colloque sur « la fonction et la signification de l’Art nègre dans la vie du peuple », le président Senghor déclare que le festival n’est pas une manifestation ordinaire. C’est, précise-t-il, « une entreprise bien plus révolutionnaire que l’exploration du cosmos ». Aux yeux du poète, les acteurs du festival participent à « l’élaboration d’un nouvel humanisme qui comprendra, cette fois, la totalité des hommes sur la totalité de notre planète Terre ».

Une association sénégalaise du Festival mondial des Arts nègres est mise sur pied. Présidée par Alioune Diop, fondateur de la revue Présence africaine, elle est chargée de coordonner les différentes activités inscrites au programme de la manifestation. Les manifestations ont lieu au musée dynamique — construit spécialement à cet effet –, au village artisanal de Soumbédioune, au Palais de justice (pour l’exposition d’art contemporain), à Gorée, pour évoquer l’esclavage, au Théâtre national Daniel Sorano, inauguré huit mois plus tôt, le 17 juillet 1965, à l’hôtel Ngor-Diarama.

Quant à la cathédrale du Souvenir africain de Dakar, elle abrite les spectacles d’inspiration religieuse ou spirituelle. Différentes compétitions sont organisées en littérature, arts plastiques, cinéma et musique. C’est l’artiste-peintre sénégalais Ibou Diouf qui a conçu l’affiche du festival.

Tirant le bilan du premier Festival mondial des Arts nègres, le commissaire national pour l’organisation, Souleymane Sidibé, déclarait dans une interview accordée à l’Agence de presse sénégalaise (APS), que le festival avait atteint ses objectifs. « Il a révélé le nègre à lui-même (…) Il a mis l’accent sur l’unité de l’art nègre dans sa diversité », avait-il dit.

Les organisateurs ont accueilli un total de 2226 personnes. Le budget du festival était estimé à 150 millions de francs CFA. La communauté libanaise a participé à hauteur de 15 millions à l’effort financier. Venues de 37 pays dont 30 africains, la plupart des délégations étaient conduites par des ministres. 425 journalistes de 40 pays (dont 17 africains) ont couvert les festivités qui ont attiré vers la capitale sénégalaise plus de 20.000 touristes.

Le musée dynamique a enregistré plus de 20.000 visites, le village artisanal de Soumbédioune plus de 15.000, le spectacle sons et lumières de Gorée a reçu 23.500 spectateurs. Le prix des entrées aux différents spectacles variait entre 300 et 1500 francs CFA.

Lors de la rencontre, l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) et le sociologue et militant panafricaniste africain-américain, William Edward Burghardt Du Bois (1868-1963), ont reçu le prix du 1er Festival des Arts Nègres, récompensant « l’écrivain qui a exercé la plus grande influence sur la pensée nègre du XXe siècle ».

Le premier festival fut suivi par le Festival of African Arts and Culture (FESTAC), au Nigeria, en 1977). Dans un autre style et une autre orientation politique, Alger a accueilli deux éditions du Festival culturel panafricain (PANAF, 1969 et 2009). En 2010, à l’initiative du président Abdoulaye Wade, Dakar accueille le Festival mondial des Arts nègres, une troisième édition qui voulait porter « une vision nouvelle d’une Afrique libérée, fière, créative et optimiste ». Le Brésil, « terre de métissage et de diversité culturelle », en était le pays invité d’honneur.

Pour marquer le cinquantenaire de la première édition, la section sénégalaise de la Communauté africaine de culture (CAC/SEN), avec le soutien du gouvernement du Sénégal, a organisé les 8, 9 et 10 novembre 2016, entre autres activités, un colloque international intitulé : Le 1er Festival Mondial des Arts nègres : Mémoire et Actualité (1966-2016) ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 12 novembre 2016

 

Douta Seck, ce géant !

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Le comédien sénégalais Douta Seck, disparu le 5 novembre 1991, à l’âge de 72 ans, fut un géant du théâtre national sénégalais, un artiste à la stature imposante, qui, après des études d’architecture, s’est distingué pendant plus de 40 ans dans l’art lyrique et le 4-ème art. 

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Douta Seck a lutté pendant six ans contre un emphysème pulmonaire qui avait compromis la poursuite de sa riche carrière, le privant aussi de la possibilité de transmettre à la jeune génération son expérience des planches. « Ce grand comédien avait incarné au théâtre le rôle du Roi Christophe avec beaucoup de vérité et de sensibilité. Avec lui disparait le dernier de nos géants du 4ème art », soulignait le quotidien Le Soleil, dans son édition du 7 novembre 1991.

Avant de tirer sa révérence, écrit le journaliste Djib Diédhiou, « il aura donné jusqu’au bout la réplique à ce personnage tapi au cœur de son être – l’emphysème – et qui se réveillait de temps à autre, et de manière soudaine, pour l’accabler ». « Car ‘Christophe’ comme on peut appeler Douta depuis ce 4 août 1964 où fut à Salzbourg créée par Jean Marie Serreau, ‘La Tragédie du Roi Christophe’ d’Aimé Césaire, n’avait plus à faire face aux vicissitudes de l’histoire ni à la versatilité d’un peuple, mais il devait composer sur la scène de la vie », indique Diédhiou.

Il relève le ‘’regret’’ du monde de la culture de voir partir un professionnel talentueux et aguerri sans pouvoir faire découvrir au public d’autres ressources qu’il gardait en lui : celles du chant. « Car, on l’oublie souvent, c’était l’autre passion de Douta. C’était un domaine où il excellait aussi. Il avait la voix, le métier, le talent, pour ça », précise le journaliste. Djib Diédhiou ajoute : « Peut-être que si le théâtre n’avait pas régné en lui de manière possessive, il aurait connu une plus grande célébrité pour sa voix de ténor. Mais sur ce plan, le regret n’est plus permis tant la carrière de comédien de cet homme a été bien remplie ».

Architecte du jeu

Le théâtre, oui. Parce qu’après une carrière d’instituteur à Ziguinchor (1938-1946), Douta Seck, né le 4 août 1919 à Saint-Louis, obtient une bourse d’étude de la Municipalité de Dakar pour ses études d’architecture aux Beaux-Arts de Paris (1947-1954). Dans la capitale française, il prend goût au théâtre : le rôle du sorcier dans la pièce L’empereur Jones, mise en scène par Sylvain D’homme (1949) et, à partir de 1952, la décision d’abandonner l’architecture au profit de l’art lyrique et de l’art dramatique.

Depuis, Douta Seck ne chôme pas, enchaînant les apparitions dans des pièces, pour devenir une des plus grandes vedettes noires de la scène parisienne : rôle du coolie, dans la pièce L’exception et la règle, de Berthold Brecht, mise en scène de Jean-Marie Serreau (1954), La Tragédie du Roi Christophe (créée pour la première fois le 4 août 1964 à Salzbourg et représentée aussi en avril 1966 lors du premier Festival mondial des Arts nègres), Général Manuel Hô (1978), la fresque sur L’Afrique et l’homme noir (1977, mise en scène de Jean-Pierre Leurs au Festival des arts et de la culture de Lagos), Le Mahabharata, sous la direction de Peter Brook, etc.

Le comédien joue un peu partout dans le monde. Il joue aussi dans de nombreux films : Tamango de John Berry (1957), Les Tripes au Soleil de Claude-Bernard Aubert (1958), Liberté d’Yves Ciampi d’après l’œuvre de Léopold Sédar Senghor (1960) ; Douta Seck joue le personnage de l’aveugle dans Xala d’Ousmane Sembene (1974). Il est pasteur dans Amok de Souhail Ben Barka (1981), président dans En Résidence surveillée de Paulin Soumanou Vieyra (1981), grand-père dans Pétanki de Yéo Kozoloa, (1982) et Rues Cases Nègres d’Euzhan Palcy (1983), Thierno dans l’adaptation de L’Aventure ambiguë de Jacques Champreux, d’après l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane (1984).

Le public connaissait moins la voix de chanteur de Douta Seck, qui a effectué, entre 1954 et 1956, des études musicales à l’École normale supérieure de musique de Paris-classe de Marcelle Gérard (section art lyrique). Il est titulaire d’un diplôme d’exécution vocale du même établissement et d’un brevet d’aptitude à la carrière lyrique décernée par l’Union professionnelle des maîtres du chant français. En 1955 et 1956, Douta Seck effectue une tournée de concerts de chant classique, de mélodies modernes, negro-spirituals et mélodies africaines à travers l’Afrique occidentale française (AOF).

« Affronter la société dans ses préjugés »

Dans son hommage signé le 7 novembre dans les colonnes du quotidien Le Soleil, le journaliste Djib Diédhiou retient « l’éclat de sa voix, son rire très engageant (…) le souvenir de ses coups de colère à cause desquels il pouvait passer aux yeux de ses confrères, ou de ses proches, pour un homme difficile », qui « aimait la perfection (…) exécrait la paresse intellectuelle, la facilité ».

Cette exigence de perfection, Douta Seck la tient de sa profession de formateur. Il a été, d’octobre 1959 à juin 1963, fondateur et directeur de l’École des arts de la Fédération du Mali (puis au Sénégal, à la rupture de cette unité politique). En 1972, il revient à Dakar, à la demande du président Léopold Sédar Senghor et devient sociétaire du Théâtre national Daniel Sorano. L’année suivante, La Tragédie du Roi Christophe est créée à Dakar avec une mise en scène de Raymond Hermentier, à l’occasion de la visite officielle du président de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny au Sénégal, sous la présidence de Léopold Sédar Senghor.

En juillet 1991, quelques mois avant sa mort, un hommage est rendu à l’artiste par le gouvernement sénégalais, sous l’égide du président Abdou Diouf et de l’UNESCO. A cette occasion, Dominique Wallon le fait, au nom de la France, Chevalier des arts et lettres.

A cette distinction, le journaliste Jean Meissa Diop – dans l’hebdomadaire Walfadjri (8-14 novembre 1991) – ajoute le premier ‘’Prix Artiste de Paris-Wurmser’’ (1955), le premier ‘’Prix Léopold Bellan’’ (1955), la mention ‘’Très bien’’ en chant français, les insignes de Commandeur de l’Ordre national du Mérite (août 1991).

Jean Meissa Diop qualifie Douta Seck de « carrefour des arts », saluant « cet instituteur qui change de vocation pour se consacrer à la peinture », son « courage » à « affronter la société dans ses préjugés », « un courage et des convictions forgés dans l’acier’’.

Depuis avril 1997, l’ancienne résidence de la Médina, devenue Maison de la Culture, porte son nom.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 novembre 2016

Papa Ibra Tall, l’empreinte d’un pionnier

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L’artiste sénégalais, décédé dimanche 26 juillet 2015, à l’âge de 80 ans, a été un de ceux qui ont fondé « L’Ecole de Dakar » et donné corps à une vision fondée la libre expression de génies singuliers.

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Au bout du fil, une petite voix : « Je ne me sens pas très bien ces derniers jours. Je ne suis pas dans de bonnes dispositions pour vous recevoir, mais je serais très heureux d’échanger avec vous, le plus tôt possible j’espère. » En raccrochant avec Papa Ibra Tall, début juillet, j’étais loin de m’imaginer que je ne pourrais réaliser l’interview tant souhaitée avec lui, pour l’émission radiophonique ‘’Arc-en-ciel’’.

Le choc a été d’autant plus fort qu’à l’annonce de son décès, ce dimanche 26 juillet 2015 à Dakar, je travaillais sur le questionnaire de notre éventuel entretien à Tivaouane, parce que je considérais une interview avec cet immense artiste à la fois comme un précieux document et un témoignage sur une part de l’identité artistique et culturelle de ce pays qui s’appelle Sénégal. Hélas !

Dans le bilan des ‘’années Senghor’’, les analystes, chercheurs et acteurs culturels insistent tous sur la dimension cultuelle. Il a fallu des hommes et des femmes pour donner corps à la vision qui était à la base de cette politique. Papa Ibra Tall était de ceux-là. Son empreinte épouse parfaitement la vision que le premier président du Sénégal indépendant, Léopold Sédar Senghor (1960-80) ainsi que la philosophie que celui-ci a voulu imprimer à la pratique des arts au Sénégal.

Dans ‘’Problématique de la négritude’’, Senghor définissait la tâche que se sont fixée les militants de la négritude : « assumer les valeurs de civilisation du monde noir, les actualiser et les féconder, au besoin avec les apports étrangers, pour les vivre par soi-même et pour soi, mais aussi pour les faire vivre par et pour les autres, apportant ainsi la contribution des nègres nouveaux à la civilisation de l‘universel ». Sa vie durant, Papa Ibra Tall s’est attelé à cela, au même titre que de nombreux autres peintres – dans le cadre de ‘’L’Ecole de Dakar’’ –,  liciers, danseurs, comédiens, cinéastes et sculpteurs, à travers des œuvres.

« Un créateur dont le génie et la créativité seront réhabilités par l’histoire »

Né en 1935 à Tivavouane (90Km de Dakar), Papa Ibra Tall fréquente l’Ecole spéciale d’architecture et les Beaux-Arts de Paris dès 1955. Il illustre pour l’éditeur « Présence africaine », des couvertures de livres. C’est dans la capitale française qu’il rencontre les militants de la Négritude, en même temps qu’il y découvre le jazz noir américain.

En 1959, Papa Ibra Tall organise une exposition d’artistes noirs vivant en Europe pour le deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs à Rome. L’année suivante, lors d’un voyage d’étude aux Etats-Unis, il rencontre le jazzman John Coltrane et Malcom X. C’était l’année de l’indépendance du Sénégal. Il rentre au pays, crée la section « Recherches plastiques nègres » à la Maison des Arts, ancêtre de l’Ecole nationale des arts de Dakar.

A la Manufacture nationale de tapisserie créée par le président Senghor en 1966, il imprime sa marque. Entre 1975 et 1983, il s’implique dans différentes fonctions au ministère de la Culture. Il est, de 1983 à 1989, directeur de la Galerie nationale d’art. En 1989, il est nommé directeur général des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (MSAD). Moustapha Tambadou qui a été membre du Conseil d’administration des Manufactures sénégalaises, a salué « la mémoire d’un créateur dont le génie et la créativité seront réhabilités par l’histoire ».

« L’œuvre plastique de Papa Ibra Tall était relativement mince, comme l’était  l’œuvre poétique de Senghor. Mais elle a défini et illustré les fondamentaux esthétiques de l’art négro-africain, contribuant à dessiner la place magnifique dans une universalité, non de la banalité mais de l’addition, du dialogue et de la convergence de génies singuliers », écrit Tambadou dans son hommage à l’artiste Papa Ibra Tall.

« Un des pères fondateurs des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs »

Du milieu des années 1960 à 2013, Tall a participé à des différents évènements culturels, tous aussi importants les uns que les autres : 8ème Biennale des arts de São Paulo (Brésil, 1965), 1er Festival mondial des arts nègres de Dakar (1966), 1er Festival culturel panafricain d’Alger (Algérie, 1969), 1er Salon des artistes plasticiens sénégalais au Musée dynamique de Dakar (1973). Il était aussi au colloque « Art nègre et Civilisation de l’Universel » à l’occasion de l’exposition Pablo Picasso (Dakar, 1972), au colloque du Congrès mondial de l’International Society for Education Through Art à Adélaïde (Australie, 1978).

Papa Ibra Tall, « un des pères fondateurs des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs, a contribué à mettre en œuvre l’idée senghorienne d’insertion de l’art dans le tissu économique comme entreprise de protection, promotion et dialogue des identités », ajoute Moustapha Tambadou, qui a été conseiller technique de plusieurs ministres de la Culture et secrétaire général de la Commission nationale pour l’UNESCO.

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La solitude de l’oiseleur – Collection Abdoulaye Diop et Gnagna Sow

Les œuvres font partie des expositions itinérantes d’art contemporain sénégalais en Europe, Asie et Amérique entre 1974 et 1991. Il a reçu de nombreuses distinctions, notamment commandeur des Palmes académiques de la République du Sénégal, chevalier de l’Ordre du Rio Branco (Brésil) et est citoyen d’honneur des villes de New Orléans et Atlanta (Etats-Unis).

Papa Ibra Tall a réalisé de nombreuses décorations de bâtiments publics et privés ainsi qu’un film, ‘’Ndakaru’’, sorti en 1964. Et, comme un couronnement de cette belle trajectoire, en 2012, les commissaires de la Biennale d’art contemporain de Dakar (Dak’Art) lui consacrent une exposition-hommage à la Galerie nationale d’art, et en 2013, il a été mis à l’honneur dans l’exposition de Massimiliano Gioni, The Encyclopedic Palace, lors de la 55è Biennale de Venise.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 juillet 2015

Ablaye Ndiaye Thiossane, le retour à la lumière

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L’artiste sénégalais Ablaye Ndiaye Thiossane s’est produit le vendredi 21 octobre 2011 à l’Institut français Léopold Sédar Senghor de Dakar. Un spectacle qui sonnait comme un retour à la lumière pour un musicien dont la carrière s’est brutalement interrompue au lendemain du Festival mondial des arts nègres (1966) dont il a signé l’hymne officiel, ‘’Taal Lène Lampe Yi’’. Thiossane_Ablaye_NDiaye Cheveux et barbes blancs, Ablaye Ndiaye Thiossane, 75 ans, posé dans sa démarche et ses propos, dissimule mal derrière ses lunettes de soleil sa joie de se retrouver au devant de la scène, même si, comme il l’a dit à la presse, jeudi à la veille de son concert, il désespérait de trouver un producteur. L’homme revient avec un album, son tout premier, fait de chansons qu’il avait enregistrées avec les moyens du bord et que le producteur Ibrahima Sylla, séduit par sa voix, a aidé à ressortir. Ce déclic a été rendu possible par les conseils du salsero Médoune Diallo. « Je suis très content d’avoir fait cette production parce que j’étais complètement oublié. Je désespérais même de trouver un producteur qui m’aiderait à faire connaître mes compositions », dit cet autodidacte dans un français qu’il a appris dans les salles de cinéma. Ablaye Ndiaye Thiossane est un passionné de cinéma : il connaît les classiques français, arabes, indiens ou de l’ex-Union soviétique, ainsi que leurs héros. « Le 7-ème Art m’a appris à lire, à écrire et à parler le français », explique l’artiste, qui égrène avec précision les différentes étapes de sa longue carrière. Né le 3 février 1936 à Thiès (70 Km de Dakar), il se découvre une passion pour le dessin dès l’adolescence. A 14 ans, il commence à s’exercer en copiant les affiches de films. Puis, après avoir vu ‘’O Cangaceiro » de Lima Barreto, primé à Cannes (France) en 1953, il est séduit par la musique de cette œuvre. Il découvre alors Harry Belafonte, Duke Ellington, BB King, Nat King Cole, s’inscrit en 1962 à l’Ecole nationale des arts pour se perfectionner en dessin et devenir artiste plasticien. Parmi ses professeurs, Iba Ndiaye. Il suit aussi les cours de la section d’art dramatique, ce qui lui permet de côtoyer Abdoulaye Douta Seck, Doura Mané ou encore Djibril Diop Mambety. En 1964, il monte le Thiossane Club, un orchestre dont l’option est de valoriser le patrimoine immatériel sénégalais, notamment wolof. Le directeur de l’Ecole nationale des arts d’alors, Alioune Diop, le présente à celui de Radio Sénégal, Ibrahima Mbengue, à un moment où le premier Festival mondial des arts nègres était en préparation. Pour accueillir le monde noir à Dakar, les autorités sénégalaises lancent un concours pour trouver l’hymne à l’événement. C’est ainsi que Abdoulaye Ndiaye Thiossane se révèle au grand public en interprétant ‘’Taal Lène Lampe Yi’’, une vieille chanson des Fanal saint-louisiens. Le succès est là. Mais, plus rien après son retour à Thiès, sa ville natale, en 1967, pour s’adonner à la peinture sur carton. C’est le début de cette longue traversée du désert pendant laquelle a eu lieu sa rencontre avec le producteur Ibrahima Sylla. Il avait même été « ignoré et écarté », selon ses propres termes, du troisième Festival mondial des arts nègres (décembre 2010). Ablaye Ndiaye Thiossane avait ‘’rangé’’ la musique pour se consacrer à la peinture. Celle-ci ne lui apporte pas des revenus substantiels, juste de quoi subvenir à des besoins essentiels : nourriture, eau, électricité, éducation de ses neuf enfants (huit filles et un garçon). « Au Sénégal, la vie d’artiste est dure parce que le public n’a pas les moyens de payer nos œuvres. C’est encore plus dur pour un artiste plasticien », déplore-t-il. Peut-être sa situation va-t-elle s’améliorer avec l’album qu’il porte, tiré de la centaine de titres de son répertoire. Le disque sert de support à ce retour sur scène qui a déjà commencé par la France. Il est composé de neuf titres, partagés entre chansons d’amour, compositions classiques du répertoire des griots, des contes et légendes que lui disaient sa mère et un de ses oncles. Il y a rendu aussi hommage à une autre légende de la musique sénégalaise, Abdoulaye Mboup, disparu en 1975, et à la femme sénégalaise. Il y a chanté avec Khar Mbaye Madiaga, Balla Sidibé, Médoune Diallo, Assane Mboup, Fatou Mbaye, Marie Ngoné Ndione et d’autres chanteurs. Les instrumentistes Cheikh Tidiane Tall (guitare), Thierno Kouaté (saxophone), Samba Laobé Ndiaye (basse), entre autres, y ont été associés. Cette remise sous les feux de la rampe d’Ablaye Ndiaye Thiossane est quelque part un juste retour des choses, même si lui-même ne le prend pas comme une revanche face à un système qui l’a plongé dans l’anonymat pendant plus de 40 ans. Il revient pour jouer et donner du plaisir. Toutes choses qu’il n’aurait jamais dû cesser de faire. Mais, pour lui, ‘’c’est le destin’’. Aboubacar Demba Cissokho Dakar, le 21 octobre 2011