Fatou Kandé Senghor

‘’I Be Lady O’’ : la prise de parole pour briser chaînes mentales et sociales

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Le samedi 2 juin 2018, dans les jardins du siège de Fondation Heinrich Böll à Dakar, le projet artistique au fort parfum politique s’est achevé par un finissage d’en genre particulier : autour de la maîtresse de cérémonie, la journaliste Maïmouna Dembélé, sept femmes pour lire des textes qui traduisent la problématique de ‘’la prise de parole’’, esprit et thème de la démarche. C’est de cette manière que cette activité, inscrite dans le ‘’Off’’ de la 13è édition de la biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art, 3 mai-2 juin), s’est achevée.

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La philosophie du projet, on peut la chercher dans l’univers  de la photographe et documentariste, ou plutôt l’artiste multicarte, Fatou Kandé Senghor : travail en profondeur, qui prend le temps nécessaire avant d’être présenté ; souci de la transmission qui s’est matérialisé dans ce projet ‘’I Be Lady O’’ par un commissariat assuré par Fatou Kiné Diouf. De fait, le travail présenté du 2 mai au 2 juin est le fruit d’un processus, les artistes impliquées ayant travaillé en résidence. Le résultat, ce sont des photos, des textes, des installations, des vidéos. Le tout ayant comme dénominateur commun une prise de parole. Le titre générique, ‘’I Be Lady O’’, chanté par Fela Anikulapo Kuti (1938-1997), c’est l’écho d’un souffle, d’un combat pour la parole des femmes, l’affirmation et la reconnaissance de leurs droits, leur présence active dans l’espace public.

C’est donc un combat qui se prolonge : celui de Funmilayo Ramson Kuti (1900-1978), enseignante nigériane, femme politique et militante des droits et de l’émancipation politique et économique des femmes, qui a entièrement dédié sa vie à un engagement constant pour l’enseignement, l’indépendance politique de son pays. C’est chez elle que des femmes, des lettrées des classes moyennes, rejointes ensuite par des femmes du peuple, s’organisent pour prendre la parole en protestant notamment autour d’initiatives diverses : fermetures de marchés, sit-in, manifestations, refus de payer l’impôt des femmes.

Le 2 juin 2018, à la manière de Funmilayo – dont la reproduction d’un portrait trônait à l’entrée des lieux – et de ses compagnons, des textes de Coumba Touré, Diakhoumba Gassama, Aisha Dème, Fatimata Wane-Sagna, Fatime Faye, Sarah Chouraqi, se sont réunies, ont pris la parole, pour dire ce qu’elles avaient sur le cœur, leur vision de la place qui est ou doit être la leur, et pour laquelle elles ne demandent ni passe-droit ni coups de pouce. La résidence a mis en l’œuvre Ginette Flore Daleu, Anta, Fatou Kandé Senghor, Helen Bur, Lady Zee, Lyna Benzakour, Nathalie Guironnet, Sandra Sainte-Rose Franchine, Venus, Yung-Shan Tsou, qui ont donc parlé sous le regard bienveillant de Funmilayo Ramson Kuti, dont le combat est inspiration.

A côté des œuvres, des textes, écrits par des femmes aux parcours et expériences différents, mais unies autour d’une urgence que Aisha Dème définit : ‘’Elles (les femmes) ne devraient pas subir, là est la vérité. ‘’L’heure rouge’’, c’est cela. C’est l’urgence de changer les imaginaires pour les nouvelles graines, pour ne pas reproduire les mêmes ‘’modèles’’ dans nos sociétés. L’urgence est que les petits garçons et les petites filles, au fin fond de nos pays, ne grandissent plus en pensant que les filles  sont juste à marier et transformer en maman ou qu’elles sont incapables de penser et décider d’elles-mêmes, de choses importantes. »

« Au fond, l’urgence est de laisser l’imaginaire de la jeunesse tranquille, de le construire avec plus d’équité et d’honnêteté », souligne l’activiste culturelle, qui relève, dès les premières lignes de son texte, qu’il y a « des héroïnes de tous les jours qui subissent beaucoup mais dont la résilience, la solidarité et la force constituent une leçon de vie ». Elle ajoute : « Mes sœurs du village comme beaucoup d’anonymes, de femmes ordinaires – même si aucune femme n’est ordinaire – sont des héroïnes de tous les jours : qui savent encore sourire à pleines dents, s’esclaffer, éclater de rire pendant qu’elles triment, pendant qu’elles souffrent, pendant qu’elles subissent. »

Sarah Chouraqi, elle, prolonge cette réflexion, mettant le doigt sur le fait que ‘’dans l’inconscient collectif, la femme est un corps, il est un esprit.’’ « Pourtant, dit-elle, la femme a porté les corps comme les esprits, éduqué ses fils et ses filles. Elle est la première culture que rencontre l’enfance à l’aube. La femme crée aussi l’immatériel, transcendant la culture et la nature, par l’art à la recherche du divin. Et il y a dans son rôle quelque chose d’ambivalent et de fondamental, quelque chose que le patriarcat n’intègre pas tout à fait : l’artiste est, dans son essence, féminin. Car être artiste c’est permettre à une certaine faille d’exister en soi pour exister autrement. C’est être pénétré par les affects, les peurs, les désirs de l’humanité. Il n’y a pas d’art sans féminité. »

Plus personnelle dans son approche, Fatimata Wane-Sagna parle de sa mère, qui, ‘’au bout de quatre mariages, quatre divorces, deux enterrements… avait parachevé sa propre légende.’’ « Une femme libre de die oui et de dire non. Une amoureuse, une femme qui s’engage. Pour l’amour, ses enfants et son travail. Elle paraît dure et pourtant », souligne Fatimata Wane-Sagna, qui relève que ‘’le monde n’aime pas les anti-modèles’’, ‘’il lui préfère celles faites comme il faut. Celles qui suivent les chemins tracés pour elles. Celles qui n’aiment pas. Ou peu. Celles qui ne lisent pas. Qui ne rient pas fort et parlent peu. Qui ne s’engagent pas. » Le moins que l’on puisse dire d’elle, Fatimata Wane-Sagna, et de toutes les autres femmes impliquées dans ‘’I Be Lady O’’, c’est que leur engagement est clair et franc.

Dakar, le 13 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

Hip-Hop au Sénégal : Fatou Kandé Senghor amorce la Face B de l’histoire

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« Trouve l’histoire des quartiers et tu trouveras les secrets des hommes, des femmes, de la jeunesse et de l’engagement social ». Ce mot de Sembène Ousmane (1923-2007) a sonné, pour Fatou Kandé Senghor, comme une directive dans son travail de recherche et d’enquête sur ‘’une histoire orale du hip hop au Sénégal’’, sous-titre d’un ouvrage de 290 pages qui vient de paraître chez Amalion.

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Pour Sembène, « l’immersion dans des lieux uniques, dans des lieux exclusifs, c’est cela la motivation principale de tout documentariste ». « Il faut arrêter votre cinéma pour faire un véritable travail sur le terrain ».

Cela a certainement guidé l’auteur qui, « en étant accepté par les autres », s’est livré à une « immersion dans les impasses fleuries du Plateau habité par la bourgeoisie dakaroise, jusque dans la banlieue populaire où les concerts underground se terminent par des jets de pierres contre les forces de l’ordre, où les bagarres éclatent parmi les fans, tandis que les rappeurs tentent de calmer le public pour continuer la fête », ainsi qu’elle l’écrit dans son introduction.

Sembène donc, Iba Gaye Massar (musicien) et Issa Ramangelissa Samb dit Joe Ouakam (artiste-peintre et  philosophe), comme des « esprits protecteurs », « énigmatiques et mystérieux », ont donné à Fatou Kandé Senghor « l’appétit » de connaître Dakar, la capitale où elle est née et qu’elle a quittée pour Thiès (70 kilomètres plus loin), « fuyant l’asphyxie et l’appétit pour la jeunesse d’un pays qui est suffoqué par ses traditions, ses religions, ses politiques, son système éducatif, les politiques d’ajustement structurel imposées, son urbanisme sauvage et l’envahissement du mass-média… »

« Chercheuse agréée par les fils du quartier »

Illustré de photos prises pour la plupart par son auteur, ce livre, avec les histoires racontées, les propos et anecdotes glanés, est pour Fatou Kandé Senghor « une ballade à travers l’histoire et la vie contemporaine dans la jungle urbaine et la vie dans les quartiers populaires, la vie dans les familles et la vie proposée à la télévision ». C’est, ajoute-t-elle, « un livre qui se veut témoin de temps, telle une anthologie, mais en même temps un journal intime ».

Que propose la « chercheuse agréée par les fils du quartier » ? En treize chapitres rassemblés dans trois grandes parties, l’ouvrage raconte, à coup d’interviews avec les acteurs, l’histoire du hip-hop au Sénégal, des débuts au milieu des années 1980 marqués par la naissance des premiers groupes de danse et l’année blanche dans les collèges, lycées et à l’université de Dakar (1988), à la veille de la deuxième alternance au sommet de l’Etat (2012).

En passant par des détails croustillants sur la formation des premiers groupes de rap, les réticences des entourages familiaux à voir les jeunes s’adonner à un art synonyme pour eux de laisser-aller, de violence et de vagabondage ou encore les difficultés à se faire accepter sur les scènes.

Le contexte sociopolitique de l’époque est indissociable de l’émergence d’une culture hip-hop au Sénégal. « L’année 1988, en effet, était comme une bombe et c’est cette génération de jeunes qui a lancé le hip-hop, explique Didier Awadi, un des pionniers du mouvement. Nous étions en classe de première et l’invalidation de cette année nous a fait ‘’chier’’. Au même moment, il y avait les ‘’fils de’’ qui, vu que la situation était catastrophique, sont partis. »

Avec cette « frustration (qui) était grande », poursuit Awadi, « on s’est dit que c’est un peu trop facile, ils ne sont pas plus intelligents que nous. Ils n’ont pas eu une meilleure naissance et ils n’ont rien de plus que nous ».

Mais au début était…la danse. La quasi-totalité des premiers acteurs du mouvement hip-hop a commencé par la danse, influencés qu’ils étaient par le vent venu des Etats-Unis à travers les films diffusés dans les salles – quand Dakar en comptait encore. Lord Alajiman avait à peine l’âge d’aller à l’école quand il a vu, en 1981, les premiers films sur le break-dance. « J’ai commencé par le break-dance car c’était la période du cinéma El Hadj de la Médina ; toutes sortes de films y passaient, explique ce membre fondateur du groupe Daara J. Il fallait avoir 50 ou 75 francs et de la force pour faire la queue et se battre pour entrer dans le cinéma (…) C’est comme ça que nous nous sommes lancés dans la danse. »

C’est quoi le rap ?

Aux Etats-Unis où il est né, « le hip-hop est arrivé comme une cure longtemps attendue, qui simulait la personnalité, la solidarité communautaire et la voix des minorités face à la politique américaine de l’époque », raconte Fatou Kandé Senghor. Une dizaine d’années plus tard, de jeunes Sénégalais s’en approprient pour « dénoncer leurs conditions de vie dans les ghettos urbains de leur pays » et réclamer « leur dû ».

La décision de s’engager prise, il fallait faire face aux pesanteurs socioculturelles. « Je vivais chez ma tante paternelle et quand j’ai commencé à rapper, elle m’a mis à la porte (…). Elle m’a dit : ‘’Tu n’es pas griot, tu ne dois pas chanter. C’est quoi le rap ?’’ », se souvient Xuman du groupe Pee Froiss.

« Partout où nous allions, reprend Awadi, on nous disait : ‘’Votre histoire de rap, nous ne connaissons pas, faut pas nous fatiguer. Ils nous viraient toujours’’ (…) Entre 1989 et 1994, nous avons bien galéré ; c’étaient les meilleurs moments. »

Pesanteurs encore plus prégnantes chez les femmes, et que Miriam, du groupe ALIF résume : « Nous sommes victimes de préjugés. Quand les gens te voient monter sur scène, loquace, ils se méfient sous prétexte que tu te mêles de tout. Moi qui vous parle, je n’ai même pas de petit copain, à plus forte raison un époux. Même si ton amoureux t’accepte en tant que musicienne, ses parents s’en mêlent et brandissent un refus catégorique ».

Qu’à cela ne tienne, elles résistent et s’expriment. « En tant que femmes, souligne Njaaya d’ALIF, nos sujets de prédilection sont ceux qui permettent aux femmes d’accéder facilement au monde du travail, d’être libres, de pouvoir exprimer leurs idées et, surtout, de se libérer parce que, dans notre pays, culturellement, la femme doit rester derrière l’homme »

Fatou Kandé Senghor est allée à la rencontre des ‘’pionniers’’ : Didier Awadi et Duggy Tee du Positive Black Soul, Xuman et DJ Gee Bayss de Pee Froiss, Daddy Bibson de Pee Froiss puis Rap’Adio, Jojo de Yatfu, Matador et Manu de Wa BMG 44, Lord Alajiman, Ndongo D et Faada Freddy de Daara J, Keyti de Rap’Adio…Elle recueille leurs souvenirs, anecdotes, confidences et points de vue, comme elle le fait avec la ‘’Nouvelle vague’’, dont certains acteurs sont, depuis, devenus de vraies références dans le milieu  : Fou Malade de Bat’Haillons Blin-D, Mass de Black Diamonds, Gaston, Kilifa et Thiat de Keur Gui, Books, Simon, Fata, entre autres.

En le faisant, l’auteur évoque la place des femmes dans le hip-hop – Keyti : « Il y a trop peu de femmes. Il faut que les filles rappent (…) Je crois que les femmes, particulièrement, ont beaucoup plus de choses à dire que les hommes » –, les producteurs comme Mister Kane ou Safouane Pindra, qui ont osé, l’engagement politique et citoyen, notamment en périodes électorales – « Nous avons notre mot à dire, nous l’avons fait et nous continuerons à dire ce que nous avons à dire parce que c’est notre Sénégal… » (Manu de Wa BMG 44).

Œuvre utile

Le constat est qu’il parait loin le temps où le slogan était ‘’Bul Faale’’, les acteurs du mouvement ayant décidé au début de se réaliser tout seuls en ne comptant que sur leur créativité, et les années 2010 où, à la critique verbale, s’est ajouté le souci d’influer sur les politiques en cours a été à l’origine du mouvement ‘’Y’en a marre’’. Fou Malade, membre de ce groupe formé en janvier 2011, définit sa ligne : « Nous sommes de nouveaux opposants conte toute forme d’injustice (…) Nous voulons être un mouvement de veille, d’alerte et nous ne voulons soutenir aucun candidat ».

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Le débat est aussi posé sur l’identité du mouvement hip-hop sénégalais – dommage et injuste de n’y voir que la copie du hip-hop américain, parce que le rap au Sénégal se fait principalement en wolof, parle de réalités locales bien connues et comprises par les populations –, l’underground qui est plus un état d’esprit qu’autre chose, l’impact de cette culture, la structuration encore embryonnaire pour en faire une véritable industrie.

« Le seul ennui étant que la famille hip-hop est composée à 90% d’artistes. Il n’y a pas de producteurs, d’organisateurs, de tourneurs, de managers aguerris, de biographes, de critiques d’art », écrit Fatou Kandé Senghor. Seulement, ces problèmes, le hip-hop les partage avec la presque totalité des secteurs artistiques.

Cet ouvrage qui vient à son heure, parce qu’une démarche de documentation de cette histoire fait cruellement défaut, à part quelques travaux universitaires dont l’esprit et le carcan ‘’académiques’’ faussent les bonnes intentions de départ. La mise en boite de cette histoire est une nécessité. Le hip-hop au Sénégal ayant ses spécificités, l’écriture de son histoire doit venir des acteurs et observateurs avertis, d’autant que la plupart de ceux-ci sont encore là.

On peut regretter que dans la forme, l’auteur n’ait pas été plus rigoureux dans l’écriture. Beaucoup d’interviews ayant été transcrites dans leur aspect oral brut, sans un travail soutenu sur la syntaxe. Fatou Kandé Senghor, chercheuse en sciences sociales et documentariste, n’a pas été loin dans son analyse personnelle des différentes étapes, se contentant en grande partie d’introduire et de donner la parole aux acteurs, dont chacun a dit comment il est venu au rap, le sens qu’il donne à son option pour l’un des domaines du hip-hop et sa vision de l’avenir…

Se définissant comme « un esprit invincible et invisible, protégée par le seul fait d’y être invitée », elle-même est une actrice du mouvement, et c’est une grande partie sa vie qu’elle s’est mise en position de raconter et d’analyser en publiant cet ouvrage. Ce déficit d’analyse de la matière qu’elle se délectait à recueillir « avec zèle » est d’autant plus réel que Fatou Kandé Senghor a voulu faire de ce document un « journal intime ».

Elle ne dit rien sur Mbacké Dioum ou Mc Lida – qui a sorti la première cassette de rap au Sénégal –, les auteurs des premiers morceaux fredonnés au tout début des années 1990. Il y a, enfin, que le titre du livre – en wolof – qui n’a pas été correctement transcrit. ‘’Wala boog’’ en lieu et place de ‘’Wala Bok’’ ! Pour une langue codifiée, quelle qu’elle soit, il est capital – si on décide de s’en servir – de faire voyager ses mots bien orthographiés.

Les péripéties, les anecdotes, les petites histoires qui font la grande histoire du hip-hop au Sénégal, sont toutefois très utiles à la compréhension et à la réalisation d’autres études plus ciblées sur ces « résistants, ceux qui, depuis les indépendances, soufflent le vent de la contestation, enduisent le baume de soulagement sur une cible toute particulière ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 septembre 2015