Cinéma sénégalais

FESPACO 2017 : Alain Gomis, un deuxième sacre

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La 25è édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) s’est achevée le samedi 4 mars 2017 par l’attribution de l’Etalon d’or de Yennenga au réalisateur sénégalais Alain Gomis, pour son film Félicité. Il est le deuxième cinéaste à inscrire son nom au palmarès à ce niveau, après le Malien Souleymane Cissé (1979 et 1983).

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Le jury présidé par le Marocain Nour-Eddine Saïl a salué « la qualité du sujet, la puissance et la rigueur extraordinaire de la technique ». « Il nous a fait atteindre dans la salle le stade que Spinoza appellerait le stade de la félicité ! »  s’est exclamé M. Saïl

Après avoir reçu son trophée des mains des présidents burkinabè (Roch Marc Christian Kaboré) et ivoirien (Alassane Dramane Ouattara), Alain Gomis a rendu hommage aux réalisateurs guinéen Cheick Fantamady Camara, « ce grand soldat du cinéma récemment disparu et qui continue de nous inspirer », sénégalaise Khady Sylla, Ousmane Sembene, et Burkinabè Adama Sallé. Alain Gomis a également eu une pensée pour le photographe Kiripi Katembo et le cinéaste Idrissa Ouédraogo.

« C’est un grand honneur de recevoir ce trophée pour la deuxième fois », a-t-il déclaré avant de remercier toute son équipe, sa comédienne, mais aussi les Congolais. « Cette formidable actrice, Véro Tshanda Beya, je voudrais dire aux Kinois et aux Congolais de RDC à quel point nous pensons à eux. »

Mais il a avant tout dédicacé son prix à « la jeunesse et aux jeunes réalisateurs et à réalisatrices », qu’il a appelé à « se battre », déplorant l’attitude des « grands opérateurs ». « On parle de moins en moins de culture et de plus en plus de commerce », s’est désolé le réalisateur, estimant que le « cinéma est en danger aujourd’hui ».

Pour sa part, Ousmane William Mbaye a décroché le premier prix dans la catégorie ‘’documentaire’’ avec son film ‘’Kemtiyu – Séex Anta’’, portrait de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986). Abdoulahad Wone, lui, a reçu le prix de la meilleure série pour ‘’Tundu Wundu’’. Pour les courts-métrages, le Poulain d’or est allé à la Marocaine Violaine Maryam Blanche Bellet (Maroc) pour son film Hymenee.

Voici le palmarès complet du Fespaco 2017 :

COMPETITION OFFICIELLE : LONGS METRAGES DE FICTION

— Etalon d’or : Félicité d’Alain Formose Gomis (Sénégal)

— Etalon d’argent : L’orage africain – Un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

— Etalon de bronze : A mile in my shoes de Saïd Khallaf (Maroc)

COMPETITION OFFICIELLE : FILMS DOCUMENTAIRES

— Premier prix : Kemtiyu, Séex Anta (Kemtiyu, Cheikh Anta) d’Ousmane – William Mbaye (Sénégal)

— Deuxième prix : Congo ! Le silence des crimes oubliés de Gilbert Balufu (R.D. Congo)

— Troisième prix : A Footnote In Ballet History ? de Abdel Khalek HISHAM (Egypte)

COMPETITION OFFICIELLE : FILMS DES ECOLES AFRICAINES DE CINEMA

— Prix du meilleur film de fiction : Down side up de Peter OWUSU – University of Legon (Ghana)

— Prix du meilleur film documentaire des écoles de cinéma : Nubuke de Aryee Bismark – National Film and télévision Institute (Ghana)

— Prix spécial des écoles africaines de cinéma : Héritage de Fatoumata Tioye Coulibaly (Mali)

OFFICIELLE : SERIE TELEVISUELLE

— Meilleure série télé : Tundu Wundu – Abdoulahad Wone (Sénégal)

— Prix spécial du jury : Aphasie –  Hyacinthe Hounsou (Côte d’Ivoire)

COMPETITION OFFICIELLE : FICTION COURT METRAGE

— Poulain d’or : Hymenee de Violaine Maryam Blanche Bellet (Maroc)

— Poulain d’argent : The bicycle man de Twiggy Matiwana (Afrique du sud)

— Poulain de bronze : Khallina hakka khir de Mehdi M. Barsaoui (Tunisie)

— Mention spéciale du jury : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

PRIX TECHNIQUES ET ARTISTIQUES

— Prix du meilleur montage : L’interprète d’Olivier Meliche Koné (Côte d’Ivoire)

— Prix de la meilleure musique : Le puits de Lotfi Bouchouchi (Algérie)

– Prix du meilleur décor : The Lucky Specials de Rea Rangaka (Afrique du Sud)

– Prix du meilleur son : Félicité d’Alain Formose Gomis (Sénégal)

– Prix de la meilleure image : Zin’naariya ! (L’alliance d’or) de Rahmatou Kéïta (Niger)

– Prix du meilleur scénario : La forêt du Niolo d’Adama Roamba (Burkina Faso)

– Prix de la meilleure interprétation féminine : A la recherche du pouvoir perdu de Mohammed Ahed Bensouda (Maroc)

– Prix de la meilleure interprétation masculine : Wùlu de Daouda Coulibaly (Mali)

–Prix de la meilleure affiche : The Lucky Specials de Rea Rangaka (Afrique du Sud)

–Prix Oumarou Ganda (meilleure première œuvre) : Le puits de Lotfi Bouchouchi (Algérie)

–Prix Paul Robeson : Frontières d’Apolline Traoré (Burkina Faso)

PRIX SPECIAUX

–Prix Félix Houphouët-Boigny du Conseil de l’Entente : Frontières d’Apolline Traoré, Burkina Faso

— Prix CEDEAO de l’intégration pour le meilleur film ouest africain : Frontières d’Apolline Traoré du Burkina.

— Prix UNICEF : La rue n’est pas ma mère de Jérôme N Yaméogo  (Burkina Faso)

— Prix de la ville de Ouagadougou : La rue n’est pas ma mère de Jérôme N Yaméogo  (Burkina Faso)

— Prix « Sembène Ousmane » de EcoBank : Wùlu de Daouda Coulibaly  (Mali)

— Prix « Soumanou Vieira » de la Fédération africaine de la critique cinématographique (FACC) : A mile in my shoes de Said Khallaf (Maroc)

— Prix « Signis » : « The Lucky Specials » de Rea Rangaka (Afrique du sud)

— Mention spéciale à « A mile in my shoes » de Said Khallaf du Maroc par le jury de l’Association catholique mondiale de la communication (SIGNIS).

— Prix « Thomas Sankara »  de la Guilde africaine des Réalisateurs et producteurs : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

— Prix « de la chance » de la LONAB : A Place For Myself de Marie Clémentine Dusabejambo (Rwanda)

— Prix de l’ONG WaterAid pour l’eau potable, l’hygiène et l’assainissement : Le puits de Lofti Bouchouchi (Algérie)

— Prix santé et sécurité au travail : Bons baisers de Morurua de Larbi Benchiha (Algérie)

— Prix spécial de l’Assemblée nationale : L’orage africain – Un continent sous influence de Sylvestre Amoussou (Bénin)

— Prix Union européenne et ACP : Kemtiyu, Séex Anta (Kemtiyu, Cheikh Anta) de Ousmane William Mbaye (Sénégal) et « The bicycle man » de Twiggy Matiwana (Afrique du sud)

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 4 mars 2017

 

« Félicité » d’Alain Gomis : des combats pour la vie

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Le long métrage Félicité du réalisateur sénégalais Alain Gomis, projeté samedi en première mondiale à la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (compétition officielle), est un film d’un réalisme puissant qui, tout en dépeignant les dures réalités de la vie quotidienne dans une métropole africaine – ici Kinshasa –, porte un langage éclairant sur la sincérité des personnages principaux.  

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Le film, qui dure un peu plus de deux heures, fait résonner une vision du monde fondée sur le principe qu’il faut affronter les dures réalités de son environnement et montrer, en même temps, des moyens de remonter la pente. Il a été tourné dans des lieux réels (marché, hôpital, quartier…). En lingala – langue que ne parle pas le réalisateur – pour certainement le mettre en position d’écoute, pour révéler les autres protagonistes du film autrement.

Félicité (Véro Tshanda Beya), femme libre et fière, est chanteuse le soir dans un bar de Kinshasa. Sa vie bascule quand Samo (Gaétan Claudia), son fils de 14 ans, est victime d’un accident de moto. Ce fait est, pour elle, le point de départ d’une course contre la montre dans les rues de Kinshasa, pour le sauver. Ce ‘’voyage’’ dans ‘’Kin la belle’’ offre une lecture exceptionnelle d’une réalité vivante, faite de désillusions certes, mais d’énergie, de passion et de rêves. Les chemins de Félicité croisent ceux de Tabu (Papi Mpaka), autre symbole de cette résolution à croquer la vie, à en profiter pleinement.

Le film est résolument optimiste. Mais ce n’est pas cet optimisme béat, prétexte pour fuir une réalité blessante, quasi cruelle. Il se construit sur les réalités difficiles, une manière de poursuivre cette révolution permanente qu’Alain Gomis s’évertue à porter dans sa démarche artistique, depuis son premier long métrage, L’Afrance (2002). Il s’agit d’affronter ces dures réalités et se demander comment faire pour revenir.

Plus que pour ses trois premiers longs métrages, Alain Gomis a fait, avec Félicité, un film « plus collectif ». Lui avec un petit micro, et son chef opérateur (Céline Bozon) avec des écouteurs, ont tourné dans des lieux réels (lieu de spectacle, marché, hôpital…). « C’est à l’intérieur de ces endroits que se passent nos vies », a dit Gomis lors de la conférence de presse, samedi en fin de matinée. Très juste !

En suivant Félicité dans les rues et lieux de Kinshasa, il pose un regard lucide et critique sur toutes ces choses qui symbolisent une société inégalitaire, déréglée, où la corruption est monnaie courante, le système de santé défaillant, l’insécurité visible… S’y ajoutent l’arrogance d’une petite bourgeoisie arriviste et sans vision réelle, le machisme incarné par le père de Samo – qui a abandonné son enfant pour aller vivre avec une autre femme… Il y a des moments où le film fait penser au roman Ville cruelle, d’Eza Boto (Mongo Beti).

Mais ces sombres réalités, qui peuvent faire douter de l’humain et pousser à baisser les bras et à se résigner, sont l’une des deux ou même trois faces d’une option artistique dont la dimension sociale et politique n’échappera à aucun spectateur attentif. Oui, il faut affronter cela, se battre, pour montrer que rien n’est perdu.

Personnage mystérieux, Félicité est un esprit pour lequel la part d’orgueil est importante. Une femme forte, digne, libre, porteuse de rêves et de vie. Elle est quelque peu contrariée, parce que sachant dans un coin de sa tête qu’on n’a pas toujours raison tout seul. Elle tue une part de son orgueil dans le film. Elle est forte, mais, paradoxalement, elle est condamnée par cette force à faire des concessions. Des compromis qui ne lui font toutefois pas perdre son âme. On peut même dire qu’en agissant de la sorte, elle va chercher ce qui lui revient certainement de droit.

Sa puissance et sa force, Félicité – morte puis réincarnée dans un esprit – va les puiser en grande partie dans l’univers de la cosmogonie africaine. Elle s’échappe de temps à autre de la dure réalité de sa vie quotidienne, pour aller marcher dans la forêt. Elle plonge dans le fleuve, comme pour se laver des souillures que constituent les compromis avec ses principes, imposés par les circonstances. Les régions de Tambacounda et Kédougou sont les lieux de ces séquences porteuses d’une autre couleur.

Deux autres éléments pour symboliser et défendre la vision résolument positive. Là, encore, des aspects importants de la vie congolaise d’aujourd’hui : l’orchestre Kasai Allstars, qui accompagne Félicité, a une force d’interprétation qui permet de conforter le spectateur dans le constat que, devant les difficultés, il y a une possibilité de réconciliation, de s’ouvrir aux autres pour avancer ; L’orchestre symphonique Kimbanguiste, lui, apporte une touche qui permet de raconter le film autrement, parce qu’il est presque hors du temps. Il détache le film du personnage de Félicité, une démarche voulue par le réalisateur, comme il l’a dit.

La trajectoire de l’orchestre symphonique Kimbanguiste – né de la seule volonté d’un homme, Armand Diangienda, qui l’a monté en faisant faire les instruments sur place – épouse parfaitement le souci du cinéaste de montrer qu’il est possible, en dépit des discours alarmistes et des images catastrophistes sur l’Afrique noire, de porter créativité et espoir.

Que dire de la langue du film ? Le lingala, que parlent les personnages, permet au réalisateur, comme lui-même l’a dit, d’avoir ce recul permettant aux personnages de réinterpréter le film. Même s’il souligne que les similarités avec sa culture Mandiak crée une certaine familiarité avec le milieu. Comme pour le spectateur d’ailleurs, qui se sent proche des protagonistes et des réalités de ‘’Félicité’’, œuvre dure par moments, mais sensuelle, touchante et très humaine, en ce sens qu’elle donne corps et sens à cet adage selon lequel la vie est un combat. Elle incarne un autre langage cinématographique, qui fait des lieux de son déroulement le centre du monde.

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 12 février 2017

‘’Président Dia’’, belle œuvre sur une page sombre de l’histoire politique sénégalaise

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Le réalisateur Ousmane William Mbaye livre, avec Président Dia, son dernier documentaire en date, une œuvre d’une belle qualité technique et esthétique, sur une des pages les plus sombres de l’histoire politique du Sénégal, tout en mettant en lumière les contradictions d’un homme de caractère, Mamadou Dia, à qui l’occasion avait été donnée de délivrer sa version des faits.

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Projeté le 6 novembre 2012, en avant-première mondiale à l’Institut français de Dakar, en clôture de la deuxième édition de la Journée sénégalaise du documentaire, le film, d’une durée de 54 minutes, avait comme fil rouge la parole du président Mamadou Dia, président du Conseil de gouvernement (1956-62), laquelle, en définitive, épouse parfaitement le point de vue du cinéaste. Le propos d’Ousmane William Mbaye – qui avait une dizaine d’années en 1962 – était de comprendre ce qui a été à l’origine de la rupture entre les deux têtes de l’exécutif, Mamadou Dia, le développeur, promoteur d’un socialisme autogestionnaire, et Léopold Sédar Senghor, le poète, chantre de la Négritude, fortement imbu de culture française.

Dia, cet instituteur rigoureux et quelque peu autoritaire, n’avait lui-même pas compris que Senghor qui l’a fait entrer en politique, le trahisse. Il se laisse entraîner dans l’aventure, se donnant corps et âme, en bon ‘’baay faal’’ (disciple inconditionnel) de Senghor. Là se trouve déjà une première contradiction chez Dia : il reste et compose avec son ami, même s’il est convaincu que celui-ci était ‘’sincèrement’’ français, la négritude qu’il chantait n’étant que romantisme.

Laurence Attali, coproductrice du film, a réussi un superbe montage des images. Doudou Doukouré a accompagné en musique le déroulement des faits et des témoignages, même s’il aurait pu laisser une autre personne lire le poème de Thierno Saïdou Sall, qui dit des choses sur les sentiments de Mamadou Dia. Président Dia débute sur un rassemblement à la Place de l’Obélisque et une manifestation de forces sociales et politiques opposées à un éventuel troisième mandat d’Abdoulaye Wade à la tête de l’Etat. En commentaire, la voix de Senghor, sorti vainqueur de ce duel avec Dia, son compagnon de 17 ans.

Autre mise en parallèle, notée plus loin dans le film, celle opérée entre les porteurs de pancartes, réclamant à la Place Protet l’indépendance immédiate en 1958, lors d’une visite du général Charles de Gaulle, et ceux de la Place de l’Obélisque exigeant le respect de la Constitution. Tous au nom de la démocratie. Journaux d’époque, photos, extraits sonores, images d’archives, tout est utilisé et mis en perspective par le réalisateur – soucieux d’établir un lien avec la situation du Sénégal 50 ans après – pour reconstituer le puzzle et rester le plus fidèle possible aux faits qui ont eu raison, en 48 heures, de la première expérience de régime parlementaire en Afrique francophone.

L’aspect éthique, important dans la réalisation d’un film documentaire, apparaît aussi dans l’option d’Ousmane William Mbaye de donner la parole à des témoins-clés : Amadou Makhtar Mbow, Cheikh Hamidou Kane, ses anciens ministres, Dialo Diop Blondin, codétenu de Dia pendant deux ans, Annette Mbaye d’Erneville, journaliste, Abdou Diouf, ancien président de la République, Roland Colin, directeur de Cabinet de Dia, entre autres.

Au pouvoir, Dia prônait une démocratie partie du peuple, un socialisme participatif éliminant toutes sortes d’intermédiaires entre le gouvernement et le peuple, un modèle de développement qui portait atteinte aux intérêts du capitalisme français encore très présent dans le tissu économique national et à ceux du féodalisme local, y compris religieux. Le président du Conseil le dit lui-même : il a réussi à mettre au pas la classe maraboutique, les syndicats et les fonctionnaires, aspects de sa politique sur lequel le film n’insiste pas clairement.

Il aurait été par exemple éclairant de voir comment Mamadou Dia avait combattu et réprimé les militants et sympathisants du Parti africain de l’indépendance (PAI). Comme il aurait été juste de dire que Cheikh Anta Diop, l’autre grande figure de la scène politique nationale de l’époque, a été le seul leader à dire qu’il ne créerait pas de parti tant que Dia serait en prison. Sur l’éclatement de la Fédération du Mali, que dire de l’attitude de Valdiodio Ndiaye, fidèle allié de Dia et ennemi juré de Senghor, qui avait lui aussi des ambitions présidentielles ? Ousmane William Mbaye réussit bien à montrer que ce sont toutes ces forces internes et externes, françaises essentiellement, qui ont eu la tête de Dia, victime d’un complot.

Ce qu’il ne réussit pas, c’est de discuter les contradictions quasi-existentielles de Mamadou Dia. Cela aurait été particulièrement intéressant, parce que le propos du film était de redonner la parole à l’ancien président du Conseil de gouvernement. « J’ai de la tendresse pour lui (Senghor), c’est ça qui est extraordinaire. Je n’arrive pas à en faire un ennemi », dit-il dans le film. Il faudra un jour essayer de comprendre comment un homme, qui se désole que la situation actuelle du Sénégal résulte en grande partie de cette crise de décembre 1962, n’ait pas décidé de mener le combat autrement contre son ami Senghor.

Mais comme Président Dia ne fait qu’ouvrir, il faut l’espérer, une série de films sur cette période de l’histoire politique du Sénégal, il faudra certainement d’autres œuvres pour mettre à nu ces paradoxes. Mamadou Dia lui-même, convaincu de sa bonne foi, ne pouvant relever les contradictions de sa démarche politique, perceptibles dans ses discours. La question – Y a-t-il eu tentative de coup d’Etat le 17 décembre 1962 ? – reste en réalité sans réponse. En s’opposant au vote d’une motion de censure contre son gouvernement, Dia avait agi illégalement en s’appuyant sur une règle non écrite qui voulait que le parti prime sur l’Etat et décide avant celui-ci. Il n’avait toutefois pas l’intention, loin de là, de destituer Senghor qu’il soutenait toujours.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 janvier 2017

 

Omar Seck, le théâtre en grand

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Le comédien de théâtre et acteur de cinéma sénégalais Omar Seck, décédé le 24 mars 2010, à l’âge de 64 ans, a, pendant plus de 40 ans, marqué de son empreinte le théâtre sénégalais, à la fois par son talent, sa prestance sur scène, sa voix et une forte personnalité.

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Né à Dakar le 20 janvier 1946, Omar Seck effectue ses études primaires à l’école Malick Sy et ses études secondaires au lycée Van Vollenhoven (actuel Lamine Guèye). Il trouve sa vocation en 1962 lorsqu’un jour, grâce à un ami, il découvre le Théâtre du Palais. Pendant trois ans, en revenant du lycée, de 18 heures à 19 heures, il suit des cours d’art dramatique avec comme encadreurs trois professeurs : Pierre Richy, un grand du pantomime, avec Jacques Michel et Abdoulaye Dieng Mbadane.

Après cette formation qui a duré trois ans, il sort major de sa promotion, remportant le prix du théâtre, le prix d’interprétation et le premier prix de diction. Ces premières distinctions lui permettent de bénéficier d’une bourse qui devait le mener à Nancy (un an) et à Paris (trois ans). Mais il ne fait pas le voyage pour la France, parce que Maurice Sonar Senghor, alors directeur du Théâtre du Palais l’en dissuade. Celui-ci estimait qu’aller passer quatre ans en France aurait été une perte de temps pour le talentueux Omar Seck.

L’Exil d’Alboury à Sorano

En 1966, année du premier Festival mondial des Arts nègres, Maurice Sonar Senghor – devenu directeur du Théâtre national Daniel Sorano, inauguré en juillet 1965 – le convainc donc d’intégrer la troupe dramatique de cette nouvelle institution. Ses aînés, Abdoulaye Farba Sarr, Doura Mané et Edge Diop, qui venaient de passer trois ans de stage en France, le prennent sous leur aile et l’encadrent. La troupe comptait aussi dans ses rangs Moustapha Touré, Soulèye Mbaye, Guillaume Corréa, entre autres pensionnaires.

Omar Seck intègre alors le groupe en compagnie de Djibril Diop Mambety qui, avant de mener une brillante carrière de cinéaste, a animé les planches du Théâtre national Daniel Sorano. Seck participe ainsi à la mise en scène de classiques, à la création de grandes pièces de théâtre et à des tournées internationales. Benjamin de la troupe, sous la direction du comédien et metteur en scène français Raymond Hermantier, il interprète son premier grand rôle (Laobé Penda) en 1968, dans la mise en scène de la pièce L’Exil d’Alboury, du dramaturge de Cheik Aliou Ndao.

Avec L’Exil d’Alboury, la troupe obtient la médaille d’or du théâtre au premier Festival culturel panafricain d’Alger, en 1969. Omar Seck excellait aussi bien dans la mise en scène de pièces d’auteurs africains, que dans des classiques étrangers comme La Tête d’’Or de Paul Claudel. Son talent et sa maîtrise de son art sont reconnus par les professionnels, critiques et autres organisateurs de rencontres théâtrales.

A Namur (Belgique), où il a joué avec des Allemands, des Français, des Africains, au Festival international du Cameroun (Couronne d’ébène), il gagne des prix. Des décorations aussi. Il est Chevalier de l’Ordre national du Mérite et Officier de l’Ordre national du Lion. En 1986, sous la direction du metteur en scène Boubacar Guiro, il joue Lat Dior dans Niani Bagn na, au stade Demba Diop. En 1999, le Grand Prix du président de la République pour les Arts sonne comme le couronnement d’une carrière accomplie.

« Le théâtre ce n’est pas n’importe quoi »

A la Radio-Télévision, Seck a enregistré plus d’une vingtaine de pièces avec Radio France internationale, dans le cadre du concours interafricain de langue française. Il a reçu le Doura 97, pour la journée mondiale du théâtre, ‘’La couronne d’ébène’’ des rencontres internationales du Cameroun en 1998.

Omar Seck est acteur dans les mises en scène du conte fantastique ‘’Songe au rêve’’ (par) et du roman Les bouts de bois de Dieu, de Sembène Ousmane (par Hughes Aliune Limbvani). Il était pressenti pour interpréter le rôle principal dans la mise en scène de La tragédie du Roi Christophe, pour l’inauguration du monument de la Renaissance africaine, mais il décède dix jours avant.

Lors du deuxième Festival culturel panafricain d’Alger (5-20 juillet 2009), il disait ce qu’il devait au théâtre : « Je dois tout à cet art qui m’a apporté beaucoup de choses, en contribuant à élever mon esprit et en me permettant de faire le tour du monde. En plus, c’est un art très riche ».

Ces dernières années, en artiste expérimenté, il était devenu un observateur avisé de la scène sénégalaise, n’hésitant pas à donner son avis sur la pratique des plus jeunes. En guise de conseil, il leur demandait d’accorder une place importante à la formation, estimant que « le théâtre ce n’est pas n’importe quoi ». Après sa retraite, en 2005, il a continué à travailler avec le Théâtre national Daniel Sorano auquel il était lié par un contrat.

Acteur génial au cinéma

Omar Seck n’était pas seulement un homme de théâtre. Il était aussi un monstre sacré du 7-ème Art. Chaque fois que Seck a habité le personnage qu’il incarne, c’est à la satisfaction des réalisateurs soucieux de bénéficier de son talent et de sa maîtrise professionnelle acquise sur les planches du Théâtre national Daniel Sorano.

De Jom du Sénégalais Ababacar Samb Makharam, en 1981, à L’Absence du Guinéen Mama Keïta et Ramata du Congolais Léandre-Alain Baker en 2009, il est apparu dans une dizaine de films traitant de faits sociaux, culturels et politiques. Omar Seck c’est Gora le gendarme qui parvient, avec tact et fermeté, dans Guelwar de Sembène Ousmane (1992), à ramener le calme dans un village où couvait la menace d’un affrontement interreligieux.

Il est policier dans Le Jardin de papa du Congolais Zeka Laplaine (2002) et Deweneti de la Sénégalaise Dyana Gaye (2006), chômeur doublé d’un activiste syndical dans Un amour d’enfant de Ben Diogaye Bèye (2004).

Ben Diogaye Bèye a fait jouer Omar Seck dans un second film, Dakar…La rue publique (2009), un documentaire dans lequel le réalisateur exprime sa révolte face aux changements intervenus à Dakar, notamment sur le plan architectural. Omar Seck a aussi joué dans Dakar-Clando d’Ousmane William Mbaye (1990), TGV de Moussa Touré (1997) – pour lequel il remporte de Bayard du meilleur rôle, au Festival du film francophone de Namur (1998) – Battu de Cheik Oumar Sissoko (2000), adaptation de La grève des Battu, roman d’Aminata Sow Fall.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 mars 2010

Cinéma : El Hadji Momar Thiam, un pionnier discret

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Le photographe et cinéaste sénégalais El Hadji Momar Thiam, décédé le 19 août 2014 à l’âge de 84 ans, était de ces pionniers du cinéma sénégalais qui ont posé avec passion et détermination leur pierre, «au moment où ce n’était pas facile», selon la formule du documentariste Samba Félix Ndiaye (1945-2009).

Des cinq que l’on peut considérer comme le groupe des fondateurs, il était le dernier survivant, pour qui le combat pour l’image ne s’est jamais arrêté. Avec Sembene Ousmane (1923-2007), Yves Badara Diagne (1930-2013), Ababacar Samba Makharam (1934-1987), Tidiane Aw (1935-2009), il a posé les premiers jalons d’un édifice qui a produit l’une des plus belles cinématographies du continent.

El Hadji Momar Thiam est né le 24 septembre 1929 à Dakar. Bien qu’à la retraite depuis 1984, il continuait de vivre intensément la passion de sa vie, le cinéma. Avant que la maladie ne lui fasse perdre ses moyens physiques, il parlait de ses souvenirs sur la marche difficile du cinéma au Sénégal. Il en a vécu. Au Sénégal, le grand public connaît surtout Sembene Ousmane, mais Momar Thiam a joué un rôle tout aussi important au début. « Quand tout semblait impossible », précisait-il.

Momar Thiam est né dans ce qui est aujourd’hui connu comme le Plateau dakarois (centre-ville). Il y fréquente, dans les années qui précèdent la seconde guerre mondiale, l’école de Thionck. Il commence par être photographe, travaille ensuite au service cinéma du ministère de l’Information. Pour subir une formation de caméraman, Momar Thiam se rend à la fin de l’année 1959 à Saint-Maur et Saint-Cloud, en France.

A son retour, en 1961, le jeune caméraman intègre Les Actualités sénégalaises créées un an plus tôt par le président Léopold Sédar Senghor. « Pour être accepté en France, j’ai été obligé à signer un engagement à retourner après ma formation », disait Thiam, à l’occasion de ses 80 ans, en 2009. Ce n’était pas un problème pour lui puisque c’est pour son pays qu’il voulait travailler avant tout. Premier caméraman sénégalais à intégrer Les Actualités sénégalaises, il assiste aux débuts du cinéma sénégalais.

Le 7-ème Art pour lui, c’est un rêve. Il n’a jamais voulu faire autre chose. Et le rôle central des Actualités sénégalaises dans le dispositif d’information de l’Etat lui permet de réaliser son rêve. Momar Thiam a filmé l’inauguration de la grande mosquée de Touba en 1963, par le président Léopold Sédar Senghor et le khalife général des mourides, Serigne Fallou Mbacké. Thiam était aussi à Kidira (environ 650 Km à l’est de Dakar) pour immortaliser ce qui a été considéré par les historiens comme la ‘’réconciliation’’ entre Senghor et le président malien Modibo Keïta après l’éclatement de la Fédération du Mali.

Il était également là pour la première tournée de Senghor en Casamance en 1963 ou encore la pose de la première pierre du Théâtre national Daniel Sorano. Mais un coup d’arrêt intervient en 1964. Cette année-là, il quitte les Actualités sénégalaises parce que, dit-il, sa situation n’a jamais été régularisée. Il s’adonne alors à son autre passion, la photographie.

Son appareil fixe alors des moments du premier Festival mondial des Arts nègres en 1966. Il collabore en même temps avec le Musée dynamique où il est finalement recruté en 1968. Avant de quitter les Actualités sénégalaises, Momar Thiam avait eu le temps de réaliser, en 1963, son premier film, Sarzan, tiré du conte de l’auteur sénégalais Birago Diop. La parenthèse des clichés refermée, il reprend la caméra pour tourner La lutte casamançaise (1968), La Malle de Maka Kouli, d’après un conte de Birago Diop (1969). Karim, débuté en 1970 et achevé en 1971, est le premier long métrage de Momar Thiam. Il est adapté du roman du même nom d’Ousmane Socé Diop.

En 1974, coproduit par la Société nationale de cinéma, Momar Thiam réalise ce que le journaliste, critique et réalisateur Paulin Soumanou Vieyra considère comme son « meilleur film », Baks. D’une durée de 1heure 50 minutes, ce film traite du problème de la drogue au Sénégal. Le doyen qu’il était suivait avec intérêt l’évolution du cinéma sénégalais. Quand sa santé le lui permettait, il se rendait régulièrement au siège de l’Association des cinéastes (CINESEAS), une organisation qu’il a dirigée pendant cinq ans (1987-1992). Et l’envie de toujours partager faisait qu’il portait un projet comme un jeune réalisateur tiendrait à réaliser le film de sa vie.

Aux jeunes qui croisaient son chemin lors de la deuxième édition du Festival panafricain d’Alger (5-20 juillet 2009), il disait qu’il voulait laisser « quelque chose » à la postérité. Pour définitivement poser son empreinte, El Hadji Momar voulait son ‘’Centre de documentation et de recherche cinématographique’’ à Dakar, un musée qui permettrait à tous ceux qui s’intéressent à l’évolution du cinéma sénégalais d’avoir accès aux films, à du matériel ayant servi à faire les premiers films.

En septembre 2004, il avait donné une idée du patrimoine dont il est en possession en exposant, dans les jardins de l’hôtel de ville de Dakar, sur « l’histoire du cinéma au Sénégal », une aventure à laquelle il continuait de prendre une part active. Photos, affiches, coupures de presse, matériels de tournage, etc. ont illustré cette exposition au vernissage de laquelle plusieurs membres de l’association des cinéastes avaient pris part pour témoigner leur respect et leur solidarité à ce pionnier du 7-ème Art sénégalais. Un pionnier qui, comme à ses débuts, portait encore des projets plein la tête.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 août 2014

Douta Seck, ce géant !

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Le comédien sénégalais Douta Seck, disparu le 5 novembre 1991, à l’âge de 72 ans, fut un géant du théâtre national sénégalais, un artiste à la stature imposante, qui, après des études d’architecture, s’est distingué pendant plus de 40 ans dans l’art lyrique et le 4-ème art. 

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Douta Seck a lutté pendant six ans contre un emphysème pulmonaire qui avait compromis la poursuite de sa riche carrière, le privant aussi de la possibilité de transmettre à la jeune génération son expérience des planches. « Ce grand comédien avait incarné au théâtre le rôle du Roi Christophe avec beaucoup de vérité et de sensibilité. Avec lui disparait le dernier de nos géants du 4ème art », soulignait le quotidien Le Soleil, dans son édition du 7 novembre 1991.

Avant de tirer sa révérence, écrit le journaliste Djib Diédhiou, « il aura donné jusqu’au bout la réplique à ce personnage tapi au cœur de son être – l’emphysème – et qui se réveillait de temps à autre, et de manière soudaine, pour l’accabler ». « Car ‘Christophe’ comme on peut appeler Douta depuis ce 4 août 1964 où fut à Salzbourg créée par Jean Marie Serreau, ‘La Tragédie du Roi Christophe’ d’Aimé Césaire, n’avait plus à faire face aux vicissitudes de l’histoire ni à la versatilité d’un peuple, mais il devait composer sur la scène de la vie », indique Diédhiou.

Il relève le ‘’regret’’ du monde de la culture de voir partir un professionnel talentueux et aguerri sans pouvoir faire découvrir au public d’autres ressources qu’il gardait en lui : celles du chant. « Car, on l’oublie souvent, c’était l’autre passion de Douta. C’était un domaine où il excellait aussi. Il avait la voix, le métier, le talent, pour ça », précise le journaliste. Djib Diédhiou ajoute : « Peut-être que si le théâtre n’avait pas régné en lui de manière possessive, il aurait connu une plus grande célébrité pour sa voix de ténor. Mais sur ce plan, le regret n’est plus permis tant la carrière de comédien de cet homme a été bien remplie ».

Architecte du jeu

Le théâtre, oui. Parce qu’après une carrière d’instituteur à Ziguinchor (1938-1946), Douta Seck, né le 4 août 1919 à Saint-Louis, obtient une bourse d’étude de la Municipalité de Dakar pour ses études d’architecture aux Beaux-Arts de Paris (1947-1954). Dans la capitale française, il prend goût au théâtre : le rôle du sorcier dans la pièce L’empereur Jones, mise en scène par Sylvain D’homme (1949) et, à partir de 1952, la décision d’abandonner l’architecture au profit de l’art lyrique et de l’art dramatique.

Depuis, Douta Seck ne chôme pas, enchaînant les apparitions dans des pièces, pour devenir une des plus grandes vedettes noires de la scène parisienne : rôle du coolie, dans la pièce L’exception et la règle, de Berthold Brecht, mise en scène de Jean-Marie Serreau (1954), La Tragédie du Roi Christophe (créée pour la première fois le 4 août 1964 à Salzbourg et représentée aussi en avril 1966 lors du premier Festival mondial des Arts nègres), Général Manuel Hô (1978), la fresque sur L’Afrique et l’homme noir (1977, mise en scène de Jean-Pierre Leurs au Festival des arts et de la culture de Lagos), Le Mahabharata, sous la direction de Peter Brook, etc.

Le comédien joue un peu partout dans le monde. Il joue aussi dans de nombreux films : Tamango de John Berry (1957), Les Tripes au Soleil de Claude-Bernard Aubert (1958), Liberté d’Yves Ciampi d’après l’œuvre de Léopold Sédar Senghor (1960) ; Douta Seck joue le personnage de l’aveugle dans Xala d’Ousmane Sembene (1974). Il est pasteur dans Amok de Souhail Ben Barka (1981), président dans En Résidence surveillée de Paulin Soumanou Vieyra (1981), grand-père dans Pétanki de Yéo Kozoloa, (1982) et Rues Cases Nègres d’Euzhan Palcy (1983), Thierno dans l’adaptation de L’Aventure ambiguë de Jacques Champreux, d’après l’œuvre de Cheikh Hamidou Kane (1984).

Le public connaissait moins la voix de chanteur de Douta Seck, qui a effectué, entre 1954 et 1956, des études musicales à l’École normale supérieure de musique de Paris-classe de Marcelle Gérard (section art lyrique). Il est titulaire d’un diplôme d’exécution vocale du même établissement et d’un brevet d’aptitude à la carrière lyrique décernée par l’Union professionnelle des maîtres du chant français. En 1955 et 1956, Douta Seck effectue une tournée de concerts de chant classique, de mélodies modernes, negro-spirituals et mélodies africaines à travers l’Afrique occidentale française (AOF).

« Affronter la société dans ses préjugés »

Dans son hommage signé le 7 novembre dans les colonnes du quotidien Le Soleil, le journaliste Djib Diédhiou retient « l’éclat de sa voix, son rire très engageant (…) le souvenir de ses coups de colère à cause desquels il pouvait passer aux yeux de ses confrères, ou de ses proches, pour un homme difficile », qui « aimait la perfection (…) exécrait la paresse intellectuelle, la facilité ».

Cette exigence de perfection, Douta Seck la tient de sa profession de formateur. Il a été, d’octobre 1959 à juin 1963, fondateur et directeur de l’École des arts de la Fédération du Mali (puis au Sénégal, à la rupture de cette unité politique). En 1972, il revient à Dakar, à la demande du président Léopold Sédar Senghor et devient sociétaire du Théâtre national Daniel Sorano. L’année suivante, La Tragédie du Roi Christophe est créée à Dakar avec une mise en scène de Raymond Hermentier, à l’occasion de la visite officielle du président de Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny au Sénégal, sous la présidence de Léopold Sédar Senghor.

En juillet 1991, quelques mois avant sa mort, un hommage est rendu à l’artiste par le gouvernement sénégalais, sous l’égide du président Abdou Diouf et de l’UNESCO. A cette occasion, Dominique Wallon le fait, au nom de la France, Chevalier des arts et lettres.

A cette distinction, le journaliste Jean Meissa Diop – dans l’hebdomadaire Walfadjri (8-14 novembre 1991) – ajoute le premier ‘’Prix Artiste de Paris-Wurmser’’ (1955), le premier ‘’Prix Léopold Bellan’’ (1955), la mention ‘’Très bien’’ en chant français, les insignes de Commandeur de l’Ordre national du Mérite (août 1991).

Jean Meissa Diop qualifie Douta Seck de « carrefour des arts », saluant « cet instituteur qui change de vocation pour se consacrer à la peinture », son « courage » à « affronter la société dans ses préjugés », « un courage et des convictions forgés dans l’acier’’.

Depuis avril 1997, l’ancienne résidence de la Médina, devenue Maison de la Culture, porte son nom.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 novembre 2016

« Kemtiyu – Séex Anta », impressions hors-film…

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Le samedi 7 mai 2016, entre 19h 07 et 20h 41, un beau et nombreux public a assisté, au Théâtre national Daniel Sorano, à Dakar, à la première mondiale du premier film de création sur l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), écrit et réalisé par Ousmane William Mbaye. Il y avait dans la salle des initiés qui connaissent l’homme et son œuvre « sur le bout des doigts », comme l’a dit Laurence Attali, monteuse et coproductrice du documentaire – même si je considère qu’on ne finira jamais d’apprendre de son travail et de sa démarche.

AFFICHE-KEMTIYU

Mais il y avait surtout de nombreuses autres personnes qui ne connaissaient presque rien de lui, de sa pensée ou de son colossal travail de restauration d’une conscience historique africaine. Avant la projection, la question concernait surtout  »Kemtiyu », le titre du film, mais les questions, observations, commentaires et remarques les plus incongrus – qui relevaient à la fois d’une grosse ignorance du travail de Cheikh Anta et des conséquences encore visibles du black-out dont il a fait l’objet dans le système éducatif national sénégalais -sont venus après la projection de Kemtiyu – Séex Anta.

Certains, dont beaucoup se considèrent et sont vus comme les plus brillants dans leurs disciplines ou faisant autorité dans leurs domaines d’activités, soufflaient, toute honte bue, qu’ils ne savaient rien de la pensée ou de l’œuvre de Cheikh Anta Diop ; D’autres – comme cet éditeur ayant pignon sur rue à Dakar – disaient qu’ils n’avaient jamais entendu la voix de l’homme…

D’autres encore ignoraient tout ou presque du combat politique d’un homme qui n’a jamais cédé aux honneurs, préférant préserver l’éthique et l’intégrité qu’il savait fondamentales pour donner l’exemple ; ou de l’énergie que le poète martiniquais Aimé Césaire (1913-2008) a consacrée à la défense de Nations nègres et culture (1954), le livre qui, en démontant les fondements de l’égyptologie occidentale, fit  »scandale », pour reprendre le terme du sociologue et intellectuel camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008)… Pas totalement de leur faute, mais quand même !

Si le film pouvait constituer un moyen de pousser les uns et les autres à (re)lire Cheikh Anta Diop et à essayer de le comprendre dans le texte, Ousmane William Mbaye, Laurence Attali et tous les protagonistes de Kemtiyu auront réussi leur pari. Et la porte d’entrée de cette entreprise intellectuelle, qui n’est en fait qu’une œuvre de réconciliation avec nous-mêmes, c’est… Nations nègres et culture. Peut-être un pas vers ce feuilleton documentaire que Ousmane William Mbaye appelle de ses vœux, et que j’intitulerai simplement A la recherche du maître…C’est en cela, à mon avis, que le film  »Kemtiyu… », bien que déjà  réalisé, restera toujours un projet symbolique dont les  »fruits » ne seront récoltés que bien plus tard.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 mai 2016