Cinéma africain

Afrique du Sud/Cinéma – Nelson Mandela, questions d’outre-tombe

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Au coeur du propos du cinéaste sud-africain, Khalo Matabane, auteur du passionnant documentaire  »Nelson Mandela – The Myth and Me », il y a des explications qui permettent de comprendre des points d’histoire et de mes mettre en perspective, mais il y a surtout de nombreuses questions, dont, me semble-t-il, la plus importante interroge l’image de Madiba,  »héros et libérateur », confrontée à la réalité de la situation socioéconomique post-apartheid.

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La force, voire la magie du documentaire, réside dans le fait qu’en mettant le doigt sur un sujet, sa tâche est d’apporter des réponses à des questions, de mettre des points en perspective, d’en lire d’autres avec l’oeil critique qu’imposent le recul et le temps. Cet exercice, Matabane le réussit admiralement. Il fait se parler trois faisceaux d’élements : son rapport personnel avec le  »mythe » Mandela tel que ses grands-parents et ses parents – admirateurs inconditionnels de l’homme – l’ont nourri ; un portrait de l’Afrique du Sud, résultat du  »compromis politique » entre Nelson Mandela et la minorité blanche qui gouvernait encore il y a un quart de siècle ; le lecture – celle de l’auteur du documentaire lui-même et d’acteurs politiques, économiques et culturels – de ce profil d’un pays n’ayant pas fini de secouer un cocotier… …

Nelson Mandela – The Myth and Me s’ouvre sur le discpurs de Nelson Mandela le jour de sa sortie de prison. Matabane dit tout de suite, s’adressant à celui qu’il considère comme le  »héros » de son enfance :  »Tu étais fort et tu faisais confiance à tes ennemis ». Mais c’est comme mieux ouvrir la batterie d’interrogation sur l’image de cette figure emblématique de la vie politique mondiale du XXè siècle.  »Que devons-nous retenir ? Que pouvons-nous oublier (des atrocités de l’Apartheid) et qui décide de ce qu’on doit retenir ou oubier ? Es-tu dévenu une autre personne ?As-tu changé d’identité pour changer de personne et de visage pour transcender le passé ? ». On sent clairement une déception de Matabane face à ce que Mandela n’a pas pu ou voulu faire pour susciter une transformation radicale.

Khalo Mabatane va à l’encontre de l’idée que la situation  »apaisée » de la  »nation arc-en-ciel » est un  »miracle ».  »Il n’y a aucun miracle, dit-il. Les gens se sont battus et ont payé cher le prix de la liberté. ». Et quand il retourne dans son village où il se frotte à la dure réalité de la vie quotidienne, le cinéaste ne peut s’empêcher de demander :  »La lutte (contre le système ségrégationniste de l’Apartheid) était-il une lutte pour tous ou une lutte pour une minorité ? ». Dans ce jeu de va-et-vient entre le présent, les images que ses parents ont donnée à l’enfant et l’adolescent qu’il fut, la joie du peuple, l’auteur de Madiba, the Myth And Me dit que ce pour quoi les gens se battaient,  »c’est un futur incertain, mais il devait être meilleur que le passé ».

Matabane, à qui on a inculqué l’idée sans le leadership de Mandela, l’Afrique du Sud aurait sombré dans la violence, met cette image devant le miroir d’un pays  »où les murs de la vision sont encore présents, faisant le lit d’une certaine haine ». Les questions vont jusqu’à toucher aux choix stratégiques de travailler à la réconciliation, aux contradictions et conflits quasi existentiels. Les attentes et la déception sont à la mesure de  »la révolution que nous n’avons pas eue », dit Khalo Matabane qui s’interroge sur les  »moments de faiblesse » qui ont pu empêcher Mandela de trancher de manière plus radicale.

 »Nous ne sommes pas au niveau que nous espérions. Quel était donc le prix ultime à payer pour la paix ? », souligne le documentariste qui s’intéresse aux transformations sociales et économiques encore attendues, à la question de la justice, des limites de la politique de réconciliation, l’incompréhension, l’amerture voire la colère des familles de victimes. Après les trois années passées à réaliser son documentaire, Khalo Matabane n’est pas sûr d’avoir compris Mandela.  »Tu es notre imagination, et la vérité la vérité te concernant se trouve dans tes contradictions », lance Khalo Matabane, préoccupé par la réalité d’une société encore très inégalitaire, la lenteur des changements, les protestations récurrentes…

— Khalo Matabane, Nelson Mandela – The Myth and Me (2014, 85 minutes). Avec Wole Soyinka, Nuredeen Farah, Colin Powell…

Dakar, le 5 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

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Fespaco : le moment de se réinventer

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Un atelier de trois jours s’est ouvert ce jeudi 30 novembre 2017 à Ouagadougou, en préparation du cinquantenaire du Festival panafricain du cinéma et de la télévision (FESPACO), prévu en 2019. Organisée sous le thème : « rôle, place et fonction du FESPACO dans le développement de l’expression cinématographique et audiovisuelle en Afrique et dans la diaspora », la rencontre vise à « définir le contenu et le thème du cinquantenaire et aussi, dégager des perspectives pour une meilleure organisation des futures éditions » du festival. Si le festival veut être la vitrine du cinéma – image qu’il na pas encore réussi à asseoir -, il est impérieux d’aller au-delà de cet objectif. La viabilité de la manifestation commande des réformes en profondeur, voire une petite révolution.

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La 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) , prévue du 23 février au 2 mars 2019, doit – c’est un impératif de crédibilité, de viabilité et de survie – marquer un tournant dans la vie de cette manifestation essentielle à l’existence des cinémas d’Afrique. Tant au niveau de ses orientations stratégiques, voire philosophiques ou idéologiques, qu’au niveau de son contenu et de son organisation pratique.

Il est de notoriété publique que, à chaque édition, depuis de très nombreuses années, professionnels et observateurs avertis (critiques et journalistes), de nombreuses questions se posent sur l’identité même du festival, le mode de sélection des films appelés à représenter une vitrine pour le 7-ème art en Afrique, et l’organisation. Deux questions de procédure doivent précéder tout débat sur un bilan de cinquante ans de FESPACO et une projection dans un quelconque futur cadre : quelle image du continent le festival veut-il montrer à travers la vision proclamée et sa programmation ? ; comment cette ambition doit-elle se décliner concrètement dans le contenu proposé aux festivaliers ?

L’expérience que nous avons du Fespaco – que nous couvrons en tant que journaliste depuis 2003 – et les réflexions auxquelles la manifestation a donné lieu nous incitent à recommander une annualisation. Oui, cela nécessite une préparation, mais l’expertise disponible sur le continent et en dehors de celui-ci autorise à l’envisager. C’est à partir de maintenant que cela doit être sérieusement réfléchi et discuté, pour une mise en oeuvre effective à partir de 2020. Le Fespaco doit devenir annuel pour lui permettre de s’adapter au rythme de production de films qu’il peut ainsi aider à accélérer. Il doit être annuel pour que les professionnels et cinéphiles n’aient plus à attendre deux ans pour voir un film qui aura fini de faire le tour de festivals dans le monde. Cela aurait aussi l’avantage non négligeable de faire du festival panafricain un lieu où l’on assisterait à un certain nombre de premières mondiales.

Una annualisation de la manifestation impliquera forcément un recadrage du contenu de la programmation avec un retour à la taille d’un véritable festival de cinéma au contenu purement artistique. Dans cette option, le FESPACO, dans le souci d’une meilleure organisation et de maîtrise d’une bonne programmation, comporterait :
– une compétition de longs métrages de fiction (20 films) ;
– une compétition de courts métrages de fiction (25 films) ;
– une compétition des documentaires (15 films) ;
– un panorama de 20 à 25 films, qui serait soit une sélection de films de divers horizons ou un focus sur la cinématographie d’un pays.

Cette sélection serait le résultat d’un travail méthodique et réfléchi auprès des réalisateurs et producteurs, suivis dans les tournages et dans le travail de postproduction, et non le réceptacle d’une procédure d’inscription, laquelle a montré ses limites en passant à côté de créations de haute facture. Il appartient au Fespaco d’aller vers les films et non d’attendre que les films viennent à lui. Ce travail de sélection serait la mission principale d’un directeur artistique dont le choix, après lancement d’un appel à candidatures, est une urgence absolue. Ce directeur artistique qui travaillerait avec une équipe restreinte s’appuyant sur des compétences expérimentées et reconnues dans le secteur, aurait un contrat de trois ans (trois éditions) non renouvelable. L’administration du festival resterait en place, pour s’occuper du travail de gestion quotidienne, de relations publiques et de communication.

L’intérêt de ces  »réformes », c’est de permettre un  »renouvellement » du Fespaco sans qu’il s’éloigne de son objectif originel d’être la vitrine de diffusion des productions d’Afrique et de ses diasporas. Elles ont aussi l’avantage d’alléger la manifestation, parce que dans son format actuel – difficilement compatible avec une identité qui lui est propre – le festival est dificilement gérable en termes d’organisation. Ce n’est pas parce que le Fespaco est central dans le dispositif de diffusion des films en Afrique qu’il doit être le moment ou le lieu de tout montrer. Les séries télévisées, films d’écoles, etc. peuvent trouver un ou d’autres cadres appropriés qui les mettraient d’ailleurs plus en valeur.

La question du financement du Fespaco doit aussi retenir l’attention. Aujourd’hui, c’est l’Etat du Burkina Faso qui, à hauteur d’environ 75%, prend en charge le financement du festival. Les appels à faire participer les autres Etats du continent sont jusqu’ici restés sans réponse. Une possibilité serait de sensibiliser des institutions, regroupements d’Etats (Union africaine, organisations sous-régionales, etc.), fondations, entreprises privées…

Les participants à l’atelier de Ouagadougou ne doivent donc pas se limiter à réfléchir sur la célébration du cinquantenaire. Ils doivent poser les jalons d’un festival repensé en profondeur et rénové, dont les orientations et missions, sans être bouleversées, seront adaptées aux exigences d’une époque qui n’a plus rien à voir avec celle des quarante ans du festival (2009) encore moins avec celle qui a vu sa naissance, en 1969. En mars dernier, après la 25-ème édition, nous parlions de  »l’urgence d’une impérieuse réinvention » pour le festival. Eh bien, c’est le moment !

Dakar, le 30 novembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

 

Sénégal/Cinéma : Ababacar Samb Makharam, trente ans après

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Le scénariste, réalisateur et producteur sénégalais Ababacar Samba Makharam, décédé le 7 octobre 1984, est de la première génération de cinéastes sénégalais. Il a joué un rôle pionnier dans le processus de construction d’un cinéma national.

Ababacar Samb faisait partie de ce que j’appelle le ‘’5 Majeur’’ des pionniers du cinéma au Sénégal. Avec Sembene Ousmane (1923-2007), Paulin Soumanou Vieyra (1925-1987), Momar Thiam (1929-2014) et Yves Badara Diagne (1930-2013), il est de cette génération qui a posé, dans la première moitié des années 1960, les bases de l’édifice, à une époque où tout semblait impossible.

Ababacar Samb à effectué ses études au Conservatoire d’art dramatique de Paris, fondé, avec l’Ivoirien Timité Bassori, la troupe ‘’Les Griots’’, joué dans quelques pièces, et fréquenté le Centro Sperimentale di Cinematografia, l’école d’excellence de Rome. L’engagement de cet artiste était tel qu’il lui a été confié le Secrétariat général de la Fédération panafricaine des cinéastes (FEPACI, 1972-76), effectuant, à ce titre, un important travail de lobbying pour la définition et la mise en oeuvre de politiques cinématographiques nationales sur le continent.

C’est en partie parce qu’il s’est consacré à ces tâches administratives qu’il n’a pas eu une filmographie étoffée. Mais les trois films qu’il a réalisés occupent une bonne place dans le répertoire sénégalais. Ce sont le court-métrage Et la neige n’était plus (1965), Kodou (1971, scénario coécrit avec Annette Mbaye d’Erneville, sur la base d’un texte de celle-ci), et surtout le chef-d’œuvre Jom (1981).

Le programme « Gorée Cinéma » offre, ce samedi 7 octobre 2017 (à partir de 15h), une occasion exceptionnelle de revoir ces oeuvres. Hommage donc, à Ababacar Samb, qui mérite amplement ces honneurs.

Tanger, le 7 octobre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

Cinéma/Festival/Khouribga : vingtième édition du 9 au 16 septembre 2017

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La 20-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (Maroc), prévue du 9 au 16 septembre 2017, coïncide avec le quarantième anniversaire de cette manifestation cinématographie certes petite par la taille, mais dense par la vision et le contenu. Quatorze films seront en compétition cette année pour le Grand Prix ‘’Ousmane Sembène’’.

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Quatorze films seront en compétition à la 20-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (Maroc), prévue du 9 au 16 septembre, annonce un communiqué de la Fondation organisatrice de la manifestation. Le texte indique que pour cette édition coïncidant avec le 40ème anniversaire de la création du festival (1977-2017), les œuvres en lice pour remporter le grand prix « Ousmane Sembène » viennent d’Afrique du Sud, d’Algérie, du Bénin, du Burkina Faso, d’Egypte, du Ghana, du Mali, du Maroc, du Mozambique, d’Ouganda, du Rwanda, du Sénégal, du Togo et de Tunisie.

Le jury sera présidé par le poète et écrivain marocain Abdellatif Laâbi, avec comme membres la comédienne Rokhaya Niang (Sénégal), l’artiste plasticienne Zoulikha Bouabdellah (Algérie), l’actrice Sonia Oukacha (Maroc), l’auteur et musicien Ray Lema (RDC), le producteur et réalisateur Pedro Pimenta (Mozambique) et Nico Simon, président d’’’Europa Cinemas’’ (Luxembourg).

Films en compétition 

Children of Mountain de Priscilla Anany (Ghana),

Félicité d’Alain Gomis (Sénégal)

 Frontières d’Apolline Traoré (Burkina Faso)

— Good Luck Algeria de Farid Bentoumi (Algérie),

Hedi, un vent de liberté de Mohamed Ben Attia (Tunisie)

— Un jour pour les femmes de Kamla Abou Dikra (Egypte)

Kalushi de Mandela Walter (Afrique du Sud)

Organisation incontrôlable du Béninois Arnold Aganssi,

— Solim de Steven Af (Togo)

L’orage africain – Un continent sous influences de Sylvestre Amoussou (Bénin)

Le belge noir de Jean-Luc Habyarimana (Rwanda),

Le train de sel et de sucre de Licinio Azevedo (Mozambique)

 —Wùlu de Daouda Coulibaly (Mali)

Hayat de Raouf Sebbahi (Maroc)

Colloques

Pour cette 20-ème édition, il est prévu, le 10 septembre à partir de 10 heures, à la médiathèque de l’Office chérifien des phosphates (OCP), un colloque sur le thème ‘’La question de l’identité dans le cinéma africain’’.

Aussi, en partenariat avec l’Administration générale des prisons au Maroc, la Fondation du Festival « fête le Cinéma avec les pensionnaires africains des établissements pénitentiaires du Maroc  sous le signe de ‘L’immigration et l’Intégration culturelle’ ». Dans ce cadre, trois colloques se tiendront au sein de la prison locale à 10 H selon le calendrier suivant :

  • Mardi 12 septembre 2017 : « L’Immigration & l’Intégration Culturelle : dispositifs & défis » et « L’image de L’immigré/émigré africain dans le Cinéma »
  • Mercredi 13 septembre 2017: La loi sur la Migration au Maroc : « Droits & devoirs de l’immigré africain »

Outre le Grand Prix « Ousmane Sembène », le palmarès du festival prévoit les prix du jury, de la réalisation, du scénario, le prix « Mohamed Bastaoui » du meilleur premier rôle masculin, le prix du meilleur premier rôle féminin, les prix des meilleurs seconds rôles masculin et féminin.

Engagement et militantisme

C’est le 25 mars 1977 – dans un contexte d’effervescence sociopolitique et culturelle – que la ville de Khouribga a organisé la première édition de la Rencontre Internationale du Cinéma Africain’, créée par la Fédération nationale des Ciné-clubs du Maroc (FNCCM) et l’Association culturelle de Khouribga (ACK). Les six premières éditions organisées par La FNCCM et L’ACK sont parrainées par le conseil municipal de la ville jusqu’en 1994. Suit une ‘’pause’’ de six ans. En 2000, il est créé l’Association du festival du Cinéma africain. Celle-ci assurera la tenue de cinq éditions successives. En 2002, à partir de la huitième édition, le festival bénéficie du haut patronage du  roi Mohamed VI.

Depuis la douzième édition, la Fondation festival du cinéma africain de Khouribga (FFCAK) voit le jour. Elle est présidée par Nour-Eddine Saïl. L’aventure se poursuit grâce au militantisme et à l’engagement de différents acteurs : l’OCP, partenaire officiel du festival, les Conseils régional et provincial et conseil municipal, le CCM, les autorités locales et l’ACCK (Association du ciné-club de Khouribga).

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 4 septembre 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Djibril Diop Mambety : mémoires de petites gens

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Le cinéaste sénégalais Djibril Diop Mambety, décédé le 23 juillet 1998 à l’âge de 53 ans, reste l’auteur qui, par son écriture cinématographique singulière, s’est démarqué des thématiques ambiantes touchant au colonialisme, au nationalisme et aux conflits sociaux, pour s’inventer une grille esthétique faite de ses fantasmes d’artiste, un langage débridé s’éloignant du style linéaire de ses devanciers.

Par son ardeur au travail, sa vivacité intellectuelle, son esprit alerte, Djibril Diop n’a jamais arrêté de se poser des questions sur le destin de l’image, du vent, d’un homme, d’un souffle, d’un sentiment, d’une cause.

Il avait « toutes les passions, il était drôle, méchant, sentimental, très sensible…Il avait tous les défauts », témoigne Magaye Niang, protagoniste du premier long métrage du réalisateur, Touki Bouki, dans le dossier que la revue Ecrans d’Afrique a consacré au cinéaste sénégalais (numéro 24, second semestre 1998).

« Djibril se voulait, avant tout, une partie intégrante des petites gens. C’est ce qui l’a poussé à organiser la projection de Hyènes au cinéma Lux de Colobane, quartier de son enfance ». Ce témoignage du journaliste Abdallah Faye, à la page 16 de l’édition du 24 juillet 1998 du quotidien Le Soleil, en dit long sur la fidélité d’un artiste singulier à une philosophie humaniste et à un lieu qui a été une source permanente d’inspiration pour lui.

Pour le journal Sud Quotidien (24 juillet 1998), le critique sénégalais Baba Diop rend hommage à « l’un des cinéastes les plus déroutants et les plus inventifs de sa génération ». Il « s’inscrivait dans le courant de ceux qui refusaient l’isolement de notre cinéma par rapport au reste du monde », ajoute Diop à propos de celui que l’on a appelé « l’enfant terrible » du cinéma sénégalais – parce qu’il déroutait dans ses films et dans la vie, deux univers qui étaient les mêmes pour lui.

Djibril Diop Mambety avait sa propre écriture cinématographique dont l’expression se trouvait moins dans les dialogues de ses personnages et acteurs que dans les images et le son. Il avait surtout son langage qui pouvait paraître débridé et déroutant, mais le fait qu’il soit empreint de  sensibilité, d’humour, de réalisme et d’allégorie, touchait forcément.

Né le 23 janvier 1945 à Colobane, quartier populaire de Dakar, Djibril Diop, fils d’imam, est resté fidèle, dans sa vie comme dans sa carrière d’artiste, à ses origines modestes en réalisant des films consacrés aux ‘’petites gens’’, thème d’une trilogie inachevée. Il a également fondé à Colobane ‘’Yaadikoon’’, une fondation pour l’enfance.

« Mambety a son propre style, percutant, profond, fabuleux, génial. Le cinéma Mambétien a une griffe personnelle et n’est sorti d’aucune école. L’artiste demeure un surdoué, un génie du 7ème Art. Contras City, Badou Boy, Touki Bouki, Hyènes. Des films-mémoires, mémoire d’un enfant prodige qui n’a jamais rompu avec les traditions du peuple, courage, honnêteté, honneur, foi… », témoigne, dans les colonnes du Soleil (27 juillet 1998), Moustapha Touré, journaliste, membre-fondateur du laboratoire Agit-Art, dont le cinéaste était un membre éminent.

Avant de faire des films, Djibril Diop est d’abord comédien au Théâtre national Daniel Sorano. Il a interprété des rôles comme celui du juge dans Pot de vin et consorts, du messager du roi dans L’exil d’Alboury, du roi Gunda dans Macbeth, entre autres. En 1968, il est exclu pour des raisons disciplinaires, après y avoir passé trois ans. Exclu, comme il l’avait été de l’école.

C’est qu’il est né avec un esprit rebelle, cela ne pouvait changer. Et c’est en se promenant dans les rues de Dakar, à la recherche d’une nouvelle passion, qu’il prend le parti de se moquer de la forme des immeubles et bâtiments de Dakar. Cela donne Contras City (1968, 22mn) : le Théâtre Sorano qu’il venait de quitter devient un HLM (Habitation à loyer modéré), la Chambre de commerce un théâtre, le marché Kermel une mosquée… Dès cette première œuvre, l’on perçoit un cinéaste décidé à filmer à contre-courant une façon linéaire de poser les histoires, alliant la comédie et le drame, le va-et-vient entre narration à l’occidentale et les méthodes de la tradition orale africaine.

Vient ensuite Badou Boy (1970, 59mn), qui remporte le Tanit d’argent aux Journées cinématographiques de Carthage, la même année. Badou Boy, c’est ainsi que Magaye Niang appelait son ami Djibril Diop Mambety qui, selon lui, « avait toutes les passions…toutes les qualités, tous les défauts », était « drôle, méchant, sentimental, très sensible… ».

« Badou Boy signifie un enfant du ghetto, un vrai voyou mais au cœur d’or », explique Magaye Niang, dans un dossier du numéro 24 de la revue Ecrans d’Afrique (second semestre 1998). A l’écran, le film, chronique de la vie quotidienne dans le Dakar populaire, raconte les aventures de ce jeune homme espiègle et effronté, qui flâne dans les rues de Dakar, à bord d’un car de transport public. Mambety fait naviguer le spectateur entre des portraits humoristiques de voyageurs, la course-poursuite avec la police surnommée «le dragon noir ».

Dans Touki Bouki (1973, 90mn), c’est l’odyssée des deux jeunes Sénégalais, Mory (Magaye Niang) et Anta (Mareme Niang), en quête d’Eldorado français, qui l’intéresse. Ce film d’une beauté rare, mal accueilli à sa sortie, avait été perçu comme une charge contre la politique du président Senghor. Mais c’est aussi et surtout parce que, par son approche esthétique et sa démarche artistique, il en déroutait plus d’un. Il n’entrait dans aucune case connue des techniques expérimentées jusqu’alors.

Là aussi, il y a de lui dans l’œuvre : « L’expérience autobiographique d’un voyage clandestin jusqu’à Marseille et le réembarquement immédiat au Sénégal sont sublimés dans le voyage intérieur de Mory et de Anta, le jeune couple protagoniste du film, obsédés par l’idée de partir pour la France », écrit Alessandra Speciale dans Ecrans d’Afrique (numéro 24, second semestre 1998).

Au moment de sa sortie dans les salles, on est très loin de l’enthousiasme et de l’intérêt que suscite aujourd’hui ce chef-d’œuvre d’une esthétique révolutionnaire – plus encore lorsque la World Cinema Foundation du réalisateur Martin Scorcese le restaure en 2008. Dans le spécial d’Ecrans d’Afrique, Ben Diogaye Bèye, assistant à la réalisation sur le film, raconte : « Ici au Sénégal, Touki Bouki a été un très grand échec commercial, retiré des salles seulement quatre jours après sa sortie, échec que j’ai ressenti comme une injustice. En montrant les fantasmes des jeunes de Colobane, il avait aussi leurs défauts, et ça, ils ne lui ont pas pardonné. » Touki Bouki avait aussi été lâché par les maisons de distribution.

Djibril Diop reste seize ans sans tourner, et quand il reprend la camera, c’est pour réaliser, en 1989, Parlons grand-mère, un documentaire sur le tournage du film Yaaba de son ami burkinabè Idrissa Ouédraogo. Trois ans plus tard, il réalise Hyènes, adaptation de La visite de la vieille dame, une pièce du Suisse Friedrich Dürrenmatt, qui conte la vengeance d’une vieille qui a fait fortune au cours de son exil.

Avec Le Franc, réalisé en 1994 (45mn), il entreprend une trilogie qu’il appelle ‘’Histoires de petites gens’’. Ce premier volet part de la dévaluation du franc CFA, événement qui a marqué la vie des pays membres de cette zone monétaire. Mambety s’intéresse à ce moment d’histoire, du point de vue des couches les plus démunies.

La musique est un personnage central de cette œuvre dont le principal protagoniste, Marigo (Madièye Massamba Dièye) se voit confisquer son instrument de musique, un congoma, car il n’a pas payé le loyer depuis trop longtemps. Marigo décide de mettre en sécurité un billet de loterie qu’il colle sur sa porte, derrière le portrait d’un héros de son enfance, Yaadikoon. Son billet Marigo sort gagnant et il se voit déjà millionnaire et rêve d’une vie meilleure.

« Nous, les hommes, avons vendu notre âme à un prix trop bas qui est de l’argent », commente Djibril Diop, à propos du Franc, film qui obtient, en 1995, le Prix du meilleur court métrage lors de la 14è édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) et de la 5è édition du Festival du cinéma africain de Milan.

Mambety avait une grande passion pour le western. Dans des propos rapportés par le critique de cinéma Baba Diop (Sud Quotidien du 24 juillet 1998), il explique : « Si je dis à chaque fois que j’aime le western, c’est parce que le cheval transporte l’homme comme dans un rêve. L’homme aurait certainement voulu se mettre sur le dos des oiseaux mais ce sera pour l’autre millénaire. »

Mais comment en est-il arrivé à faire du cinéma ? Un peu par hasard quand même. « Tout me destinait au cinéma, mais ma propre démarche ne me destinait pas à être un professionnel du cinéma. Et si je n’ai pas fait de film coup sur coup, c’est parce que, vraiment, je n’en ai pas envie. De même que ce n’est pas le milieu du cinéma qui m’a causé des problèmes pour faire de nouveaux films », explique-t-il.

Il ajoute : « C’est par nécessité de défier le temps et l’espace que j’en suis venu à filmer. C’est aussi par un certain respect, un respect grave pour ma propre signature. Je veux compter parmi ceux qui font avancer l’écriture cinématographique » (Ecrans d’Afrique, numéro 11, second semestre 1995). Et encore ? « A sept ans, j’étais déjà metteur en scène et producteur, j’invitais mes amis aux projections d’ombres chinoises. A cette époque, nous étions tous intoxiqués de westerns ; moi je découpais dans le papier des petits bandits et des cowboys et j’organisais des spectacles nocturnes » (Ecrans d’Afrique, numéro 24, second semestre 1998).

Celui que l’universitaire sénégalais Sada Niang qualifie de « cinéaste de la sous-culture populaire dakaroise » s’est distingué en empruntant un chemin à l’écart du nationalisme ambiant chanté par d’autres. Djibril Diop Mambety, c’est le cinéaste qui montre une autre Afrique en inventant un autre rythme, une autre image, un autre propos que ceux espérés ou attendus. Et qui, pour le dire, parlait lentement, d’une voix rauque.

Un jour, il s’est « culpabilisé ». « Je me suis dit que j’aurais pu faire plus de films ». Son désir profond était de continuer le western qu’il a vu dans son enfance. « C’est ça qui m’a amené au cinéma. Mais ce n’était pas pour raconter des histoires… » Selon lui, quand on voit la façon dont les cinéastes sont distribués en Afrique, « on se dit que le cinéma n’est vraiment pas le meilleur moyen de s’adresser à son peuple ».

« C’est le cinéma qui m’a choisi », tranche Djibril Diop, qui a « beaucoup de respect » pour les musiciens, « parce que quand ils sont malades, il n’y a plus de musique ». « Ce sont les seuls artistes pour lesquels, en fait, j’ai un absolu respect ». « Le cinéma est un peu lâche, parce que ce que je dis pour la photo pourrait être valable pour le cinéma ».

Dans le même numéro de la revue Ecrans d’Afrique (second semestre 1998), il estime, dans un entretien avec le critique français Michel Amarger, que « le cinéma se fait par le désir comme matière première. La magie de ce qui s’appelle ‘’l’art numéro sept’’ existe dans la mesure où il suffit, où il est possible, de décrire…qu’il n’y a pas de grand homme. Que finalement tout le monde est grand ».

« Le cinéma est une chose qui peut facilement être grande. Si on n’est pas son esclave, il faut être son maître, poursuit-il. C’est un vent. Il faut souffler dans la direction où on sait qu’il y a des fleurs qui vont bouger quand on souffle, mais pas quand il y a un mur. Il faut influencer la fleur qui casse le mur. Il faut s’adresser à la fleur si on veut que le mur se casse. Parce qu’il n’y a que la fleur qui a la force de casser le mur, voyez-vous ? Enfin, normalement, vous devez voir… »

Hyènes, qu’il réalise en 1992, reste dans cette même veine : casser les codes, mettre en images la vie de gens ordinaires, difficile il est vrai, mais avec une tendresse telle que l’on en vient en tomber en amour avec la dèche que, pourtant, il filme. Linguère Ramatou (Ami Diakhaté) revient milliardaire dans son village qui l’avait bannie. Elle offre la fortune à celui qui aura la peau de l’instigateur de son exil. Le film est un conte subtil mais sans concession contre la corruption, la lâcheté. Il pose un regard lucide sur le pouvoir de l’argent dans un pays dépendant lui-même de l’aide extérieure. «Le monde a fait de moi une putain. Je veux faire du monde un bordel », promet Linguère Ramatou, une femme blessée bien décidée à régler ses comptes.

Sa trilogie de la série ‘’Histoire de petites gens’’, Mambety en tournera le deuxième volet, La Petite vendeuse de Soleil, en 1998 (45mn). Il en parle au critique Michel Amarger : « Une jeune fille handicapée qui mendiait a été bousculée par des gamins, vendeurs de journaux toujours pressés, tombe, se relève et décide qu’elle ne va plus mendier, qu’on ne va plus la bousculer, qu’elle va vendre des journaux comme tout le monde. Elle s’émancipe de la dépendance, de la mendicité. Elle devient merveilleuse ». Elle a « l’âge où est encore possible. Entre les 12 et 13 ans… » Ce film sort à titre posthume, en 1999.

Mais même si le ‘’Prince de Colobane’’ n’a pas réalisé L’Apprenti-voleur, dernier acte de la trilogie, ou Malaïka, grand projet de long métrage sur la folie que peut engendrer le pouvoir, il a mené une « vie remplie de joies partagées avec les compagnons, amis de toutes les saisons », souligne son compagnon d’Agit-Art, Moustapha Touré, ajoutant : « Ni médiocre ni vil, avec Mambety, les joies existentielles sont au quotidien et l’amitié plus que sublime.»

Djibril Diop, dans son entretien avec Michel Amarger, au moment du tournage de La Petite vendeuse de Soleil, dit : « Chaque film est un compagnon d’un moment. Mais comme la vie est mémoire, on tourne. C’est un beau compagnon (…) Quand le film est fini et que les adieux ont été faits, cela veut dire que tout va bien, qu’on n’a rien épuisé et que tout est à venir. Et c’est magnifique (…) ». Lui est parti, mais ses films, sa personnalité, l’originalité de son écriture, la profondeur de son point de vue resteront autant de compagnons et de témoignages sur la capacité de l’homme à faire triompher sa part d’humanité sur ses velléités d’exploitation et de domination de ses semblables.

« Faire du cinéma n’est pas une chose difficile, disait-il. Lorsque tu fermes les yeux, tu vois l’obscurité, mais si tu les fermes encore plus forts, tu commences à voir de petites étoiles. Certaines d’entre elles sont des personnes, d’autres sont des animaux, des chevaux, des oiseaux. Maintenant, si tu leur dis comment bouger, où aller, quand s’arrêter, quand tomber, tu as un scénario. Une fois fini, tu peux ouvrir les yeux et, les yeux ouverts, le film est fait. »

Le reste sonne comme un viatique à remplir son devoir vis-à-vis des gens que l’on aime : « Nous devons le faire pour démontrer aux enfants qu’ils peuvent réellement rêver parce qu’ils peuvent réaliser leurs rêves. Sans besoin de démontrer que leurs rêves peuvent être réalité. Donc concevoir certainement, mais faire est un devoir vital. » Djibril Diop est en mémoire, comme les histoires des petites gens dont il a conté les aventures.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 23 juillet 2017

 

 

Moumen Smihi : « Voir le court-métrage comme terrain de recherche »

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La dixième édition du Festival du court-métrage méditerranéen de Tanger avait rendu au cinéaste marocain Moumen Smihi qui, à cette occasion, a affirmé que le court-métrage ne doit pas être vu comme un genre mais, dans le contexte du numérique, comme un « terrain de recherche » et un « mode d’approche de la création cinématographique ».

Smihi

« Il ne faut pas voir le court métrage comme un genre. C’est beaucoup plus important dans le contexte (du numérique) de ce que je dis, de le voir comme terrain de recherche, comme mode d’approche de la création cinématographique. Alors que ça soit cinq minutes ou dix ou vingt ou trente, ça n’a absolument aucune importance », nous a-t-il notamment dit dans un entretien.

Le premier film de Smihi, Si Moh, pas de chance (17 minutes), réalisé en 1970, a été projeté lundi soir en ouverture de la 10ème édition du Festival du court-métrage méditerranéen de Tanger (1-6 octobre 2012), organisé par le Centre cinématographique marocain (CCM).

« Se mettre le pied à l’étrier (en réalisant un ou des courts métrages) passe par un certain nombre de travaux qui sont entre le travail expérimental, le travail de recherche et ce qu’on appelle la carte de visite », a expliqué le cinéaste, auteur de six courts métrages.

Il a dit que, « du fait que le cinéma mobilise beaucoup de moyens en termes financiers, techniques, humains, etc., il est très difficile que, dès le départ, on réalise de grandes productions ».

« Il faut passer par ce moment qui est à la fois de recherche, de réflexion, de familiarisation avec ce monde du travail artistique », a insisté le cinéaste, estimant que « c’est effectivement une production qui doit être aujourd’hui, d’autant plus approfondie et développée que les techniques modernes, les nouvelles technologies le permettent ».

« Aujourd’hui, a-t-il poursuivi, le cinéma se rapproche beaucoup de l’écriture avec un stylo. Avec le numérique, réellement, on est de plus en plus dans la théorie de la caméra-stylo. S’il y a une passion de l’image et du son, c’est très important qu’elle apparaisse par, non pas un, mais plusieurs travaux continus, persévérants, assidus ».

Selon lui, « le numérique donne aujourd’hui une énorme indépendance : avec son ordinateur, on peut à la fois importer des images, les sonoriser, s’enregistrer soi-même comme acteur ou comme commentateur ».

Smihi a souligné qu’un travail de recherche est fondamental, pas seulement dans les sciences exactes ou les sciences sociales, mais sur le plan esthétique. « C’est justement le numérique qui permettrait d’établir des programmes, des objectifs, des parcours de recherches importants », a-t-il indiqué.

Il a ajouté : « Je crois qu’à l’échelle de notre continent, s’il y a beaucoup de problèmes, c’est parce que la recherche est très en retard. La recherche en termes scientifiques, en termes d’expérimentation, en termes d’autonomie, de liberté d’expression. Là, le numérique vous permet toutes ces choses-là ».

Au sujet du festival du court-métrage méditerranéen, le cinéaste a dit qu’il s’agit d’un projet culturel, pas seulement une manifestation cinématographique de plus. « Effectivement, il y a un espace méditerranéen, il y a une profondeur du discours de la culture, de la pensée méditerranéenne. C’est vraiment la reprise à Tanger de cette idée de cosmopolitisme par rapport à un continent, l’Afrique, et par rapport à l’espace méditerranéen », a-t-il souligné.

Moumen Smihi, 67 ans, a effectué ses études de cinéma à l’Institut des hautes études cinématographiques à Paris (IDHEC) après une licence en philosophie à la faculté des Lettres et des Sciences humaines de Rabat. Il a réalisé, entre 1970 et 2008, 13 films (6 courts et 7 longs métrages).

Aboubacar Demba Cissokho

Tanger, le 3 octobre 2012

Sembene Ousmane : le destin d’un homme libre

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Le cinéaste et écrivain sénégalais Sembene Ousmane, décédé il y a dix ans, le 9 juin 2007 à Dakar – à l’âge de 84 ans – était le prototype de l’homme d’action, de l’artiste engagé dans les combats essentiels de son temps, pour la justice, la liberté et la dignité des peuples africains. « Il y a des combats que l’on mène pas à pas, jour après jour », aimait-il à dire aux journalistes qui parvenaient à lui arracher des mots, tant l’homme était avare en paroles. Il préférait l’action et en cela, il a fait preuve, tout au long de sa carrière, d’un courage et d’une ténacité sans pareille.

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En témoin de son temps, Sembene Ousmane a mené sa part de combat, ne perdant jamais sa capacité d’indignation autant dans ses œuvres que dans ses interventions. Et quand on lui reprochait ce franc-parler souvent cru, il répondait : « Ce n’est pas un défaut, c’est ma liberté ». Libre, Sembene l’a été jusqu’au bout. « J’ai bavé, je baverai encore mais avec dignité. Je ne me mettrai jamais à genoux », disait-il en 2003 dans un reportage du journaliste burkinabé Yacouba Traoré. J’ai un travail que j’aime et personne ne m’a demandé de le faire. Je veux parler avec mon peuple et cela je ne peux pas le faire en cachette, ajoutait l’homme. Autant, il y avait la liberté dans son choix de faire du cinéma son métier pour parler à son peuple, autant il a usé de cette liberté dans ses œuvres littéraires comme cinématographiques.

Sembene Ousmane est né le 1-er janvier 1923 à Ziguinchor. Son père ne le déclare que huit jours plus tard. Très tôt, il est confié à un de ses oncles, instituteur. Mais Sembene ne fera pas d’études. A 13 ans, en 1937, en pleine époque coloniale, il gifle le directeur de son école qui voulait lui apprendre le corse. Renvoyé, devant se débrouiller pour survivre, il devient pêcheur, mécanicien, maçon pour finir militaire. Il est mobilisé dans l’armée coloniale en 1942. Il est envoyé au Niger, au Tchad, en Afrique du Nord, puis en Allemagne.

Démarche « politique, polémique et populaire »

Démobilisé, il participe en 1947 à la grève des cheminots, la première en Afrique, dont il tire un de ses premiers romans : Les-bouts-de bois-de-Dieu, publié en 1960  ((   )). En 1948, Sembene a 25 ans. Sans travail et pratiquement sans instruction, il décide de partir en France. Il embraque clandestinement dans un bateau pour Marseille. Il s’instruit, milite au Parti communiste français en 1950, puis à la Confédération générale des travailleurs (CGT). La France est alors en guerre au Vietnam. Avec ses collègues, il bloque le port de Marseille pendant trois mois pour empêcher l’embarquement d’armes destinées à l’Indochine.

Devenu responsable syndical, il rencontre des écrivains de passage à Paris pour le premier Congrès des écrivains et artistes noirs (septembre 1956) et se met à écrire. L’autodidacte qu’il est se lance dans le roman. Ça donne Le docker noir (1956). Il publie aussi Ô pays, mon beau peuple (1957), Voltaïque (1962), L’Harmattan (1964), Le Mandat (1965), Xala (1973), Le Dernier de l’Empire (1981), Niiwam, suivi de Taaw (1987).

Mais après la sortie de ses premiers livres, il commence à s’intéresser au cinéma, réfléchit à une démarche plus grand public, « politique, polémique et populaire ». Conscient qu’il était de la portée limitée des livres dans une Afrique encore en proie à l’analphabétisme. Avec ce projet en tête, il monte à Paris, à 38 ans, avec l’idée de s’inscrire dans une école de cinéma. Il n’y trouve aucun soutien.

Il se rabat sur Moscou, où, au studio Gorki, avec Marc Donskoï et Serguei Guerassimov, il apprend à tenir et à se servir d’une caméra. Dans ses films, Sembene, très soucieux d’atteindre le plus grand nombre, se livre à une immersion dans les quartiers populaires où il connaît tout le monde. Sembene organise des projections aux prisonniers, parle de culture aux enfants. A 40 ans, en 1963, il réalise son premier court métrage : Borom Sarrett. Il y dépeint, sur un ton à la fois humoristique et dénonciateur de l’ordre établi, la journée d’un charretier qui véhicule clients et marchandises.

Il réalise en 1963 le documentaire L’Empire Songhay. En 1964, sort son deuxième court métrage, Niaye, primé l’année suivante au Festival de Locarno. Ce film raconte l’histoire d’un chef de village qui a fait un enfant à la fille du griot. Sembene se lance alors dans la réalisation de La Noire de… (1966), un moyen-métrage. C’est l’histoire d’une jeune Sénégalaise que ses patrons blancs amènent avec eux en France. Elle ne supporte pas les insultes, le racisme, les humiliations, le paternalisme, l’exil. Préférant la mort à un esclavage qui ne disait pas son nom, elle se suicide. La Noire de… obtient le Prix Jean Vigo, le Tanit d’or à la première session des Journées cinématographiques de Carthage (1966), le prix de meilleur réalisateur africain au Festival mondial des Arts nègres tenu la même année à Dakar.

« Regarder vers l’intérieur de l’Afrique »

Le premier long-métrage de Sembene Ousmane, Le Mandat, arrive en 1968. Le rôle principal de ce film est merveilleusement tenu par Makhourédia Guèye, qui avait comme épouses dans le film, Younouss Sèye et Isseu Niang. Le cinéaste y offre une saisissante peinture de la société sénégalaise postindépendance, marquée par l’exploitation des plus démunis par une bourgeoisie prédatrice. Animé du souci d’être un témoin de son temps, il se penche en 1971 sur la seconde Guerre mondiale qu’il a lui-même vécue, en réalisant Emitaï. Dans ce long métrage, une partie des hommes d’un village diola de Casamance a été enrôlée de force pour se battre dans l’armée française. Ce sont les femmes qui récoltent le riz. Le colonel de l’armée coloniale qui veut prélever la plus grande partie de cette récolte, va se heurter à leur résistance.

Trois ans après ce film, il se remet en 1974 à la description de la nouvelle société moderne sénégalaise amorcée avec Le Mandat. Xala est un réquisitoire, un puissant procès des nouvelles élites culturellement aliénées, corrompues, arrogantes et sans scrupule). Abdel Kader Bèye, riche homme d’affaires, Abdel Kader Bèye, décide d’épouser une troisième femme. Mais le soir du mariage, impossible de consommer l’union. Bèye est impuissant. Lui, le moderne, va se tourner vers la tradition dont il s’était affranchi et senti libéré.

En 1977, Sembene réalise Ceddo, un film portant sur la résistance à l’avancée de l’islam au 17-ème siècle. L’œuvre attaque aussi les invasions du catholicisme en Afrique de l’Ouest, le rôle de ces religions dans la destruction des tissus sociaux traditionnels. A cette occasion, Sembene a ce commentaire qui en dit long sur le degré d’aliénation d’une société perméable à presque  tous les vents venus d’ailleurs : « On peut faire autre chose que de regarder vers l’Arabie Saoudite ou vers l’Occident. On peut regarder vers l’intérieur de l’Afrique, sa culture, sa spiritualité ». Le film est interdit un long moment au Sénégal, par le président Léopold Sédar Senghor, qui estimait qu’il y avait une faute d’orthographe dans la transcription du titre. Pour lui, le terme ‘ceddo’ ne devait s’écrire qu’avec un seul « d ».

Infatigable, jeune dans ses idées et toujours sur la brèche, l’aîné des anciens comme il aimait à se faire appeler revient à la seconde Guerre mondiale. Il réalise en 1988 avec Thierno Faty Sow Camp de Thiaroye. Sembene dénonce l’injustice faite aux tirailleurs qui, après avoir libéré la France de l’occupation nazie, se retrouvent démobilisés, sans décoration, ni reconnaissance. Et leur solde cristallisée par le général De Gaulle. Parce qu’il fustigeait l’attitude du pouvoir français, le film n’est pas autorisé à Cannes. Camp de Thiaroye reçoit malgré tout le prix spécial du jury au Festival de Venise (Italie).

Héroïsme au quotidien

Dans Guelwaar (1992), où le rôle principal est tenu par Thierno Ndiaye Doss, il s’en prend à l’aide internationale qui cache à ses yeux une exploitation des richesses des pays du Sud par l’Occident. Ainsi, Sembene espérait l’émergence d’une nouvelle Afrique qui refuse de tendre la main et de mendier.

Animé du souci de faire évoluer les mentalités en dénonçant certaines féodalités, le réalisateur se lance, à la fin des années 1990, dans la réalisation d’une trilogie sur ce qu’il appelait l’héroïsme au quotidien. Le premier film de cette série est Faat Kiné, réalisé en 2000. Le deuxième, Moolaadé (sorti en 2004), aborde le thème sensible de l’excision. Mais pour le cinéaste, c’est une œuvre qui défend la liberté d’expression. Celle de femmes ayant décidé de s’opposer à une tradition qu’elles jugent archaïque. La Confrérie des Rats, le troisième de la série, était en préparation.

Sembène a reçu plusieurs récompenses pour Moolaadé : prix du meilleur film étranger décerné par la critique américaine, prix Un Certain Regard à Cannes, prix spécial du jury au Festival international de Marrakech. Auparavant, il avait reçu, entre autres distinctions, le prix Harvard Film Archive décerné par l’Université Harvard de Boston en 2001.

La camera de Sembene ne tournera donc pas Samory, l’œuvre à laquelle il tenait, pour rendre hommage à Samory Touré, résistant à la pénétration coloniale. Philosophe devant les difficultés rencontrées pour réaliser ce film, il disait : « Si je ne fais pas ‘Samory’, d’autres le feront ». Il ajoutait : « On essaie de le faire mais il y a des priorités. Quand je pense aux souffrances que je peux avoir pour faire un film, quand je pense à nos hôpitaux, nos écoles, nos dispensaires, je dis que ce n’est pas un problème ». C’était ça Sembene. Libre et sensible aux préoccupations de son peuple.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 juin 2017