Cheikh Anta Diop

« Conversations avec Cheikh Anta Diop » : relecture originale d’une pensée

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« La leçon du lotus – Conversations avec Cheikh Anta Diop » (Academica, février 2017, 196 pages), du philosophe et chercheur sénégalais Khadim Ndiaye , est hommage d’un jeune auteur qui offre sa lecture originale de l’œuvre de l’historien et homme politique.

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Il y a une dizaine d’années, le philosophe sénégalais Mamoussé Diagne suggérait comme sujet de thèse, à des étudiants qui l’écoutaient, une conversation – posthume bien sûr – entre le poète Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et l’historien et homme politique Cheikh Anta Diop (1923-1986), que le romancier Boubacar Boris Diop considère à juste titre comme « les deux visages du Sénégal ». La suggestion avait plus fait sourire que réfléchir vraiment sur sa possibilité et ses modalités, non pas parce cela manquerait d’intérêt, mais parce que l’évocation des deux noms suscitent tellement de passions, de polémiques derrière lesquelles il y a, pour la plupart, l’impossibilité d’une  »mise en contact ».

C’est à une mise en relation particulière que se livre le philosophe Khadim Ndiaye dans ces La leçon du lotus – Conversations avec Cheikh Anta Diop. C’est un dialogue avec l’auteur de  »Nations nègres et culture » – mis, pour l’ocasion, face à ses écrits, sa pensée et sa vision -, un cours qui permet, par le biais d’une confrontation des questions et du regard de l’élève Ndongo avec ceux du Maître, dont les précisions, mises au point et explications permettent de jeter un éclairage singulier à la fois sur son oeuvre et sur le )caractère visionnaire des thèses, les premières ayant été exposées il y a près dee soixante-dix ans (Quand pourra-t-on parler de renaissance africaine ?, 1948).

L’auteur de la préface de Conversations avec Cheikh Anta Diop, Boubacar Boris Diop, souligne que le livre qui redonne « corps et paroles au patient sculpteur de nos rêves », « réussit à vulgariser, sans la mutiler, une pensée complexe et nuancée. » « Cela peut paraître aller de soi mais le fait est que personne n’y avait songé avant Khadim Ndiaye… Le résultat est un hommage affectueux, le regard rivé avec nostalgie sur le futur », écrit Diop.

De quoi s’agit-il dans Conversations avec Cheikh Anta Diop, travail dont le préfacier dit qu’il est « à la fois original et limpide » : « Ndongo, un jeune disciple, rejoint le Maître dans l’au-delà et lui pose des questions auxquelles il répond en reprenant mot pour mot des passages de ses propres livres ou interventions publiques », résume Diop.

Relire la pensée d’un auteur, aussi massif et influent soit-il, et en donner son analyse, sa lecture et une sorte de critique amoureuse, peuvent paraître banals et relever du sens commun, mais se livrer à cet exercice avec lui est ce qui fait la dimension originale du travail de Khadim Ndiaye. Il rend compte de cette rencontre dont il espère une suite parce qu’ayant de nombreuses autres questions à poser au Maître.

Le prologue du livre donne à cette conversation d’un genre particulier une dimension encore plus importante, parce que articulée autour de la substance d’une œuvre féconde et actuelle : « C’était la troisième fois que je voyais cette silhouette en rêve en l’espace de quelques jours, raconte Ndongo. Elle apparaissait puis disparaissait. Cette fois, elle resta immobile. Assise, une bulle de lumière l’entourait qui m’éblouissait. Elle se rapprochait.»

« Je distinguais mieux son visage. Un homme. Il était imposant. Vêtu d’un boubou blanc, il portait des lunettes à monture d’écaille. Il arborait un large sourire rassurant qui laissait apparaître ses dents d’une blancheur éclatante », ajoute l’auteur, parlant du visage du Maître qui a « quelque chose de familier ».

Les premiers mots de l’échange : « — Me reconnais-tu cher Ndongo ? /— Mais, Mai…Maître Chei…Cheikh Anta Diop, bégayai-je. Est-ce bien vous ? /— Oui Ndongo, c’est bien moi. Tu sais, tu peux me tutoyer. Ne sois pas gêné. Je sais combien tu es attaché à ma pensée et quel effort tu fournis pour la vulgariser. Pour te témoigner ma gratitude, je t’emmène avec moi pour un périple nocturne. Tu auras le loisir de me poser toutes les questions que tu veux en rapport avec ma pensée ».

En cinq chapitres (l’odyssée de la personnalité ; la personnalité culturelle et ses composantes ; l’évolution créatrice : vers l’avènement de la personnalité culturelle ; de la régression de la personnalité culturelle ; la revivification de la personnalité culturelle : vers la renaissance ; l’humanisme vigilant), Khadim Ndiaye offre une relecture du travail de Cheikh Anta Diop, lui-même appelé à expliquer des points importants.

« En lisant tes ouvrages, j’ai essayé de faire ressortir ce qui m’a semblé être ton projet véritable : le renforcement de la personnalité culturelle africaine. Tu reviens à plusieurs reprise dans ton oeuvre sur cette notion de  »personnalité culturelle » », dit Ndongo, s’adressant au Maître, ajoutant : « Tu écris par exemple, que  »la personnalité cultuelle du Noir est la plus élaborée de toutes, comparée à celles des autres ex-colonisés », que  »la personnalité culturelle de l’Africain ne se rattache plus à un passé historique et culturel reconnu par par une conscience nationale », que cette personnalité peut souffrir de  »crise d’identité », tu parles de  »flottement de la personnalité de l’Africain », tu soulignes que la colonisation a contribué à  »falsifier la personnalité du nègre, tu insistes sur les notions de  »personnalité culturelle », de  »personnalité collective », etc. »

Ndongo, « étonné par la récurrence de cette notion » dans les écrits de Cheikh Anta Diop, lui pose la question. Réponse : « J’en suis arrivé à cette théorie de la personnalité culturelle après avoir fait le constat de l’état de délabrement culturel avancé de l’Afrique, résultat, comme tu le sais, de plusieurs siècles d’asservissement. Nous sommes ici, si tu veux, en pleine anthropologie culturelle. J’ai effectivement dit que les peuples ont une personnalité culturelle encore appelée  »personnalité collective » qui influe sur les individus et qui peut être consolidée ou être complètement affaiblie. »

Cette personnalité a « une trajectoire au cours de laquelle elle peut régresser jusqu’à sombrer dans la barbarie, ou, au contraire, retrouver toute sa plénitude – état de civilisation – selon qu’elle est dotée ou non d’une  »identité culturelle » forte », poursuit Diop. Il précise que la personnalité culturelle « n’est pas donnée une fois pour toutes ; elle se constitue, se réalise au cours du temps, et les conditions historico-géographiques y jouent un rôle déterminant. Affaiblie et même complètement émoussée, la personnalité culturelle peut resurgir grâce à la mise en avant de valeurs appropriées développées au cours du temps : conscience historique, unité linguistique, développement de la science et même union des forces dans un Etat fédéral, dans la cas de l’Afrique notamment marquée par un émiettement étatique. »

S’agissant des composantes de cette personnalité, Cheikh Anta Diop cite le facteur historique, « l’arme culturelle la plus efficace dont puisse se doter un peuple », qui « fait passer de l’étape de simple individu à la personnalité pleine et entière » et « permet de distinguer une nation d’une simple population, agrégats d’individus que rien ne relie. »

« Aussi important que le facteur historique », le facteur linguistique « n’est que ce sentiment de profonde unité linguistique qui unit un peuple ». L’importance des deux devrait conduire, selon Cheikh Anta Diop à « la totale refonte des programmes scolaires en Afrique qui introduiraient les antiquités égypto-nubiennes à l’instar de l’Europe dont la personnalité collective s’appuie sur les antiquités gréco-romaines », proposition faite dès 1948, dans un article intitulé  »Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? » Il cite aussi le facteur psychologique, « ce que l’on appelle généralement  »tempérament national » et que laissent voir la littérature, la poésie, lesquelles (…) expriment les vertus d’un peuple. »

La chantier pour « l’avènement de la personnalité culturelle » permet à l’historien de réaffirmer que « le grand institut d’égyptologie » qu’il appelait de ses vœux, « s’impose de plus en plus », et « ses chercheurs auraient eu une longueur d’avance si ce grand institut avait été créé depuis le temps » qu’il en parlait, « d’autant plus qu’on sait maintenant que le méroïtique est proche du nara, une langue africaine parlée en Erythrée. »

Il faut aussi une « géographie accoucheuse » ( »Si les conditions géographiques ne sont pas favorables à l’éclosion de la personnalité culturelle, les peuples accusent un retard de civilisation. »), de « l’influence heureuse » ( »Un peuple peut aussi évoluer vers la civilisation en ayant subi l’influence bénéfique d’un autre peuple. C’est ce qui se passa avec la Grèce, influencée par l’Egypte »).

La curiosité de Ndongo permet à Cheikh Anta Diop d’aborder les causes de « la régression de la personnalité culturelle (africaine) », pointant le fait que la civilisation égyptienne a en partie contenu les propres germes de sa régression. Chez elle, le mode initiatique de transmission du savoir constituait à la longue un obstacle du fait qu’il n’était pas diffusé à l’échelle du peuple.

Il y a aussi, parmi les causes de la régression, la perte de la souveraineté nationale, l’aliénation culturelle, qui a « désarticulé la personnalité collective des Africains », l’aliénation linguistique, l’aliénation par la religion. Celle-ci « tue tout pouvoir de création », dit-il, rappelant avoir expliqué, pour ce qui est de l’islam, que « parmi ses motifs de succès en Afrique, il y a eu la  »parenté métaphysique » entre cette religion et les croyances traditionnelles africaines. »

Mais les raisons d’espérer existent, la régression culturelle « n’est pas irréversible ». « Il est possible, souligne Cheikh Anta Diop, de reprendre les choses en main. Si l’Afrique se dote de nouveau d’une conscience culturelle solide, il lui sera possible de retrouver son  »soi » perdu, de renaître, mais cela ne se fera pas sans l’annihilation de tous ces obstacles qui entraînent la régression de sa personnalité culturelle. »

Diop estime que « la vraie renaissance passe par la mise en place d’un cadre culturel approprié », des solutions devant être apportées à plusieurs problèmes qui tendent selon lui à « miner la personnalité collective des Africains » : les ethnies et les castes, la sortie des histoires locales ( »pousser les différents groupements africains à sortir de leur égoïsme clanique et tribal »), le développement des langues africaines, dont « seule une généralisation (…) permet de faire des Africains de véritables facteurs d’avancement de leur pays », une rénovation de la culture africaine ( »il y a un travail que nous Africains devons faire et qui est urgent, celui de remonter dans notre passé, de voir ce qu’il y a de solide dans nos traditions, ce qui est faible et évaluer ce que nous avons emprunté à d’autres cultures »), le développement de la science comme « facteur de renforcement de la personnalité culturelle », la constitution d’un Etat fédéral.

Cheikh Anta Diop, engagé dans la restauration d’une conscience historique africaine, est mort le 7 février 1986, à l’âge de 62 ans. Il a travaillé sur l’historicité des sociétés africaines, l’antériorité de l’Afrique et l’africanité de l’Egypte, entre autres thèmes de ses recherches. Il a notamment publié Nations nègres et culture (1954), « L’Unité culturelle de l’Afrique » (1960), Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique de l’antiquité à la formation des Etats modernes (1959), Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique (1967), Civilisations ou barbarie (1981), entre autres.

Le préfacier rappelle le contexte historique – marqué par la remise au goût du jour de clichés et stéréotypes racistes par des intellectuels et hommes politiques ayant de puissants relais médiatiques – dans lequel l’intérêt de Khadim Ndiaye pour le travail de Cheikh Anta Diop s’est aiguisé. Ce contexte, c’est celui de la publication, en 2003, de « Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt » de Stephen Smith, de la loi de février 2005 sur « les aspects positifs de la colonisation » (2005) et du Discours de Dakar (2007), etc.

Se servir de la pensée de Cheikh Anta Diop « comme d’un bouclier »

« Confronté à ces agressions brutales ou insidieuses, Khadim Ndiaye réalise encore plus clairement l’importance vitale de la pensée de Cheikh Anta Diop dont il se sert, de son propre aveu, +comme d’un bouclier+ », souligne Boubacar Boris Diop, ajoutant : « On comprend que devenu adulte il ait eu envie d’amplifier, pour notre bonheur et notre profit, cette voix qui lui a permis de sentir enfin un sol ferme sous ses pas ».

Le dialogue se poursuivra. C’est le Maître qui en donne une indication claire : « Je reviendrai Ndongo. En attendant, sors de ta réserve et partage ce que tu as appris sur la personnalité culturelle. Pourquoi rester silencieux comme une ombre ? La fontaine doit jaillir. Des entrailles doivent surgir les bonnes paroles. La nuit doit révéler ses secrets. Vas-y et déverse un torrent de mots ».

« La bulle était à hauteur de ma chambre. Le Maître sortit, me déposa sur le lit et s’éclipsa avec la bulle comme par enchantement. Je me réveillai en sursaut, tout en sueur. J’avais la gorge sèche. Je me levai, regardai par la fenêtre. Je ne vis personne », écrit l’auteur. Vivement la suite.

Et comme un lointain écho aux dernières lignes de Civilisation ou barbarie (Présence Africaine, 1981), l’ultime chapître du livre de Khadim Ndiaye appelle à un  »humanisme vigilant ». Et c’est Cheikh Anta Diop qui dessine lui-même les contours d’un des défis de ce siècle, des mots qui sonnent comme un appel au dialogue pour créer les conditions d’une paix fondée sur le respect des différences : « Pour qu’il y ait une fraternisation réelle entre les peuples, il faudrait que les forces soient plus ou moins égales, qu’elles se neutralisent par la dissuasion, dit-il. Cette fraternisation souhaitée serait viable si chaque peuple s’armait d’abord de son identité culturelle renforcée. »

Dakar, le 29 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

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Cheikh Anta Diop : 2016, le début d’un nouveau commencement

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Ce jeudi 29 décembre 2016, Cheikh Anta Diop aurait eu 93 ans. Pour ce savant qui avait inscrit sa démarche et son action dans l’Histoire, loin des contingences des logiques carriéristes et des petites querelles politiciennes, cette année 2016 a peut-être sifflé le début d’une revanche.

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La revanche dont il s’agit ici ne doit pas être comprise comme la reprise d’un avantage perdu à un moment, mais comme la réhabilitation d’un homme et d’un intellectuel dont le travail de restauration d’une conscience historique africaine commence à être compris et pris en charge dans des milieux et à des niveaux jusque-là réticents voire franchement hostiles. C’est timide, mais c’est un signe qui ne trompe pas, parce que l’idée que la pensée de Cheikh Anta Diop peut aider à fonder de nouvelles espérances est désormais inscrite dans un sillon.

2016 donc ! En cette année du trentième anniversaire de la disparition de l’homme politique, de nombreuses activités scientifiques, artistiques et culturelles ont été organisées, avec un soutien sans précédent de l’Etat du Sénégal, au plus haut niveau ; un Etat qui a décidé, répondant ainsi à une demande formulée par le groupe JàngCAD, d’engager la réflexion et le processus d’intégration de la pensée de Cheikh Anta Diop dans les programmes d’enseignement, du préscolaire au supérieur.

2016 c’est aussi l’année d’achèvement et de diffusion du film Kemtiyu – Séex Anta, réalisé par le cinéaste Ousmane William Mbaye, le premier qui dresse un portrait de Cheikh Anta Diop, sur la base d’archives sonores et visuelles ainsi que de témoignages de personnes l’ayant connu ou ayant travaillé avec lui. La première mondiale de l’œuvre, le 7 mai 2016 à Dakar, avait connu un succès retentissant. Depuis, le documentaire fait son chemin, dans des festivals ou à l’occasion de projections spéciales. Dans un contexte où l’image joue un rôle non négligeable, ce film devient un formidable outil de promotion de l’œuvre de Diop, en même temps une incitation à en savoir davantage, à aller le lire, donc. Incitation à aller à la recherche d’un maître.

Au mois de mars de cette année 2016, les éditions Zulma (France) et Mémoire d’encrier (Québec) lançaient les trois premiers titres d’une collection dénommée Céytu, contribution au trentième anniversaire de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais. « Le nom choisi pour cette collection parlera d’entrée de jeu à nos lecteurs, Céytu étant le village du Baol où est né et où est inhumé Cheikh Anta Diop, savant, historien et homme politique sénégalais qui reste à ce jour l’une des figures africaines les plus influentes et respectées de tous les temps », expliquait le directeur de la collection, Boubacar Boris Diop, dans le communiqué annonçant cette initiative.

Pour Cheikh Anta Diop, qui était parti avec le sentiment perplexe et la petite frustration de n’avoir pas été compris de son vivant – même si, en vérité, il avait pris comme allié le temps – tous ces pas sonnent comme une réhabilitation dans ce pays même où les obstacles les plus (féroces) ont été posés sur son chemin, pour l’empêcher de diffuser son savoir auprès des jeunes, à l’université, et ses idées d’émancipation et de souveraineté sur le terrain politique. « L’Histoire ne se hâte jamais », répète souvent l’écrivain Boubacar Boris Diop. Avec la reconnaissance de plus en plus notée, cette formule trouve tout son sens.

Pour le reste, le chemin est encore long, qui verrait l’Afrique lever la tête, libre et débout, pour les leçons du passé, prendre la pleine mesure de ses forces, de ce que l’Humanité lui doit et de ce qu’elle peut et doit apporter à ce banquet auquel, jusqu’ici, elle n’a adhéré que parce que contrainte et forcée. Le continent a le choix, il doit l’assumer.

Ceux qui ont sérieusement lu et compris Cheikh Anta Diop ne le déifient pas, comme le leur reprochent très souvent des esprits polémistes et peu avertis. Ceux qui ont lu et compris sont toutefois conscients d’être en face d’une pensée féconde et profondément libératrice pour tous les humains. Ils sont convaincus de la richesse d’une œuvre pouvant, à tout moment, servir de base de départ pour de nouvelles recherches dans le domaine des sciences humaines et sociales surtout, pour la libération culturelle de l’Afrique, dans un contexte chargé de défis et d’enjeux politiques et culturels aussi cruciaux les uns que les autres.

La pensée de Cheikh Anta Diop est aux antipodes de la célébration d’un repli mortifère sur soi. Elle est fondée sur une ouverture qui part d’une connaissance de soi essentielle. Dans l’introduction de Civilisation ou barbarie (Présence Africaine, 1981), il écrit : « Aujourd’hui, chaque peuple, armé de son identité culturelle retrouvée ou renforcée, arrive au seuil de l’ère post-industrielle. Un optimisme africain atavique, mais vigilant, nous incline à souhaiter que toutes les nations se donnent la main pour bâtir la civilisation planétaire au lieu de sombrer dans la barbarie ». Le viatique est là. Pour un monde de dialogue et de paix. La question n’est donc pas de savoir s’il y a une pensée diopienne porteuse de solutions, mais celle-ci : que fait-on de ses pistes et propositions ?

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 29 décembre 2016

« Kemtiyu – Séex Anta », impressions hors-film…

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Le samedi 7 mai 2016, entre 19h 07 et 20h 41, un beau et nombreux public a assisté, au Théâtre national Daniel Sorano, à Dakar, à la première mondiale du premier film de création sur l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), écrit et réalisé par Ousmane William Mbaye. Il y avait dans la salle des initiés qui connaissent l’homme et son œuvre « sur le bout des doigts », comme l’a dit Laurence Attali, monteuse et coproductrice du documentaire – même si je considère qu’on ne finira jamais d’apprendre de son travail et de sa démarche.

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Mais il y avait surtout de nombreuses autres personnes qui ne connaissaient presque rien de lui, de sa pensée ou de son colossal travail de restauration d’une conscience historique africaine. Avant la projection, la question concernait surtout  »Kemtiyu », le titre du film, mais les questions, observations, commentaires et remarques les plus incongrus – qui relevaient à la fois d’une grosse ignorance du travail de Cheikh Anta et des conséquences encore visibles du black-out dont il a fait l’objet dans le système éducatif national sénégalais -sont venus après la projection de Kemtiyu – Séex Anta.

Certains, dont beaucoup se considèrent et sont vus comme les plus brillants dans leurs disciplines ou faisant autorité dans leurs domaines d’activités, soufflaient, toute honte bue, qu’ils ne savaient rien de la pensée ou de l’œuvre de Cheikh Anta Diop ; D’autres – comme cet éditeur ayant pignon sur rue à Dakar – disaient qu’ils n’avaient jamais entendu la voix de l’homme…

D’autres encore ignoraient tout ou presque du combat politique d’un homme qui n’a jamais cédé aux honneurs, préférant préserver l’éthique et l’intégrité qu’il savait fondamentales pour donner l’exemple ; ou de l’énergie que le poète martiniquais Aimé Césaire (1913-2008) a consacrée à la défense de Nations nègres et culture (1954), le livre qui, en démontant les fondements de l’égyptologie occidentale, fit  »scandale », pour reprendre le terme du sociologue et intellectuel camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008)… Pas totalement de leur faute, mais quand même !

Si le film pouvait constituer un moyen de pousser les uns et les autres à (re)lire Cheikh Anta Diop et à essayer de le comprendre dans le texte, Ousmane William Mbaye, Laurence Attali et tous les protagonistes de Kemtiyu auront réussi leur pari. Et la porte d’entrée de cette entreprise intellectuelle, qui n’est en fait qu’une œuvre de réconciliation avec nous-mêmes, c’est… Nations nègres et culture. Peut-être un pas vers ce feuilleton documentaire que Ousmane William Mbaye appelle de ses vœux, et que j’intitulerai simplement A la recherche du maître…C’est en cela, à mon avis, que le film  »Kemtiyu… », bien que déjà  réalisé, restera toujours un projet symbolique dont les  »fruits » ne seront récoltés que bien plus tard.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 mai 2016

Trentième anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop : le programme de la seconde partie !

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La seconde partie du programme du trentième anniversaire de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) débute ce mardi 29 mars 2016 par une table ronde sur le thème « industrialisation écologique de l’Afrique et recherche en amont ».

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1ER – 31 MARS : EXPOSITION Cheikh Anta Diop, l’homme et l’œuvre : Bibliothèque centrale UCAD

DU SAMEDI 26 MARS AU LUNDI 28 MARS : Accueil de la délégation du Burkina Faso et du Mali – Pays invité

MARDI 29 MARS : 9h00 – 18h00 UCAD 2

 Table Ronde : Industrialisation écologique de l’Afrique et recherche en amont

Sous l’égide de la Faculté des Sciences et Techniques (FST)

—- 8h30 – 9h00 Inscription / Installation des participants et des invités

—- 9h00 – 9h30 Cérémonie officielle sous la présidence de Pr. Mary Teuw Niane, ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche

Allocutions de :

– Mariétou Diongue Diop, comité national préparatoire

– Pr. Joseph Sarr, Doyen de la FST

– Pr. Ibrahima Thioub, Recteur de l’UCAD

 —- 9h30 – 11h30  Panel 1 : Modérateur : Pr. Mamadou Sangharé

Introduction à la Table ronde / Dr. Cheikh MBacké Diop

1- L’Afrique et les défis de l’énergie / Pr. Ahmadou Wagué

2- La problématique des énergies renouvelables / Pr. Bassirou Bâ

Discussions

—- 11h30 – 13h00

3- L’Importance des STEM dans le développement industriel de l’Afrique / Pr. Hamidou Dathe

4-  Matières  grises  vs  Matières  premières  :  l’Innovation,  priorité  stratégique  pour  le développement de l’Afrique»/ Dr. Demba Diallo, Directeur Associé – société Innhotep

5- Gestion des déchets et développement durable : quels défis pour l’Afrique ? / Pr. Cheikh Diop, ISE (Institut des sciences de l’environnement)

—- 15h00 – 16h30  / Panel 2 : Eau – Agriculture-élevage et pêche

Modérateurs : Pr. Abdoulaye Samb, (ANSP) / Pr. Joseph Sarr, Doyen (FST)

6– Changements climatiques et accès à l’eau en Afrique / Pr. Raymond Mallou

7- La crise de l’eau et ses répercussions sur le développement / Pr. Alioune Kane, EDEQUE

8- L’Agriculture en Afrique, de la recherche – formation à la production et l’entreprenariat / Pr. Kandioura Noba

9- L’Agro-écologie comme alternative aux changements climatiques / Mariam Sow, ENDA TM

—- 16h45 – 18h15 L’Elevage : de la recherche – formation à la production Pr. Sawadougou, EISMV ; Bagoré Bathily, Laiterie Du Berger

La Pêche en Afrique, problèmes et perspectives / – Pr. Cheikhna Diabakhaté – Jean Fall – Khady Diouf, IFAN Cheikh Anta Diop

MERCREDI 30 MARS : 09H00 – 18H00 : UCAD2 / JOURNEE DU PARRAIN

FORUM : Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? Sous la présidence de M. le recteur, Pr. Ibrahima Thioub

Modérateur : M. Adama Samassekou, Président du Réseau MAAYA, Mali

—- 09H – 11H30  DE LA NECESSITE D’UNE CULTURE FONDEE SUR LES LANGUES NATIONALES

1- Que dit Cheikh Anta Diop aux écrivains africains ? / Boubacar Boris Diop

2- Langues nationales et luttes démocratiques : l’expérience malienne / Hamidou Konaté

3- La production de livres en langues africaines : état des lieux / Jean Claude Naba

4- Le génie descriptif des langues africaines comme facteur d’acquisition des sciences :

exemple du Pulaar / Mouhamadou SY, Université de Cergy-Pontoise

—- 11H30 – 12H30   HOMMAGE A ARAME FAL DIOP

15h00 – 16h00 Art et Artisanat africain : enjeux culturels et économiques (Cas du Festival du Niger) / Mamou Daffé, Président de la Fondation du Festival du Niger.

Modérateur : Ibrahima Wane

—- 16H00 – 17H30 : HOMMAGES POSTHUMES

Youssouf Tata Cissé par Dr. Fodé Moussa Balla Sidibé

Contributions d’Issa Laye Thiaw et Hamidou Dia

Issouf Sawadogo dit Osiris / Bétéo NEBIE et Abdoulaye Diallo (MENES)

Ali Farka Touré (Projection de film), en présence de son fils Vieux Farka Touré

17h30 : Vernissage de l’exposition d’artisanat malien – UCAD2

JEUDI 31 MARS : UCAD2

Table Ronde : Etat et Société en Afrique : la Perspective de Cheikh Anta Diop

Sous l’égide de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques (FSJP).

Modérateur : Dr. Ebrima Sall, Directeur exécutif, CODESRIA.

—- 09h00 – 13h00 :

  1. Typologie du pouvoir d’Etat en Afrique, des origines nubiennes prédynastiques aux grands empires précoloniaux / Dr. Ndongo Samba Sylla (Fondation Rosa Luxembourg)
  2. Statut et rôle de la femme dans la société et l’Etat selon la tradition africaine / Pr. Fatou Kiné Camara (UCAD)
  3. Etat fédéral ou fédération d’Etats : bilan des récentes tentatives d’unité politique en Afrique/ Pr. Pape Demba Sy (UCAD).
  4. Sécurité et souveraineté en Afrique contemporaine : enjeux et perspectives / Pr. Bakary Sambe (UGB).
  5. Apports fondamentaux de Cheikh Anta Diop à la connaissance de l’Afrique et à son développement (Contribution posthume de Mme Louise Marie Diop-Maes ; texte reçu en février 2016)

Discutants : – Dr. Cheikh Tidiane Gadio, IPS et M. El Hadji Ibrahima Sall, Université Polytechnique de Dakar

—- 16h30 – 19h00    Après-midi culturelle : Hommage à Louise Marie Diop – Maes dite Aram et Cheikh Anta Diop

Au programme : Projection de film (intervention de Mme DIOP, extrait de la conférence du 10-2013 à Paris « l’Image de l’Afrique ancienne travestie » suivie du témoignage de Rosa Amelia Plumelle URIBE.

Prestations de : Babacar Ndaak Mbaye – Shula Ndiaye – Vieux Mac Faye – Ma Sané – Didier Awadi – Ablaye Cissokho…

 Trentième anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop – Sous le haut patronage de Son Excellence, Monsieur Macky Sall, président de la République du Sénégal, sous la présidence d’honneur du professeur Amadou Mahtar Mbow, sous le co-parrainage du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et du ministère de la Culture. Partenariat : Université Cheikh Anta Diop de Dakar – Fondation UCAD – Université Gaston Berger de Saint Louis – Université Alioune Diop de Bambey – Université Assane Seck de Ziguinchor – Université de Thiès – Fondation SONATEL – Institut Panafricain de Stratégies – Association KHEPERA – RND – Revue ANKH – ARCADE – CODESRIA – Fondation Léopold Sédar Senghor – Place du Souvenir Africain – SOS médecin – WARC …. Pays invité d’honneur : Mali

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Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 mars 2016

Cheikh Anta Diop bientôt dans les programmes d’enseignement : un pas en avant

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La première semaine de commémoration des trente ans de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) s’est achevée le mercredi 10 février 2016 sur l’annonce en Conseil des ministres, par le président sénégalais Macky Sall, de sa décision de promouvoir « les œuvres, enseignements et recherches » du parrain de l’université de Dakar. Un grand pas en avant dans la reconnaissance de la contribution de l’homme à placer l’Afrique au cœur de l’Histoire de l’humanité, et la première récompense d’efforts entrepris il y a deux ans par des Sénégalais de divers horizons.

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 « Le Président de la République demande au Gouvernement, en particulier aux Ministres chargés des Infrastructures, de l’Enseignement supérieur, de l’Education et de la Culture, de promouvoir auprès des jeunes et des étudiants notamment, les œuvres, enseignements et recherches de cet illustre fils du Sénégal… », indique le communiqué du Conseil des ministres.

Le texte ajoute que M. Sall a invité ces ministres à « engager, dans les meilleurs délais, la réalisation d’un projet de valorisation du village de Thieytou (où repose Cheikh Anta Diop), qui devra intégrer l’édification d’un centre de documentation et d’exposition sur sa vie et son legs ».

En Conseil des ministres, le président sénégalais à « saisi l’occasion de la commémoration du trentième anniversaire de sa disparition, pour rendre, au nom de la nation, un vibrant hommage au Professeur Cheikh Anta DIOP, un savant d’exception qui a fortement contribué au rayonnement scientifique, politique et culturel du Sénégal, de l’Afrique et du monde noir ».

Où en est-on ?

 Le 8 février dernier, à l’UCAD 2, lors de l’hommage conjoint de l’Institut panafricain de stratégies (IPS) et du Molefi Kete Institute (MKI) sur la pertinence et l’actualité de l’œuvre de Cheikh Anta Diop, le Dr Dialo Diop, secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), avait évoqué « cette revendication de plus en plus massive pour un enseignement systématisé, évalué, organisé et structuré de la pensée de Cheikh Anta Diop dans les programmes de l’éducation ».

« Il faut que vous sachiez que c’est un processus qui est en cours. A la suite d’une pétition initiée par des compatriotes du Québec et qui, au moment où elle a été remise au Premier ministre, avait déjà recueilli 15 mille signatures », a-t-il dit. Selon l’enseignant Daouda Guèye, membre du groupe ‘’JangCAD’’, qui a lancé la pétition, celle-ci a recueilli 30 mille signatures à ce jour.

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Exposition des initiateurs de la pétition. Des ouvrages de Cheikh Anta Diop en exergue

Dialo Diop a signalé que les services de la Primature ont engagé une équipe de la question et mis en place une commission compétente, « qui a commencé ses travaux préliminaires et en est à l’étape de confection de fiches pédagogiques, parce qu’ils (les membres de la commission) ses ont rendus compte que si on veut introduire la pensée de Cheikh Anta Diop dans les programmes alors que la majorité des enseignants en activités ignorent cette pensée, il est nécessaire de combler cette lacune ».

Dialo Diop a ajouté : « Les fonctionnaires de l’Inspection générale de l’éducation nationale sont en train d’élaborer des fiches pédagogiques avant de déterminer selon quelles méthodes et procédures elles vont être transmises aux enseignants et incluses dans les programmes de formation des futurs enseignants qui ne sont pas encore sortis des écoles de formation comme la Faculté des sciences et technologies de l’éducation et de la formation (FASTEF) ».

‘’JangCAD’’, pour « aller au-delà du rituel de la commémoration

Dans le programme de commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta Diop – qui s’étale sur deux mois -, l’exposition des initiateurs de la pétition pour l’enseignement de la pensée de l’homme dans les écoles et universités du Sénégal, le 6 février 2016, a suscité un intérêt qui s’est traduit par la visite de nombreux étudiants, qui ont pu apprécier les images et les extraits de déclarations et d’ouvrages de l’anthropologue.

La pétition a été lancée il y a deux ans, rappelle Daouda Guèye, enseignant et membre du groupe ‘’JangCAD’’ qui porte l’initiative, constatant « l’intérêt du public à prendre connaissance des écrits et idées de Cheikh Ana Diop ». « Ce qui nous conforte dans notre conviction que la pensée de Cheikh Anta Diop doit être introduite et enseignée dans les programmes scolaires. La pétition a été lancée il y a deux ans, lors du 28è anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop », a ajouté Guèye. L’année dernière, une caravane, partie de Dakar, avait fait escale dans quatre autres villes du Sénégal (Thiès, Mbour, Louga et Saint-Louis), a-t-il rappelé.

Au cours de ce voyage, les pétitionnaires ont visité des établissements scolaires et des universités  pour échanger sur la pensée de Cheikh Anta Diop et recueillir des signatures. Un travail qui a aujourd’hui trouvé un écho favorable auprès des pouvoirs publics. Ainsi, une commission dirigée par un inspecteur général de l’éducation nationale au sein de laquelle  siègent Dialo Diop, Aboubacry Moussa Lam, Daouda Guèye, entre autres. Deux semaines avant le début des activités de commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta Diop, « le chef de l’Etat, en recevant le comité d’organisation, avait dit ne pas comprendre pourquoi la pensée de Cheikh Anta Diop n’était pas enseignée à l’école », a rapporté Daouda Guèye, précisant que Macky Sall avait alors fait la promesse qu’il va « tout mettre en œuvre pour que cela devienne une réalité ».

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Exposition des initiateurs de la pétition. Un étudiant prend connaissance d’idées et de déclarations de Cheikh Anta Diop

Le groupe ‘’JangCAD’’ est né en 2014 entre Sénégalais, dont certains sont établis à l’étranger – au Canada essentiellement -, pour « aller au-delà du rituel de la commémoration et corriger l’anomalie qui fait qu’ailleurs la pensée de Cheikh Anta Diop est revisitée, enseignée et que dans son propre pays, ça ne soit pas le cas, de manière systématisée », a rappelé l’enseignant.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 11 février 2016

Felwine Sarr met en perspective la pensée économique de Cheikh Anta Diop

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Le deuxième acte des activités de commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta Diop (1923-1986), a été posé le samedi 6 février 2016, dans le cadre d’une édition spéciale des « Samedis de l’économie » organisée par ARCADE et la Fondation Rosa Luxembourg. Il y a été question de la pensée économique de Cheikh Anta Diop. A cette occasion, l’économiste Felwine Sarr a estimé que le travail de l’historien et homme politique sénégalais dans ce domaine doit être prolongé et enrichi par la prise en compte de l’intelligence, de l’innovation technologique, du capital humain, aujourd’hui intégrés dans la pensée économique et de la pensée d’une production de richesses.

« Bien que visionnaire, Cheikh Anta Diop reste l’homme de son temps et pense à partir des référents de son époque et à partir de la vision économique de l’époque qui consistait à dire que la production de valeur ajoutée et de richesses devait se fonder sur des ressources, du capital, du travail et très peu sur du capital immatériel », a notamment dit Sarr, qui a animé le panel avec un autre économiste, Makhtar Diouf. ‘’L’énergie et la voie africaine du développement’’ était le thème de son intervention.

« Fonder la production de richesses sur de l’immatériel »

« L’autre réserve (sur la pensée économique de Cheikh Anta Diop), sur laquelle je suis indulgent : l’intelligence, l’innovation technologique, le capital humain. Depuis quelques années, il y a un mouvement théorique qui a renouvelé les analyses et qui a mis ce facteur au cœur de la pensée économique et de la pensée d’une production de richesses. On remarque de plus en plus qu’on pourrait faire l’économie d’un certain type de ressources et fonder la production de richesses sur de l’immatériel. C’est l’une des rares réserves que j’ai eue en termes critiques sur sa vision économique », a-t-il affirmé.

Cheikh Anta Diop, a « une réflexion sur l’importance de la science, mais il n’a pas une réflexion sur le capital humain en termes de facteur générateur de croissance économique. On sent que c’est un scientifique dur et il a une vision de l’industrialisation qui doit être fondée sur le capital, le travail et sur les ressources qui existent ».

Selon Felwine Sarr, la vision immatérielle de la production de la richesse est actuellement l’un des chantiers de réflexion de l’économie depuis qu’on s’est rendu compte que le capital humain contribuait plus que les facteurs traditionnels de la production de richesses. « Il y a toute une réflexion sur comment créer de la richesse en dehors des ressources matérielles, de la terre, du capital, des mines… Cette réflexion est absente (chez Cheikh Anta Diop) ».

Huit zones naturelles à vocation industrielle 

Felwine Sarr a, dans une première partie de sa communication, restitué « l’essentiel de la pensée de Cheikh Anta Diop », celle qui est développée dans Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire (Présence Africaine, 1960) avant de la mettre en perspective avec les enjeux économiques actuels du continent africain et de l’interroger de manière critique. « Le point de départ de Cheikh Anta Diop, comme généralement dans tous ses travaux, c’est l’unité géographique, linguistique, psychique et la continuité historique du continent, a-t-il expliqué. Il ancre sa réflexion dans cet espace. Pour Cheikh Anta Diop, la restauration d’une conscience historique est un préalable à toute entreprise d’envergure. »

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Exposant les grandes lignes de l’ouvrage Les fondements…, Sarr a rappelé que Cheikh Anta y dégage huit zones naturelles qui ont une vocation industrielle : le bassin du Zaïre, « la première région industrielle du continent, qui peut fournir de l’électricité à toutes les branches industrielles du continent », le golfe du Bénin (Nigéria-Togo-Bénin), « le lieu d’une industrie électrochimique et électromagnétique »,  »Ghana-Côte d’Ivoire », « grande zone agro-alimentaire », la zone ‘’Guinée-Sierra Leone-Liberia’’ (industrie métallurgique), ‘’Sénégal-Mali-Niger’’ (pauvre en énergie, mais possibilité de prospection, industrie textile, oléagineux, élevage…), le Soudan nilotique (construction de barrages, réserves d’uranium, culture de coton), le bassin du Zambèze, l’Afrique du Sud.

Pour Felwine Sarr, Cheikh Anta Diop « dessine (dans cet ouvrage publié en 1960), « une vision de l’industrialisation et a vision de l’intégration verticale, identifie les différents foyers de ressources et réponde aux besoins des pays africains », soulignant qu’il a « le souci de la démographie, c’est-à-dire une urgence de repeupler le continent ». L’anthropologue a une réflexion qui va au-delà du recensement technique des ressources et des énergies, a poursuivi Sarr, précisant : « Cheikh Anta Diop affirme clairement qu’il est nécessaire qu’il y ait une nouvelle politique économique africaine et qu’il y a une nécessité pour les Etats africains d’avoir un plan d’industrialisation.  Il y a une nécessité qu’ils réfléchissent et pensent la structure de leur insertion dans le commerce international et de leurs échanges ».

Défi démographique

Après cette première partie de son exposé, consacrée à un résumé de la stratégie élaborée par Cheikh Anta Diop, Felwine Sarr a tenté une articulation de ces réflexions aux défis qui sont ceux des Africains aujourd’hui. A ce propos, il a dit que « l’un des défis pour le continent africain est le défi démographique ». En 2035, a-t-il indiqué, « l’Afrique constituera 25% de la population mondiale et va rattraper son retard causé par la Traite négrière », ajoutant : « Le repeuplement est déjà fait. C’est à partir de 1950 que le continent a décuplé sa population et que la révolution a eu lieu. Mais le plus important, c’est qu’en 2035, le plus grand nombre d’individus âgés de 15 à 45 ans se trouvera sur le continent africain. Ça veut dire que les équilibres démographiques, économiques, politiques et sociaux du monde seront infléchis par cette force motrice et que les enjeux en termes d’éducation et de capital humain sont fondamentaux. Donc, on est dans cette vision du repeuplement et du dividende démographique à retrouver, qui a été une vision de Cheikh Anta Diop dans les années 1950 ».

Les ressources naturelles et la vision d’une économie autonome

« Le continent dispose actuellement d’un quart des terres émergées, des terres arables qui ne sont pas utilisées ; du tiers des ressources naturelles du monde. Ce qu’il faut souligner, c’est que les neuf dixièmes de ces ressources ne sont pas encore exploitées. Ça veut dire que le potentiel est immense », a poursuivi Sarr dans sa mise en perspective de la pensée de Cheikh Anta Diop. Au regard de cette situation-là, a-t-il dit, « la vision prospective sur la manière d’exploiter ces ressources, la manière de les distribuer et la manière de les articuler dans une perspective continentale garde sa pertinence aujourd’hui, puisque ces ressources sont encore là. On a un avantage stratégique en termes de ressources disponibles et on a retrouvé l’avantage démographique ».  

Il y a dans les idées dégagées par Cheikh Anta Diop « la vision d’une économie autonome, qui use de ses ressources au profit de ses populations, et évite, dans l’échange international, d’être celle qui est victime de structures inégalitaires ou celle qui profite le moins de ses ressources », a fait remarquer Felwine Sarr, estimant que « l’un des problèmes de nos économies, c’est que pour celles qui sont actuellement en croissance, on a une croissance qui est tirée par les industries extractives, les services et les mines. »

Un autre problème, a-t-il relevé, c’est que sont essentiellement « des économies d’enclave au cœur desquelles on exploite un certain nombre de richesses et que ce sont des économies très peu intégrées verticalement ». « Les autres secteurs de l’économie ne profitent pas de la croissance dans ce secteur-là (secteur des matières premières, des ressources et des énergies…). Là aussi, une stratégie consisterait à avoir une vision sur ce que l’on échange, comment on l’échange et quel usage on fait des ressources, dans quel but, lié à quelles finalités ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 février 2016

Caytu : le pèlerinage 2016 en images

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Le rituel du pèlerinage au mausolée de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop, à Caytu (150Km), a été, ce dimanche 7 février 2016, plus que par le passé, un moment fort émouvant et plein d’enseignements à plusieurs titres. Des milliers d’élèves et d’étudiants ont fait le déplacement et ont été rassemblés sous une immense tente où se trouvaient aussi personnalités politiques, leaders de partis, universitaires, membres du corps diplomatique, autorités coutumières et religieuses…

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Le mausolée où repose Cheikh Anta Diop, auprès de son grand-père, Massamba Sassoum Diop

Au-delà de la reconnaissance de la communauté à l’endroit de Cheikh Anta Diop, restaurateur d’une conscience historique africaine, les revendications des jeunesses fédéralistes et des populations du terroir commencent à trouver un écho favorables auprès des pouvoirs publics : le chef de l’Etat, Macky Sall, a promis, en plus du soutien matériel dégagé cette année pour la commémoration des trente ans de la disparition de l’anthropologue, de satisfaire la doléance de bitumage du tronçon routier Bambey-Gawane-Caytu.

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De gauche à droite : le Pr Théophile Obenga, historien et linguiste, disciple de CAD, Cheikh Mbacké et Massamba Sassoum, deux enfants de l’historien sénégalais, lors de la cérémonie officielle

Le Conseil municipal de Dinguiraye a pour sa part décidé de baptiser l’école primaire de Caytu du nom de Cheikh Anta Diop.

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Des élèves en compagnie de membres de la famille de Cheikh Anta Diop, dont ses enfants Cheikh Mbacké Diop, en boubou clair au centre, et Massamba Sassoum, à gauche (les bras croisés)
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Le tronçon Bambey-Gawane-Caytu, long de 29Km

Dialo Diop, secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), dernier parti politique fondé par Cheikh Anta Diop, a dit que la question de l’introduction de la pensée de ce dernier, dans les programmes scolaires – objet d’une pétition qui a recueilli quelque 30 mille signatures au Sénégal et dans la Diaspora – est à l’étude à l’Inspection générale de l’Education nationale.

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Dialo Diop, secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), s’adressant à des journalistes devant le mausolée

Mariétou Diongue Diop, administratrice de la Fondation de l’Université Cheikh Anta Diop, a rapporté le souhait de la structure de voir la résidence de l’historien à Fann-Résidence être érigée en musée.

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Aboubacar Demba Cissokho

Caytu, le 7 février 2016