Cheick Fantamady Camara

Cheick Fantamady Camara, cinéaste des profondeurs  

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Le cinéaste guinéen Cheick Fantamady Camara, décédé le vendredi 6 janvier 2017 à l’âge de 56 ans, à Paris (France), laisse l’image d’un artiste qui a tenté, avec passion et générosité, de faire voir et sentir la force spirituelle puisée dans une histoire assumée et revendiquée.

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Cheick Fantamady Camara avec le trophée du Prix  »Coup de coeur du jury » décerné à son film ‘Morbayassa’, au Festival de Khourubga (2015)

« Je sais que je viens de quelque part. J’ai une spiritualité, j’ai un dieu (…) Tous les êtres ont été créés avec une spiritualité ». Ces mots extraits d’un entretien que nous avons eu, lui et moi, le 14 septembre 2015, lors de la 18è édition du Festival du cinéma africain de Khouribga, au Maroc, en disent long sur la vision que Cheick Fantamady Camara avait de son travail d’artiste, de scénariste et de réalisateur. Ils expriment surtout cette haute idée de ce que sa démarche artistique devait être le lieu d’expression d’un point de vue de l’Afrique sur soi.

Cette vocation – éminemment politique – Camara la tenait essentiellement de deux lieux, deux univers imbriqués l’un dans l’autre : l’empire du Mali, puissant foyer culturel ayant produit des humanités essentielles et dont il réclamait l’héritage, et l’essence d’émancipation et de souveraineté que portait l’idéal révolutionnaire du Burkina Faso de Thomas Sankara, pays vers lequel il s’est dirigé lorsque son envie de cinéma s’est révélée.

En 2006, quand il réalise son premier long métrage, Il va pleuvoir sur Conakry, cinéphiles et critiques voient à l’écran ce que ces idées pouvaient donner comme point de vue. Ce film a reçu une vingtaine de récompenses à travers le monde : prix du public au Festival de Tübingen (2007), au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (2007), au Festival Cinémas d’Afrique d’Angers (2009) ; Prix spécial du jury Festival de Ouidah (2008), prix du meilleur long-métrage (FEMI 08) Guadeloupe, Grand Prix CinémAfrica 08 (Stockholm, Suède), Grand Prix Ousmane Sembène au Festival du cinéma africain de Khouribga, au Maroc (2008)…

Ce film met en lumière les luttes et contradictions d’un jeune couple pris entre les ressorts d’une ‘’tradition’’ brandie comme levier de résistance et les assauts de ce qui est appelé ‘’modernité ». Bibi (Alexandre Ogou), caricaturiste pour un quotidien à Conakry, cache son métier et son amour pour Kesso, une jeune informaticienne, parce que son père, rigoriste à souhait, le destine à un autre avenir : prendre sa suite en devenant imam.

Avec Il va pleuvoir sur Conakry, Cheick Fantamady Camara se livre à une critique féroce de la collusion entre les pouvoirs politique et religieux, et de ce que le poids des ‘’traditions’’ dans une société africaine peut avoir comme effet de pousser les jeunes à se rebeller pour défaire ce qu’ils considèrent comme des chaînes.

Ce succès ouvre au cinéaste guinéen – passionné pour son travail – les portes de la reconnaissance. Il est vrai en plus qu’il apporte, comme le Nigérian Newton Aduaka, le Sénégalais Alain Gomis ou, avant lui, le Congolais Balufu Bakupa-Kanyinda, une fraîcheur dans ce milieu où des scénarios charriant des clichés avaient fini de faire douter de créativité et de l’audace des cinéastes du continent.

Dans sa réaction à l’annonce du décès de Cheick Fantamady Camara, la comédienne camerounaise Claire Simba, qu’il a fait jouer dans son second long métrage, Morbayassa – Le serment de Koumba, a bien résumé cette vision militante, en le citant : « Il faut insuffler du courage et de l’espoir. Il faut que notre cinéma montre à quel point nous sommes forts, inventifs, beaux. Il ne faut pas nous tirer vers le bas ».

C’est aussi ce qu’il exprime dans sa lecture de l’instrumentalisation de la religion à des fins de domination : « Maintenant que certains peuples, par leur force et leur influence, imposent leur spiritualité à d’autres peuples, à cause d’une injustice de l’histoire, ça c’est une autre histoire. C’est pourquoi je me réclame toujours de la spiritualité mandingue. Mon premier dieu, c’est ma mère. C’est très sacré. S’il y a autre chose, je ne le sais pas » (entretien au Festival du cinéma africain de Khouribga, septembre 2015).

L’engagement de Cheick Fantamady Camara consistant à transmettre des messages passe par le divertissement, l’humour et un fort accent social et humain dans ses œuvres, est marqué. C’est bien ce qu’on a vu dans Morbayassa – Le serment de Koumba, son second long métrage, dont la réalisation ne s’est pas faite sans difficultés. Pour ce qui restera son dernier film, il avait sollicité, pour la postproduction, la contribution des internautes. D’où le temps assez long mis entre les premiers moments de tournage, en 2010 au Sénégal, et la sortie du film, en 2014.

Adaptation d’une légende mandingue, Morbayassa raconte l’histoire d’une femme, Koumba (Fatoumata Diawara) qui, rattrapée par son passé, se voit obligée de l’affronter, de se libérer du poids qu’il constitue, pour avancer. Koumba part à la recherche de sa fille adoptée à quatre mois par un couple de Français. Ses retrouvailles avec sa fille devenue une belle adolescente de dix-sept ans, sont douloureuses mais le sentiment de libération qui habite Koumba la pousse à célébrer la vie. Comme le veut une certaine tradition.

Avec le Sénégalais Sembène Ousmane (1923-2007), qu’il citait souvent comme référence, dans ce souci qu’il avait de porter les pulsions profondes de son peuple, il avait en partage cette formation sur le terrain, confronté à la dure réalité de la vie d’artiste. Sur ses plateaux de tournage – qui ne sont en réalité que le prolongement de sa vie en dehors – il dégage et transmet le bonheur à exercer le passionnant métier de réalisateur, heureux d’en affronter les souffrances et obstacles.

Etre cinéaste, Cheick Fantamady Camara n’avait que ça dans la tête. Né en 1960 à Conakry, en Guinée, il part de son pays en 1980 pour le Burkina Faso (alors appelé Haute-Volta). Il avait l’intention de faire ses études à l’Institut africain d’éducation cinématographique de Ouagadougou (INAFEC), l’unique école de cinéma à l’époque en Afrique noire, ouverte en 1976 et fermée en 1987. Faute de moyens, il n’a pu fréquenter cet établissement. Il se contente alors d’apprendre le métier sur le tas, sur les plateaux de tournage pendant une vingtaine d’années.

Il suit une formation à l’écriture de scénario à l’Institut national des arts à Paris (INA) et à la réalisation en 35 mm à l’Ecole Nationale Louis Lumière (1998). En 2000, il réalise son premier court métrage Konorofili (Prix spécial du Jury et prix Centrimage au Fespaco 2001), suivi de Little John (2002), et de Bé Kunko, en 2004 (Poulain d’argent au Fespaco 2005, Premier ex-aequo du festival Plein Sud Cozes (France), Grand Prix du court-métrage au Festival international du film de Zanzibar – Dhow d’or, Prix spécial du jury aux Journées cinématographiques de Carthage (2006).

Cheick Fantamady Camara a travaillé comme assistant réalisateur pour Macadam Tribu du Congolais Zeka Laplaine (1996), Dakan du Guinéen Mohamed Camara (1997), La Genèse du Malien Cheick Oumar Sissoko (1999). En 2007, il témoigne dans Mambety For Ever, documentaire sur le réalisateur sénégalais Djibril Diop Mambety (1945-1998).

Entre autres projets sur lesquels il travaillait, il y avait celui qui portait sur une relecture, par le biais d’un documentaire, de la politique culturelle du régime de Sékou Touré, premier président de la Guinée indépendante, entre 1958 et 1984. Un exercice d’inventaire à travers lequel il restait fidèle à la vision initiale qui l’a toujours guidé dans son option : poser son propre regard sur son histoire, sur ses histoires. En profondeur et sans complaisance.

Filmographie

2000 : Konorofili, court métrage, 16′

2002 : Little John, court métrage 26′

2004 : Bè Kunko, court métrage, 26′5

2007 : Il va pleuvoir sur Conakry, long métrage fiction, 115′6.

2014 : Morbayassa long métrage fiction, 124′.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 8 janvier 2017

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