Art plastique Sénégal

Une exposition rend à la Médina son rôle pionnier de foyer de création

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L’exposition « De Lods à Docta, Médina la cité Muse », dont le vernissage a eu lieu mardi 11 octobre 2016 à la Galerie nationale d’art, à Dakar, est un voyage dans le temps, montrant le rôle majeur que le quartier de la Médina, en tant qu’espace et lieu de vie, a joué dans la création et le renouvellement de l’expression artistique contemporaine au Sénégal.

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Entre peinture et sculpture, 70 œuvres de quelque 33 artistes de différentes générations y sont exposées dans une scénographie et une articulation réfléchies, qui portent la signature du commissaire de l’évènement, Wagane Guèye, pour qui cette entreprise peut être considérée comme « une ébauche de quelque chose de plus grand ».

Le fait que l’exposition – à voir jusqu’au 31 octobre – parte de Pierre Lods, que le président Léopold Sédar Senghor avait fait venir dans les années 1960, et se ‘’prolonge’’ par Docta, figure de proue de l’art du graffiti depuis une vingtaine d’années, illustre la dimension de laboratoire et de lieu d’innovation que la Médina a constituée non seulement pour les artistes visuels, mais aussi pour de nombreux autres arts (littérature, architecture, musique, etc.).

« C’est une histoire que je tenais à retracer. Je me suis posé beaucoup de questions sur ce personnage qu’est Lods, dont le nom revient souvent dans les écrits sur l’art. C’est un personnage emblématique et surprenant dont Senghor a compris et saisi la permissivité », a expliqué Wagane Guèye.

Il a relevé que, à plusieurs points de vue (politique, musical, sportif…), avec des artistes comme Amadou Ba, Zulu Mbaye, Amadou Kré Mbaye, Bassirou Sarr, Mansour Ciss Kanakassy, Amadou Sow, Kassim Mbaye, Mouhamadou Ndoye Douts…– qu’il expose – et d’autres acteurs, la cité de la Médina a posé « les fondements de la société contemporaine sénégalaise ». 

En parcourant l’exposition, le visiteur « entend » certainement les bruits et échos de rues et lieux de mémoire ayant vibré au rythme des bals populaires, des séances de sabar animées par Doudou Ndiaye Rose et Vieux Sing Faye, vestiges et témoins du dynamisme culturel d’un quartier qui a donné naissance à des mouvements, des parcours d’hommes et de femmes ayant eu des destins singuliers.

L’approche géographique de l’exposition De Lods à Docta, Médina la cité Muse permet aussi d’appréhender le concentré de mémoires sociales, politiques, culturelle, religieuse – le quartier doit son nom à El Hadji Malick Sy, figure emblématique de la Tidjaniya.

Et la proximité entre artistes, dans les mêmes cercles géographiques, a créé des connexions, des influences qui perpétuent un « esprit » permettant à Docta de faire partir ses créations de son domicile médinois.

C’est donc à une ‘’aventure de la création artistique’’ qu’invite le commissaire de l’exposition Wagane Guèye, qui a remercié les artistes ayant adhéré au projet, rendant à la cité ce qu’ils lui doivent.

« Tous les artistes n’ont pas voulu avoir cette reconnaissance au quartier. Comme si, aujourd’hui qu’ils entament des carrières internationales – ils ont du mal à rendre à cette cité ce côté muse », dit Guèye, relevant que la Médina a été, pour d’autres, « le quartier d’accueil, d’envol ».

Wagane Guèye qui n’exclut pas de « remonter » l’exposition, a dit que ce qui l’anime, « c’est l’existant ». D’être né à Dakar, d’avoir grandi dans un cadre culturel, d’avoir eu cette curiosité, d’avoir assisté à plein de choses dans les années 1970-80, d’avoir eu la chance de voir Doudou Ndiaye Rose jouer pour sa mère, il tire « un fond culturel très important qui peut aider à aller vers l’universel ». Avec comme point de départ, le fécond foyer de la Médina.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 12 octobre 2016

Hommage du monde arts au peintre et sculpteur Amadou Sow

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Dakar, le 1er décembre 2015 – – Des acteurs du monde des arts et de la culture, des politiques, des membres du corps diplomatique, des amis et des anonymes ont rendu hommage au peintre, sculpteur et artiste graphique sénégalais Amadou Sow, inhumé mardi 1-er décembre 2015, en fin de matinée au cimetière de Thiaroye, dans la ville de Pikine.

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Plusieurs orateurs ont fait des témoignages et salué, au cours de la cérémonie de levée du corps, à l’hôpital Principal, à Dakar, la mémoire de l’artiste décédé dans la nuit du samedi 28 au dimanche 29 décembre 2015, à l’âge de 64 ans. Ils ont tous relevé son militantisme, pour témoigner de plusieurs aspects importants de la culture africaine, son talent et sa générosité.

Le ministre de la Culture et de la Communication, Mbagnick Ndiaye, a annoncé que son département avait pris la décision, avant le décès de Sow, de lui rendre hommage lors de la 12e édition de la Biennale de l’art africain contemporain, prévue en mai-juin 2016. Cette décision sera maintenue, selon M. Ndiaye.

L’architecte et cinéaste Nicolas Sawalo Cissé a évoqué le poète Léopold Sédar Senghor, pour rendre hommage au défunt peintre, affirmant que c’est le premier président de la République du Sénégal, « qui est aujourd’hui debout pour l’accueillir ».

« Quand il a fallu envoyer de jeunes étudiants sénégalais dans un petit pays en territoire, mais riche en culture, berceau d’une civilisation occidentale, l’Autriche, il fallait faire un bon choix. Il (Senghor) choisit Amadou Sow et d’autres encore, pour porter la parole de la nation sénégalaise », a rappelé Cissé.

Senghor « avait le sentiment qu’elle (la culture sénégalaise) était aussi grande que la culture autrichienne », a-t-il dit, ajoutant : « Amadou Sow aura laissé un legs immense à la nation sénégalaise, et il est important qu’il soit encore présent pour les générations futures. »

Cheikh Hamidou Kane, lui, a rappelé que « Sow appartient à une culture de l’oralité, au versant hal pulaar, fuutanke, maasinanke, de cette culture orale ». Il dit avoir compris que Senghor ait pensé à envoyer Amadou Sow et d’autres artistes dans « l’un des hauts lieux de la culture universelle pour y porter le témoignage de l’existence d’une culture orale ».

« Amadou Sow était un militant de sa culture orale. Il l’a défendue et illustrée par la peinture, par la sculpture et par les signes, a poursuivi l’ancien ministre. Il a porté témoignage de cette culture orale dans un monde qui, de plus en plus, rend raison à l’Afrique en identifiant les valeurs dont ce continent est porteur. »

Ces valeurs ne sont pas seulement les richesses naturelles, énergétiques ou autres, mais aussi les richesses de la culture et l’identité culturelle, a souligné M. Kane, rappelant que Sow a milité pour la Biennale de l’art africain contemporain de Dakar (Dak’Art), dont il est l’auteur du logo.

Pour le professeur Maguèye Kassé, enseignant à l’Université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, Amadou Sow est « un passeur de cultures, un passeur de valeurs qui sont fondamentalement le fait de notre nation ». M. Kassé rappelle avoir connu le peintre en 1976, quand il était doctorant à l’Université de Vienne (Autriche). « Et depuis ce jour-là, nous ne nous sommes jamais quittés », a-t-il ajouté.

« Il y a environ 15 jours, certains d’entre nous ici étaient présents au lac Rose, à l’invitation d’Amadou Sow, a raconté M. Kassé. Il avait battu le rappel des troupes. C’est comme si, de façon prémonitoire, il nous rassemblait, pour qu’on lui dise, de son vivant, ce qu’on pensait de lui. (…) Nous avons dit, du fond du cœur, ce que nous pensions de la générosité d’Amadou… »

En saluant Amadou Sow aujourd’hui, « nous saluons un grand homme, qui a plein de talent et qui est très généreux. Nous savons qu’il a laissé des œuvres pérennes. Chaque fois que la biennale se tiendra et qu’on verra son logo, nous penserons à lui », a conclu Maguèye Kassé, la voix étreinte par l’émotion.

L’ambassadeur d’Autriche au Sénégal, Caroline Gudenus, en poste à Dakar depuis mars dernier, a admis qu’elle ne connaissait pas Amadou Sow depuis très longtemps, mais a souligné que pour le peu de temps qu’elle a passé avec lui, il est devenu un ami.

Mme Gudenus a qualifié de « très charmant, très généreux et très profond » cet artiste dont elle a eu la « chance » de pouvoir exposer les peintures pendant la célébration de la Fête nationale d’Autriche, à Dakar, fin octobre dernier.

Cette exposition, « Ecriture et lumière », « c’est ça qui reste avec moi de ce grand peintre. C’est la lumière qu’il a portée avec lui, et la sagesse avec laquelle il s’est comporté. Je suis forte dans la foi que, maintenant, il est allé dans cette lumière, dans cette sagesse », a dit Caroline Gudenus, relevant que « même s’il a fait de l’Autriche sa deuxième patrie, il était bien enraciné dans la culture sénégalaise, dans la culture de l’Afrique de l’Ouest ».

Pour l’historienne Penda Mbow, « Amadou Sow est parti, mais il reste immortel parce qu’il a produit des œuvres de valeur et de qualité ». S’adressant à la veuve de l’artiste et à ses enfants, elle a dit : « Vous avez perdu un grand homme, mais vous n’êtes pas seuls. Vous l’avez perdu avec nous. (…) Il avait le talent, la générosité et avait surtout la vertu. »

Appelé à témoigner, le directeur de la société Eiffage, Gérard Sénac, a affirmé, à propos d’Amadou Sow, qu’il préférait rester sur « les bonnes choses » qu’il a vécues avec lui, ainsi que sur le bonheur partagé.

« C’étaient des moments si pétillants, a souligné Sénac. Amadou aimait vivre. Amadou aimait son prochain. Il aimait ses amis et sa famille. Il en parlait souvent. Nous sommes malheureux aujourd’hui, mais je crois que nous sommes aussi tous heureux de l’avoir croisé et d’avoir partagé de bons moments avec lui. »

Né le 17 novembre 1951 à Saint-Louis, Sow a effectué sa formation académique à l’Institut national des Beaux-Arts du Sénégal et à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne, en Autriche. La peinture, la sculpture, les arts graphiques, la gravure, la céramique et la lithographie sont les techniques qu’il a privilégiées dans son travail.

Fin octobre dernier, il inaugurait sa dernière exposition – intitulée ‘’Ecriture et Lumière’’ – à la résidence de l’ambassadeur d’Autriche, à l’occasion de la Fête nationale de ce pays. Aux journalistes venus assister à l’événement, il disait : « Quand on est un maître, on est maître de soi-même. On sait où l’on va. Je respecte tous ces aspects d’autres cultures et civilisations, mais j’ai ma propre personnalité dans mon travail. »

L’ambassadeur d’Autriche au Sénégal, Caroline Gudenus, avait, dans son discours, qualifié Amadou Sow de « pont vivant entre le Sénégal et l’Autriche », dont il a travaillé et contribué à faire se rapprocher les cultures.

Entre 1974 et 2015, des œuvres d’Amadou Sow ont été présentées au cours d’une cinquantaine d’expositions collectives et autant d’expositions individuelles, essentiellement en Afrique, en Europe et aux Etats-Unis. Des œuvres de l’artiste se trouvent dans des collections publiques et privées au Sénégal, Congo, Côte d’Ivoire, Autriche, Allemagne, France, Etats-Unis, et Italie.

Aboubacar Demba Cissokho

 

« L’éclosion silencieuse » : expression d’une vision spirituelle de réalités changeantes

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L’exposition intitulée L’éclosion silencieuse de l’artiste sénégalais Daouda Ndiaye, en cours jusqu’au 25 novembre au Village des arts, à Dakar, est à la fois le reflet d’une quête d’expressions picturales et le produit d’une vision du monde fondée sur une articulation entre les influences de traditions endogènes et des pratiques occidentales.

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Le titre de l’exposition, L’éclosion silencieuse, suggère que la cinquantaine de propositions exposées à la galerie Léopold Sédar Senghor du village est le fruit d’une longue maturation, étant entendu que la dernière présentation individuelle de Daouda Ndiaye remonte à l’année 1998.

Les toiles et installations proposées aux visiteurs sonnent ainsi comme le résultat d’un processus bien pensé – mais en réalité jamais achevé – et ayant en définitive pour but de façonner une identité visuelle faite de transversalité, autant dans les thèmes abordés que dans les matières utilisées et les univers représentés.

Chaque artiste a des préoccupations individuelles qui naissent d’un vécu. Les productions de Daouda Ndiaye sont le fruit de regards sur les mondes d’hier et d’aujourd’hui, de chez lui et d’ailleurs. Sa constante mobilité géographique fait que, dans son interrogation de la matière, il s’imprègne de choses vues et entendues, et les croise pour féconder son inspiration.

Dans sa mise en situation de cette vision, il donne, par exemple, tout son sens à la formule « rien ne se perd tout se transforme », redonne forme, volume et vie à du papier-journal en l’enroulant pour le transformer en baguettes.

Entre les mains de Daouda Ndiaye, ces condensés de messages et d’informations ayant déjà servi ont une signification nouvelle, même s’ils restent un résumé de l’histoire d’individus, de groupes d’hommes et de femmes, de peuples divers.

Ndiaye donne à apprécier un propos qui va au-delà des classifications, se joue des cloisons. Il est dans une démarche qui exalte une articulation, un ‘’dialogue’’ entre une tradition d’artistes récupérateurs de l’univers culturel dans lequel il a grandi et des influences extérieures.

Cela se vit et se lit dans les tableaux dont les noms sont en même temps des évocations de l’humain dans ses activités, son imaginaire, son rapport avec le temps, l’environnement, le spirituel, etc.

De L’éclosion silencieuse sont nées des pièces renvoyant aux origines et à des traditions ancestrales (‘’Initiation’’, ‘’rituel’’), à la femme (‘’Yaay’’, ‘’Femme’’), aux mutations socioculturelles (‘’LMD – Lutte, Musique, Danse »).

‘’Barrière identitaire’’, ‘’Gora’’, ‘’Envie’’, ‘’Benn’’, ‘’Njolloor’’, ‘’Ouakam’’, ‘’Buzz’’, ‘’L’habit ne fait pas le moine’’ sont autant de lieux de questionnements multiples. Les non-dits d’une intimité enfouie sous les coups de pinceaux se cachent derrière l’acte de création lui-même en tant que moyen d’élévation physique et spirituelle.

A travers le blanc, une lumière bien dosée, l’expression des couleurs vives, le monochrome, les contreplaqués, les regards, les mouvements, des croisements, se dessine le second niveau de lecture d’une vie dont les cauris et la cola – autres matières utilisées par Daouda Ndiaye -, essaient de relater la tragédie et le sens.

Le public venu le 4 novembre dernier au vernissage de L’éclosion silencieuse a pu voir, à travers une performance, une partie de ce processus de création qui ne s’arrête jamais en réalité.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 23 novembre 2015

 

« Paa Bi, la cour de Joe Ouakam » : à la rencontre d’un artiste singulier

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La Biennale de l’art africain contemporain de Dakar (Dak’Art), chez l’artiste Issa Samb alias Joe Ouakam, c’est une invite à la rencontre entre un artiste fascinant et singulier et une communauté artistique dakaroise à la fois séduite et en admiration.

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Le vendredi 14 mai 2010, lors du vernissage de l’exposition Paa Bi, la cour de Joe Ouakam, les visiteurs ont (re)découvert ce qu’il est convenu d’appeler « la plus grande installation d’art contemporain » à Dakar. Le domicile de Joe Ouakam, en plein cœur de la capitale sénégalaise, est un endroit où l’insolite et l’artistique se mêlent au mystique et au réel.

A l’invitation de l’auteur-compositeur Wasis Diop, artistes, écrivains, hommes politiques –dont le maire de Dakar Khalifa Ababacar Sall, amateurs d’art, collectionneurs, galeristes se sont pressés 17 rue Jules Ferry pour ne pas se faire raconter ce qui, à n’en pas douter, constitue, au milieu des dizaines d’expositions ‘’Off’’, l’événement-phare du Dak’Art 2010.

Tout le monde culturel dakarois, ou presque, connaît Joe Ouakam. Mais paradoxalement, c’est pour mieux saisir sa personnalité qu’il y avait foule chez lui. L’homme est tout à la fois connu et mystérieux. L’idée de Wasis Diop, soutenue par la ville de Dakar et des acteurs culturels, était la bienvenue.

Chez Joe, artiste fascinant, le moindre élément a son importance. Au sol, sur des tables, accrochés à des fils ou à des branches, les morceaux de bois, feuilles d’arbres, chaussures désaffectées, enveloppes, cartons d’invitation, coupures de journaux, bouts de conférence, affiches publicitaires forment un tout conscient.

Dans cette galerie à ciel ouvert, on retrouve la personnalité du maître des lieux, personnage tout en couleurs, apparemment détaché de la réalité qui l’entoure, mais si profondément ancré dans ce qui fait l’âme de sa société. Il y est si attaché que « presque rien ne lui échappe. Joe c’est notre mémoire », résume un fonctionnaire du ministère de la Culture.

Ce qui résume aussi Joe Ouakam, c’est le film que Wasis Diop lui a consacré. Le musicien l’a suivi dans les rues de Dakar, fixant sa camera sur les pieds de Joe Ouakam. Parce que celui-ci marche beaucoup, sillonne tout le temps les rues et ruelles de la capitale. C’est cette énergie que saisit Wasis Diop. Au fil de ce film d’une trentaine de minutes, le public découvre quelqu’un d’extrêmement grave et alerte, qui n’oublie jamais rien. Dans son milieu, il vit aussi bien avec les morts qu’avec les vivants. Il y évolue dans un étonnant renoncement.

Pièce essentielle de l’exposition, le film rend également compte d’une personnalité projetée dans le futur. Sa voix d’une résonnance exceptionnelle a dû marquer le musicien qu’est Wasis Diop. Joe Ouakam parle wolof, français, passe de l’un à l’autre sans perdre le fil de sa pensée, donnant l’impression à son interlocuteur qu’il entend la même langue.

Il ne parle pas beaucoup mais quand il le fait, il dit des choses essentielles, qui interpellent la conscience des Hommes. « Est-ce que c’est normal que le monde soit dans cet état ? En vérité, répond-t-il, le monde a des problèmes spirituels ; on n’a jamais eu des problèmes économiques. »

Puis, sur un ton presque agacé, il lâche : « Est-ce que, politiquement, la Casamance doit être dans cette situation depuis des années ? ». Et à propos du naufrage du bateau Le Joola – 1863 morts – Joe Ouakam n’accepte pas la comparaison avec le Titanic : « On me parle du Titanic, alors que moi je me soucie de ces enfants-là (disparus avec Le Joola) qui m’appellent. »

C’est ça Joe Ouakam ! Apparemment détaché et éloigné des réalités de vie quotidienne, il reste profondément préoccupé par la marche du monde.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 17 mai 2010

Introduction dans l’univers de création du plasticien Zulu Mbaye

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Sous le regard intéressé d’amis et d’amateurs curieux venus à sa rencontre à l’Espace Timtimol, l’artiste plasticien sénégalais Zulu Mbaye s’est livré samedi 27 juin 2009, pendant plus d’une heure, à une performance, un moment de rencontre qui a surtout renseigné sur « l’aventure » de la création d’une œuvre.

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Au tout début du travail, Mbaye rapproche un à un les divers éléments : pots de peinture, pinceaux, seaux, entre autres, sont placés à côté de la toile déjà prête. Le but est clairement affiché : « montrer comment se crée une œuvre. Je ne vais pas forcément terminer, mais vous comprendrez le processus qui aboutit aux œuvres que vous voyez dans les expositions. C’est pour montrer ce que nous faisons en secret dans nos ateliers. »

Accompagné par les souffles de la flûtiste, des notes de guitares et des battements mesurés de Djembé, il pose les premières couches. Puis, pour laisser sécher les couleurs, il s’arrête et introduire une petite réflexion sur le matériel. « J’ai observé que les visiteurs ne s’intéressent pas souvent au matériel utilisé pour faire les œuvres alors que c’est essentiel si nous voulons que les œuvres soient de qualité et défient le temps », dit-il avant de reprendre le pinceau.

Et, comme l’écrit le poète Thierno Seydou Sall, les amis qui se sont retrouvés samedi à l’Espace Timtimol ont vu « les pinceaux de Zulu prendre une pirogue/parcourir le ciel, se perdre dans les hiéroglyphes et revenir à la surface des eaux avec des toiles ayant une mémoire millénaire ».

Une à une, les pièces de la toile sont assemblées, les traits sont affinés. On sent, dans le regard de l’artiste tantôt debout tantôt assis, que « l’aventure » s’accompagne d’une profonde réflexion. Preuve que le peintre ne sait pas forcément au départ ce à quoi il veut aboutir. Dans cet exercice, Zulu Mbaye est dans la recherche. Pour cela, « je fais le vide dans la tête. C’est ce que je trouve dans l’instant qui me guide. Nous trouvons des informations qui viennent d’on ne sait où. Et c’est notre tout qui intervient et qui nous mène ».

« On a un vocabulaire, une palette qu’on maîtrise, poursuit-il. Mais le langage se construit avec nos sensations ». Ce qui change c’est l’espace et l’environnement auxquels on se soumet. C’est le même Zulu qui peint, mais un autre environnement et un autre public interviennent « peut-être ». L’élément nouveau qu’est la proximité n’est pourtant pas loin de l’ambiance de l’atelier où la solitude n’est qu’apparente.

« Je ne peux pas dire que le public ne m’influence pas dans ce que je fais. Le regard de l’autre pèse, mais il faut savoir s’en débarrasser pour retourner à soi », souligne Mbaye qui aime travailler avec « un groove d’élève ». Explication : « je peux avoir des tam-tams autour de moi. Inconsciemment, on s’apporte mutuellement des choses. On dirait que la présence des autres nous accompagne. On dirait qu’on fait une œuvre commune ». Cette musique, que joue son fils aîné, constitue, en quelque sorte, ‘’le prolongement’’ de son pinceau. Elle le met « en transe ».

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Cette performance est en réalité un aspect de la réflexion sur l’orientation de son œuvre de création dont l’artiste dit qu’elle lui manque. « La réflexion sur les concepts et l’orientation de mon travail, me manque. Mon travail est le rendu de ce que moi, en tant qu’humain, j’ai comme perception d’une réalité intérieure, que je mets en parallèle avec une réalité du monde extérieur », définit le peintre.

Pour lui, « on est tous des êtres doubles mais l’artiste est celui qui a cette grâce divine d’avoir la possibilité d’extérioriser des envies, des doutes, des espoirs, des rêves… » « L’autre, dit-il, n’en est pas moins artiste, mais nous (les artistes) avons le plus de réussir à extérioriser ce que nous avons en nous. C’est ça la différence. »

Au Sénégal et à l’extérieur, Zulu Mbaye profite d’événements ponctuels pour partager, en plus du temps de création que constituent les performances, les bénéfices tirés de la vente des œuvres ainsi réalisées (contribution à la construction d’écoles, de forages, envoi de médicaments, etc.). L’artiste plasticien a passé ces cinq dernières années en Europe, entre Bruxelles et Berlin.

La performance vient s’ajouter, pour la compléter, à l’exposition de sa nouvelle collection inaugurée le 20 juin dernier et qui se poursuit jusqu’au 4 juillet prochain. Organisée dans le cadre de l’Espace Timtimol, lieu de rencontres, de détente et de promotion culturelle, où l’artiste plasticien était en résidence pendant trois mois, l’exposition marque le retour de Zulu Mbaye, produit des Ateliers libres de Pierre Lods, fondateur de l’Ecole de Dakar, qui parcourt le monde depuis 1976. La France, l’Italie, les Pays Bas, la Belgique, l’Allemagne et les Etats-Unis ont déjà accueilli ses expositions.

Zulu Mbaye est aussi considéré, ainsi que le mentionne la note qui le présente, comme le précurseur du ‘’Off’’ de la Biennale de Dakar pour avoir présenté en 1996, ‘’Amour interdit’’, une exposition qui avait marqué les esprits, à l’espace Nietti guy – « Les Trois Baobabs » aménagé aux Almadies.

La performance a donné la confirmation de la nouvelle démarche de l’artiste dans son écriture plastique. Aux tendances rouges et ocre de ses premières œuvres, il préfère aujourd’hui un fonds plus clair. Ce qui reste constant cependant c’est l’introspection à laquelle il se livre depuis ses débuts. Comme un fil rouge, elle fait la singularité de Mbaye.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 juin 2009