Afrique

L’heure de nous-mêmes…

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Les commentaires indignés et autres condamnations – forts justifiés du reste – fusent de partout suite aux propos insultants – et dégradants pour son auteur – du premier des Français, pour qui le ‘’défi’’ de l’Afrique serait ‘’civilisationnel’’ et ‘’démographique’’. « Quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien », a-t-il dit le 8 juillet dernier, au sommet du G20. Pour ceux et celles qui pensaient que l’attitude de Paris allait changer, parce qu’à l’Elysée loge désormais un président ‘’jeune’’, qui apporterait un nouveau discours sur les relations de son pays avec le continent, il faudra repasser.

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« Vaut mieux fabriquer ses slogans, même boiteux, que de copier les slogans des autres. Même s’ils sont plus droits, ils nous rendront plus boiteux. » (Théophile Obenga, conférence à Paris, 31 mai 2008)

Il faudra repasser et s’attendre ou se résigner ( ?) à ne voir rien de nouveau et de positif sous le soleil. Parce que, de la France de Charles de Gaulle, de Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkory, d’un paternalisme notoire vis-à-vis des ex-colonies de la France, « l’Afrique ne peut assurément rien attendre de bon ! », pour reprendre le propos de l’homme politique sénégalais Dialo Diop, dans le livre collectif L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar (Philippe Rey, 2008).

Il ne faut s’attendre à rien allant dans le sens du respect de la dignité des pays africains, ses ex-colonies notamment, parce qu’il est inscrit dans l’ADN de son Etat et de ses institutions que la colonisation, abominable crime contre l’Humanité s’il en est, a eu un ‘’rôle positif’’. N’était-ce pas au cœur d’un projet de loi de février 2005 ? Est-il besoin de rappeler que c’est le ministre de l’Intérieur qui avait porté ce projet, devenu président de la République, qui est venu dire le ‘’Discours de Dakar’’ de sinistre mémoire, au sein même de l’Université qui porte le nom d’un savant, Cheikh Anta Diop, qui s’est donné corps et âme pour remettre les choses à l’endroit dans une Histoire falsifiée par un Occident condescendant ?

Si une certaine incrédulité et une confiance à l’intelligence humaine peuvent inciter à penser que les lignes peuvent bouger dans le bon sens, la réalité vient malheureusement nous rappeler qu’il faut circuler…il n’y a rien à voir. Dans sa contribution à l’ouvrage L’Afrique répond à Sarkozy, le philosophe sénégalais Mamoussé Diagne dit, au sujet du discours de Sarkozy à Dakar, que si on pouvait démontrer que celui-ci était « nul, vu sous l’angle de la prétention du ‘’grand frère’’ venant donner des leçons aux Africains qui ignorent ce qu’ils sont et ce qu’il faut faire pour s’en sortir, il a un contenu et une visée qu’il convient de démasquer », relevant « l’obligation d’y répliquer (qui) découle des contenus qu’il charrie, et qui, le situant en deçà de la nullité, en font un discours provocateur et dangereux ». De la posture de l’actuel chef de l’Etat français, on peut dire la même chose.

Les urgences étant ailleurs, nous aurions tellement aimé ne pas nous attarder sur les déclarations, parce nous savons que l’Etat dont on parle ici est coutumier des faits. Mais ces propos ont un ‘’mérite’’, celui de nous rappeler que c’est sur nous, seulement sur nous-mêmes, que nous pouvons compter pour assurer une présence au monde qui assure notre dignité et le respect de ceux qui prétendent encore nous ‘’civiliser’’.

Pour dire au journaliste ivoirien qui, au sommet du G20, lui a posé la question sur ce que la France peut faire pour ‘’sauver l’Afrique’’ en mettant en œuvre un ‘’Plan Marshall’’, que les solutions à nos problèmes se trouvent sur le continent, dont les richesses font l’objet d’une féroce prédation de la part des puissances extérieures avec la caution et la complicité de dirigeants corrompus, antipatriotiques.

« L’heure de nous-mêmes a sonné », avait écrit Aimé Césaire, en 1956, dans sa lettre de démission du Parti communiste français, adressée à Maurice Thorez. Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Mongo Beti, Thomas Sankara, etc. n’ont eu cesse de nous le répéter. Tous convaincus, comme Patrice Lumumba, que c’est l’Afrique qui « écrira sa propre histoire ». Ceux qui nous ont imposé l’esclavage et la colonisation ne le feront jamais à notre place. Il vaut mieux le savoir et se battre pour avancer.

Suggestions de lecture pour aller plus loin :

— Odile Tobner, Du racisme français – Quatre siècle de négrophobie (Editions Les Arènes, 2007) ; Sous la direction de Makhily Gassama, L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar (Philippe Rey, 2008)

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 11 juillet 2017

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Utopie salvatrice !

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Si on a autant ‘’peur’’ d’un ancien Premier ministre du pays qui se proclame ‘’Patrie des droits de l’Homme’’, pour qui la colonisation visait à « partager sa culture » ; s’il y a eu clameur pour ‘’se réjouir’’ de l’élimination – dès le premier tour d’une primaire – d’un ancien président du même pays, qui ressasse encore au XXIe siècle les clichés racistes à l’origine de la Traite atlantique et de la colonisation ; C’est que, franchement, c’est le désert chez nous. Comment peut-on continuer à penser que nos vies ne valent que par la volonté d’un pays dont les dirigeants eux-mêmes sont convaincus que, sans l’Afrique, le leur ne serait qu’une puissance moyenne ?

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C’est grave et inquiétant ! Presque aucun leader pour nous rendre notre fierté d’être nous-mêmes ; aucun leader pour nous apprendre et nous inculquer l’estime de soi indispensable à l’affirmation de notre personnalité et de notre présence dans le monde ; aucun leader pour nous montrer, par l’exemple, que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour exister, dans la liberté et la dignité, et assurer notre souveraineté.

Le fait de croire, pour beaucoup d’entre nous, que nous ne pouvons pas nous en sortir par notre génie propre est affligeant d’amertume et de honte. Au risque de déplaire aux affidés d’une mondialisation uniformisante, je pense que le fait de voir un pays – aussi ‘’puissant’’ soit-il – porter à sa tête un raciste, un anti-migrant ou un va-t-en-guerre me pose moins problème que l’attitude de contrition dont nous faisons montre face aux événements et à l’Histoire.

Dans son impérissable Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire écrit : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral… » C’est à ce que le poète appelle le « choc en retour » que l’on assiste aujourd’hui en Europe et aux Etats-Unis avec la montée des nationalismes et des populismes. Et ils ont là leur part de décolonisation des mentalités à faire.

Notre part de décolonisation résidera dans le fait de réaliser cette utopie à laquelle invite la politologue Françoise Vergès : « Les Africains ont la possibilité de choisir d’autres formes de ce qu’on appelle le développement, de ce qu’on appelle le vivre-ensemble ». Mais que faisons-nous pour faire advenir cela ? De la réponse à cette question dépendent beaucoup de choses…

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 21 novembre 2016

 

‘’Afrique du Nord’’-‘’Afrique noire’’ : fracture psychologique mortifère !

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Les faits, d’abord. Extrait d’une interview à la page 6 du quotidien dakarois EnQuête de ce mercredi 20 avril 2016, du directeur des Journées musicales de Carthage (JMC), Hamdi Makhlouf, répondant à une question de la journaliste Bigué Bob, sur le fait que le grand prix des JMC, pour ses deux premières éditions (2014 et 2016), ont été remportés par des artistes de Côte d’Ivoire et du Sénégal. « Pensez-vous que cela est synonyme d’un manque de créativité des artistes tunisiens ? » demande-t-elle.

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Réponse de Hamdi Makhlouf : « Je pense que les Africains sont très forts. C’est simple. Moi, je pense que quand on réunit un jury constitué de membres intègres, honnêtes et qui jugent de la création dans un instant T, c’est très important. Quand on le mérite, on le mérite. Il y a un problème de créativité en Tunisie. On l’a soulevé pas mal de fois. On a communiqué dans les médias et je pense que l’histoire est en train d’être refaite. Parce que vous vous rappelez des JCC (Journées cinématographiques de Carthage), les deux premières ou trois premières éditions, c’étaient que des Africains qui remportaient les plus grands prix. Les hommes et femmes de cinéma ont commencé à se poser des questions (…) Les Tunisiens maintenant commencent à prendre conscience de cette question, ils commencent à comprendre qu’il est temps réellement de changer les mentalités, de sortir du conservatisme et de commencer à créer réellement ».

Il est clair ( ?) dans la tête de cet artiste, comme dans celle de beaucoup de Marocains, Libyens, Algériens, Tunisiens ou Egyptiens, que la Tunisie et les Tunisiens n’ont rien d’africain. Que ce pays serait un ‘’îlot arabe’’ sur la carte du continent. Rien de plus faux ! Le penser et le soutenir relève soit de l’ignorance ou d’une falsification entretenue de l’Histoire. C’est le spectre de la fameuse équation ‘’Africain = Noir’’.

Il m’arrive de régulièrement m’inquiéter et de dénoncer les effets nocifs et nauséabonds de la fracture psychologique qui, ajoutée à la ‘’fracture’’ physique que constitue l’immense Sahara, a créé dans les mentalités, surtout en Afrique dite du Nord. Une situation, qui a ses causes profondément enracinées dans l’histoire des rapports entre populations du même continent, et qui explique, en très grande partie, le racisme primaire dont les Noirs sont quotidiennement l’objet en Algérie, en Tunisie, en Libye – depuis l’assassinat de Kadhafi –  et au Maroc. L’actualité nous en donne régulièrement l’occasion de le constater. Les dernières images en date sont venues d’Algérie au mois de mars dernier, où tout un groupe de réfugiés économiques a été violenté et pris pour responsables des actes d’un des leurs.

Ayant effectué de nombreux séjours dans ces pays, j’ai vu l’atmosphère de rejet et d’hostilité dans le discours. Des échanges avec des Noirs – des autochtones compris – y vivant ou en transit, permettent de constater l’énorme fossé créé et les barrières tracées entre communautés, avec comme effets des propos et remarques déplacés, des insultes, des actes de violence, des d’assassinats ciblés…

C’est comme s’il n’y avait rien à faire, les habitudes étant très tenaces et les faits têtus. Dans le discours d’abord, y compris parmi des représentants de ‘’l’élite’’ intellectuelle et artistique. Et en lisant la longue interview du directeur des Journées musicales de Carthage, je me suis encore désolé que les intellectuels des deux ‘’bords’’, les artistes, les acteurs de la société et des médias – qui ont ici matière à réflexion – ne prennent pas en charge ce très sérieux sujet. Affronter cette question créerait les conditions et ingrédients d’un dialogue, à travers l’éducation et l’information des plus ignorants d’entre nous. Et cela contribuerait énormément à faire bouger les lignes. Pour apaiser les conflits verbaux et physiques et dissiper les malentendus et incompréhensions, il faut d’abord avoir le courage de nommer les faits.

Ces cinq dernières années ont vu le Maroc, sous l’impulsion remarquée de son roi, Mohammed VI, organiser une véritable ‘’offensive’’ de ses entreprises dans des pays d’Afrique au sud du Sahara. Au nom de la ‘’politique africaine’’ du royaume. La compagnie aérienne Royal Air Maroc est le transporteur officiel, pour trois éditions, de la Biennale de l’art africain contemporain, Dak’Art, (2014, 2016 et 2018), du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou, FESPACO (2015, 2017 et 2019), et du Marché des arts du spectacle africain, MASA (2014, 2016, 2018).

Cette dimension économique de la vision des relations interafricaines s’est doublée de l’organisation, au profit d’imams, de formation à… l’imamat. Mais il faut bien plus pour ancrer dans les mentalités la conviction que le destin du Maroc est lié à celui des autres pays : il faut qu’au-delà des fulgurances de la finance, l’Homme et le respect des valeurs essentielles qu’il porte soit au cœur du dialogue. Dans les deux sens.

Le directeur des Journées musicales de Carthage, Hamdi Makhlouf, estime que « les Tunisiens maintenant commencent à prendre conscience de cette question (la créativité), ils commencent à comprendre qu’il est temps réellement de changer les mentalités ». Une autre chose qui doit changer dans les mentalités, là-bas, c’est la reconsidération de la part africaine de leur identité multiple. Tout le monde y gagnerait.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 avril 2016

« Sans émotion, avec lucidité », des intellectuels prennent position contre le discours de Dakar

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« Une vision s’appuyant sur le postulat d’un refus du présent tel que l’acceptent nos dirigeants (…)». Voilà, dit sous la plume de Kettly Mars, ce que proposent les 23 intellectuels auteurs du livre ‘’L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar’’ (Edition Philippe Rey, février 2008, 480 pages).

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Ce qui ressort de cet ouvrage c’est bien une vision du monde très éloignée de l’idéologie capitaliste destructrice de l’humain. Loin aussi de la cynique langue de bois politicienne, les faits exposés sont d’une implacable clarté. Ce livre devrait faire date dans les annales, à la fois de l’histoire des sciences humaines et de la science politique. D’abord parce que c’est une œuvre collective : fait rare, plus de vingt intellectuels (écrivains, historiens, économistes), y ont collaboré. Ensuite parce qu’elle évite magistralement le piège de la provocation et de la diversion que le président de la République française a manifestement voulu tendre aux peuples africains.

Heureux donc qui, comme ces hommes et femmes, s’inquiètent et s’indignent du traitement fait au continent africain. Makhily Gassama relève avec pertinence que ce sont des intellectuels « soucieux du devenir du continent africain, des patriotes sincères qui savent que dans la vie d’une nation, d’une communauté humaine, aucun danger n’est à écarter, que tout s’inscrit dans l’ordre du possible pour le meilleur et pour le pire. Ils savent qu’en ces temps modernes, chaque détour de l’Histoire a réservé des surprises, des surprises injustes et atroces à l’Afrique ».

Cette vision de l’avenir est déclinée « sans émotion (…) mais avec lucidité » (Kettly Mars) dans des textes qui se tiennent. Les auteurs offrent une grille de lecture avec des clés pour y entrer. Ce livre est un hommage à ces intellectuels – Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Frantz Fanon, Mongo Beti, Amadou Hampâté Bâ, Aimé Césaire à qui il est dédié d’ailleurs – qui se sont donnés corps et âmes pour rendre à l’Afrique sa dignité bafouée et une conscience historique. Cette conscience historique qui fait qu’un peuple n’est pas un agrégat d’individus sans lien historique, pour reprendre Cheikh Anta Diop. C’est aussi un salut de reconnaissance à ces dirigeants éclairés qui avaient une autre vision de l’avenir du continent : Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Thomas Sankara, hélas éliminés ou déstabilisés.

N’en déplaise donc à Nicolas Sarkozy – qui demande de ne pas « ressasser » le passé au nom d’une « rupture » dont on tarde encore à voir les signes, il faut se livrer à un petit cours d’histoire. Parce que justement, souligne Djibril Tamsir Niane, « parler d’avenir, ce n’est pas ignorer le passé ». Parce que, renchérit Théophile Obenga, « quand un peuple, une nation, un Etat perd partiellement ou totalement sa mémoire culturelle, son sens historique, la conscience de sa civilisation, alors il perd, non moins dramatiquement, le sens du devoir dans l’histoire de l’humanité ».

« Devoir et responsabilité sont deux exigences de civilisation. L’irresponsabilité est barbarie, absence de devoir », note Obenga. De quoi s’agit-il ? Le 26 juillet 2007, à Dakar, Sarkozy a voulu passer par pertes et profits le contentieux franco-africain au sujet notamment de la Traite négrière et de la colonisation. Dans un discours dont Zohra Bouchentouf-Siagh dénonce l’hypocrisie, la faiblesse conceptuelle et l’aspect comique.

« Ce qui fait frissonner d’horreur en écoutant le chef de l’Etat français à la sortie du XXe siècle de toutes les violences et des graves atteintes aux droits e l’Homme, constate Makhily Gassama, c’est que les propos incriminés ne viennent ni d’un historien ou d’un intellectuel obscur ni d’un citoyen lambda – nous n’aurions certainement pas réagi –, mais du chef de l’Etat d’un pays respecté pour ses valeurs intellectuelles et morales. » Face à cela, « il importe de ressasser le passé puisque nous tenons à être maîtres de notre destin, à maîtriser le présent et à construire l’avenir, puisque les signes avant-coureurs d’une recolonisation de l’Afrique sont manifestes dans nos rapports actuels avec l’Europe ».

Gassama décrypte et dénonce en même temps « le piège infernal », vieux comme le monde, qui a été tendu aux Noirs. « C’est l’histoire des hommes, qu’elle soit profane ou religieuse, qui nous a piégés depuis Noé, depuis la nuit des temps. Nous n’avons pas besoin d’+entrer dans l’Histoire+ puisque nous sommes le poumon de l’histoire de l’humanité », écrit-il. Le président français, constate Zohra Bouchentouf-Siagh, refuse de reconnaître aux peuples assujettis et exploités durant des siècles le droit de revenir sur une « histoire commune » franco-africaine, sous prétexte de « non-repentance » ; mais curieusement, lui-même reste très attaché à la mémoire, que ce soit à titre individuel et familial ou à titre collectif.

Mamoussé Diagne qui relève un discours d’une « longueur assommante », estime que « l’ignorance n’excuse pas tout » chez Nicolas Sarkozy. « Si on peut démontrer que le propos de Sarkozy est nul, vu sous l’angle de la prétention du +grand frère+ venant donner des leçons aux Africains qui ignorent ce qu’ils sont et ce qu’il faut faire pour s’en sortir, il a un contenu et une visée qu’il convient de démasquer », note le philosophe sénégalais. D’où « l’obligation d’y répliquer (qui) découle des contenus qu’il charrie, et qui, le situant en deçà de la nullité, en font un discours provocateur et dangereux ».

« En vérité, note encore Diagne, c’est un nouveau contrat néocolonial qu’on est venu proposer aux peuples africains. Et on ne peut pas ne pas être frappé par le fait que cela intervient au moment où l’Afrique tente de construire son unité et de diversifier ses partenaires. » Mais Fallait-il s’attendre à autre chose de la part du président français, porte-drapeau de la ‘’droite décomplexée’’ ? Non, répond Dialo Diop. De la France de Charles de Gaulle, de Georges Pompidou, Valéry Giscard D’Estaing, François Mitterrand, d’un paternalisme notoire vis-à-vis des ex-colonies de la France, « l’Afrique ne peut assurément rien attendre de bon ! »

La situation des pays africains, encore installés dans « l’indignité de la dépendance » (Kettly Mars), est admirablement exposée par Koulsy Lamko qui a choisi d’adresser une lettre à Thomas Sankara pour donner sa contribution au livre-réponse. « La vérité, doit-on la ressasser, c’est que l’Afrique sur une grande partie de son territoire continue de vivre les douleurs historiques nées de siècles d’esclavage, de colonisation, et actuelles du néocolonialisme, écrit Lamko. Les visions d’indépendance réelles sont interrompues et détruites par des systèmes mafieux aux longs tentacules parfois ostensiblement marqués par la présence de divers lobbies féroces, lobbies financiers, militaires, pétroliers, diamantaires, de vendeurs d’armes. »

S’y ajoute qu’il y a dans le discours, « cette enfilade de clichés, de préjugés et de stéréotypes forgés au XIXe siècle par les théoriciens du racisme », un « scandale », analyse pour sa part Mwatha Musanji Ngalasso : « Le fait d’affirmer en 2007, comme le faisaient, au XIXe siècle, les idéologues suprématistes et théoriciens de la colonisation, que si tous les peuples ont connu le « temps de l’éternel présent », l’Afrique, elle, y est toujours restée. Ce qui a servi d’argument à l’occupation coloniale et sa prétendue +mission civilisatrice+ ».

« Par le refus de la repentance qu’il considère comme inopportune et indue il se met dans la posture paradoxale de +juge et partie+. La posture du voleur se mêlant à la foule de ses poursuivants pour crier plus fort que tous : +Au voleur+ » Patrice Nganang, lui, qualifie le discours de « vraie imposture de parvenu », estimant qu’il est des hommes pour qui même l’indignation est une marque d’attention, donc de reconnaissance. « Et pour ce président français qui aime plus que tout entendre l’écho de sa propre voix, rien n’est plus efficace que la simple, banale indifférence. L’indifférence de la jeunesse africaine, de la majorité totale de la jeunesse à son discours, a donc été le meilleur manifeste anti-Sarkozy possible ».

Djibril Tamsir Niane, avec un sens aigu de l’Histoire, rappelle des vérités simples mais essentielles : « La traite négrière est un crime contre l’humanité ; L’Afrique a une histoire ; La colonisation ne fut pas qu’une faute ». Mais « quelle est donc cette  +réalité+ implacable à laquelle aucun président français ne peut échapper, fût-il grand adepte de la +rupture+ » ? se demande Mahamadou Siribié. La réponse suit, limpide : « la supposée +réalité+ a pris le dessus sur la +rupture+. Cette +réalité+, c’est la permanence des rapports ambigus entre la France et l’Afrique francophone dans le temps et dans l’espace, générateurs de toutes les incompréhensions entre Français et Africains, +réalité+ liée à des intérêts géostratégiques et économiques ».

Dire aux jeunes d’Afrique qu’il y a en eux « deux héritages, deux sagesses, deux traditions », et surtout que la part de l’Europe est « l’appel de la liberté, de l’émancipation, de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes », ce n’est rien d’autre que poser le partenariat avec l’Europe comme celui que les Africains doivent privilégier, reprend Mamoussé Diagne dont la conclusion sonne en même temps comme un avertissement. « (…) que Sarkozy prenne date : lorsque sera venu le moment de vouloir passer à l’application de ce contrat néocolonial de type nouveau sur le dos des peuples africains, l’occasion sera directement donnée à lui et à ceux qui en seront les exécutants de voir si oui ou non ces peuples sont entrés dans l’histoire ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 mars 2008

A Tunis, l’Afrique noire semble loin, très loin !

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La Tunisie se trouve bien sûr en Afrique. C’est un pays membre de l’Union africaine, mais une promenade dans les rues de la capitale, Tunis, une discussion à bâtons rompus dans un des nombreux cafés tunisois vous donnent l’impression d’être loin, très loin de l’Afrique noire.

Dix jours d’un séjour à Tunis – belle  capitale de la Tunisie – laissent des images, des souvenirs et surtout une meilleure connaissance de la société tunisienne partagée entre la ‘’modernité’’ et la ‘’tradition’’.

Certains Tunisiens, surtout parmi les anciens, ont conscience de l’’’africanité’’ de leur pays. « Nous avons une culture arabe certes, mais nous appartenons à l’Afrique. Nous sommes Africains », dit Salem, un universitaire rencontré en marge d’une réunion de critiques de cinéma africain. Salem explique cette option par la « vision » de Habib Bourguiba, premier président de la Tunisie indépendante, qui estimait que ses compatriotes « auraient plus à gagner au contact des autres pays africains qu’avec les Arabes ».

Des échanges avec des Tunisois, même s’ils ne permettent pas de balayer d’un revers cette affirmation, amènent le visiteur à relativiser en dépit du fait que de timides tentatives de rapprochements commencent à changer la perception que les Tunisiens ont de l’Afrique noire.

Le regard des habitants de Tunis sur les originaires d’Afrique noire est frappant. Il traduit un étrange étonnement, comme si les Noirs venaient d’ailleurs. Ceux-ci peuvent être gênés, mais ils continuent leur chemin comme si de rien n’était. « Ce n’est pas étonnant, ils (les Tunisiens), surtout ceux qui ne voyagent pas. Beaucoup, développent ces attitudes parce qu’ils sont simplement ignorants », tente d’expliquer un journaliste ayant requis l’anonymat. Pour lui, la majorité de ses compatriotes sont plutôt tournés vers l’Europe et les pays arabes. Cet état de fait est visible jusque dans les étals des marchés. Il est quasiment impossible de trouver chez les disquaires des cassettes ou CD de musiciens africains. La même situation est visible chez les libraires qui ne vendent pas de livres africains.

A l’école, témoigne pour le déplorer Assma, 15 ans, « on ne nous fait pas connaître une Afrique noire différente de celle des guerres ». Assma est presque sûre de l’existence d’une « autre Afrique noire plus joyeuse, plus gaie et accueillante ».

Cependant, l’espoir est permis de voir les choses changer positivement, selon Mabrouka Gasmi qui travaille dans le développement. Mabrouka Gasmi s’est donné comme pari de contribuer, par le dialogue et les rencontres, à une meilleure compréhension des peuples d’Afrique par les Tunisiens et vice-versa.

« Jusqu’ici, les connaissances que les Tunisiens avaient de l’Afrique noire se limitaient aux guerres, à la famine, aux conflits », raconte Mabrouka Gasmi, soulignant toutefois que la présence de nombreux étudiants et sportifs bien intégrés et parlant bien la langue du pays « aident à changer de perspective d’analyse ».

« Il s’y ajoute, poursuit-elle, que depuis le déménagement de la Banque africaine de développement (BAD) D’Abidjan à Tunis il y a bientôt deux ans, les choses sont en train de changer dans le bon sens. Les Tunisiens découvrent des cadres qui renvoient une image positive. »

Ce que confirme Abdoulaye Sané, artiste sénégalais installé depuis douze ans en Tunisie. Il ne souligne pas moins que les Africains devraient aussi « sortir de leur torpeur » et faire un pas en allant à la rencontre des Tunisiens.

« Moi, je me sens bien ici. J’ai découvert mon art ici. Si j’étais resté dans mon coin, c’est sûr que je n’aurai pas eu tout cela », poursuit Sané qui parle couramment arabe et se sent « parfaitement bien intégré ». C’est dire que le changement viendra de gestes de part et d’autre.

Aboubacar Demba Cissokho

Tunis, le 12 octobre 2004