Achille Mbembe

Ateliers de la pensée/Dakar : deuxième session du 1er au 4 novembre 2017

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La deuxième édition des Ateliers de la pensée, prévue du 1er au 4 novembre 2017 à Dakar, se déroulera autour du thème central Condition planétaire et politique du vivant, et réunira une cinquantaine d’intellectuels et d’artistes du continent et de ses diasporas. Il est notamment prévu deux “Nuits de la Pensée” et d’autres événements culturels.

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Dans leur présentation de l’événement et de son thème, le philosophe et historien camerounais Achille Mbembe et l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr, les instigateurs … soulignent que « le nouveau siècle s’ouvre sur un déplacement historique majeur », dans lequel « l’Afrique – et le Sud de manière générale – apparaît de plus en plus comme l’un des théâtres privilégiés où se joue, d’ores et déjà, le devenir de la planète ».

« Le moment est donc unique pour relancer le projet d’une pensée critique confiante en sa propre parole, puisant dans les archives de toute l’humanité, capable d’anticiper, de créer véritablement et, ce faisant, d’ouvrir des chemins nouveaux à la mesure des défis de notre temps », écrivent les deux instigateurs de la manifestation, dont la première session s’est tenue en octobre-novembre 2016 à Dakar et Saint-Louis.

Mbembe et Sarr annoncent, pour cette nouvelle édition, une vingtaine d’axes thématiques, qui permettront de « structurer les débats à partir de plusieurs angles disciplinaires ». Y seront abordées « les questions des fins de l’économie, d’une politique du vivant à l’ère de l’anthropogène, de la pensée et des écritures plastiques », entre autres.

« Il en est de même de la décolonialité et de la circulation des savoirs, des transformations des rapports de genre et de la sexualité, du statut des frontières, des figures contemporaines du religieux, des infrastructures psychiques et des politiques du soin, ou encore des formes urbaines et des cultures du renouveau », ajoutent les deux universitaires.

Axes thématiques

  • Décolonialité et circulation des savoirs.
    L’universel, le spécifique et l’en-commun.
    Figures de la rationalité et ordres du discours.
    Féminismes afro-diasporiques.
  • Les fins de l’économie.
    (Le bien-être, l’emploi, le travail et la valeur)
    Formes alternatives d’économicité.
    (Economies circulaires, économies relationnelles et économies du don)
    La force du nombre.
    (Enjeux démographiques à l’ère du vieillissement du monde)
    Ordre politique, action publique et nouvelles formes de mobilisation collective.
  • Pensée et écritures plastiques.
    (Films, documentaires, vidéo, danse, cinéma, théâtre, musique, arts plastiques)
    Anthropocène et politique du vivant.
    (Crise écologique, savoirs précoloniaux, philosophies du vivant)
    Formes urbaines.
  • (Urbanité, citadinité, créolité et logiques de la multiplicité)
    Situations minoritaires et politiques de l’émancipation.
    (Race, ethnicité, genre et sexualités)
    Création afro-diasporique contemporaine et marchés mondiaux.
    Le roman afro-diasporique du futur.
  • Figures contemporaines du religieux.
    Utopies et imaginaires du renouveau.
    Infrastructures psychiques et politique du care.
    (Soin et résilience)
    Repenser la démocratie à l’aune des modèles politiques ante-coloniaux.
  • L’Afrique à l’ère du numérique.
    (Nouveaux medias, blogs, mondes virtuels, afro-computation)
    Afro-déclinaisons.
    (Afrotopia, Afropolitanisme, Afrofuturisme, Afropéisme, Afropessimisme)
    Faut-il abolir les frontières ?
    (Populations, mobilité et migrations)
    L’Afrique dans l’ordre géopolitique mondial.
    Archives du Tout-Monde et condition planétaire.

Le programme des Ateliers de la pensée, session 2017

Journée 1

Institut français de Dakar

​9h00-17h30 : Ateliers

20h30 : Projection du film de Jean-Pierre Bekolo Afrique, la pensée en mouvement

Journée 2

CODESRIA

9h00-12h00 : Ateliers

Institut français de Dakar

15h00-17h00 : Side-Event – Table ronde

Laïcité, communautarisme et identités politiques afrodiasporiques en Europe

20h30 : Première Nuit de la Pensée

Journée 3

Université Cheikh Anta Diop (UCAD)

9h00-17h30 : Ateliers

Musée de la Femme Henriette Bathily

18h00-19h00 : Side-Event – Vernissage de l’exposition AWA ! Une revue féminine pionnière

Institut français de Dakar

20h30 : Théâtre We call it love

Journée 4

Raw Material Company (zone B)

9h00-12h00 : Ateliers
IFAN Musée Théodore-Monod

15h00-18h00 : Side-Event – Workshop

Expressions artistiques contemporaines, pensée plastique et vie des formes

Institut français de Dakar

20h30 : Deuxième Nuit de la pensée

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 octobre 2017

 

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Livre – « Ateliers de la pensée » : de l’urgence d’une décolonisation épistémique

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Faire de l’Afrique le lieu d’où part un faisceau de regards critiques sur sa réalité complexe, et s’interroger sur les termes d’une refondation des schémas de pensée sur le Continent, sa présence au monde, ainsi que les modalités de cette urgente – mais pas nouvelle – entreprise de rupture épistémologique. C’est l’objet des Ateliers de la pensée, dont les communications de la première édition (Dakar et Saint-Louis, 28-31 octobre 2016) sont compilées dans l’ouvrage Écrire l’Afrique-Monde, paru en juin 2017, aux éditions Philippe Rey, sous la direction d’Achille Mbembe et Felwine Sarr, les deux initiateurs du forum en question. Le livre traite donc d’une « urgence », celle de « reprendre l’initiative théorique et de poser un regard pluriel sur les réalités du continent africain et sur les futurs qu’il se donne, à partir d’un lieu : l’Afrique. »

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La philosophe Séverine Kodjo-Grandvaux pose, dans un texte intitulé ‘’s’estimer, faire sens’’, en des termes clairs, les enjeux du débat, du point de vue de sa discipline certes, mais les questions qu’elle émet peuvent être portées par chacun des dix-neuf autres contributeurs de ce document de 400 pages. Il s’agit, dit-elle, de « décoloniser les savoirs, rompre avec les épistémologies engendrées par une colonialité toujours prévalente. Se décentrer et produire une nouvelle pensée critique qui permette à tout un chacun de participer au mouvement du monde. D’être à la fois acteur et producteur de sens ».

D’où les interrogations auxquelles elle tente de répondre, pour « proposer un regard décolonial sur la philosophie », un exercice qui ne consiste « pas seulement à interroger les modalités de la décolonisation conceptuelle ». « A quelles conditions est-ce possible ? Comment un sujet peut-il être amené à oser emprunter les chemins incertains de la transgression intellectuelle et invoquer l’indiscipline afin de construire soi ? Comment faire advenir un « je peux » dans des situations asymétriques où la reconnaissance, à hauteur de ce que je suis, ne va pas de soi ? » se demande la philosophe.

Répondre à ces questions, « ce peut être également interroger les sentiments à l’œuvre dans la production intellectuelle, notamment ceux qui peuvent nous permettre de nous imposer face à un système de pensées hégémonique dominant », souligne Séverine Kodjo-Grandvaux, ajoutant : « De la quête d’une vie digne, d’une vie juste et bonne, l’appréciation de sa propre valeur est, me semble-t-il, nécessaire à l’élaboration d’épistémologies nouvelles, à la réalisation de soi et à la création d’espaces d’individualisation en vue d’une citoyenneté pleine et entière. Ce sont là trois dimensions complémentaires de l’opération constitutive d’une individualité, d’un sujet. Etre pour soi. Etre au cœur de la cité, pour et avec les autres. Etre producteur de savoir ».

La dimension politique du projet est clairement affichée dans le propos de Françoise Vergès. Pour elle, « il faut imaginer de nouveaux rêves, de nouveaux espoirs dans un monde où le capitalisme financier a établi son hégémonie, avec le culte de la marchandise et de la jouissance immédiate ». « Si l’utopie est ce qui nous permet d’entrevoir autre chose quand tout autour de soi nous répète qu’il n’y a pas d’alternative, que les inégalités sont de nature, que la guerre est nécessaire, alors une des préoccupations des Ateliers de la pensée africaine serait de contribuer à l’élaboration de nouvelles utopies ».

Les réflexions contenues dans ce livre intitulé Ecrire l’Afrique-Monde font ressortir le sens des Ateliers de la pensée dont les protagonistes disent qu’ils se veulent une « réponse à un ensemble de reconfigurations ayant trait aux conditions globales de production de la pensée critique contemporaine ». « Il s’agit donc, écrivent Achille Mbembe et Felwine Sarr dans leur texte introductif, à travers ces Ateliers de reprendre l’initiative théorique et de poser un regard pluriel sur les réalités du continent africain et sur les futurs qu’il se donne, à partir d’un lieu : l’Afrique. Mais également de proposer des cadres renouvelés d’analyse, de production de significations et de sens, des dynamiques en cours sur le Continent, qui soient innovants et féconds ».

Les « difficultés d’ordre épistémologique à projeter une pensée sur l’Afrique ou appréhender l’Afrique par la pensée » sont réelles, souligne pour sa part le politiste Maurice Soudieck Dione, parce qu’il subsiste « des biais réflexifs et expressifs induits par l’existence et la persistance de rapports asymétriques de domination et d’exploitation avec l’Occident, et dont les jeux et enjeux cruciaux se prolongent, se déclinent et se perpétuent sur le terrain intellectuel et scientifique. »

« S’il est fondamental de se démarquer de la vision européocentriste et impérialiste du développement (…), notre développement intégral suppose aussi, pour parler comme Marcien Towa, la ferme ‘’décision de soumettre notre héritage culturel à une critique sans complaisance’’ », estime son collègue de l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis, Blondin Cissé.

Cissé s’est attaché, dans sa contribution à restituer, à travers les pensées du théoricien sénégalais de négritude, Léopold Sédar Senghor, du philosophe ghanéen Kwame Nkrumah et du philosophe camerounais Marcien Towa, des trajectoires qui permettent de penser « une réinvention africaine de la modernité hic et nunc, à partir des ressources propres à la littérature et à la philosophie africaine ».

Ainsi, pour « revenir à l’inscription de l’Afrique dans le temps du monde » (Mamadou Diouf), les auteurs ont traité, comme indiqué dans l’introduction, de « questions liées à la décolonialité, à l’élaboration d’utopies sociales, à la condition planétaire de la question africaine, à la quête de nouvelles formes de production du politique, de l’économique et du social sur le continent africain, à l’articulation de l’Universel et du singulier, à la reconstruction de l’estime de soi, à la pensée de l’en-commun… »

Cette « plateforme libre » que sont les Ateliers de la pensée veut favoriser « l’énonciation d’une parole nécessairement plurielle, à la fois confiante en sa puissance propre, imprévue s’il le faut, en tout cas ouverte sur le large », « réfléchir sur le présent et les devenirs d’une Afrique au cœur des transformations du monde contemporain » et « dessiner des perspectives nouvelles concernant la contribution du discours afro-diasporique aux débats sur le monde contemporain ».

Pour défricher ce chantier, l’historien Mamadou Diouf s’intéresse, dans son texte, à « un moment particulier de l’histoire intellectuelle d’une communauté africaine et noire dont l’histoire, les peines et les souffrances, les interrogations religieuses, sociales et politiques s’inscrivent dans l’espace Atlantique », essayant de répondre à la question suivante : « Comment, dans ces circonstances, une modernité africaine qui corresponde à une historicité propre, dans le périmètre d’une histoire générale de la modernité ? »

Il faut « certainement » penser les questions africaines depuis l’Afrique, estime le philosophe Souleymane Bachir Diagne. « Mais il faut s’aviser alors qu’il faut savoir partir de ces questions elles-mêmes et des exigences de méthodes, de conceptualisation qui leur sont coextensives sans s’épuiser dans les préalables d’une définition introuvable du propre », s’empresse-t-il d’ajouter, relevant qu’il faut aussi considérer  que « les questions africaines sont des questions planétaires ».

Diagne fait partir sa contribution de la conférence de 1955 à Bandung, « cette ville d’Indonésie (où) a été affirmée la condamnation radicale de toute colonisation, pour quelque raison que ce soit ». De cette colonisation et de l’esclavage, Séverine Kodjo-Grandvaux dit qu’ils ont été « des tortures et des viols en série, des meurtres en grand nombre, une dépossession totale de soi et une chosification du corps noir, expulsé de la Raison. Un crime contre l’humanité. Une expérience d’humiliation ultime. Qui continue à s’écrire au XXIe siècle ».

Mais « à quelles conditions le concept de monde-de-la-vie peut-il comporter la vertu de pluraliser le monde, et (re)donner ainsi aux cultures locales une nouvelle dignité théorique ? » se demande le philosophe Bado Ndoye, pour qui, « cette pluralisation du monde ne peut être pensée jusqu’au bout, que si l’on conçoit l’histoire universelle comme un devenir polycentré, c’est-à-dire une histoire éclatée, et a priori, non totalisable (…) »

Ndoye en appelle à un « humanisme d’un type nouveau », qu’il est « de la plus haute importance pour la pensée africaine contemporaine » de réactiver « dans la perspective d’une réappropriation d’un socialisme de type nouveau, pensé du point de vue des valeurs africaines de solidarité ». « Le réenchantement du monde est à ce prix », assure-t-il.

Au-delà de la philosophie, discipline dont un autre contributeur, Séverine Kodjo-Grandvaux, part, l’exigence de « décolonisation épistémologique » traverse depuis plus d’un demi-siècle de nombreux écrits africana, rappelle Nadia Yala Kisukidi. L’impératif de « décolonisation », relève-t-elle, donne corps à « un questionnement clair, incisif, situé : que faire d’une bibliothèque raciste, misogyne…quand elle constitue ses propres lecteurs en objets honnis. Que faire d’auteurs décevants mais pourtant profondément aimés ? »

Dès lors, poursuit Kisukidi, « la décolonisation épistémique aurait ainsi deux tâches précises : développer des épistémologies alternatives qui ne reconduisent ni les normes des savoirs préconstitués et imposés dans/par la violence coloniale, ni leurs modalités d’institutionnalisation et d’inscription dans des universités qui ne sont pas soumises à un principe d’inconditionnalité ».

Benaouda Lebdai se propose d’analyser le rôle que jouent les migrants africains dans l’équilibre de globalisation du monde. « L’hybridité culturelle, l’évolution vers un monde nouveau et différent se lisent dans ces textes forts, marqués par les séquelles traumatiques du colonialisme, du postcolonialisme et de l’exil », analyse le critique littéraire. Il relève que les écrivains migrants s’emploient à « entrelacer les cultures, et à placer l’Afrique au centre », contribuant à l’installation de « nouvelles identités transnationales, de nouvelles géographies (…) nées de la mémoire des origines et de la volonté de s’inscrire dans un monde global équilibré ».

Mais si l’entreprise est de parler d’un lieu appelé Afrique, « de quoi Afrique est-il le nom ? » demande la Camerounaise Léonora Miano. « Question double », précise l’écrivain qui se la pose et la propose comme base de sa réflexion : « Elle est celle du contenu symbolique, elle est celle du projet ».

L’objectif, indique-t-elle, n’est pas d’inviter à une modification du nom Afrique, bien qu’il s’absente de sa création littéraire, la plupart du temps. Qu’est-ce alors ? « Il s’agit d’en interroger les significations pour nous-mêmes, de voir comment procéder pour y loger, par catachrèse, des métaphores nouvelles par lesquelles l’appropriation serait plus qu’un renversement du stigmate, et qui pourraient soutenir un projet de civilisation original, autonome ».

La tâche est, de son point de vue, celle-ci : « Il nous incombe d’oser ne nous déterminer qu’en fonction de nos besoins et conceptions. La voie ne peut être indiquée par d’autres, elle n’est pas non plus perdue dans le fond des âges. A nous d’inventer un discours qui soit celui de notre langage, d’habiter un espace encore infréquenté de l’imaginaire depuis lequel donner corps à une réalité féconde ».

Ce qui préoccupe Lydie Moudileno, c’est la définition d’un auteur, dans le contexte de la littérature francophone africaine/postcoloniale. « Il est clair, dit-elle, que plus l’auteur sera mobile, c’est-à-dire plus ses textes circuleront et plus il se manifestera dans des sphères différentes, plus les formes de son auctorialité seront variées ». Et « si effectivement l’auteur contemporain se définit comme un « kaléidoscope mouvant », alors de nouveaux enjeux se dessinent pour tous ces agents de la visibilité des cultures afro-diasporiques du millénaire, dont nous sommes : écrivains, critiques, journalistes, professeurs, lecteurs auront la tâche d’en considérer toutes les facettes et d’en mettre au jour le jeu infini ».

Pour Hourya Bentouhami, il s’agit de voir : « comment peut-on être africain.e ? ;  Comment peut-on aimer ou vouloir être africain, ou même noir ou arabe ? Comment peut-on ne pas vouloir sortir de son africanité ou de sa négritude alors que tout parle à charge contre ces identités ? ». Elle dit que « l’amour de soi est ainsi au cœur de la sortie de la violence ».

Selon Hourya Bentouhami, « l’un des aspects essentiels pour sortir de la violence éruptive d’une colère que l’on s’adresse indûment consiste à donner un langage à l’opprimé qui soit son langage, celui qui littéralement lui parle et honore ce qui en lui est le plus humain, à savoir sa dignité ». La chercheuse s’est appuyée sur les travaux et actions de Malcolm X, Steve Biko et Audre Lorde qui, explique-t-elle, « aiment à rappeler que cette dignité ne peut se retrouver que par une révolution qui doit en passer par une transformation de nos conditions d’existence, et notamment de celles qui permettent de prendre soin de nous… » 

Des questions, le philosophe gabonais Bonaventure Mve-Ondo, aussi, s’en pose. « Depuis plus d’une dizaine d’années, les sociétés africaines semblent prises de vertige dans la quête de leur identité, et plus elles se cherchent, moins elles se trouvent », relève-t-il d’emblée.

A celle de savoir ce qui constitue « le noyau créateur de l’Afrique » et comment retrouver « ce qui demeure, en dépit et à travers l’épaisseur du temps colonial, de l’islamisation, de la christianisation, de l’indépendance et plus généralement de la mondialisation », il répond : « La réponse à rechercher dans le noyau ontologique, éthique et mythologique qui organise les attitudes concrètes de la vie et que l’on trouve en particulier, pour nous, dans les traditions, dans le changement (ou les mutations), dans le comportement à l’égard des citoyens et des étrangers ; mais aussi et plus particulièrement dans l’usage des outillages conceptuels disponibles qui viennent d’ailleurs ».

« A quelles conditions l’Afrique peut-elle s’inventer et continuer à s’inventer ? » A cette question Mve Ondo répond que pour que « l’Afrique soit capable de s’inviter un avenir pleinement à elle, il importe qu’elle se dégage de certitudes préétablies ou circonstancielles, et qu’elle fasse la lumière sur sa non-histoire ou sur ses « histoires » oubliées. Il s’agit là d’une urgence ».

L’utopie, pour Françoise Vergès, « ce sont des contre-récits qui contribuent à produire un régime d’historicité qui échappe à une mélancolie mortifère, qui portent en eux un devenir historique ». Et, aujourd’hui, assure-t-elle, « l’Afrique a tous les éléments pour être le terrain d’où s’élancerait une nouvelle utopie, d’où s’écriraient des contre-récits ».

Il ne s’agit pas, avertit Vergès, de « revenir au temps mythifié de la conversation sous le baobab, mais de se distancier de l’idéologie du manque et de l’absence, d’accepter le manque et l’absence comme faisant partie prenante de notre existence », parce que « l’Afrique a été le nom d’une étape cruciale du capitalisme et de la colonialité du pouvoir au niveau mondial » et reste « une nécessité pour un système de développement planétaire basé sur l’exploitation du cheap labor et cheap nature ».

Sur ce terrain économique, Ndongo Samba Sylla défend l’idée que « le mode de redistribution des richesses sociales via l’emploi décent n’est pas celui qu’il faut à l’Afrique au XXIè siècle ». « L’Afrique a certes d’énormes potentialités économiques et une marge importante en termes de progrès économiques à réaliser (…) Mais le plein emploi décent est une illusion. Aucun gouvernement africain ne pourra créer suffisamment d’emplois décents pour sa jeunesse », écrit l’économiste, plaidant pour la mise en place d’un « nouveau paradigme distributif », qui serait, selon lui, « le défi majeur à l’intersection de l’évolution démographique et des mutations technologiques contemporaines pour l’Afrique du XXIè siècle ».

L’écrivain togolais Sami Tchak, lui, apporte sa contribution du point de la littérature, estimant que pour celle-ci, « l’universel est l’unique destination ». Tchak entend par universel « ce qui touche profondément à l’humain au-delà des spécificités historiques, géographiques, politiques, religieuses… »

Pour penser ces questions en contexte africain, il y a lieu d’opérer un « recentrement épistémique » nécessitant la prise en charge d’autres modes d’appréhension de la réalité que le savoir scientifique tel qu’il s’est constitué jusque-là. « L’exploration de territoires relativement inabordés que sont les ontomythologies et les épistémogonies africaines ouvre à une meilleure prise en charge de savoirs divers, ayant assuré la pérennité des sociétés africaines », écrit Sarr, convaincu que « le projet de recentrement épistémique peut trouver dans les cultures et cosmologies africaines des ressources fécondes et inépuisables ».

Cette pratique ne doit pas partir des disciplines, au risque de rester dans la routine. « Sa fin est d’ouvrir une politique », estime Nadia Yala Kisukidi, précisant qu’il s’agit de « mettre fin à des politiques de la jouissance (socio-économiques, institutionnelles, esthétiques, scientifiques, etc.) qui se nourrissent de la brutalisation et de l’effacement répétés de corps et de mémoires mutilés ».

Pour « forcer l’éclosion du futur contre la nuit » (Nadia Yala Kisukidi), parce qu’il est « fondamental de se démarquer de la vision européocentriste et impérialiste du développement », il faut « réinventer la modernité africaine » en ayant « le courage de penser que la sortie de notre dépendance politique, économique, culturelle, redéployée par un Occident toujours adossé à l’universalité de sa civilisation en vertu de laquelle sont imposés ses paradigmes, dépend de notre capacité à envisager notre aliénation comme une autoaliénation ».

C’est donc en somme à un effort sur soi qu’appellent les contributeurs de cet ouvrage dense, pour non seulement remettre des éléments de langage à l’endroit, mais, sous un autre rapport « panser le mbokk, le zumunci, l’Ay boraa no ou l’en-commun ». Accomplir cette tâche, explique l’anthropologue Abdourahmane Seck, « c’est empêcher la condition de possibilité de la forfaiture (du) politique qui est, d’une certaine manière, une capture privée que la démocratie génère et avalise ».

Les soubresauts de l’actualité donnent une résonnance particulière à cette profession de foi. Il est intéressant que l’estime de soi soit considérée, par la quasi-totalité des auteurs de ce livre, comme le point de départ d’une reprise de l’initiative théorique. Mais pour donner plus de force et d’impact à cette entreprise de « décolonisation épistémique », sur les consciences et les imaginaires, il faudrait, en même temps qu’une intelligentsia afro-diasporique lui donne corps, le même mouvement de renouvellement de la pensée se produise et s’amplifie en Occident, pour que la nouvelle rencontre produise un dialogue humain, dépassionné, aux antipodes de la violence et des crimes que les velléités universalistes ont produits et continuent de secréter au détriment de l’immense majorité des peuples.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 juillet 2017

 

Achille Mbembe sur le Cameroun : « Des formes de pouvoir libérées de tout sentiment de honte »

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L’historien, philosophe et politologue camerounais, Achille Mbembe, qualifie la situation politique de son pays de « cas tout à fait extraordinaire ». Interpellé en marge des ‘’Ateliers de la pensée’’ (Dakar et Saint-Louis, 28-31 octobre 2016), il s’est prononcé sur la situation politique du Cameroun, où, selon lui, sévissent « des pouvoirs qui ont aboli et transgressé (…) un ensemble d’interdits sans lesquels on ne reconnaît pas une société humaine ».

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Pourquoi la représentation de la voix du plus grand nombre est aussi malmenée qu’elle l’est aujourd’hui, au Cameroun ?

Le Cameroun est un cas tout à fait extraordinaire. On parle du Cameroun, mais on pourrait étendre ce raisonnement à l’ensemble des pays du Bassin du Congo, les pays de l’Afrique centrale, où sévissent depuis très longtemps des formes de pouvoir qui se sont libérées de tout sentiment de honte. Des pouvoirs qui ont aboli et transgressé, si vous voulez, un ensemble d’interdits sans lesquels on ne reconnaît pas une société humaine. Donc, ce que ces pouvoirs sont parvenus à faire, c’est internaliser ces principes de transgression sans réserve à leurs dominés. Et à instiller dans leurs dominés des réflexes tels que la domination devient miniaturisée. Elle est déléguée, miniaturisée et généralisée. Donc chacun domine à son niveau. Sur le plan vertical, mais surtout sur le plan cellulaire et horizontal, au point que ça devient un habitus. Le tout sur fond de fragmentation ethnique, énervation du sentiment éthique que l’on ne remarque pas en Afrique du Sud, par exemple, ou ailleurs. Donc, beaucoup de gens sont partis. Ceux qui sont restés, beaucoup d’entre eux veulent partir. Ceux qui veulent lutter n’ont pas mis en place des mécanismes de solidarité tels qu’ils puissent faire corps et masse face à un pouvoir qui est décidé à ne reculer devant rien.

Comment faire pour changer la donne ?

Ça exigera un travail lent, patient et méthodique. On peut imaginer qu’il puisse y avoir plusieurs types de changements. Des changements inévitables tels que la mort du dictateur. Elle surviendra. Qu’est-ce qui arrivera après sa mort ? Personne ne le sait. Après sa mort, les choix sont tout à fait clairs : les choix de type catastrophistes  – Il y a aucune instance de conciliation des intérêts et tout part à vau-l’eau. Ou alors, le scénario où le Cameroun retrouve ses sens et arrive à formuler pour lui-même et pour ses gens un projet minimum autour duquel on puisse rassembler de nouvelles forces politiques. Cet avenir, personne ne peut le prédire. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il y aura quelque chose.

Quel est votre pressentiment personnel ?

Il appartient aux Camerounais de penser le type de changement qu’ils veulent et de s’organiser en conséquence. S’ils veulent, par exemple, aux prochaines élections (la présidentielles est prévue en 2018) un changement en douceur, par la voie électorale, la solution est simple : l’opposition doit avoir un seul candidat. Si l’opposition a deux candidats, elle perdra les élections. C’est aussi simple que cela. Alors, comment se fait-il que, sachant très bien que, pour assurer des possibilités de victoire il faut qu’on aille aux élections avec un candidat, qu’on y aille avec deux, trois, quatre, dix candidats. C’est ça la question.

Propos recueillis le 29 octobre 2016, à l’hôtel Savana, Dakar.

Aboubacar Demba Cissokho  

Achille Mbembe : « Il faut repenser la démocratie entièrement, elle est en crise partout »

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L’historien, philosophe et politologue camerounais, Achille Mbembe, évoque les questions majeures qui font de l’Afrique « un extraordinaire laboratoire ». Il estime notamment que la démocratie, sous sa forme libérale, doit être repensée, et revient, dans cet entretien, sur le sens des ‘’Ateliers de la pensée’’ organisés du 28 au 31 octobre 2016 à Dakar et Saint-Louis.  

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Vous êtes, avec Felwine Sarr, à l’initiative des ‘’Ateliers de la pensée’’. En parlant d’atelier, on pense à cette idée de fabrication. De quoi s’agit-il ? Qu’est-ce qu’il faut construire, déconstruire et/ou reconstruire ?

Il s’agit justement d’un atelier, c’est-à-dire d’un espace où s’opère la fabrication de quelque chose, d’un espace où on essaye de faire comme du tissage. Qu’est-ce qu’il faut tisser, construire, déconstruire et reconstruire ? En gros, deux choses : d’une part l’idée de l’Afrique, de l’autre l’idée du monde. Quand je dis idée, je veux aussi dire la réalité de l’Afrique, la réalité du monde. Non l’une par opposition à l’autre, mais en tant que l’une est partie intégrante de l’autre, l’une est le signe de l’autre. Donc, nous voulions ouvrir une plateforme qui nous permette – aux Africains du continent et de la diaspora – de réfléchir sur cet événement majeur de ce début de siècle qu’est la planétarisation de la question africaine ; qui est le fait que, pour une très large part, l’avenir du monde se joue en Afrique. Parce que l’avenir du monde se joue en Afrique, nous avons besoin d’outils conceptuels, d’outils théoriques, mais aussi d’outils pratiques pour penser cette nouvelle figure de l’événement.

Pourquoi ces Ateliers maintenant ? Est-ce parce que vous estimez qu’on a atteint une masse critique pour se livrer à un tel exercice ?

Oui. Manifestement, il y a une masse critique. Au cours des quinze, vingt dernières années, on a assisté à l’émergence d’une nouvelle génération de penseurs, critiques, écrivains, artistes et experts africains, qui sont, je dirais, globalisés. C’est-à-dire des femmes et des hommes dont les capacités et les spécialisations permettent de bouger et d’avoir une parole claire, une voix qui porte. Ce que nous voulions, c’était de créer un lieu où, effectivement, on puisse mettre ensemble toutes ces voix, pour qu’elles aient davantage d’impact que les voix isolées ici et là, et qui tissent nos relations individuelles. Donc il y a cette masse critique qui est là, un ensemble de ressources, une puissance intellectuelle qu’il nous faut traduire en actes. Et c’est ce qui fait l’intérêt du moment actuel.

Vous avez parlé de voix isolées. Cela veut dire que ce n’est pas aujourd’hui que l’on a commencé à penser l’Afrique. Il y a eu des cycles. Qu’est-ce que cette démarche collective va changer dans la prise en compte de cette idée de l’Afrique, de cette idée du monde ?  

Ce que ça va changer, c’est que les gens vont prendre conscience du fait que ces voix qui étaient jusqu’à présent isolées font en fait partie d’un mouvement structurel. Et la prise de conscience du fait qu’il s’agit d’un mouvement, je l’imagine, ouvrira de nouvelles possibilités à son tour. Ce que l’on voulait, c’est déclencher une dynamique. Où est-ce qu’elle va aller ? On n’en sait rien. Mais il s’agissait de déclencher cette dynamique en créant cette plateforme ouverte, plurielle, flexible, qui, une fois de plus, permet aux voix africaines d’avoir un impact.

Vous avez dit que l’avenir de l’Afrique se joue en Afrique. Seulement en Afrique ?

Il se joue pour une large part en Afrique. Il ne se joue pas seulement en Afrique. Mais l’Afrique risque de jouer une part décisive dans les transformations en cours. On peut déjà l’observer. Pour qui veut comprendre et avoir une idée d’où va le monde, l’Afrique constitue un extraordinaire laboratoire. Parfois un laboratoire négatif, mais nous voulons que ça soit un laboratoire positif. Les formes de la démocratie, l’urbanisation accélérée, la manière dont on exploite les ressources naturelles, la manière de faire équilibre entre l’homme et la nature, équilibre entre les humains et les non-humains… Nous sommes un des gros laboratoires du monde où ce qui vient est en train d’être expérimenté.

Il y a aussi la question démographique…

Il y a évidemment la question centrale qui est celle de la démographie, c’est-à-dire de la possibilité de durabilité de l’espèce humaine. C’est pour ça que, en grande partie, nous disons que le futur se joue ici. Parce que sans les êtres humains, il n’y a pas de monde humain. Il y a un monde évidemment. On peut envisager le fait qu’il y ait une histoire d’un monde sans les humains. Et d’ailleurs, l’histoire des humains, dans l’Histoire générale du vivant, est très courte. Nous sommes arrivés récemment sur la scène du monde. Le monde a existé avant nous, il existera après nous. Donc, la question démographique ne se pose pas seulement en termes de nombre, en termes d’impact économique, etc. Elle se pose aussi en terme existentiel. Nous allons devenir, dans vingt, trente, cinquante ans, le réservoir de l’Humanité. Alors, la boucle sera bouclée, parce que les origines de l’Homme se situent chez nous. Et on peut dire que l’accomplissement de l’Homme, au cours du XXIe siècle, ce n’est pas le siècle prochain, ce sera ici. Un tel événement, on ne peut pas ne pas le penser, sur le plan fondamentalement philosophique.

En pensant de la sorte, vous agissez, c’est vrai. Mais après l’élaboration de cette pensée, il faudrait aussi mettre en œuvre une politique, des stratégies, pour que cette Afrique puisse venir. Mais il faut, sur un autre plan, des hommes et des femmes pour cette mise en œuvre ?

Il faut des hommes. Il faut aussi des passerelles. Ce qui manque ce sont les passerelles. Nous disposons aujourd’hui, dans le continent et à l’extérieur du continent, d’une expertise tout à fait nombreuse, dans plusieurs domaines de la vie collective. Economique, social, culturel, artistique… On ne peut pas faire comme s’il n’y avait pas d’expertise. Il y a une expertise africaine qui existe. Elle est peut-être mal utilisée, mal capitalisée, mais elle existe. Alors, comment rassembler cette expertise et créer des passerelles les centres de décision ? Et comment assurer, d’autre part, les formes de la mobilisation sociale qui permet de transformer le rapport entre l’Etat et la société ? Ce sont les deux questions fondamentales qu’il ne faut pas perdre de vue lorsqu’on parle des élites. Les élites ne deviennent véritablement des élites que sous la pression de forces sociales qui font des demandes, contrôlent l’exécution des politiques et qui en déclarent les résultats. Il n’y a d’élites en dehors de cet espace d’interpellation qui fait partie du calcul démocratique.

Les intellectuels que vous êtes constituent des forces sociales. Quelles sont les autres forces sociales qui devraient être déterminantes dans la prise de décision ?

Ce sont les communautés. Au fond, nos sociétés sont des sociétés de communautés. Nos sociétés sont également des sociétés de réseaux, associatifs, religieux, syndical – là où elles existent. Donc, c’est cette mosaïque sociale – chacune avec ses forces – qu’il s’agit de mobiliser autour d’un ensemble d’idées et de projets qui reposent sur la force des idées qui en constituent le soubassement. Pour le moment, on assiste à plusieurs mobilisations sans idées. Il faut passer des mobilisations sans idées à des mobilisations autour d’idées.

L’actualité sur le continent nous donne à voir que la question démocratique  est au cœur de tensions et de débats. Comment, de votre point de vue, cette question doit-elle être abordée ?

Il faut repenser la démocratie entièrement, elle est en crise partout dans le monde, aux Etats-Unis, au Brésil, en Europe, en Chine, en Hongrie. Partout !

Mais quelle démocratie ?

La démocratie sous sa forme libérale. La démocratie dite de marché. Elle est en crise parce qu’elle a atteint ses limites. Sur le plan philosophique, il s’agit d’un côté d’une démocratie qui ne se conçoit que comme démocratie des semblables, une démocratie qui éprouve énormément de difficultés à accommoder le non-semblable, l’étranger, le migrant, le fugitif, le musulman, ainsi de suite. Une démocratie des semblables, c’est-à-dire une démocratie qui refuse le principe de l’hétérogénéité et de la différence. C’est aussi une démocratie qui a atteint ses limites dans la mesure où elle est une démocratie uniquement pour les humains. Et encore, pas tous les humains. Or, comme je l’ai suggéré, le monde qui est le nôtre n’est pas seulement habité par les humains. Il est habité par les animaux, les plantes, d’autres espèces vivantes, organiques, végétales, qui sont, elles aussi, des acteurs à part entière du dispositif écologique. Et qui, par conséquent, on pourrait le supposer, ne devraient pas être traités n’importe comment.

Elles ont aussi des droits ?

Ne disons même pas qu’elles ont des droits, mais on ne peut pas les traiter n’importe comment. Donc il y a une possibilité d’approfondissement de la démocratie dans ces deux directions.

Vous parlez d’approfondissement d’une démocratie qui a montré ses limites. Il faudrait plutôt changer de type de démocratie, non ?

Non, il y a des choses à conserver.

Qu’est-ce qu’il faut conserver ?

Il faut conserver, par exemple, un certain nombre de principes de libertés individuelles, le principe d’égalité – même si on sait qu’il n’y a pas de société égalitaire radicale. Il faudrait conserver le principe selon lequel la transmission du pouvoir se fait de façon pacifique, c’est-à-dire que la force de tout pouvoir repose sur le consentement des gouvernés. Il y a un ensemble de catégories cardinales de ce genre dont on ne peut pas se débarrasser sans dépouiller la démocratie de son contenu. Il y a quelque chose à sauver de l’idéal démocratique libéral.

Il faut donc faire entrer la notion de démocratie en atelier ?

Tout à fait ! Il faut la faire entrer en atelier. Pour nous, en Afrique, qu’est-ce que cela veut dire ? Il y aurait un ensemble de choses concrètes. Ça veut dire qu’il faut un supplément au principe ‘’un homme une voix’’, parce que dans l’anthropologie des sociétés africaines, on n’est pas aussi scandalisés que cela face à l’inégalité. Certaines de ces sociétés admettent l’existence de l’inégalité. Ce qu’elles n’admettent pas, c’est le principe de l’exclusion radicale. Elles admettent le fait qu’un homme n’est pas une femme, un grand n’est pas un petit…Tout cela s’exprime dans des aphorismes de ce genre. Cela veut dire que, ce qu’il faut, c’est mettre en place un certain nombre de ressources qui permettent d’assurer la protection de ceux qui ne sont pas nécessairement égaux aux autres. Pour tempérer la domination et tempérer les effets néfastes du pouvoir. Mais ce sont des sociétés qui acceptent la hiérarchie.

Propos recueillis le 29 octobre 2016, à l’hôtel Savana, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho