Aboubacar Demba Cissokho

Mariama Bâ : fulgurances d’éternité

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Décédée le 17 août 1981, la romancière sénégalaise, enseignante et militante des droits des femmes, Mariama Bâ, est l’auteur du roman à succès Une si longue lettre (Nouvelles éditions africaines du Sénégal, 1979), qui, même si elle n’a pas eu le temps de laisser une bibliographie fournie, a marqué les esprits par son talent et son militantisme pour des causes sociales et politiques.

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Née le 17 avril en 1929 à Dakar, Mariama Bâ, très tôt orpheline, a été éduquée par ses grands-parents qui lui inculquent les croyances islamiques et les coutumes traditionnelles. Son père, Amadou Bâ, ministre de la Santé à l’époque de la loi-cadre, l’inscrit à l’école. Elle fait ainsi ses études primaires à l’école des filles (actuelle école Berthe Maubert). En 1943, la directrice de l’école la retire du groupe des élèves qui avaient opté pour le secrétariat et l’incite à passer le concours d’entrée à l’Ecole normale des jeunes filles de Rufisque.

« Tout le monde, mais pas toi, lui dit la directrice malgré l’opposition de ses grands-parents. Tu es intelligente. Tu as des dons. Même si tu ne veux pas y aller, tu vas préparer le concours pour le renom de notre école. » Mariama Bâ passe le concours organisé à l’échelle de l’ex-AOF (Afrique occidentale française) et en sort première.

En classe, les devoirs de Mariama sont jugés très bons et le responsable de l’établissement montre l’un d’eux au directeur de la revue L’esprit, alors en visite au Sénégal. Ce dernier trouve le texte intéressant et le publie. De là date le penchant de Mariama Bâ pour l’écriture. Dans l’environnement scolaire, marqué par un engagement l’émancipation des femmes, et le progrès social, elle et ses camarades de promotion étaient « toutes engagées dans la voie du changement et appelées par le rêve d’une vie active ».

Militantisme associatif

Après quatre ans de formation, Mariama Bâ obtient son diplôme d’institutrice en 1947. Elle devient boursière pour poursuivre ses études au lycée Van Vollenhoven (actuel Lamine Guèye). Mais le décès, la même année, de sa grand-mère maternelle et tutrice brise cet élan. Elle effectue ses premiers pas d’enseignante à l’école de Médina. Pour des raisons de santé, cependant, elle quitte l’enseignement en 1959 et est affectée à l’inspection régionale de Diourbel.

Parallèlement à ses activités professionnelles, Mariama Bâ milite dans plusieurs associations féminines. Elle explique cette option par les « difficultés réelles » pour la femme à s’épanouir dans les mouvements politiques. « Si la femme est animée d’un idéal politique, si elle ne veut pas être un support, un objet qui applaudit, si elle a un message politique, il lui est difficile de s’insérer dans un parti politique », explique-t-elle en 1979. Pour elle, « quand on a envie de travailler sainement, qu’on ne recherche pas à être connue, les associations féminines offrent des cadres d’évolution aux angles plus arrondis ».

C’est déjà à l’école, « dans les ferments intellectuels où elle côtoie tant d’idées, que se scella définitivement le destin littéraire du futur écrivain. Elle éblouissait tant par son intelligence et derrière un air de rien, battait les records de bonnes notes dans la plupart des disciplines », rapporte sa fille, signalant que Mariama Bâ était originellement tentée par la poésie.

C’est un roman qui va la faire connaître. Elle publie, en 1979, aux Nouvelles éditions africaines du Sénégal (NEAS) Une si longue lettre. Dès ce premier ouvrage, elle fait l’unanimité autour de son talent. Traduit plus tard en 17 langues, dont l’allemand, l’anglais et le japonais, il lui vaut le Prix Noma en 1980. Il a été traduit en wolof par Mame Younousse Dieng et Arame Fal, sous le titre Bataaxal bu gudde nii (publié en 2007 par les Nouvelles éditions africaines du Sénégal et reprise telle quelle, en 2015, dans la collection ‘Céytu’ dirigée par l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop).

Une si longue lettre, Annette Mbaye d’Erneville

Pour que Mariama Bâ fasse le saut, elle a eu les encouragements de la journaliste Annette Mbaye d’Erneville, alors directrice des programmes de Radio-Sénégal et membre du comité de lecture des Nouvelles éditions africaines du Sénégal (NEAS) présidé par Birago Diop. Après avoir reçu une critique exhaustive de La grève de bàttu (roman d’Aminata Sow Fall, paru en 1979), par Annette Mbaye d’Erneville, Birago se plaint du fait qu’il n’y avait pas beaucoup de femmes sénégalaises en littérature. La journaliste lui promit alors de lui amener un manuscrit de Mariama Bâ.

« Je lui ai déposé le texte de Mariama Bâ à son cabinet vétérinaire. Le lendemain, il m’appela pour me demander : ‘Mais qui est cette bête de plume ? Je voudrais la connaître’. Elle connaissait les textes de Birago, mais ne l’avait jamais rencontré Birago. Lui, il ne la connaissait pas. C’est comme ça que (le roman) Une si longue lettre est né», rappelle Annette Mbaye d’Erneville. L’ouvrage raconte l’histoire de Ramatoulaye, qui, après le décès de son mari, met à profit la période de deuil pour faire le point sur sa vie et réfléchir aux sujets auxquels la société qui l’entoure doit faire face : polygamie, castes, exploitation de la jeunesse …

Le deuxième roman de Mariama Bâ, Un chant écarlate, publié à titre posthume (NEAS, Dakar, 1982 – traduit en 7 langues), souligne les difficultés auxquelles les mariages interraciaux se heurtent souvent : opposition familiale, choc culturel, etc.

A propos de ce livre, Annette Mbaye d’Erneville se souvient de la dernière fois qu’elle a vu Mariama Bâ, celle-ci lui dit : « Je vais changer la fin du roman, parce qu’il y a trop de morts ». « Dans la première mouture, elle faisait mourir tous les trois personnages principaux, raconte Annette Mbaye d’Erneville. Elle me dit : ‘Il n’y a que le petit qui va mourir, parce que lui, personne ne l’accepte. Il risque d’être malheureux’. C’est alors que je suis allée déposer la version définitive du manuscrit chez Roger Dorsinville. »

« Sources profondes des vertus universelles »

Dans la biographie qu’elle consacre à sa mère, Mariama Bâ ou les allées d’un destin (Nouvelles édition africaines du Sénégal, 2007, 258 pages), Mame Coumba Ndiaye, née du premier des trois ménages de l’icône du féminisme, met en lumière la personnalité complexe, le militantisme féministe et le génie littéraire de la romancière.

L’auteur a ainsi voulu « illustrer dans des pages vivantes l’une des figures les plus fascinantes de l’histoire du féminisme africain, dont la contribution bien spécifique dans son genre doit servir à l’édification des générations montantes afin qu’elles s’en inspirent et évaluent le crédit qu’elles peuvent en tirer ».

La préfacière de la biographie, Aminata Maïga Kâ, qualifie l’essai de « belle élégie pour une mère ! ». « Mame nous promène de la naissance de Mariama, le 17 avril 1929, à sa mort le 17 août 1981. Elle retrace son enfance, sa généalogie, sa vie d’écolière, de normalienne, d’épouse, de mère et d’écrivain. Pour cela, elle fait une incursion, documents à l’appui, dans l’histoire du Sénégal et de l’AOF (Afrique occidentale française) pendant ce dernier siècle qu’à vécu Mariama Bâ », écrit-elle, ajoutant : « Mame Coumba s’avère une historienne de talent, un critique littéraire sans complaisance, un psychologue hors-pair, bien au fait des us et coutumes de sa société ».

« Mariama Bâ est liée à son époque, elle se situe au confluent de la tradition et du modernisme avec ses implications dans une société en pleine mutation, écrit Aminata Maïga Kâ. Ce sont là autant d’informations capitales qui constituent la clef de ses ouvrages, mais restent en grande partie inaccessibles aux lecteurs, faute de livre sur elle. »

En elle, relève Mame Coumba Ndiaye, « la majorité des femmes d’aujourd’hui se reconnaissent non essentiellement pour des raisons que l’on avance, liées aux libertés nécessaires arrachées par les femmes au cours du (20ème) siècle, mais pour d’autres infiniment plus simples, plus éclairées : le retour aux sources profondes des vertus universelles ». Cette volonté, poursuit-elle, tend au « refus d’être l’objet utilisé, entretenu et rejeté’’, afin d’être placée au rang de ‘’désir d’accomplissement de soi par le travail dans le circuit économique, de se battre ni pour l’homme, ni contre les hommes (qui ne sont pas des ennemis), mais pour son épanouissement personnel ».

Force de caractère, combativité

« Voilà l’héritage que nous a légué Mariama Bâ, une femme dont le refus de la médiocrité a servi de tremplin, et que des abîmes d’incompréhension ont voulu maintenir dans la masse », souligne Mame Coumba Ndiaye, estimant que « le reste appartient à la légende qui entretient le culte de certains qui se veulent pourtant simples et proches de nous ».

Le féminisme militant des premières Normaliennes de l’AOF ne s’est pas manifester sans créer des réactions d’hostilité, surtout de la part d’intellectuels. Pour sa fille, ce « contexte fortement réactionnaire, fait de tensions multiples, entre l’ancien et le moderne », poussant Mariama Bâ à s’engager pour être fidèle à ses convictions. Elle a été, de 1978 à 1980, secrétaire générale du club Soroptimiste de Dakar.

Au-delà de l’institutrice, de la militante des associations féminines et de la romancière de talent, Mame Coumba Ndiaye raconte sa maman, une femme pleine d’amour qui forçait le respect autour d’elle. Dans son essai, elle dresse un portrait intimiste de sa mère, insistant sur sa force de caractère, sa combativité face aux aléas de la vie, au rang desquels figurent ses trois divorces et sa lutte contre le cancer qui l’a emportée alors qu’elle terminait le manuscrit de son deuxième roman.

C’est à l’âge de 52 ans que disparaît Mariama Bâ, laissant derrière elle la réputation d’un écrivain intelligent, talentueux et doué, et le goût amer d’une carrière inachevée.

Sur la mort de sa mère, Ndèye Coumba Ndiaye a cette conclusion magistrale : « La rigueur acharnée du destin était plus forte que son combat pour un idéal jamais apaisé. Elle venait d’interrompre ainsi une lutte, tout un chapitre de l’histoire féminine. Mais une aura de mystère enveloppe certains êtres et leur vie, si brève soit-elle, laisse derrière eux, dans le souvenir, un sillage d’éternité. C’est bien le cas de Mariama Bâ »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 17 août 2016

Amadou Tidiane Wone : Le débat sur la laïcité, « un enjeu d’indépendance intellectuelle »

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La laïcité en question(s) – Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

Au premier des deux jours d’une table-ronde sur ‘’la laïcité en question(s)’’, organisée par le Groupe Refondation nationale, l’ancien ministre sénégalais de la Culture a assimilé l’enjeu du débat sur la laïcité à « un enjeu d’indépendance intellectuelle et de souveraineté spirituelle ». Il s’est posé la question de savoir si le Sénégal va retrouver la dynamique de ses processus historiques, en vue de revitaliser ses traditions « dans ce qu’elles ont de meilleur, porteur de sens et de progrès ».

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Dans une communication intitulée ‘’la laïcité, un mot étrange venu d’ailleurs’’, Amadou Tidiane Wone a d’emblée relevé la « charge historique et idéologique » du mot ‘’laïcité’’, qui est, selon lui, « l’enfant naturel d’un conflit entre l’Eglise et l’Etat, le Clergé et la République, dans l’histoire de France ».

« Il peut, replacé dans son contexte d’origine, avoir été porteur de sens mais ce sens est celui d’une volonté clairement exprimée d’exclure Dieu sous toutes ses formes, sous toutes ses manifestations, des affaires humaines. Pari fou pour le croyant que je suis », a poursuivi Wone, qui, de cette posture, s’est interrogé sur « le prosélytisme idéologique qui cherche à incruster ce mot et les valeurs qui en découlent dans » la Constitution du Sénégal.

« Répondant politique, sociologique et spirituel endogène »

Pour l’ancien ministre, « on ne peut pas universaliser d’un coup de baguette magique un mot aussi chargé, aussi daté que le mot ‘laïcité’ ». « Pour accéder à cette légitimation, dit-il, ce mot doit avoir un répondant politique, sociologique et spirituel endogène avant de s’imposer dans notre charte fondamentale, nos lois et règlements. Situation cocasse que les élites, semble-t-il, trouvent normal. Tout se passe comme si, à notre accession à l’indépendance, le colon avait préparé les conditions d’une relève d’autant plus en douceur que la principale usine de fabrication d’esprits laïcs, c’est l’école publique de Jules Ferry. Cette école allait produire des ‘’cadres’’ pour faire fonctionner une République ‘’laïque’’, sans s’interroger sur le projet qui le sous-tend, envers et contre nous. »

Avec les énoncés de neutralité et d’équidistance vis-à-vis de toutes les croyances, « personne n’a de problème. Mais entre ces énoncés et la pratique dans les pays qui s’en réclament, il y a un monde », a insisté Amadou Tidiane Wone, relevant que dans la pratique, la notion de laïcité est utilisée essentiellement pour réduire l’espace d’expression des croyances individuelles, « comme si leur addition n’était pas l’expression d’une identité commune ».

Rapportant le sujet aux réalités sénégalaises et pour exprimer son « opposition personnelle », Wone a fait part de sa proposition pour la Constitution : « Le Sénégal est un pays de croyants où cohabitent harmonieusement musulmans et catholiques. La liberté de culte est garantie pour tous les citoyens et les minorités confessionnelles autres sont protégées par la loi ». « Moi, c’est ça ma compréhension de la laïcité. Cet énoncé me paraît plus proche de nos réalités que la notion de laïcité qui charrie des préoccupations philosophiques qui ne découlent pas de notre univers mental et spirituel », a-t-il commenté.

« Le défi, c’est nous »

Amadou Tidiane Wone décèle, dans l’énoncé actuellement admis, « un projet clair qui consiste à faire des citoyens des êtres au service du culte de l’Etat et non des êtres au service du culte de Dieu ».  « Il y a un enjeu de domination mentale que ce que l’on appelle l’Etat cherche à ravir à Dieu pour asservir les citoyens, explique-t-il. Jules Ferry pense que ‘la République doit prendre le citoyen en main du berceau à la tombe’ ».

« Et après ? » s’interroge l’ancien ministre de la Culture, ajoutant : « Pour le croyant que je suis, la vie terrestre, quelle que soit sa longueur, quelle que soit sa brièveté, n’a de sens que parce qu’elle prépare un au-delà. Il y a un problème de fond, un problème de perception, un problème d’approche du monde ». Il a déploré la présence de « L’école de Jules Ferry, celle héritée de la colonisation et non encore expurgée de certaines valeurs d’assujettissement mental », qui continue de charrier le terme ‘’laïcité’’, « comme d’autres mots bizarres – modernité, sécularisation, développement, mondialisation ».

Pour lui, « le malentendu, c’est le camouflage du projet colonial et de domination d’une partie du monde sur d’autres, sous le couvert de l’universalité, et, au fond, la mise en ordre de l’Humanité au service de l’Occident, de ses valeurs et de ses intérêts ». « C’est cette équivoque persistante qu’il s’agit de lever définitivement », estime Amadou Tidiane Wone, avant de conclure : « L’enjeu du débat sur la laïcité est un enjeu d’indépendance intellectuelle et de souveraineté spirituelle. Allons-nous définitivement retrouver la dynamique de nos processus historiques, en vue de revitaliser nos traditions dans ce qu’elles ont de meilleur, porteur de sens et de progrès. Le défi, c’est nous. Pas contre les autres, c’est nous dans nous, comme disent les jeunes. C’est pour cela que refonder est urgent ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15 août 2016

 

Makhtar Diouf : « La laïcité, une spécificité française contre la religion »

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La laïcité en question(s) – Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

« Cette laïcité est un produit de l’Histoire de France ». L’économiste Makhtar Diouf a d’emblée campé le sujet de sa communication, au premier des deux jours d’une table-ronde sur ‘’la laïcité en question(s)’’, organisée par le Groupe Refondation nationale.

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L’économiste a dressé le profil et l’histoire de la laïcité, dont la naissance, a-t-il rappelé, résulte  de deux événements : le premier, c’est la Révolution française de 1789 – dont une des composantes a été ce qu’on a appelé ‘’la philosophie des Lumières’’ – et à la suite « des mesures coercitives avaient été prises contre l’Eglise catholique en France » ; le second événement, c’est l’affaire Alfred Dreyfus, du nom de ce capitaine juif de l’Armée française, injustement accusé d’avoir transmis des secrets militaires à l’Allemagne, en 1890, alors que la France ne pensait qu’à une revanche après sa défaite de 1870.

C’est dans ce contexte, rappelle Makhtar Diouf, qu’est né le terme ‘’intellectuel’’. « Ce sont les intellectuels, notamment l’écrivain Emile Zola, de même que Georges Clemenceau, qui ont défendu Dreyfus, jusqu’à ce que l’enquête soit poursuivie et que le véritable coupable soit déniché et que Dreyfus soit, non seulement relâché, mais réhabilité», a-t-il expliqué.

Poursuivant son exposé, le Pr Diouf a signalé que c’est après l’arrivée au pouvoir de la Gauche radicale et l’instauration de la Troisième République, qu’est votée « la fameuse Loi de 1905 ». « Qui dit laïcité en France dit Loi de 1905, qui consacre la séparation de l’Eglise et de l’Etat », souligne l’économiste, précisant que cette loi comporte 40 articles, dont « le plus important » est l’article 2 qui dit que la République ne reconnaît, ne subventionne ni ne salarie aucun culte. Makhtar Diouf ajoute : « Le mot ‘’laïcité’’ ne figure pas dans cette loi, mais cette loi a servi de cadre pour la laïcité qui est un concept philosophique. C’est ainsi que la laïcité va être inscrite dans les Constitutions de 1946 et de 1958 (encore en vigueur en France) ».

« Arme de guerre contre la religion »

« Cette laïcité, dès le départ, est une arme de guerre contre la religion, catholique bien sûr, à l’époque, en France », résumé Makhtar Diouf, qui a relevé que Jules Ferry, « dont, malheureusement, une  rue porte encore le nom à Dakar – qui était athée, anticlérical, esclavagiste, colonialiste et qui est présenté comme le père de l’Ecole laïque contre l’école confessionnelle – disait : ‘mon but c’est de créer une société sans Dieu’ ». Diouf ajoute qu’il y a eu Léon Gambetta, dont une rue a porté le nom pendant longtemps à Dakar (actuelle Avenue Lamine Guèye), et René Viviani, « le plus virulent », qui disait : « Nous sommes en face de l’Eglise catholique, pour la combattre, lui livrer une guerre d’extermination ».

Pour l’économiste, la laïcité est « une exception française » qui a eu une « conséquence désastreuse : une déchristianisation et un irrespect vis-à-vis de l’Eglise ». « Elle (la laïcité) était dirigée contre le christianisme », a résumé Makhtar Diouf avant d’affirmer : « Et maintenant comme les soldats de la laïcité estiment qu’ils ont vaincu et terrorisé l’Eglise, ils se retournent vers l’islam. Actuellement, en France, la laïcité n’opère que  contre l’islam. En Europe, il n’y a que le Portugal qui a inscrit la laïcité dans sa Constitution. D’autres pays occidentaux, non seulement ne parlent pas de laïcité, mais font référence à Dieu ».

La laïcité, pas un principe universel

Makhtar Diouf a relevé que les pays africains francophones sont « les seuls à avoir inscrit la laïcité dans leurs Constitutions, alors que la France ne l’avait pas imposée à ces pays ». « Pendant toute la période coloniale, on ne savait pas ce que c’était la laïcité dans les pays africains », a-t-il dit, précisant que ces pays l’ont fait parce qu’au moment de l’indépendance, ces pays n’avaient pas de juristes pour élaborer une Constitution. « Ce sont des juristes français qui ont rédigé les Constitutions dans les pays africains francophones. Dans les pays africains anglophones, on ne sait pas ce qu’est la laïcité ». 

Souvent, insiste l’économiste, « on pense que la laïcité est un principe universel alors qu’il n’en est rien. C’est une spécificité française. On pense souvent que la laïcité est une garantie de démocratie, mais la France n’est pas plus démocratique que les autres pays européens. On pense que la laïcité est une mesure de protection des minorités religieuses, comme ici au Sénégal ».

L’expérience sénégalaise

Il a ajouté : « La laïcité a toujours été rejetée par le Vatican, depuis Léon XIII jusqu’à Jean Paul II. Mais au Sénégal, beaucoup de chrétiens s’accrochent à la laïcité, pensant à tort que c’est une mesure de protection de leur confession. Il n’en est rien du tout. Les Sénégalais, chrétiens, musulmans, n’ont pas attendu la Constitution de 1960 parlant de laïcité, pour vivre en harmonie ».

« Je laisse la laïcité à ceux qui y croient, c’est un concept philosophique. Est laïc qui veut être laïc. Mais il y a une contradiction au Sénégal entre ce qui est inscrit dans la Constitution et la pratique », analyse le Pr Diouf avant de s’interroger : « Quand on voit les politiciens, de quelque bord qu’ils soient, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, aller se prosterner régulièrement devant les autorités religieuses de ce pays. Où est la laïcité ? Et les chefs religieux eux-mêmes interviennent dans les débats politiques. L’Etat sénégalais intervient dans toutes les manifestations à caractère religieux.  Où est la laïcité. Le Sénégal a son histoire, sa culture. Le Sénégal n’est pas et ne peut pas être un pays laïc. Ce n’est pas possible. C’est la Constitution qui est en porte-à-faux avec la réalité sénégalaise ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 août 2016

La laïcité en question(s)

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Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

Le premier des deux jours de la table-ronde sur « la laïcité en question(s) », organisée par le Groupe Refondation nationale au siège d’Enda Tiers-Monde, à Dakar, a donné lieu à des échanges intéressants à partir de communications qui ont mis en lumière la nécessité de réinterroger le concept et de le rendre, dans sa définition, sa perception et sa compréhension, plus conforme à une histoire endogène et à des réalités socioculturelles que confortent des pratiques quotidiennes.

Les organisateurs ont voulu ainsi « contribuer à dégager les consensus nécessaires sur la question spécifique de la laïcité ». Il s’agissait pour les panélistes et participants « d’approfondir le débat sur différentes questions touchant spécifiquement la problématique de la Laïcité de nos institutions, d’analyser les forces et les faiblesses des modèles jusque-là appliqués et, dans le contexte de nos sociétés en mutation, de dégager des convergences possibles pour un meilleur devenir de notre nation et de l’Afrique ».

« Deux histoires du Sénégal »

Serigne Mansour Sy Djamil, député, président du Mouvement Bës Du Ñak et vice-président à l’Assemblée nationale, s’est félicité de l’organisation de cette rencontre « dans un pays où le débat public a déserté la pensée et l’intellectualité ». « Quand il y a absence de débat public et que le débat public se réduit à des insultes ou  des invectives, il devient dangereux de faire de la politique », a dit le religieux et homme politique, paraphrasant le philosophe français Alain Badiou.

Sy est revenu sur l’idée d’une refondation de l’enseignement des schèmes de l’Occident. « C’est un exercice qui va être extrêmement difficile. Nous sommes ici en train de parler en français, non pas dans nos langues nationales. Et le débat que j’ai toujours avec Souleymane Bachir Diagne (philosophe), Mamadou Diouf (historien), c’est que la production intellectuelle authentique du Sénégal est ignorée par l’élite intellectuelle de ce pays », a-t-il indiqué.

Il a signalé, pour étayer ses propos, son « grand plaisir » à écouter Serigne Moussa Kâ (hagiographe de l’histoire du mouridisme). « Cheikh Moussa Kâ parle en wolof, une langue accessible. Il reprend une partie de l’histoire du Sénégal, une partie de l’histoire de Serigne Touba (Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme) », explique Serigne Mansour Sy Djamil, ajoutant, qu’après avoir écouté, un jour, le recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (l’historien Ibrahima Thioub) faire un exposé sur l’histoire du Sénégal et l’histoire de Serigne Touba, il s’est posé des questions.

« Et je me suis dit qu’il y avait deux histoires du Sénégal : l’histoire racontée par les professeurs d’université et l’histoire racontée par le peuple à travers le récit de Cheikh Moussa Kâ et que les deux histoires ne correspondent pas », poursuit-il, avant de s’interroger : « Est-ce qu’il y a un espace qui va permettre qu’il y ait une connectivité entre cette histoire-là et l’histoire racontée par le peuple ? »

« Duplicité permanente »

Serigne Mansour Sy Djamil a ajouté : « J’avais dit à M. Thioub que le peuple ne connaît pas l’histoire qu’il raconte, tandis que l’histoire que raconte Cheikh Moussa Kâ, le peuple la connaît. C’est l’un des problèmes essentiels que les gens qui, aujourd’hui, écrivent sur l’histoire du Sénégal et même l’histoire de l’islam : ils n’ont pas accès à la langue arabe, alors que c’est un handicap majeur parce que les grands de ce pays (El hadji Oumar Tall, Cheikh Ahmadou Bamba, El Hadji Malick Sy, etc.) ont écrit en arabe. Il faut avoir accès à ça pour pouvoir peut-être changer les schèmes de pensée que nous tenons de l’Occident ».

Le socio-anthropologue Abdou Ndao, lui, est intervenu, à la fin de la première journée, pour dresser le constat d’un pays (le Sénégal) « quand même un pays très paradoxal ». « Les discours et les pratiques sont totalement différents. On parle beaucoup de laïcité, or notre Etat est accaparé par les logiques maçonniques d’une part  et d’autre part par les logiques confrériques. C’est ça les aspects très factuels de l’accaparement de notre Etat », se désole-t-il.

« Alors, à qui va-t-on expliquer la laïcité dans ce contexte ? s’interroge Ndao. Regardons bien comment notre Etat fonctionne et le court-circuitage de notre Etat par les logiques maçonniques et par les logiques confrériques. Si on n’a pas le courage de dire ça, nous allons encore continuer à faire ce que notre pays sait faire le plus – je m’excuse de cette condescendance – c’est-à-dire la duplicité permanente. »

Abdou Ndao semble inquiet face à ce qui se joue en dehors de l’espace public. « Regardez ce qui se passe : aujourd’hui, on a beau magnifier le modèle sénégalais, qui est le modèle du vivre-ensemble, mais il faut arrêter les essentialismes. Tout le monde sait ce qui se dit dans les chaumières et les logiques hégémoniques, voire les logiques d’intolérance totalement manifestes qui commencent à court-circuiter le fonctionnement social de notre pays », souligne-t-il, ajoutant : « Sommes-nous si naïfs à considérer que tout marche entre les chrétiens et les musulmans ? Comme si tout cela relevait d’un idéal type particulièrement construit par des chercheurs désincarnés ».

« Logiques religieuses au cœur des conflits de classes »

« Notre pays ne fonctionne pas comme ça, insiste le socio-anthropologue. Il y a encore des résidus palpables de tolérance qui continuent et dont on peut situer les historicités. Sans aucun doute. Mais regardons bien les évolutions et nous avons totalement des raisons de nous inquiéter, parce que nos chaumières sont encore court-circuiter par des discours religieux totalement aux antipodes de la tolérance et aux antipodes des discours originaux des fondateurs, y compris des fondateurs soufis. De quoi parlons-nous ? »

Il a dit avoir exprimé cette analyse pour réintroduire dans le débat l’idée que les uns et les autres disent, selon laquelle « tous les modèles magnifiés participent de la dialectique du débat ». « Mais arrêtons les essentialismes, arrêtons les manichéismes », conseille Abdou Ndao, avant d’jouter : « Là où nous sommes, les points de repère ont bougé et les logiques de défense sont telles que lorsque nous touchons un certains nombre de paradigmes, les gens vous tombent dessus ».

Pour lui, « les confréries et les logiques religieuses, comme les communistes qui soutenaient la théorie des classes, sont au cœur des conflits de classes et refusent, pour l’essentiel, qu’on touche à un certain nombre de paradigmes qui sont des paradigmes anti-développement, dont celui qui est le plus substantiellement inquiétant, notre liberté de pensée ». « Autant je valorise et respecte le fait religieux musulman, autant je n’ai pas toujours la certitude que, dans ce pays, ceux qui théorisent ces questions soient aussi démocrates aux plans politique et religieux.  Le contexte et l’environnement dans lesquels nous vivons montrent que beaucoup construisent des logiques hégémoniques, et contre d’autres », a conclu Abdou Ndao.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 août 2016

 

Edgar Morin : « Croire en l’humain » pour prévenir les catastrophes

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Le philosophe, sociologue et penseur français Edgar Morin, président du jury de la 19-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (16-23 juillet 2016), livre ses impressions sur les images qu’il a vues et pose les termes d’un dialogue des cultures fondé sur la reconnaissance et le respect.

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Des images du Festival du cinéma africain de Khouribga…

« Il y a des images puissantes qui me restent. Des images du Rwanda (dans le film ‘Things of the Aimless Wanderer, de Kivu Ruhorahoza) et surtout des paysages de l’Afrique subsaharienne avec tellement de caractéristiques. Il y a aussi le film qui traite des questions rurales, ‘L’ombre de la folie’ (du Malien Boubacar Gakou), qui est très intéressant à la fois des paysans qui essaient de continuer à faire de l’agriculture saine, en fait biologique  – et en même temps leurs cultures peuvent être abimées par le passage des pasteurs…En arrière-fond, il y a les tragédies qu’il y a dans ces pays. Donc j’apprends. Ça me rend plus sensible aux problèmes humains de l’Afrique et en même temps, je suis content de voir qu’il y a un cinéma qui se développe et qui apporte en même temps de la beauté, de l’esthétique. Mais (c’est) une esthétique qui n’est faite seulement pour l’émotion, elle nous donne une connaissance meilleure des gens qui sont d’une autre culture, d’une autre civilisation et nous incite à nous comprendre les uns les autres. Tout ce qui va, à mon avis, dans le sens de l’unité africaine – bien entendu l’unité qui respecte les diversités – est bon et favorable. L’Afrique doit se défendre et se développer, mais pas sur le modèle économique qu’on lui impose. Elle va le faire selon son propre modèle qu’elle va tirer de sa propre expérience.

« Trésors de résistance »

« Non seulement elle a son mot à dire, mais elle a son langage à exprimer, sa pensée à développer. Moi, j’ai fait tout un travail pour réformer l’éducation, pour enseigner d’autres façons de vivre. Je vois que mes efforts en France n’aboutissent pas, mais qu’au Congo-Brazzaville, mes idées et mes livres sont introduits dans des classes de philosophie. Je lutte contre une connaissance qui est seulement économique, réduite à des chiffres. Parce que les chiffres empêchent de voir le côté humain et qu’au fond, nous avons des modes déshumanisés et robotisés de vivre. C’est ça le danger de la civilisation occidentale. Alors que l’Afrique a des trésors de résistance à ceci, c’est-à-dire d’épanouissement humain et de recherche d’un autre mode de connaissance. Je crois que l’Afrique peut trouver son chemin, en ayant sa voie propre, une voie qui est capable d’assimiler ce qui vient de l’extérieur…

Dans l’Evangile, on dit : ‘les derniers seront les premiers’. Ceux qui arrivent les derniers dans cette civilisation technique ont encore des réserves humaines qu’ils peuvent exprimer. Je le vois dans beaucoup de pays d’Amérique latine où je vais… Dans les pays andins, vous avez cette vieille civilisation qui a été recouverte par la conquête, mais où il y a des vérités qu’on avait oubliées. Par exemple, la relation à la nature que le monde occidental découvre lentement, tardivement, avec l’écologie, est déjà présente pas seulement dans la pensée mais dans les mythes et croyances, aussi bien en Bolivie, au Pérou que dans les pays africains. Il y a quelque chose de sauvegardé parce que notre civilisation a beaucoup détruit. Donc vous, il ne faut pas que vous vous laissiez détruire. Il faut reconstruire à partir de vous-mêmes en prenant ce qu’il y a de meilleur.

« Les religions monothéistes doivent retourner à leurs sources »

La religion est une question qui doit être vue dans le fond … Aucune religion ne doit aujourd’hui monopoliser la vérité. La déviation dans laquelle les religions monothéistes sont tombées – ça a été vrai pour le christianisme dans le passé, c’est vrai pour une certaine tendance de l’islam, c’est vrai pour le judaïsme – c’est de penser qu’elles ont le monopole de la vérité et que, donc, ceux qui ne sont pas dans cette vérité sont des infidèles, des impies, etc. 

Je pense que les religions doivent s’humaniser et considérer que le non-croyant, ce n’est pas un impie, ce n’est pas un infidèle, c’est quelqu’un qui doute. Les religions doivent se tolérer entre elles et tolérer les non-croyants. Maintenant, je pense que si les religions étaient fidèles à leur message initial, elles s’entendraient. Le message initial du christianisme c’est la fraternité, l’amour du prochain ; le message de l’islam c’est que Dieu est clément et miséricordieux, c’est-à-dire le pardon, la compréhension d’autrui…Mais quand l’interprétation fanatique oublie ce message et fait le contraire du message…Donc les religions monothéistes doivent retourner à leurs sources. Je pense que dans les religions antérieures, qu’on appelle animistes ou autre, il y a un sens de la nature…

Vous savez, aujourd’hui, tardivement, la science découvre que, pas seulement les animaux ont de l’intelligence, de la sensibilité, mais qu’il y en a dans les plantes. Dans les religions animistes, on sent que tous les êtres vivants de la nature ne sont pas des choses, mais des êtres qui ont une pensée et une sensibilité. Je pense que là aussi, il faut prendre ce qu’il y a de bien, de vrai et de profond dans les mythes africains et ce que la science occidentale a apporté de connaissance de l’univers…Il faut unir. Nous sommes aujourd’hui dans une époque planétaire où chaque civilisation doit prendre le meilleur des autres. Il faut croire en l’humain sinon nous allons vers des catastrophes. »

Propos recueillis à Khouribga (Maroc), le 23 juillet 2016

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

Espace Kuyan Baa, « pont culturel » au cœur de la Casamance 

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Le promoteur culturel sénégalais Omar Camara travaille à la construction de l’espace culturel à Ziguinchor (sud du Sénégal), dont la vocation sera, en plus de contribuer au désenclavement de la région, d’être un cadre de dialogue et d’échanges entre artistes de divers horizons.

Dans son plaidoyer pour la réalisation de ses ambitions, Omar Camara sollicite le soutien du président de la République dans la mise en œuvre prochaine du programme d’animation de l’espace culturel ‘’Kuyan Baa’’, dont l’inauguration est prévue en avril 2017.

« On veut finaliser et inaugurer en avril 2017. Il serait bien que le président de la République, même s’il ne soutient pas matériellement la réalisation du projet, soit au courant de nos efforts pour le développement de notre région et nous aide dans la mise en œuvre du programme », dit-il.

« De l’autre côté », en France, « il y a des partenaires qui sont prêts à soutenir, mais c’est surtout sur le plan local que ça ne répond pas tellement », a-t-il dit, rappelant que les travaux de construction de l’espace culturel ont débuté en 2006, sur un terrain de 1700M2, avec les fruits de la vente de tableaux d’artistes.

L’idée de construire cet espace culturel, explique Oumar Camara, est partie du souci de créer une résidence d’artistes après neuf édition de ‘’Z’Arts’’, la rencontre internationale des arts de Ziguinchor, au cours desquelles des artistes ‘’venus de tous les horizons’’ se rencontraient pour échanger et ensuite participer à des expositions itinérantes.

« Pont culturel »

« Pour avoir les premiers moyens, on vendait les toiles. C’est avec ça que nous avons acheté les premières parcelles », ajoute Camara, diplômé de l’Ecole nationale des arts, qui, de cette manière, voulait participer au développement socioculturel et artistique de sa région. Selon lui, le budget de l’hébergement faisant 47% du budget global, « il fallait, pour continuer à organiser Z’Arts, créer une structure qui nous appartient, où les artistes viendraient en résidence ».  C’est ainsi que, en France où il réside, il a créé une association pour avoir des financements dans le cadre de la coopération décentralisée.

C’est la ville des Mureaux (France), par le biais de son département ‘’coopération’’, qui a pris en charge la construction de la bibliothèque multimédia déjà réalisée, et c’est le département des Yvelines qui finance la case à impluvium de 12 chambres, pour la résidence des artistes, a signalé Omar Camara. A côté, « nous avons prévu une sale polyvalente de 300 places pour venir en soutien aux femmes dans le cadre de leurs activités artisanales et de création artistique », a-t-il ajouté, rappelant que les travaux de construction ont commencé en  janvier 2013 avec une centaine de jeunes qui y travaillent de manière bénévole.

« Ces jeunes sont les bénéficiaires directs du projet, parce qu’il est réalisé dans leur quartier, a poursuivi Camara. La construction de la bibliothèque est achevée. On est sur la construction de la salle polyvalente. Il reste à engager la construction de la résidence. On veut vraiment participer au développement de notre région et de notre pays. »

Soulignant que ce projet « n’est pas seulement destiné aux Sénégalais », le promoteur estimant qu’il est « important que l’Etat soit au courant ». Il dit avoir reçu, de la part de ses partenaires français, une proposition de créer un « pont culturel »  entre la France et le Sénégal, à travers des ateliers, expositions, défilés de mode, ateliers pour les enfants…

Un Festival pour accompagner Kuyan Baa

L’inauguration de l’Espace culturel Kuyan Baa, en avril 2017, devrait se faire en même temps que la première édition d’un Festival des minorités culturelles transfrontalières, annonce l’expert en politiques culturelles, Moustapha Tambadou, soulignant, à ce sujet, que mettre les expressions ethnolinguistiques de la Casamance qui se retrouvent de l’autre côté des frontières de la Casamance peut être « un puissant facteur d’intégration ».

Il a dit que l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture) et l’Afrique du Sud sont intéressées. « Les démarches continuent, et je pense que vers l’inauguration du centre (avril 2017), on pourra en même temps lancer la première édition de ce festival », a ajouté l’expert, ancien fonctionnaire du ministère de la Culture.

Moustapha Tambadou a relevé que, dans son expérience de professionnel de la culture, qui a duré trente ans, concernant la Casamance, « il y a une donnée majeure : l’enclavement culturel de la région ». Il a ajouté : « Les gens ont un discours rituel. Aujourd’hui encore, le rituel est dans tous les discours : on parle de la nécessité de désenclaver la Casamance sur le plan culturel, mais dans les actes il n’y a rien. Or, en matière de culture, tous les professionnels vous le diront, la frustration identitaire est la chose la plus dangereuse ».

Quand on frustre les identités, « il y a un phénomène de repli sur soi, qui peut amener la violence. C’est pourquoi, sur cette question casamançaise, il est absolument impératif de s’occuper de la mise en œuvre de politiques de développement culturel », a-t-il poursuivi.

« Une idée géniale »

Il s’agit, selon Moustapha Tambadou, de « protéger et promouvoir les expressions culturelles de la Casamance, protéger et promouvoir les expressions culturelles en Casamance, pour que cette région se sente elle-même et se sente partie prenante du Sénégal ».

« C’est ça la donnée politique majeure. C’est ça que nous encourageons, a insisté Moustapha Tambadou. Quand j’ai rencontré Omar Camara, je lui ai dit que pour cette politique culturelle, on avait besoin d’infrastructures d’accès. C’est tout le Sénégal qui est pauvre en infrastructures d’accès. Où aller au théâtre ? Où aller aux concerts ? Où aller au cinéma ? Au Sénégal, il n’y a pas d’infrastructures. »

Sur l’entreprise de Camara consistant à construire « une infrastructure d’accès de haute qualité, dotée d’une technologie de pointe », Tambadou a dit qu’elle est « très importante », relevant que, ‘’malheureusement, l’Etat ne finançait plus des initiatives immobilières des privés’’.

« Camara a eu une idée géniale : tout en construisant, il développe des activités. L’espace culturel de Ziguinchor est déjà actif : il organise des défilés de mode, des sessions de renforcement de capacités des artistes ; il a des projets d’échanges avec la ville des Mureaux », s’est réjoui l’expert, estimant que « toutes ces activités sont d’une importance culturelle fondamentale et doivent être encouragées et appuyées par l’Etat ». Il a ainsi lancé un appel au ministère de la Culture pour qu’il s’intéresse à toutes ces activités culturelles développées par des artistes casamançais, et que ces artistes bénéficient des mêmes soutiens que tous les autres acteurs culturels du pays.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 août 2016

 

 

 

Nelson Mandela : « La cellule est un lieu parfait pour apprendre à se connaître »

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L’icône de la lutte anti-apartheid, Nelson Mandela (1918-2013), qui a passé plus de 27 ans en détention avant de devenir le premier président de l’Afrique du Sud démocratique (1994-1999), parle de la prison.  

NM

« La cellule est un lieu parfait pour apprendre à se connaître et pour étudier en permanence et dans le détail le fonctionnement de son esprit et de ses émotions », écrit Mandela dans l’extrait d’une lettre à Winnie Mandela depuis la prison de Kroonstad, le 1-er février 1975, citée dans son livre Conversations avec moi-même (Edition de La Martinière, 2010).

« Les individus que nous sommes ont tendance à juger leur réussite à l’aune de critères extérieurs, tels que la position sociale, l’influence, la popularité, la richesse ou le niveau d’éducation », dit-il à son épouse d’alors, ajoutant : « Ce sont bien sûr des notions importantes pour mesurer sa réussite – et on comprend que beaucoup tentent d’obtenir le meilleur d’eux-mêmes sur ces points. Mais d’autres critères intérieurs sont peut-être plus importants pour juger de l’accomplissement d’un homme ou d’une femme, souligne l’homme politique ». 

Pour Mandela, « l’honnêteté, la sincérité, la simplicité, l’humilité, la générosité, l’absence de vanité, la capacité à servir les autres – qualités à la portée de toutes les âmes – sont les véritables fondations de notre vie spirituelle ».

Mais cette réussite-là, explique-t-il, n’est pas accessible sans un travail d’introspection véritable et une connaissance de ses forces et de ses faiblesses. « La détention a au moins le mérite d’offrir une bonne occasion pour travailler sur sa propre conduite, corriger le mauvais et développer le bon que l’on porte tous en soi, précise l’homme politique, suggérant parmi les actions pouvant être utile à cela, la pratique régulière de la méditation, disons un quart d’heure chaque jour avant de se coucher ».

Nelson Mandela ajoute, dans sa lettre à Winnie : « Il est possible que dans un premier temps tu aies du mal à identifier les éléments négatifs de ta vie, mais tu seras récompensée si tu en fais l’effort régulier. N’oublie pas qu’un saint est un pécheur qui cherche à s’améliorer ». Il raconte à Frieda Matthews, dans une lettre qu’il lui a adressée le 25 février 1987, que pour un prisonnier, toute visite a une importance difficile à expliquer par des mots.

Il lui dit : « La routine est la loi suprême de la prison dans pratiquement tous les pays du monde, et chaque jour est à tous points de vue semblable à celui qui l’a précédé : même environnement, mêmes visages, mêmes dialogues, mêmes odeurs, mêmes murs s’élevant vers le ciel, et même sentiment omniprésent qu’en dehors de la prison existe un monde passionnant auquel tu n’as pas accès ».

Selon Mandela, une visite de ceux qu’on aime, d’amis et même d’étrangers est toujours un événement inoubliable, car elle brise cette monotonie frustrante et c’est le monde entier qui déferle littéralement dans la cellule.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 août 2016