Aboubacar Demba Camara

Utopie salvatrice !

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Si on a autant ‘’peur’’ d’un ancien Premier ministre du pays qui se proclame ‘’Patrie des droits de l’Homme’’, pour qui la colonisation visait à « partager sa culture » ; s’il y a eu clameur pour ‘’se réjouir’’ de l’élimination – dès le premier tour d’une primaire – d’un ancien président du même pays, qui ressasse encore au XXIe siècle les clichés racistes à l’origine de la Traite atlantique et de la colonisation ; C’est que, franchement, c’est le désert chez nous. Comment peut-on continuer à penser que nos vies ne valent que par la volonté d’un pays dont les dirigeants eux-mêmes sont convaincus que, sans l’Afrique, le leur ne serait qu’une puissance moyenne ?

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C’est grave et inquiétant ! Presque aucun leader pour nous rendre notre fierté d’être nous-mêmes ; aucun leader pour nous apprendre et nous inculquer l’estime de soi indispensable à l’affirmation de notre personnalité et de notre présence dans le monde ; aucun leader pour nous montrer, par l’exemple, que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour exister, dans la liberté et la dignité, et assurer notre souveraineté.

Le fait de croire, pour beaucoup d’entre nous, que nous ne pouvons pas nous en sortir par notre génie propre est affligeant d’amertume et de honte. Au risque de déplaire aux affidés d’une mondialisation uniformisante, je pense que le fait de voir un pays – aussi ‘’puissant’’ soit-il – porter à sa tête un raciste, un anti-migrant ou un va-t-en-guerre me pose moins problème que l’attitude de contrition dont nous faisons montre face aux événements et à l’Histoire.

Dans son impérissable Discours sur le colonialisme, Aimé Césaire écrit : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral… » C’est à ce que le poète appelle le « choc en retour » que l’on assiste aujourd’hui en Europe et aux Etats-Unis avec la montée des nationalismes et des populismes. Et ils ont là leur part de décolonisation des mentalités à faire.

Notre part de décolonisation résidera dans le fait de réaliser cette utopie à laquelle invite la politologue Françoise Vergès : « Les Africains ont la possibilité de choisir d’autres formes de ce qu’on appelle le développement, de ce qu’on appelle le vivre-ensemble ». Mais que faisons-nous pour faire advenir cela ? De la réponse à cette question dépendent beaucoup de choses…

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 21 novembre 2016

 

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Il y a 43 ans, disparaissait Aboubacar Demba Camara, pilier du Bembeya Jazz national

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Il y a 43 ans, le 5 avril 1973, disparaissait des suites d’un accident à Dakar, le chanteur, animateur-compositeur et soliste guinéen Aboubacar Demba Camara, considéré comme un des piliers du Bembeya Jazz national, le groupe le plus célèbre de l’histoire de la musique guinéenne.

DEMBA

Camara est décédé à l’hôpital Principal où il avait été transporté le 31 mars à la suite d’un accident de voiture survenu à un virage, à hauteur du Phare des Mamelles. L’accident avait fait deux autres blessés, Salifou Kaba, second chanteur, et Sékou Diabaté, le guitariste.

Dans son édition du 6 avril 1973, Le Soleil publie le témoignage d’Ahmet Tidiane Diop, animateur à la Radiodiffusion nationale, qui raconte : « A 22 heures 10, samedi dernier, à un virage devenu tristement célèbre, à hauteur du Phare des Mamelles, une ‘504’ dérape, glisse sur une cinquantaine de mètres, fait trois tonneaux puis s’immobilise sur le côté gauche de la route. Trois blessés sont retirés des restes de la voiture ».

Arrivé à l’aéroport de Dakar-Yoff, le 31 mars en provenance de Conakry, le Bembeya Jazz, orchestre de réputation mondiale, devait animer un bal et participer à différentes manifestations.

« La surprise que réservait le Bembeya Jazz National aux responsables et au public sénégalais, même si elle n’a pas pu se concrétiser dans les faits à cause de cet accident, nous amène à penser que le président Ahmed Sékou Touré a voulu apporter le message de la fraternité, de l’amitié séculaire au président de la République, M. Léopold Sédar Senghor », souligne Ahmet Tidiane Diop.

Il était prévu, après la cérémonie solennelle de prestation de serment de Senghor à l’Assemblée nationale – le 2 avril pour un quatrième mandat présidentiel -, l’exécution, par le Bembeya Jazz national, d’une ‘’chanson hymne’’ dédiée au président Léopold Sédar Senghor, et l’animation gratuite d’une soirée dans la cadre de l’événement.

Aboubacar Demba Camara avait une réputation de virtuose, au point qu’à l’annonce de sa mort, des télégrammes sont arrivés de tous les pays qui ont eu à accueillir le Bembeya Jazz. « A chacune de ses prestations, il (Camara) apporte à la chanson d’émouvants rajouts de son cru. Car les appels hurlés, les cris de joie de Demba, sont irrésistiblement émouvants », relève Diaré Ibrahima Khalil, journaliste, poète et critique guinéen.

Lamine Diack, secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, qui a annoncé la nouvelle, a présenté au gouvernement et au peuple guinéen, les condoléances du peuple et du gouvernement sénégalais. Ensuite, une délégation conduite par Mamadi Keita, ministre du Domaine, de l’Education et de la Culture de Guinée, arrive dans l’après-midi à Dakar, repart le lendemain pour Conakry avec le corps d’Aboubacar Demba Camara. Des obsèques nationales lui ont été rendues dans la capitale guinéenne.

CAMARA

A Dakar, une forte délégation, composée de huit ministres de la République de Guinée, de membres des comités nationaux des jeunes, des femmes, du Parti démocratique de Guinée et des directeurs de ballets nationaux sont accueillis par Amadou Cissé Dia, président de l’Assemblée nationale, Magatte Lô, ministre d’Etat chargé des Forces armées, Assane Seck, ministre des Affaires étrangères, Doudou Ngom, ministre de l’Education nationale, Lamine Diack, secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, et Mamadou Tounkara, ambassadeur de Guinée au Sénégal.

Mis au courant de l’accident, Ahmed Sékou Touré est entré en communication avec son homologue sénégalais, Léopold Sédar Senghor pour « le remercier de toute l’aide et du soutien tant moral que matériel apporté par les autorités sénégalaises ». La dépouille de Camara est déposée au Palais du peuple où une veillée funèbre est organisée. Les drapeaux mis en berne les 5 et 6 avril.

Demba Camara, « une grande espérance »

Envoyé spécial de l’Agence de presse sénégalaise pour les obsèques nationales, Amadou Moctar Wane, rapporte que c’est à 17 heures, le 6 avril 1973, que « le cercueil contenant la dépouille du célèbre chanteur du Bembeya Jazz national Aboubacar Demba Camara quitte l’immense Palais du Peuple où pendant deux jours, des milliers de personnes se sont empressées pour lui rendre l’hommage national ».

La marche funèbre du Palais du Peuple au cimetière Camayenne était rythmée par la chanson Baloba. « C’était une marée humaine tout au long du parcours, de part et d’autre de la route menant au cimetière, raconte Amadou Moctar Wane de l’APS. Toute la Guinée s’était massée. Jamais de mémoire d’homme, on n’avait vu d’obsèques nationales aussi solennelles et grandioses. »

Wane se fait l’écho de la complainte d’une femme malinké qui chante : « Demba, tout le peuple, toute la jeunesse de Guinée te pleurent, car tu es le symbole de notre espérance en une Guinée toujours plus forte, toujours mieux armée contre ses ennemis ».

Dans son oraison funèbre, le ministre guinéen du Domaine, de l’Education et de la Culture, Mamadi Keita, souligne que le chanteur du Bembeya Jazz était « un des ambassadeurs les plus qualifiés de la cause africaine ». Aboubacar Demba Camara était « une grande espérance » selon le ministre.

Une diction entraînante

Aboubacar Demba Camara est né en 1944 à Conakry. Il est issu d’une famille d’ouvriers de Saraya, petite gare de Kouroussa. Il a fréquenté l’école primaire de Coléa jusqu’en 1952 puis celle de Kankan jusqu’en 1957. Il revient ensuite à Conakry pour terminer ses études primaires avant de retourner à Kankan où il s’inscrit à la +section manuelle+. Il en sort avec le diplôme d’ébéniste.

C’est en 1963, à la +section manuelle+ de Beyla (ville du sud-est de la Guinée forestière, à 1000 Km de Conakry) que se dessine sa vocation. Excellent chanteur, Demba a acquis une diction entraînante dans son propre village. Il y crée une section musicale qui prit le nom de ‘’Bembeya Jazz de Beyla’’. La réputation de cette formation gagne de plus toutes les régions de Guinée.

A partir de la même année (1963), dans chacune des 33 préfectures de Guinée, le gouvernement organise une biennale au cours de laquelle s’affrontent les orchestres locaux. Le but de cette initiative était de rassembler le patrimoine musical guinéen à partir de ses nombreuses traditions régionales. Les gagnants sont invités au Festival national de Conakry. Ainsi deux orchestres de province accèdent, en 1966, à la dignité d’orchestre national : le Horoya Band de Kankan et le Bembeya Jazz de Beyla.

L’orchestre de Beyla gagne la médaille d’or aux deux premières biennales (1964 et 1966). Il est envoyé en tournée à Cuba. Aboubacar Demba Camara dit ‘’le Bègue’’ (il l’est en parlant) devient une superstar dans toute la sous-région, après le spectacle et le disque Regards sur le Passé (1967) qui raconte l’histoire du résistant à la pénétration coloniale française, Samory Touré (1830-1900), épopée qui constituait aussi un hommage à Ahmed Sékou Touré.

L’élévation du ‘’Bembeya Jazz’’ au rang de formation nationale marque le début d’une ‘’aventure’’ qui devait solliciter Demba et ses amis sur tous les fronts de bataille où l’émancipation culturelle de l’Afrique était en jeu. La musique du Bembeya est une synthèse des styles afro-cubain et mandingue, se voulant aussi un mélange de toutes les traditions musicales guinéennes. Il lui est assigné le rôle de jouer tous les rythmes du pays.

Le Bembeya, orphelin pour toujours

Avec son style et son ouverture internationale, le Bembeya Jazz inspire des groupes dans la sous-région : A Bamako, le Rail Band (dont les vedettes sont le Malien Salif Keita et le Guinéen Mory Kanté) et les Ambassadeurs ; à Dakar, l’Orchestra Baobab, le Star Band, le Super Diamono.

La mort du chanteur Aboubacar Demba Camara – devenu au fil des années le leader incontesté du Bembeya Jazz – ouvre une longue période de deuil et de désarroi.

Le président Ahmed Sékou Touré, lui-même, repère et impose quelques années plus tard le successeur de Camara, un jeune griot venu de Kintinya (à la frontière malienne), Sékouba ‘’Bambino’’ Diabaté. Celui-ci mène, depuis plus de 25 ans, une remarquable carrière solo.

Après une privatisation des orchestres nationaux, décidée en 1983 par Sékou Touré, le Bembeya Jazz devient propriétaire de son club et de ses instruments. Après une tournée européenne en 1985, l’existence devient difficile. Ses activités s’arrêtent et ne reprennent qu’au début des années 2000. Mais, sans Demba, le Bembeya Jazz n’est plus le même…

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 avril 2016