Sidy Diallo (1986-2015) : l’élan brisé

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L’artiste-plasticien qui commençait à se forger une belle réputation, est décédé samedi 22 août 2015 à l’âge de 29 ans.

Sidy Diallo

Il s’était inscrit dans la lignée des héritiers de Yankhoba Diallo dit Jacob Yacouba (1947-2014), premier artiste-plasticien ressortissant de Tambacounda à être reconnu sur le plan international pour son travail. Il s’était armé des ingrédients essentiels pour réussir : le goût d’innover, le souci d’atteindre une certaine perfection dans la recherche d’une esthétique pouvant toucher le plus grand nombre.

Il fait son entrée remarquée dans le monde professionnel le 9 mai 2014, jour où il remporte, à 28 ans, le Prix de l’Organisation internationale de la francophonie de la onzième édition de la biennale de l’art contemporain de Dakar (Dak’Art). C’était la première reconnaissance publique pour un jeune artiste ambitieux, qui s’était promis d’incarner, à travers son talent et sa production, humilité dans la tenue, exigence et engagement dans la recherche.

A l’Ecole nationale des arts qu’il fréquente de 2009 à 2013 (major de la promotion ‘’Arts visuels’’), Sidy Diallo s’est forgé une identité et une personnalité artistiques propres : partir de points, pour tracer des lignes et développer un concept. Le panafricaniste qu’il était refusait cette idée que l’émigration par tous les moyens serait une solution aux problèmes de la jeunesse du continent. ‘’Renaissance 1’’, l’une de ses œuvres primées à l’occasion du Dak’Art 2014, était un appel à poser l’essor de l’Afrique sur des bases endogènes.

Pour la région de Tambacounda, où le potentiel créatif existe mais souffre d’un environnement pas très incitatif, Sidy Diallo était une lueur venue éclairer une partie du chemin vers des horizons d’espérance. Son élan s’est brisé ce samedi 22 août 2015 à Dakar. Il avait seulement 29 ans ! Repose en paix, Sidy.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 23 août 2015

Doudou Ndiaye Rose, ce bien commun à célébrer

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« C’est le Doudou Ndiaye du Sénégal ». Sorti de la bouche d’El Hadji Mansour Mbaye, président du réseau des ‘’communicateurs traditionnels’’, témoin et acteur de l’histoire de ce pays depuis près de 70 ans, le mot, pour mesurer la dimension du percussionniste sénégalais, décédé le 19 août 2015 à l’âge de 85 ans, vaut son pesant d’or. Il traduit à la fois la dimension exceptionnelle de l’œuvre de Mamadou dit Doudou Ndiaye et le fait que cette contribution est si puissante qu’elle peut être versée dans le lot de celles qui expriment une ambition, un point de vue du Sénégal sur lui-même et sur le monde.

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Figure culturelle capitale, Doudou Ndiaye Rose a traversé l’histoire du Sénégal de ces 55 dernières années, laissant, à des étapes-clé de cette marche, des empreintes indélébiles qui nourrissent encore la mémoire collective : de 1959, quand il participe à la formation du premier ballet national de ce pays alors associé au Soudan dit français, dans le cadre de la Fédération du Mali, à la fin de l’année 2014 (sommet de la Francophonie à Dakar), en passant par la première célébration de la fête de l’indépendance (1961) et le premier Festival mondial des arts nègres, en avril 1966 à Dakar.

A partir de 1977, il anime le passage toujours très attendu des majorettes du Lycée John F. Kennedy, le 4 avril de chaque année, à l’occasion du défilé de la fête de l’indépendance. Cela participe à construire la légende Doudou Ndiaye Rose – maestro dirigeant par une gestuelle appuyée le jeu de dizaines de percussionnistes devant les plus hautes autorités de la République – et à l’installer dans le cœur et l’imaginaire de ses compatriotes.

Au début des années 1980, jeune écolier dans mon Tambacounda natal, je découvrais le petit écran et le rituel du « 20h » de l’Office de radiodiffusion télévision sénégalais, dont le générique était une composition de Doudou Ndiaye Rose tirée du patrimoine folklorique wolof. A une époque où il n’y avait qu’une chaîne de télévision, l’effet était réel. L’artiste était ‘’présent’’, pour ainsi dire, dans de nombreux foyers sénégalais. Il n’avait pas du tout apprécié la décision des responsables de la télévision nationale de remplacer ce générique du journal télévisé par un autre.

Ces différents événements, auxquels il faut ajouter l’aventure de l’école de danse Mudra-Afrique (1977-85), ont très vite transformé le percussionniste – devenu tambour-major avec la caution morale des anciens – en symbole d’une identité que les premières autorités politiques du Sénégal indépendant cherchaient à construire et à cimenter. Surtout que l’homme avait fait le tour du pays à la recherche du secret des sons et rythmes, dont il réussit une belle symbiose dans laquelle la quasi-totalité des communautés ethnolinguistiques du Sénégal se retrouvaient. Cet enracinement dans les terroirs du Sénégal allait donner plus de forme au boubou de l’ambassadeur culturel que Doudou Ndiaye Rose est devenu pour le pays dont il a fièrement représenté les couleurs sur les scènes du monde entier.

Dans son travail de codification d’une percussion sénégalaise – qu’il a réussi –, Doudou Ndiaye Rose s’évertuait à incarner des valeurs positives que son peuple considère encore au fond de lui-même, malgré les ravages d’une certaine aliénation culturelle, comme essentielles : la connaissance et l’estime de soi, le respect de la parole donnée, le travail bien fait, la recherche de la perfection…

Preuve de la reconnaissance des Sénégalais à son endroit et de l’attachement à l’héritage qu’il laisse, l’immense foule qui l’a accompagné à sa dernière demeure au cimetière de Yoff et les témoignages sincères et forts de personnes qui l’ont connu et pratiqué sur son chemin.  C’est cela qui va faire que Doudou Ndiaye Rose va rester, et durablement, dans la mémoire de ce peuple dont il a travaillé, sa carrière durant, à illustrer la diversité et, comme aurait le président Léopold Sédar Senghor, le « commun vouloir de vie commune ».

Doudou Ndiaye Rose, plusieurs vies en une – bien remplie. Point de convergence d’acteurs de différents secteurs d’activité (footballeurs, lutteurs, artistes-musiciens, artisans, etc.), l’homme mérite que son héritage soit perpétué. Lui-même a dit et répété qu’il ne voulait pas d’hommage posthume, mais ne pas travailler à préserver son héritage et à l’offrir en exemple à une jeunesse désorientée et en quête de références serait synonyme de fuite de responsabilité dans la tâche d’entretien d’un bien commun.

Décider qu’il n’y aurait pas d’hommage post-mortem dépasse le seul vouloir de Doudou Ndiaye Rose, étant entendu qu’il ne s’agit pas de célébrer sa personne. Lorsque, à force de travail, d’abnégation et de persévérance, on parvient à se hisser à un niveau où on en vient à incarner valablement des valeurs positives communes à des millions d’hommes et de femmes, on ne s’appartient plus.  On n’est plus en droit de décider de l’utilisation que ses compatriotes voudront faire de son œuvre devenue patrimoine national commun.

Parce que pour se regarder dans le miroir, exprimer son point de vue sur lui-même et sur le monde et se projeter, un peuple a besoin de repères forts, crédibles et solides. Des références et repères de la trempe de Doudou Ndiaye Rose sont des lieux d’ancrage et de projection pour un pays qui se cherche. De son vivant, le tambour-major avait déjà intégré le cercle de ces repères. Et c’est aujourd’hui qu’il n’est plus là physiquement qu’il est encore plus impérieux de préserver le riche legs. Si nous ne le faisons pas, d’autres le feront à notre place. Au risque certain que cela se fasse dans le sens d’intérêts qui ne sont pas les nôtres.

Reste maintenant à savoir comment le faire. Depuis l’annonce de sa mort, l’idée de donner le nom de Doudou Ndiaye Rose au Grand Théâtre national, lancée sur les réseaux sociaux par l’expert en élaboration de politiques culturelles et ancien conseiller technique au ministère de la Culture, Moustapha Tambadou, fait son chemin. Il y a aussi là une belle occasion de réhabiliter l’Ecole nationale des arts – où, dans les années 1960, Doudou Ndiaye Rose a enseigné le rythme –, avec une section réservée aux percussions africaines. Ce n’est pas l’école de percussions dont il rêvait, mais ce serait un pas salutaire.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 22 août 2015

« Pégase » de Mohamed Mouftakir : interrogations artistiques sur un imaginaire refoulé

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Le Marocain Mohamed Mouftakir poursuit, dans son long métrage ‘‘Pégase’’, un questionnement à entrées multiples sur un imaginaire structuré autour de rapports à des symboles et à un sacré omniprésent.

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Le film, lauréat du Grand Prix Ousmane Sembène de la 13-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (10-17 juillet 2010), est expérimental en ce sens que chaque spectateur devient, et c’est le but du jeu, un réalisateur qui s’interroge sur son rapport à un réel refoulé.

Avec ses personnages dédoublés, une utilisation judicieuse de l’espace et du temps, Mouftakir suscite, ici, des débats sur de nombreux sujets touchant à l’imaginaire. L’histoire, ou plutôt l’idée de départ, se désintègre et la construction du film se fait alors avec des débris.

Mohamed Mouftakir ne s’interdit pas de rêver. Il a joué avec des symboles forts dans le monde arabo-musulman, le cheval, les planches coraniques, les vêtements, la virilité. Le corps est lieu d’exercice de ce travail sur l’imaginaire.

Au-delà d’une exploitation érotique du cheval, ‘’Pégase’’, film déroutant par moments, est dans une ligne de recherche de la vérité. C’est secouant si l’on y ajoute une chronologie très mouvementée, structurée autour d’éléments très puissants. D’une certaine manière, il remet en cause la dramaturgie linéaire.

Le réalisateur essaie de se tenir au travail sur une idée. Même si la fragilité de celle-ci fait qu’elle peut se perdre, Mouftakir s’efforce de la maintenir en vie. Même hors de la salle, le débat se prolonge avec la volonté, pour le spectateur, de comprendre.

Mouftakir se définit comme ‘’réalisateur de longs métrages frustré’’. Avec ce premier long métrage, il entame une nouvelle phase de sa carrière cinématographique avec l’idée de développer et de donner suite au concept ébauché dans ses courts métrages.

Dans le travail de réalisation où la musique joue un rôle important, il tue l’acteur pour faire naître en lui le personnage, entrant ainsi dans une phase de composition. Mais parfois Mouftakir pèche en essayant de faire expliquer des situations par des personnages. Du coup, il lâche par moments le spectateur qui, ayant décodé une intrigue, ne cherche plus à comprendre.

‘’Pégase’’ propose aussi des dialectiques puissantes (ombre/lumière, masculin/féminin, intérieur/extérieur, sacré/profane) sur lesquelles des acteurs bien dirigés réussissent une belle interprétation.

Dans les nombreuses thématiques abordées, celle du dédoublement, dominant aujourd’hui dans le cinéma, apparaît nettement : ‘’Qui suis-je ? Qui est l’autre ? Logique, pourrait-on dire, tant le monde actuel est secoué par des crises d’identités. Preuve supplémentaire de cette tendance, le personnage central du film refuse de voir le refoulé.

Aboubacar Demba Cissokho

Khouribga, le 19 juillet 2010

Fête peule à l’Espace Timtimol : sur un air de famille autour de Bah Moody

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Le visage irradié de joie et de plaisir, l’artiste Mamadou Abou Bah alias Bah Moody savoure les instants de bonheur que lui a procuré l’après-midi de fête promotionnelle offert, samedi 4 juillet 2011, par ses amis de l’Espace Timtimol, qui a rarement aussi bien répondu à sa vocation de cadre d’échanges culturels et artistiques.

Dans la convivialité qui le caractérise depuis son ouverture, Timtimol a été, pendant près de quatre heures, le lieu d’une belle manifestation qui, au-delà de l’aspect festif, a permis de replonger dans les arcanes d’une culture riche où le partage occupe une place de choix.

Bah Moody ne pouvait donc qu’être heureux, lui qui porte en lui une partie de ce patrimoine que revendiquent des millions de personnes à travers le monde. Il voyage, apprend, enregistre et restitue, à chaque fois que l’occasion lui en est donnée, des morceaux d’une valeur artistique singulière.

Samedi, il y a eu un environnement pour entourer et l’accompagner dans ses prestations. D’abord deux expositions qui se croisent et, quelque part, se regardent et se parlent : les photos de Laurence Gavron tirées de la série ‘’Haalpulaar’en’’ et les dessins et la peinture sous-verre de Serigne Ndiaye. S’y ajoutent les parures et autres habits qui ont donné des couleurs au lieu.

Ensuite, les poèmes : au micro pour déclamer quelques vers, Seydou Nourou Ndiaye, poète, éditeur et directeur de la Maison Papyrus Afrique. De lui, les invités (re)découvrent des textes écrits dans les années 1970, évoquant notamment la résistance de peuples en lutte pour la justice sociale, la liberté et la dignité…

Mama Wane, lui, offre un poème dédié à la femme peule. ‘’Le soleil se lève dans les yeux de la femme peul et se couche dans ses yeux’’, dit-il, avant d’évoquer la solitude du poète en insistant sur le dialogue entre ce dernier et cet être abstrait qu’est la solitude qui l’habite et l’inspire dans sa création. Ce récital a été précédé, en guise d’apéritif, d’une tasse de lait caillé servie aux invités. Le thé aussi était là.

Pour jouer sa partition, Penda Sarr, en A capella, offre du Peekaan, cette geste du fleuve qui glorifie en même temps l’histoire des pêcheurs. Dans ses envolées lyriques, elle capte l’attention d’un public presque subjugué par sa voix.

Le terrain était ainsi préparé pour Bah Moody. Mais avant de l’introduire, Mama Wane a eu une pensée pieuse pour Oumar Niang ‘’Mbassou’’, artiste et acteur culturel décédé le 26 juin dernier. Compagnon et manager du musicien Baaba Maal, Mbassou a été un ‘’rassembleur’’ partout où il est passé, de Yelli Taare à Daande Leñol qu’il managé jusqu’à sa disparition.

Puis arrive Bah Moody, la vedette du jour. Paré d’un Faso danfani vert, il s’installe et commence à jouer de sa guitare. Accompagné de deux choristes et d’autres instrumentistes (riiti, hoddu, calebasse), il chante un premier titre dans lequel il exprime un plaidoyer pour l’éducation, un deuxième qui fait l’éloge de l’amitié. Les morceaux s’enchaînent à la grande joie du public qui apprécie l’originalité et la richesse du registre de l’artiste.

Mais « d’où vient-il », Bah Moody ?, se demande Mama Wane. Le nomade Bah Moody lui-même dit qu’il est né au Sénégal et a été baptisé en Mauritanie. Il voyage, s’inspire et offre des sonorités venues de différents lieux, chantant l’attachement à la terre, au terroir, à la famille et vantant les mérites de l’éducation, de la solidarité, des valeurs humanistes. La substance de l’album ’’Rokku mi Rokka’’ (2007) de Youssou Ndour porte sa marque.

Le musicien a dit sa joie de se voir mis au devant de la scène par ses amis de l’Espace Timtimol en collaboration avec le quotidien La Sentinelle. Cela s’est traduit par une prestation de qualité faisant ressortir, selon Bah Moody, une unité culturelle entre les peuls et d’autres communautés.

Le premier intermède a été occupé par Abou Thiam et Amadou Guèye qui ont joué trois morceaux, dont l’impérissable ‘’Daara’’. Ngatamaare et Penda Guissé ont aussi participé à la fête, faisant danser certains invités qui n’ont pu se retenir.

Vers la fin de la fête, le làcciri e haako est servi. Bah Moody remonte sur scène pour accompagner ses invités. Il fait de plus en plus chaud. Et comme pour rafraîchir tout le monde, c’est la pluie qui a mis fin à la partie. Mais l’essentiel était ailleurs : l’objectif de fêter Bah Moody est largement atteint. D’où la joie qui l’habitait au moment où il raccompagnait les amis et invités venus le soutenir.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 4 juillet 2011

Le côté ‘’romanesque et complexe’’ du président Wade

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Le livre du journaliste sénégalais Cheikh Diallo intitulé ‘’Si près, si loin avec Wade’’ (Hachette, 2006, 195 pages) est une somme de succulentes notes sur l’ancien président sénégalais.

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Dans « une position appréciable de spectateur privilégié de la géographie du pouvoir libéral, du jeu des hommes d’influence, de leur grandeur d’âme et de leur petitesse, de leur ego mais aussi de l’illusion de leur puissance », l’auteur, un ancien chef du service politique du quotidien Le Soleil, s’attache non pas à ressortir les traits dominants du chef de l’Etat, à comprendre sa psychologie, étudier sa mécanique, mais à « le montrer tel qu’il est », qu’il le connaît, « avec ses défauts, ses colères jupitériennes, ses fous rires, son amour ombrageux et exclusif ».

L’auteur qui travaille aujourd’hui à l’Agence nationale de l’Organisation de la conférence islamique (ANOCI), s’adresse surtout à ceux qui veulent découvrir « Abdoulaye Wade comme il se laisse voir en privé, dans son jardin, en famille et avec ses principaux collaborateurs… » Homme singulier, Abdoulaye Wade s’offre au lecteur à travers les pages très digestes du livre de Cheikh Diallo, dans une intimité contenue mais évocatrice de sa personnalité vraie, ses amours de jeunesse et d’aujourd’hui.

Ainsi découvre-t-on qu’à l’école William qu’il fréquente de 1941 à 1947, le chef de l’Etat a créé ‘’A l’ombre du baobab’’, un journal dans lequel il signe un éditorial exhortant ses camarades à ne pas gaspiller l’eau, source de vie. L’élève « bagarreur, espiègle, doué, mais mauvais perdant » de l’école de la rue de Thiong, ayant « toujours zéro de conduite » pour la discipline notée sur 40, se révèle aussi être « un mauvais musicien ». Le jeune Abdoulaye Wade a « un côté un peu dandy qui saute aux yeux », raconte Cheikh Diallo soulignant que près de soixante après, « il (Wade) garde dans un coin de sa mémoire quelques fragments de discours amoureux ».

« Il a béguin fou pour une beauté intellectuelle, Mariama Bâ (…), déclare aussi sa flamme à la très coquette Annette Mbaye d’Erneville, brillante pédagogue et ancienne journaliste ». Dans le même temps, poursuit l’auteur, Abdoulaye Wade est « épris » d’Henriette Carvalho, la mère de Pierre Sané, ancien secrétaire général d’Amnesty International. S’il est aussi dynamique en classe qu’en matière de conquêtes amoureuses, c’est parce que « c’était le genre de garçon pas forcément beau, mais qui (…) faisait craquer » les jeunes filles.

Le côté politique de l’homme occupe une bonne place dans le livre de Cheikh Diallo, qui va de la création du Parti démocratique sénégalais (PDS) – ‘’parti de contribution’’, en 1974 — aux ‘’coups de feu de Rufisque’’ ayant précédé l’accession à la présidence de la République en mars 2000, en passant par la volte-face de Djibo Kâ entre les deux tours de la présidentielle, les larmes de Amath Dansokho, compagnon de lutte.

Les deuxième et troisième parties de l’ouvrage  – 195 pages – sont consacrées à des portraits de proches collaborateurs de Wade. Le ‘’pré carré’’ du président va de Viviane Wade (Vert, de son nom de jeune fille), ses ‘’yeux bleus’’, son ‘’point fixe’’, ‘’la Sénégalaise d’ethnie toubab’’ qui ne veut pas du titre de ‘’Première dame’’, à Macky Sall, actuel Premier ministre.

Dans les lignes qui lui sont consacrées, le lecteur découvre en Abou (Abdoulaye Wade) « un étudiant absolument exceptionnel » (Viviane Wade). Les deux enfants du couple Wade, Karim, le « mystère », et Syndiély, la jeune femme faite « discrétion, humilité et ouverture », passent aussi sous la plume de Cheikh Diallo.

Tout comme Pape Samba Mboup, qui n’hésiterait pas à sauter d’un immeuble si Wade le lui demandait, Farba Senghor, une montre réglée sur celle de son mentor », Abdoulaye Baldé, l’imperturbable ‘’crack’’, ‘’capable d’attendre la tempête les mains les poches’’.

Il y a aussi Aminata Tall dont Abdoulaye dit qu’elle se trompe ‘’souvent’’ dans ses choix, Macky Sall, le ‘’turbo lent à l’allumage mais prêt à aller loin’’ et, enfin, Idrissa Seck. Cheikh Diallo qualifie ce dernier de ‘’jeune loup qui n’a pas su cacher ses crocs’’. Seck a « toujours eu de belles montres » mais jamais la bonne heure, pressé qu’il est d’atteindre le sommet de l’Etat.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 19 Juillet 2006

Dread Maxim : « Dans notre manière de faire, nous suivons aveuglément les autres »

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A ses débuts, à la fin des années 1990, l’artiste a été présenté comme le ‘’prince du reggae sénégalais’’, un musicien ayant le potentiel pour tenir une position de leader, de locomotive pour un genre ayant du mal à être imposé au Sénégal. Pendant une dizaine d’années (2000-2010), il a entretenu cet espoir en mettant sur le marché national deux albums, ‘’Révélation’’ (2000) et ‘’Jah Fa ya’’ (2003) sur lesquels Dread Maxim – Didier Maxim Amar Mbengue à l’état-civil – s’est fait remarquer et apprécier par sa maitrise du chant et ses textes parlant de paix, d’amour, d’unité africaine, d’enfance déshéritée. Les refrains de ses morceaux étaient souvent repris en chœur dans les nombreux concerts qu’il a donnés à travers le Sénégal.

Mais depuis cinq ans et la promesse d’un album enregistré en 2010 – rangé temporairement faute d’un bon mixage et d’un mastering à la hauteur des exigences de l’artiste –, plus rien ! Au point qu’à l’évocation de son nom, certains mélomanes n’hésitent pas à parler de « talent gâché ». Dread Maxim, lui, considère qu’il n’est qu’au début de sa carrière. A bientôt 40 ans – il les fêtera le 30 septembre prochain –, Il s’apprête à sortir un nouvel album, dont le titre, ‘’Reggaevolution Time’’, suggère fidélité à une philosophie de combat et d’engagement et progrès certain dans son aspect artistique et professionnel. Il était l’invité de l’émission  »Arc-en-ciel », samedi 15 août 2015, sur Al Madina FM.

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Le retour musical à Dakar

« On peut dire ‘Dread Maxim le revenant’. C’est le retour, parce que j’ai été absent un moment (il est en France depuis 2012). Oui, c’est le grand retour. Quand je partais, la réalisation d’un disque faisait partie de mes projets. J’étais aussi parti pour des raisons privées. A un moment donné, j’ai sorti quelques albums ici. En 2010 j’ai été en studio pour produire un album. Finalement, je n’ai pas été satisfait en ce qui concerne le mixage et le mastering. Je me suis dit qu’il faut que je trouve le bon son dont j’ai besoin.

C’était aussi pour moi le moment de présenter ma musique ailleurs qu’au Sénégal. Les reggae est une musique internationale, et j’avais l’impression, à un moment donné, que j’ai fait une partie du boulot au Sénégal pour me présenter et être connu. Restait la partie internationale. Pour cela, il a fallu que je voyage, que je parte en Europe pour créer une base là-bas aussi. Dans ce que je fais, j’essaie de faire passer un message de paix, un message d’unité, un message d’amour. Ce message ne peut pas s’arrêter dans les frontières du Sénégal. Ce message est universel. Donc il est nécessaire pour nous de bouger un peu, de tourner et de parcourir le monde pour faire passer le message. »

Dread Maxim en Europe

« Il y avait beaucoup de Français qui, de passage au Sénégal, avaient eu écho de ce que j’ai fait, qui ont ramené de la musique à moi en Europe et l’ont partagée. C’est comme ça que, de bouche à oreille, les choses se sont passées. J’ai fait beaucoup de concerts en France, en Europe en général. Pendant tout ce tour que j’ai fait, j’ai pu glaner beaucoup d’informations et pu apprendre plein de choses, et ce n’est pas encore fini.

Pour 80 % des concerts, ce sont des gens qui ont eu écho de ce que j’ai fait et qui m’ont connu au Sénégal et qui se sont dit : « Le mec, il est à côté. Il faut qu’il vienne jouer chez nous ». J’ai joué dans plusieurs provinces en France. Je joue souvent en Belgique. J’ai fait pas mal de concerts en Italie aussi. J’ai fait quelques festivals aussi. Je n’ai pas de groupe à moi, mais j’ai beaucoup de musiciens qui me connaissent et avec qui je joue. »

L’album ‘’Reggaevolution Time’’, « cadeau de fin d’année »

« Reggaevolution Time : dans ce titre, il y a reggae, évolution et révolution. Quand je parle d’évolution, je parle d’évolution des consciences, évolution dans notre manière de voir les choses. Je sens que les choses ont l’air de ne pas trop s’améliorer. On n’arrête pas de chanter pour la paix, l’amour, mais les guerres continuent de plus belle. Quand on parle de révolution, on a tendance à penser à quelque chose de brutal, mais la révolution c’est d’abord un changement dans les manières de penser. On est en train de bosser sur l’album. Notre souhait est de le livrer comme cadeau de fin d’année (2015). Il s’appellera ‘’Reggaevolution Time’’ : le reggae pour l’évolution, le reggae pour la révolution. Je me demande où est-ce qu’on va.

‘’Sunugaal’’ : ce morceau est né de plusieurs questions que je me pose et que, je pense, beaucoup de gens se posent. En parlant du Sénégal, je vois une pirogue. A mon avis, cette pirogue est sur une grande mer. Je parle de notre situation par rapport à notre évolution. En parlant de ce monde d’aujourd’hui, j’ai l’impression que notre pirogue est en train de suivre le grand paquebot de l’Occident. Sachant que ce paquebot de l’Occident ne sait pas à quel port jeter ses amarres. C’est comme si nous, nous suivions aveuglément les autres dans notre manière de faire.

J’ai chanté aussi à propos du temps. Ils disent : « Time is money » (le temps c’est de l’argent). Et je me suis : ‘’Dites-moi, pourquoi ceux qui ont le temps n’ont souvent pas d’argent et ceux qui ont l’argent n’ont souvent pas le temps. Et pourtant le temps c’est de l’argent. Normalement si on a le temps, on doit avoir de l’argent ». Le titre du morceau c’est ‘’Maximes du temps’’ : c’est une compilation de maximes qui parlent du temps, de nos différentes manières de l’appréhender. »

Abdourahmane Wane ‘’Countryman’’

« J’ai fait un hommage à un ami et frère, qui s’appelait Abdourahmane Wane ‘’Countryman’’. Vu le travail qu’on a eu à faire ensemble, et vu tout le souhait qu’il avait pour la musique au Sénégal, le reggae en particulier. Il était venu en force, il a fait bouger les choses, il a organisé pas mal de choses (concerts, festivals, etc.). Il se donnait à fond. C’est une personne que j’ai beaucoup respectée, admirée et aimée. Je me suis dit qu’il fallait que je lui rende hommage à travers une chanson, pour que les gens qui ne l’ont pas connu, le connaissent et pour que son âme et son esprit restent à jamais.

Sur l’album, c’est (le Sénégalais) Alune Wade ‘’Markus’’ qui a joué la basse. Je ne le connaissais pas avant. C’était une bonne surprise. C’est le producteur qui le connaissait déjà. C’est au studio qu’on s’est rencontrés pour la première fois. Le courant est passé très vite, il a aimé d’un coup et il s’est donné. Je n’ai pas été déçu. J’ai aussi bossé avec des Français, des Allemands, et des Sénégalais. Ces Sénégalais ont joué du tama et du xalam. L’objectif était de donner un cachet, une particularité à la musique reggae. J’avais envie de faire sentir ce feeling africain et de faire participer nos instruments traditionnels dans la musique. Tout en faisant attention à ne pas changer le visage… »

Les attentes du public sénégalais

« Je pense qu’il y a beaucoup de pression derrière. Par rapport à mes débuts, par rapport au chemin que j’ai fait et aux produits que j’ai eu à présenter, je pense qu’on me demande toujours plus. On essaie d’être à chaque fois présent, d’avoir quelque chose de consistant à donner. Quand je fais de la musique, c’est d’abord une envie de partager ce que je pense, ce que j’ai dans le cœur, ma vision de la vie. C’est pour moi le rendez-vous du donner et du recevoir. Je vois la situation globale de l’Afrique, du monde, je me pose des questions et j’essaie de trouver des réponses à ces questions et les partager avec ceux qui en ont besoin. En parlant de talent, je pense qu’il est inné. Il est toujours là. Avec ça, on essaie de donner ce que l’on attend de nous. Pour nous, c’est une mission. La mission est longue, ça peut prendre beaucoup de temps. Ce n’est pas parce que je n’étais pas présent que je ne fais plus de la musique.

Je comprends cette attente, parce que j’ai commencé à donner à un moment, et on attend toujours de recevoir. C’est vrai que ça a pris du temps, mais moi j’ai une autre conception du temps. Pour moi, le temps n’existe que dans la pensée et il faut du temps pour que tout arrive. La musique, l’art en général, c’est une chose où il faut se laisser aller sur les vagues des mélodies et de l’inspiration. »

Aboubacar Demba Cissokho

Propos recueillis au cours de l’émission ‘’Arc-en-ciel’’, sur Al Madina FM (Dakar), le samedi 15 août 2015

« C’est eux les chiens » de Hicham Lasri : une lecture décalée du ‘’printemps arabe’’

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Sous les traits d’un faux documentaire, le réalisateur marocain prend prétexte d’un reportage de télévision pour questionner, à la lumière de l’actualité, un épisode de l’histoire récente du Maroc

C'est eux les chiens

Pour son deuxième long-métrage, C’est eux les chiens, Hicham Lasri propose, avec une audace artistique singulière, une lecture décalée et quelque peu désabusée des échos des révoltes qui ont secoué des pays du monde arabo-musulman et dénommées ‘’printemps arabe’’ par les médias, occidentaux notamment.

Lasri et son producteur Nabil Ayouch exhument le personnage d’un prisonnier politique à la recherche de sa femme et de ses enfants, après une trentaine d’années passées en prison. Derrière cette idée, le parti pris est de revenir sur les ‘’émeutes du pain’’ de Casablanca, en 1981, un point d’histoire méconnu des Marocains. Lasri s’était déjà fait remarquer avec son premier long-métrage The End (2011), dans lequel il affichait une option esthétique qui faisait valser le spectateur entre passé plus ou moins lointain et présent refoulé, fiction et réalité.

Cette ligne est encore clairement affichée dans C’est eux les chiens. La caméra du jeune réalisateur se pose sur les manifestations lancées par le mouvement dit du ‘’20-Février’’ qui essaie de prolonger la vague de révolte née en Tunisie, mais les protestations contre ‘’la vie chère’’, pour ‘’des médias libres, plus de dignité et d’égalité’’ se révèlent être de simples échos aux bouleversements entrevus en Egypte ou en Libye.

Là se trouve le premier flair artistique de Hicham Lasri : saisissant cette perche sans lendemain, même si le journaliste estime que « les vents du printemps arabe soufflent sur le Maroc », il s’intéresse plutôt à cet homme qui n’existe que par un numéro de matricule (404) et dont le temps est resté bloqué à l’année 1981 marquée par une grève et une ‘’rafle’’. L’équipe de télévision décide de le suivre finalement dans cette quête qui se révèle être double : celle d’un passé et d’une identité – il ne se souvient même pas de son nom – et recherche d’une famille pour laquelle il est mort, enterré et oublié.

A partir de cette manifestation de rue, on perçoit, relayés par des médias enthousiastes, les échos de ce qui se passe en Libye ou en Syrie – où le mot d’ordre est le suivant : ‘’abattre le régime’’. Les journalistes se réjouissent du fait que le Maroc est une ‘’exception’’ dont les autorités ont su gérer ‘’avec maîtrise’’ les velléités de ‘’révolution’’. Hicham Lasri, lui, suit les pérégrinations de ses différents personnages, avec une caméra au cœur de son action. Le spectateur est dérouté, mais le propos du réalisateur est intéressant, et la formidable interprétation de l’attachant Hassan Badida lui donne de l’étoffe.

Le réalisateur comprend la portée limitée de ces manifestations du ‘’Mouvement du 20-Février’’ et saisit le jeu d’un acteur Majhoul (Hassan Badida) dont l’apparente naïveté n’a d’égale que le talent à restituer une mémoire douloureuse refoulée : il parle de la ‘’Marche verte’’, organisée en 1975 à l’appel du roi Hassan II, de la répression politique des ‘’années de plomb’’, de l’image d’un ‘’Maroc moitié flics-moitié barbus’’…

La réalité qui entoure son acteur n’échappe pas à Hicham Lasri qui traite pêle-mêle de l’image des ressortissants d’Afrique subsaharienne vus comme des bandits, reclus, clandestins et trafiquants douteux, de la manipulation des médias, incapables d’éclairer les citoyens sur les enjeux politiques majeurs. A travers la figure du directeur d’un organe de presse qui, parce qu’il en avait ‘’marre de militer, marre de se battre’’, Hicham Lasri fait constater l’échec de cette gauche ‘’marxisée’’ qui s’est retrouvée orpheline et déboussolée après la chute du Mur de Berlin.

Le réalisateur confronte les instants des révoltes antérieures à ceux du ‘’Printemps arabe’’. Par le biais d’une métaphore très subtile incarnée par son acteur principal, dresse en réalité un bilan qui tient en un mot : statu quo. Les aspirations sociales et politiques de la jeunesse n’ayant pas changé, le Maroc n’a pas bougé et c’est un progressiste ‘’ressuscité’’ – et à la dignité niée – qui vient rappeler cette ‘’vérité’’ à des concitoyens qui le prennent du coup pour un fou.

Aboubacar Demba Cissokho

Tanger, le 17 février 2014