Je reviens du MASA

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La neuvième édition du Marché des arts du spectacle africain (MASA), qui s’est déroulée du 5 au 12 mars 2016 à Abidjan (Côte d’Ivoire), a été, dans son organisation pratique, d’une meilleure facture que la précédente (2014), édition de relance dans un pays qui sortait d’une crise politico-militaire.

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Fragilités humaines…

Abidjan. Dimanche 13 mars 2016, Maquis du Val, quelque part dans le très chic Cocody. Début d’après-midi ensoleillé et calme. Autour d’un déjeuner d’au-revoir – après une intense semaine d’activités artistiques et culturelles –, mon amie F. S. reçoit sur son portable un message de sa mère, l’informant d’une « attaque jihadiste en cours à Grand-Bassam ».

Premiers réflexes teintés d’inquiétude : se jeter sur les sites d’information pour avoir des ‘’détails’’ de ce qui était en cours sur le site balnéaire très fréquenté durant le week-end. Par des Ivoiriens pour la plupart et non des expatriés, comme le font croire des médias occidentaux, français pour la plupart. Pour voir un grand nombre de touristes étrangers, il faut aller ailleurs.

Le temps – à peine deux minutes – que la mention ‘’urgent’’ apparaisse sur l’écran de téléviseur accroché au mur – l’étage du restaurant où nous nous trouvions et où il y avait une vingtaine de clients, se vide en moins d’une minute. Nous avons été, F.S., S.D. et moi-même, les derniers à quitter ce niveau du restaurant, tout le monde l’ayant fui après confirmation de la nouvelle.

Le reste de l’après-midi et la première moitié de la soirée, jusqu’à mon départ de la capitale ivoirienne, à 1h 15, les échanges, discussions et autres messages sur les réseaux sociaux ont porté sur cette attaque – qui, finalement, a fait 19 morts –. Celle-ci venait rappeler à ceux qui l’auraient oublié, que – et c’est bien là le drame – aucun endroit n’est plus un sanctuaire à l’abri de la furie d’une intolérance maquillée aux couleurs de la religion.

Mais, parce qu’il y a un ‘’mais’’ aussi puissant que la culture : il faut garder le sourire et les bons souvenirs de la vie et des rencontres qui la meublent et donnent à espérer de l’espèce humaine. Ces traces de barbarie ne peuvent faire oublier la belle semaine de fête qu’à été la neuvième édition du Marché des arts du spectacle africain (MASA), au cours de laquelle artistes et invités du festival ont, sous diverses formes et chacun avec ses moyens et son talent, essayé de coller au thème général de la manifestation : « réinventer les arts de la scène ».

L’art, plus fort que tout…

Deux symboles de cette victoire de la vie sur la mort : l’image de la cantatrice malienne Kandia Kouyaté qui, bien que restée sur sa chaise – entre trois morceaux donnés au cours de la soirée dédiée aux femmes (8 mars oblige) – a fait apprécier sa voix et ses mots dans cette salle Anoumabo du Palais de la Culture qui semblait n’attendre qu’elle. Faisant oublier qu’elle n’a pu le faire pendant plus de sept ans à cause d’un accident vasculaire cérébral ; Ismaël Isaac, le chanteur de reggae ivoirien qui a survécu en octobre dernier à un accident de la circulation, a transformé la clôture du MASA, dans la nuit du 12 au 13 mars sur l’esplanade du même palais, en une fête populaire. Il a communié avec un public dont une grande partie venait de Treichville, le quartier de son enfance, et qui reprenait en chœur les refrains de ses chansons marqués du sceau de l’engagement, de la solidarité humaine et de la spiritualité…

A ces deux symboles, il y a lieu d’ajouter un troisième, non moins significatif. Il y a deux ans, pour ce qui était considéré comme une « édition de relance » (mars 2014) , le Palais de la Culture de Treichville, alors en attente d’une réfection après les destructions d’une crise sociopolitique dont il portait encore les stigmates, était un spectateur attentif, peut-être jaloux, des concerts qui se déroulaient sur son esplanade, avec en arrière-plan les traits lumineux que reflétaient les douces vagues de la Lagune Ebrié. Fraicheur, donc…

Cette année, il s’est dressé de toute sa majesté et s’est paré de ses plus beaux atours pour accueillir, dans ses nombreuses et belles salles, humour, danse, théâtre, musique, rencontres professionnelles et autres conférences de presse…La gestion de la sécurité y a changé de visage : des agents de sociétés privées y ont remplacé des soldats munis d’armes, qui rappelaient alors aux visiteurs que la situation politique était précaire. « Ça a changé en apparence, mais c’est encore bancal », lâche une actrice culturelle, qui ne voit pas encore les signes d’une véritable politique de réconciliation. En plus de toujours contempler l’esplanade et le Village du MASA, qui était plus un regroupement de « maquis » aux senteurs bien locales, pour la restauration des festivaliers, le Palais a été le lieu où battait le cœur du marché. Surtout qu’à l’entrée, dans la cour menant au bâtiment principal, des artisans exposaient des produits de leur créativité et de leur création, allant du bogolan de Ségou, au pagne tissé burkinabè, en passant par les chapeaux, colliers ou boucles d’oreilles venus de Niamey, et les pagnes de différentes régions de Côte d’Ivoire…

Ray Lema, Paco Sery, Charlotte Dipanda, Fatoumata Diawara…

Par son caractère rassembleur et certainement plus populaire que les autres arts de la scène valorisés par le MASA, la musique a attiré de nombreux spectateurs dans différentes salles du Palais de la Culture et sur l’esplanade. On a vu défiler le Guinéen Takana Zion, les Maliennes Fatoumata Diawara et Doussou Bagayoko, les Sénégalaises Thais Diarra et Marema, la Camerounaise Charlotte Dipanda, la Béninoise Zeynab, l’Ivoirien Soum Bill, le Camerounais Capitaine Alexandre, la Gabonaise Pamela Badiogo, les ‘’anciens’’ du groupe Ali Farka Touré Band, entre recherche de diffuseurs pour faire tourner leur musique et présentation d’un savoir-faire déjà reconnu et exposé. Des prestations qui ont fait dire au compositeur malien Cheick Tidiane Seck que « la scène africaine proposera, dans les années à venir, des merveilles au reste du monde, si elle s’appuie sur les ressorts de son patrimoine ».

Mais le sommet des spectacles musicaux, si l’on peut l’appeler ainsi, a été certainement la Soirée jazz que les compositeurs congolais Ray Lema (invité d’honneur de cette édition 2016), Balou Canta, Fredy Massamba, le guitariste brésilien Rodrigo Viana, le batteur et compositeur ivoirien Paco Sery, le pianiste et compositeur malien Cheick Tidiane Seck, ont illuminée de leur génie, de leur maîtrise de compositions originales et d’instruments (le piano, la guitare et la batterie notamment) cette soirée que le directeur général du MASA, Yacouba Konaté, a dû faire arrêter à 1H 45 du matin, parce qu’elle avait commencé avec retard – 22h 35 au lieu de…20h. C’est d’ailleurs cet impair qui a privé les spectateurs des mélodies du maître du ngoni qu’est le Malien Bassékou Kouyaté.

Humour social et politique

Le public du MASA 2016 a beaucoup ri. Parce que les organisateurs ont accordé à l’humour toute la place que méritent les nombreux artistes du continent qui font honneur à cet art de la dérision, cet exercice consistant à rire de nos vies, de nos turpitudes, de nos prétentions, de nos qualités et défauts, de nos succès, échecs, et de nous faire voir des réalités pouvant susciter un éveil, un réveil…

Le 11 mars, entre 21h 30 et minuit, dans la salle Lougah François,  archicomble, une belle brochette d’humoristes a offert un spectacle intitulé « Je marie ma fille », sous la direction artistique du génial Mareshal Zongo, qui n’a jamais autant mérité son surnom de ‘’comédien panafricain’’. Il a réussi à faire voyager le public à travers le continent et son actualité sociale et politique. Ebola, menace terroriste, élections, etc.

Le phénoménal Agalawal a lu l’actualité à la lumière de la naturalisation annoncée de l’ancien président burkinabè Blaise Compaoré : « Les Ivoiriens aiment les mots à la mode. Pendant cinq ans, on nous a fatigués avec ‘émergence’ ; Depuis quelques mois, c’est le concept ‘Ivoirien nouveau’ qui est en vogue ; Et quand j’ai appris que Blaise Compaoré était devenu ivoirien, j’ai compris que c’est peut-être lui l’Ivoirien nouveau dont on parle. Parce que nous, nous sommes Ivoiriens depuis longtemps, nous sommes même des Ivoiriens anciens ». Le Burkinabè Moussa Petit Sergent a fait plier de rire son monde en offrant le spectacle Femmes enceintes, conseils pratiques, dans lequel il passe en revue les idées reçues sur…la femme enceinte.

Théâtre essentiel

Dans une démarche de réflexion et de critique sur nos sociétés, de relecture de classiques du genre, la scène théâtrale du MASA 2016 a accueilli un public intéressé, à l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC), à l’Institut français, au Palais de la Culture ou encore à La Fabrique culturelle. Il a vu Fargass Asandé, Michel Bohiri – plus célèbre au cinéma et dans des téléfilms à succès –, entre autres, brillamment interpréter En attendant Godot, de Samuel Beckett, sous la direction de Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet.

J’ai apprécié la force de caractère de la comédienne Mbilé Yaya Bitang, qui a mis en scène et interprété Stabat Mater Furiosa, monologue d’une rescapée qui « refuse de comprendre » la tragédie que charrie le monde qui l’entoure, mais « prie la vie » de lui permettre de dire sa « colère brutale ». Dans cette interprétation traversée par le souffle de la douleur et de la colère, – et c’est là le hic ! –, il n’y a pas presque pas de place pour la moindre détente. Comme, à l’inverse, le permet la rafraichissante mise en scène de Godé Jean Serge (Compagnie Allissô Théâtre), du texte Elle, de la jeune dramaturge ivoirienne Fatou Sy. Le tout en une cinquantaine de minutes

Elle (Ange Elsa Dehouba), la quarantaine révolue, est belle, d’une beauté qui ne laisse pas indifférent. Mais seule, elle repousse le seul homme (Semeda Anicet Tehe) qui s’intéresse à elle. Paranoïa quand tu nous tiens ! Elle cherche à s’affirmer, à être libre de décider pour elle-même. A être, tout simplement. Mais un conditionnement socioculturel faisant de la femme un appendice de l’homme plutôt que sa partenaire ou son complément, l’enferme dans des contradictions dont on ne sait pas si elle va sortir.

La pièce Xaar Yalla (En attendant Dieu), avec les acteurs de Fotti et Didier Awadi, est, elle, le prétexte à une critique des travers d’une société où sauver les apparences vaut tellement que, par exemple, un jeune homme remue ciel et terre pour avoir…un bélier pour le baptême de son enfant.

Gros moyens, organisation à parfaire…

Les longs retards accusés au démarrage de la plupart des manifestations organisées au Palais de la Culture, ajoutés aux problèmes techniques, ont été des faits déplorés par les festivaliers. S’y ajoutent les incertitudes liées au fait que l’on entendait tous les matins la cellule de communication dire : « Référez-vous au programme publié au jour le jour dans le journal du marché».  Même si, à la fin, le programme général publié sur le site Internet du MASA et sur les plaquettes distribuées au siège du festival a prévalu.

Toutes choses qui dénotent d’un manque d’organisation et de coordination, même si, entre la précédente édition et celle de cette année, il y a eu beaucoup d’améliorations. Il y avait un trop-plein de spectacles, dont certains étaient organisés sur le même concept, à une centaine de mètres, les uns des autres. Le manque de professionnalisme a eu des conséquences fâcheuses, le 8 mars au soir, lorsqu’après une pluie pourtant souhaitée, une femme a trouvé la mort, électrocuté par des branchements anarchiques de prestataires peu ou pas qualifiés. Autre incident, vite jugulé après des négociations : des techniciens, angoissés à l’idée de ne pas être payés, ont observé une journée de grève. Dommage aussi que le thème de l’édition 2016, « réinventer les arts de la scène », n’ait pas fait l’objet de débats dans le sens de recentrer la compréhension de la création artistique sur des référents et imaginaires qui parlent au plus grand nombre sur le continent.

Chiffres

A part ça ? Oui, à part ça : quelque 3875 badges ont été émis, contre 1783 en 2014 ; le marché a reçu 424 artistes ; 142 artistes invités, 305 diffuseurs, 123 journalistes venus de l’étranger…Très souvent, les organisateurs de festivals n’aiment pas aborder la question de l’argent, mais le directeur général du MASA, Yacouba Konaté, s’est voulu transparent : l’Etat de Côte d’Ivoire, le District d’Abidjan, l’Organisation internationale de la Francophonie, ont a contribué respectivement  à hauteur de 650 millions de francs CFA, 200 millions et 100 millions. « Si on y ajoute quelques remboursement de la Wallonie, la contribution d’Africalia et le puissant soutien de la RTI (Radiotélévision ivoirienne), et en évaluant correctement, nous devons être autour de 1 milliard 300 millions de francs CFA », a dit Konaté, le 10 mars, lors d’une conférence de presse au cours de laquelle il était entouré de membres du comité artistique international.

Toute cette organisation a été supervisée par le coordonnateur général Ismaël Diaby, décédé le 23 février 2016, à quelques jours du début de la manifestation. Et personne d’autre que le styliste et créateur de mode Pathé’ O ne pouvait lui rendre l’hommage qu’il méritait de la nation ivoirienne et des acteurs culturels du continent. Une belle collection présentée dans le cadre du défilé Edition limitée a illustré, à travers deux couleurs (le noir et le blanc), la tristesse et le vide que laisse Diaby, mais aussi la joie que le travail qu’il a accompli a laissée dans l’esprit et le cœur des hommes… Tout l’esprit des rencontres humaines. Et du MASA aussi !

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 avril 2016

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« Afrotopia » de Felwine Sarr : manifeste pour une souveraineté intellectuelle de l’Afrique

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L’essai Afrotopia (Philippe Rey, mars 2016, 155 pages), de l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr, est à la fois le lieu d’un diagnostic lucide et argumenté de la situation du continent africain et un manifeste dont l’objet est une invite pressante à reprendre l’initiative théorique, pour construire un projet sociétal centré sur des valeurs et réalités socioculturelles bien comprises.

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Cette pensée du continent, qui doit se faire « contre la marée », porte en elle « l’exigence d’une absolue souveraineté intellectuelle », écrit Sarr, qui souligne « la nécessité pour la plupart des pays africains de l’élaboration d’un projet politique, économique et social, partant de leur socioculture et émanant de leurs propres univers mythologique et vision du monde ».

« Il s’agit donc de s’extraire d’une dialectique de l’euphorie ou du désespoir et d’entreprendre un effort de réflexion critique sur soi, sur ses propres réalités et sur sa situation dans le monde : se penser, se représenter, se projeter », explique-t-il dès les premières pages du livre.

L’auteur relève un préalable à ce travail de réflexion : « assumer le continent tel qu’il nous est donné à ce moment précis de son évolution historique et tel que des siècles de rapports de force, de dynamiques internes et externes conjuguées l’ont façonné ».

« Penser l’Afrique, poursuit Sarr, c’est cheminer dans une aube incertaine, le long d’une voie balisée où le marcheur est sommé de hâter la cadence pour rattraper le train d’un monde semble-t-il parti il y a quelques siècles. C’est débroussailler une forêt dense et touffue. C’est arpenter un sentier au cœur d’une brume ; un lieu investi de concepts, d’injonctions censées refléter les téléologies sociales, un espace saturé de sens. »

Utopie active

Fonder cette utopie – que l’économiste appelle de ses vœux – « n’est point se laisser aller à une douce rêverie, mais penser des espaces du réel à faire advenir par la pensée et l’action », d’où cette explication du titre de l’essai – contraction des mots Afrique et utopie, avec en filigrane un lieu (topos) à inventer : « L’Afrotopia est une utopie active qui se donne pour tâche de débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder ».

Par ailleurs poète et musicien, Felwine Sarr est par moments lyrique dans son style. Mais c’est un lyrisme fondé sur des faits, l’Histoire et sur une foi en l’avenir d’un continent portant en lui les germes d’une humanité renouvelée, revivifiée et enrichie de valeurs retrouvées. Il se livre à une œuvre de déconstruction de concepts qui ont sous-tendu les réflexions, projets et ambitions, souvent exogènes pour le continent, en passant sous sa plume critique ce qu’il appelle les ‘’mots-valises’’ que sont ‘’développement’’, ‘’émergence’’, ‘’OMD (Objectifs du millénaire pour le développement)’’, etc.

Felwine Sarr souligne, par exemple, que « le développement est l’expression d’une pensée qui a rationalisé le monde avant de posséder les moyens de le transformer », « une idéologie : un entrelacs d’idées qui, au lieu d’éclairer la réalité, la vole en justifiant une praxis et un ordre différents du réel qu’elle est censée prendre en charge ».

Dans sa « proposition de la modernité », Felwine Sarr relève que « l’enjeu est de se libérer de tout ce qui, dans la modernité comme dans la tradition, réduit l’être humain, anéantit sa force et sa créativité et le livre poings et pieds liés aux structures monstrueuses d’un ordre économique mondial implacable ».

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« Le chemin d’une modernité africaine, écrit-il, consisterait en l’incorporation sélective de technologies, de discours, d’institutions modernes à l’origine occidentale, dans un univers culturel et politique africain, afin d’accoucher d’une modernité distincte et autonome. »

Il plaide pour la survenue d’une ‘’afrocontemporanéité’’, ce « continuum psychologique du vécu des Africains, incorporant son passé et gros de son futur, qu’il s’agit de penser », et dont l’un des défis serait de « réussir à s’affirmer dans ses fécondes différences tout en ne tombant pas dans l’extrême que constituerait l’emmurement communautariste ».

Mauvais choix des dirigeants africains

La formation d’économiste de Felwine Sarr est certainement ce qui explique le fait que la question de l’économie occupe le plus long chapitre de l’essai – une quarantaine de pages -, l’auteur s’y attachant à rappeler « l’impact des dynamiques historiques sur le destin des peuples ».

Il constate que la manière dont cette question a été envisagée sur le continent est « symptomatique de la forme générale des discours portés sur l’Afrique », c’est-à-dire analysée « selon le mode de la comparaison, et particulièrement de l’écart ».

Felwine Sarr appelle à placer les faits dans une perspective plus longue, estimant que l’erreur consisterait à lire la vie économique et sociale du continent africain sous le prisme de notions apparues aux XVIIe-XVIIIe siècles européens.

Rappeler les « évidences » que sont « des indépendances formelles concédées contre la perpétuation d’un système de mise sous dépendance politique, économique et culturelle… », une « recolonisation économique des pays par les anciennes puissances coloniales », « la pénétration économique chinoise qui se fait au détriment du continent africain », « ce n’est ni s’inscrire dans une forme de fatalité, ni refuser de faire face à ses responsabilités », écrit Felwine Sarr.

Il ajoute qu’il ne s’agit pas, en indiquant ces « faits stylisés » comme faits explicatifs des difficultés du continent, d’occulter « la responsabilité de la mauvaise gouvernance postindépendance et des mauvais choix des dirigeants africains ».

Dans le chapitre consacré à la question économique, il établit les interactions et articulations entre économie et culture. Il y dresse « les fondements culturels des choix économiques », parle de « l’économie comme processus culturel », de « la valeur des choses ». Avant d’appeler à « ancrer les économies africaines dans leur contexte culturel ».

Parce que, explique l’économiste, « s’il est un espace où la puissance de dissémination et d’irradiation de l’Afrique est demeurée intacte, pleine et entière, malgré les soubresauts d’une histoire récente mouvementée, c’est bien celui de la culture ». Cet ordre peut constituer, selon lui, « le fondement d’une économie qui serait plus efficiente parce que mieux articulée à son contexte culturel ».

« Projet de décentrement épistémique »

Il y a ainsi lieu d’engager « un débat au cours duquel les individus délibéreraient sur les dimensions valorisantes dans leur vie », plaide Sarr. Pour lui, cette approche paraît « plus féconde ».

Aux piliers économique, politique et culturel à rénover, il faut ajouter, dans la perspective de Felwine Sarr, le non moins important facteur psychologique, dont la prise en compte pose « la question fondamentale de la reconquête de l’estime de soi et de la reconstruction de ses propres infrastructures psychiques ».

Parmi les « conditions de la régénération », il y a « l’exigence de dignité » portée par une jeunesse « éduquée par ses cultures et formée aux savoirs modernes au même titre que tout le monde, n’ayant aucun complexe », exigeant « désormais qu’on la respecte » et refusant de s’inscrire « dans le rapport pathologique de ses aînés vis-à-vis de l’ancien colon ».

La « révolution intelligente », que l’économiste sénégalais appelle aussi « révolution des paradigmes et des pratiques », passera par une prise en charge correcte du capital humain, pour d’abord comprendre les enjeux culturels, économiques, démographiques et politiques auxquels font face les nations africaines avant de les transformer à leur avantage.

L’urgence d’une « transformation radicale » des sciences humaines et sociales telles qu’abordées dans les universités africaines permet à l’universitaire Felwine Sarr de procéder à une critique sans complaisance de ces institutions académiques, qu’un chercheur sénégalais avait qualifiées d’’’enclos’’ déconnecté des réalités socioculturelles et des préoccupations profondes des populations.

Les cultures et cosmologies africaines peuvent aider à réaliser ce « projet de décentrement épistémique », qui consisterait aussi à « sortir de la subalternité » dans laquelle se trouvent confinées les universités africaines actuelles. « Cette déconstruction passe par une démythification de l’Europe dans une stratégie de reconquête de son être au monde », estime l’auteur qui rejoint ainsi le romancier sénégalais Boubacar Boris Diop, pour qui « il faut en finir avec la fascination de l’Occident ».

La tâche est immense. Elle est à a mesure de la croissance tentaculaire que subissent les villes africaines, lieux de mouvements et de bourdonnements dont il faut saisir et analyser le sens, les significations et la portée. Ce travail de refondation exige des Africains qu’ils s’ancrent d’abord « pour se faire plus ancien et ainsi plus neuf ».

Se respecter, s’estimer à nouveau, guérir de ses traumatismes

L’historien congolais Théophile Obenga pose l’équation en ces termes : « En Afrique, nous voulons émerger alors que nous ne sommes enracinés nulle part’’. « Il s’agit de se penser à nouveau comme son propre centre, insiste Felwine Sarr. Une rupture fondamentale à opérer se rapporte à la forme des discours que les Africains produisent sur eux-mêmes et sur le choix de leur principal destinataire. »

L’Afrique, qui se trouve à un « moment chancelant, gros de potentialités multiples », « ne doit plus courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi ». Cette « profonde révolution culturelle » commencerait selon Felwine Sarr par ‘’une modification du regard qu’elle (l’Afrique) porte sur elle-même, restaurer son image dans le miroir, se respecter, s’estimer à nouveau, guérir de ses traumatismes en recourant à sa grande capacité de résilience ».

Le travail sur soi, qui est aussi une quête de soi et d’un ailleurs possible, ne se fera pas dans un angélisme inhibant, pour se voir plus beau qu’on est. Au contraire. Il faut – impératif salutaire pour l’Afrique – « entreprendre une critique radicale de ce qui dans ses cultures réduit l’humanité, l’entrave, la limite, l’avilit » et « réhabiliter ses valeurs de +jom+ (dignité), de vivre-ensemble, de +téraanga+ (d’hospitalité), de +kersa+ (pudeur, scrupules), de +ngor+ (sens de l’honneur), exhumer et revivifier l’humanisme profond de ses cultures ».

En somme, une « révolution spirituelle » que prônait déjà, en 1977, le cinéaste Ousmane Sembène (1923-2007). Après avoir réalisé le film Ceddo, sur la résistance d’une communauté africaine à l’avancée de l’islam au 17e siècle, Sembène a le commentaire suivant : « On peut faire autre chose que de regarder vers l’Arabie Saoudite ou vers l’Occident. On peut regarder vers l’intérieur de l’Afrique, sa culture, sa spiritualité ».

On peut regretter que Felwine Sarr n’ait pas analysé les effets de la ‘’rencontre’’ de l’Afrique avec ce que l’anthropologue sénégalais Mangoné Niang appelle ‘’l’Orient de pacotille’’. Autant une mainmise de l’Occident, des anciennes puissances coloniales notamment, sur les ressources du continent, est visible, autant un autre impérialisme – religieux – entretient une aliénation culturelle source d’extrémismes et de violences de toutes sortes.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 avril 2016

 

Il y a 43 ans, disparaissait Aboubacar Demba Camara, pilier du Bembeya Jazz national

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Il y a 43 ans, le 5 avril 1973, disparaissait des suites d’un accident à Dakar, le chanteur, animateur-compositeur et soliste guinéen Aboubacar Demba Camara, considéré comme un des piliers du Bembeya Jazz national, le groupe le plus célèbre de l’histoire de la musique guinéenne.

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Camara est décédé à l’hôpital Principal où il avait été transporté le 31 mars à la suite d’un accident de voiture survenu à un virage, à hauteur du Phare des Mamelles. L’accident avait fait deux autres blessés, Salifou Kaba, second chanteur, et Sékou Diabaté, le guitariste.

Dans son édition du 6 avril 1973, Le Soleil publie le témoignage d’Ahmet Tidiane Diop, animateur à la Radiodiffusion nationale, qui raconte : « A 22 heures 10, samedi dernier, à un virage devenu tristement célèbre, à hauteur du Phare des Mamelles, une ‘504’ dérape, glisse sur une cinquantaine de mètres, fait trois tonneaux puis s’immobilise sur le côté gauche de la route. Trois blessés sont retirés des restes de la voiture ».

Arrivé à l’aéroport de Dakar-Yoff, le 31 mars en provenance de Conakry, le Bembeya Jazz, orchestre de réputation mondiale, devait animer un bal et participer à différentes manifestations.

« La surprise que réservait le Bembeya Jazz National aux responsables et au public sénégalais, même si elle n’a pas pu se concrétiser dans les faits à cause de cet accident, nous amène à penser que le président Ahmed Sékou Touré a voulu apporter le message de la fraternité, de l’amitié séculaire au président de la République, M. Léopold Sédar Senghor », souligne Ahmet Tidiane Diop.

Il était prévu, après la cérémonie solennelle de prestation de serment de Senghor à l’Assemblée nationale – le 2 avril pour un quatrième mandat présidentiel -, l’exécution, par le Bembeya Jazz national, d’une ‘’chanson hymne’’ dédiée au président Léopold Sédar Senghor, et l’animation gratuite d’une soirée dans la cadre de l’événement.

Aboubacar Demba Camara avait une réputation de virtuose, au point qu’à l’annonce de sa mort, des télégrammes sont arrivés de tous les pays qui ont eu à accueillir le Bembeya Jazz. « A chacune de ses prestations, il (Camara) apporte à la chanson d’émouvants rajouts de son cru. Car les appels hurlés, les cris de joie de Demba, sont irrésistiblement émouvants », relève Diaré Ibrahima Khalil, journaliste, poète et critique guinéen.

Lamine Diack, secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, qui a annoncé la nouvelle, a présenté au gouvernement et au peuple guinéen, les condoléances du peuple et du gouvernement sénégalais. Ensuite, une délégation conduite par Mamadi Keita, ministre du Domaine, de l’Education et de la Culture de Guinée, arrive dans l’après-midi à Dakar, repart le lendemain pour Conakry avec le corps d’Aboubacar Demba Camara. Des obsèques nationales lui ont été rendues dans la capitale guinéenne.

CAMARA

A Dakar, une forte délégation, composée de huit ministres de la République de Guinée, de membres des comités nationaux des jeunes, des femmes, du Parti démocratique de Guinée et des directeurs de ballets nationaux sont accueillis par Amadou Cissé Dia, président de l’Assemblée nationale, Magatte Lô, ministre d’Etat chargé des Forces armées, Assane Seck, ministre des Affaires étrangères, Doudou Ngom, ministre de l’Education nationale, Lamine Diack, secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, et Mamadou Tounkara, ambassadeur de Guinée au Sénégal.

Mis au courant de l’accident, Ahmed Sékou Touré est entré en communication avec son homologue sénégalais, Léopold Sédar Senghor pour « le remercier de toute l’aide et du soutien tant moral que matériel apporté par les autorités sénégalaises ». La dépouille de Camara est déposée au Palais du peuple où une veillée funèbre est organisée. Les drapeaux mis en berne les 5 et 6 avril.

Demba Camara, « une grande espérance »

Envoyé spécial de l’Agence de presse sénégalaise pour les obsèques nationales, Amadou Moctar Wane, rapporte que c’est à 17 heures, le 6 avril 1973, que « le cercueil contenant la dépouille du célèbre chanteur du Bembeya Jazz national Aboubacar Demba Camara quitte l’immense Palais du Peuple où pendant deux jours, des milliers de personnes se sont empressées pour lui rendre l’hommage national ».

La marche funèbre du Palais du Peuple au cimetière Camayenne était rythmée par la chanson Baloba. « C’était une marée humaine tout au long du parcours, de part et d’autre de la route menant au cimetière, raconte Amadou Moctar Wane de l’APS. Toute la Guinée s’était massée. Jamais de mémoire d’homme, on n’avait vu d’obsèques nationales aussi solennelles et grandioses. »

Wane se fait l’écho de la complainte d’une femme malinké qui chante : « Demba, tout le peuple, toute la jeunesse de Guinée te pleurent, car tu es le symbole de notre espérance en une Guinée toujours plus forte, toujours mieux armée contre ses ennemis ».

Dans son oraison funèbre, le ministre guinéen du Domaine, de l’Education et de la Culture, Mamadi Keita, souligne que le chanteur du Bembeya Jazz était « un des ambassadeurs les plus qualifiés de la cause africaine ». Aboubacar Demba Camara était « une grande espérance » selon le ministre.

Une diction entraînante

Aboubacar Demba Camara est né en 1944 à Conakry. Il est issu d’une famille d’ouvriers de Saraya, petite gare de Kouroussa. Il a fréquenté l’école primaire de Coléa jusqu’en 1952 puis celle de Kankan jusqu’en 1957. Il revient ensuite à Conakry pour terminer ses études primaires avant de retourner à Kankan où il s’inscrit à la +section manuelle+. Il en sort avec le diplôme d’ébéniste.

C’est en 1963, à la +section manuelle+ de Beyla (ville du sud-est de la Guinée forestière, à 1000 Km de Conakry) que se dessine sa vocation. Excellent chanteur, Demba a acquis une diction entraînante dans son propre village. Il y crée une section musicale qui prit le nom de ‘’Bembeya Jazz de Beyla’’. La réputation de cette formation gagne de plus toutes les régions de Guinée.

A partir de la même année (1963), dans chacune des 33 préfectures de Guinée, le gouvernement organise une biennale au cours de laquelle s’affrontent les orchestres locaux. Le but de cette initiative était de rassembler le patrimoine musical guinéen à partir de ses nombreuses traditions régionales. Les gagnants sont invités au Festival national de Conakry. Ainsi deux orchestres de province accèdent, en 1966, à la dignité d’orchestre national : le Horoya Band de Kankan et le Bembeya Jazz de Beyla.

L’orchestre de Beyla gagne la médaille d’or aux deux premières biennales (1964 et 1966). Il est envoyé en tournée à Cuba. Aboubacar Demba Camara dit ‘’le Bègue’’ (il l’est en parlant) devient une superstar dans toute la sous-région, après le spectacle et le disque Regards sur le Passé (1967) qui raconte l’histoire du résistant à la pénétration coloniale française, Samory Touré (1830-1900), épopée qui constituait aussi un hommage à Ahmed Sékou Touré.

L’élévation du ‘’Bembeya Jazz’’ au rang de formation nationale marque le début d’une ‘’aventure’’ qui devait solliciter Demba et ses amis sur tous les fronts de bataille où l’émancipation culturelle de l’Afrique était en jeu. La musique du Bembeya est une synthèse des styles afro-cubain et mandingue, se voulant aussi un mélange de toutes les traditions musicales guinéennes. Il lui est assigné le rôle de jouer tous les rythmes du pays.

Le Bembeya, orphelin pour toujours

Avec son style et son ouverture internationale, le Bembeya Jazz inspire des groupes dans la sous-région : A Bamako, le Rail Band (dont les vedettes sont le Malien Salif Keita et le Guinéen Mory Kanté) et les Ambassadeurs ; à Dakar, l’Orchestra Baobab, le Star Band, le Super Diamono.

La mort du chanteur Aboubacar Demba Camara – devenu au fil des années le leader incontesté du Bembeya Jazz – ouvre une longue période de deuil et de désarroi.

Le président Ahmed Sékou Touré, lui-même, repère et impose quelques années plus tard le successeur de Camara, un jeune griot venu de Kintinya (à la frontière malienne), Sékouba ‘’Bambino’’ Diabaté. Celui-ci mène, depuis plus de 25 ans, une remarquable carrière solo.

Après une privatisation des orchestres nationaux, décidée en 1983 par Sékou Touré, le Bembeya Jazz devient propriétaire de son club et de ses instruments. Après une tournée européenne en 1985, l’existence devient difficile. Ses activités s’arrêtent et ne reprennent qu’au début des années 2000. Mais, sans Demba, le Bembeya Jazz n’est plus le même…

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 avril 2016

Trentième anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop : le programme de la seconde partie !

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La seconde partie du programme du trentième anniversaire de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) débute ce mardi 29 mars 2016 par une table ronde sur le thème « industrialisation écologique de l’Afrique et recherche en amont ».

CHEIKH_ANTA_DIOP 

1ER – 31 MARS : EXPOSITION Cheikh Anta Diop, l’homme et l’œuvre : Bibliothèque centrale UCAD

DU SAMEDI 26 MARS AU LUNDI 28 MARS : Accueil de la délégation du Burkina Faso et du Mali – Pays invité

MARDI 29 MARS : 9h00 – 18h00 UCAD 2

 Table Ronde : Industrialisation écologique de l’Afrique et recherche en amont

Sous l’égide de la Faculté des Sciences et Techniques (FST)

—- 8h30 – 9h00 Inscription / Installation des participants et des invités

—- 9h00 – 9h30 Cérémonie officielle sous la présidence de Pr. Mary Teuw Niane, ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche

Allocutions de :

– Mariétou Diongue Diop, comité national préparatoire

– Pr. Joseph Sarr, Doyen de la FST

– Pr. Ibrahima Thioub, Recteur de l’UCAD

 —- 9h30 – 11h30  Panel 1 : Modérateur : Pr. Mamadou Sangharé

Introduction à la Table ronde / Dr. Cheikh MBacké Diop

1- L’Afrique et les défis de l’énergie / Pr. Ahmadou Wagué

2- La problématique des énergies renouvelables / Pr. Bassirou Bâ

Discussions

—- 11h30 – 13h00

3- L’Importance des STEM dans le développement industriel de l’Afrique / Pr. Hamidou Dathe

4-  Matières  grises  vs  Matières  premières  :  l’Innovation,  priorité  stratégique  pour  le développement de l’Afrique»/ Dr. Demba Diallo, Directeur Associé – société Innhotep

5- Gestion des déchets et développement durable : quels défis pour l’Afrique ? / Pr. Cheikh Diop, ISE (Institut des sciences de l’environnement)

—- 15h00 – 16h30  / Panel 2 : Eau – Agriculture-élevage et pêche

Modérateurs : Pr. Abdoulaye Samb, (ANSP) / Pr. Joseph Sarr, Doyen (FST)

6– Changements climatiques et accès à l’eau en Afrique / Pr. Raymond Mallou

7- La crise de l’eau et ses répercussions sur le développement / Pr. Alioune Kane, EDEQUE

8- L’Agriculture en Afrique, de la recherche – formation à la production et l’entreprenariat / Pr. Kandioura Noba

9- L’Agro-écologie comme alternative aux changements climatiques / Mariam Sow, ENDA TM

—- 16h45 – 18h15 L’Elevage : de la recherche – formation à la production Pr. Sawadougou, EISMV ; Bagoré Bathily, Laiterie Du Berger

La Pêche en Afrique, problèmes et perspectives / – Pr. Cheikhna Diabakhaté – Jean Fall – Khady Diouf, IFAN Cheikh Anta Diop

MERCREDI 30 MARS : 09H00 – 18H00 : UCAD2 / JOURNEE DU PARRAIN

FORUM : Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? Sous la présidence de M. le recteur, Pr. Ibrahima Thioub

Modérateur : M. Adama Samassekou, Président du Réseau MAAYA, Mali

—- 09H – 11H30  DE LA NECESSITE D’UNE CULTURE FONDEE SUR LES LANGUES NATIONALES

1- Que dit Cheikh Anta Diop aux écrivains africains ? / Boubacar Boris Diop

2- Langues nationales et luttes démocratiques : l’expérience malienne / Hamidou Konaté

3- La production de livres en langues africaines : état des lieux / Jean Claude Naba

4- Le génie descriptif des langues africaines comme facteur d’acquisition des sciences :

exemple du Pulaar / Mouhamadou SY, Université de Cergy-Pontoise

—- 11H30 – 12H30   HOMMAGE A ARAME FAL DIOP

15h00 – 16h00 Art et Artisanat africain : enjeux culturels et économiques (Cas du Festival du Niger) / Mamou Daffé, Président de la Fondation du Festival du Niger.

Modérateur : Ibrahima Wane

—- 16H00 – 17H30 : HOMMAGES POSTHUMES

Youssouf Tata Cissé par Dr. Fodé Moussa Balla Sidibé

Contributions d’Issa Laye Thiaw et Hamidou Dia

Issouf Sawadogo dit Osiris / Bétéo NEBIE et Abdoulaye Diallo (MENES)

Ali Farka Touré (Projection de film), en présence de son fils Vieux Farka Touré

17h30 : Vernissage de l’exposition d’artisanat malien – UCAD2

JEUDI 31 MARS : UCAD2

Table Ronde : Etat et Société en Afrique : la Perspective de Cheikh Anta Diop

Sous l’égide de la Faculté des Sciences Juridiques et Politiques (FSJP).

Modérateur : Dr. Ebrima Sall, Directeur exécutif, CODESRIA.

—- 09h00 – 13h00 :

  1. Typologie du pouvoir d’Etat en Afrique, des origines nubiennes prédynastiques aux grands empires précoloniaux / Dr. Ndongo Samba Sylla (Fondation Rosa Luxembourg)
  2. Statut et rôle de la femme dans la société et l’Etat selon la tradition africaine / Pr. Fatou Kiné Camara (UCAD)
  3. Etat fédéral ou fédération d’Etats : bilan des récentes tentatives d’unité politique en Afrique/ Pr. Pape Demba Sy (UCAD).
  4. Sécurité et souveraineté en Afrique contemporaine : enjeux et perspectives / Pr. Bakary Sambe (UGB).
  5. Apports fondamentaux de Cheikh Anta Diop à la connaissance de l’Afrique et à son développement (Contribution posthume de Mme Louise Marie Diop-Maes ; texte reçu en février 2016)

Discutants : – Dr. Cheikh Tidiane Gadio, IPS et M. El Hadji Ibrahima Sall, Université Polytechnique de Dakar

—- 16h30 – 19h00    Après-midi culturelle : Hommage à Louise Marie Diop – Maes dite Aram et Cheikh Anta Diop

Au programme : Projection de film (intervention de Mme DIOP, extrait de la conférence du 10-2013 à Paris « l’Image de l’Afrique ancienne travestie » suivie du témoignage de Rosa Amelia Plumelle URIBE.

Prestations de : Babacar Ndaak Mbaye – Shula Ndiaye – Vieux Mac Faye – Ma Sané – Didier Awadi – Ablaye Cissokho…

 Trentième anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop – Sous le haut patronage de Son Excellence, Monsieur Macky Sall, président de la République du Sénégal, sous la présidence d’honneur du professeur Amadou Mahtar Mbow, sous le co-parrainage du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et du ministère de la Culture. Partenariat : Université Cheikh Anta Diop de Dakar – Fondation UCAD – Université Gaston Berger de Saint Louis – Université Alioune Diop de Bambey – Université Assane Seck de Ziguinchor – Université de Thiès – Fondation SONATEL – Institut Panafricain de Stratégies – Association KHEPERA – RND – Revue ANKH – ARCADE – CODESRIA – Fondation Léopold Sédar Senghor – Place du Souvenir Africain – SOS médecin – WARC …. Pays invité d’honneur : Mali

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Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 mars 2016

Henrike Grohs, une dernière séance

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La directrice du Goethe Institut (Centre culturel allemand) en Côte d’Ivoire fait partie des seize victimes de l’attentat qui a eu lieu le 13 mars 2015 à Grand-Bassam (40 Km d’Abidjan). 

« Aboubacar, tu vas me faire une séance de photos. Tu me les enverras puisque tu as mon e-mail ». Avec le sourire qui illuminait son visage et la sincérité se dégageant de ses propos, Henrike Grohs ne savait pas – moi non plus – que nous étions en train de nous dire au-revoir. C’était le 6 mars dernier, au bord de la lagune Ebrié, lors de la neuvième édition du Marché des arts du spectacle africain (MASA).

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Elle était contente de me voir immortaliser son visage, son sourire et sa silhouette dans le cadre de l’initiative ‘’J’aime ma Lagune’’, qui explore la relation entre la ville d’Abidjan et son plan d’eau lagunaire. Trois jours plus tard, je lui disais qu’elle était attendue à Dakar – après que son ticket a été tiré au sort lors d’une tombola organisée par Air Côte d’Ivoire et qu’elle devait choisir la ville où elle voulait passer quelques jours. Henrike ne reviendra pas à Dakar…

Des individus à la vision étriquée du monde ont décidé qu’elle et quinze autres hommes et femmes n’avaient pas le droit de faire la fête, de profiter de la vie. Henrike, c’était la joie de vivre, une aisance à instaurer un dialogue intelligent, fructueux et détendu avec son interlocuteur, quel qu’il soit. Le courant est vite passé dès notre première rencontre en février 2013, à Johannesburg, où elle servait. Nous sommes revus quelques jours plus tard, au Fespaco 2013, à Ouagadougou. Elle m’y présenta Desiree von Trotha, réalisatrice du magnifique documentaire Woodstock in Timbuktu — the Art of Resistance. Le DVD du film que la cinéaste m’offrit à cette occasion est le témoin de cette rencontre.

Puis vint le MASA 2014, à Abidjan où elle avait été affectée en décembre 2013 comme directeur du Goethe Institut Côte d’Ivoire. Avant de s’installer d’ailleurs dans la capitale ivoirienne, elle m’avait demandé de lui ‘’filer’’ des contacts d’amis ivoiriens…Elle a certainement fait la même chose avec d’autres, étant entendu qu’elle avait beaucoup d’amis. Il y a ensuite eu Dakar (Salon international de la musique africaine, édition 2014), Abidjan de nouveau… Autant de rencontres et de moments qu’elle a illuminés de son humanité et de sa simplicité. Ce sont les mots et le sourire de cette âme profondément humaine – signes d’amour à la vie – qui me resteront. Parce qu’il ne sera jamais question de céder à la peur ou à la panique que veulent installer dans nos vies des écervelés dont on ne saura jamais ce qu’ils veulent. Merci à Aisha Dème de m’avoir offert l’opportunité de croiser la silhouette de Henrike Grohs.

Oui, Xuman, tu as raison de dire que « le choc est différent quand on connait une victime des attentats ». A travers Henrike, nous voyons toutes les autres victimes des attentats de Bassam, le 13 mars 2015. Vous êtes en paix, vous êtes en vie !

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 mars 2016

Isseu Niang, grâce et classe sur les planches et à l’écran

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Disparue le 17 février 2000 à l’âge de 61 ans à Dakar, la comédienne sénégalaise Isseu Niang, était une artiste au talent précoce, qui creva l’écran tout au long de sa carrière, tant par sa classe que par la grâce des personnages qu’elle incarnait.

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Artiste multidimensionnelle, Isseu Niang avait un engouement pour de nombreux arts. « La vie est un champ très vaste, et l’on peut y cultiver beaucoup de choses », expliquait-elle (Le Soleil, 14 septembre 1988). Assurément, elle était une artiste avec un grand ‘’A’’. Danseuse, chanteuse, comédienne de théâtre et de cinéma, couturière par curiosité, secrétaire dactylographe de formation, Isseu Niang était un personnage qui avait plusieurs cordes à son arc.

Née le 25 septembre 1938 à Dakar, Isseu Niang, encore jeune écolière de 13 ans, fait ses premiers pas dans la danse, au début des années 1950. Elle ne ratait pas les cérémonies familiales (baptêmes, mariages…), pour mettre en exergue ses dons chorégraphiques. Elle n’hésitait pas non plus, à certains moments, à pousser la chansonnette.

Cette passion précoce pour la danse la pousse à trouver des heures supplémentaires ou, plus exactement, à faire l’école buissonnière. « Chaque fois que j’avais envie de me dégourdir les jambes, je m’enfuyais de l’école en direction des réjouissances familiales qui ne manquaient pas à l’époque », racontait-elle.

Mais jouer sur les deux registres s’avère de plus en plus difficile. Elle tranche et sacrifie sa scolarité en classe de CM2 à l’art. Adieu le certificat d’études pour cette ancienne élève de l’école ‘’Champ de Courses’’ (actuelle école El Hadji Nago Samb).

L’option de faire carrière dans le monde de la danse et du théâtre prise, il restait à explorer les voies pour y parvenir. Maurice Sonar Senghor, détecteur de talents, alors directeur du Théâtre du Palais, entre en scène. Par son intermédiaire, Isseu Niang prend langue avec les Ballets de Keïta Fodéba. Elle émigre en Guinée. C’était en 1958.

Cette troupe étant ce qui se faisait de mieux à l’époque sur le plan artistique et culturel, l’artiste sénégalaise profite de son séjour pour apprendre et affûter ses armes. En deux ans, elle vit une expérience enrichissante et gagne en maturité. Cette étape guinéenne lui ouvre les portes du cinéma.

Sa première prestation à l’écran remonte à 1959, dans le film Ben Hur de William Wyler. Cet événement est celui qui a le plus marqué Isseu Niang dans sa vie d’artiste. Au cours des quelques jours de tournage du film en Italie, elle impressionne Charlton Heston, l’acteur principal (Judah Ben-Hur), qui voulut la retenir. Isseu Niang : « J’ai pleuré à chaudes larmes en leur disant que je voulais rejoindre ma mère. Ces moments de ma carrière, je les garderai à l’esprit toute ma vie ».

Elle retourne au bercail. Maurice Sonar Senghor, qui l’avait inscrite à l’école guinéenne, fait appel à elle pour la constitution de la troupe de la Fédération du Mali, en 1960. Elle vient parce que, disait-elle, « tous les fils du pays devaient apporter leur pierre à l’édifice national naissant ». Elle apporte la sienne de fort belle manière dans le domaine multiforme de l’art.

Que ce soit sur les planches du Théâtre du Palais, de Daniel Sorano ou dans les compétitions internationales, cette femme a étalé sa classe au grand bonheur des mordus de l’art. Elle joue le rôle de ‘’Linguère’’ dans les dramatiques historiques présentées par la troupe de Sorano.

La comédienne s’est également taillée une solide réputation dans le 7-ème Art. Elle a joué dans plusieurs films, dont Le Bracelet de Bronze de Tidiane Aw (1973),  Liberté I d’Yves Ciampi (1962),  Le Mandat (1968) et Guelwaar  (1992) de Sembène Ousmane,  Dieg Bi de Mahama Johnson Traoré (1970), Hyènes de Djibril Diop Mambety (1992).

Elle apparaît également dans Mosaan de Safi Faye (1996), où elle joue le rôle de la maman,  TGV de Moussa Touré (1997), Même le vent, premier volet de La trilogie des Amours de Laurence Attali (1999),  Une femme pour Souleymane de Dyana Gaye (2000). Isseu Niang était « par principe » contre la retraite d’un artiste. « Même à 100 ans, on a toujours un rôle à jouer », répétait-elle à ceux qui lui posaient des questions à ce propos.

Isseu Niang était l’épouse de Pape Seck Dagana (1946-1995), artiste emblématique de la musique afro-cubaine. Elle était aussi couturière. La couture, elle l’a apprise par elle-même et elle confectionnait tous les habits qu’elle mettait.

Dernière corde à son arc : la dactylographie. Pour cela, l’artiste à plusieurs facettes avait suivi une formation à l’école de Cantara Coulibaly, à la rue de Thiong.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 17 février 2016

Christian Valantin : « Il faut continuer notre tradition de laïcité à la sénégalaise »

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Christian Valantin, ancien directeur de cabinet du président Léopold Sédar Senghor, estime que les Sénégalais doivent continuer leur tradition de laïcité, qui permet aux communautés religieuses du Sénégal de participer « activement » à l’œuvre de construction nationale. Une option que ne permet pas, selon la laïcité à la française.

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M. Valantin répondait à une question sur les relations de Senghor avec les chefs religieux du Sénégal, notamment musulmans, lors de la présentation de son livre Trente ans de vie politique Léopold Sédar Senghor (Editions Belin, 2016, 203 pages), ce mardi 1er mars 2016 à l’Institut français de Dakar.

Cette prise de position intervient en pleins débats sur un projet de révision constitutionnelle dans lequel le caractère laïc de la République pourrait être renforcé, une disposition qui suscite des réactions de désapprobation de certains cercles religieux. Elle figure sur une liste de 15 points qui seront soumis à un référendum le 20 mars.

« Senghor a entretenu avec les chefs religieux du Sénégal des rapports qui ont été véritablement très amicaux et très respectueux. Lors de l’inauguration de la grande mosquée de Touba, en 1963, il est allé à Touba et a expliqué au pays ce qu’était la laïcité », a-t-il dit, ajoutant : « La laïcité sénégalaise n’est pas la laïcité française. Il ne faut pas du tout confondre cela ».

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« La laïcité sénégalaise est même le contraire de la laïcité française, car ce que Senghor a voulu en mettant la laïcité dans la Constitution, c’est que les communautés religieuses du Sénégal participent activement à l’œuvre de construction nationale, a poursuivi l’ancien député socialiste. C’est ce qu’il a dit dans un de ses textes, dans ‘’Liberté V’’. Je pense que ce n’est pas la même chose qu’en France où, la laïcité, qu’on le veuille ou non, refoule l’action religieuse dans le privé. Et Senghor ne voulait pas de ça. »

Selon Christian Valantin, « Senghor était réaliste ». « Voilà ! Et les chefs religieux ont accepté ça. La preuve, c’est que, Dieu merci, le Sénégal est épargné et ne connaît pas tout ce que connaissent certains pays comme le Mali – qui est proche de nous géographiquement -, c’est-à-dire le terrorisme ».  

Pour lui, « il faut continuer (cette) tradition de laïcité (à la sénégalaise) ». Il a toutefois indiqué que, « franchement, il y a des choses à éviter ». « Il faut faire attention. Le Sénégal vit une situation tout à fait particulière et il faut se féliciter de ce qu’on soit en paix », a-t-il insisté sans préciser les « choses » contre lesquelles les Sénégalais devraient se prémunir.

Christian Valantin a par ailleurs dit qu’il n’était « pas du tout d’accord avec les discussions polémiques  que l’on peut connaître en France ». « Je dis cela parce que nous avons trop tendance à nous référer à des attitudes françaises », a-t-il déploré, soulignant : « Je crois que Senghor, sur ce plan-là, quand il parlait de voie africaine du socialisme, quand il a fait un code de la famille, un code foncier – qui n’était pas le code foncier français -, un code des collectivités locales, c’est parce que c’était sénégalais (…) »

« Il faut éviter de croire que polémiquer c’est être démocrate. La polémique est à la frontière de l’injure, et on le voit en ce moment en France », a conclu M. Valantin sur ce sujet.

Christian Valantin a été avocat, directeur de Cabinet de Senghor, député du Sénégal de 1968 à l’an 2000, directeur du Haut Conseil de la Francophonie. Dans le livre présenté d’abord à l’Institut français de Saint-Louis (25 février 2016), il raconte l’histoire d’une trentaine d’années de compagnonnage avec Senghor.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar ; le 2 mars 2016