Une saison au Congo : actualité d’une pièce, hommage à une vision

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En 1966, le poète Aimé Césaire écrit la pièce de théâtre Une saison au Congo. Elle met en scène les derniers mois de la vie de Patrice Lumumba (1925-1961). Compte rendu de sa mise en scène par la Troupe dramatique du Théâtre national Daniel Sorano, du Sénégal.

L’avertissement sur les dangers d’une mauvaise gouvernance du poète Aimé Césaire, lancé dans la pièce ‘’Une saison au Congo’’ n’a pas pris une ride, au vu de la situation sociopolitique actuelle de la plupart des pays du continent. La Troupe dramatique du Théâtre national Daniel Sorano est venue le rappeler, dimanche 12 juillet 2009 à Alger, lors d’une prestation.

Pour la deuxième édition du Festival culturel panafricain (5-20 juillet 2009), le Sénégal a choisi, pour le théâtre, de montrer l’actualité d’une pièce écrite il y a plus de quarante ans, alors que l’Afrique venait de tomber entre les mains d’élites politiques n’ayant pas une vision progressiste de l’avenir de leurs pays.

La tragédie du Congo, ou comment le sort d’un homme (Patrice Lumumba) est celui d’un pays sont liés. Pour illustrer cette réalité, les comédiens sénégalais ont réussi, sur une mise en scène de Mamadou Seyba Traoré, à peindre un tableau réaliste et lucide de la situation actuelle de la plupart des pays africains.

‘’Une saison au Congo’’ est une œuvre prémonitoire. Elle permet, à la lumière de l’actualité, de comprendre les faux départs que les indépendances nominales des pays africains, principalement ceux au Sud du Sahara, ont constitués au début des années 1960. La pièce met en scène la tragédie de Patrice Lumumba (1925-1961), père de l’indépendance du Congo dit belge, à l’époque de la reconquête belge du territoire congolais. En l’écrivant, Aimé Césaire avait voulu mettre en garde les Etats africains qui venaient d’accéder à l’indépendance, contre les dangers d’une mauvaise gouvernance.

Dimanche 12 juillet 2009, au Théâtre national d’Alger, la Troupe de Sorano est restée dans la ligne tracée dès la première édition du Festival culturel panafricain (1969), au cours de laquelle elle avait joué ‘’L’exil d’Alboury’’ pour parler de la résistance à la colonisation française. La troupe avait décroché la médaille d’or lors de la manifestation organisée il y a 40 ans.

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Chaque instant de l’interprétation d’’’Une Saison au Congo’’ par les comédiens de Sorano a été un moment fort du drame au cours duquel se joue le sort d’une nation. Par une maîtrise professionnelle certaine, une belle occupation de l’espace et du temps, une fidélité à l’histoire et à l’esprit du texte, les acteurs ont, pendant une heure et 45 minutes, maintenu la tension.

Patrice Lumumba (Ibrahima Mbaye), remarquable de prestance et de maîtrise, a habité le personnage du leader congolais. « Dominons nos querelles tribales » pour former « des Congolais libres, unis et organisés », dit-il en réponse aux premières velléités sécessionnistes qui n’ont pas tardé à se faire jour dans un pays aux richesses naturelles immenses. Mais il se trompait peut-être parce qu’il n’avait pas pris la mesure de la détermination des forces impérialistes et néocoloniales à maintenir dans les liens de la dépendance et d’un désordre organisé un continent objet d’appétits de toutes sortes.

Le « grand jour » de la proclamation de l’indépendance a consacré en réalité le point de départ du destin tragique que vit encore le peuple du Congo. Lumumba n’a pas été assez méfiant pour le savoir. « Nous avons lutté, nous avons vaincu. Notre pays est désormais entre les mains de ses enfants. (…) que chacune de nos blessures se transforment en mamelles », lance Lumumba à un peuple plein d’espérance. Pendant ce temps, d’autres forces « travaillent » un Mokutu, colonel de l’armée, pressé d’accéder au pouvoir pour assouvir ses ambitions personnelles et servir des intérêts autres que ceux de son peuple.

Ayant senti le mal venir, le peuple lance à ses nouveaux dirigeants qui avaient commencé à s’enrichir sur son dos : « L’indépendance ne doit Pas être un mot vide ». Hélas ! Au lieu d’être « des forçats volontaires, condamnés à travailler sans fin et n’ayant pas le temps des soucis matériels », les dirigeants entretiennent les divisions tribales au détriment de l’unité nationale que prône Lumumba. Ce dernier veut se battre contre « ceux qui pensent que le ciel va s’effondrer lorsque le Nègre dira à la face du monde la vérité au Blanc ».

« Une chose que tu tiens dans la main (l’indépendance), accepteras-tu qu’on te l’arrache ? Nous sommes en révolution et en révolution c’est le peuple qui compte », poursuit le Premier ministre, plutôt naïf et traité de « petit communiste aux abois ». Même face aux mises en garde et avertissements de son entourage et de son épouse Pauline, Patrice Lumumba reste « crédule et confiant ». « Ils ne peuvent rien contre moi », répétait-il. Pourtant, ces forces sont encore à l’œuvre après l’avoir éliminé physiquement. Depuis lors, le Congo paye sa dette de sang.

Aboubacar Demba Cissokho

Alger, le 13 juillet 2009

Patrice Lumumba, « héros national » africain, 90 ans ce 2 juillet !

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Ce 2 juillet 2015, Patrice Emery Lumumba, premier Premier ministre de la République démocratique du Congo, aurait eu 90 ans.

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Dans la foulée du souvenir du 30 juin, date-anniversaire de son discours le jour de la proclamation de l’indépendance de son pays, évocation, dans cet article, de la mémoire de cette figure politique majeure. Comme si elle payait encore une dette de sang, la République démocratique du Congo, divisée et en proie à toutes sorties d’appétits et de convoitises, n’arrive pas à assumer son destin de locomotive pour le continent.

Le 30 juin dernier, la République démocratique du Congo et tous les progressistes africains, et même au-delà, se souvenaient non pas de la proclamation de l’indépendance de ce pays – parce que celle-ci leur a été volée –, mais plutôt de Patrice Emery Lumumba, dont le discours, prononcé exactement 55 ans avant – le 30 juin 1960 – est resté dans les mémoires.

Né le 2 juillet 1925 à Onalua, dans la province du Kasaï, Patrice Emery Lumumba, leader du Mouvement national congolais (MNC) est le Premier ministre de la République démocratique du Congo de juin à septembre 1960. Il est mort assassiné le 17 janvier 1961 au Katanga. Le pays n’a pas encore vraiment bougé depuis lors, parce qu’un Congo où règnent « la paix, (..) la prospérité et (…) la grandeur », dont Lumumba et ses compagnons rêvaient n’est pas encore une réalité pour les fils et filles de ce pays où bat le cœur de l’Afrique.

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Nous sommes donc toujours le 30 juin 1960, quand cette ‘’figure christique’’ – pour reprendre le cinéaste congolais Balufu Bakupa Kanyinda – disait, portant et relayant les aspirations de son peuple : « Nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur. (…) Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière ».

55 ans après ce discours qui n’était pas prévu dans le protocole de proclamation de l’indépendance du Congo – oui, n’eût été le courage de Patrice Lumumba, nous n’aurions jamais eu ce document qui nous engage –, il est toujours question, ainsi qu’il le disait, de « veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants » et de « revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles ».

Cette lutte pour un Congo libre est encore en cours pour des millions d’Africains dépossédés de tout, y compris de leurs noms. Il ne peut pas en être autrement tant il est vrai, comme le disait Lumumba, que « le Congo doit devenir un tremplin pour la libération de tout le continent africain ». Il est donc vain pour les ressortissants des autres micro-Etats de l’Afrique de s’imaginer un avenir radieux si le Congo n’est pas libéré des appétits de féroces prédateurs. C’est donc clair que la lutte et la veille continuent.

Ces tâches révolutionnaires et salutaires étaient dans l’esprit de Lumumba, qui l’a dit clairement dans sa dernière lettre à son épouse Pauline : « L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera à Bruxelles, Washington, Paris ou aux Nations unies, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et de ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au nord et au sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité ». Si la liberté et la souveraineté de nos pays comptent vraiment pour nous, cette « tâche sacrée » doit se poursuivre. Sans relâche !

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 juillet 2015

‘’Radio Afrika’’ de Magic System : ‘enjaillement’ garanti !!!

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Le nouveau disque du groupe abidjanais consacre, à travers un hommage à de grands noms de la musique africaine, un retour à l’univers des mélodies qui ont fait son succès.

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Sorti ce lundi 29 juin 2015, ‘’Radio Afrika’’ (Parlophone, Warner Music France), le huitième album du groupe Magic System, est un hommage à des artistes dont les succès et les messages ont porté la voix et une certaine idée de l’Afrique – riche de ses ressources humaines créatives, en lutte pour la liberté, la dignité, le respect et le progrès social et économique.

A l’écoute, on peut dire que c’est un pari réussi, parce que c’est difficile de reprendre des classiques qui ont bercé l’enfance de tant de personnes à travers le continent et dont les versions originales sont encore écoutées. Le défi – artistiquement fort risqué – était de rester fidèle à l’esprit des mélodies et des textes ainsi qu’au groove des compositions que des millions de mélomanes ont fredonnées, et fredonnent encore, et à qui elles rappellent des souvenirs, tout en essayant d’y apporter des touches qui leur donnent une nouvelle vie.

Magic1 A’salfo, Tino, Goudé et Manadja reprennent douze titres. Ils voyagent et font voyager dans le temps – de 1967 (‘’Dansez Pata Pata’’ de Myriam Makeba) à 2002 (‘’Enjaillés’’, reprise de ‘’Madan’’ de Salif Keita), en passant par des tubes des années 1980 (‘’Emma’’ de Touré Kounda, ‘’Asimbonanga’’ de Johnny Clegg, ‘’Mario’’ de Franco, ‘’Soulard’’ de Zao, ‘’Sweet Fanta Diallo’’ d’Alpha Blondy, ‘’Nous pas bouger’’ de Salif Keita) et de la décennie 1990 (‘’Sodade’’ de Cesaria Evora, ‘’Yolélé’’ de Papa Wemba, ‘’Demoiselle Afrika’’ – reprise de ‘’Jammu Africa’’ d’Ismaël Lô –, ‘’Mangercratie’’ (Tiken Jah Fakoly).

Ils bougent aussi dans l’espace, proposant une playlist qui va des îles du Cap-Vert à l’Afrique du Sud, en proposant une belle incursion en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale et surfant sur le créole de Cesaria Evora, le mandingue de Salif Keita et Tiken Jah Fakoly, sans oublier le lingala de Franco, Zao ou Papa Wemba…

C’est dire que l’album est le reflet de l’état d’esprit de ce groupe rendu célèbre par son tube ‘’Premier Gaou’’, du début des années 2000. Un esprit fait de mélodies joyeuses, de rythmes dansants. Les réarrangements posés sur les classiques choisis donnent à l’album ‘’Radio Afrika’’ l’allure d’une opération ‘’retour aux racines’’ desquelles Magic System s’était quelque peu éloigné ces dernières années pour répondre aux sirènes du commercial et du bling-bling.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1er juillet 2015

« Musique sénégalaise – itinérances et vibrations », le conte d’une passionnante odyssée

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La parution du livre Musique sénégalaise – Itinérances et vibrations (Editions Vives Voix, décembre 2014, 215 pages) de Papis Samba vient combler, à n’en pas douter, un vide théorique, le projet ayant la noble prétention de restituer la passionnante odyssée de la musique sénégalaise au fil des courants et personnages qui l’ont fécondée et animée. Musique sénégalaiseLes éditeurs ont raison de relever que ce document « n’est pas un livre d’Histoire, mais un livre d’histoires ». L’auteur y offre une vue d’ensemble, partant de l’époque des grands empires à celle dite moderne, et mettant l’accent sur les fondements historiques et sociologiques de cet art au Sénégal, les divers apports qui ont enrichi sa pratique ainsi que les mutations qui l’ont façonné au fil des années.

« Nous avons ainsi tenté de retracer une odyssée passionnante, celle d’une musique diverse, en constante évolution, portée encore par la tradition et confrontée en même temps aux enjeux et défis de la mondialisation », écrit Papis Samba dans l’avant-propos de son ouvrage. Ce pari, il le réussit en donnant de précieuses informations, des repères temporels intéressants, n’occultant pas une lecture des différents contextes sociopolitiques qui ont parfois nourri des projets et genres musicaux. Il ouvre aussi des pistes dont chacune peut, spécifiquement, faire l’objet d’une étude plus approfondie.

Dans sa préface du livre, le percussionniste et tambour-major Doudou Ndiaye Rose, après avoir indiqué le rôle de la musique dans la vie sociale, explique comment les musiques véhiculées par les disques GV – ensemble de disques 78 tours lancés par le label britannique EMI – ont remplacé les musiques qui ponctuaient les cérémonies traditionnelles. Il parle aussi l’option de Léopold Sédar Senghor – président du Sénégal de 1960 à 1980 – de favoriser l’émergence de groupes de musique structurés utilisant les instruments traditionnels, et œuvrant ainsi à « la conservation méthodique de ce patrimoine ».

Doudou Ndiaye Rose rappelle l’influence qu’eut sur les musiciens sénégalais la découverte des Guinéens du Bembeya Jazz National et des Ballets africains dirigés par Keita Fodéba. Ça leur a prouvé, dit-il, qu’il était possible de valoriser les patrimoines musicaux locaux. « Aujourd’hui, le défenseur de la tradition que je suis reconnaît dans les évolutions les plus récentes de notre musique l’héritage des anciens, écrit le percussionniste. Le rap lui-même, dont la forme n’est autre que celle du Tassou ou encore du Lawan, ne me semble pas tant un apport étranger qu’une tradition bien de chez nous. Mais pour s’en rendre compte, encore faudrait-il connaître la tradition. »

C’est là tout l’intérêt du livre de Papis Samba, « observateur passionné et privilégié de la scène musicale sénégalaise » depuis 25 ans, qui, en consacrant du temps et de l’énergie à ce travail de fourmi, rend service aux mélomanes, aux professionnels et aux chercheurs qui disposent, avec ce livre, d’un document de référence. La première partie de l’ouvrage – l’ouvrage en compte trois – est consacrée à l’histoire de la musique sénégalaise au 20-ème siècle. En dix chapitres, l’auteur va à « l’école de grande tradition africaine », rappelant dès les premiers lignes ceci : « c’est dans la vallée du Nil que nait l’essentiel de la culture africaine qui rayonna jusqu’à la fin du Moyen Age. Le phénomène musical que nous étudions est présent dans la partie occidentale de l’Afrique au moins depuis la naissance des grands empires du Ghana et du Mali ».

Il passe en revue les instruments traditionnels (kora, xalam, tam-tam, djembé, etc.), dont l’étude est ‘’indispensable pour la connaissance et la compréhension de la musique sénégalaise dite traditionnelle, certains instruments de musique étant fortement liés à des faits et circonstances, ils renseignent sur les pratiques culturelles de l’époque’’. Dans un chapitre intitulé ‘’vers une musique sénégalaise moderne’’, Papis Samba évoque « les orchestres précurseurs qui apparaissent dans les quatre communes que sont Saint-Louis, Gorée, Dakar et Rufisque ».

« Le signal est donné à Saint-Louis du Sénégal, en 1917, par la ‘Lyre Orchestra’ créée par le Cercle Aurore des Jeunes Saint-Louisiens, une association fondée par Lamine Gueye (futur président de l’Assemblée nationale) et Pape Mar Diop », écrit Samba, qui parle, entre autres, du « mimétisme colonial » de cette époque, de l’apprentissage à « l’école du jazz » et à « l’école afro-cubaine ».

Les ‘’écoles’’ de la pop, de la soul, du Rythm and blues, de ‘’l’authenticité culturelle mandingue’’ prônée par le premier président de la Guinée, Sékou Touré, la vie musicale dans les régions ainsi que le ‘’retour’’ des langues du pays et la fusion des instruments traditionnels et modernes sont aussi des éléments importants pour comprendre l’évolution de la musique sénégalaise. « L’enracinement par le folklore » se fait au cours d’une période – les premières années des indépendances – où, relève l’auteur, « la musique traditionnelle refait surface en marge des courants musicaux dits modernes ».

« On pouvait noter l’émergence de ténors de la chanson, entre 1960 et 1966, tels Khar Mbaye Madiaga, Yandé Codou Sène ou Ndèye Mbaye Djinma Djinma, Diabou Seck la Saint-Louisienne, Fambaye Issa Diop la Rufisquoise, Sombel Faye du Sine et Saloum Dieng, la Maître du Ndaga », souligne Papis Samba, qui fait un focus sur Soundioulou Cissokho, ‘’roi de la kora’’, Samba Diabaré Samb, ‘’l’incarnation du xalam’’, ‘’la voix unique de Ndiaga Mbaye’’, le ndaga de Saloum Dieng, Yandé Codou Sène, ‘’la griotte de Senghor’’, Khar Mbaye Madiaga, entre ‘’classicisme et élégance’’.

Ponctué d’illustrations photographiques, de portraits et de profils des groupes et musiciens ayant forgé cette histoire par leur voix, leur maîtrise d’un instrument ou leur discographie, le livre de Papis Samba aborde par ailleurs la question des thèmes, rythmes et mélodies sur lesquels les musiciens ont construit le patrimoine au fil des décennies. ‘’L’ouverture aux souffles du monde’’ – afrobeat, rumba, musique mandingue – fait l’objet de pages dans lesquelles diverses influences sont répertoriées.

Les ‘’maîtres de la percussion’’ – Doudou Ndiaye Rose, Thio Mbaye, Mbaye Dièye Faye, entre autres, ‘’l’hégémonie du mbalax’’, une analyse de ‘’l’environnement musical et son adaptation à la crise des années 80’’, complètent la première partie du livre. Dans la deuxième partie, l’auteur dresse un ‘’panorama des musiques sénégalaises contemporaines’’, en commençant par ‘’les explorateurs’’ : Cheikh Lô, auquel il consacre les premières pages de cette partie, Demba Dia, Sidy Samb. Il s’intéresse à ‘’l’éternelle salsa’’, à ‘’la musique de recherche’’, à ‘’la musique religieuse au Sénégal’’, au ‘’reggae au Sénégal’’.

La troisième et dernière partie de l’ouvrage est entièrement consacrée au rap. Des ‘’précurseurs’’ (Positive Black Soul, Pee Froiss, Daara J) à ‘’l’aile dure ou hardcore’’ (BMG 44, Rapadio, Yatfu), en passant par le ‘’style moins virulent’’ de Sunu Flavor et Jant Bi ainsi que les tenants du ‘’bon son’’, les ‘’concepteurs d’un discours social’’, ‘’la nouvelle scène’’, ‘’l’étape des transitions entre questionnements et positionnements’’, Papis Samba dresse un tableau quasi-complet de la pratique de ce genre.

Au fil des 215 pages de ce livre, le lecteur sent la passion de l’auteur et son souci, voire son obsession, de voir se structurer une véritable économie créative autour de la musique, quel que soit le genre choisi. Cette préoccupation qui va au-delà de la simple narration de l’histoire, rend encore plus utile la démarche en ce sens qu’elle fixe les repères cardinaux essentiels à la connaissance et à la compréhension des arcanes d’une trajectoire dont le cours se poursuit, s’enrichissant et se renouvelle avec les apports les plus divers.

Dans sa conclusion, Papis Samba ouvre des perspectives intéressantes, en énumérant des défis à relever, de la création de studios performants, à l’image de ‘’Studio 2000’’ et ‘’Xippi’’, ‘’qui peuvent aujourd’hui concurrencer les plus grands studios dans le monde’’, au relèvement du niveau des musiciens sénégalais pour la gestion de leur carrière musicale, etc. « Notre musique renforce le prestige de notre pays dans le concert des nations », souligne-t-il, estimant toutefois que « la percée internationale de certains musiciens n’est que la vitrine ; derrière, les caisses sont presque vides ». Il constate et déplore « le faible niveau des infrastructures », relevant en outre que le mécénat est « un facteur très important dans le développement de l’activité musicale dans un pays ». Le champ est vaste, Papis Samba contribue à son défrichement dans ce document qui fera date.

Aboubacar Demba Cissokho Dakar, le 19 février 2015

Présidents d’Afrique de Didier Awadi : ode puissante à une Afrique debout

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Ce disque d’un des pionniers du mouvement hip-hop sur le continent africain est à la fois un hommage à des patriotes africains et un appel à l’unité du continent.  

Présidents d'Afrique

Les 21 titres de Présidents d’Afrique (Studio Sankara, avril 2010), le troisième album solo de l’auteur-compositeur sénégalais Didier Awadi, portent un mot d’ordre : l’impératif d’unité pour libérer un continent malade de ses élites dirigeantes et sujet à une aliénation culturelle entretenue. Les hommes que Didier Awadi (re)met ainsi au-devant de la scène, n’ont pas tous exercé le pouvoir, mais ils ont en commun une vision progressiste de l’avenir du continent, autre que celle qui le maintient encore dans les liens de la dépendance.

Ces ‘’présidents’’ avaient choisi, comme le dit le Burkinabè Thomas Sankara, de « risquer de nouvelles voies pour être plus heureux », en menant ce que Patrice Lumumba appelle la « lutte sublime » devant conduire le peuple « à la paix, à la prospérité et à la grandeur ». Pour avoir osé dire que l’Afrique a besoin d’une voie autre que celle choisie par l’ancien ‘’maître’’, nombre de ces leaders ont été combattus, déstabilisés ou simplement liquidés, souvent avec la complicité de leurs ‘’frères’’.

Même s’il refuse le terme, Didier Awadi est le porte-parole de millions d’hommes et de femmes à travers le monde : « Je représente des peuples nobles, des peuples fiers. Je représente les West Indies (Antilles), les opprimés d’hier/Je représente les diminués/Je représente les humiliés/Je représente les décimés/Je représente ceux qu’on oublie, qu’on appelle le peuple black ».

Du refus du Malien Modibo Keita de se voir imposer un mode de pensée, un mode de vie, un mode de développement politique et économique, à la critique lucide de la colonisation, du Martiniquais Aimé Césaire, en passant par le discours de réconciliation de Nelson Mandela après des décennies d’apartheid, l’album Présidents d’Afrique est une mise en musique de visions, d’idéaux de progrès, de paix et de justice.

On y entend Thomas Sankara dire sa volonté d’« ouvrir les esprits sur un univers de responsabilité collective pour oser inventer l’avenir », Kwame Nkrumah marteler que le salut de l’Afrique et des Africains réside dans l’unité, et Cheikh Anta Diop parler d’origine africaine de l’Homme.

La démarche de Didier Awadi a été celle d’un panafricaniste qui est allé chercher des coups de main un peu partout sur le continent et dans sa diaspora : Tatapound (Mali), Maji Maji (Kenya), Tiwony et Lady Sweetie (Antilles), Smockey (Burkina Faso), M1 de Dead Prez (USA), Skwatto Kamp (Afrique du Sud), Lexus (RD Congo), Sugu Mister 2 (Tanzanie), Chiquita (Mozambique), etc. Tous ont le profil de sentinelle vigilante de la marche du continent.

Dans leur voyage, les musiciens adoptent le patrimoine allant des sonorités orientales sur le titre « Comme Nasser » aux cris de ralliement zoulou (« Amandla »), en passant par les mélodies mandingues magistralement interprétées par Noumoucounda Cissokho, Mamy Kanouté, Babany Koné… Avec eux, le message se veut clair et utile. Il éveille, conscientise, contribue à un réarmement moral, redonne confiance. Tout pour continuer la lutte « coûte que coûte ! », comme le dit Thomas Sankara

Le peuple crie sa colère (« Woye »), mais « le gouvernement ne comprend pas. La vie est chère, le salaire est bas, mais le gouvernement ne comprend pas. Son train de vie nous blesse », s’indigne Awadi, révolté par le fait que les dirigeants restent sourds aux revendications du people qui a faim, à ses appels à la prise en compte de ses aspirations légitimes.

Le rappeur sénégalais dénonce les artifices qui dénotent d’un complexe d’infériorité. A l’Africain qui se blanchit la peau ou se teinte ses cheveux, il dit : « De quoi t’as honte ?/De qui t’as honte ?/Pourquoi t’as honte ?/J’ai vu des sœurs changer de peau/Du noir on vire au jaune avec des taches sur la peau/Le truc est sale/En plus ça pue. »

Le disque accorde une place logique au leader guinéen Sékou Touré, le seul à avoir dit « Non » de manière catégorique à Charles de Gaulle qui proposait une communauté franco-africaine, cet aménagement du régime colonial qui maintient encore aujourd’hui nombre de pays d’Afrique dans les liens d’une terrible dépendance, synonyme de courbettes et d’indignité, surtout des élites.

Présidents d’Afrique, c’est aussi le saisissant échange entre Didier Awadi et Frantz Fanon. Le psychiatre martiniquais l’aide, à travers un discours sans ambiguïté – extrait de l’intervention de Fanon au premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris (septembre 1956), à comprendre pourquoi un chef d’Etat français (Nicolas Sarkozy) en est arrivé, le 26 juillet 2007 à Dakar, à reprendre les stéréotypes et clichés racistes du 19-ème siècle.

A Didier Awadi qui ne comprend pas pourquoi un fils d’immigré (Sarkozy) « insulte » les Africains, Frantz Fanon explique : « La réalité est qu’un pays colonial (ici, la France) est un pays raciste. Si en Angleterre, en Belgique ou en France, en dépit des principes démocratiques affirmés par ces nations respectives, il se trouve encore des racistes, ce sont ces racistes qui, contre l’ensemble du pays, ont raison. » Pour lui, « le raciste, dans une culture avec racisme, est donc normal. L’adéquation des rapports économiques et de l’idéologie est, chez lui, parfaite. »

« Voilà, conclut Awadi, pourquoi ton identité nationale, en fait, c’est bien du racisme/Même sous des habits d’intégration c’est du racisme/L’immigration concertée c’est bien du racisme/Quel que soit le jeu de mots choisi c’est du racisme/Les queues devant les consulats c’est du racisme/Délit de sale gueule pour les visas c’est du racisme/Délit de pauvreté de l’Africain antikamitisme/pauvre et musulman c’est la totale, antikamitisme. »

Album à remonter le temps, Présidents d’Afrique insiste sur l’essentiel, le fonds culturel commun qui lie tous les Noirs du monde, par-delà les continents. « Ce qui nous lie est au-delà de l’histoire, dit le poète Léopold Sédar Senghor. Il est enraciné dans la préhistoire. Il tient à la géographie, à l’ethnie, et, partant, à la culture. Il est antérieur au christianisme. Il est antérieur à l’islam. Il est antérieur à toute colonisation. C’est cette communauté culturelle que j’appelle Africanité. Et je la définirai comme l’ensemble des valeurs africaines de civilisation. »

Awadi est plus précis dans la définition de cette communauté culturelle : « On a tout en commun/Depuis Toutankhamon/La même âme, la même peau, le même sang, depuis Akhenaton/les mêmes traits, le même nez, les mêmes bouches. »

L’album Présidents d’Afrique est là pour rappeler que l’Afrique est encore en lutte pour arriver à une ’’décolonisation intégrale’’ (Sékou Touré). Frantz Fanon disait que « la fin logique de cette lutte est la libération totale du territoire national ». Et pour Awadi, comme pour des ‘’présidents’’ chantés et tous ceux qui n’ont pas cédé au pessimisme ambiant, ce territoire c’est l’Afrique avec ses valeurs morales et spirituelles, ses ressources humaines et naturelles.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 7 avril 2010

El Hadji Ganda Fadiga, dépositaire respecté de la culture soninké

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Le traditionaliste malien, décédé le 19 septembre 2009 à Paris, à l’âge de 60 ans, s’est forgé, au fil de sa carrière, l’image et la stature d’un dépositaire respecté de la culture soninké

Ganda Fadiga

Humaniste reconnu et respecté, Ganda Fadiga est né en 1949 à Maréna Diombokho, un village de la région de Kayes (ouest du Mali). Dès son jeune âge – 14 ans -, il est initié à l’art du ‘’Gambééré’’ auprès du grand maître de cet art, le célèbre griot Diadié Sira, qui fut aussi le maître de son père Demba Fadiga. Virtuose de la mélodie et passeur de culture, El Hadji Ganda Fadiga est passé lui-même maître au point de se voir attribuer le surnom de ‘’griot internationalisé du Gambééré’’.

Le Gambééré est cet instrument qui, chez les Soninké, a trois ou quatre cordes ayant chacune son nom propre. Il est accompagné de deux tambours à aisselles appelés ‘’dunduge’’, pour jouer le ‘’sunke’’. Ce genre musical, représentatif du patrimoine musical soninké, est joué à l’occasion des baptêmes, circoncisions, excisions, mariages et autres fêtes musulmanes (Tabaski, Korité). En ambassadeur de la culture de son peuple, il a sillonné le monde pour éveiller les soninkés de la diaspora, portant le message de l’amour de la patrie et de l’unité.

Poète et historien, Ganda Fadiga usait de pédagogie pour raconter aux enfants soninkés, surtout ceux des émigrés, l’histoire de leur terroir d’origine et de celle de leurs parents. Il les incitait à s’inspirer du courage, de la bravoure et du don de soi de ces derniers. Fadiga a su, avec son art et sa maîtrise du verbe, réunir les Soninké autour de ce qui les unit, appelant à faire tomber les barrières frontalières qui font qu’ils se retrouvent dans des pays différents, le Mali, la Mauritanie et le Sénégal notamment.

Très attaché à sa culture, Ganda Fadiga se définissait d’abord et avant tout comme Soninké. Dans ses chansons, il aborde la bravoure, le courage et l’humilité qui caractérisent les hommes et les femmes de son terroir, entre autres thèmes. Le griot se distinguait aussi en produisant des cassettes attribuées à des particuliers, dans lesquelles il contait des Hiissa (légendes) de plusieurs personnages historiques.

Ganda-Fadiga

Dans les années 1990, il s’ouvre à d’autres influences en la guitare acoustique, la guitare basse à son orchestration. Lui qui avait jusque-là popularisé, à travers des cassettes, des mélodies et sonorités dont il avait le secret et la maitrise : le Poye, le Segelaaré, le Molaaré, le Njaru Kaaro, etc. El Hadji Ganda Fadiga était aussi historien. Il s’illustrait, dans ses chansons comme dans les causeries qu’il animait, par sa grande connaissance de l’histoire des empires de la sous-région ouest-africaine. Il a largement contribué à la vulgarisation de la musique traditionnelle soninké et à montrer les liens qui unissent les Soninké aux autres peuples du bassin du fleuve Sénégal. C’est ainsi qu’il faut comprendre son rôle social dans la prévention et la résolution de conflits dans la sous-région.

Quand on sollicitait El Hadji Ganda Fadiga pour une médiation, il savait trouver les mots justes pour réconcilier les deux parties. Les témoignages sont unanimes à souligner la générosité de l’homme. Au médiateur social qu’il était, s’ajoutait le généreux donateur qui redistribuait les sommes d’argent que lui procuraient ses prestations. En reconnaissance, des structures pour la promotion de la culture soninké, réunies autour de l’Association pour la promotion du Soninké (APS), ont organisé un concert pour rendre hommage au traditionaliste, dont elles connaissaient la maladie. Les sommes générées par la manifestation avaient été intégralement versées à l’artiste.

L’hommage à El Hadji Ganda Fadiga l’a été pour un homme qui a passé toute sa vie à se rendre dans les pays où l’on peut rencontrer une communauté soninké ou, plus généralement, des Africains partis chercher fortune à l’étranger. Aux Etats-Unis, en France, en Belgique, en Côte d’Ivoire, au Congo, au Gabon, au Mozambique, etc. Sa disparition crée un grand vide pour la culture soninké et, au-delà, africaine. Il a marqué son temps en se faisant le gardien vigilant de la tradition et le protecteur d’un patrimoine porteur de valeurs essentielles.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 septembre 2009

La Gloire des imposteurs, opération mise au point

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Dans un essai incisif écrit à quatre mains, Boubacar Boris Diop et Aminata Dramane Traoré, deux vieux complices intellectuels, déconstruisent les mécanismes de tenaces idées reçues sur l’Afrique. Aminata & Boris L’échange épistolaire entre la sociologue et essayiste malienne Aminata Dramane Traoré et le journaliste et écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, intitulé La gloire des imposteurs – Lettres sur le Mali et l’Afrique (Editions Philippe Rey, janvier 2014, 233 pages) contribue magistralement à combler ce que la première appelle « l’abyssal vide théorique » qui fait des Africains « les consommateurs béats des idées des autres ».

Dans le flot incessant des nouvelles charriées par les médias occidentaux, au rang desquels Boris Diop compte la chaîne qatarie Al Jazeera, les pistes étant savamment brouillées, il était d’un impératif salutaire de « mettre les choses au point », ainsi que l’écrit le romancier sénégalais dans un post-scriptum qui n’est en réalité qu’une belle manière de dire que le travail de déconstruction de la pensée unique et des idées reçues sur l’Afrique ne peut s’achever en vérité.

Dès la première lettre, écrite de Saint-Louis le 8 janvier 2012, Boubacar Boris Diop fixe l’idée générale de la correspondance : « (…) Il s’agit moins de subir la fascination du passé que de se tourner vers l’avenir, d’entrer en dialogue avec les jeunes Africains de plus en plus désorientés par les mensonges qui fusent triomphalement de toutes parts. Il n’y a jamais, pour des êtres humains de bonne volonté, de raison valable de se résigner au silence ».

De fait, les deux complices, contrairement à de nombreux intellectuels du continent qui ont décidé de privilégier des carrières personnelles et un confort académique, s’adonnent à cet exercice depuis environ trois décennies, ensemble ou séparément, en participant à des conférences, débats, colloques, festivals et autres forums au cours desquels ils sont appelés à donner leur point de vue sur l’Afrique et, partant, sur la marche du monde. « L’extrême vulnérabilité du continent africain, on ne le dira jamais assez, tient en grande partie à l’abyssal vide théorique qui fait de nous les consommateurs béats des idées des autres », écrit Aminata Traoré en réponse à une lettre de Boris Diop dans laquelle celui-ci évoque la figure capitale de Cheikh Anta Diop (1923-1986) à qui il a suffi ‘’soixante-deux ans pour secouer en profondeur tout un continent par la seule force de sa pensée’’.

« Cheikh Anta Diop avait vu juste en nous invitant à garder l’œil sur notre passé le plus lointain pour être sûrs d’avoir, aujourd’hui et demain, un sol plus ferme sous nos pieds », souligne l’écrivain sénégalais au vu de « l’aisance avec laquelle tout le monde a cessé du jour au lendemain de se dire marxiste-léniniste ». Mais « l’aspiration à l’universalité revêt depuis une décennie des habits neufs », regrette Boris Diop, relevant que « pour combler le vide d’un monde sans blocs, les mêmes intellectuels, aujourd’hui sexagénaires, se tournent vers » ce qu’un de ses amis appelait un ‘’Orient de pacotille’’.

S’il en est ainsi, c’est que « les rigidités dont souffrait le débat du vivant de Cheikh Anta Diop persistent et entravent l’émergence d’une pensée africaine critique et novatrice », analyse Aminata Dramane Traoré qui reprend deux aspects « essentiels » de la réflexion de l’égyptologue sénégalais dans le contexte malien actuel : la promotion des langues africaines et une prise en charge de l’histoire du continent en profondeur. Le Mali, justement, est le fil rouge qui relie les lettres que Aminata Dramane Traoré envoie à Boubacar Boris Diop – autant de textes pour aider la jeunesse africaine à saisir le sens de ce qui se joue sur le continent. En engagent ce dialogue avec son amie, Diop lui donne l’occasion de donner une grille de lecture très éloignée de la présentation simpliste qu’en font les médias occidentaux, RFI et France 24 notamment.

« (…) Quand le Mali est au centre de l’actualité mondiale dans les conditions que nous savons, bien des femmes et des hommes de bonne volonté souhaitent bénéficier de tes éclairages, écrit Diop. Ta voix compte et tu ne ménages pas ta peine pour lui garder la même force et la même authenticité en ces temps si troublés. » Aminata Traoré assène quelques vérités essentielles : les ‘’djihadistes’’ n’auraient jamais réussi à imposer leur loi à Kidal, Gao et Tombouctou si la France de Nicolas Sarkozy n’avait prétendu voler au secours des populations libyennes ; la rébellion du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) est « extrêmement minoritaire au sein de la communauté touareg » ; avec l’opération Serval de l’armée française au Mali, la Françafrique est à l’œuvre dans une nouvelle configuration, celle d’une guerre globale de l’Occident contre le terrorisme avec des « arrière-pensées bassement matérielles ».

L’essayiste et militante altermondialiste malienne étend cette analyse à la situation globale du continent en exposant une conviction que son correspondant sénégalais partage totalement : « Notre mal, Boris, tient en ces termes : absence de souveraineté. Le monde entier peut constater chaque jour que nous ne sommes pas toujours libres de choisir nos dirigeants et que l’orientation de nos politiques économiques nous échappe complètement ». Pour Boubacar Boris Diop, ce déficit de souveraineté fait que, ‘’de toutes les puissances européennes, la France est la seule à n’avoir jamais pu se résigner à décoloniser et l’opération Serval va évidemment la conforter dans cet entêtement réactionnaire’’.

S’agissant du ‘’printemps arabe’’, le cours des événements semble lui donner raison, lui qui avait du mal, dès le début, à séparer le réel de la fiction dans ces révoltes populaires. Il trouve « difficile de se faire à l’idée que le geste de désespoir de Mohamed Bouazizi a si radicalement changé la face du monde », estimant qu’il faudra trouver « une explication politique » aux victoires électorales de la mouvance appelée « islamisme modéré ». De ce même ‘’printemps arabe’’, Boris Diop dit qu’il est en train de « détacher définitivement l’Afrique du Nord du reste du continent et la +nouvelle frontière+, c’est en quelque sorte le Nord-Mali ».   

Il évoque par ailleurs le Rwanda, avouant avoir « hésité » à le faire dans cette correspondance avec Aminata Traoré. S’il s’y soumet, c’est, en partie, moins pour se réjouir de la réussite de ce pays sous la houlette de Paul Kagamé, que pour appeler chercheurs et artistes à « démonter patiemment les mécanismes » des guerres du Liberia et de Côte d’Ivoire, par exemple, comme cela a été fait pour le génocide des Tutsi du Rwanda. Ce livre s’adresse principalement aux « silencieux lecteurs nocturnes », ces « nombreux jeunes » avec qui Boubacar Boris Diop est ‘’en discussion depuis des années’’.

En le refermant – a-t-on envie de le faire d’ailleurs ? – on est tout de suite pris par une subite envie de le rouvrir, parce qu’il réconcilie avec une pensée critique. Les deux auteurs, qui ne se font pas de cadeau dans leur appréciation, ont « essayé d’ouvrir les portes du dialogue à ceux qui voudront bien (les) lire sans parti pris » (Boubacar Boris Diop), tant « il importe (…) d’opposer au cynisme des puissants, la profondeur de l’expérience humaine » (Aminata Dramane Traoré).

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 janvier 2015