« Ousmane Sembène : une conscience africaine » : Samba Gadjigo perce le mystère de l’écrivain cinéaste

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‘’A la recherche de l’homme Ousmane Sembène’’. Tel aurait pu être un autre titre de la biographie consacrée à l’écrivain cinéaste par le professeur Samba Gadjigo, enseignant à de littérature africaine à Mount Holyoke College, dans l’ouest de l’Etat de Massachusetts aux Etats-Unis.

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Il s’agit d’aller à la ‘’découverte’’ de l’homme en suivant son itinéraire. Parce qu’en réalité, et c’est ce qui ressort de la lecture de l’ouvrage ‘’Ousmane Sembène : une conscience africaine’’ (édition Homnisphères, 2007 – 252 pages), on ne le connaît pas assez bien. Comme l’écrit Gadjigo dans son avant-propos, après une riche carrière artistique de près d’un demi-siècle, Ousmane Sembène — décédé en juin 2007 à l’âge de 84 ans — reste ce qu’il appelle un ‘’célèbre inconnu’’. Sembène a été porte-étendard d’une génération d’intellectuels sénégalais et africains, le créateur agaçant pour une élite souvent illégitime et à la solde des prédateurs du continent africain, porte-parole de ce peuple silencieux de l’Afrique profonde ou encore la « bouche des malheurs qui n’ont point de bouche », pour reprendre Aimé Césaire.

Sembène : si présent dans l’imaginaire collectif à travers son roman-culte ‘’Les bouts-bois-de-dieu’’ et d’autres chefs-d’œuvre artistiques qu’on pensait le connaître. En réalité, il n’en est rien. Il faut lire Samba Gadjigo pour s’en convaincre, même si d’autres éléments peuvent y être ajoutés.

L’auteur s’attache, au fil des 235 pages de son livre, à ‘’restituer » les ‘’expériences de vie’’ qui ont « nourri et fécondé une œuvre qui parle avec tant de force à l’Afrique et au monde », aucun travail n’y ayant été consacré jusqu’ici. D’où l’ambition de l’essai, qui devient dans ce cas précis un impératif politique, de « combler cette lacune ». Parce que, souligne à juste titre Amadou Mahtar Mbow, ancien directeur général de l’UNESCO, dans la préface, « la vie et l’œuvre de Ousmane Sembène, le moment où elles se situent, l’influence qu’elles ont eue dans une période cruciale de prise de conscience et d’action libératrice appartiennent à la mémoire collective de l’Afrique que le temps risque d’engloutir dans l’oubli ».

« Jeunesse vagabonde et insoumise »

Samba Gadjigo marche sur les pas de Sembène en ne négligeant aucun détail. Il part de la Casamance, terre chargée d’histoire, qui a vu naître ce fils de pêcheur lébou — une ‘’tête brûlée’’ — parti de Dakar au début du 20-ème siècle et d’une mère originaire de Saint-Louis. Il parle de la maison de Santhiaba, ‘’mémoire de l’enfance’’ de Sembène.

Les deux parents de Sembène se sont séparés assez rapidement et Sembène, fils unique, est pris en charge par sa grand-mère qui « le gâta plus qu’elle ne l’éduquât ». A partir de là, le parcours de l’homme est jalonné de faits de détails les uns aussi importants que les autres qui aident à comprendre l’homme, à cerner ses influences, la structure de ses œuvres littéraires et cinématographiques, son attitude jugée parfois ‘’désagréable’’ sur ses plateaux de tournage.

Samba Gadjigo parle de « la jeunesse vagabonde et insoumise » de Ousmane Sembène à la formation de son esprit militant à Marseille en passant par ‘’les ghettos lébous de Dakar-Plateau’’, l’expérience du monde du travail, le choix de prendre le large pour s’installer en France (où il a vécu 12 ans), la participation, comme soldat de deuxième classe, à la seconde Guerre mondiale.

Sembène

Les témoignages recueillis auprès d’hommes et de femmes qui ont connu Sembène, les événements replacés dans leur contexte donnent une idée des valeurs qui ont forgé le caractère d’un homme pour qui la quête de liberté, le besoin d’affirmation et le respect de la dignité humaine sont élevés au rang de vertus cardinales. C’est un ‘’parcours’’ que l’auteur aide à (re)visiter : cet ‘’enfant du siècle’’, selon l’expression du journaliste Bara Diouf, a été « un homme de légende, plus malin et plus énergétique que le ‘’destin » lui-même ».

La biographie, qui est riche d’éléments d’histoire, de géographie, de sociologie, a été conçue comme une sorte de « devoir de mémoire », en réaction à « une mortifère tendance à l’amnésie laissant dans l’ombre des pans entiers de notre mémoire ». Tant il est vrai que la recherche se heurte, en Afrique « plus que partout ailleurs, à la disponibilité des sources écrites et des archives ».

« Nous ignorons souvent presque tout des valeureux hommes et femmes qui ont sacrifié leurs vies pour la dignité de nos peuples », note Samba Gadjigo qui dénonce un « paradoxe humiliant » : « des monuments sont érigés partout sur le continent à la gloire de +héros+ étrangers qui furent en vérité nos plus sanguinaires oppresseurs ».

Somme de précieuses informations, le livre ne tardera pas à devenir un outil incontournable pour qui veut connaître ‘’l’aîné des anciens’’ ou encore continuer à explorer les nombreuses pistes dont l’auteur fait l’ébauche et trouver des réponses précises à certaines interrogations soulevées. Samba Gadjigo, lui-même, souligne avoir posé « ces quelques jalons dans l’espoir que la curiosité ainsi suscitée incitera d’autres à aller plus loin encore ». Il pense déjà à la suite de cette première partie avec un second volet sur la contribution de Sembène à l’histoire de l’art africain. La qualité du travail déjà présenté n’incite à lui dire qu’une chose à ce sujet : on l’attend.

Les ‘’années marseillaises’’, source de son adhésion au marxisme

L’adhésion d’Ousmane Sembène à la théorie marxiste s’est faite au contact du monde du travail et au sein de la Confédération générale des travailleurs (CGT) où il a milité pendant qu’il était docker. Les influences sont venues des hommes et femmes qu’il a rencontrés à Marseille où il a passé 13 ans, mais aussi des bibliothèques qu’il fréquentait pour satisfaire sa soif de culture. Ces ‘’années marseillaises’’ occupent une grande place dans la biographie que lui consacre Samba Gadjigo.

« Quand je suis arrivé à Marseille, j’avais envie de me rendre meilleur par le travail et aujourd’hui je reste conscient du soutien que j’ai reçu de beaucoup de gens. Je leur rends hommage chaque fois que j’en ai l’occasion », écrit-il dans son roman ‘’Voltaïque » (1962). Parmi les hommes, il y a Victor Gagnaire, affectueusement surnommé ‘’Papa Gagnaire’’ par Sembène. Cet ouvrier qui savait à peine lire, était « estimé et respecté de tous », souligne Samba Gadjigo qui ajoute qu’au moment où Ousmane Sembène rejoint la CGT, ce syndicat était le plus puissant chez les dockers mais aussi le plus important en France avec six millions d’adhérents.

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Pour Gagnaire et les autres cadres de la CGT, Sembène représente le militant idéal. « Africain des colonies, ancien tirailleur et ouvrier, Sembène est décidé à se battre contre le capitalisme et l’impérialisme mais Gagnaire est frappé par autre chose : parmi les nombreux immigrés étrangers en activité sur le port, Ousmane Sembène est sans doute l’un des rares à vouloir améliorer son niveau culturel ».

« Quand je suis arrivé à Marseille, raconte le futur cinéaste, la CGT était un grand ensemble et je m’y suis incorporé en tant que travailleur, sans chercher à savoir s’il y avait là-dedans des Noirs comme ou des Jaunes. J’y voyais en outre un outil de formation personnelle, car le syndicalisme c’est une véritable école. »

Art militant

La culture marxiste de Sembène est née au sein de la CGT, insiste Gadjigo. Bernard Worms, un de ses compagnons à Marseille, le confirme : « quand j’ai rencontré Ousmane en 1951, nous étions tous deux militants CGT ; lui avec les dockers au port et moi à la faculté, au CNRS. En ce temps-là, un militant syndical n’était pas un militaire de carrière : la colonne vertébrale ne suffisait pas, il fallait avoir un cerveau, il fallait énormément bûcher ».

Et Ousmane Sembène de souligner : « à l’époque, la lecture faisait partie de la formation syndicale. Au port, la CGT avait une bibliothèque et tous ceux qui le voulaient prenaient des cours dans ces écoles et dans celles du Parti communiste (PC) ». Cette approche marxiste est claire dans ‘’Le docker noir », son premier roman (publié en 1956) et ‘’Les bouts-de-bois-dieu’’ (1960).

« La théorie marxiste » acquise lors des cours et des débats au syndicat et au parti « lui apportera cette base idéologique et intellectuelle », écrit Samba Gadjigo pour qui Sembène acquiert cette notion, fortement ancrée chez les communistes de tous bords, de l’existence d’une communauté au-delà de la race et de la nation. Le travail de docker sur le Vieux-Port lui donne l’occasion de côtoyer des ressortissants africains. A leur contact, il comprend que c’est à cause de leur ignorance que les siens ne peuvent s’élever socialement.

Bouts-de-bois

Le biographe relève que « le plus important pour Sembène et sa génération, c’était la conviction que le bien-être de chacun devait être l’œuvre de tous. Il ne s’agit pour Sembène ni de déléguer le Destin de la communauté à un héros providentiel ni de s’abîmer soi-même dans un rêve stérile ».

Samba Gadjigo ajoute que ce point du parcours de l’homme permet de comprendre comment il a pu être l’un des membres fondateurs de la section marseillaise du Parti africain de l’Indépendance (PAI), en 1957. Sembène fut aussi actif au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), au moment de la Guerre de Corée et en pleine Guerre froide.

Le cinéaste aimait souvent déclarer, pour expliquer sa méfiance vis-à-vis de l’action politique directe : « je suis à la fois un artiste et un militant. Mais je ne suis membre d’aucun parti politique, je milite à travers mon art ». Sembène se dit solidaire non pas d’une ‘’race’’ mais de ceux dont le travail produit, dans toutes les sociétés humaines, de la richesse. Même si cette ‘’conscience de classe’’ a commencé à émerger à Dakar en 1946, constate Samba Gadjigo, ce sont les années marseillaises qui ont réellement modifié son rapport au monde.

Aux sources de l’éducation rigoriste du ‘’turbulent’’ Sembène Ousmane

La ‘’jeunesse vagabonde et insoumise’’ d’Ousmane Sembène s’est déroulée comme qui dirait sous l’œil bienveillant de Moussa son père, ‘’un personnage peu commode’’, de Abdourahmane Diop, le grand-oncle rigoureux et de Diodio Sène, la grand-mère maternelle qui le couvrait d’affection

Dans sa biographie du cinéaste, Samba Gadjigo souligne que de cette éducation l’écrivain cinéaste a acquis les valeurs fondamentales qui l’ont guidé dans son action tout au long de sa vie : respect de la parole donnée, sens de l’honneur, dignité, esprit rebelle.

Sembene-Gadjigo

Ses parents se séparent, et lorsque sa mère partit à Dakar où elle fonda un nouveau foyer, Ousmane Sembène fut pris en charge par sa grand-mère Diodio Sène qui, ‘’comme souvent en pareil cas en Afrique, le gâta plus qu’elle ne l’éduquât », écrit Gadjigo. « De cette relation, ajoute-t-il, sont peut-être nés le grand respect et la tendresse à l’égard des femmes dont témoigne l’œuvre de Sembène ».

Diodio Sène eut cependant du mal à ‘’calmer’’ l’ardeur du petit Ousmane, ‘’jeune semeur de +bordel+’’ qui bénéficiait de la caution secrète et quasi admirative de son père. « Mon père ne me reprochait pas mes écarts de conduite mais il me disait toujours : +je peux tout te permettre, sauf de voler et de mentir+ ». Et plutôt que de le confier au Centre de réhabilitation pour délinquants de l’île de Karabane — cela fut envisagé un moment — Sembène fut envoyé à Marsassoum, auprès de son grand-oncle Abdourahmane Diop. « Ce fut un tournant majeur de la vie de Sembène », selon Samba Gadjigo.

Abdourahmane Diop, qui s’était installé à Marsassoum en 1922 pour y ouvrir la première école de langue française, était, comme la plupart des instituteurs de cette époque, un être hors du commun, rapporte l’auteur. Selon Sembène, ‘’c’était un intellectuel dans le vrai sens du mot ; il écrivait tant en arabe qu’en français ».

« A ses côtés, Ousmane Sembène découvre le monde magique du savoir. Il devine déjà que l’on peut mieux gambader avec son esprit qu’avec son corps, aussi bien dans son monde intérieur que dans des mondes extérieurs inconnus, bien plus loin que les bolongs de Casamance », poursuit Samba Gadjigo. Selon lui, Sembène n’a à vrai dire jamais pu guérir de la fascination exercée jadis sur lui par Abdourahmane Diop. « Il avait une pédagogie très personnelle, se rappelle le cinéaste. Il ne punissait presque jamais mais savait comment vous obliger à toujours dire la vérité. Pour lui, la seule chose réellement importante, c’était la franchise ».

Dressant le portrait du grand-oncle de Sembène, le biographe relève : « Abdourahmane Diop était si pieux que la mosquée du village avait été érigée dans l’enceinte de sa maison. Tout le monde admirait sa rigueur morale il lui arrivait, par exemple, de percevoir des sommes supérieures à son salaire normal et, après avoir signalé l’erreur au Trésor, il reversait le trop perçu (…) même s’il est difficile de mesurer à quel point il a pu influencer Sembène sur ce point précis ».

Valeurs morales fortes

Abdourahmane Diop avait le sens du devoir et de la justice. Sous sa coupe, Ousmane Sembène comprend peu à peu que le travail peut être source de liberté et d’indépendance, indique Gadjigo. Il l’encourage à offrir, dès l’âge de 14 ans, ses services pendant la période des récoltes de mil. Il suggère aussi aux enfants de se faire un peu d’argent de poche en vendant les résidus de grains.

« C’est sa façon à lui de leur montrer qu’il n’est de dignité que dans la capacité à subvenir à ses propres besoins. Sembène, qui pour la première fois de sa vie a ainsi pu s’acheter ses propres vêtements, n’oublia jamais la leçon, commente l’auteur. Il a toujours eu un profond mépris pour la mendicité et l’esprit de dépendance, qu’elles soient individuelles ou collectives. »

A Marsassoum, le jeune Ousmane était de corvée d’eau chaque semaine, raconte Samba Gadjigo qui explique que cela signifiait plusieurs va-et-vient du puits aux canaris de la mosquée, pour les remplir et permettre ainsi aux fidèles de faire leurs ablutions.

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Sembène Ousmane en compagnie de son biographe Samba Gadjigo

Dans ses souvenirs, Sembène rappelait, « dans un grand éclat de rire : +depuis Marsassoum, je déteste tous les vendredis du Bon Dieu+ ». Toutefois, modère Gadjigo, la piété de Abdourahmane Diop a laissé, on s’en doute, des traces bien plus profondes et l’érudit lui a inculqué un véritable culte de la chose écrite. C’est ainsi que Sembène avoue accorder plus d’importance à ses romans qu’à ses films, qui l’on pourtant rendu célèbre dans le monde entier : « à un niveau personnel, je préfère la littérature…Le cinéma nous rend tous imbéciles… » Il n’a pas non plus oublié que son père Moussa Sembène, pourtant analphabète, lui rapportait souvent de vieux journaux ramassés dans la rue.

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Abdourahmane Diop, l’ancien instituteur de Marsassoum, a été pour lui, « bien plus que l’armée et le monde ouvrier, la grande école de sa vie ». Et le ‘’destin’’ semble du reste avoir pris un malin plaisir à associer leurs deux noms aux mêmes légendes. Abdourahmane Diop avait, dit-on, été lui aussi révoqué pour avoir copieusement bastonné son directeur d’école. Sembène, lui, a été renvoyé de l’école primaire à Ziguinchor pour avoir giflé son instituteur qui voulait lui apprendre le corse.

L’autre  »grande influence » subie par Sembène est celle de son père Moussa, un ‘’personnage peu commode’’ dont Gadjigo dit qu’il accordait ‘’beaucoup de poids à la parole donnée’’. « A travers ses deux proches parents (Abdourahmane Diop et Moussa Sembène) et au-delà d’eux, Sembène est le produit de toute une génération d’hommes et de femmes aux valeurs morales très fortes ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15 janvier 2008

‘’Une femme pas comme les autres’’ : les limites objectives d’une audace artistique

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Le long métrage ‘’Une femme pas comme les autres’’, du Burkinabé Abdoulaye Dao, est un film plein d’humour dans lequel le réalisateur, à partir d’un thème ordinaire, la polygamie, se prend à rêver d’une situation où c’est la femme qui aurait la possibilité de choisir un coépoux à son mari.

Abdoulaye Dao

Trompée dans son propre lit conjugal par un homme avec qui elle vit depuis sept ans, Mina (Georgette Paré), dirigeante d’entreprise prospère, n’a trouvé d’autre moyen que de se taper un deuxième mari, dans une société où la polygamie ne suscite aucun signe de réprobation.

L’objectif est double dans sa tête : « punir » son mari qui l’a trompée avec la femme du voisin d’en face et inverser les rôles en faisant de la femme celle qui a deux conjoints. Même si la polyandrie a existé et existe encore dans certaines sociétés, l’entreprise ne manque pas d’audace dans un milieu encore machiste qui, au nom des coutumes et des traditions, ne conçoit cette option que pour l’homme.

Le film ne peut pas être analysé comme une histoire sérieuse. Il est quelque peu détaché de l’actualité sociopolitique ambiante, faisant penser que l’on contrôle suffisamment les problèmes de la vie quotidienne pour penser s’évader dans un rêve à la fois risqué et audacieux.

Serge Henry (Dominique), comédien d’expérience et de talent, est très bon dans son jeu. Ses tics renseignent sur ses angoisses, ses états d’âme. Georgette Paré (Mina), elle, est bien canalisée dans son rôle de femme trompée, restée digne pour contre-attaquer. L’humour qui secoue, aide les gens à dépasser les traumatismes de la vie quotidienne et à trouver des solutions à des situations causasses. Dans le cas de ce film d’Abdoulaye Dao, il est utilisé comme moyen de faire bouger des lignes d’un imaginaire…

’’Une femme pas comme les autres’’ traite de l’institution du mariage, de l’infidélité. C’est original au début, avec cette femme qui paraît sûre d’elle, mais à la fin la solution singulière de ’’faire le boucan’’ en se trouvant un deuxième mari. On peut reprocher au réalisateur de n’être pas allé au bout de sa logique audacieuse. Le premier mari, ne pouvant plus supporter la présence de son coépoux, décide de faire parler son orgueil de « mâle dominant » et de partir. Et la femme, qui n’a agi comme elle l’a fait que pour « punir » le mari, est sûre que celui-ci reviendra. Preuve qu’elle-même n’est pas préparée à cette « révolution » qu’elle veut installer.

Aboubacar Demba Cissokho

Khouribga, le 16 juillet 2010

Papa Ibra Tall, l’empreinte d’un pionnier

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L’artiste sénégalais, décédé dimanche 26 juillet 2015, à l’âge de 80 ans, a été un de ceux qui ont fondé « L’Ecole de Dakar » et donné corps à une vision fondée la libre expression de génies singuliers.

Papa-Ibra-Tall

Au bout du fil, une petite voix : « Je ne me sens pas très bien ces derniers jours. Je ne suis pas dans de bonnes dispositions pour vous recevoir, mais je serais très heureux d’échanger avec vous, le plus tôt possible j’espère. » En raccrochant avec Papa Ibra Tall, début juillet, j’étais loin de m’imaginer que je ne pourrais réaliser l’interview tant souhaitée avec lui, pour l’émission radiophonique ‘’Arc-en-ciel’’.

Le choc a été d’autant plus fort qu’à l’annonce de son décès, ce dimanche 26 juillet 2015 à Dakar, je travaillais sur le questionnaire de notre éventuel entretien à Tivaouane, parce que je considérais une interview avec cet immense artiste à la fois comme un précieux document et un témoignage sur une part de l’identité artistique et culturelle de ce pays qui s’appelle Sénégal. Hélas !

Dans le bilan des ‘’années Senghor’’, les analystes, chercheurs et acteurs culturels insistent tous sur la dimension cultuelle. Il a fallu des hommes et des femmes pour donner corps à la vision qui était à la base de cette politique. Papa Ibra Tall était de ceux-là. Son empreinte épouse parfaitement la vision que le premier président du Sénégal indépendant, Léopold Sédar Senghor (1960-80) ainsi que la philosophie que celui-ci a voulu imprimer à la pratique des arts au Sénégal.

Dans ‘’Problématique de la négritude’’, Senghor définissait la tâche que se sont fixée les militants de la négritude : « assumer les valeurs de civilisation du monde noir, les actualiser et les féconder, au besoin avec les apports étrangers, pour les vivre par soi-même et pour soi, mais aussi pour les faire vivre par et pour les autres, apportant ainsi la contribution des nègres nouveaux à la civilisation de l‘universel ». Sa vie durant, Papa Ibra Tall s’est attelé à cela, au même titre que de nombreux autres peintres – dans le cadre de ‘’L’Ecole de Dakar’’ –,  liciers, danseurs, comédiens, cinéastes et sculpteurs, à travers des œuvres.

« Un créateur dont le génie et la créativité seront réhabilités par l’histoire »

Né en 1935 à Tivavouane (90Km de Dakar), Papa Ibra Tall fréquente l’Ecole spéciale d’architecture et les Beaux-Arts de Paris dès 1955. Il illustre pour l’éditeur « Présence africaine », des couvertures de livres. C’est dans la capitale française qu’il rencontre les militants de la Négritude, en même temps qu’il y découvre le jazz noir américain.

En 1959, Papa Ibra Tall organise une exposition d’artistes noirs vivant en Europe pour le deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs à Rome. L’année suivante, lors d’un voyage d’étude aux Etats-Unis, il rencontre le jazzman John Coltrane et Malcom X. C’était l’année de l’indépendance du Sénégal. Il rentre au pays, crée la section « Recherches plastiques nègres » à la Maison des Arts, ancêtre de l’Ecole nationale des arts de Dakar.

A la Manufacture nationale de tapisserie créée par le président Senghor en 1966, il imprime sa marque. Entre 1975 et 1983, il s’implique dans différentes fonctions au ministère de la Culture. Il est, de 1983 à 1989, directeur de la Galerie nationale d’art. En 1989, il est nommé directeur général des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs (MSAD). Moustapha Tambadou qui a été membre du Conseil d’administration des Manufactures sénégalaises, a salué « la mémoire d’un créateur dont le génie et la créativité seront réhabilités par l’histoire ».

« L’œuvre plastique de Papa Ibra Tall était relativement mince, comme l’était  l’œuvre poétique de Senghor. Mais elle a défini et illustré les fondamentaux esthétiques de l’art négro-africain, contribuant à dessiner la place magnifique dans une universalité, non de la banalité mais de l’addition, du dialogue et de la convergence de génies singuliers », écrit Tambadou dans son hommage à l’artiste Papa Ibra Tall.

« Un des pères fondateurs des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs »

Du milieu des années 1960 à 2013, Tall a participé à des différents évènements culturels, tous aussi importants les uns que les autres : 8ème Biennale des arts de São Paulo (Brésil, 1965), 1er Festival mondial des arts nègres de Dakar (1966), 1er Festival culturel panafricain d’Alger (Algérie, 1969), 1er Salon des artistes plasticiens sénégalais au Musée dynamique de Dakar (1973). Il était aussi au colloque « Art nègre et Civilisation de l’Universel » à l’occasion de l’exposition Pablo Picasso (Dakar, 1972), au colloque du Congrès mondial de l’International Society for Education Through Art à Adélaïde (Australie, 1978).

Papa Ibra Tall, « un des pères fondateurs des Manufactures sénégalaises des arts décoratifs, a contribué à mettre en œuvre l’idée senghorienne d’insertion de l’art dans le tissu économique comme entreprise de protection, promotion et dialogue des identités », ajoute Moustapha Tambadou, qui a été conseiller technique de plusieurs ministres de la Culture et secrétaire général de la Commission nationale pour l’UNESCO.

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La solitude de l’oiseleur – Collection Abdoulaye Diop et Gnagna Sow

Les œuvres font partie des expositions itinérantes d’art contemporain sénégalais en Europe, Asie et Amérique entre 1974 et 1991. Il a reçu de nombreuses distinctions, notamment commandeur des Palmes académiques de la République du Sénégal, chevalier de l’Ordre du Rio Branco (Brésil) et est citoyen d’honneur des villes de New Orléans et Atlanta (Etats-Unis).

Papa Ibra Tall a réalisé de nombreuses décorations de bâtiments publics et privés ainsi qu’un film, ‘’Ndakaru’’, sorti en 1964. Et, comme un couronnement de cette belle trajectoire, en 2012, les commissaires de la Biennale d’art contemporain de Dakar (Dak’Art) lui consacrent une exposition-hommage à la Galerie nationale d’art, et en 2013, il a été mis à l’honneur dans l’exposition de Massimiliano Gioni, The Encyclopedic Palace, lors de la 55è Biennale de Venise.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 juillet 2015

Ablaye Ndiaye Thiossane, le retour à la lumière

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L’artiste sénégalais Ablaye Ndiaye Thiossane s’est produit le vendredi 21 octobre 2011 à l’Institut français Léopold Sédar Senghor de Dakar. Un spectacle qui sonnait comme un retour à la lumière pour un musicien dont la carrière s’est brutalement interrompue au lendemain du Festival mondial des arts nègres (1966) dont il a signé l’hymne officiel, ‘’Taal Lène Lampe Yi’’. Thiossane_Ablaye_NDiaye Cheveux et barbes blancs, Ablaye Ndiaye Thiossane, 75 ans, posé dans sa démarche et ses propos, dissimule mal derrière ses lunettes de soleil sa joie de se retrouver au devant de la scène, même si, comme il l’a dit à la presse, jeudi à la veille de son concert, il désespérait de trouver un producteur. L’homme revient avec un album, son tout premier, fait de chansons qu’il avait enregistrées avec les moyens du bord et que le producteur Ibrahima Sylla, séduit par sa voix, a aidé à ressortir. Ce déclic a été rendu possible par les conseils du salsero Médoune Diallo. « Je suis très content d’avoir fait cette production parce que j’étais complètement oublié. Je désespérais même de trouver un producteur qui m’aiderait à faire connaître mes compositions », dit cet autodidacte dans un français qu’il a appris dans les salles de cinéma. Ablaye Ndiaye Thiossane est un passionné de cinéma : il connaît les classiques français, arabes, indiens ou de l’ex-Union soviétique, ainsi que leurs héros. « Le 7-ème Art m’a appris à lire, à écrire et à parler le français », explique l’artiste, qui égrène avec précision les différentes étapes de sa longue carrière. Né le 3 février 1936 à Thiès (70 Km de Dakar), il se découvre une passion pour le dessin dès l’adolescence. A 14 ans, il commence à s’exercer en copiant les affiches de films. Puis, après avoir vu ‘’O Cangaceiro » de Lima Barreto, primé à Cannes (France) en 1953, il est séduit par la musique de cette œuvre. Il découvre alors Harry Belafonte, Duke Ellington, BB King, Nat King Cole, s’inscrit en 1962 à l’Ecole nationale des arts pour se perfectionner en dessin et devenir artiste plasticien. Parmi ses professeurs, Iba Ndiaye. Il suit aussi les cours de la section d’art dramatique, ce qui lui permet de côtoyer Abdoulaye Douta Seck, Doura Mané ou encore Djibril Diop Mambety. En 1964, il monte le Thiossane Club, un orchestre dont l’option est de valoriser le patrimoine immatériel sénégalais, notamment wolof. Le directeur de l’Ecole nationale des arts d’alors, Alioune Diop, le présente à celui de Radio Sénégal, Ibrahima Mbengue, à un moment où le premier Festival mondial des arts nègres était en préparation. Pour accueillir le monde noir à Dakar, les autorités sénégalaises lancent un concours pour trouver l’hymne à l’événement. C’est ainsi que Abdoulaye Ndiaye Thiossane se révèle au grand public en interprétant ‘’Taal Lène Lampe Yi’’, une vieille chanson des Fanal saint-louisiens. Le succès est là. Mais, plus rien après son retour à Thiès, sa ville natale, en 1967, pour s’adonner à la peinture sur carton. C’est le début de cette longue traversée du désert pendant laquelle a eu lieu sa rencontre avec le producteur Ibrahima Sylla. Il avait même été « ignoré et écarté », selon ses propres termes, du troisième Festival mondial des arts nègres (décembre 2010). Ablaye Ndiaye Thiossane avait ‘’rangé’’ la musique pour se consacrer à la peinture. Celle-ci ne lui apporte pas des revenus substantiels, juste de quoi subvenir à des besoins essentiels : nourriture, eau, électricité, éducation de ses neuf enfants (huit filles et un garçon). « Au Sénégal, la vie d’artiste est dure parce que le public n’a pas les moyens de payer nos œuvres. C’est encore plus dur pour un artiste plasticien », déplore-t-il. Peut-être sa situation va-t-elle s’améliorer avec l’album qu’il porte, tiré de la centaine de titres de son répertoire. Le disque sert de support à ce retour sur scène qui a déjà commencé par la France. Il est composé de neuf titres, partagés entre chansons d’amour, compositions classiques du répertoire des griots, des contes et légendes que lui disaient sa mère et un de ses oncles. Il y a rendu aussi hommage à une autre légende de la musique sénégalaise, Abdoulaye Mboup, disparu en 1975, et à la femme sénégalaise. Il y a chanté avec Khar Mbaye Madiaga, Balla Sidibé, Médoune Diallo, Assane Mboup, Fatou Mbaye, Marie Ngoné Ndione et d’autres chanteurs. Les instrumentistes Cheikh Tidiane Tall (guitare), Thierno Kouaté (saxophone), Samba Laobé Ndiaye (basse), entre autres, y ont été associés. Cette remise sous les feux de la rampe d’Ablaye Ndiaye Thiossane est quelque part un juste retour des choses, même si lui-même ne le prend pas comme une revanche face à un système qui l’a plongé dans l’anonymat pendant plus de 40 ans. Il revient pour jouer et donner du plaisir. Toutes choses qu’il n’aurait jamais dû cesser de faire. Mais, pour lui, ‘’c’est le destin’’. Aboubacar Demba Cissokho Dakar, le 21 octobre 2011

« Sans émotion, avec lucidité », des intellectuels prennent position contre le discours de Dakar

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« Une vision s’appuyant sur le postulat d’un refus du présent tel que l’acceptent nos dirigeants (…)». Voilà, dit sous la plume de Kettly Mars, ce que proposent les 23 intellectuels auteurs du livre ‘’L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar’’ (Edition Philippe Rey, février 2008, 480 pages).

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Ce qui ressort de cet ouvrage c’est bien une vision du monde très éloignée de l’idéologie capitaliste destructrice de l’humain. Loin aussi de la cynique langue de bois politicienne, les faits exposés sont d’une implacable clarté. Ce livre devrait faire date dans les annales, à la fois de l’histoire des sciences humaines et de la science politique. D’abord parce que c’est une œuvre collective : fait rare, plus de vingt intellectuels (écrivains, historiens, économistes), y ont collaboré. Ensuite parce qu’elle évite magistralement le piège de la provocation et de la diversion que le président de la République française a manifestement voulu tendre aux peuples africains.

Heureux donc qui, comme ces hommes et femmes, s’inquiètent et s’indignent du traitement fait au continent africain. Makhily Gassama relève avec pertinence que ce sont des intellectuels « soucieux du devenir du continent africain, des patriotes sincères qui savent que dans la vie d’une nation, d’une communauté humaine, aucun danger n’est à écarter, que tout s’inscrit dans l’ordre du possible pour le meilleur et pour le pire. Ils savent qu’en ces temps modernes, chaque détour de l’Histoire a réservé des surprises, des surprises injustes et atroces à l’Afrique ».

Cette vision de l’avenir est déclinée « sans émotion (…) mais avec lucidité » (Kettly Mars) dans des textes qui se tiennent. Les auteurs offrent une grille de lecture avec des clés pour y entrer. Ce livre est un hommage à ces intellectuels – Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Frantz Fanon, Mongo Beti, Amadou Hampâté Bâ, Aimé Césaire à qui il est dédié d’ailleurs – qui se sont donnés corps et âmes pour rendre à l’Afrique sa dignité bafouée et une conscience historique. Cette conscience historique qui fait qu’un peuple n’est pas un agrégat d’individus sans lien historique, pour reprendre Cheikh Anta Diop. C’est aussi un salut de reconnaissance à ces dirigeants éclairés qui avaient une autre vision de l’avenir du continent : Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Sylvanus Olympio, Thomas Sankara, hélas éliminés ou déstabilisés.

N’en déplaise donc à Nicolas Sarkozy – qui demande de ne pas « ressasser » le passé au nom d’une « rupture » dont on tarde encore à voir les signes, il faut se livrer à un petit cours d’histoire. Parce que justement, souligne Djibril Tamsir Niane, « parler d’avenir, ce n’est pas ignorer le passé ». Parce que, renchérit Théophile Obenga, « quand un peuple, une nation, un Etat perd partiellement ou totalement sa mémoire culturelle, son sens historique, la conscience de sa civilisation, alors il perd, non moins dramatiquement, le sens du devoir dans l’histoire de l’humanité ».

« Devoir et responsabilité sont deux exigences de civilisation. L’irresponsabilité est barbarie, absence de devoir », note Obenga. De quoi s’agit-il ? Le 26 juillet 2007, à Dakar, Sarkozy a voulu passer par pertes et profits le contentieux franco-africain au sujet notamment de la Traite négrière et de la colonisation. Dans un discours dont Zohra Bouchentouf-Siagh dénonce l’hypocrisie, la faiblesse conceptuelle et l’aspect comique.

« Ce qui fait frissonner d’horreur en écoutant le chef de l’Etat français à la sortie du XXe siècle de toutes les violences et des graves atteintes aux droits e l’Homme, constate Makhily Gassama, c’est que les propos incriminés ne viennent ni d’un historien ou d’un intellectuel obscur ni d’un citoyen lambda – nous n’aurions certainement pas réagi –, mais du chef de l’Etat d’un pays respecté pour ses valeurs intellectuelles et morales. » Face à cela, « il importe de ressasser le passé puisque nous tenons à être maîtres de notre destin, à maîtriser le présent et à construire l’avenir, puisque les signes avant-coureurs d’une recolonisation de l’Afrique sont manifestes dans nos rapports actuels avec l’Europe ».

Gassama décrypte et dénonce en même temps « le piège infernal », vieux comme le monde, qui a été tendu aux Noirs. « C’est l’histoire des hommes, qu’elle soit profane ou religieuse, qui nous a piégés depuis Noé, depuis la nuit des temps. Nous n’avons pas besoin d’+entrer dans l’Histoire+ puisque nous sommes le poumon de l’histoire de l’humanité », écrit-il. Le président français, constate Zohra Bouchentouf-Siagh, refuse de reconnaître aux peuples assujettis et exploités durant des siècles le droit de revenir sur une « histoire commune » franco-africaine, sous prétexte de « non-repentance » ; mais curieusement, lui-même reste très attaché à la mémoire, que ce soit à titre individuel et familial ou à titre collectif.

Mamoussé Diagne qui relève un discours d’une « longueur assommante », estime que « l’ignorance n’excuse pas tout » chez Nicolas Sarkozy. « Si on peut démontrer que le propos de Sarkozy est nul, vu sous l’angle de la prétention du +grand frère+ venant donner des leçons aux Africains qui ignorent ce qu’ils sont et ce qu’il faut faire pour s’en sortir, il a un contenu et une visée qu’il convient de démasquer », note le philosophe sénégalais. D’où « l’obligation d’y répliquer (qui) découle des contenus qu’il charrie, et qui, le situant en deçà de la nullité, en font un discours provocateur et dangereux ».

« En vérité, note encore Diagne, c’est un nouveau contrat néocolonial qu’on est venu proposer aux peuples africains. Et on ne peut pas ne pas être frappé par le fait que cela intervient au moment où l’Afrique tente de construire son unité et de diversifier ses partenaires. » Mais Fallait-il s’attendre à autre chose de la part du président français, porte-drapeau de la ‘’droite décomplexée’’ ? Non, répond Dialo Diop. De la France de Charles de Gaulle, de Georges Pompidou, Valéry Giscard D’Estaing, François Mitterrand, d’un paternalisme notoire vis-à-vis des ex-colonies de la France, « l’Afrique ne peut assurément rien attendre de bon ! »

La situation des pays africains, encore installés dans « l’indignité de la dépendance » (Kettly Mars), est admirablement exposée par Koulsy Lamko qui a choisi d’adresser une lettre à Thomas Sankara pour donner sa contribution au livre-réponse. « La vérité, doit-on la ressasser, c’est que l’Afrique sur une grande partie de son territoire continue de vivre les douleurs historiques nées de siècles d’esclavage, de colonisation, et actuelles du néocolonialisme, écrit Lamko. Les visions d’indépendance réelles sont interrompues et détruites par des systèmes mafieux aux longs tentacules parfois ostensiblement marqués par la présence de divers lobbies féroces, lobbies financiers, militaires, pétroliers, diamantaires, de vendeurs d’armes. »

S’y ajoute qu’il y a dans le discours, « cette enfilade de clichés, de préjugés et de stéréotypes forgés au XIXe siècle par les théoriciens du racisme », un « scandale », analyse pour sa part Mwatha Musanji Ngalasso : « Le fait d’affirmer en 2007, comme le faisaient, au XIXe siècle, les idéologues suprématistes et théoriciens de la colonisation, que si tous les peuples ont connu le « temps de l’éternel présent », l’Afrique, elle, y est toujours restée. Ce qui a servi d’argument à l’occupation coloniale et sa prétendue +mission civilisatrice+ ».

« Par le refus de la repentance qu’il considère comme inopportune et indue il se met dans la posture paradoxale de +juge et partie+. La posture du voleur se mêlant à la foule de ses poursuivants pour crier plus fort que tous : +Au voleur+ » Patrice Nganang, lui, qualifie le discours de « vraie imposture de parvenu », estimant qu’il est des hommes pour qui même l’indignation est une marque d’attention, donc de reconnaissance. « Et pour ce président français qui aime plus que tout entendre l’écho de sa propre voix, rien n’est plus efficace que la simple, banale indifférence. L’indifférence de la jeunesse africaine, de la majorité totale de la jeunesse à son discours, a donc été le meilleur manifeste anti-Sarkozy possible ».

Djibril Tamsir Niane, avec un sens aigu de l’Histoire, rappelle des vérités simples mais essentielles : « La traite négrière est un crime contre l’humanité ; L’Afrique a une histoire ; La colonisation ne fut pas qu’une faute ». Mais « quelle est donc cette  +réalité+ implacable à laquelle aucun président français ne peut échapper, fût-il grand adepte de la +rupture+ » ? se demande Mahamadou Siribié. La réponse suit, limpide : « la supposée +réalité+ a pris le dessus sur la +rupture+. Cette +réalité+, c’est la permanence des rapports ambigus entre la France et l’Afrique francophone dans le temps et dans l’espace, générateurs de toutes les incompréhensions entre Français et Africains, +réalité+ liée à des intérêts géostratégiques et économiques ».

Dire aux jeunes d’Afrique qu’il y a en eux « deux héritages, deux sagesses, deux traditions », et surtout que la part de l’Europe est « l’appel de la liberté, de l’émancipation, de la justice et de l’égalité entre les femmes et les hommes », ce n’est rien d’autre que poser le partenariat avec l’Europe comme celui que les Africains doivent privilégier, reprend Mamoussé Diagne dont la conclusion sonne en même temps comme un avertissement. « (…) que Sarkozy prenne date : lorsque sera venu le moment de vouloir passer à l’application de ce contrat néocolonial de type nouveau sur le dos des peuples africains, l’occasion sera directement donnée à lui et à ceux qui en seront les exécutants de voir si oui ou non ces peuples sont entrés dans l’histoire ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 mars 2008

Moussa Sène Absa : « Nous ne portons pas nos histoires »

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Le cinéaste sénégalais vient de réaliser, sur commande de l’ONG Oxfam, le court-métrage ‘’Capitaine Mbaye Diagne – Niani : On nous tue, on ne nous déshonore pas ‘’, sur l’officier sénégalais, qui a sauvé des centaines de personnes pendant le génocide au Rwanda, en 1994. Le film a été présenté le 29 mai 2015, à l’occasion de la Journée internationale des casques bleus, à Dakar

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Pourquoi avez-vous accepté de réaliser ce film ?

C’est une longue histoire. Il y a quelques années, il y a eu un reportage que Marc Doyle (journaliste de la BBC) avait fait sur le capitaine Mbaye Diagne. Et puis, je me disais que je voulais raconter une histoire sur cet homme. D’abord, je pensais à une fiction. Je me disais que ça mérite une fiction. Et puis, un jour, à Dakar, un jeune producteur, Bassirou Ndiaye, m’envoie les termes de références d’un projet de documentaire (de l’ONG Oxfam) sur le capitaine Mbaye Diagne. J’ai sauté sur l’occasion, j’ai fait une proposition qui a été retenue. C’est un film que je voulais faire, de toutes les façons. Là, j’ai eu l’occasion de le faire sans dépenser de l’argent, parce que tout a été pris en charge par Oxfam. J’ai toujours eu envie de le faire et je n’étais pas le seul. Je pense que Samba Félix Ndiaye (auteur du documentaire ‘’Rwanda pour mémoire’’, sorti en 2003) et Madièye Mbaye avaient envie de le faire. Je pense que beaucoup de Sénégalais, qui avaient connu l’histoire de Mbaye Diagne, voulaient faire un film sur lui. J’ai été chanceux. J’ai fait un 13’, mais là, je prépare un 52’.

Qu’est-ce qui attire chez Mbaye Diagne comme personnage d’un film ?

D’abord, c’est quelqu’un de vivant. C’est quelqu’un qui aimait raconter des blagues. Et ce que l’on ne sait pas, c’est qu’il a beaucoup tourné au Rwanda. Il avait acheté une caméra. Donc j’ai beaucoup de ses rushs dans lesquels il fait le journaliste en posant des questions à gauche et à droite. J’ai trouvé un homme extraordinaire, plein de vie, plein d’humour et en même temps très rigoureux. Si vous allez à l’ENOA (Ecole nationale des officiers d’active, à Thiès, à 70 Km de Dakar), et que vous voyez dans quel moule ces hommes ont été formés, vous comprenez leur bravoure. C’est une formation qui est basée sur l’éthique traditionnelle. Il y a toute la mythologie de l’initiation, qui est comme un leitmotiv de la formation de ces officiers. J’y ai passé une journée et j’ai été subjugué de voir la discipline, la rigueur, un sens extraordinaire du travail bien fait et de la bravoure.

Ce sont des valeurs que le capitaine Mbaye Diagne incarnait ?

Oui, parfaitement. Pour moi, le capitaine Mbaye Diagne est un héros. Mais ce n’est pas un héros dont on parle comme on parlerait d’un héros du 18è ou du 19è siècle. C’est un héros du 20è siècle. On est de la même génération, lui et moi. Ça aussi, ça m’a vraiment motivé. Cette génération a été formée dans un moule particulier. C’est la génération ‘’cinéma’’. Les gens ne s’en rendent peut-être pas compte, mais le cinéma inculque des valeurs. Quand tu vois un bandit dans un film, tu ne l’aimes pas. A l’inverse, quand tu vois un héros, tu t’identifies à lui. C’est ça la force du cinéma. Il modèle une personne en lui inculquant des valeurs humaines très fortes. Je pense que Mbaye Diagne a été forgé à travers ce prisme de valeurs cardinales à préserver.

Mbaye-Diagne

Qu’est-ce que la jeunesse, en quête de repères, peut tirer du parcours et du comportement du capitaine Mbaye Diagne ?

Le problème de notre jeunesse, c’est un problème pernicieux. Une jeunesse a besoin de repères, de valeurs. Aujourd’hui, que constate-t-on ? Les jeunes n’ont pas de socle sur lequel s’appuyer, ce qui fait qu’ils sont très malléables. On peut les formater. Avec la télévision qu’on a, on en fait ce qu’on veut. Comme des moutons de panurge, ils choses au gré du vent. L’individu a besoin de sens de l’honneur, de sens du devoir, du courage de faire ce qu’on a envie de faire, même si on y laisse sa vie. C’est un viatique que Mbaye portait et je pense que les jeunes peuvent puiser dans son parcours. Ils ont besoin d’un sens citoyen. Ils ont aussi besoin de savoir, de curiosité. Les jeunes ne lisent plus. Les jeunes n’admirent plus un écrivain, un savant. Si un savant passe en même temps que Bombardier (un lutteur populaire dans l’arène sénégalaise, NDLR), presque tout le monde va suivre le second.    Quand tu parles à la mère de Mbaye Diagne et qu’elle te dit quel enfant il était, tu comprends tout. Quand tu parles à ses camarades de promotion, il n’y en a pas un qui ne parle pas de lui sans admiration et émotion. Parce que c’était un vrai soldat. En dehors du soldat, c’était un vrai citoyen. Au-delà du citoyen, c’était un véritable homme, tout simplement.

Au Rwanda, le capitaine Mbaye Diagne s’est en quelque sorte mis en marge, en ne suivant pas les ordres de ses supérieurs. Avez-vous trouvé dans votre parcours des éléments qui peuvent expliquer ce comportement ?

Ça, je peux le rapporter à l’incidence du cinéma. Le cinéma qu’on regardait, quand je me mets à sa place, à Pikine, on allait voir J’allais voir des films western, des films d’action, etc. Quand tu es formé à travers ce prisme-là, tu as du mal à accepter l’injustice, tu ne peux pas accepter l’injustice. Tu ne peux pas, non plus, être hypocrite. Tu dis ce que tu penses. Je crois que Mbaye Diagne est de ces gens-là qui refusent de ne faire face au devoir de sauver la veuve et l’orphelin, comme disent les officiers. C’est naturel. Tu ne peux pas rester les bras croisés, dans ton hôtel ‘’Mille Collines’’, attendre qu’on tue des innocents, alors que toi, tu peux faire quelque chose.

Mbaye Diagne

On constate que les héros ou des personnages considérés comme tel n’apparaissent pas tellement dans le cinéma sénégalais. Comment expliquez-vous cela ?

Si Mbaye Diagne était américain, il y aurait plusieurs films sur lui aujourd’hui. Si Mbaye Diagne était français, il y aurait de grands films sur lui. Nous ne portons pas nos histoires. Les histoires de nos héros, nous ne les portons pas à l’écran. Quelqu’un comme Mbaye Diagne, c’est une trajectoire de belle fiction. Mais comment faire une fiction dans un pays où le cinéma est le parent pauvre.

Aboubacar Demba Cissokho

Propos recueillis à Dakar, le 29 mai 2015

Sunugaal gii : patrimoine culturel illustré

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L’album ‘’Sunugaal gii’’ de l’Ensemble lyrique traditionnel du Théâtre national Daniel Sorano, le premier depuis la création de cette structure en juillet 1965 par le président Léopold Sédar Senghor (1960-1980), est le reflet de la diversité culturelle nationale et de la richesse du patrimoine musical du Sénégal.

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Ce disque de 15 titres lancé officiellement le 29 janvier 2014, au cours d’une conférence de presse – point de départ d’une campagne de promotion – donne à entendre une variété de thèmes, de voix, de langues (wolof, peul, mandingue, sérère…) et de rythmes, symboles de l’appartenance à une pirogue (Sunugaal) commune dont la préservation incombe à tout le monde.

En écoutant ‘’Sunugaal gii’’ (arrangé par Malick Socé et Abdoulaye dit Baboulaye Cissokho), le mélomane averti, qui attendait certainement depuis longtemps un tel produit, effectue un voyage dans l’univers d’un patrimoine peu valorisé par les artistes et les médias, découvrant du coup que les divers rythmes concourent à l’expression d’une identité commune.

De la même manière, les instruments locaux – que ceux dits ‘’modernes’’ côtoient – charrient des mélodies sur lesquels les chanteurs offrent des textes forts tirés du patrimoine, de l’histoire et d’une critique de la société par des artistes en première ligne quand il s’agit d’alerter ou de rappeler les valeurs culturelles essentielles.

L’idée d’ensemble que l’album porte s’entend donc dans l’harmonie qu’offre le jeu des instruments (xalam, kora, flûte, balafon balante, sabar, djembé) et le morceau qui donne son nom au disque, ‘’Sunugaal gii’’, véritable hymne à une culture de tolérance, d’unité et à la préservation de la paix sociale. Il résume et reste fidèle à l’intention des fondateurs d’une nation sénégalaise alors naissante.

La manière même dont cette chanson est livrée en dit long sur l’esprit qui la porte : pas d’envolée solitaire, des refrains repris en chœur par le groupe d’où émergent clairement les voix féminines. Tiens ! Les femmes, preuves vivantes que l’Ensemble lyrique traditionnel reste le vivier de la musique dite traditionnelle au Sénégal : la structure a donné au paysage musical national Kiné Lam, Khar Mbaye Madiaga, Souaré Kouyaté, Soda Mama Fall, entre autres voix.

Le mélomane peut aussi percevoir la diversité à travers les thèmes abordés par les différents interprètes. Soda Mama Fall met en garde contre l’usage de stupéfiants (« Drogue bi »), Mbaye Ndiaye exalte le cousinage à plaisanterie (‘’Yakk faaxe’’), Fatou Talla Ndiaye la fidélité en amitié (‘’Kollëre’’ et Alassane Mbaye les vertus d’une bonne éducation des enfants.

Souaré Kouyaté, elle, appelle dans ‘’Kelebila’’ à arrêter les conflits et à cultiver la paix, tandis que Arame Camara (‘’Soundjata’’) et Saliou Mbaye, tout nouveau pensionnaire de l’Ensemble (‘’Birima Birima’’) évoque des figures historiques qui parlent à différents groupes de la sous-région ouest-africaine. Abou Samba Diop ouvre son titre ‘’Ngumbala’’ par du Peekaan, cette geste des pêcheurs de la région nord du Sénégal.

En sortant l’album ‘’Sunugaal gii’’ – enregistré au Studio Bleu et masterisé au Studio Sankara -, sous la coordination de Ousmane Diakhaté et Massamba Guèye, le Théâtre national Daniel Sorano place l’Ensemble lyrique national, connu à travers le monde pour ses prestations lors de tournées, à un nouveau palier, même si ses homologues du Mali et de Guinée avaient pris, dès le début des années 1960, une bonne avance avec des productions discographiques.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 29 janvier 2014