Felwine Sarr met en perspective la pensée économique de Cheikh Anta Diop

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Le deuxième acte des activités de commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta Diop (1923-1986), a été posé le samedi 6 février 2016, dans le cadre d’une édition spéciale des « Samedis de l’économie » organisée par ARCADE et la Fondation Rosa Luxembourg. Il y a été question de la pensée économique de Cheikh Anta Diop. A cette occasion, l’économiste Felwine Sarr a estimé que le travail de l’historien et homme politique sénégalais dans ce domaine doit être prolongé et enrichi par la prise en compte de l’intelligence, de l’innovation technologique, du capital humain, aujourd’hui intégrés dans la pensée économique et de la pensée d’une production de richesses.

« Bien que visionnaire, Cheikh Anta Diop reste l’homme de son temps et pense à partir des référents de son époque et à partir de la vision économique de l’époque qui consistait à dire que la production de valeur ajoutée et de richesses devait se fonder sur des ressources, du capital, du travail et très peu sur du capital immatériel », a notamment dit Sarr, qui a animé le panel avec un autre économiste, Makhtar Diouf. ‘’L’énergie et la voie africaine du développement’’ était le thème de son intervention.

« Fonder la production de richesses sur de l’immatériel »

« L’autre réserve (sur la pensée économique de Cheikh Anta Diop), sur laquelle je suis indulgent : l’intelligence, l’innovation technologique, le capital humain. Depuis quelques années, il y a un mouvement théorique qui a renouvelé les analyses et qui a mis ce facteur au cœur de la pensée économique et de la pensée d’une production de richesses. On remarque de plus en plus qu’on pourrait faire l’économie d’un certain type de ressources et fonder la production de richesses sur de l’immatériel. C’est l’une des rares réserves que j’ai eue en termes critiques sur sa vision économique », a-t-il affirmé.

Cheikh Anta Diop, a « une réflexion sur l’importance de la science, mais il n’a pas une réflexion sur le capital humain en termes de facteur générateur de croissance économique. On sent que c’est un scientifique dur et il a une vision de l’industrialisation qui doit être fondée sur le capital, le travail et sur les ressources qui existent ».

Selon Felwine Sarr, la vision immatérielle de la production de la richesse est actuellement l’un des chantiers de réflexion de l’économie depuis qu’on s’est rendu compte que le capital humain contribuait plus que les facteurs traditionnels de la production de richesses. « Il y a toute une réflexion sur comment créer de la richesse en dehors des ressources matérielles, de la terre, du capital, des mines… Cette réflexion est absente (chez Cheikh Anta Diop) ».

Huit zones naturelles à vocation industrielle 

Felwine Sarr a, dans une première partie de sa communication, restitué « l’essentiel de la pensée de Cheikh Anta Diop », celle qui est développée dans Les fondements économiques et culturels d’un Etat fédéral d’Afrique noire (Présence Africaine, 1960) avant de la mettre en perspective avec les enjeux économiques actuels du continent africain et de l’interroger de manière critique. « Le point de départ de Cheikh Anta Diop, comme généralement dans tous ses travaux, c’est l’unité géographique, linguistique, psychique et la continuité historique du continent, a-t-il expliqué. Il ancre sa réflexion dans cet espace. Pour Cheikh Anta Diop, la restauration d’une conscience historique est un préalable à toute entreprise d’envergure. »

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Exposant les grandes lignes de l’ouvrage Les fondements…, Sarr a rappelé que Cheikh Anta y dégage huit zones naturelles qui ont une vocation industrielle : le bassin du Zaïre, « la première région industrielle du continent, qui peut fournir de l’électricité à toutes les branches industrielles du continent », le golfe du Bénin (Nigéria-Togo-Bénin), « le lieu d’une industrie électrochimique et électromagnétique »,  »Ghana-Côte d’Ivoire », « grande zone agro-alimentaire », la zone ‘’Guinée-Sierra Leone-Liberia’’ (industrie métallurgique), ‘’Sénégal-Mali-Niger’’ (pauvre en énergie, mais possibilité de prospection, industrie textile, oléagineux, élevage…), le Soudan nilotique (construction de barrages, réserves d’uranium, culture de coton), le bassin du Zambèze, l’Afrique du Sud.

Pour Felwine Sarr, Cheikh Anta Diop « dessine (dans cet ouvrage publié en 1960), « une vision de l’industrialisation et a vision de l’intégration verticale, identifie les différents foyers de ressources et réponde aux besoins des pays africains », soulignant qu’il a « le souci de la démographie, c’est-à-dire une urgence de repeupler le continent ». L’anthropologue a une réflexion qui va au-delà du recensement technique des ressources et des énergies, a poursuivi Sarr, précisant : « Cheikh Anta Diop affirme clairement qu’il est nécessaire qu’il y ait une nouvelle politique économique africaine et qu’il y a une nécessité pour les Etats africains d’avoir un plan d’industrialisation.  Il y a une nécessité qu’ils réfléchissent et pensent la structure de leur insertion dans le commerce international et de leurs échanges ».

Défi démographique

Après cette première partie de son exposé, consacrée à un résumé de la stratégie élaborée par Cheikh Anta Diop, Felwine Sarr a tenté une articulation de ces réflexions aux défis qui sont ceux des Africains aujourd’hui. A ce propos, il a dit que « l’un des défis pour le continent africain est le défi démographique ». En 2035, a-t-il indiqué, « l’Afrique constituera 25% de la population mondiale et va rattraper son retard causé par la Traite négrière », ajoutant : « Le repeuplement est déjà fait. C’est à partir de 1950 que le continent a décuplé sa population et que la révolution a eu lieu. Mais le plus important, c’est qu’en 2035, le plus grand nombre d’individus âgés de 15 à 45 ans se trouvera sur le continent africain. Ça veut dire que les équilibres démographiques, économiques, politiques et sociaux du monde seront infléchis par cette force motrice et que les enjeux en termes d’éducation et de capital humain sont fondamentaux. Donc, on est dans cette vision du repeuplement et du dividende démographique à retrouver, qui a été une vision de Cheikh Anta Diop dans les années 1950 ».

Les ressources naturelles et la vision d’une économie autonome

« Le continent dispose actuellement d’un quart des terres émergées, des terres arables qui ne sont pas utilisées ; du tiers des ressources naturelles du monde. Ce qu’il faut souligner, c’est que les neuf dixièmes de ces ressources ne sont pas encore exploitées. Ça veut dire que le potentiel est immense », a poursuivi Sarr dans sa mise en perspective de la pensée de Cheikh Anta Diop. Au regard de cette situation-là, a-t-il dit, « la vision prospective sur la manière d’exploiter ces ressources, la manière de les distribuer et la manière de les articuler dans une perspective continentale garde sa pertinence aujourd’hui, puisque ces ressources sont encore là. On a un avantage stratégique en termes de ressources disponibles et on a retrouvé l’avantage démographique ».  

Il y a dans les idées dégagées par Cheikh Anta Diop « la vision d’une économie autonome, qui use de ses ressources au profit de ses populations, et évite, dans l’échange international, d’être celle qui est victime de structures inégalitaires ou celle qui profite le moins de ses ressources », a fait remarquer Felwine Sarr, estimant que « l’un des problèmes de nos économies, c’est que pour celles qui sont actuellement en croissance, on a une croissance qui est tirée par les industries extractives, les services et les mines. »

Un autre problème, a-t-il relevé, c’est que sont essentiellement « des économies d’enclave au cœur desquelles on exploite un certain nombre de richesses et que ce sont des économies très peu intégrées verticalement ». « Les autres secteurs de l’économie ne profitent pas de la croissance dans ce secteur-là (secteur des matières premières, des ressources et des énergies…). Là aussi, une stratégie consisterait à avoir une vision sur ce que l’on échange, comment on l’échange et quel usage on fait des ressources, dans quel but, lié à quelles finalités ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 février 2016

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Caytu : le pèlerinage 2016 en images

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Le rituel du pèlerinage au mausolée de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop, à Caytu (150Km), a été, ce dimanche 7 février 2016, plus que par le passé, un moment fort émouvant et plein d’enseignements à plusieurs titres. Des milliers d’élèves et d’étudiants ont fait le déplacement et ont été rassemblés sous une immense tente où se trouvaient aussi personnalités politiques, leaders de partis, universitaires, membres du corps diplomatique, autorités coutumières et religieuses…

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Le mausolée où repose Cheikh Anta Diop, auprès de son grand-père, Massamba Sassoum Diop

Au-delà de la reconnaissance de la communauté à l’endroit de Cheikh Anta Diop, restaurateur d’une conscience historique africaine, les revendications des jeunesses fédéralistes et des populations du terroir commencent à trouver un écho favorables auprès des pouvoirs publics : le chef de l’Etat, Macky Sall, a promis, en plus du soutien matériel dégagé cette année pour la commémoration des trente ans de la disparition de l’anthropologue, de satisfaire la doléance de bitumage du tronçon routier Bambey-Gawane-Caytu.

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De gauche à droite : le Pr Théophile Obenga, historien et linguiste, disciple de CAD, Cheikh Mbacké et Massamba Sassoum, deux enfants de l’historien sénégalais, lors de la cérémonie officielle

Le Conseil municipal de Dinguiraye a pour sa part décidé de baptiser l’école primaire de Caytu du nom de Cheikh Anta Diop.

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Des élèves en compagnie de membres de la famille de Cheikh Anta Diop, dont ses enfants Cheikh Mbacké Diop, en boubou clair au centre, et Massamba Sassoum, à gauche (les bras croisés)
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Le tronçon Bambey-Gawane-Caytu, long de 29Km

Dialo Diop, secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), dernier parti politique fondé par Cheikh Anta Diop, a dit que la question de l’introduction de la pensée de ce dernier, dans les programmes scolaires – objet d’une pétition qui a recueilli quelque 30 mille signatures au Sénégal et dans la Diaspora – est à l’étude à l’Inspection générale de l’Education nationale.

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Dialo Diop, secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), s’adressant à des journalistes devant le mausolée

Mariétou Diongue Diop, administratrice de la Fondation de l’Université Cheikh Anta Diop, a rapporté le souhait de la structure de voir la résidence de l’historien à Fann-Résidence être érigée en musée.

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Aboubacar Demba Cissokho

Caytu, le 7 février 2016

Commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta Diop : c’est parti !

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La première journée des activités commémorant le trentième anniversaire de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986) s’est achevée jeudi soir par un très beau concert, animé dans le grand amphithéâtre de l’UCAD 2. A l’initiative des Frères Guissé, des musiciens ont servi au public des notes, des mélodies et des mots rendant hommage à celui qui a « élaboré l’historiographie africaine moderne contemporaine », selon le mot du Théophile Obenga. El Hadji Ndiaye, Souleymane Faye, Shula Ndiaye, Vieux Mac Faye, Ablaye Cissoko, Djiby Guissé se sont succédé sur la scène avant de clôturer les deux heures de concert par une jam session. La commémoration des trente ans de la disparition de Cheikh Anta avait démarré de fort belle manière dans la même salle par une leçon inaugurale de l’égyptologue Babacar Sall sur l’homme et l’œuvre, une intervention de Théophile Obenga, la distribution d’un livret sur l’homme et l’œuvre, présenté par Cheikh Mbacké Diop. Le tout dans une tonalité empreinte de pédagogie.

 

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Dans sa communication, l’égyptologue Babacar Sall, a retracé le cheminement de la pensée de Cheikh Anta Diop. Il s’est, dans un premier temps, adressé aux nombreux collégiens et lycéens qui étaient parmi les 2000 personnes ayant fait le déplacement, sous forme de question : « savez-vous pourquoi, chers élèves, Cheikh Anta Diop est célèbre ? » Il s’est empressé d’y répondre en disant que si Cheikh Anta Diop est si célèbre dans le monde, « c’est parce qu’il a montré que l’essentiel de ce que l’Europe a écrit sur l’Afrique et les Noirs est faux ».

Enraciner l’égyptologie) en Afrique noire

 « L’Europe a écrit que les noirs n’ont créé aucune civilisation, qu’ils n’ont créé aucun outil, aucun instrument de transformation (…), que les Noirs n’apparaissent dans l’histoire qu’à partir du 13ème siècle avant Jésus-Christ, que la civilisation de l’Egypte des Pharaons a été créée par des Européens venus d’Asie et d’Europe, que les noirs sont intellectuellement inférieurs aux autres races, que partout et en tous temps les noirs apparaissent comme des subordonnés, que c’est par la colonisation que les noirs ont commencé à se civiliser. Cheikh Anta Diop a battu en brèche toutes ces affirmations », a poursuivi le Pr Sall, estimant que « seul l’enracinement d’une pareille discipline scientifique (l’Egyptologie) en Afrique noire amènera à saisir, un jour, la nouveauté et la richesse de la conscience culturelle que nous voulons susciter… ».

« La régression de l’Afrique est résultat des multiples agressions qu’elle a subies »

Il a ajouté : « Cheikh Anta Diop ne s’est pas contenté de l’écrire, il a démontré sur des bases scientifiques que les Noirs ont créé les plus anciennes civilisations historiquement attestées de l’humanité, à savoir l’Egypte, Koush et Axoum, que la civilisation grecque a emprunté l’essentiel des éléments de sa culture aux Noirs et à l’Egypte ».  Babacar Sall a souligné que « la régression de l’Afrique est le résultat des multiples agressions qu’elle a subies (traite négrière et colonisation, notamment)», reprenant le constat de Cheikh Anta Diop qui, a-t-il rappelé, appelait « les Noirs à renouer avec la science et la technologie pour leurs pays, le continent ». Invitant ses collègues chercheurs et enseignants à « consolider les arguments de Cheikh Anta Diop en fondant leurs propres appareils sur les perspectives épistémologiques », il a lancé : « A chaque individu d’écrire l’histoire de sa classe sociale, de son appartenance ethnique, de son pays et de sa Nation. Personne ne viendra le faire à votre place ou s’il arrive, le résultat risque de ne pas plaire ».

« On parle des millions de morts causés par la Traite négrière, mais combien d’éléments culturels, scientifiques, techniques ont disparu dans les villages brûlés d’Afrique ? Cela on ne le saura jamais. L’Europe a voulu exclure l’Afrique du devenir de l’humanité », a poursuivi le conférencier, soulignant qu’en faisant des études de philosophie, de physique-chimie, « Cheikh Anta Diop est allé aux fondamentaux du discours scientifique et s’est armé de sciences jusqu’aux dents».

Cheikh Anta Diop : « Il faut des arguments à bout portant »

Théophile Obenga a pour sa part dressé un portrait de Cheikh Anta Diop, ‘’créateur de concepts’’. Citant le philosophe allemand Emmanuel Kant, il a dit qu’il faut faire la distinction entre le talent et le génie. « Le talent découvre ce qui est déjà là, le génie invente l’inconnu, a-t-il relevé. Je persiste et je ne démords pas, mais je crois que dans le cas de Cheikh Anta Diop, on a affaire à un génie. C’est ma conviction. Non seulement un génie, mais – et c’est ça qui ennuie les autres – c’est qu’il a une intuition extraordinaire. Quand on a un problème, il a déjà la solution. Mais ce qui compte en Occident, il faut trouver le processus de la solution, la méthode. Lui, il dit que c’est comme ça. Les autres disent : ‘’oui, on veut ben, mais comment tu es arrivé à ça ? » (…)

« Je crois que, dans sa jeunesse, il (Cheikh Anta Diop) avait pratiqué la boxe comme sport. Parce que quand on discutait, il me disait parfois : il faut des arguments à bout portant, a-t-il dit, déclenchant des applaudissements et des rires dans l’amphithéâtre. Il a ajouté : « Pour Kant, le génie se remarque par la création des concepts, parce que ce sont les concepts qui peuvent nous mettre en connexion avec le reste de l’Humanité. Nous vivons dans un monde de concepts. Le monde humain, la civilisation, c’est les concepts. Cheikh Anta Diop, à mon avis, et c’est vérifiable, est l’Africain contemporain qui a créé plus de concepts. Ces concepts, parfois, sont devenus si communs qu’on ne s’en rend même pas compte ».

« Conscience historique »

Selon lui, Cheikh Anta Diop a insisté sur le concept ‘’Histoire’’, « c’est-à-dire un passé conscientisé, un présent conscientisé et un avenir projeté avec conscience ». « C’est ça l’Histoire. L’Histoire n’est pas seulement le passé, c’est le lien entre le passé, le présent et le futur. On ne peut pas avoir l’Histoire sans se projeter dans l’avenir. Cheikh Anta Diop a parlé de la conscience historique (…) Il dit qu’il y a des lambeaux, mais on peut reconstituer la conscience historique africaine. C’est fondamental. S’il n’y a pas de conscience historique pour un peuple, pour une nation, on vit comment ? On ne peut rien faire, on est éparpillés, il n’y a pas de ciment, pas de lien entre les individus, entre les projets communs, s’il n’y a pas de conscience historique. C’est-à-dire assumer ensemble l’Histoire, assumer ensemble les combats. C’est  Cheikh Anta Diop qui a créé ça. Et même les nations. On était habitués à ‘tribus’. Mais en 1954, il écrit ‘’Nations nègres et culture’’. Il donne le concept de nation dans un contexte où on n’entendait que ‘’colonies’, ‘’tribus’’, ‘’ethnies’’. Nation, c’est-à–dire qu’on est nés ensemble sur un territoire. Il y a une solidarité nationale, une communauté nationale. Le premier à formuler ça, à l’écrire, chez les Africains, c’est Cheikh Anta Diop ».

Afrique noire précoloniale

De la même manière, a poursuivi Théophile Obenga, « nous avions ‘’L’Afrique coloniale’’, ‘’l’Afrique postcoloniale’’ ou ‘’l’Afrique indépendante’’. Cheikh Anta Diop a été le premier à créer le concept de ‘’l’Afrique noire précoloniale’’, c’est-à-dire qu’avant la colonisation, il y avait une Afrique que nous ne connaissons pas et que nous devons connaître. Et c’est ça la vraie Afrique, qui a des traditions, des coutumes, un droit, de la science, de la philosophie, une expérience universelle, etc. Si vous n’avez que la conscience coloniale, même si vous êtes libres, libérés, vous êtes dans la continuation de la colonie. Si bien qu’on dit ‘’littérature africaine postcoloniale’’. Mais vous ne vous en sortirez jamais de la colonie ». « Il faut se détacher justement de la colonie. C’est cette Afrique (précoloniale) qui est importante, qui s’oppose à l’autre Afrique qui a subi l’Histoire. Il faut maintenant faire l’Afrique sans subir l’Histoire. Le ‘’précolonial’’ explique la colonie, ça l’élimine même, dialectiquement. C’est un moment qu’il faut dépasser dialectiquement. Mais si on n’a pas un moment pour dépasser la colonie, on reste dans la coopération, les conseillers, les budgets qu’on fait avec eux…ça n’avance pas, parce qu’on est toujours une colonie dirigée maintenant par des autochtones. Ce concept indique la rupture, le refus de la colonisation. Tu ne peux pas gagner ton indépendance sans couper le cordon ombilical… »

Nécessité conceptuelle

« Il faut revenir expliquer ces concepts, c’est-à-dire que tu existais avant que tu ne sois colonisé, et que la colonisation n’est qu’un moment qui est appelé à être transcendé, dépassé. C’est un moment qu’il faut vaincre. Ce n’est pas une fatalité. Ce ne sont pas des concepts vains, c’est des mots qui contiennent une idéologie, une philosophie, de l’action. Voilà pourquoi, à la place, d’autres créent des concepts : ‘’pays sous-développés’’, ‘’pays en voie de développement’’, ‘’pays en voie d’émergence’’…Nous, on boit les concepts des autres, on mange ça comme du pain béni. Il y a une faiblesse conceptuelle, une faiblesse intellectuelle. On nous dit ‘’Programme d’ajustement structurel, mais qu’est-ce que ça veut dire ? L’Afrique avale trop les concepts fabriqués par de jeunes gens de 35 ans, 40 ans…Tu ne peux pas t’émanciper avec les concepts des autres, parce que ce sont des concepts qui paralysent totalement. Ces concepts ne sont pas faits pour nous éveiller. Le ‘’tiers-monde’’ : tout le monde fait des thèses sur le ‘’tiers-monde’’. Mais qui a dit que nous sommes le ‘’tiers-monde’’, voyons ? Dès qu’on nous le dit, ça nous affaiblit, ça nous abat, on panique. Voilà pourquoi, Cheikh Anta Diop, chaque fois, inventait ses propres mots, ses propres concepts. Ce n’est pas par arrogance ou pour faire la mode, mais c’était une nécessité intellectuelle, une nécessité conceptuelle. C’est la marque du génie. Le génie n’obéit pas à des concepts qu’il ne maîtrise pas.

Unité culturelle

Au début, on parlait des Dogons, des Bambaras, des Wolofs, des Bantous, etc., a rappelé Théophile Obenga, soulignant que « Cheikh Anta Diop est le seul Africain à parler d’unité culturelle de l’Afrique noire. Il faut être conscient que nous avons l’unité culturelle ». « On a les conseils des aînés, le respect de la femme, la solidarité, l’hospitalité, les ancêtres, les morts, à peu près les mêmes coutumes, etc. On n’enseigne même plus ça. Comment allez-vous faire le panafricanisme sans ce sentiment que nous sommes en fait un, que nous sommes un seul grand pays ?», s’est-il demandé.

Antériorité

« Ce n’est pas parce que la chronologie le dit qu’il y a une antériorité. Ce mot résout le problème de l’Histoire universelle. Qui est le premier initiateur de cette histoire ? Comment l’exclure, donc ? Quel est cet arbitraire philosophique, historique, pour exclure celui qui a initié tous les éléments, ici sur terre ? Ce concept démolit le principe spirituel d’Hegel…Cheikh Anta Diop ne réintègre pas l’Afrique dans l’Histoire par idéologie. Il crée un concept d’histoire, c’est l’antériorité pour régler le problème à l’échelle internationale, universelle (…) Ça touche un point d’historiographie, c’est-à-dire la philosophie qui permet d’écrire l’Histoire (…) Cheikh Anta Diop a élaboré l’historiographie africaine moderne contemporaine. Il a fait la philosophie de l’Histoire africaine. Il a montré comment écrire cette histoire africaine en tant qu’histoire de l’humanité. Il fallait trouver d’autres concepts, il ne fallait pas bâtir l’Histoire de l’Afrique dans les vieux concepts, l’ethnologie, ethnographie, etc.  

« L’Etat fédéral, seule issue »

«  Aujourd’hui tout le monde constate que le monde vit dans une barbarie effroyable : les massacres sont répandus, la corruption est répandue partout, on ne sait pas où aller. Il n’y a plus de valeurs, plus de direction. L’humanité est complètement déréglée. L’argent devient cher, il y a la pauvreté, sans compter les maladies, les virus. Le monde a développé une barbarie, une haine, une séparation…Si l’Afrique lisait bien la géopolitique, la géostratégie, on perdrait moins de temps en faisant ce qu’on est en train de faire. Il y a une urgence absolue à faire l’Etat fédéral, et c’est la seule issue. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 5 février 2016

Trentième anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop : demandez le programme !

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De nombreuses activités scientifiques et culturelles vont meubler, entre le 4 février et le 31 mars 2016, le programme du trentième anniversaire de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), placé sous le haut patronage de Macky Sall, président de la République du Sénégal. Le Mali en est le pays invité d’honneur.

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=======  ======== P R E MIÈ R E P A R T IE  / F É V RIE R  2 0 1 6

JEUDI 4 FEVRIER : UCAD2

15 h – 18 h Cérémonie d’ouverture officielle

— — «  Connaître et  développer  la Pensée de Cheikh Anta  DIOP  » : Présentation par le Professeur Babacar Sall du Livret illustré de vulgarisation et de synthèse sur la vie et l’œuvre de Cheikh Anta DIOP (offert sur place).

— — Concert d’ouverture à l’UCAD avec les frères Guissé, Abdoulaye Cissokho, Souleymane FAYE, Vieux Mac Faye, Shula et El hadj Ndiaye.

–SAMEDI 6 FEVRIER

MAISON CULTURE DOUTA SECK

9 h 30   Hommage d’ARCADE : La pensée économique de Cheikh Anta Diop, dans le cadre des « Samedis de l’économie »

«  L’Intégration économique africaine au 21e siècle » (Pr. Makhtar Diouf) « L’énergie et la voie africaine du développement » (Pr. Felwine Sarr (UGB) — Modérateur : Demba Moussa Dembélé. Fin de séance à 13 h suivie d’un cocktail.

–UCAD – CAMPUS SOCIAL

Vernissage de l’Exposition des initiateurs de la pétition pour l’enseignement de la pensée de Cheikh Anta Diop dans les  écoles et universités du Sénégal.

–DIMANCHE 7 FEVRIER   

PELERINAGE A CAYTU

Départ prévu à partir de 8 h 30, à bord de cars gratuits, devant l’entrée de la FASTEF (ex Ecole normale supérieure). Retour à Dakar dans l’après-midi. Déjeuner sur place

–LUNDI 8 FEVRIER : UCAD 2

 15 h – 18 h  Hommage conjoint de l’Institut Panafricain de stratégies (IPS) et de Moléfi

Kété  Institute (MKI) sur la pertinence et l’actualité de l’œuvre de Cheikh Anta Diop. Co-animé par Dr. Moléfi Kété Asante et Dr. Cheikh Tidiane Gadio Invitée : Samia Nkrumah

–MARDI 9 FEVRIER

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9 h – 13 h Table ronde 1.1  Les sciences exactes au service de l’histoire africaine – restitution de la 22ème  Conférence Carbone 14

  1. Les sources écrites de l’histoire africaine. / Pr. Babacar Diop
  2. Les sources orales et linguistiques de l’histoire africaine. / Pr. Aboubacry Moussa Lam
  3. L’histoire : questionnements et méthodes d’investigation. / Pr. Iba Der Thiam

–15 h – 18 h  Table ronde 1.2  Les sciences exactes au service de l’histoire africaine

–4. L’apport des méthodes de datations physico-chimiques : grands principes, évolution de l’homme, ancienneté des civilisations sur l’ensemble du continent … / Dr. Cheikh Mbacké Diop

— 5. L’apport de l’archéologie à la connaissance de l’histoire du continent africain : exemples de la métallurgie, de la céramique …. / Pr. Hamady Bocoum et Mandiomé Thiam

— 6. L’apport de la génétique et de la biologie moléculaire à l’histoire. / Jean-Philippe Gourdine, Ph D. USA

–7. L’apport de la climatologie et de la géologie à la connaissance du passé. / Pr. Aminata Ndiaye

MERCREDI 10 FEVRIER 

BIBLIOTHEQUE CENTRALE – UCAD

16 h  Vernissage de l’Exposition Cheikh Anta Diop, l’homme et l’œuvre

SAMEDI 20 FEVRIER – DIMANCHE 21 FEVRIER

Départ de Dakar le matin à 9H – CHANTS AUX CHAMPS. Lieu : Saly

Au programme : accueil à Kër Siggi ; Visite de la ferme agro-sylvo-pastorale, échanges avec les étudiants – Déjeuner – après midi : Babacar Ndaak Mbaye raconte Cheikh Anta Diop, accompagnement au xalam

Soir : Concert avec El hadj Ndiaye, Frères Guissé, Shula Ndiaye et Vieux Mac Faye ; Veillée culturelle… avec la participation des Espoirs de la Banlieue

Dimanche : petit déjeuner et retour sur Dakar

SEMAINE DU 15 AU 27 FEVRIER

Expositions – Conférences dans les régions – projections d’extraits de conférence de Cheikh Anta Diop…Saint-Louis, Bambey, Thiès, Ziguinchor, Diourbel.

======  ======= S E C O N D E PAR T I E / M A R S  2 0 1 6

Du 1er   au 31 Mars : Expositions – Apports de l’Afrique noire au développement des sciences et des techniques : Bibliothèque centrale Université Cheikh Anta Diop

L’art africain, l’histoire, les techniques et les sciences : Place du Souvenir Africain

Expositions, conférence dans les régions….

4 – 5 Mars : Journées d’intégration de l’UCAD / Parrain Cheikh Anta Diop

(Conférences, dégustation des plats des différentes nationalités, défilés de costumes traditionnels, animations diverses…)

5 – 6 Mars : Consultations médicales gratuites à Caytu  / SOS Médecin, avec l’appui de la

Fondation SONATEL et de la FMPO (UCAD)

DU VENDREDI 25 MARS AU JEUDI 31 MARS

Accueil de la délégation du Mali, pays invité d’honneur.

Au  Programme  :  CONFERENCES  –  MUSIQUE,  THEATRE,  LITTERATURE  EN  LANGUES NATIONALES – EXPOSITION ARTISANAT – HOMMAGES : Youssouf Tata Cissé, Issouf Sawadogo dit Osiris et  Ali Farka Touré.

SAMEDI 26 MARS

Théâtre « La messe est dite » Adama Traoré ; avec Les Espoirs de la Banlieue ou concert UCAD2

LUNDI 28 MARS : UCAD2

 9 h – 13 h Table ronde 2.1 Industrialisation écologique de l’Afrique et recherche en amont

  1. La   typologie    actuelle    du   développement   industriel. Forces, faiblesses, opportunités, risques et perspectives.
  2. Le développement énergétique : état des lieux et perspectives.
  3. L’eau : ressources, accès, traitement, dimension sanitaire.
  4. L’agriculture et l’élevage : de la recherche à la production.

16 H – 19 H Table ronde 2.2 Industrialisation écologique de l’Afrique et recherche en amont

  1. Les TIC et l’innovation : état des lieux et perspectives.
  2. La formation technique pour les besoins des secteurs agricole et industriel. La dynamique  des  relations. Entre milieu  académique  et  le  milieu  industriel  et agricole.
  3. La formation des élites africaines. Relations à l’international

MARDI 29 MARS : UCAD2

 15 h – 19 h Table ronde 3 : Etat et société en Afrique : la perspective de Cheikh Anta Diop

  1. Typologie du pouvoir d’Etat en Afrique, des origines nubiennes prédynastiques aux grands empires précoloniaux ;
  2. L’Etat colonial en Afrique, de la conquête à nos jours ;
  3. Leçons à tirer des échecs des récentes tentatives d’unification politique en Afrique ;
  4. L’unité politique : Etat fédéral ou Fédération d’Etats ?
  5. Sécurité et souveraineté en Afrique contemporaine : enjeux et perspectives

MERCREDI 30 MARS : UCAD2

15 h – 19 h FORUM : Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ?

Conférences – Hommages

–JEUDI 31 MARS

 21 h CONCERT DE CLOTURE : Théâtre National Daniel Sorano

Vieux Farka Touré, Baaba Maal, Ismaël Lô, Shula et Vieux Mc Faye

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Trentième anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop – Sous le haut patronage de Son Excellence, Monsieur Macky Sall, président de la République du Sénégal, sous la présidence d’honneur du professeur Amadou Mahtar Mbow, sous le co-parrainage du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et du ministère de la Culture. Partenariat : Université Cheikh Anta Diop de Dakar – Fondation UCAD – Université Gaston Berger de Saint Louis – Université Alioune Diop de Bambey – Université Assane Seck de Ziguinchor – Université de Thiès – Fondation SONATEL – Institut Panafricain de Stratégies – Association KHEPERA – RND – Revue ANKH – ARCADE – CODESRIA – Fondation Léopold Sédar Senghor – Place du Souvenir Africain – SOS médecin – WARC …. Pays invité d’honneur : Mali

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Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 3 février 2016

Moridja Kitenge Banza, un art teinté d’histoire et de politique

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L’artiste congolais Moridja Kitenge Banza a été sélectionné pour l’exposition internationale de la 12-ème édition de l’art africain contemporain, Dak’Art, (3 mai-3 juin 2016). Il s’agira pour lui d’un retour dans une manifestation où il avait fait forte impression en 2010.  

Kitenge

L’artiste-plasticien congolais Moridja Kitenge Banza, lauréat du Grand Prix de la biennale Dak’Art 2010, a une théorie de sa pratique artistique fortement teintée d’histoire et de politique. Il a le verbe et les mots pour en parler, si bien qu’il y a le plaisir à l’entendre s’exprimer.

En résidence de création d’un mois, grâce à la maison d’édition Vives Voix, Banza a présenté le fruit de sa réflexion dakaroise – débutée le 15 janvier dernier -, vendredi 18 février, à un public d’acteurs culturels, d’artistes et de journalistes, témoins d’un travail, visiblement simple, mais d’une profondeur réelle.

Fortement imprégnée par l’histoire et l’actualité politique de son pays et des lieux où il se pose au gré de ses pérégrinations, la production de l’artiste parle à celui qui la contemple. Même si son travail semble expressif, Moridja Kitenge Banza se fait un plaisir de ‘’lire’’ ses œuvres pour un public intéressé.

A Dakar, il ne s’est pas limité à créer des œuvres. Il s’est surtout livré à un travail de réflexion sur son art, sa démarche. Une sorte de bilan d’étape permettant de se projeter et de définir de nouvelles orientations.

« Au-delà de la production d’œuvres, j’ai fait le choix de réfléchir aussi à tout mon travail d’artiste pour les années à venir, a-t-il expliqué. Précisément pour cette année où j’envisage de mettre en place pas mal de projets et de voir tout ce que je pourrais faire pour 2012. »

Il y a des maquettes qui vont être réalisées l’année prochaine ou peut-être dans deux ans, poursuit l’artiste dont le séjour à la résidence ‘’Vives Voix’’ s’est structuré autour de questions essentielles : « Est-ce que je continue ce que je fais ? Est-ce que ça m’intéresse ? Comment je le continue ? Comment est-ce que j’essaie de faire suivre différents projets ? »

Sur les murs de la résidence, Moridja Kitenge Banza a affiché son Map Of Identity, une carte témoin des voyages et déplacements qui nourrissent son travail. C’est peut-être pour cela que les visiteurs qui voient ses œuvres peuvent sentir un lien, même si, au départ, Banza lui-même n’avait pas intégré cet aspect.

Dans son projet artistique, le Congolais se sert de l’autre comme ‘’miroir’’. Pour avoir un recul, dit-il, il essaie de voir si la personne qui est en face de lui a les mêmes problèmes, les mêmes préoccupations ou interrogations. De là, il rebondit pour d’un problème plus global.

Dans ses œuvres, Banza dénonce la mainmise de pays ou de multinationales sur les ressources d’autres pays, au détriment des populations à la base ; il n’apprécie pas l’inertie des élites politiques du continent face à la situation de pauvreté de leurs peuples.

En France, où il vit et travaille depuis 2003, l’artiste s’est prononcé de manière claire, à travers l’œuvre intitulée L’hymne à nous ou eldorado, contre la politique d’intégration du gouvernement français. Moridja Kitenge Banza, lui, veut rester lui-même pour « contribuer à la construction de son pays ».

Cette connotation politique s’est vue dans le résultat de sa résidence de création à Dakar. Il a présenté au public des dessins, dans une référence à Van Gogh, pour évoquer justement « la permanence de la tragédie » du Congo, symbolisée par la bataille autour des ressources minières du pays.

Même s’il réside en France, et peut rester un an sans retourner chez lui à Kinshasa, Moridja Kitenge Banza garde un lien constant avec sa famille. Les informations que celle-ci lui donne sur la situation politique de son pays, ajoutées à celles qu’il lit dans la presse le guident dans son travail.

Cet artiste qui considère l’art comme une thérapie lui permettant de se libérer, a reçu une formation aux Beaux-Arts de Kinshasa et de Nantes, avant de décrocher un master en développement culturel des villes à l’Université de la Rochelle. Il a débuté par la peinture, puis il a intégré la vidéo dans son travail de création, lequel part de l’Histoire pour tenter d’éclairer le présent.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 février 2011 

 

Simon Njami : le Dak’Art 2016 sera « un énorme succès, qui va changer les choses »

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Le directeur artistique de la 12-ème édition de la biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art), Simon Njami, a animé mardi 26 janvier 2016 une conférence de presse au cours de laquelle il a tracé les grandes lignes de l’événement prévu du 3 mai au 3 juin 2016.  En dépit du constat que la manifestation est « en train de mourir gentiment », il s’est dit convaincu que cette édition va être « un énorme succès, qui va changer les choses ».

Etat clinique du Dak’Art

« Ce n’est un secret pour personne, la biennale est en train de mourir gentiment (…) Sauf pour une édition, où j’étais pris ailleurs, j’ai suivi toutes les biennales. Il y a une première chose qui est un symptôme de maladie, c’est la stagnation. L’autre c’est la récurrence des mêmes symptômes. Tous les deux ans – il y a eu des exceptions, mais je parle d’une manière globale – on se heurte aux mêmes questions auxquelles on ne répond pas. Il y a eu des rapports établis sur cette biennale, il y a eu tout un tas de constats de faillite au niveau structurel. Personne n’en a pris compte. J’ai entendu trois présidents (de la République) dire que ‘’Dakar aura son musée d’art contemporain’’. Il y a comme ça un manque de cohérence, qui rebondit évidemment sur la biennale. Quelle est la véritable politique culturelle ? Quelle est la place de l’art contemporain ? Une biennale ne tombe pas du ciel. Une biennale se fait avec des écoles qui fonctionnent, avec des structures qui sont là. Et, las but not least, j’ai constaté un désamour grandissant de mes camarades internationaux vis-à-vis de la biennale. Il y a eu des moments où tout le monde bloquait la date de la biennale et, aujourd’hui, il y a des gens qui disent qu’ils ont autre chose à faire…Pour moi, le premier responsable c’est l’Etat, parce que la biennale de Dakar est une manifestation nationale. Le premier responsable, c’est l’Etat, parce que les secrétaires généraux, les comités scientifiques, etc. ont les mains liées si on ne leur donne pas carte blanche (…) Il s’agit de réenchanter cette biennale que nous aimons tous. Si je n’aimais pas cette biennale je ne serais pas là. Si je n’aimais pas le Sénégal, je ne serais pas là. Si je ne me trouvais pas une responsabilité vis-à-vis de l’Afrique, je ne serais pas là. Mais qui aime bien châtie bien. On n’est pas là pour dire ce qui marche. On est là pour voir ce qui ne marche pas, pour pouvoir faire quelque chose à ce propos.

« Mission impossible réalisable »

Certains d’entre vous sont jeunes, mais vous connaissez au cinéma la reprise de ce film Mission impossible. C’est donc de l’ordre d’une mission impossible. Mais une mission impossible réalisable, parce que nous ne sommes pas fous. Il s’agit de restructurer la biennale, de lui donner la dimension qu’elle mérite, c’est-à-dire une dimension vraiment internationale, et de professionnaliser les équipes, les structures. Il y a une chose que vous pourriez ne pas savoir, il arrive que votre gouvernement lui-même ne le sache pas : c’est qu’une biennale n’arrive pas tous les deux ans, une biennale se travaille pendant deux ans. Cette année encore, nous nous sommes distingués en ayant le temps le plus court jamais vu pour réaliser une biennale. Le comité a été installé mi-octobre, nous avons commencé à travailler mi-novembre pour quelque chose qui arrive le 3 mai. Pour que cela arrive le 3 mai, il y a tout un tas de conditions préalables, c’est-à-dire des choses à mettre en place. Donc une nécessité de rigueur et de coordination, une nécessité de programmation. Il y a tout un tas de tâches au quotidien qui doivent être mises en place (…) Je parle pour la biennale 2018, parce que la biennale 2016 va être un énorme succès, qui va changer les choses. Le conseil que je donne est qu’il faut commencer à travailler sur la biennale 2018 en juin 2016 et pas en février 2018. Que toute cette lourdeur administrative, disons-le, a des conséquences sur les choses : si vous devez aller chercher des budgets à l’extérieur, vous devez avoir une idée claire de ce que sera votre budget. Or vous ne pouvez pas concevoir votre budget si vous ne savez pas quels sont les artistes qui vont être invités, d’où ils viennent, quel type d’œuvres ils ont, etc. Tout cela a des conséquences sur l’organisation matérielle de l’événement (…) J’ai senti dans l’équipe un dynamisme qui n’était pas toujours là avant, quand je regardais ça de loin. Des gens qui sont vraiment convaincus qu’organiser un événement artistique, ce n’est pas être un administratif dans un bureau. C’est quelque chose qui n’a pas de temps, de créneau ni de calendrier…On peut travailler 24 heures pas jour, l’important est qu’à la fin les trains arrivent à l’heure. Donc c’est ça que nous avons l’intention de faire, et c’est ça que le secrétaire général et son équipe vont contribuer à faire, pour que, lorsque nous ouvrons le 3 mai, nous soyons tous fiers du travail accompli.

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Les grandes lignes de la biennale 2016

La structure générale de la biennale se compose de l’exposition internationale, la Panafricaine, qui invite des artistes du continent et de la diaspora. Ça sera l’un des volets de la biennale. Le deuxième volet de la manifestation va s’axer sur la ville. C’est un volet qui s’appelle ‘’Contours’’, la ligne qui définit un périmètre à l’intérieur duquel les choses se passent. Les contours vont être là pour réaffirmer ce qu’entend montrer l’exposition. Les contours c’est à la fois les commissaires invités – j‘ai invité six commissaires venant de six pays pour venir nous montrer ce qui se passe dans leurs différents pays. L’idée c’était d’inviter des gens qui travaillent dans des conditions qui pourraient être similaires à celles du continent (…) Nous avons un Indien, une Coréenne, une Brésilienne, une Camerounaise, un Espagnol et une Italienne. A côté des commissaires invités, il y a une chose qui risque d’être un peu plus complexe à mettre en œuvre, qui est le volet ‘’pays invités’’. Il fallait nouer ce lien et briser cette sempiternelle ligne Nord-Sud, briser le mythe de la centralité. Les gens disent toujours : ‘’Il faut aller au centre’’. Eh bien, il suffit, comme Sumesh Manoj Msharma (le commissaire indien) l’a fait, comme je le pense, de dire : ‘’Dakar, c’est le centre’’. Et dès lors qu’on dit que Dakar c’est le centre, au monde de venir à Dakar et non pas toujours de penser que l’herbe est plus verte ailleurs ; de fabriquer des choses endogènes ici et maintenant qui peuvent servir de modèle pour ailleurs aussi.

Le ‘’réenchantement’’, thème de l’événement

L’exposition internationale s’appelle ‘’Réenchantement’’, parce qu’il me semble que le monde a besoin d’être réenchanté. Il y a une artiste que j’ai suivie pendant très longtemps, qui était invitée pour venir à Dakar, qui avait 33 ans ; qui se trouvait à boire un café sur terrasse au Burkina Faso ; qui a pris six balles et qui est morte deux jours plus tard (La photographe marocaine Leila Alaoui, une des trente victimes des attaques sur un hôtel et un café de Ouagadougou, le 15 janvier 2015). Je parle d’elle parce que je la connais, mais il y a tous les autres que je ne connais pas. Il y a tous ceux que nous voyons tous les jours. Il me semble que si l’art a une fonction c’est de fabriquer du sensible et c’est de réenchanter le monde, de créer cette communauté de pensée, de sensibilité et d’esthétique, qui est le seul moyen de réenchanter le monde. Ce n’est pas la banque qui va réenchanter le monde. Ce n’est pas la politique qui va réenchanter le monde, ce ne sont pas les ingénieurs qui vont réenchanter le monde. C’est à partir de nos artistes, nos poètes, nos musiciens. Il importe qu’ils en soient conscients, qu’ils sachent qu’ils ont un rôle à tenir. »

Nigeria et Qatar, pays invités

Il y a deux pays invités : le Nigeria que j’ai choisi et le Qatar, que mon collègue (le président sénégalais) Macky Sall a choisi (rires dans la salle). Ensuite, il y a des manifestations dans la ville : il y a quelque chose qui me paraît essentiel : quand un événement se passe en terre africaine, quand il y a de l’argent de l’Etat, quand il y a des efforts qui sont faits, il me paraît essentiel que la manifestation soit ancrée là où elle se passe. Cette manifestation s’appelle ‘’biennale de Dakar’’, pas celle de Johannesburg ou celle de Venise. Donc il est important que les Dakarois, les Sénégalais, aient des aperçus de ce qui se passe dans la biennale. Il faut que le chauffeur de taxi sache qu’une biennale d’art contemporain existe ; ll faut que le gardien sache qu’une biennale d’art contemporain existe. C’est pour ça qu’il y aura un tas de dispositifs dans la ville, qui iront vers les gens, pour leur permettre, eux aussi, de participer à cette manifestation. Donc la ville sera un maillage de réseaux, d’événements, de performances. Nous disposerons des conteneurs dans la ville, qui iront atteindre les gens dans les banlieues…

Workshop pour jeunes journalistes et étudiants

Je trouve qu’il y  a un manque, un vrai manque de réflexion critique sur le continent africain. Ce n’est pas propre au Sénégal. Il y aura un journal quotidien de la biennale. Un appel à candidatures sera lancé pour de jeunes auteurs, qui subiront pendant une semaine une espèce de stage (workshop) sur le regard critique et sur la critique d’art. Et la semaine d’après, ils feront un journal quotidien…Le workshop se fera une semaine à dix jours avant l’ouverture de la biennale. Pour ce qui est des intervenants, j’inviterai un journaliste et critique d’art d’un magazine français, je demanderai au secrétaire général de répertorier les philosophes, les penseurs, les sociologues…Ecrire sur l’art ce n’est pas faire du journalisme. Développer un esprit critique c’est avoir des connaissances en philosophie, en psychanalyse, en sociologie, en histoire, etc. Donc, ces étudiants seront confrontés à toutes ces disciplines pour pouvoir ensuite être capables des papiers d’analyse.

Volontaires, concours d’affiche et médiateurs culturels

Nous ferons venir des étudiants en art, en communication, etc. qui seront là pour assister dans toutes les tâches possibles et imaginables qui font qu’une biennale existe. Dans une biennale, il n’y a pas que les œuvres sur le mur. Pour que ces œuvres soient sur le mur, pas de travers, avec le bon éclairage, ça nécessite tout un travail derrière…Il n’y a rien de mieux que de faire pour comprendre. La théorie est une chose, la pratique en est une autre. Donc nous inviterons tous les étudiants qui le souhaitent –évidemment il y aura une sélection. Il y aura, vers les écoles, un concours d’affiche qui sera lancé sous peu, où chacun, dans un acte citoyen, sera invité à proposer une affiche en rapport avec le thème de la manifestation. Les meilleures affiches feront l’objet d’une exposition…

Hommages…

Il y aura des hommages aux gens qui nous ont quittés. Il y aura une exposition dédiée aux lauréats du Grand Prix de la biennale depuis sa création. C’est bien de rendre hommage aux gens qui nous ont quittés, mais ce n’est pas mal non plus de rendre hommage aux gens qui sont là, plutôt que d’attendre qu’ils ne soient plus là. J’ai décidé d’introduire le concept japonais de ‘’trésor vivant’’, pour rendre hommage à des gens qui sont encore vivants, qui sont menacés d’être éjectés de leur maison-musée et de faire un éclairage sur eux. L’un d’entre eux sera Joe Ouakam, auquel hommage sera rendu pour l’ensemble de son œuvre et parce qu’il est là.

Colloque ‘’Bandoeng’’ pour « inventer de nouveaux schémas »

Le troisième volet s’appelle ‘’Bandoeng’’. Bandoeng (ville d’Indonésie), c’est la conférence des non-alignés qui a été organisée en 1955. Le principe du non-alignement était assez simple : c’était une époque où il y avait une confrontation entre l’Est et l’Ouest, et des gens ont décidé qu’ils ne seraient ni Est ni Ouest. La réalité fut légèrement différente, mais qu’importe. C’est cette volonté de ne pas être assujetti aux diktats de l’autre. Il existe, puisqu’ici il s’agit de création artistique, des diktats de l’art. Il existe des lieux qui pensent qu’ils sont ceux qui vont dire ce qui est bien, ce qui est mal. Il existe même, me croirez-vous, des gens, bien loin d’ici, qui vont vous dire ce qu’est un artiste africain et ce que n’est pas un artiste africain. De tout cela, nous ferons table rase, et le soutènement de ce ‘’Bandoeng’’ c’est d’essayer de penser une création qui serait une création non-alignée, c’est-à-dire d’essayer d’organiser une pensée organique où nous pensons pour nous. Encore une fois, nous ne passons pas sous les fourches caudines de ce fameux axe Nord-Sud. Nous allons faire du ‘’Sud-Sud’’, du ‘’Est-Est’’, du ‘’Ouest-Ouest’’, mais pas aller vers la métropole en reproduisant comme ça, sans s’en rendre compte, le schéma colonial. Donc il est temps d’inventer de nouveaux schémas, d’inventer de nouvelles alliances, d’inventer de nouvelles façons de penser et de faire. Ça sera un colloque très dur, avec des têtes très dures, très pensantes. Et à la fin ça sera un livre.

Documentation en coffret

Il y aura trois catalogues qui seront réunis dans un coffret : le premier sera un catalogue de l’exposition internationale. Ça sera un catalogue qui aura une distribution internationale. Jusqu’à présent, les catalogues qui étaient produits – je ne parle pas de leur qualité – ne disposaient d’aucune distribution internationale. Un catalogue c’est ce qui reste quand la manifestation est terminée. Tous ceux qui n’ont pas pu assister, pour x ou y raison, à la biennale, auront l’occasion d’avoir ce catalogue, qui servira aussi comme moyen de communication, moyen de réflexion. Ce sont des choses qui vont être retrouvées dans les bibliothèques, dans les académies, etc.  Le deuxième catalogue rassemblera les contours, les différents événements, et le troisième catalogue sera un livre qui parlera des nouvelles stratégies et de la façon de se repenser définies au cours du colloque.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 27 janvier 2016

 

 

Dak’Art 2016 : la liste des artistes de l’exposition internationale

Publié le Mis à jour le

Voici la liste des 65 artistes sélectionnés pour l’exposition internationale de la 12-ème édition de la Biennale de l’art africain contemporain (3 mai – 3 juin), dévoilée mardi 26 janvier 2016 par le directeur artistique Simon Njami, au cours d’une conférence de presse, à Dakar. Le comité international de sélection, réuni samedi 23 et dimanche 24 janvier 2015, à Dakar, a examiné 327 dossiers de candidature reçus entre le 28 octobre et le 30 décembre 2015.

Dak'Art

SENEGAL

  1. HENRI SAGNA
  2. MOHAMADOU NDOYE
  3. AREBENOR OMAR YACINE BASSENE
  4. MBAYE BABACAR DIOUF

BURKINA

  1. GOUWENDMANEGRE HIPPOLYTHE SAMA

USA

  1. OLANIYI RASHEED AKINDIYA

FRANCE

  1. YOYO GONTHIER
  2. DALILA DALLEAS BONZAR
  3. YASSINE BALBZIUOI
  4. JULIEN GREUZET
  5. NABIL BOUTROS
  6. BADR EL HAMMANI
  7. FATIMA MAZMOUZ

CAMEROUN

  1. MAURICE PEFURA
  2. ANNETTE MATHIEUE
  3. BEKOLO JEAN PIERRE
  4. BIDJOCKA BILLI

MAROC

  1. MAZIRH SAFAA
  2. PARREE AMIRA
  3. ALAOUI LEILA

ITALIE

  1. DÉLIO JASSE

KENYA

  1. WILLIAM WAMBUGU
  2. MWANGI/HUTTER INGRID & ROBERT
  3. NG’OK MIMI LORAINE

BAHAMAS

  1. LAVAR FREDLIN MUNROE

MOZAMBIQUE

  1. KALA EURIDICE GETULIO

GHANA

  1. NANA POKU

EGYPTE

  1. MEKAWEI YARA
  2. EL MELEEGY YASMINE
  3. LIMOUD YOUSSEF
  4. NASR MOTAZ
  5. AMIN HEBA

AFRIQUE DU SUD

  1. BRONWGN KATZ
  2. NANDIPHA MAKHUBALO LINDWE
  3. SIMON GUSH
  4. LANGA MOSHKWA
  5. ROSE TRACY
  6. WALEHULERE KEMANG
  7. HISTORICAL ANNE

NIGERIA

  1. ABDULRAZAQ AWOFESO
  2. MODUPEOLA FADUGBA
  3. VICTOR EHIKHAMENOR
  4. FALAKUNLE OSHUM
  5. NKANGA OTONONG

RD CONGO

  1. MORIDJA KITENGE BANZA
  2. MAGEMA MICHELE
  3. PUME

ETHIOPIE

  1. WANJA KIMANI
  2. ESHETU THEO
  3. MULUNEH AÏDA

TUNISIE

  1. HÉLA AMMAR EP BEN BECHER
  2. MOUNA KARRAY
  3. YESMINE BEN KHELIL
  4. JEMAL SIALA MOUNA
  5. GASTELI JELLEL

PORTUGAL

  1. MONICA SOFIA

COTE D’IVOIRE

  1. FANNY (ABD-BAKAR) FRANCK
  2. GBRE FRANÇOIS XAVIER
  3. GOPAL DAGNOGO
  4. WATTS OUATTARA

MALAWI

  1. KAMBALU SAMSON

SOUDAN

  1. KHEIR ALA

MADAGASCAR

  1. ANDRIANOMEARISOA JOËL

ALGERIE

  1. KADER ATTIA

BURUNDI

  1. NTAKIYICA AIME

 

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 janvier 2016