Samba Félix Ndiaye : « Dites simplement la vérité »

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Le réalisateur, scénariste et producteur sénégalais Samba Félix Ndiaye, décédé le 6 novembre 2009 à l’âge de 64 ans, a laissé une œuvre d’une grande richesse et d’une exceptionnelle profondeur, exclusivement constituée de films documentaires, dont chacun constituait pour lui un moyen de témoigner sur les résistances de l’homme et de donner sa vision du monde. 

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Dans le champ du documentaire autant que celui plus global du cinéma africain, l’œuvre de Samba Félix Ndiaye est d’une singularité qui s’est construite à partir du cinéma documentaire européen en Afrique et des premiers documentaires africains. Se considérant, en même temps que d’autres artistes, comme un « privilégié », Ndiaye avait la conviction profonde que le cinéma est un art qui permet de « faire voir le Sénégal d’aujourd’hui, l’Afrique et la place de ce continent dans le monde ».

« C’est à partir de nous, de ce que nous sommes, de ce que nous savons, que nous pouvons témoigner du monde. Moi le cinéma que je fais c’est ça », disait-il en décembre 2008, dans une Leçon de Cinéma, lors de la première édition du Festival du Film de Dakar (FIFDAK) dont il était le parrain. Il ajoutait : « Même si ça a l’air d’être contre, même si ça a l’air d’empêcher de tourner en rond, je ne dis que ce que je sais et ce que je crois et ce que je vois en l’humain. Mes amis sont en Papouasie, en Australie. Ce sont des gens qui font un cinéma qui me parle ».

« Enfants terribles » et « grands frères »

L’œuvre de Samba Félix Ndiaye émerge dans le contexte de l’avènement d’un cinéma documentaire africain, présentant des formes nouvelles directement inspirées des cultures africaines. (1) Samba Félix Ndiaye s’est acquitté de cette tâche avec passion, rigueur et générosité, s’attachant à mettre l’accent sur le devoir de mémoire, le respect des cultures et des traditions, les résistances face aux travers d’une certaine modernité.

Né le 6 mars 1945 à Dakar, Samba Félix Ndiaye s’est passionné dès l’adolescence pour le cinéma en fréquentant régulièrement le cinéclub du Centre culturel français de Dakar. Il gardait des souvenirs très précis du tournage à Dakar de Liberté I, film franco-sénégalais réalisé par Yves Ciampi en 1962 et retraçant l’histoire de Dakar à cette époque. Ce fut le premier déclic. Liberté I a été l’une des premières grosses productions tournées en Afrique au Sud du Sahara avec des comédiens noirs.

« J’avais vu des films mais je ne savais pas comment ça se fabriquait. Cette ambiance m’a donné envie », expliquait Samba Félix Ndiaye qui, avec Ben Diogaye Bèye, Moussa Bathily, Djibril Diop Mambéty, Mahama Johnson Traoré, faisait partie de ce groupe des « enfants terribles », venus «bousculer » la génération des « grands frères » à savoir Paulin Soumanou Vieyra, Sembène Ousmane, Momar Thiam, Ababacar Samb Makharam, Georges Caristan, Blaise Senghor, Yves Badara Diagne. (2)

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Il fait partie du groupe de cinéastes, tous nés entre 1942 et 1947, qui animent le Ciné-club du Centre culturel français : « On avait un ami qui s’appelait Michel, qui travaillait au Centre culturel français et qui réparait les films en 16 mm, même les films qu’on ne voyait pas en projection. Quand Michel les restaurait, on venait derrière la visionneuse et on regardait ce qui se passait ».

« Et comme la visionneuse était lente, poursuit le cinéaste, les plans étaient décomposés, on avait commencé à comprendre comment ça se fabriquait. Nous n’avions jamais été à l’école de cinéma et on a commencé à avoir des envies de faire des films. »

Option militante pour le documentaire

Au Ciné-club réservé aux ressortissants français, chacun de ces jeunes sénégalais s’approprie un cinéma très personnel. Samba Félix Ndiaye, lui, se passionne pour le néoréalisme italien. À la faveur des événements de Mai 1968 à Dakar, ces « enfants terribles » investissent le Centre culturel français, « le lieu le plus intéressant » qui était à leur portée et leur permettait de voir des films. Ils se sont alors approprié le Ciné-club et ont commencé à présenter les films qu’ils voulaient avec le regard qu’ils avaient sur le monde.

« Ensuite, il arrive qu’on tombe sur deux merveilles : Borom Sarrett de Sembène Ousmane (1963), Et la neige n’était plus d’Ababacar Samb Makharam (1965). Bien entendu, quand vous êtes jeunes et que vous savez que dans votre pays, il y a des grands frères qui tournaient, ça marque. » Samba Félix Ndiaye et ses amis n’avaient pas fait d’école de cinéma. Convaincu qu’on ne peut pas réinventer l’académie, même si on peut voir des films et avoir l’envie de faire du cinéma, il se décide à aller apprendre les règles élémentaires : le montage, le passage d’un plan à un autre, etc.

Il prend alors le bateau pour Seine-Sur-Mer où se trouvent ses grands-parents. Là, il entend parler de l’Université Paris VIII, qui ressemblait au Centre expérimental de Rome. Lui, le passionné de néoréalisme italien, s’y inscrit. Il y reste sept ans, réalise Perantal (1974), un documentaire sur les massages apportés aux nourrissons, qui le révèle sensible au respect des cultures et des traditions.

À une époque où ce genre n’était pas en vogue, il opte pour le documentaire, « cette partie du cinéma qui restaure le cinéma dans son apathie, dans ses aspects les plus serrés, très studio ». Entre 1974 et 1977, Samba Félix Ndiaye enseigne. Il a eu parmi ses étudiants les Sénégalais Ousmane William Mbaye et Mansour Sora Wade, aujourd’hui reconnus dans le milieu.

« Dire juste ce qui m’empêche de dormir »

Samba Félix Ndiaye avouait dans ses discussions, qu’il a eu deux maîtres qui l’ont marqué : « Le premier, je me suis bagarré avec lui jusqu’avant sa mort, c’est Jean Rouch. Rouch m’a appris énormément de choses en étant contre. Et Jacques Rivette m’a appris des choses en douceur ».

La conception du documentariste sénégalais était claire : « Ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est de pouvoir, dans la situation dans laquelle le monde est, dire juste ce qui m’empêche de dormir, c’est-à-dire les questions qui me trottent dans la tête. Comment va le monde ? Comment va l’humain ? Pas seulement le Sénégal, mais l’Afrique et le monde ».

Dès lors, Samba Félix Ndiaye s’est évertué dans sa démarche à observer pour « témoigner d’une résistance ». Après Perantal, il réalise Geti Tey- La pêche aujourd’hui (1978), sur la pêche artisanale, la série de cinq films intitulée Le Trésor des poubelles (1989), qui évoque avec maîtrise l’art de la récupération.

Il y a dans cette série Aqua (sur les aquariums), Diplomate à la tomate (des valisettes faites à base de boîtes de sauce de tomate), Teug (des ustensiles avec l’aluminium de moteurs), Les Chutes de Ngalam (les rejets de poussière par les bijoutiers), Les Malles (des fûts métalliques transformés en malles). C’est dans le même cadre des résistances africaines et, aussi, de création libre, qu’il faut placer Dakar-Bamako (1992), Amadou Diallo, un peintre sous verre (1992).

En 1994, il réalise Ngor, l’esprit des lieux (présenté au Festival du cinéma africain de Ouagadougou en 1995), un film qui témoigne de la force de la résistance d’un village face aux assauts d’une certaine modernité. Samba Félix Ndiaye s’introduit dans l’intimité des habitants pour montrer les ressorts de cette résistance.

Il a aussi réalisé La Confrérie des Mourides (1976, film inachevé), Pêcheurs de Kayar (1977), La Santé, une aventure peu ordinaire (1986), Cinés d’Afrique (1993), Lettre à l’œil (1993), Un fleuve dans la tête (1998), Lettre à Senghor (1998),  Nataal (2001), Rwanda devoir de mémoire (2003), Questions à la terre natale (2007). Il n’est pas que réalisateur : il a produit ses films ainsi que Dial-Diali, réalisé par Ousmane William Mbaye (1992) avec sa société Almadies Films.  Samba Félix Ndiaye estimait que « la résistance est égale à la force qui est manifeste ». Pour lui, un cinéaste « n’est pas quelqu’un qui attend que les choses lui tombent dessus ».

« Connaître l’histoire du cinéma »

Aux jeunes cinéastes sénégalais qui suivaient sa Leçon de cinéma (FIFDAK, décembre 2008), il disait : « Faire du cinéma c’est un métier. C’est-à-dire que vous vous réveillez, vous vous couchez avec l’idée que c’est votre métier qui doit être l’arme la plus intéressante pour témoigner. Vous ne dites que ce à quoi vous croyez et ce que vous êtes. Personne ne peut vous tuer pour ça ».

Dans un contexte où le documentaire n’était pas en vogue, il avait opté pour ce genre, exprimant avec talent sa vision de ce que doivent être l’histoire, la culture, les arts, les rapports que les hommes peuvent avoir entre eux.

En 2005, à la 19-ème édition du Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco), il rappelait que « la majorité des cinémas du monde sont nés avec le documentaire. Le cinéma africain aussi, avec des gens comme Sembène, l’aîné des anciens, et ça, il ne faut jamais l’oublier. » (3)

Il ajoutait à cette même occasion : « Quand on veut faire du cinéma, il faut d’abord connaître l’histoire du cinéma. C’est ce que je dis aux jeunes du Média Centre de Dakar. Les films nous racontent des histoires, mais les films aussi c’est nous-mêmes. Il faut savoir que quand on a un film à faire, la chose dont vous voulez parler, faut que vous la portiez en vous. Les projets doivent être personnels, personne ne vous a demandé de raconter cette histoire, alors il faut expliquer pourquoi vous la racontez. » (4)

Ce cinéaste, qui avait effectué des études de droit et de sciences économiques à l’Université de Dakar, préférait donc le réel en entrant en amour avec les gens qu’il filme avec leur permission. D’où les relations qui se tissent en dehors des films. Au vu de son œuvre, d’une qualité cinématographique certaine, il a eu raison de se spécialiser dans ce genre qui demande exigence, attention et humilité. Il en est devenu l’un des meilleurs spécialistes à travers le monde, en témoignent les nombreux messages de sympathie, de reconnaissance et de respect, reçus à Dakar, après l’annonce de son décès, le 6 novembre 2009.

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Au cœur de la démarche artistique de Samba Félix Ndiaye se trouvent un discours sur le réel, une construction héritée de l’éducation que lui a inculquée sa grand-mère, sa « philosophe préférée ».  « Et je me rends compte que plus je vieillis, plus je filme par rapport à ce qu’elle m’a appris quand j’étais tout jeune, expliquait le cinéaste. La manière dont je regarde le monde, la manière dont je parle avec les gens, la manière dont je fais mon cinéma appartiennent en grande partie à ce que ma grand-mère m’avait enseigné tout jeune. » (5)

Pour Samba Félix Ndiaye, le cinéma a été un outil pour dire sa vision du monde. Même s’il considérait que « ce n’est pas le support qui est important mais ce qu’on met dedans, la réflexion qui permet qu’on filme d’une certaine manière », il a réussi, avec talent, sensibilité et générosité, à allier la qualité de la démarche à la profondeur de la réflexion.

Le militant de la culture qu’il fut n’a pas pu réaliser le rêve qui lui était le plus cher, une Ecole de cinéma à Dakar, mais, de là où il se trouve, Samba Félix Ndiaye doit observer avec fierté et attention le parcours et le travail de jeunes cinéastes qu’il couvait et conseillait sans compter. Il lui arrivait même de leur reprocher de ne pas le solliciter.

Les Fabacary Assymby Coly, Angèle Diabang, Hubert Laba Ndao, Abdoul Aziz Cissé, Marie Kâ, Alassane Djago, Gora Seck, Omar Ndiaye, entre autres, ont en permanence, dans un coin de leur esprit, les enseignements du maître qu’était Samba Félix Ndiaye. Dans sa démarche et dans son œuvre, il avait les caractéristiques fondamentales d’un maître : cultivé, exigent, rigoureux, ouvert et généreux.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 6 novembre 2010

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(1) Henri-François Imbert, Samba Félix Ndiaye cinéaste documentariste africain, Paris, L’Harmattan, 2007

(2) Samba Félix Ndiaye, « Le temps des grands frères… », Catalogue du festival Cinéma du Réel, Centre national Georges Pompidou, 1996

(3) « Dites simplement la vérité », Une leçon de cinéma de Samba Félix Ndiaye (Fespaco 2005), http://www.africine.org

(4) « Dites simplement la vérité », Une leçon de cinéma de Samba Félix Ndiaye (Fespaco 2005), www .africine.org

(5) Leçon de Cinéma de la première édition du Festival du Film de Dakar (FIFDAK, décembre 2008)

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Vieux Farka Touré : « Je pense en toute sincérité que nous n’avons pas de dirigeants »

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Quelques heures avant son concert du vendredi 30 octobre 2015, à la Place du Souvenir africain, j’ai rencontré le chanteur et guitare malien Vieux Farka Touré, à son hôtel, à Dakar, pour un entretien dans lequel il s’est prononcé sur le caractère « spécial » de Dakar, la situation au Nord-Mali, la mémoire de son père…

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Un concert à Dakar

« Je pense que Dakar n’est pas comme les autres villes. Dakar est l’une des villes les plus accueillantes en matière musicale. Il y a des pays où, quand tu joues, les gens sont assis tranquillement à regarder le spectacle. Ce n’est pas parce que ça ne leur plait pas, mais ils ne sont pas chauds. Ils ne sont pas actifs, au point que tu ne sais pas, en tant qu’artiste, si les gens ont aimé ou pas. Le public de Dakar est un public que j’aime beaucoup. C’est un public de vrais connaisseurs de musique. C’est un concert en collaboration avec les étudiants. En ce moment, je devrais être en repos, parce que je viens de finir une grande tournée, qui s’est achevée le 15 octobre. S’il faut venir jouer ici, c’est un peu compliqué. Mais j’ai accepté parce que c’est une cause qui en vaut la peine. J’étais aux Etats-Unis et dans peu de temps je serai en Suisse et en Angleterre. »

Les tournées et la création artistique

« La musique, c’est comme un médicament. Ça soigne. Tous ceux qui disent qu’ils veulent arrêter reviennent jouer, parce que, quelque part, ils ne peuvent pas s’en passer. Ils ne peuvent pas laisser parce que ça les soigne. La musique te met à l’aise et celui qui la pratique sent qu’il soigne les autres, qu’il leur fait plaisir. C’est très spécial. Le fait de jouer dans les autres pays nourrit ma création artistique. Chaque pays à un public qui vous fait entrer dans un autre univers culturel, musical. L’attitude du public peut donner une inspiration à créer quelque chose de nouveau à partir des sensations que vous avez. Je suis jeune. Il faut faire savoir aux gens que la musique peut changer. On ne doit pas chercher à toujours faire la même chose, pensant qu’en innovant on s’éloigne de la tradition ou des racines. Il faut apporter quelque chose de nouveau pour enrichir ce que nous avons déjà chez nous. Il faut qu’on fasse montre d’une certaine créativité, pour l’avenir même de la musique. Il y a beaucoup de personnes qui ne créent pas du tout. Il faut prendre le temps de créer de nouvelles œuvres. »

Impact des rencontres et échanges avec différents publics

« Chez moi, on joue beaucoup avec la calebasse, la guitare acoustique. Moi, je suis un peu plus rock et jazzy. Je pense que si on amène un peu de jazz ou de rock à nos musiques classiques, ça peut donner quelque chose d’intéressant. Je rends grâce à Dieu, parce que je sens et vois qu’il y a beaucoup de personnes qui aiment ça. On ne peut pas changer carrément les choses, mais ce sont les petites touches qu’on peut apporter. » 

Messages 

« J’ai toujours essayé de faire passer le message de paix. Ce monde est compliqué. Il y a la guerre, le racisme et d’autres choses négatives qui poussent à réfléchir et à se demander de quoi tout cela est-il le nom. J’ai toujours plaidé pour que les gens vivent en harmonie. Il faut qu’on arrête avec le racisme. Même entre nous, ici (en Afrique), ça ne va pas. Si ça ne va pas chez nous, pourquoi voulez-vous que ça aille bien ailleurs ? Ce n’est pas possible. Ailleurs, les peuples manifestent sans casser les biens publics, mais chez nous, on nous pousse à casser, à détruire. On prend des armes, on se tue. Pendant que les autres se développent, on se tue. »

Les chefs d’Etat face aux aspirations de leurs peuples

« On n’a pas de présidents. Dans de nombreux pays africains, surtout francophones, on n’a que des ambassadeurs européens, américains, etc. Des présidents qui ne peuvent pas prendre des décisions, ne sont pas des présidents. Je pense en toute sincérité que nous n’avons pas de dirigeants. On a juste des ambassadeurs qui représentent des dirigeants occidentaux. C’est eux qui sont- en train de nous tuer ici. Ça, c’est clair. Ce n’est pas eux (les chefs d’Etat) qui changent les constitutions pour rester au pouvoir. Tu sais les Occidentaux, quand ils finissent avec toi, ils te mettent dans le pétrin en te demandant de changer la constitution. Ils demandent à l’opposition de ne pas accepter. Ils mettent le feu et après ils viennent jouer aux pompiers. Pendant qu’on pense qu’ils sont là pour nous aider, ils sont là pour nous détruire. C’est un jeu de dames. »

La situation sécuritaire au Nord-Mali 

« Franchement, je ne pourrais pas dire grand-chose sur la situation au Nord-Mali, parce que chaque fois qu’on pense que ça va, il y a des problèmes qui surviennent. Pour ne pas vous mentir, je ne sais pas. Je vis ça très mal, parce que je ne sais pas ce que nos autorités font pour gérer ce problème. Même quand vous demandez aux gens de la MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali) ou de l’opération ‘’Barkane’’ (de l’Etat français), ils ne savent pas. C’est vraiment difficile parce qu’on ne sait pas qui fait quoi là-bas. »

La mémoire d’Ali Farka Touré

« Je suis toujours fier d’être le fils de mon père. Quand tu sais que ton père c’est quelqu’un de très important, quelqu’un qui a fait des choses pour son pays, là tu es fier d’être le fils de ton père. Je me demande tout le temps s’il était là comment il allait prendre la situation au Nord-Mali. J’aurais aimé qu’il fût là pour voir ce que je fais, et travailler avec lui. J’ai eu la chance de voyager avec lui, mais pas au stade où je suis aujourd’hui. Il est toujours avec moi, que ça soit musicalement ou dans la vie personnelle. Ali Farka, c’est tout le monde qui profite de son nom, de ce qu’il a fait et ce qu’il a apporté pour le pays. Il  n’appartient pas qu’à sa famille ou son pays. »

En mars 2016 : Ali Farka Touré, dix ans après

« Nous sommes en train de voir ce que nous pouvons faire avec la fondation qui porte son nom. Nous pensons à une série de concerts dans des capitales d’Afrique de l’Ouest (Dakar, Conakry, Ouagadougou, Niamey, Bamako, notamment), pour terminer par l’organisation d’un grand événement à la date anniversaire de sa mort (7 mars). Nous y travaillons et, le moment venu, nous communiquerons là-dessus. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 novembre 2015

Vieux Farka Touré fait distinguer sa voie

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Le jeune chanteur et guitariste a joué le vendredi 30 octobre 2015 en clôture du ‘’Salon formations et premier emploi’’ organisé notamment par le centre culturel français de Dakar. Il a fait apprécier son style personnel adossé à un héritage venu du fond des âges.  

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Dakar, Place du Souvenir africain, vendredi 30 octobre 2015. Le rendez-vous du musicien malien Vieux Farka Touré avec le public dakarois a tenu toutes ses promesses. Tout au long des 90 minutes que le concert a duré, l’artiste a montré que par son talent et sa capacité à imprimer une touche personnelle à sa pratique, il s’est affranchi de la « tutelle » de son père, Ali Farka Touré (1939-2006).

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Aux mélodies et rythmes classiques de son terroir, le nord du Mali, qu’il partage avec le père – dont la touche « blues » était connue –, Vieux Farka Touré a, lui, imprimé une coloration plus rock et jazzy. Il le fait si bien que, le mélomane qui le suit sur scène, repart avec la certitude que le chanteur s’est créé sa voie. Ce sillon, il le trace en s’appuyant sur un patrimoine millénaire, qu’il contribue à faire vivre en y apportant sa touche singulière.

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A la Place du Souvenir de Dakar, le 30 octobre 2015, comme en 2013, à l’Institut français de la même ville, il a joué des morceaux d’Ali Farka Touré, mais c’était plus par souci de préservation d’un héritage que par opportunisme pour faire adhérer le public à son spectacle.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 novembre 2015

Thomas…

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En ce jour anniversaire de ta disparition physique, le 15 octobre 1987, je prends le temps de t’écrire pour te faire, en quelques lignes, non pas un compte rendu de la tache révolutionnaire – que tu as commencée et que tu nous as confiée – mais un petit point de la situation, sachant très bien que tu sais, en visionnaire que tu as été, ce qui se passe.

Thom !

« La graine semée il y a 30 ans (une génération !!!) est en train de donner des fruits au Burkina… La question est de savoir comment faire pour que les senteurs enivrantes parviennent dans les autres pays… », me disait il y a quelques jours mon ami Ousmane Boundaoné. Oui, les luttes politiques en cours sur le continent, sont menées par une jeunesse débarrassée de toutes ces attitudes de soumission et d’aplatissement et qui s’est fait sienne cette idée si simple et si juste : chaque peuple doit pouvoir, en toute liberté, écrire son histoire et donner la trajectoire qu’il souhaite à sa destinée.

« Je souhaite qu’on garde de moi l’image d’un homme qui a mené une vie utile pour tous », disais-tu. Ton passage n’a pas été vain, puisque tu as montré à une jeunesse qui ne t’a pas connu et qui porte aujourd’hui tes idéaux dans ses combats pour le respect, la dignité et le progrès, qu’il est possible de transformer la société dans le sens des intérêts des peuples africains.

Il est possible de rester debout. Comme l’ont montré Samori Touré, Cheikh Anta Diop, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Ruben Um Nyobe, Amilcar Cabral, Modibo Keita… C’est l’énergie salvatrice de ces patriotes qui nous porte aujourd’hui. C’est celle qui porte les jeunesses d’Afrique, de Dakar à Brazzaville, d’Abidjan à Bujumbura, de Yaoundé à Ndjamena, de Libreville à Bamako, de Kinshasa à Banjul. Avec la certitude et la conviction chevillées au corps que la victoire est au bout. Elle est proche.

Ce combat est sans fin. Il fait notre humanité. Il est sans fin, parce que – l’actualité nous en donne toujours la preuve – les forces hostiles à la marche du continent vers le progrès, la souveraineté politique et économique, la réalisation de l’Etat fédéral sont plus que jamais actives et déterminées, avec des méthodes plus insidieuses que celles qui ont conduit à ton élimination physique.

En t’assassinant, le 15 octobre 1987, tes bourreaux ont, malgré eux, réussi une prouesse : celle de donner plus de vigueur à cet idéal de progrès scandé le 4 octobre 1984, à la tribune des Nations unies : « Sept millions d’enfants, de femmes et d’hommes (la population du Burkina Faso à l’époque), refusent désormais de mourir d’ignorance, de faim, de soif, tout en n’arrivant pas à vivre véritablement depuis un quart de siècle d’existence comme Etat souverain, siégeant à l’ONU ».

« A la révolte passagère, simple feu de paille, devait se substituer pour toujours la révolution, lutte éternelle contre la domination ». Cette cause, pour laquelle tu es mort, vaut pour moi et tous ceux de ma génération qui refusent la fascination pour un ailleurs hostile et décadent, la démission, la résignation, la désertion, la forclusion.

La lutte pour le triomphe de cette cause vaut tous les sacrifices. En homme de devoir, toi, tu as fait ta part de la route. De fort belle manière. Et pour ça que tes idées et prises de positions courageuses et justes ont germé et poussé dans les esprits de jeunes dont beaucoup n’étaient pas nés le 15 octobre 1987. Par deux fois, octobre 2014 et septembre 2015, ton programme politique a porté les Burkinabè, de Ouahigouya à Banfora, en passant par Bobo-Dioulasso et Koudougou, pour faire échec à un groupuscule de réactionnaires attachés à ne voir « leur » pays évoluer que sous l’emprise des démons.

Et même ça, tu l’avais prédit (septembre 1987) : « Je ne pense pas que Blaise (Compaoré) veuille attenter à ma vie. Le seul danger, c’est que si lui-même se refuse à agir, l’impérialisme lui offrira le pouvoir sur un plateau d’argent en organisant mon assassinat. Même s’ils parvenaient à m’assassiner, ce n’est pas grave ! Le fond du problème, c’est qu’ils veulent bouffer, et je les en empêche ! Mais je mourrai tranquille car plus jamais, après ce que nous avons réussi à inscrire dans la conscience de nos compatriotes, on ne pourra diriger notre peuple comme jadis ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 15 octobre 2015

Moussa Ngom !

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Presque toute la philosophie de vie de Moussa Ngom, décédé dimanche 11 octobre 2015 à Dakar, à l’age de 62 ans, est résumée dans le morceau Métier, premier titre de la face B de la cassette Borom Daarou, du Super Diamono de Dakar, sortie en 1987 : maîtriser un métier dont la pratique permet de dire son point de vue sur sa société et sur le monde, la nécessité absolue d’Etat fédéral africain, la vanité de la  »valeur » argent, la fraternité…

Évoquer la figure de ce Sénégambien dans l’âme et dans la tenue, c’est redire et réaffirmer avec force qu’un artiste doit travailler sur la durée – en disant des choses que ses semblables n’aimeraient pas forcément entendre -, avec pour cela, comme seul allié, le temps, l’Histoire. Si la nouvelle du décès de Moussa Ngom a ému autant de monde c’est qu’il a dit des vérités et porté un idéal humaniste dans lesquels beaucoup se retrouvaient et se reconnaissaient. Il l’a fait en solo ou au sein de groupes, le Guelewar Band Of Banjul et le Super Diamono de Dakar, notamment.

Moussa Ngom restera vivant dans notre mémoire collective. Parce que ce qu’il a tenté d’incarner à son humble niveau d’humain mortel dépasse les hommes, les espaces et les époques, parce qu’il a cru en l’unité culturelle de la Sénégambie (et de l’Afrique) – divisée par les absurdités de la colonisation -, parce qu’il s’est efforcé de faire valoir de vraies idées progressistes (liberté, panafricanisme, respect de la créativité, justice sociale, fraternité humaine…). N’est-ce pas lui qui disait que  »artiste du daanu » ?

La ville de Touba, qu’il a merveilleusement chantée, saura l’accueillir avec le faste et la joie que l’on réserve aux dignes fils ayant honoré l’homme, tous les hommes. Moussa Ngom peut reposer en paix. Il n’est pas passé inaperçu dans cette circulation terrestre troublée.

Aboubacar Demba Cissokho

‘’Aji-Bi, les femmes de l’horloge’’, documentaire joyeux sur fond de réflexion sur le traitement réservé au Noirs au Maroc

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La jeune réalisatrice marocaine Raja Saddiki pose dans son documentaire ‘’Aji-Bi, les femmes de l’horloge’’ (66mn, 2015), au-delà du portrait de coiffeuses et esthéticiennes sénégalaises de Casablanca, des pistes d’une réflexion sur la question de fond du traitement, souvent humiliant, réservé aux Noirs dans ce pays du Maghreb et, plus généralement, en Afrique du nord.

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Raja Saddiki, la réalisatrice du film

‘’Aji-Bi, les femmes de l’horloge’’, présenté en compétition officielle à la 9-ème édition du Festival international du film de femmes de Salé (28 septembre-3 octobre), c’est la vie de Marième, une Sénégalaise de 20 ans qui vit à Casablanca, la capitale économique du royaume chérifien.

A travers l’histoire de Marième, on rencontre plusieurs autres femmes qui travaillent avec elle, à l’ancienne Médina. Elles sont coiffeuses, esthéticiennes, mères de famille, soutiens de famille partagés entre une régularisation au Maroc et une traversée vers l’Europe…

« En sortant de chez moi, chaque jour, je passais en taxi dans l’ancienne Médina et je voyais des femmes qui faisaient des tresses dans la rue », explique la réalisatrice Raja Saddiki, qui s’est alors mise à se poser des questions sur elles : « Comment vivent-elles ?  Qui sont-elles ? D’où viennent-elles ? »

L’idée de faire de ces interrogations un film documentaire lui est venue en 2011, quand Raja Saddiki a été au Sénégal où elle a vu comment, en tant que Marocaine, elle a été bien accueillie et bien traitée pendant son séjour.

« J’ai vu comment elles (les Sénégalaises) étaient généralement mal traitées ici », dit-elle, ajoutant : « J’ai trouvé ça injuste, parce que nous, quand on part au Sénégal en tant que Marocain, on a un accueil chaleureux. On nous montre ce qui est Marocain à Dakar, par exemple la grande mosquée, la rue Mohamed V. J’ai trouvé ça un peu injuste, d’autant que nous, Marocains, nous ne sommes pas blancs. Moi, mon grand-père était noir ».

Raja Saddiki estima que « ces femmes gagnent bien leur vie, mais la société marocaine a un regard assez dur sur elles. Je pense qu’à partir du moment où on est noir au Maroc, on a de sérieux problèmes. Ailleurs aussi, mais je parle du Maroc parce que c’est mon pays, c’est là que je vis… »

« J’ai vraiment senti l’injustice d’autant plus que quand je suis seule, on ne m’insulte pas, mais quand je suis avec des amies sénégalaises, je reçois des pierres aussi, des remarques », poursuit la réalisatrice, ajoutant que « certaines personnes ont une vision arriérée ».

Pour elle, « il fallait en parler, pas pour avoir la prétention de régler les choses, mais pour pousser à la réflexion ». « Nous sommes tous des humains et c’est ce qui compte avant tout. Quand je dis vision arriérée des choses, je pense aux gens qui pensent que quand on est noir on est esclave. Ici au Maroc, on garde ça dans notre langage. Il faut évoluer, on est au-delà des couleurs, des races. On est humains avant tout et c’est quelque chose qui s’oublie certaines fois ».

« C’est une totale incompréhension de ma part, insiste Saddiki. Mais j’ai l’intime conviction que c’est très dur d’être noir au Maroc, après avoir fait ce documentaire, après avoir côtoyé plusieurs personnes, après avoir moi-même été lapidée certaines fois avec des amis sénégalais. Je le prends très mal et je pense qu’il était indispensable d’en parler… »

Aboubacar Demba Cissokho

Salé, le 5 octobre 2015

Le Festival du film de femmes de Salé rend hommage à l’actrice Nadia Niazi

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L’actrice marocaine Nadia Niazi a reçu un hommage appuyé de l’Association Bouregreg, organisatrice du Festival international du film de femmes de Salé (neuvième édition du 28 septembre-3 octobre 2015), pour sa contribution au rayonnement du 7-ème art dans son pays.

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L’actrice Nadia Niazi

Avant de recevoir un trophée du festival, l’artiste s’est dit « énormément touchée et émue » par les témoignages diffusés en même temps qu’un montage d’extraits de ses apparitions dans différents films marocains, soulignant que cette distinction va la pousser à faire encore plus d’effort.

« Je considère que je ne suis qu’au début de ma carrière et que j’ai encore tant à donner, mais après avoir entendu tous ces témoignages, qui m’ont énormément touchée et émue, ce que j’espère c’est ne pas avoir à décevoir, de devoir donner encore et encore », a-t-elle dit.

Elle a remercié les organisateurs du festival, saluant leurs efforts à faire en sorte que la manifestation mette en avant ‘’la femme en général, la femme intellectuelle, la femme artiste, la femme militante’’, à travers des œuvres qui proposent leurs regards sur la société et leurs luttes pour s’affirmer.

Nadia Niazi est une actrice très populaire au Maroc, qui a joué dans de nombreux films de ses compatriotes réalisateurs : ‘’Les anges de Satan’’ (Ahmed Boulane), ‘’les amantes du Rif’’ (Narjiss Nejjar), ‘’The End’’ et ‘’C’est eu les chiens’’ (Hicham Lasri), ‘’Pégase’’ (Mohamed Mouftakir), ‘’Les années de l’exil’’, ‘’Tabit or not Tabit’’ (Nabyl Lahlou)…

Elle est aussi apparue dans des courts-métrages – ‘’L’âme’’ (Youssef Britel), ‘’Rock’n’bled’’ (Touria Benzari), ‘’L’esclave du mâl(e)’’ (Mohcine Nadifi), ‘’Vengeance’’ (Houda Echouafni) –, à la télévision et dans des films étrangers – ‘’Traitors’’ de Sean Gullet (Etats-Unis), ‘’The Queen Of The Desert’’ de Werner Hertzog (Allemagne), ‘’A Hologram Of The King’’ de Tom Tykwer (Allemagne).

Aboubacar Demba Cissokho

Salé, le 4 octobre 2015