RAW Académie Session 3 : l’appel à candidatures lancé

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La Raw Material Company, centre pour l’art et la société, a lancé ce 31 mai 2017 l’appel à candidatures pour la troisième session de la RAW Académie, son « programme résidentiel expérientiel pour la recherche et l’étude de la pratique et de la pensée artistique et du commissariat d’exposition ». Cette session sera dirigée par Le Journal Rappé. L’appel s’achève le 2 juillet 2017. Seules les 75 premières candidatures seront examinées par le jury.

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Qu’est ce que RAW Académie ?

RAW Académie est un programme résidentiel expérientiel pour la recherche et l’étude de la pratique et de la pensée artistique et du commissariat d’exposition. Le programme se déroule à Dakar pendant 8 semaines. Il invite à mener une réflexion vivante sur la recherche en art, la pratique du commissariat d’exposition et l’écriture critique. Deux sessions distinctes ont lieu chaque année : octobre-décembre et avril-juin. Chaque session est dirigée par un directeur ou une directrice dont la pratique démontre une approche originale de l’art, du commissariat d’exposition et de la critique d’art. La session 3 sera dirigée par Le Journal Rappé, journal satirique télévisé créé par les rappeurs sénégalais Xuman et Keyti. La session aura lieu du 23 octobre au 15 décembre 2017.

Session 3 : Les Cinq Éléments ; Hip-hop, esthétique et politique

Durant les quatre dernières décennies le hip-hop a servi de force radicale pour repositionner les cultures noires au centre de l’imaginaire populaire d’abord aux États Unis et ensuite à travers le monde. Le hip-hop est politique par son affirmation d’une identité qui va contre le courant dominant, politique par son usage de styles musicaux à la fois à l’avant-garde des développements technologiques et dérivés des sources non occidentales, ainsi que dans le contenu et la forme de ses paroles. Il s’agit d’une appropriation poétique de modes de vie alternatifs, prenant forme, selon DJ Afrika Bambaataa dans les quatre « éléments » de la culture hip-hop ; à savoir le rap, le DJing, la danse et le graffiti. À cela s’est rajouté un cinquième élément ; le savoir.

Les Cinq Éléments aura donc pour mission d’explorer le hip-hop en tant que pratique artistique à travers son imaginaire, son histoire et ses différentes évolutions artistiques mais aussi d’étudier comment cette pratique continue de façonner la culture populaire mondiale, ce que le hip-hop a réussi plus que tout autre genre. Nous tâcherons de comprendre pourquoi et comment des régions comme l’Afrique et l’Amérique Latine sont sur des trajectoires créatives complètement différentes de celles qui dominent aux États-Unis.

Pendant huit semaines, nous userons de conférences, de films, de musiques, de publications littéraires, d’ateliers et de séminaires et ferons aussi des visites de lieux du hip-hop au Sénégal. Le potentiel radical de la culture hip-hop et les pratiques qui y trouvent leurs racines seront explorés avec le rappeur éminent Didier Awadi (Positive Black Soul), les artistes Jon Boogz et Blitz the Ambassador, le producteur de cultures urbaines Amadou Fall Bâ, le mouvement politique issu du hip-hop Y’En A Marre, l’artiste et auteure Fatou Kandé Senghor, le cinéaste et auteur Olivier Cachin, l’écrivain Jeff Chang et le critique d’art Ibrahima Wane.

A propos du Journal Rappé

Le concept du « Journal Rappé » est très simple et efficace : chaque semaine, sur leur page YouTube et sur la chaîne de télévision 2STV, les rappeurs Xuman et Keyti font une synthèse de l’actualité hebdomadaire en rap et en rimes. Quoi que dans un format ne dépassant pas souvent les dix minutes, Xuman et Keyti trouvent la formule pour donner les nouvelles respectivement en français et en wolof (langue majoritaire du Sénégal).

Conçu à l’origine pour YouTube, le « Journal Rappé » a su très vite capter l’attention de la presse sénégalaise et internationale pour son ambition à vouloir proposer une information différente. En effet les deux artistes sont convaincus de la nécessité pour les populations de se réapproprier l’information qui les concerne, de la transmettre et de donner ainsi à tous les mêmes chances de compréhension.

Commencé il y a quatre ans, le « Journal Rappé » s’est déjà exporté dans d’autres pays d’Afrique et en Jamaïque comme une plateforme pouvant fortifier la liberté d’expression. En 2015, une équipe de six jeunes a été formée en Côte d’Ivoire et a lancé depuis le « Journal Gbaye », version ivoirienne du « Journal Rappé ». Début 2016, la Mauritanie a aussi installé son propre journal sous le nom « Chi-Taari Rappé ».

Comment postuler ?

RAW Académie est un programme pédagogique expérimental. Il s’adresse principalement à de jeunes diplômés d’écoles d’art, de facultés en Humanités ou à ceux et celles ayant suivi des formations en commissariat d’exposition. La candidature se fait uniquement en ligne. 10 participant-e-s maximum sont sélectionné-e-s pour chaque session.

L’appel à candidatures débute le 31 mai 2017 et s’achève le 2 juillet 2017. Seules les 75 premières candidatures seront examinées par le jury. Le comité de sélection pour la session 3 est composé de Keyti et Xuman (co-fondateurs du Journal Rappé), directeurs de la session 3 de la RAW Académie, de Koyo Kouoh, directrice artistique de RAW Material Company, et d’Eva Barois De Caevel, commissaire d’exposition assistante & coordinatrice de RAW Académie.

Les candidat-e-s sélectionné-e-s recevront un e-mail et seront invité-e-s à un entretien en ligne avec le comité de sélection.

Postuler ici :

www.rawmaterialcompany.org

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Le Grenier de Kibili

Dakar, le 1-er juin 2017

Jihan El-Tahri : « Réfléchir de nouveau à notre identité collective africaine »

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La documentariste égyptienne Jihan El-Tahri plaide pour un travail de réflexion sur une identité collective africaine d’une façon qui soit endogène et non empruntée à une autre région. Dans une conférence publique sur le thème ‘’Reconfigurer notre identité africaine’’ – donnée le 12 avril 2017, dans le cadre de la deuxième session de la Raw Academy –, elle s’est notamment interrogée sur les éléments qui déterminent l’appartenance à ce continent, alors que les critères qui l’ont définie jusque-là sont le produit de regards extérieurs.

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« Je suis dans une phase où je me pose la question : qu’est-ce que mon appartenance à l’Afrique fait de moi ? Quelle Afrique ? Est-ce que c’est une question de couleur de peau ? Si oui, quelles couleurs de peau ? Où est-ce qu’on commence à être noir et où est-ce qu’on cesse de l’être ? ». En concluant son intervention, la cinéaste a, de fait, jeté les bases d’un vaste questionnement sur l’identité et ce qu’être Africain veut dire aujourd’hui.

« Pourquoi W.E.D.B. Dubois (un des pères du mouvement panafricaniste) est considéré comme noir ? Et moi, chaque fois que je dis que je suis noire, on me dit non », se demande-t-elle, relevant que Kathleen Clever, l’une des idéologues du mouvement des Black Panthers, « est une blonde aux yeux bleus, mais elle est noire ». « Donc, poursuit Jihan El-Tahri, je m’interroge :est-ce qu’être Africain, aujourd’hui, c’est être seulement noir ? Et si c’est le cas, cette inclusion/exclusion se fera sur quelle(s) base(s) ? »

Pour le documentaire, dit-elle, « comment on peut traiter des sujets pour lesquels la base de connaissances existantes est plus ou moins faussée ? Comment on peut travailler à réfléchir de nouveau à notre identité collective d’une façon qui est la nôtre. Qu’on ne l’emprunte pas ». Jihan El-Tahri a toutefois souligné qu’elle n’est pas en train de dire que le panafricanisme venu d’Amérique est « mauvais », mais que les questions quelle se pose sont « un pas vers la réflexion ».

Auparavant, elle avait débuté sa présentation par une installation vidéo intitulée ‘’Flag Moments’’, pour « essayer de comprendre » le moment où on a levé les drapeaux, correspondant aux indépendances de nombreux pays du continent africain. Elle a relevé le caractère « compliqué » de la recherche des archives, des images notamment, «  du jour où l’indépendance a été proclamée », citant le cas de la Mauritanie, pays pour lequel « c’était impossible de trouver des images du jour même ».

The Beautiful Ones Are Note Yet Born

Dans sa communication, Jihan El-Tahri a signalé que les archives qu’elle avait visionnées pour monter son installation, accordaient une place importante à l’armée et donnaient aussi une indication sur la religion. « Mais ce que je voulais mettre en avant, c’était surtout la diversité, souligne-t-elle. Entre 1960 et 61, il y a eu dix-sept pays qui ont eu leur indépendance et on voit comment, entre la Mauritanie et l’Algérie, par exemple, c’est tellement différent de l’Ouganda où on voit au premier rang pas mal d’Africains d’origine asiatique. L’Afrique, telle qu’on l’a connue au moment de l’indépendance, connaissait une diversité énorme. Elle existe toujours. »

Ce film marque le début d’une réflexion de la documentariste sur ce que veut dire l’identité africaine, aujourd’hui. Cinq ans après la plupart de ces proclamations d’indépendance, « entre  1965 et 1967, il y a eu un arrêt dans le parcours de cette vision de l’avenir de l’Afrique », portée par des leaders charismatiques comme l’Egyptien Gamal Abdel Nasser, le Ghanéen Kwame Nkrumah, porteurs d’un idéal d’unité et de progrès pour le continent.

« D’abord, plusieurs leaders des indépendances ont été tués. De vrais visionnaires ont disparu de la scène », constate Jihan El-Tahri, déplorant le fait qu’il n’y ait pas eu de débat « sur ce que devient le pouvoir dans ces nouveaux pays indépendants ».

Elle ajoute à ce sujet : « Je pense qu’on ne s’interroge pas assez sur quelles étaient les qualifications de ces leaders de la lutte pour l’indépendance à devenir les dirigeants de pays libres. Parce qu’en tant que leaders des indépendances, ils avaient une vision, des capacités qui étaient fondamentales pour qu’on en arrive à l’indépendance. Mais pour le nouveau chapître, est-ce qu’ils avaient les capacités techniques de gouverner ? Je pense que c’est une question qui mérite réflexion au regard de là où on en est aujourd’hui ».

La cinéaste pense que « ce qui s’est passé, assez rapidement, c’est qu’on a assisté à une sorte d’écroulement », citant, pour illustrer ce constat, le livre The Beautiful Ones Are Note Yet Born, du Ghanéen Ayi Kwei Armah, publié en 1968, huit ans après les indépendances, dans lequel « on commence à réfléchir sur ce qui se passe et la trajectoire que prennent les Etats africains nouvellement indépendants ».

Au cours de ses travaux sur ses documentaires, El-Tahri constate qu’il y a « une fabrication d’une mythologie de la révolution », avec la promotion de « l’exclusion plutôt que de l’inclusion ». Elle a cité les exemples du Congrès national africain (ANC) en Afrique du Sud, du Front de libération nationale (FLN) en Algérie, faisant oublier, selon elle, « la méthodologie de la victoire et de l’indépendance devenue la réalité sur laquelle on construit les Etats ».

Cheikh Anta Diop et ses travaux sur l’’Egypte

Développant sur cette logique d’exclusion, Jihan El-Tahri dit avoir « découvert » assez tard que l’Egypte avait eu un président avant Nasser. « On m’a toujours dit que Nasser était le premier président de l’Egypte et je n’avais jamais rien entendu d’autre. C’est au moment des révoltes en 2011 que j’ai vu que, parmi les photos qu’on vendait, il y avait la photo de Muhammad Naguib, qui a été le président de l’Egypte pendant quatre ans ».

« Entre 1970, année de la mort de Nasser, et 1973, il y avait vingt chaînes de radio qui émettaient quotidiennement en dix-huit langues africaines, poursuit-elle. Et toutes les dix-huit langues avaient été supprimées tout d’un coup. Comme le soutien à certains Etats africains… Et je commençais à me poser la question suivante : où se trouve l’Egypte, qui est mon pays ? » D’où d’autres questions dans sa réflexion : « Est-ce qu’on est Africains parce qu’on nous voit comme tels ? Ou est-ce qu’on est Africains parce qu’on se considère Africains ? Ou est-ce qu’on est Africains parce qu’on est sur le continent africain ? Il n’y a pas de réponse ».

Rappelant que l’historien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop a consacré « de nombreux travaux à relier l’Egypte à l’africanité », Jihan El-Tahri souligne, dans son questionnement sur « la notion de Noir », que celle-ci vient en Afrique à travers l’Amérique et le panafricanisme. « On commence à se voir panafricains à travers le prisme de l’Amérique noire et de son expérience. Donc le concept de ‘’blackness’’ ».

Jihan El-Tahri a dit avoir été conduite à se poser des questions sur la division du continent en deux : Afrique du nord et Afrique subsaharienne. Explication : « Je me dis : c’est où l’Afrique subsaharienne ? Je cherche des cartes, il y a aucune délimitation me disant où c’est l’Afrique subsaharienne. Ça commence où, ça se termine où ? Et puis tout d’un coup, je me rends compte que la Mauritanie fait partie de l’Afrique subsaharienne, mais le Soudan non. Techniquement, ce n’est pas possible ».

Dans la littérature coloniale, où elle pensait trouver des réponses à ces interrogations, la documentariste remarque qu’il y a deux mots qu’on n’y trouve pas : les mots ‘’Moyen-Orient’’ et ‘’Afrique subsaharienne’’. Il y a plutôt ‘’Far East’’ (Extrême-Orient), ‘’Near East’’ (Proche-Orient), ‘’Afrique française’’, ‘’Afrique britannique’’… Elle ajoute : « Il y a l’Egypte qui va jusqu’en bas du Soudan. Et puis tout le reste s’appelle French Sudan (Soudan français). Il y a ensuite une ligne, et sur tout le reste il est marqué : ‘’inexploré’’. Quand on travaille avec les cartes et quand on regarde les dates des cartes, il y a une évolution de l’identité de qui est appelé comment ».

Alors d’où vient le terme ‘’subsaharien’’ ? Première indication : en 1956, après les événements  de Suez (nationalisation de la Compagnie du canal de Suez par Gamal Abdel Nasser), et l’accession dans la foulée de nombreux pays africains à l’indépendance, « les Américains vont paniquer à cette perspective » et organiser une réunion où il y a la Ford Foundation, la Carnegie Foundation, la Rockefeller Foundation, la CIA, entre autres, explique Jihan El-Tahri.

‘’Area Studies’’ et expert de l’Afrique

« Les fondations décident d’investir annuellement 350 millions de dollars dans la création et le financement d’une nouvelle discipline qui s’appelle ‘’Area Studies’’. Le but est de diviser le Global South (Sud) en des régions d’intérêt pour l’Amérique et comment construire la politique étrangère de l’Amérique sur la base d’un minimum de connaissances. Ils ne connaissaient encore rien de tous ces pays », ajoute la cinéaste, précisant qu’avec la création de ces ‘’Areas Studies’’, les Américains redivisent la carte sur laquelle l’Egypte est associée à la Turquie et à l’Iran pour donner le ‘’Middle East’’.

« Ces pays (Egypte, Turquie et Iran) n’ont aucun rapport linguistique, historique, ethnique, etc. La Libye on la laisse tranquille, ça viendra plus tard. Il y a l’Afrique du Nord – Tunisie, Algérie, Maroc -, mais la Mauritanie qui est juste à côté, c’est ‘subsaharien’. En gros, le mot ‘’subsaharien’’ est destiné à tous les pays qui ne les (Américains) intéressent absolument pas, sauf qu’il faut garder le communisme en dehors. C’est ça ‘’subsaharien’’ », poursuit Jihan El-Tahri.

« Ce qui m’intéresse », dit-elle, c’est : « comment nous, en tant qu’Africains, avons adopté cette identité. Comment nous commençons à dire : ‘Afrique du Nord’, ‘Afrique subsaharienne’, etc. C’est quoi ‘’subsaharien’’ ? Comment et pourquoi on adopte cette identité et cette division du Sahara, qui était un lieu de transactions et de communication. C’était là où il y avait l’Université de Timbuktu, où les universitaires de partout en Afrique se retrouvaient, se parlaient… L’idée de la transmission d’une connaissance collective partagée était dans cet espace-là. Aujourd’hui, cet espace est considéré comme un néant. Il n’existe pas, c’est vide ».

C’est dans ce travail de réflexion qu’elle se demande aussi quel est le rôle du documentaire. « On a de très longues discussions sur le prisme et l’angle à partir desquels on raconte une histoire. En faisant des documentaires, je fouille dans les détails des dates, des événements, des décisions… Je commence à m’interroger moi-même, sur la base de mes connaissances », indique El-Tahri.

Le rapport sur les ‘’Area Studies’’ est « très réfléchi ». « On a réfléchi sur les professeurs, ce qu’ils doivent faire pour être des experts, rapporte Jihan El-Tahri. Donc la notion de l’expert de l’Afrique est née avec les ‘’Area Studies’’. Et ça change la nature de comment on regarde – parce qu’on va vers l’expert qui va dire des choses sur chaque tribu, ce qu’elle fait, comment elle s’habille –  Au-delà, ces professeurs avaient pour mission de recruter des gens dans les pays, et à qui on donnait de prestigieuses bourses. On les orientait vers des sujets intéressants. Cela devenait des doctorats et des livres faits par des Africains. »

Dakar, le 31 mai 2017

Aboubacar Demba Cissokho  

 

 

 

 

 

 

Cheick Tidiane Seck : « Je suis créateur de canevas musicaux »

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L’artiste-musicien malien, Cheick Tidiane Seck, explique son option de collaborer avec des artistes de divers horizons par un souci d’ouvrir des  « canevas musicaux » et de ne pas imiter des styles existant. A 64 ans, il travaille à « une synergie » avec des jeunes musiciens de la sous-région ouest africaine, dans le but de « créer la musique de demain », qui s’appuie sur un « héritage musical ancestral ». Seck a joué à Dakar, le mercredi 24 mai 2017 dans le cadre du quarantième de l’association de lutte contre la désertification, SOS-Sahel. Dans ce court entretien, il évoque son rapport avec la capitale sénégalaise, du manque de promotion dont sa musique fait l’objet en Afrique de l’Ouest, de sa mère, entre autres.  Ce musicien est actif depuis le milieu des années 1970. Il a fait partie du Rail Band et des Ambassadeurs, deux grands groupes des années 1970 et 1980. Il a, dans sa discographie, quatre albums : Sarala (1995, avec Hank Jones), Mandingroove (2003), Sabaly (2008) et Guerrier (2013).

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Vous êtes à Dakar pour participer au quarantième anniversaire de l’association de lutte contre la désertification, SOS-Sahel. Dakar est une ville que vous connaissez bien. Avez-vous des sensations particulières quand vous venez ici ?

Je me sens toujours bien. Je me sens toujours chez moi. D’ailleurs, mon nom porte toujours à confusion dans la mesure où tout le monde, ici, dit que Cheick Tidiane Seck est sénégalais. Même hier (l’entretien a eu lieu le mercredi 24 mai 2017), Idrissa Diop (musicien sénégalais) m’a appelé en me disant : ‘’Mais toi, on t’a vendu aux Maliens, tu n’es pas Malien’’. Je lui ai dit : ‘’Non, non ! Je suis Malien. Je suis Ségovien, fier de l’être. Ségovien, parce que né à Ségou, et Sikassois de conviction parce que j’ai grandi là-bas’’. J’ai passé toute mon enfance dans le royaume du Kénédougou. Même si je suis né chez les bamanan, en tant que toucouleur. J’ai une partie de moi un peu partout. D’où ma conviction d’appartenir à la grande famille africaine. Mon élan panafricaniste vient de là.

Donc Dakar vous parle ?

Dakar me parle. Depuis mon premier voyage, ici, en 1977. Dakar évolue. J’aime bien les mentalités, le riz au poisson, l’énergie qui entraîne les gens qui font la vie nocturne de cette cité. Dakar symbolise tout ça pour moi. Dakar est un port pour nous autres Mandingues, parce qu’avant, il y avait le grand empire mandingue, et tout était regroupé. Dakar symbolise aussi ce souci d’expansion, de progrès et de développement. Tout en gardant une part de démocratie à l’africaine.

Vous êtes très porté sur les collaborations avec des musiciens de divers horizons. Qu’est-ce que Dakar et ses musiciens vous ont apporté dans ce cadre ?

Dakar m’a apporté beaucoup de choses. J’ai travaillé avec beaucoup d’artistes du Sénégal, depuis les années 1970. J’ai été tonton et protecteur autant dans les années 1980, pour Habib Faye, qu’aujourd’hui pour Alune Wade, Hervé Samb, etc. Dakar représente beaucoup pour moi. Seulement, je suis très mal promotionné dans cette ville. Mais ça viendra, je ne perds pas espoir. Je ne peux pas être mis dans un canevas de musiques éclectiques connotées ‘’Afro-jazz’’, pour ne citer que cela. Le Festival de jazz de Saint-Louis ne m’invite jamais alors que les plus gros festivals de jazz au monde m’invitent. Mais sur mon propre continent, à part ‘’Jazz à Ouaga’’ et celui de Bamako, aucun festival de jazz. Pourtant, je peux me targuer d’avoir joué avec ceux qui ont écrit l’histoire du jazz : De Joe Zawinul – qui a inventé avec Wayne Shorter le jazz rock – j’ai conseillé toute la section rythmique qui l’a accompagné, de Paco Séry à Richard Bona, entre autres. C’est une marque de confiance. Il m’a présenté à Miles Davis. Ce même Joe Zawinul m’a conseillé de faire un album plébiscité comme étant le meilleur album de fusion de la décennie 1990.Il s’agit de l’album Sarala avec Hank Jones, le pianiste de jazz bebop. Il y a aussi Archie Shepp, Randy Weston. Je joue avec ceux qui ont écrit l’histoire de cette musique. Indépendamment de mes velléités d’aller échanger avec d’autres musiciens. Le 5 juillet dernier, j’étais sur la même scène que Carlos Santana, à Bercy. Il n’y a pas de style de musique qui peut me refréner. J’ai travaillé dans le monde du hip-hop aussi : Black Eyed Peas, Oxmo Puccino, Mos Def, etc. Jay Z venait à mes Jam Session à New York, avant qu’il soit connu. Mais je ne suis pas doué pour me vendre. Cela, ce n’est pas à moi de le faire. D’autres s’en chargeront. En ce moment, j’ai envie de créer une synergie dans toute la sous-région, pour la jeune génération. Pour qu’on s’appuie réellement sur notre héritage musical ancestral et créer la musique de demain. Elle est celle qui reste à être inventée.

A quoi est dû ce manque de promotion. Est-ce parce vous n’êtes pas compris dans votre démarche ?

Certains ne comprennent pas. D’autres voudraient que je fasse des ‘’hits’’ commerciaux, comme ils disent. Non. Ma musique demande un peu plus de recherche et de profondeur. Mais quand vous écoutez – c’était le cas au Marché des arts du spectacle africain (MASA) – vous serez d’accord que c’est une esthétique africaine propulsée vers l’avenir. Je ne veux pas imiter un courant musical. Je suis créateur de canevas musicaux. C’est cela qui me pousse à collaborer avec des porteurs d’autres styles. J’ai arrangé pour des musiciens indiens, arabes, etc. Tant que je côtoie une expérience nouvelle, je me nourris de ça et j’essaie de donner une expression à ce que j’ai en face de moi.

Dans certains articles, on fait passer votre statut d’artiste-peintre avant celui de musicien. Vous êtes d’abord musicien, non ?

Je suis d’abord musicien. C’est une fausse information qui traîne dans les réseaux sociaux. Je suis d’abord musicien. Ma mère, Fadima Ndiaye, (paix à son âme) a toujours été une grande chanteuse. Elle m’a eu quand elle avait 50 ans. Ma maman, j’ai tout appris d’elle. Je savais chanter et jouer des instruments depuis l’âge de six ans. Donc c’est la musique qui était là d’abord. Mais comme après le couvent catholique, j’en savais beaucoup sur la musique, à l’Institut national des arts (INA), j’ai choisi la peinture exprès pour me mettre à niveau, parce que j’avais des aptitudes en dessin. C’est cela que les gens n’ont pas compris. A ma deuxième année à l’INA, je m’occupais des étudiants de quatrième de musique. En quatrième année de peinture, je suis le musicien qui a animé le bal de fin d’études des sortants de la section musique. Donc si après tout ça je ne suis pas musicien… En fin d’études, quand j’enseignais dans le lycée de Badalabougou, j’ai joué au sein du Rail Band. J’ai toujours été musicien avant d’être peintre ou quoi que ce soit. Même si j’étais très doué en peinture aussi.

Donc votre mère a été votre école. Qu’est-ce qu’elle vous a appris ?

Non, je ne pourrai pas en parler. Ça c’est intime, je ne le dirai jamais dans une interview. C’est très intime. Ça relève du sacré pour moi. Je ne peux pas toucher à ça. C’est ce qui me lie à elle.

Vous avez le projet de créer une ‘’synergie pour la jeune génération’’. Du haut de votre expérience, comment observez-vous l’évolution de la scène musicale ouest-africaine ?

Elle est bien. Elle est en révolte contre ce gros panier appelé World Music, qu’on nous avait servi, pour parler de ‘’sous-musique’’ ou ‘’tiers-musique’’. Cette scène est là. Les jeunes qui créent de nouveaux rythmes : l’afro-rap, le high-life revisité avec des sons nouveaux, etc. Le mballax (sénégalais) peut-être revisité bientôt. Je pense que ça doit être la démarche de tous les créateurs en matière de musique, pour que nous soyons précurseurs, mais pas suiveurs.

Propos recueillis à l’Hôtel Pullman-Teranga, Dakar, le 24 mai 2017

Aboubacar Demba Cissokho

 

Pour « La cause », un collectif de slameurs fait entendre ses mots  

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Le collectif dénommé ‘’Dalal Slam’’, composé de treize slameurs, a présenté, le samedi 27 mai 2017, un recueil de textes intitulé La cause, abordant, dans une diversité de styles, des thématiques sociales, politiques, humanitaires, sur fond d’amour des mots comme moyens de célébrer solidarité, espoir et humanisme.

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Editée chez Materia Scritta, cette publication de 179 pages donne la parole à «  des auteurs de proses poétiques en symbiose », qui défendant « la même cause comme l’épine qui défend la rose des mains saccageuses qui osent la déflorer au risque de se brûler », souligne le prologue.

Pour les auteurs de cette anthologie, « le slam, c’est cette flamme qui fait jaillir les mots de nos âmes, le slam, c’est la muse du poète, la plus belle des dames ». Anthologie « ancrée sur les pages et figée sur les membranes des lectauditeurs pour gagner d’autres oreilles, d’autres mains, d’autres cœurs », « elle sort les mots de l’ombre pour apporter de la lumière sur les espaces sombres de nos cerveaux ».

De fait, ce collectif, « bâti autour de la diversité de langue et de culture des slameurs qui le composent » interroge, par le biais de ces formidables outils que sont les mots, une réalité et des maux qui peuvent conduire à désespérer, mais dont les orfèvres qu’ils sont tirent des leçons à semer la paix, le dialogue et l’amour.      

Dieuwrine J, dont les textes ouvrent le recueil, dit « non à la guerre » après avoir décrit un « Sénégal d’aujourd’hui », qui, « telle une plaie contagieuse/Ou une blessure mortelle », est selon lui, « celui de tous les dénis »,« l’intolérance gagne tous les mortels/tout acte est corrompu d’intérêt caché ».

Au cœur du cri de Camou MC l’Africain, il y a un plaidoyer pour la paix, cette « vieille femme moche et vilaine » derrière laquelle traînent « souffrance, désespoir, massacre ». Il avoue en même temps son inquiétude : « Mais la haine et ses acolytes, au guet, autour d’elle/Fusils, bombes, et armes de tout genre à la main/Attendent le bon moment pour s’emparer d’elle/Soutenus dans la tâche par l’Etre humain/Avide de pouvoir, inconscient qui se fout d’elle/Je n’ai que trop pitié de ma Belle/La Paix ». Camou MC l’Africain chante aussi la femme noire, « sœur, amour, cœur, mère », qui « garde intact son teint, jamais ne le déteins », n’a « jamais besoin de crème solaire », et « dont la mélanine protège des rayons de lumière ».

Les ‘’plumes rebelles’’, Dimélo et Rafall, qui dans un très beau morceau intitulé ‘’Ce texte est’’, en fait un hymne à la création poétique : « Un mot, un verbe, un lot de textes/Une bouche, une langue, un contexte/Qui attestent que nos écrits fusent/Un peu partout dans la salle et détectent/Les regards de ses adeptes. »

Entre les ‘’lunatiques’’ d’Amadou Moustapha Dieng, dont le réveil est « un rêve pourri des uranies » – conté avec une « langue inerme » et une « salive épineuse » – et Ceptik qui aurait « aimé être de ces poètes qui ont du swing dans chaque vers, qui sont si forts à dire aux rimes qu’elles sont si belles sans chanter faux », il y a la route de Muwossa, ‘’l’aède contemporain’’, qui « trace le chemin sur lequel l’homme chemine avec des idées dont il se nourrit ».

Il y a aussi M.L.E Moraliste qui a « envie de faire l’amour » et dit : « Harmonieusement bâtis par notre sens et notre Morale. Marchons découverts, enlevons tous les voiles. Si la vie existe c’est parce que Dieu a fait l’Amour. Sur la base d’une générosité partout visible ». MTD, lui, ne veut plus de « ce monde noir et ténébreux »,« des femmes malheureuses, confrontées à la barbarie des coups et des insultes de la part de leurs maris (…) qui enfermaient leurs femmes dans des sortes de cachots », préférant « un monde de rêves avec de magnifiques couleurs ».

Samira tente de se définir, dans le long slam : « Je suis celle qui baisse son regard certes, qui le détourne au besoin. Car quand il se pose sur un être, il ne voit que son âme. Car lui-même en est une fenêtre ». Elle parle aussi de « la vierge (qui) se prostitue, tue le temps en prose ». « Je suis faite de figures de style, dit-elle plus loin dans un autre texte. Celles qui se nourrissent de la boulimie des oxymores. Je suis faite d’abandons, de voiles levés. Récurrence d’addictions. Je suis faite d’un cri strident. Celui de l’annonce d’une nouvelle vie. »

C’est ce « cri strident » qui donne certainement à ces aventures de création les contours d’un « acte de guerre » que mènent les plumes et les voix de cette anthologie, « pour faire changer les choses ». La cause est tout à la fois : « union des styles. Pont de lianes et de langues et de langages culturels. Zeugma intellectuel et textuel qui s’énonce avec l’autre, l’Europe et l’alter ego ».

Ses auteurs nous demandent de les lire et de les écouter « en convoquant tous (nos) sens comme le fleuve Sénégal qui charrie plusieurs saveurs aux succulences sécréteuses de salives plurielles ». Avec le slam, comme avec la création artistique dans son essence, les rêves et espoirs les plus fous sont permis. « J’aurais aimé rendre plus beau chacun des mots que je vous sers. Ne jamais être à court d’émoi, ne jamais être pris à défaut. J’aurais aimé dire à ma mère combien je l’aime pour chaque vœu ». Avec Ceptik, et en attendant l’album sonore sur lequel certains textes seront déclamés, La cause est entendue. Slam !!!

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 mai 2017

Sénégal/Cinéma/Fopica : l’appel à projets 2017 lancé  

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L’appel à projets, pour le compte de la gestion 2017, du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA) a été lancé, indique une note du secrétariat permanent rendu public ce samedi 27 mai 2017. La date limite de dépôts des dossiers est fixée au 28 juillet 2017, à 17 heures précises, au plus tard. Depuis son opérationnalisation en 2014, ce fonds est doté d’une enveloppe d’un milliard (1 000 000 000) de francs CFA.

APPEL A PROJETS 2017   

I – FILIERE DE LA PRODUCTION CINEMATOGRAPHIQUE ET AUDIOVISUELLE

== Principes généraux

Les appuis sont octroyés sous forme d’avance remboursable  sur recettes. Ils s’adressent aux entreprises de production de droit sénégalais légalement  constituées et enregistrées au registre public de la cinématographie et de l’audiovisuel. Ces entreprises doivent soumettre un projet de film à tourner majoritairement au Sénégal. Les appuis sont sélectifs et prennent en compte les œuvres cinématographiques et audiovisuelles de tous genres (documentaires, fictions, expérimentaux, animation, web créations, vidéos art, jeux vidéo…) et durées (courts, moyens et longs métrages).

Les plafonds sont fixés ainsi qu’il suit :

– Appui (s) à la production25 millions de francs CFA maximum pour les films de court métrage (fiction et documentaire) ; 150 millions de francs CFA maximum pour les films de long métrage (fiction et documentaire) ; 75 millions de francs CFA maximum pour les séries (fiction et documentaire).

– Appui (s) à la postproduction  : 20 millions de francs CFA maximum pour les travaux de postproduction (montage image et son, étalonnage et mixage, versionning et masterisation) des films

– Aide (s) au développement  : 5 millions de francs CFA  maximum (réécriture, repérages, fund raising…)

== Canevas des dossiers de candidature Les dossiers de candidature présentés au FOPICA sont constitués de :

= 1. une demande de financement adressée à Monsieur le Ministre de la Culture et de la Communication, Président du Comité de gestion;

= 2. un formulaire de candidature téléchargeable sur les sites www.sencinema.org ou www.culture.gouv.sn ;

= 3. Un dossier artistique du projet de film;

= 4. Un dossier de  production du projet de film.

II – FILIERE DE LA FORMATION CINEMATOGRAPHIQUE ET AUDIOVISUELLE          

= Principes généraux

Les appuis s’adressent aux structures de formation légalement constituées et enregistrées au registre public de la cinématographie et de l’audiovisuel.

= Objectif global : promouvoir le développement du capital humain du secteur du cinéma et de l’audiovisuel sénégalais.

= Objectifs spécifiques :  – Organiser des actions de formation aux métiers du cinéma et de l’audiovisuel au Sénégal ; – Collecter, sauvegarder et valoriser le patrimoine cinématographique et audiovisuel sénégalais ; – Promouvoir le développement de la culture cinématographique au Sénégal ; – Promouvoir l’excellence et l’innovation dans le secteur du cinéma et de l’audiovisuel au Sénégal.

Les plafonds fixés sont les suivants : 

Actions de renforcement des capacités : 20 millions de francs CFA ; Actions de diffusion de la culture cinématographique : 15 millions de francs CFA ; Accompagnement des apprenants : 10 millions de francs CFA 

III – FILIERE DE LA DISTRIBUTION ET DE L’EXPLOITATION CINEMATOGRAPHIQUES ET AUDIOVISUELLES

= Objectif global : promouvoir la diffusion des films sénégalais et africains.  

= Objectifs spécifiques :

– reconstituer et moderniser le circuit des salles de cinéma au Sénégal ;

– appuyer le développement de stratégies alternatives de diffusion des films sénégalais et africains sur le territoire national ;

– appuyer la diffusion des films nationaux et internationaux promouvant la culture sénégalaise par les autres supports (télévision, Internet, vidéogrammes…) pour une optimisation des potentialités de développement du marché de l’audiovisuel sénégalais ;

– assurer une meilleure présence des films nationaux et internationaux promouvant la culture sénégalaise sur les plateformes internationales de promotion et de diffusion de l’audiovisuel en général et du cinéma en particulier.

= Les plafonds fixés sont les suivants : 

– Appui (s) à la rénovation et à la numérisation de salle de cinéma : 75 millions de francs CFA ; – Appui (s) à la création de nouvelle salle de cinéma : 150 millions de francs CFA – Appui (s) à la distribution de films sénégalais : 75 millions de francs CFA

Pour toute information complémentaire, prendre contact avec : le secrétariat permanent du Comité de gestion du FOPICA S/C Direction de la Cinématographie du Ministère de la Culture et de la Communication n°28, rue 104 X VDN, Sicap Mermoz Extension – Dakar – Sénégal Tél. : (221 ) 33 824 81 48 – 33 824 75 86 -B.P. : 4001 Dakar/Sénégal / Email : fopica2014@gmail.com / Site web : www.sencinema.org

Le Grenier de Kibili

Dakar, le 28 mai 2017

Nayanka Bell : « La carrière qui m’était destinée, je ne l’ai pas saisie »

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La chanteuse ivoirienne Nayanka Bell admet être passée à côté de la grande carrière à laquelle elle semblait être destinée, estimant qu’elle a voulu mener une vie sur deux fronts : « être heureuse dans une vie normale, en étant comme tout le monde, et puis en faisant le métier (d’artiste) par amour ». Louise de Marillac Aka – son nom à l’état civil – s’est fait connaître en 1980 par la chanson Iwassado. En 1981, elle devient choriste dans l’orchestre de la Radio Télévision ivoirienne (RTI). Deux ans plus tard, en 1983, elle sort son premier album, Amio, sur lequel figure Iwassado. Quatre autres albums figurent dans sa discographie : If You Came To Go (1984), Chogologo (1985), Visa (1994), Brin de folie (2001). Nous l’avons rencontrée à Dakar, où elle était dans le cadre du quarantième anniversaire de l’association de lutte contre la désertification, SOS-Sahel. Entretien.

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Qu’est-ce que vous allez jouer pour les Dakarois (la prestation s’est faite le 24 mai 2017) ?

Ah, je vais jouer la chanson adorée des Sénégalais. La chanson adorée des Sénégalais, c’est Iwasado (exprimant l’idée qu’on ne choisit pas ses parents). Et puis une chanson en plus, que je ferai découvrir.

Est-ce que c’est en prolongement d’activités que vous menez ? Est-ce que vous jouez régulièrement à Abidjan ?

Oui, je joue. On ne dira pas régulièrement comme avant, mais je joue dès qu’il est possible de pouvoir m’envoler ou de pouvoir participer à un événement, un gala, quelque chose de très important.

Pourquoi vous ne jouez pas aussi régulièrement ?

Parce qu’avec le temps, nous sommes passés à autre chose. Vous savez qu’en Côte d’Ivoire, nous sommes passés par des guerres (entre 2002 et 2011). Et puis, nous sommes devenus des pères et des mères de famille. Nous n’avons plus cet âge où nous rêvions de faire carrière ou de nous battre dans des dimensions même irréfléchies pour pouvoir arriver dans le métier. Nous sommes aujourd’hui à l’âge de finaliser ce que nous avons déjà commencé par le passé, et qu’il faut achever, parce qu’il faut préparer ses arrières. Donc je ne peux pas travailler à 100% dans le métier d’artiste.

Vous êtes trésorière du Syndicat des artistes musiciens de Côte d’Ivoire (SAMCI), et, à ce titre, vous avez rencontré des confrères de l’Association des métiers de la musique (AMS). Sur quoi vos échanges ont-ils porté ?

Oui, je suis venue rencontrer mes confrères de nos associations d’artistes pour des discussions. Ce sont des décisions honorables, qui demandent un tout petit peu de temps à consacrer à cet art, pour apporter une contribution qui va pérenniser, avec le temps. Nous nous sommes engagés. Je suis toujours dans le métier, mais je suis aussi dans les plantations, je m’occupe aussi de mon hôtel. Il y a plein de choses.

Peut-on dire que vous êtes venue ‘’apprendre’’, parce que l’association ivoirienne est très jeune ?

Voilà ! Nous sommes un nouveau-né. Nous n’avons pas beaucoup d’expérience. Nous voulons nous battre sur des terrains où nous pouvons débattre de certaines choses qui, à première vue, peuvent paraître bien étudiées, alors que ce n’est pas le cas. Il faudrait se rapprocher plutôt de nos confrères qui ont mis des années d’expérience dans le métier, se sont battus, sont tombés, se sont relevés, pour nous apporter leurs conseils et faire de sorte que nous puissions rapidement résoudre des problèmes en Côte d’Ivoire. Eux-mêmes ont vécu une expérience qui, au début, était parfaite. Après, ils se sont rendus compte que c’était un peu plus compliqué qu’ils ne pensaient. Donc, ils sont en train d’essayer d’évoluer autrement, avec une nouvelle intelligence. C’est cette intelligence qu’ils ont acquise, qui est aujourd’hui précieuse pour nous. Bientôt, nous allons nous rencontrer en Côte d’Ivoire pour pouvoir débattre.

Quelle est la situation en Côte d’Ivoire, dans la prise en charge des artistes par eux-mêmes et par les législations ?

Nous avons subi, nous subissons. Nous subissions des situations qui sont difficiles : quand un artiste est malade ; quand un artiste a des problèmes avec la justice ; quand un artiste veut revendiquer ses droits ; quand un artiste ne touche pas assez ses droits d’auteur ou n’est pas content des droits qu’il touche ; quand un artiste à un problème avec des producteurs ou, à la fin d’un spectacle, est rejeté sans être payé. Tout cela, ce sont des choses qui font partie de la vie de l’artiste qu’on ne sait pas. On appelle ça les coulisses. Mais aujourd’hui, il se trouve qu’avec ce syndicat des artistes, nous aurons l’occasion de nous rapprocher de ceux qui y adhèrent. Ce qui permettra de les défendre. Celui ou celle qui n’adhère pas ne peut pas avoir un égard de notre part. On considère que ce n’est pas parce qu’on est artiste qu’on a droit à avoir l’égard du syndicat. Seuls les artistes qui ont adhéré seront défendus et aidés dans toutes ses préoccupations par le syndicat. On a changé d’ère : hier, c’était le piratage de la musique, c’étaient les ventes anarchiques. L’artiste ne vit plus de ses œuvres dans la rue. L’artiste, aujourd’hui, va vivre de ses spectacles, de ce qu’il va pouvoir transmettre directement, que ce soit en play-back ou en live…Internet est une chose merveilleuse qui va peut-être venir résoudre un peu le problème de piratage. L’artiste a la possibilité de protéger son œuvre sur des sites connus, auxquels il confie son œuvre. Si dans le monde entier, on t’a écouté, c’est de l’argent qui te revient directement. Ça révolutionne aussi la production. Aujourd’hui, si l’artiste ne peut pas se produire et qu’il n’a pas les moyens, il peut passer par là. Le syndicat va revendiquer les droits des artistes. C’est lui qui réfléchit au cas par cas pour pouvoir venir à l’artiste.

On a du ma à admettre que la Côte d’Ivoire soit dans cette situation. Les artistes viennent juste d’y avoir un syndicat pour défendre leurs droits. Alors que ce pays a été un phare en Afrique de l’Ouest, le pays vers lequel les artistes couraient pour aller se faire produire parce que l’industrie y était assez bien organisée. On a du mal à comprendre cela. Qu’est-ce que l’explique ?    

La Côte d’Ivoire a monté plusieurs fois des bureaux d’association, on s’est cassé la gueule. Il y a eu des associations où les artistes ont cotisé et où ça s’est terminé d’une façon qu’ils n’ont pas pu expliquer. Mais ce qui fait la différence avec les nouveaux syndicats que nous sommes en train de monter – le Syndicat des artistes musiciens de Côte d’Ivoire, SAMCI, a été installé en avril dernier – c’est que ce sont des syndicats similaires qui existent de par le monde et qui sont confirmés, parce qu’affiliés à la Fédération internationale des musiciens (FIM). Je n’ai jamais fait partie d’autres associations. C’est la première fois. Pourquoi ? Parce qu’on m’a dit que des syndicats similaires existent déjà, et que la FIM est une structure internationale. C’est du sérieux. C’est pour cela que j’ai adhéré.

Vous n’avez pas abandonné la chanson. Vous jouez toujours. Mais depuis quand même une quinzaine d’années, vous n’avez pas sorti d’album (son dernier en date a été produit en 2001). Pourquoi ?

J’ai sorti un titre il y a sept mois, que j’ai diffusé sur Internet. J’aurais dû sortir l’album, je n’ai pas eu le temps, parce que j’ai été prise dans plein de problèmes de justice. Je suis en procès sans arrêt, dans une bataille qui n’a rien à voir avec la musique. C’est une bataille pour mes terres dont on veut m’exproprier. Donc je me bats depuis vingt ans et j’ai fini par gagner à la Cour suprême. Et maintenant, on veut délocaliser mes terres et donner l’impression que je suis allée détruire des plantations qui appartenaient à d’autres personnes. On ma condamnée alors qu’ils sont venus sur mes terres, chez moi à Anno. Et ils ont dit que j’étais à Bokao. On m’a condamnée sur Bokao alors que ça se passe à Anno, sur mes terres. Donc c’est une affaire un peu compliquée. Je suis au tribunal, mais je sais que ça ne va pas prospérer.

Vous vous occupez de vos terres…

(Elle coupe) Et de mes plantations.

Mais à un moment donné, l’activité principale c’était la musique. Comment êtes-vous venue à la musique ?

Je suis venue à la musique par amour, comme tous les artistes. C’est un génie, et quand le génie te prend, tu ne peux pas te soustraire ni fuir. Je l’ai pratiquée depuis mon jeune âge en étant choriste à l’orchestre de la télévision (Radiotélévision ivoirienne, RTI). Après, je suis venue ici. Le premier pays qui m’a lancée, c’est le Sénégal. C’est mon pays d’adoption. Au Sénégal, on m’a magnifiée, on m’a célébrée. On m’a vraiment donné ce qui me revenait pendant que la Côte d’Ivoire était un peu en arrière. Il se trouve qu’aujourd’hui, je suis devenue ce que je suis, j’ai voyagé à travers le monde. C’est vrai que la carrière qui m’était destinée, je l’ai pas saisie. Volontairement. Parce que le métier d’artiste, c’est un choix. C’est plus facile pour les hommes de faire un métier d’artiste. La femme, elle reste à la maison et s’occupe des enfants. Le métier d’artiste pour une femme est bien différent. Il faut faire un choix : partir avec ses valises et être sûre qu’à son retour, son mari est là ; partir avec ses valises et être sûre qu’à son retour, les enfants n’ont pas une nouvelle maman (rires) ; partir avec ses valises et puis se retrouver seule dans des hôtels et vivre une vie qui n’est pas la sienne. C’est un choix. D’aucuns en meurent, d’autres en vivent. Mais je crois que c’est un combat qui a toute sa place. Il a sa place, il a sa valeur. Chacun doit faire ce qu’il pense être bien, pour donner un sens réel à sa vie. Moi, j’ai voulu faire les deux : être heureuse dans une vie normale, en étant comme tout le monde, et puis en faisant le métier (d’artiste) par amour. J’ai été très tôt célèbre. Donc maintenant j’ai une image qui me permet encore de pouvoir exceller, de pouvoir continuer quand je veux. Voilà la situation paradoxale dans laquelle je suis.

Donc la musique encore une place importante dans votre vie ?

Très importante, mais pas tout le temps.

La Côte d’Ivoire musicale, c’est des stars : Alpha Blondy, Aicha Koné, vous-même, et un peu plus loin dans le passé, François Lougah, etc. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la scène musicale ?

Les choses ont beaucoup changé. Aujourd’hui, ce n’est plus trop l’art qui prime. C’est une autre vision. On est devenus très extravertis avant de pratiquer l’art. On met l’image au-devant de la scène plus que la qualité même de l’instrument ou de la musique… C’est très différent. On peut devenir ‘’star’’ tout de suite avec juste une boîte à rythmes, une façon de chanter ou alors ne même pas avoir une voix pour chanter, mettre une musique incroyable pour bouger, se saper et passer à la télé. C’est une nouvelle façon de voir les choses. Même la danse a changé. Je me souviens que, par le passé, quand on dansait les danses traditionnelles, on privilégiait la manière… Peut-être qu’au Sénégal, on continue toujours dans cette direction. Parce qu’il y a des pays qui gardent encore leurs cultures, les valeurs et les manières d’être qu’elles portent. Le Sénégal est un pays assez spécial, comme le Mali. Ce sont des pays où toute la richesse touristique est dans la culture. Chez nous, ce n’est pas la culture qui prime sur le tourisme. Nous sommes en train de nous battre pour amener le tourisme en Côte d’Ivoire. Donc nous allons chercher. Mais les danses folkloriques, les traditions, sont en train de se perdre. Les religieux peuvent penser que le fait que nous allions encore dans nos eaux traditionnelles, qu’on attache du blanc pour aller se laver dans l’eau, etc., on fait de la sorcellerie. Le pauvre danseur traditionnel mettait les masques avant pour danser le zaouli, le goli, et c’était un art. Aujourd’hui, il y a des pasteurs qui considèrent que celui qui danse cela attire le diable. Où passe la culture africaine ? Elle se perd avec une nouvelle mentalité qui vient à la détruire… Peut-être qu’aujourd’hui on n’est pas assez conscient de cette destruction et qu’on laisse faire, mais il arrivera un jour où on aura tout perdu. Les belles voix, les chanteuses, aujourd’hui, on leur dit qu’il ne faut chanter que pour Dieu. Ce n’est pas un péché que de chanter que pour Dieu, il n’y pas de problème. Mais ce sont des valeurs, des instruments. Quelqu’un qui fait sortir un son de sa gorge, pour chanter, n’a plus sa liberté d’expression. Sa liberté d’expression est pour un secteur. C’est des choses comme ça que nous sommes en train de voir. Les télévisions, aujourd’hui, vont travailler sur beaucoup de jeux, de musique, de play-back, de danse… Mais on ne va pas aller faire une émission spéciale sur la musique, des émissions avec des instrumentistes, des chanteuses à voix. Comme avant. Par contre, la danse de la musique actuelle, où on va venir remuer les fesses, faire beaucoup de bruit, etc. Je ne dis pas que la musique-là n’est pas belle. Elle est très belle, mais quand tu voyages, tu vas aux Etats-Unis et que tu entends cette musique une ou deux fois, c’est tellement entraînant. C’est magnifique ! Mais tu ne peux pas écouter ça pour dormir. Tu ne peux écouter ça sans arrêt dans ta voiture et penser et réfléchir. C’est une musique qui te prend et efface tout. Elle te prend, et tu es obligé de danser. Même en marchant, tu es obligé de danser. Alors qu’avant, on pouvait écouter la musique et faire ses devoirs ; on pouvait écouter une musique, une voix, et faire ses devoirs ; on pouvait être en train de causer et puis il y a une musique qui passe, on écoute. Je ne dis pas que les choses changent trop sur le plan négatif. Non, c’est positif. Mais nous sommes dans un mouvement.

Vous avez dit que le Sénégal vous a acceptée, célébrée, magnifiée. Comment ? Quels sont les souvenirs que vous gardez de cela ? Quels sont vos rapports avec cette terre qu’est le Sénégal ?

Mes rapports avec le Sénégal, c’est que, quand j’étais toute jeune –je suis arrivée dans la musique en 1979-80 – j’étais à l’orchestre de la télévision (ivoirienne). J’étais la première chanteuse métisse de la Côte d’Ivoire. Les chanteurs, avant, c’étaient des chanteurs qui avaient des ethnies. Chacun chantait dans la langue de son ethnie. Et puis moi j’arrive, métisse que je suis, je chante en français, en anglais. Je porte des nœuds de papillon… Il fallait que je me trouve ma place. Mais l’Ivoirien me regardait et ne savait pas trop comment me juger. Bizarrement, dans cette souffrance-là, j’arrive au Sénégal où les gens n’ont pas vu ma couleur, n’ont pas vu cette différence. Et c’est le Sénégal qui ma soulevée et qui a dit : « Ça, c’est notre fille ! ». Ça a fait un boom partout. J’ai été aimée, les jeunes filles s’habillaient comme moi. Elles avaient les mêmes cheveux. Elles se coiffaient à la Nayanka Bell. C’est ici qu’il y a eu le premier ‘’fan club Nayanka Bell’’. Je remplissais les stades. Quand j’arrivais à l’aéroport, c’était bourré. On m’attendait avec le crépissement des tam-tams. Le star-system, quand j’arrivais au Sénégal, c’était extraordinaire. Alpha Blondy n’était pas encore sorti. Donc pour moi, c’est grâce au Sénégal que  j’ai su qu’on m’aimait et que je n’étais pas différente. Et pourtant, il y a quelque chose d’incroyable. J’ai voyagé dans beaucoup de pays. J’ai été la chanteuse qu’on considérait, au Nigeria, au Libéria, en Sierra Leone, comme la chanteuse ‘’américaine’’, parce que je chantais en anglais. On m’a appelée dans beaucoup d’autres pays où je n’ai pas voulu partir parce que j’ai trop peur de l’avion (rires). Par rapport à ce que j’ai ressenti au Sénégal, c’est un pays qui a souffert de l’esclavage. Au temps où je suis arrivée ici, comment ils ont pu m’aimer, m’apprécier alors que j’avais une double origine. Comment ce pays qui a souffert n’a jamais pu être raciste vis-à-vis des Européens quand ils arrivaient ici ? Comment ce pays a gardé toute sa générosité, sa gentillesse ? Et les Sénégalais sont restés comme ça. Je suis venue en 1980, je suis allée sur l’île de Gorée (où se trouve la Maison des esclaves). J’ai pleuré. C’est le seul pays où quand tu viens, tu ne ressens pas ça (le rejet). J’ai été dans plein d’autres pays qui ne sont pas prêts à voir le monde autrement. C’est toute mon admiration. Je suis revenue des années plus tard. De 1980 à aujourd’hui, c’est le même sentiment que je trouve toujours chez mes parents sénégalais. C’est le même sentiment. Mon père et ma mère sont venus se marier à Dakar. Ma grande sœur, leur aînée, est née ici. Quand je reviens, c’est l’amour, la générosité. Les gens n’ont pas changé. Le pays a changé, il est magnifique. Je crois que je vais venir chercher à voir si je ne peux pas avoir un petit appartement pour venir tout le temps, moi aussi (rires).

Propos recueillis à l’Hôtel Pullman-Teranga, Dakar, le 23 mai 2017

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

‘’Lettre d’outre-tombe’’ / Acte Fin – L’hommage d’Abdou Bâ à son ami Issa Samb Joe Ouakam

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Deux jours après le décès de l’artiste Issa Samb Joe Ouakam, et au lendemain de son inhumation, son ami et compagnon du Laboratoire Agit’Art, Abdou Bâ, lui rend hommage dans ce texte que nous reproduisons. Poignant et sincère, le témoignage revient en des termes bien choisis sur les lignes d’engagement du disparu.

CHER ISSA SAMBA,

SAMANE, t’es retourné en mer pour vivre enfin en paix dans l’immensité de l‘univers du maitre sublime du visible et de l’invisible.

SAMANE, t’es parti digne dans la douleur que, pour une fois, tu as acceptée de me décrire dans le secret de ton laboratoire amputé, jadis espace de méditation de médiation de conversation, mais aussi de définition de stratégies politiques généreuses et contrastées.
« Mais pourquoi, Abdou, les hommes de savoir meurent-ils toujours fâchés dans ce pays ? »

Cette question et bien d’autres encore m’envahissent au moment où la république toute entière te rendait un dernier hommage, à toi, SAMANE, couché à 10h 10 minutes ce mercredi jour de lumière.

YOUSSOUPHA JACK DIONE, ABDOUL NDENE NDIAYE, LE PROFESSEUR ALASSANE NDAW, LE PROFESSEUR ALMAMI BABA LY, L’ECRIVAIN MAMADOU TRAORE DIOP, tous ceux que tu aimais convoquer régulièrement en me disant qu’ils nous regardent du haut du royaume du tout puissant, doivent être heureux de t’accueillir.

SAMANE, t’as réussi, oui, t’as transmis les symboles aux cadets des compagnons des premiers jours de la renaissance, ceux qui, très tôt, comprirent que le mouvement des peuples qui bousculent toutes les frontières était irréversible. « Ce sont les peuples qui bougent, ABDOU, le droit au voyage est imprescriptiblement inscrit dans notre mémoire d’homme, et cette Europe forteresse et ringarde n’y pourra rien ».

SAMANE, t’auras donné l’aumône, aidé la veuve et porté l’orphelin jusqu’à la fin. T’as donné à l’enfant le courage par la magie des images, des jeux et gâteries l’envie de croire au futur.
SAMANE, tu n’auras eu ni femme ni enfant, c’était ton choix, même si tous les enfants de cette terre étaient les tiens.

Debout face à toi, SAMANE, je me sens en marge d’un monde qui dérive et je cherche à l’arrêter mais je ne le peux pas parce que ne pouvant pas parler au cœur dur des usurpateurs et autres imitateurs stériles. Et pour une fois, tu ne peux pas, fermement avec ta voix rauque, dire : « Dehors, ne rentrez pas… dehors’’, au 17 de la rue JULES FERRY.

TON LABORATOIRE, AGIT ART, tes compagnons, la nature généreuse, la danse silencieuse des fourmis autour du grand fromager tressé, les manuscrits laissés au temps, je ne parle surtout pas du temps métronomique qui te suivait.

La vie a de longues jambes, COMMANDEUR, et les curieux personnages qui semblent avoir pris possession du 17 Jules FERRY devront se battre avec la nature et l’esprit des lieux. Un long combat qu’ils perdront certainement car ce Pënc, dernier ilot de verdure d’une ville où l’an-architecture règne en maitre, ce lieu disais-je donc, n’est pas n’importe quel endroit, nous le savons parce que tu nous l’as maintes fois démontré.

ALIOUNE DIOUF ne me démentira certainement pas, lui, ton fils, assistant et compagnon que tu as retenu longtemps dans tes ateliers de conservation de la graine qui n’est surtout pas à confondre avec le grenier à mil. Tu as finalement déteint sur lui, toi, SAMANE, encore vivant, devant moi, le dernier béret que tu lui avais offert en ma présence bien vissé sur la tête allant de venant dans la foule autour de la morgue de l’hôpital principal de DAKAR.

Ce soir, quand tout sera fini, ils iront certainement souper aux chandelles autour de leur projet de carnage en oubliant les écritures saintes et la puissance du maitre de l’univers.

SAMANE, tu diras à MAMADOU TRAORE DIOP et à JIBRIL DIOP MANBETTI qu’AGIT ART ne mourra pas car les cadets sauront mériter l’honneur de cet héritage indispensable dans une ville où on creuse des trous comme dans un cimetière.

Cette dernière chandelle devra avoir la puissance d’éclairer une société dans une crise économique et de conscience profonde, dirigée par les politiques périmées de vieux hommes qui refusent toute ascension pour les jeunes et les idées neuves qui soignent et restaurent.

Longtemps avant, nous étions dans un autre siècle, AGIT ART conversait sur l’agonie des partis politiques qui vient d’atteindre son stade ultime : le charnier.
Le président de la République, en te rendant hommage, m’a semblé être un homme seul malgré l’entourage, ses propos justes et sincères ont trahi son envie réelle de vaincre lui aussi son époque en faisant de l’épanouissement de l’HOMME son projet. Sa réussite nécessite tout d’abord une attitude toute particulière qui devrait l’arracher des griffes des partis politiques pour le ramener vers la posture d’écoute de Tous qui te vaut aujourd’hui cette consécration, même si à titre posthume.

SAMANE, t’es venu, t’es parti rejoindre la mer de OUAKAM en dessous des mamelles amputées de notre belle ville du printemps continu. DAKAR est devenue orpheline subitement, le défilé incessant du 17 Jules Ferry de gens si différents, en quête de paix et de savoir, tes cris et pleurs intempestifs du jeudi, tes salutations et la beauté de ton style recherché.

T’es parti avec des convictions de 1968 dans votre combat pour la liberté contre la négritude du poète, ta rencontre avec le CHE quelque part en Afrique pour la définition des stratégies de luttes de libération jusqu’à l’arrestation de ton compagnon OMAR BLONDIN DIOP par THIECORO, le bourreau sanguinaire du régime malien d’alors, son transfert à GOREE, l’île-mémoire, et son assassinat que le rapport d’autopsie du professeur QUENUM ne pourra jamais expliquer.

Ce matin, SAMANE, le soleil s’est levé à l’est comme d’habitude et l’appel des muézins enveloppe une ville qui se réveille au troisième jour avec ses évocations, pendant que le deuil chez les LEBOUS, généreux peuples de l’eau, se poursuit pendant combien de temps encore ?

Coupez-Roulez.

Dakar, le 27 avril 2017

ABDOU BA
AGIT ART