Ségou/Architecture : Jean-Charles Tall est sa  »bombe épistémologique »

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Ségou – Je devais revenir sur la première journée du colloque  »Ségou, ville d’architecture », qui s’est achevée ce vendredi. Oui, à côté des réjouissances artistiques sur les scènes du Festival sur le Niger, des ballades et des pérégrinations dans les rues de Ségou, il y a l’aspect scientifique, lequel, très loin des longues considérations théoriques, est très  »populaire » au sens où il est confronté à des réalités tangibles vécues. A la clôture de la rencontre, vendredi, le président du comité scientifique, Mamadou Ndiaye, l’a qualifié de « laboratoire qui alimente la réflexion ». « Nous sommes dans une chaîne de valeurs qui sont dans une vision, celle d’une identité culturelle soucieuse du développement socioéconomique, du respect de l’environnement, de la mise en valeur des ressources humaines », a-t-il dit à la fin des travaux.

Au premier jour, donc, un premier panel a permis à la fois de camper le décor et de dire le sens du colloque : il s’agit d’un « maillon essentiel du festival dont les résolutions enrichissent la réflexion » (Mamadou Ndiaye), et, pour la thématique abordée cette année, d’un exercice consistant à « interroger les savoirs et les savoir-faire africains » (Ibrahima Wane, membre du comité scientifique). Ces rappels liminaires étaient utiles et permettaient d’engager le débat.

Du haut de ses 38 ans d’expérience, Mamadou Jean-Charles Tall, a posé plusieurs interrogations, dont l’une des plus importantes portait sur les qualificatifs de  »traditionnelle »,  »locale »,  »autochtone » ou  »moderne » apposés à l’architecture africaine, selon les regards, les points de vue et les intérêts. « L’architecture nous raconte des histoires sur les sociétés dans lesquelles elle naît. Toutes les traditions contiennent leur part de modernité », a-t-il dit, parlant des « réponses de l’architecture africaine aux conditions climatiques », de « la valeur scientifique de nos traditions ». Pour lui, « l’étude de l’architecture dite traditionnelle permet d’ouvrir une vision de recherche pour l’architecture d’aujourd’hui et de tendre vers une maîtrises des politiques actuelles ».

A sa propre question « qui étudie l’architecture africaine ? », Tall répond : « Nous n’écrivons pas sur notre architecture. Cela pose le problème de la perspective, du point de vue et du lieu d’où on parle. » Et « si la recherche est faite par les autres, les résultats vont correspondre au centres d’intérêt des autres », souligne l’architecte, convaincu qu’il faut « changer de grille d’analyse ».

« Il faut que nos gouvernants aient une autre approche, a-t-il précisé. Aujourd’hui, ils ont une vision réductrice du rôle de l’architecture consistant à dire qu’ils n’impliquent pas les architectes de leurs pays parce que ceux-ci n’ont pas de financements. » Il ajoute : « Il faut élaborer une grille autonome de lecture de nos réalités. La grille de lecture que nous utilisons n’est pas la nôtre. Je ne suis pas d’accord quand l’autre me dit que je suis en retard. Je ne suis pas en retard, je vais à mon rythme. Si l’autre veut aller plus vite, c’est son problème, pas le mien. »

« Toutes nos traditions technologiques, nous sommes en train de les perdre », déplore Tall, relevant que, face à cette « perte de connaissance scientifique et de savoir-faire technologique », qu’il demande, dans les cours qu’il donne, la lecture « obligatoire » de la Charte du Mandé (1236, 44 articles). L’intérêt, selon lui, est de voir « comment on s’adapte à l’environnement », « quelle est la vision de l’esthétique », et de « répéter un schéma de base », entre autres.

La conclusion de l’architecte sénégalais concerne son domaine d’intervention, mais elle pourrait s’appliquer à de nombreux acteurs secteurs de la vie sociale, culturelle et économique, tant le déficit d’autonomie es criard : « Il faut mettre en avant des pratiques différentes ; mettre une bombe épistémologique pour changer les choses. » C’est ce qu’on appelle secouer le cocotier. Pour réveiller les esprits et éveiller les consciences.

Ségou, le 2 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

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Ségou : un fleuve, une histoire, un esprit

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Rallier Ségou, distant de Bamako de 240 Km – pour la 14è édition du Festival sur le Niger (1er-4 février 2018) – est un exercice intéressant en ce sens qu’il permet au voyageur de balayer du regard une savane majestueuse, mais agressée par l’action de l’homme. Les feux de brousse et coupes sauvages de bois ont donné un visage pas très reluisant à cette vaste étendue. Le drame, c’est que cela ressemble à une tendance qui a, malheureusement, si des mesures énergiques ne sont pas prises, de beaux jours devant elle. Les initiatives pouvant y faire face de manière corrective, sont quasi inexistantes.

La couleur du paysage porte en elle ce que l’on sait déjà de Ségou : une terre agricole riche, dont la générosité a porté et porte encore une économie. La région est le grenier rizicole du Mali, parce que depuis plus d’un siècle, la culture de cette denrée y a été implantée par le colon français, pour faire face à la concurrence du coton qui faisait la prospérité de l’Angleterre dans ses colonies. Option que le pays n’a pas remise en cause à l’indépendance en 1960. Dès le premier contact, la ville, elle, offre à voir, en plus de ses larges rues poussiéreuses, son architecture soudano-sahélienne porteuse à la fois de savoirs endogènes et d’un savoir-faire qui se sont adaptés aux conditions climatiques des lieux, aux imaginaires des populations et aux apports extérieurs. Elle est fortement concurrencée par le béton, mais elle résiste.

A l’accueil, au bien nommé motel Savane, les organisateurs du Festival sur le Niger montrent une disponibilité qui en dit long sur l’expérience acquise depuis la première édition organisée en 2005. On sait tout de suite à quoi cela rime d’être au cœur de cette cité chargée d’histoire, pour porter témoignage de la volonté d’hommes et de femmes soucieux d’assumer, à travers la réflexion et diverses expressions artistiques, un regard sur eux-mêmes, leurs réalités et le monde qui les entoure.

Pourquoi Ségou pour le  »Festival sur le Niger » ? D’abord parce que le fleuve qui donne son nom à la manifestation, le Djoliba pour les Maliens, passe par là, comme il traverse, d’est en ouest, de nombreuses localités du pays. Mais bien plus que ce cours d’eau, des éléments objectifs, liés à l’histoire, à la géographie et aux faits de civilisation, font de cette ville le seul lieu qui pouvait abriter un événement ayant pour but de célébrer le patrimoine, la créativité artistique et sceller un trait d’union entre les peuples. C’est cela qui a été dit à l’ouverture du colloque sur  »Ségou, ville d’architecture » : cette ville – plus largement sa région – est  »le berceau de toutes les ethnies du Mali »,  »le trait d’union entre le nord et le sud »,  »le cœur battant du Mali profond ». Il suffit juste de rappeler que le musicien Banzoumana Sissoko (1890-1987), qui a chanté les valeurs cardinales du Mali, est né dans ce royaume, pour conforter cela.

Déjà, mercredi soir, à la soirée de bienvenue organisée en l’honneur des invités, les artistes Rasmoolah, l’orchestre Kôrè, Coumba Sira Koïta, Cheikh Amala Diabaté et ses musiciens américains, entre autres, ont fait résonner dans l’enceinte du Centre culturel Kôrè des mélodies et des mots chargés d’histoire, de paix, d’amour et de cette idée essentielle du dialogue, qui manque tant à notre époque faite de confrontations, de violences et de velléités de domination de groupes censés  »faibles » par des puissances arrogantes. Et continuer à organiser ce festival « malgré la situation difficile que connaît le monde en général et le Sahel en particulier » – le mot est de son directeur, Mamou Daffé – est un acte de foi et de résistance.

C’est donc dans ce cadre que nous verrons se dérouler un programme fort alléchant allant d’expositions d’art à des concerts au bord du fleuve (Abdoulaye Diabaté, l’enfant du pays, Kader Tarhamin, Cheick Siriman Sissoko, Carlos Lopes, Madou Sidiki Diabaté, Woment Groove, King KJ, Tal B, Salif Keïta, Habib Koité, Nampé Sadio, Maréma, Kamaldine…), en passant par le théâtre, la danse, le conte, une course de pirogue avec l’Association des pêcheurs…

L’orientation des plateaux musicaux (Soirée  »mandingue »,  »musique urbaine »,  »panafricaine ») et leur distribution spatiale annoncent un cachet populaire qui s’est vu, jeudi après-midi sur le Quai des Arts, à l’ouverture de la Foire internationale de Ségou, lieu de découverte de produits de la créativité des artistes et artisans de différentes contrées du Mali. Tout cela sous le contrôle de l’esprit et de l’âme du fleuve Djoliba. Ou Niger si vous voulez. A demain !

Ségou, le 1er février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Bamako, retour en zone

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Bamako – Le 17 septembre 2016, je passais une nuit d’escale à Bamako avant de reprendre la route pour rallier Ouagadougou, en passant par Sikasso, Bobo Dioulasso. C’était court et cela ne permettait pas vraiment de reprendre le pouls de la capitale du Mali où je n’avais plus mis pied depuis…avril 2007. Plus de dix ans donc que j’attendais de revoir la cité de la  »mare aux caïmans » (Bamako en bamanan) qui dégage, malgré les soubresauts d’une actualité sociopolitique tourmentée, la vitalité d’une ville où l’on se bat pour travailler, pour résister et exister. Première bonne nouvelle, Bamako reste vivant et debout.

En guise de geste de bienvenue, je me suis vu proposer l’eau minérale dont la marque, très prisée, a, pour ses consommateurs, un slogan à la fois osé et ambitieux : ‘’sponsor officiel de votre santé’’. Il fallait le trouver celui-là. Elle résiste bien à la concurrence des sachets vendus à tous les coins de rue, ici, comme à Dakar ou Ouagadougou. Le brouillard qui couvre les villes sahéliennes, avec l’arrivée de l’harmattan, est là. Les tricycles assurent le transport de marchandises, les motos sont omniprésents tout comme les cars de transport en commun reconnaissables à leur couleur verte. Ce tableau, auquel il faut ajouter les embouteillages dans une ville qui ne cesse de s’étaler dans l’espace et l’animation effrénée des marchés, donne un grouillant cocktail.

Symbole de la volonté de résister et de rester debout, les  »grins », ces regroupements de personnes – généralement de la même tranche d’âge – très souvent autour du thé, commentant de sujets d’actualité, refaisant le monde et discutant de la gouvernance du pays, des problèmes de la cité ou du quartier, etc. De ce que j’en ai revu en deux jours, il est heureux que ce marqueur de vie sociale bamakoise résiste même si les téléphones portables semblent être venus perturber l’agenda des débats et que la nature des sujets débattus a changé.

2018 est une année électorale au Mali. Tout le monde pense à la présidentielle et il fallait bien des signes pour le rappeler au visiteur qui arrive ici. Parmi ceux-ci, il y a, bien sûr, les spéculations de la presse sur les éventuelles candidatures, les possibles combinaisons, les favoris et autres outsiders ou faiseurs de roi. Mais le signe qui m’a le plus interpellé est cette campagne d’affichage de personnalités et partis politiques souhaitant, sous leurs meilleurs traits, une bonne année aux Maliens. Normal me dira-t-on ! Mais on ne peut manquer de voir derrière cela un clin d’œil aux potentiels électeurs. Le message est on ne peut plus clair : « Regardez, je suis là et je me soucie de vous et de votre bien-être ».

Bamako est vivant. En témoignent les nombreuses initiatives culturelles comme celles de la galerie Médina d’Igo Diarra (expositions, présentations d’ouvrages, débats…), le Festival Acoustik Bamako soutenu par Cheick Tidiane Seck, Amadou et Mariam, Boubacar Traoré  »Kar Kar », la biennale artistique et culturelle qui a eu en décembre dernier une  »édition spéciale »… C’est le musicien Salif Keita qui disait que « la culture est le pétrole de ce pays ». Tellement de faits illustrent cette assertion.

Cependant, il y a, dans cette ambiance, disons normale, un fait qui a attiré l’attention du journaliste que je suis, ayant l’habitude d’arpenter les rues et ruelles des villes qu’il visite. La musique que distillaient de manière fort bruyante des baffles placés devant les boutiques, a cédé, à de nombreux endroits, la place à des voix de prédicateurs dont les  »sermons » bousculent les envolées lyriques des cantatrices devenues plus discrètes, moins audibles. Ces voix étaient bien là il y a dix ans, mais elles n’étaient pas aussi envahissantes dans l’espace public. Lorsque j’en ai parlé à un ami, acteur culturel connu et respecté, il m’a avoué ne l’avoir pas remarqué, accordant toutefois du crédit à ce regard extérieur. Mais je pouvais imaginer bien pire si je ne me fiais qu’à certains reportages et commentaires aux relents chaotiques. Ce n’est pas le cas. Bamako est là. Il vous salue.

Bamako, le 31 janvier 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Livre – Théodore Adrien Sarr : le chemin et les intimes convictions d’un prêtre

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Le journaliste et communicant Marcel Mendy réussit, avec le livre Cardinal Théodore Sarr – Soldat de la paix, paru en 2013, à agrémenter la biographie de l’évêque – qui aurait ainsi rester linéaire et quelque peu fade – d’un intéressant  »dialogue » avec l’homme d’église. Celui-ci se livre à bâtons rompus à une véritable radioscopie, donnant des éclairages sur des questions aussi importantes que le rôle de l’intellectuel africain, la crise de la vocation sacerdotale, la mondialisation, l’engagement – plutôt timide – des chrétiens dans la vie politique, l’apostasie, le débat sur l’ordination des femmes, le célibat des prêtres, la mondialisation…

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« En regardant la situation de l’intellectuel africain que je suis en tant que prêtre ou évêque, je me dis que l’Africain est blessé dans son esprit et dans son âme. Et c’est le fruit de l’esclavage et de la colonisation. L’Africain est blessé dans son âme, à tel point qu’il n’a pas confiance en lui. » Cette analyse du cardinal Théodore Adrien Sarr, en réponse à une question sur la responsabilité de l’élite africaine sur la situation du continent, porte le ton des positions fortes que le prélat à livrées dans la seconde partie de l’ouvrage.

Pour lui, on a « tellement répété » aux Africains  »vous êtes des sauvages, vous n’avez pas de civilisation », qu’il a l’impression que « nous ne nous rendons pas compte que cela est ancré en nous, et que l’Africain ne croit pas en lui, ne se croit pas capable de réfléchir par lui-même ». « Tant que nous, intellectuels africains, n’aurons pas fait cette conversion de dire que nous sommes capables de penser par nous-mêmes et pour nous-mêmes, on sera toujours à la traîne. Et je crois que je n’ai pas tort en le disant », insiste l’ancien archevêque de Dakar (2000-2014).

Rapportant ce constat à sa situation personnelle, il ajoute : « Aujourd’hui, il m’arrive très souvent de réfléchir en sérère, de prier en sérère parce que je retrouve là comme les concepts premiers de mon être. Certaines réflexions, lorsque je les fais en sérère, il y a plus de résonance dans mon être propre que lorsque je les fais en français. » Cet aveu est aussi clair que le sont les avis donnés par Théodore Adrien Sarr dans son face-à-face avec Marcel Mendy.

L’auteur commence son livre par une partie partie consacrée à l’itinéraire de Théodore Adrien Sarr, de Ndiongeem, son quartier natal à Fadiouth, à son élévation au rang de cardinal, donnant de nombreux éléments d’histoire, de géographie, et de précieuses informations sur le contexte socioculturel dans lequel s’est déroulée l’enfance du futur homme d’église ainsi que sur les conditions d’implantation du christianisme à Fadiouth. Dans l’option de Mendy, « il fallait sortir les sermons des prêtres ou des ecclésiastes des quatre murs de l’église et les rendre accessibles au plus grand nombre, par-delà les catégories socioprofessionnelles, les appartenances politiques et autres obédiences religieuses, tant il y a vulgariser, à communiquer dans ces adresses dont la profondeur est à nulle autre pareille. »

« Quel outil mieux qu’un livre peut vaincre les barrières indiquées plus haut et faire des sermons de nos pasteurs du pain à partager avec tous nos frères qui en besoin ? » se demande-t-il, précisant qu’il ne s’agit pas pour lui de « dérouler le tapis de la vie de cet illustre compatriote, sans y poser un regard un brin scrutateur. Que non ! »

« Mieux que cela, il faut, de nécessité absolue, engager un dialogue franc, sans fioritures, sur les brûlantes questions qui traversent la vie de l’Eglise, de manière à y apporter des débuts de réponses propres à éclairer la lanterne des millions de fidèles disséminés à travers le territoire national et le reste du continent africain qui se posent très souvent les mêmes interrogations sans y trouver solution », indique Marcel Mendy.

Le journaliste évoque les « premiers balbutiements d’une vie paroissiale », à Fadiouth, où le Père Léopold Diouf, premier prêtre sénégalais « entièrement formé localement », réussit, « avec la collaboration » de Dominique Diamé, catéchiste originaire de Joal, « certes non sans mal, à édifier une petite chapelle de 10 m de long et 6 m de large avant la fin du mois de juin 1880 ».

Il souligne qu’en dépit des apparences, « les habitants de Fadiouth firent preuve d’une résistance farouche face à la première tentative d’évangélisation ». Mendy relève à ce sujet que, « avant 1880, les prêtres qui sont venus à Fadiouth avaient essuyé un échec retentissant, parce que la foi chrétienne telle que les missionnaires l’apportaient, en exhortant les gens à renoncer et à abandonner leurs traditions ou à ne pas travailler le dimanche, étant donné le cycle de la semaine où le dimanche n’était pas intégré comme jour de repos, équivalait à casser leur rythme de travail avec un jour d’arrêt qui n’est pas le leur.»

Dans la première partie, Marcel Mendy parle de la légende de Mama Ndagne, génie protecteur de Fadiouth, des trois îles constituant la localité (une abritant le cimetière, une autre où sont installés les greniers sur pilotis qui ne servent pratiquement plus et, enfin, une d’habitation), du royaume du Gabou comme « point de départ » des Fadiouthiens, etc.

Le père de famille, Papa Rôg Sarr, rapporte l’auteur, était, à l’instar de ses cohabitants, « un rude paysan qui vivait également des produits de la mer ». Il était aussi un guérisseur réputé, « très sollicité », notamment pour les maux de ventre dont il était spécialiste. Théodore Adrien Sarr, benjamin de sa famille, naquit « un matin de 1936, exactement le 28 novembre ». Il est baptisé le lendemain.

« Doux comme un agneau », il a eu « une adolescence tranquille, rythmée par les travaux champêtres et l’apprentissage scolaire à l’école catéchistique de Fadiouth en 1948, puis au pré-séminaire de Ngasobil où il obtiendra son CEPE (Certificat d’études primaires élémentaires) ». Son frère Pierre, qui partageait la même chambre que lui, se rappelle encore « un petit studieux, qui aimait lire et étudier ».

Hyacinthe Diène, son premier instituteur, parle d’un « élève très doué, tranquille, obéissant, n’aimant pas les bagarres… » et ayant un « goût pour servir la messe que d’ailleurs sa maman encourageait ».. Il fait sa première communion, puis sa confirmation en 1947. Mais son départ pour le pré-séminaire de Ngasobil, en 1949, a été « mouvementé », son père n’ayant pas voulu dans un premier temps qu’il aille. « Il n’est pas question, dit-il. Vous êtes trois garçons… Sanghol est déjà parti (enrôlé dans la gendarmerie), Pierre commence à aller en campagne (une fois que les cultures étaient achevées, les jeunes gens s’en allaient en ville, à Dakar, Kaolack, et ne revenaient que vers le mois de juin pour participer aux travaux champêtres)…C’est toi qui dois rester à mes côtés pour travailler avec moi. »

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, raconte Marcel Mendy, le petit Ada (son nom d’initiation), « fidèle à son éternel tempérament qui ne soulève pas de vagues, accepta la décision paternelle ». Mais il voulait absolument aller au pré-séminaire où ses camarades de promotion étaient déjà depuis un an. C’est alors qu’il eut « l’idée lumineuse d’appeler à la rescousse son frère aîné, Sanghol », alors gendarme en service à Labé, en Guinée, pour le mettre au courant de la situation. Il écrit à son père, prenant le soin de joindre à la lettre un mandat et d’assurer qu’il s’occuperait des frais de la présence de son frère à Ngasobil. Le père arrose l’événement, parce que « recevoir un mandat relevait de l’extraordinaire », rapporte Marcel Mendy, ajoutant qu’après avoir fait honneur au vin, le père appelle son fils et lui dit : « Ada, le fait de t’avoir empêché d’aller au séminaire, t’a tellement chagriné au point que tu écrives une lettre à ton grand frère qui est très loin d’ici ? C’est comme ça ? Si tu y tiens tant, advienne que pourra ! Je m’en lave les mains ! »

Il entre au pré-séminaire en 1949, poursuit ses études, à partir de 1953, au Collège Sainte Marie de Hann. Il obtient son baccalauréat série A en 1958 avant de passer six ans de préparation au Grand séminaire Libermann de Sébikotane. Il est ordonné prêtre – le 49è prêtre sénégalais -, le 28 mai 1964. Le 1er juillet 1974, il est nommé évêque du diocèse de Kaolack. Il y reste jusqu’en août 2000, quand il est nommé à la tête de l’archidiocèse de Dakar, suite au décès du cardinal Hyacinthe Thiandoum (16 juin 2000). Le 17 octobre 2007, il élevé au rang de cardinal.

Au cours des entretiens qu’il a eus, à partir du 1er octobre 2007, avec Théodore Adrien Sarr, Marcel Mendy note que  »pas une question (n’a été) éludée ». Voici des extraits de ces échanges entre « un modeste citoyen, de culture religieuse approximative qui s’abritait derrière sa condition de journaliste pour engager une épreuve de vérité avec cet homme charismatique et brillant, au parcours intellectuel et ecclésiastique déjà parsemé de lauriers…»

== Appel lancé aux chrétiens à s’engager dans la vie politique

« Si nous somme envoyés dans le monde, ce n’est pas pour le fuir, si nous sommes dans le monde, ce ne serait pas logique de ne pas nous insérer dans la gestion des activités de la cité (…) Evidemment, nous ne sommes pas les promoteurs ou les défenseurs de tel ou tel parti politique. Mais nous prenons position sur des questions sociales.

Casamance

« Il faut rappeler que, nous, évêques n’avons jamais manqué l’occasion de dire, en public, que l’Eglise ne cautionnait pas cet engagement de l’Abbé Diamacoune dans ce mouvement. Pour deux raisons : d’abord, c’était un parti qui a des prétentions politiques (l’indépendance politique) ; c’est un mouvement qui a pris les armes.

Changer la situation de l’Afrique ?

« Je dis oui. Nous sommes des hommes comme les autres. Si nous acceptons de nous mettre au travail, de penser par nous-mêmes, nous y arriverons (…) Si les Africains ne retrouvent pas foi en eux, tout en aimant et en croyant en leur propre culture, ils n’arriveront jamais à se développer… Il faut vraiment travailler à la mise en place d’un nouvel ordre économique mondial plus juste. Les pays qui se sont développés au détriment des autres en pillant leurs ressources, doivent accepter de travailler rapidement à développer les pays pauvres (…) Je dirai que nous ne sommes pas condamnés au choc des civilisations. Parce que nous sommes libres et, si nous acceptons d’emprunter la voix du dialogue, nous pouvons éviter le choc et arriver à vivre dans une compréhension de plus en plus effective qui permettra une véritable communion (…) Ce qu’il nous faut c’est l’unité de nos pays. Que cette Gambie qui isole le Sénégal, accepte d’avoir des liens politiques plus forts avec le Sénégal, qu’on arrive à cette fameuse confédération. Dommage qu’on n’ait pas réussi à la faire, mais je pense que c’est la voie. Ensuite, le Sénégal, la Guinée-Bissau, le Mali, la Gambie, c’est un ensemble politique qu’on devrait pouvoir créer, plutôt que de rêver faire une Casamance indépendante.

Difficultés rencontrées par des chrétiens dans certaines parties du monde

« Il ne faut pas rêver d’une vie chrétienne sans difficultés. Dire que Jésus-Chist nous a sauvés ! Méfions-nous, car cela ne veut pas dire qu’il nous épargne des difficultés. Non, ce n’est pas possible. Il faut nous attendre à avoir des difficultés qui font partie de la vie chrétienne (…) Cela ne doit pas nous effrayer, nous décourager et surtout provoquer en nous l’apostasie, c’est-à-dire le renoncement à Jésus-Christ. Il le dit bien :  »Qui veut être mon disciple, doit accepter de mourir à lui-même, prendre sa croix et me suivre ». Cette croix-là, elle est aussi féconde que la croix de Jésus, quand je la porte par amour et en communion avec lui. Voilà pourquoi, l’apostasie des chrétiens ne peut pas se justifier ; c’est simplement que les chrétiens doivent se préparer à affronter des difficultés, des oppositions et des contrariétés dans la vie. Qu’ils ne se découragent pas et restent fidèles au Christ en sachant que grâce à cette fidélité, ils seront beaucoup plus proches de Jésus et donc pourront en recevoir la récompense.

Crise de vocation sacerdotale

« C’est au niveau de l’entrée du Grand séminaire qu’il y a une diminution, une espèce de peur à s’engager définitivement dans cette voie. Je ne sais pas ! Faisons de notre mieux pour améliorer ce qui peut l’être. Il est certain que que les générations d’aujourd’hui sont porteuses de préoccupations qui ne sont pas celles d’il y a 30 à 40 ans. Alors c’est tout cela qu’il faut prendre en compte, comprendre les générations actuelles, leurs richesses mais aussi leurs fragilités, parce qu’il y en a (…) Au Sénégal, nous essayons de trouver des remèdes à cette situation, mais nous sentons qu’arrivé à la fin des études secondaires, le séminariste a des préoccupations que nous n’arrivons pas toujours à bien cerner. Peut-être que nous ne donnons pas toujours satisfaction ou nous n’indiquons pas les réponses qui permettent aux jeunes de dépasser leurs craintes et entrer dans les perspectives qui leur sont présentées (…) Il nous faut éviter de croire que nous avons des formules parfaites, que ce qui était valable il y a 50 ans, l’est toujours. Il faut accepter que même si certaines vérités sont inamovibles, les modalités d’accueil, d’application dans la vie peuvent changer. C’est pour cela que les formateurs doivent être des gens sans cesse en éveil et sans cesse dans la recherche, pour ne pas dormir dans des routines et les sentiers battus. Ils ne doivent pas avoir peur d’inventer en fonction des jeunes qui sont devant eux.

Des chrétiens baptisés et confirmés qui continuent de pratiquer la religion traditionnelle ?

« Le mariage, en quelque sorte, entre la foi chrétienne et une culture quelconque est une aventure merveilleuse, certes, mais délicate et surtout de longue haleine (…) A partir de situations réelles vécues par le peuple, le prophète délivre, de la part de Dieu, un message d’espérance, de conversion. Donc il faut vraiment restituer ce message dans les circonstances où il a été annoncé pour la première fois pour bien comprendre sa portée universelle, en quelque sorte, et, ainsi, pouvoir retirer de là, pour nous-mêmes, un enseignement qui vaut pour la situation que nous vivons, aujourd’hui, en Afrique, dans tel ou tel autre pays (…) Il y a tout un effort de relecture qui est très difficile, parce que l’enseignement de la Bible que nous avons reçu, nous-mêmes, c’est en français, en anglais, avec là aussi, une interprétation ou en tout cas, des mots de la culture française ou anglaise, etc. Dans tout cela, il y a quand même une inculturation que nous pouvons recoder pour retrouver la pureté du message évangélique. Ensuite revoir comment accueillir et redire ce message avec les richesses de nos cultures, ce qui n’est pas facile (…) Nous, Africains, nous n’avons pas la maîtrise totale. Souvent même emportés plus ou moins par la colonisation et l’esclavage, nous avons une certaine méfiance vis-à-vis de nos cultures, un certain mépris, une certaine méconnaissance. Il nous faudrait pouvoir faire des études anthropologiques qui nous permettent de mieux redéfinir les richesses contenues dans nos cultures ; ce qui nous permettrait alors de voir comment mettre ces richesses en face de l’Evangile, ou en face d’elle, mieux comprendre leurs faiblesses, les enrichir en les purifiant.

La mondialisation de l’Eglise : quel contenu ?

« La mondialisation est une bonne chose dans le sens où elle facilite la communication entre les hommes, mais surtout elle facilite une plus grande solidarité entre les humains, une meilleure connaissance des besoins des uns et des autres, des souffrances des uns et des autres. Les dangers, les limites de la mondialisation, se situent dans l’uniformisation des façons de voir, de la culture, etc. Ce serait dommage que la mondialisation efface les richesses des cultures, des peuples…

Ordination des femmes

« Pour revenir à l’ordination des femmes, je ne cesserai pas de me référer à la façon de faire du Christ et je ne crois pas ce que certains disent à savoir que c’est une une question de culture et que si le Christ avait vécu dans notre temps, il aurait ordonné les femmes. Je pense que c’est plus profond que cela. Voilà pourquoi, je considère que l’ordination des femmes n’est pas une priorité dans l’Eglise catholique. Et je comprends donc la position ds papes. Mais c’est à nous de travailler pour faire en sorte que les femmes prennent vraiment toutes les responsabilités qu’elles peuvent prendre dans l’Eglise.

Mariage des prêtres

« C’est un vieux débat, compliqué. Croire que le mariage des prêtres va empêcher les scandales. Je ne sais pas ! Je me rappelle très bien cette réflexion que me faisait un pasteur protestant africain. J’étais encore à Kaolack. Il m’a dit un jour :  »C’est vrai qu’effectivement, pour être franc, notre mariage, à nous pasteurs, ne résout pas nécessairement le problème. Je connais un confrère qui, à cause de ses difficultés conjugales, est un grand apôtre du divorce à l’Eglise (…) Quand on dit à cause du Royaume des Cieux, c’est à voir que le célibat n’est pas seulement ne pas se marier. Mais ne pas se marier pour vivre un plus grand amour. Le célibat est un autre Amour, c’est aimer autrement. Il ne faut pas que les gens le voient d’une façon négative. Ce renoncement au mariage, quitter son père et sa mère, ne pas avoir d’enfants, c’est aussi parce que j’aime le Christ. On est rempli de l’amour du Christ (…) Je pense que la disponibilié que nous, prêtres, évêques, nous avons vis-à-vis des communautés qui nous sont confiées, cette disponibilité-là est plus large, plus généreuse, lorsque nous sommes célibataires. A condition que moi-même je le vive comme un Amour et non pas comme une espèce d’égoïsme ou de petite vie tranquille. »

== Marcel Mendy, Cardinal Théodore Adrien Sarr (L’Harmattan-Sénégal, collection ‘Mémoires et Biographies’, 2013) ==

Dakar, le 9 janvier 2018
Aboubacar Demba Cissokho

Emile Badiane : évocation du riche parcours d’un éducateur et d’un homme d’Etat

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Le livre-album Emile Badiane – Le paysan, l’éducateur, l’homme d’Etat, va au-delà de la « puissante, riche, inimitable » personnalité à laquelle il est dédié. Il est un appel et un vœu à se référer à la vie et à l’oeuvre d’hommes et de femmes ayant incarné de hautes valeurs humaines et patriotiques, pour donner corps à un idéal partagé de progrès social et économique.

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L’ancien ministre de la Culture, Makhily Gassama, qui a dirigé le titre, estime qu’il est temps, « au regard de la dégradation étonnante de nos valeurs, surtout celles qui sont liées à la conduite de notre Etat – si beau mais si fragile ! – à la gestion de nos ressources, que nos jeunes chercheurs s’intéressent de plus en plus à la vie et à l’oeuvre de compatriotes qui ont sacrifié la plus belle tranche de leur vie à la construction de notre pays ». « Le Sénégal, assurément, leur en sera reconnaissant. C’est pour encourager de telles initiatives que nous avons dédié cette œuvre aux écoliers du Sénégal avec l’espoir que, dans les classes, nos enseignants, prenant le relais, s’en serviront à bon escient », ajoute-t-il.

Gassama commente, à propos de l’ouvrage : « Ce livre-album, consacré à la vie et à l’oeuvre d’une des personnalités les plus fascinantes de la scène politique durant la première décennie d’indépendance de notre pays, est un petit livre par le volume – donc peu encombrant – mais un grand livre par la qualité des auteurs, par la spontanéité et la densité de leurs témoignages. »

Les témoignages rassemblés parlent de  »L’étudiant » et du  »fils du terroir », de  »l’éducateur » et de  »l’homme politique ». Emile Badiane est né en 1915 à Tendième, dans le département de Bignona. Il est major de sa promotion à l’école William Ponty de Gorée (1935), et a servi comme instituteur, d’abord dans la région du fleuve à Podor, ensuite en Casamance : Baïla, Balingore, Bessire, Nyassia, avant d’être nommé comme professeur et directeur à l’Ecole normale de Sédhiou où il forma de nombreux instituteurs

De l’homme politique, le livre dit qu’il a été conseiller territorial de Ziguinchor (1952-1960), secrétaire général de l’Union régionale de l’Union progressiste sénégalaise (UPS) de la Casamance (1962-1972), secrétaire général à l’organisation et à la propagande, secrétaire général adjoint à la presse, secrétaire général adjoint de l’UPS (1969-1972), secrétaire administratif de l’UPS, élu au 8è congrès (9-10 décembre 1972). Emile Badiane a aussi été secrétaire d’Etat à l’Information, à la Radiodiffusion, à la Presse (avril 1959-mars 1960), ministre de l’Enseignement technique et de la Formation des cadres (mars 1960-février 1970), ministre de la Coopération (février 1970-décembre 1972).

Au titre de ses réalisations, le livre cite les premières garderies d’enfants permettant aux femmes paysannes de se libérer pour vaquer aux activités champêtres et rizicoles, les centres techniques professionnels, les écoles professionnelles (Eaux et forêts, Agriculture, Hôtelière), la création de diplômes professionnels (pâtissiers, cuisiniers, préparateurs en pharmacie, plombiers), la création du Village artisanal de Soumbédioune, « avec obligation pour les bijoutiers de faire poinçonner leurs œuvres par souci d’assurance-qualité et de lutter contre la contrefaçon pour l’honorabilité du Sénégal et pour sauver le tourisme sénégalais. »

Amadou Cissé Dia, Mamadou Mané, Assane Seck, Amadou Clédor Sall, Magatte Lô, Pierre Goudiaby Atepa, entre autres, évoquent l’homme d’Etat qu’a été Emile Badiane, à la fois attaché aux vertus de son terroir et aux valeurs d’unité et de rassemblement de la République. Le témognange de Moustapha Niasse, par exemple, parle de lui en des termes qui montrent l’ancrage de l’homme dans la culture qui a façonné son rapport à lui-même et aux autres : « Je me souviens qu’il arrivait que l’on entendit au Bureau politique de notre parti, Emile Badiane fredonner des chants diolas. Parfois, avec un sourire affectueux, le président Léopold Sédar Senghor, connaissant l’intelligence de l’homme, lui rappelait avec discrétion, que nous n’étions pas dans le Fogny ou dans les Kalounayes, bien qu’il appréciât, sans manquer de le dire, les mélodies diolas qui rythmaient les strates d’une culture et d’une manière de vivre avec la nature. »

A la lecture de ces témoignages sur la vie et l’oeuvre d’Emile Badiane, « une question s’impose comme naturellement au lecteur : comment le canton d’un homme qui a pesé, à sa manière – quelle belle manière ! – sur l’histoire de l’indépendance du Sénégal, a pu brutalement basculer, dix ans après sa mort, dans la peur, dans l’angoisse, dans le sang ?», poursuit l’ancien ministre de la Culture, soulignant que « la même lecture attentive des textes contenus dans ce livre-album imposera au lecteur la seule réponse qui vaille : si Emile Badiane était encore parmi nous ou si nous comptions aujourd’hui, en Casamance, une ou deux personnalités politiques de son envergure, cette crise, qui s’éternise et pèse lourdement et négativement sur l’avenir de nos enfants, eût vécu dès son balbutiement ou n’eût jamais existé. »

Makhily Gassama évoque avec emphase la figure d’Emile Badiane, personnalité, « franchement hors du commun, tantôt flamboyante devant les caprices de la vie, tantôt austère devant le devoir à accomplir, tantôt égayant une atmosphère qui couve le drame, toujours épousant merveilleusement les contours des situations pour mieux les dompter, puissante, riche, inimitable ».

Cette personnalité « a séduit toute la classe politique de son époque, majorité et opposition confondues, comme elle a forcé le respect de l’élite intellectuelle (…) optimiste comme sait l’être l’homme d’action, intransigeant dans la sauvegarde des valeurs cardinales – gardiennes de la dignité d’un peuple», relève-t-il. Pour lui, « Emile Badiane ne semblait vivre que pour son pays. »

« En fouinant dans les archives avec une attention sans cesse en éveil, signale Makhily Gassama, je n’ai rencontré, mêmes ses amis les plus proches, même chez ceux qui ont partagé avec lui les mystères de la Case de l’Homme, la Case de la grande Initiation à la Vie, aucun témoignage faisant allusion significative à sa vie privée, à sa vie familiale. Tout ce grand et beau monde qui l’a vu vivre, évoluer, ne semblait lié à lui que par le travail, uniquement par la conception et l’exécution des projets de développement du pays. Plus le lien de travail, de collaboration, dans la vaste oeuvre de construction du pays, était intense, plus grande était son amitié pour son vis-à-vis. Il vivait, quotidiennement, d’heure en heure, avec piété, pour le pays, rien que pour sa patrie.»

Les auteurs notent qu’au total, « Emile Badiane n’aura vécu que 57 ans. Une vie certes brève, mais riche et exemplaire, car consacrée à la formation des cadres pour le développement du pays et à la recherche de la paix. » Badiane a été membre fondateur du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) dont l’une des préoccupations, loin des revendications indépendantistes, était une prise en compte de toutes les entités du pays avec leurs spécificités. Une avenue de Dakar porte le nom de l’homme politique, dont Makhily Gassama, rapportant le témoignage de l’historien Abdoulaye Bathily, a souligné « les extraordinaires qualités de négociateur  ors de la crise scolaire universitaire de Mai 1968 à Dakar. « Abdoulaye Bathily (leader du mouvement étudiant à cette époque)… a salué, avec beaucoup de franchise, la manière à la fois cavalière et efficace avec laquelle Emile Badiane a réussi la difficile négociation entre les étudiants, révolutionnaires, inébranlables, et le pouvoir politique du Sénégal d’alors, ferme, mais apeuré», indique Gassama.

« Des funérailles nationales furent organisées le 23 décembre 1972 au matin, devant l’esplanade du Building administratif, siège du gouvernement à Dakar. Une occasion qu’a saisie le président de la République, Léopold Sédar Senghor, pour rendre hommage à son ami et fidèle compagnon de lutte», rappelle le livre, lequel évoque par ailleurs l’hommage rendu à Emile Badiane, à la Mairie de Bignona, d’où « un gigantesque cortège » s’ébranla pour Tendième, son village natal où eut lieu son inhumation, le 24 décembre 1972.

D’Emile Badiane, le président Léopold Sédar Senghor, dans l’allocution prononcée à ses funérailles, dit qu’il fut « parmi les premiers au rassemblement des consciences et des volontés nationales », quand, en 1945, le temps était venu de « commencer à prendre le destin» du Sénégal en main. « Pendant 27 ans qu’il fut notre compagnon de lutte, nous ne l’avons jamais pris en défaut, encore qu’il eût ses ruses de guerre. Ce qui est nécessaire en politique», rappela Senghor avant d’ajouter : « (…) Le rayonnement d’Emile Badiane dépassait sa région et son Parti, s’étendait par-delà les frontières du Sénégal. Il savait conquérir, il conquérait tous ceux qui l’avaient approché : par son intelligence toujours en éveil, par sa culture solidement assise sur les fondements de W. Ponty, par son esprit, je dis par son humour négro-africain, enfin, par sa générosité.»

Un témoignage de Senghor conforté par des lignes de conclusion du livre : « Emile Badiane laissa l’image d’un grand homme d’Etat reconnu pour ses qualités de simplicité et d’humilité qui cachent une intelligence vive ; pour la générosité, l’humanisme, le désintéressement, le sens de la parole donnée, la fidélité dans l’amitié, le sens de l’honneur, le don de soi, le patriotisme…»

== Sous la direction de Makhily Gassama, Emile Badiane – Le paysan, l’éducateur, l’homme d’Etat (Abis Editions, avril 2013, 99 pages)

Dakar, le 6  janvier 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 »L’idéal panafricain contemporain… » : relecture critique du mythe du Panafricanisme

Publié le Mis à jour le

L’ouvrage collectif  »L’idéal panafricain contemporain – Fondement historiques, perspectives futures », édité sous la direction du philosophe-chercheur burkinabé Lazare V. Ki-Zerbo et de l’historien et anthropologue sénégalais Jean-Jacques N. Sène (CODESRIA, 2016, 384 pages), est, comme l’écrit à juste titre le second, dans la postface, un outil qui aide à « déconstruire le mythe du Panafricanisme ». « On l’a vu, souligne Sène, il faut le déconstruire soit comme mythologie conservatrice (réduction malhonnête à un essentialisme pan-nègre que l’idée et le mouvement n’ont jamais démontré en plus de trois siècles d’existence) ou comme utopie ; une utopie en attente d’un miracle (la réalisation des Etats-Unis d’Afrique stables, souverains et prospères, en solidarité avec la diaspora noire universelle). »

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« Le corpus présenté dans ce volume s’inscrit dans une dynamique. Il rassemble les communications du Campus annuel 2008 en sciences sociales, ainsi que les travaux d’une entité de la Fondation Joseph Ki-Zerbo, le Comité international Joseph Ki-Zerbo (CIJK), lors de la commémoration à Ouagadougou, en décembre 2008, du cinquantenaire de la Conférence des peuples organisé par Kwame Nkrumah en décembre 1958 à Accra », précise Lazare V. Ki-Zerbo dans l’avant-propos.

Il indique, concernant le Campus 2008, que le thème proposé était  »Idéal panafricain contemporain : fondements historiques, perspectives futures ». « C’est un thème qui aborde les débats en cours en Afrique et dans la diaspora africaine sur les enjeux contemporains d’unification, d’intégration et de développement des pays du continent à l’ère de la mondialisation accélérée », écrit Ki-Zerbo.

En décidant de ce thème sur la Panafricanisme, poursuit-il, « le CODESRIA souhaite faire intervenir le contexte historique, la dimension critique et les perspectives d’avenir dans les débats en cours. Ces débats sont le plus souvent conduits comme si les questions en discussion n’avaient pas d’antécédents historiques qui méritent d’être soumis à la réflexion. Ils sont également menés comme si les Africains avaient des choix limité quand il s’agit de leur unité et leur intégration. »

« La question de la signification philosophique d’être panafricain aujourd’hui est d’une importance particulière », estime le philosophe, précisant que « sans une exploration complète du Panafricanisme comme exigence actuelle et une compréhension commune autour de cet idéal, la recherche d’une  »feuille de route » vers l’unité et l’intégration continuera d’être conduite sur la base de gestes symboliques. »

« Que le Panafricanisme soit reconceptualisé comme enjeu actuel, cela devrait avoir une portée déterminante pour la politique contemporaine du Panafricanisme qui sera examinée en même temps que les impératifs historiques et contemporains d’unité et d’intégration, souligne-t-il par ailleurs. De plus, le paradoxe d’une construction du Panafricanisme qui se fonde sur un système d’Etats-nations préservant et se renforçant dans son être sera réévalué, de même que les tensions entre les idéaux d’une union mue par le peuple et des processus et structures d’unification dominés par les Etats. »

En cinq chapître ( »Documents »,  »Le mouvement panafricaniste »,  »Mémoire collective et défis éducatifs »,  »Universalité, migrations et identités »,  »Structures proto-fédérales africaines, libéralisme et mondialisation »), constitué d’un total de 24 textes, les auteurs donnent une lecture documentée, analytique et critique des fondements historiques du Panafricanisme, s’attachant chacun à en esquisser des perspectives fondées en grande partie sur les débats en cours sur le Continent et dans la diaspora.

On trouve, sous la plume de Lazare V. Ki-Zerbo et Jean-Jacques N. Sène,  »NKosi Sikelel’iAfrika,  »un hymne panafricain », « connu de centaines de millions d’Africains comme l’hymne du Congrès national africain (African National Congress – ANC), qui vit le jour en 1912, pour s’instituer comme le premier grand mouvement politique moderne du Continent ». Dans leur texte, ils rappellent « les étapes séminales de la gestation de cet hymne, de sa création jusqu’à son adoption comme hymne de la République de l’Afrique du Sud postapartheid ».

Il y a aussi le discours d’ouverture (8 décembre 1958) et de clôture (13 décembre 1958) du Premier ministre du Ghana, Kwame Nkrumah, à la Conférence des peuples africains. « Nous devons nous consacrer à nouveau à la tâche d’organiser nos peuples et de les mener dans le combat de l’indépendance nationale, dit-il dans le premier. L’Afrique doit être libre. Il nous faut ensuite utiliser le pouvoir politique que le peuple nous conférera par des élections libres pour reconstruire très rapidement nos pays sur les plans social et économique, de façon à élever le niveau de vie général. »

Il résume, dans le second, les objectifs des participants à la conférence : « l’indépendance nationale et la souveraineté ; l’Indépendance dans une Communauté africaine ; la reconstruction économique et sociale sur la base d’un Socialisme africains. »

Dans un texte fouillé, Tony Martin campe  »les fondements historiques du Panafricanisme ». Il relève que « la grande tragédie du 1441 peut être considérée comme un point de départ commode de la voie qui, en fin de compte, aboutit au Panafricanisme moderne ». « Cette année-là, indique-t-il, les maraudeurs portugais venant de la mer enlevèrent Africains sur la côte ouest-africaine et mirent les voiles pour le Portugal. En 1502, certains des Africains nouvellement réduits à l’esclavage avaient été transportés de l’autre côte de l’Atlantique, de la Péninsule ibérique à l’île des Caraîbes d’Hispaniola, que se partagent actuellement la République Dominicaine et Haïti. Les arrivées ultérieures venaient directement de l’Afrique en Amérique. »

Martin évoque les conséquences du commerce transatlantique d’esclaves, qu’il qualifie d »’holocauste d’asservissement ». « En dépit du fait que l’esclavage a existé depuis des temps immémoriaux dans la plupart des sociétés, le commerce transatlantique d’esclaves était qualitativement différent de ce qui avait eu lieu auparavant », souligne le chercheur, estimant, plus loin, que «le Panafricanisme a permis de prendre conscience que l’Afrique était devenue une communauté mondiale ». Il ajoute : « Des millions d’Africains étaient éparpillés dans une grande partie du monde. Des Africains, du Ghana et de l’Angola qui, auparavant, n’auraient pas été conscients de l’existence des uns et des autres pouvaient se trouver ensemble, travaillant côte à côte dans la plantation de quelqu’un. »

D’autres textes meublent cet important et ambitieux ouvrage :  »la résistance panafricaine : de l’activisme anti-esclavagiste au Mouvement Anti-Apartheid » (Francis Njubi Nesbitt),  »Nkrumah et le Panafricanisme : 1942-1958 » (Marika Sherwood),  »La Tanzanie : un modèle et un Etat panafricains sous Nyerere (1962-1985) ? » (Boye Ndiaye),  »Le Panafricanisme et le droit à l’auto-détermination des nations ethniques en Afrique » (Richard Glen),  »Un idéal sans leadership ? » (Joseph Cihunda Hengelela),  »la question afro-asiatique 60 ans après la Conférence de Bandung » (Darwis Khudori),  »diaspora africaine et fédération panafricaine » (Lazare V. Ki-Zerbo),  »rastafari et reggae : mouvement panafricanistes à part entière – leurs apports dans l’universel culturel mondial » (Jérémie Kroubo Dagninià,  »le rejet des frontières au sud du bassin tchadien : perspectives pour le Panafricanisme à partir des données historiques » (Abdoul-Aziz Yaouba),  »hommage au Professeur Joseph Ki-Zerbo : plaidoyer pour une histoire de l’Afrique » (Boubacar Barry).

== Sous la direction de Lazare V. Ki-Zerbo et Jean-Jacques N. Sène,  »L’idéal panafricain contemporain – Fondement historiques, perspectives futures », (Conseil pour le développement de la recherche en sociales en Afrique – CODESRIA, 2016, 384 pages) ==

Dakar, le 3 janvier 2018
Aboubacar Demba Cissokho

Départ de Senghor : le  »bouquet » d’hommages du quotidien Le Soleil

Publié le Mis à jour le

En janvier 1981, quelques jours après le départ du président Léopold Sédar Senghor du pouvoir (le 31 décembre 1980), le quotidien  »Le Soleil » consacrait un numéro spécial que son directeur général d’alors Bara Diouf avait qualifié de  »bouquet » constitué de « témoignages de vieux compagnons de lutte » du chef d’Etat, des « jugements sur son action politique, sa réflexion intellectuelle et littéraire (qui) pourraient apparaître comme une sorte d’oraison funèbre. » Bara Diouf ajoute : « C’est le piège que nous a tendu notre initiative, en édifiant ce carnet spécial consacré à l’ultime hommage que nous avons désiré rendre au poète-président, au moment où il quitte la scène politique officielle, après trente-cinq ans d’un combat qui ne fut pas sans péripéties et sans dangers. »

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Le message de vœux du 30 décembre 1980, que son Premier ministre Abdou Diouf – qui devait lui succéder, avait adressé à Senghor, sert de préface à ce document exceptionnel, lequel, sans dire toute son oeuvre, en donne un aperçu du point de vue de ceux qui l’ont côtoyé ou ont collaboré avec lui à différentes étapes de son parcours. « Assurément, dit Abdou Diouf, votre éminente action à la tête de l’Etat vous installe dans l’Histoire, au banquet des bâtisseurs des nations. De vos mains d’orfèvre, vous avez forgé un Etat stable et vous avez façonné, dans la concorde, une nation sénégalaise saine, respectée qui a fait rayonner sa culture et qui s’est donnée un système politique propre enraciné dans ses traditions de liberté, de démocratie et d’honneur. »

Pour Bara Diouf – auteur de l’éditorial -, « si son retrait spectaculaire des  »affaires » continue de susciter admiration et commentaires, c’est à cause du caractère exemplaire de l’acte. » « Il (l’acte) n’est ni banal, ni médiocre, et fait entrevoir une conscience du devoir qui s’apparente au sublime », souligne le journaliste, relevant que c’est un « acte suicidaire sans doute, mais pour mieux renaître de ses cendres et féconder l’humanité d’une pensée généreuse et d’une action totalement au service de l’homme. »

« Ainsi, bâtir son destin, pierre à pierre, buriner son caractère par l’effort, le travail, au contact des hommes et des hommes, réhabiliter les valeurs de civilisation du monde noir par une nouvelle renaissance des Arts et des Lettres sénégalais, dans une forme d’expression d’un classicisme rigoureux, dans la forme, et d’une profonde originalité quant au fond, c’est la tâche gigantesque accomplie par Sédar Senghor : c’est tout à son honneur et c’est tout à notre honneur », s’exclame le ministre Abdoulaye Fofana. Il s’est agi, pour lui – dans son témoignage – de « tenter de dénouer l’écheveau des sensations, des impressions et de sentiments suscités, d’égrener le chapelet de mes souvenirs et d’exprimer, à l’occasion, les faits et les idées qui gravitent autour de cette tranche de vie restituée. »

Le philosophe Alassane Ndaw, dans un éloge intitulé  »la question fondamentale », estime que « pour Senghor, penser, c’est vivre ». « La pensée se trouve profondément enracinée dans la vie. Ainsi c’est la vie de Senghor qui livre le plus fidèlement sa pensée », écrit-il, soulignant, à propos du poète : « Epris de raison et de clarté, mais aussi passionné par les pouvoirs de l’irrationnel et de l’inconscient, Léopold Senghor a réalisé la synthèse de la poésie et de la philosophie, du logos et de la praxis. Il a toujours refusé de réduire l’homme à une de ses composantes. Dialectique complémentaire et non pas simplement contradictoire. La dualité du tempérament de Senghor montre que sa biographie n’est pas détachable de ses œuvres. La pensée de Senghor part de l’intuition aux constructions conceptuelles et retourne à l’intuition. Elle ne sépare pas la raison discursive de ses sources premières et concrètes. L’intuition senghorienne ne sépare pas le rationnel du spirituel, les structures philosophiques de la vie poétique. Car la philosophie de Senghor est au carrefour de son expérience poétique, et de son expérience spirituelle. »

Aliou Sène, ancien ministre de la Culture, et ambassadeur du Sénégal en Suisse au moment de la parution du numéro spécial du  »Soleil », a souhaité, « au sein des innombrables champs de réflexion qu’offre l’immense richesse de la personnalité de Léopold Sédar Senghor », « fixer l’attention sur l’homme de Culture » . De Senghor, il dit qu’il est  »homme de Culture (…) d’abord par son éducation ». « En effet, précise Sène, Léopold Sédar Senghor est de ceux dont on dit avec respect qu’ils ont fait leurs humanités. Armé d’une solide connaissance de la Culture gréco-latine, Senghor a fait ses preuves dans les plus hautes sphères où se rencontrent les intellectuels du monde entier… Il est resté profondément tributaire de son milieu culturel d’origine d’où il tire la sagesse et al mesure qui inspirent sa démarche intellectuelle. »

Babacar Sine, lui, note qu’avec le départ de Senghor du pouvoir, « une page est symboliquement tournée, celle des pionniers et des bâtisseurs, qui ont pensé et agi dans les limites et les contraintes opposées par l’histoire », affirmant que « la même aventure continue. »
Ce numéro de 48 pages du  »Soleil » comporte aussi des textes d’Alioune Badara Mbengue, Amadou Cissé Dia, André Guillabert, Yahya Diallo, Birame Ndiaye, Aimé Césaire, Edouard Maunick, Mame Less Dia, Abdou Salam Kane, Josepth Mathiam, Aly Kheury Ndaw, Geneviève Lebaud, une interview de Magatte Lô.

Mais il fallait bien, pour renforcer le caractère spécial de cette édition du quotidien  »Le Soleil », une interview avec le président Léopold Sédar Senghor. Sous le titre  »Senghor, un coeur mis à nu », les propos ont été recueillis trois semaines après la démission, par Bara Diouf.

A la question de savoir quelle a été sa plus grande satisfaction en tant que président du Sénégal pendant 20 ans, il répond : « Ma plus grande satisfaction a été de contribuer à faire du peuple sénégalais, une Nation et, comme telle, reconnue dans le monde. C’est aussi d’avoir contribué à créer, dans notre pays, une nouvelle littérature, un nouvel art et une nouvelle philosophie – en attendant une nouvelle musique, une nouvelle danse, une nouvelle architecture. J’ai dit contribué ».

Un regret ? « Si j’ai un regret, c’est de n’avoir pas eu assez de temps pour écrire d’autres poèmes. Mais (…) ma poésie aurait perdu, peut-être, une certaine densité, je veux dire une certaine signification », répond Senghor.

Avez-vous un dernier message, un dernier conseil, une dernière recommandation à formuler en direction de vos compatriotes, et de ceux qui ont à charge leur destinée ? lui demande le journaliste. « Mon message reste le même. Pour être vraiment une Nation, afin d’entrer, à l’horizon de l’an 2000, dans une civilisation qui soit, en même temps, moderne et sénégalaise, industrielle et culturelle, il nous faut, nous tous, Majorité et Opposition, faire un effort plus grand d’attention et de méthode, d’organisation et de travail. J’ai confiance en l’avenir de mon pays », répond le poète-président.

Dakar, le 31 décembre 2017

Aboubacar Demba Cissokho