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Cheick Fantamady Camara, cinéaste des profondeurs  

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Le cinéaste guinéen Cheick Fantamady Camara, décédé le vendredi 6 janvier 2017 à l’âge de 56 ans, à Paris (France), laisse l’image d’un artiste qui a tenté, avec passion et générosité, de faire voir et sentir la force spirituelle puisée dans une histoire assumée et revendiquée.

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Cheick Fantamady Camara avec le trophée du Prix  »Coup de coeur du jury » décerné à son film ‘Morbayassa’, au Festival de Khourubga (2015)

« Je sais que je viens de quelque part. J’ai une spiritualité, j’ai un dieu (…) Tous les êtres ont été créés avec une spiritualité ». Ces mots extraits d’un entretien que nous avons eu, lui et moi, le 14 septembre 2015, lors de la 18è édition du Festival du cinéma africain de Khouribga, au Maroc, en disent long sur la vision que Cheick Fantamady Camara avait de son travail d’artiste, de scénariste et de réalisateur. Ils expriment surtout cette haute idée de ce que sa démarche artistique devait être le lieu d’expression d’un point de vue de l’Afrique sur soi.

Cette vocation – éminemment politique – Camara la tenait essentiellement de deux lieux, deux univers imbriqués l’un dans l’autre : l’empire du Mali, puissant foyer culturel ayant produit des humanités essentielles et dont il réclamait l’héritage, et l’essence d’émancipation et de souveraineté que portait l’idéal révolutionnaire du Burkina Faso de Thomas Sankara, pays vers lequel il s’est dirigé lorsque son envie de cinéma s’est révélée.

En 2006, quand il réalise son premier long métrage, Il va pleuvoir sur Conakry, cinéphiles et critiques voient à l’écran ce que ces idées pouvaient donner comme point de vue. Ce film a reçu une vingtaine de récompenses à travers le monde : prix du public au Festival de Tübingen (2007), au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (2007), au Festival Cinémas d’Afrique d’Angers (2009) ; Prix spécial du jury Festival de Ouidah (2008), prix du meilleur long-métrage (FEMI 08) Guadeloupe, Grand Prix CinémAfrica 08 (Stockholm, Suède), Grand Prix Ousmane Sembène au Festival du cinéma africain de Khouribga, au Maroc (2008)…

Ce film met en lumière les luttes et contradictions d’un jeune couple pris entre les ressorts d’une ‘’tradition’’ brandie comme levier de résistance et les assauts de ce qui est appelé ‘’modernité ». Bibi (Alexandre Ogou), caricaturiste pour un quotidien à Conakry, cache son métier et son amour pour Kesso, une jeune informaticienne, parce que son père, rigoriste à souhait, le destine à un autre avenir : prendre sa suite en devenant imam.

Avec Il va pleuvoir sur Conakry, Cheick Fantamady Camara se livre à une critique féroce de la collusion entre les pouvoirs politique et religieux, et de ce que le poids des ‘’traditions’’ dans une société africaine peut avoir comme effet de pousser les jeunes à se rebeller pour défaire ce qu’ils considèrent comme des chaînes.

Ce succès ouvre au cinéaste guinéen – passionné pour son travail – les portes de la reconnaissance. Il est vrai en plus qu’il apporte, comme le Nigérian Newton Aduaka, le Sénégalais Alain Gomis ou, avant lui, le Congolais Balufu Bakupa-Kanyinda, une fraîcheur dans ce milieu où des scénarios charriant des clichés avaient fini de faire douter de créativité et de l’audace des cinéastes du continent.

Dans sa réaction à l’annonce du décès de Cheick Fantamady Camara, la comédienne camerounaise Claire Simba, qu’il a fait jouer dans son second long métrage, Morbayassa – Le serment de Koumba, a bien résumé cette vision militante, en le citant : « Il faut insuffler du courage et de l’espoir. Il faut que notre cinéma montre à quel point nous sommes forts, inventifs, beaux. Il ne faut pas nous tirer vers le bas ».

C’est aussi ce qu’il exprime dans sa lecture de l’instrumentalisation de la religion à des fins de domination : « Maintenant que certains peuples, par leur force et leur influence, imposent leur spiritualité à d’autres peuples, à cause d’une injustice de l’histoire, ça c’est une autre histoire. C’est pourquoi je me réclame toujours de la spiritualité mandingue. Mon premier dieu, c’est ma mère. C’est très sacré. S’il y a autre chose, je ne le sais pas » (entretien au Festival du cinéma africain de Khouribga, septembre 2015).

L’engagement de Cheick Fantamady Camara consistant à transmettre des messages passe par le divertissement, l’humour et un fort accent social et humain dans ses œuvres, est marqué. C’est bien ce qu’on a vu dans Morbayassa – Le serment de Koumba, son second long métrage, dont la réalisation ne s’est pas faite sans difficultés. Pour ce qui restera son dernier film, il avait sollicité, pour la postproduction, la contribution des internautes. D’où le temps assez long mis entre les premiers moments de tournage, en 2010 au Sénégal, et la sortie du film, en 2014.

Adaptation d’une légende mandingue, Morbayassa raconte l’histoire d’une femme, Koumba (Fatoumata Diawara) qui, rattrapée par son passé, se voit obligée de l’affronter, de se libérer du poids qu’il constitue, pour avancer. Koumba part à la recherche de sa fille adoptée à quatre mois par un couple de Français. Ses retrouvailles avec sa fille devenue une belle adolescente de dix-sept ans, sont douloureuses mais le sentiment de libération qui habite Koumba la pousse à célébrer la vie. Comme le veut une certaine tradition.

Avec le Sénégalais Sembène Ousmane (1923-2007), qu’il citait souvent comme référence, dans ce souci qu’il avait de porter les pulsions profondes de son peuple, il avait en partage cette formation sur le terrain, confronté à la dure réalité de la vie d’artiste. Sur ses plateaux de tournage – qui ne sont en réalité que le prolongement de sa vie en dehors – il dégage et transmet le bonheur à exercer le passionnant métier de réalisateur, heureux d’en affronter les souffrances et obstacles.

Etre cinéaste, Cheick Fantamady Camara n’avait que ça dans la tête. Né en 1960 à Conakry, en Guinée, il part de son pays en 1980 pour le Burkina Faso (alors appelé Haute-Volta). Il avait l’intention de faire ses études à l’Institut africain d’éducation cinématographique de Ouagadougou (INAFEC), l’unique école de cinéma à l’époque en Afrique noire, ouverte en 1976 et fermée en 1987. Faute de moyens, il n’a pu fréquenter cet établissement. Il se contente alors d’apprendre le métier sur le tas, sur les plateaux de tournage pendant une vingtaine d’années.

Il suit une formation à l’écriture de scénario à l’Institut national des arts à Paris (INA) et à la réalisation en 35 mm à l’Ecole Nationale Louis Lumière (1998). En 2000, il réalise son premier court métrage Konorofili (Prix spécial du Jury et prix Centrimage au Fespaco 2001), suivi de Little John (2002), et de Bé Kunko, en 2004 (Poulain d’argent au Fespaco 2005, Premier ex-aequo du festival Plein Sud Cozes (France), Grand Prix du court-métrage au Festival international du film de Zanzibar – Dhow d’or, Prix spécial du jury aux Journées cinématographiques de Carthage (2006).

Cheick Fantamady Camara a travaillé comme assistant réalisateur pour Macadam Tribu du Congolais Zeka Laplaine (1996), Dakan du Guinéen Mohamed Camara (1997), La Genèse du Malien Cheick Oumar Sissoko (1999). En 2007, il témoigne dans Mambety For Ever, documentaire sur le réalisateur sénégalais Djibril Diop Mambety (1945-1998).

Entre autres projets sur lesquels il travaillait, il y avait celui qui portait sur une relecture, par le biais d’un documentaire, de la politique culturelle du régime de Sékou Touré, premier président de la Guinée indépendante, entre 1958 et 1984. Un exercice d’inventaire à travers lequel il restait fidèle à la vision initiale qui l’a toujours guidé dans son option : poser son propre regard sur son histoire, sur ses histoires. En profondeur et sans complaisance.

Filmographie

2000 : Konorofili, court métrage, 16′

2002 : Little John, court métrage 26′

2004 : Bè Kunko, court métrage, 26′5

2007 : Il va pleuvoir sur Conakry, long métrage fiction, 115′6.

2014 : Morbayassa long métrage fiction, 124′.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 8 janvier 2017

Alioune Diop, le fondateur de  »Présence Africaine », 36 ans après

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Il y a 36 ans, le 2 mai 1980, disparaissait, à l’âge de 70 ans, Alioune Diop, professeur de lettres, historien, philosophe et éditeur ayant joué un rôle de premier plan dans l’émancipation de l’Afrique et de ses diasporas à travers la revue et la maison d’édition ‘’Présence Africaine’’ qu’il a fondées à Paris. A l’annonce de sa mort, le président sénégalais Léopold Sédar Senghor saluait en lui « l’un des premiers militants et une sorte de secrétaire permanent du Mouvement de la Négritude ».

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Lors des obsèques d’Alioune Diop, le 9 mai 1980 à Saint-Louis, le ministre d’Etat en charge de la Culture, Assane Seck, déclare : « Fortement enraciné dans les traditions de notre peuple et armé de principes moraux étayés sur le culte de l’honneur, du respect de soi et des autres, tels qu’il les voyait pratiquer dans la cellule familiale, le jeune Alioune Diop a affronté le Paris de l’entre-deux-guerres, déjà plein d’équilibre ».

« Aussi, quelque obstacle qu’il ait rencontré, quelque facilité qui l’ait tenté, quelque nostalgie du pays natal qui l’ait tourmenté, choisit-il avec lucidité, guidé par cette lumière intérieure dont sont pétries les grandes âmes, la porte étroite de l’effort soutenu, dans la grisaille des jours difficiles », ajoute le professeur Seck, qui a été plus tard – en 2010 – président du comité d’organisation du centenaire de la naissance d’Alioune Diop.

« Une vie entièrement consacrée aux autres »

L’historien et homme politique Cheikh Anta Diop, de son côté, dédie son livre Civilisation ou barbarie (Présence Africaine, 1981) à Alioune Diop, « en témoignage d’une amitié fraternelle plus forte que le temps » pour un homme qui est « mort sur le champ de la bataille culturelle africaine ».

« Alioune, tu savais ce que tu étais venu faire sur la terre : Une vie entièrement consacrée aux autres, rien pour soi, tout pour autrui, un cœur rempli de bonté et de générosité, une âme pétrie de noblesse, un esprit toujours serein, la simplicité personnifiée ! », écrit Cheikh Anta Diop qui s’interroge alors : « Le démiurge voulait-il nous proposer, en exemple, un idéal de perfection, en t’appelant à l’existence ? ».

« Hélas, il t’a ravi trop tôt à la communauté terrestre à laquelle tu savais, mieux que tout autre, transmettre ce message de vérité humaine qui jaillit du tréfonds de l’être. Mais il ne pourra jamais éteindre ton souvenir dans la mémoire des peuples africains, auxquels tu as consacré ta vie », se désole-t-il.

« Au vrai, résume Makhliy Gassama, ancien ministre de la Culture, Alioune Diop était un homme. Oui un homme dans le sens camusien et sartrien du terme. Il n’est pas facile d’être ‘’un homme de quelque part, un homme parmi les hommes’’, comme dit Sartre. Cette ambition implique l’engagement total dans la société, la lutte quotidienne contre les forces du mal, la quête obstinée d’un bien-être collectif, qui ne s’accomplit pas sans provoquer de redoutables et ignobles adversités ».

Avec « une pensée pieuse » pour Alioune Diop, Gassama souligne que celui-ci a vécu « pour l’Afrique, uniquement pour l’Afrique en s’oubliant ». « On peut dire qu’il est mort d’épuisement pour l’Afrique, à l’âge de 70 ans. »

Né le 10 janvier 1910 à Saint-Louis, Alioune Diop a effectué ses études secondaires au lycée Faidherbe (actuel lycée Cheikh Oumar Foutiyou Tall). Il fréquente ensuite les facultés d’Alger et de Paris, et y obtient une licence de lettres classiques ainsi qu’un diplôme d’études supérieures. Professeur de lycée, puis chargé de cours à l’Ecole coloniale, il est ensuite nommé chef du cabinet du gouverneur général de l’Afrique occidentale française (AOF).

« L’ambition d’un continent »

En 1947, Diop fonde, avec la collaboration de compagnons de lutte (Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, entre autres), la revue ’Présence Africaine’, une « extraordinaire tribune pour l’intelligentsia du continent africain et de la diaspora ; une tribune de haute qualité », selon Makhliy Gassama, président du comité scientifique du colloque qui a été consacré, en mai 2010 à Dakar, à l’œuvre d’Alioune Diop.

Dans son éditorial du premier numéro (novembre-décembre 1947), ‘’Niam n’goura ou les raisons d’être de Présence Africaine’’, Alioune Diop assigne ses objectifs à la revue. Il s’agit, selon lui, de « définir l’originalité africaine et de hâter son insertion dans le monde moderne ».

Alioune Diop réussit à y donner la parole aux colonisés, parce qu’il était « généreux, il était téméraire, rien pour lui, tout pour les autres : il portait en lui l’ambition d’un continent. C’est ainsi que son nom scintillera à jamais dans les pages de l’histoire de la décolonisation », avait indiqué M. Gassama, le 7 janvier 2010, lors de la conférence de presse de lancement des activités du centenaire de l’intellectuel africain, organisées par la Communauté africaine de culture (CAC).

En 1949, la Maison d’édition ’Présence Africaine’ ouvre ses portes. Romanciers, nouvellistes, conteurs, essayistes, poètes et penseurs du monde noir y trouvent un moyen de diffusion de leurs œuvres. Le premier ouvrage publié par les Editions Présence Africaine est La Philosophie Bantoue, du Révérend Père Placide Tempels, en 1949.

En 1954, ‘Présence Africaine’ édite Nations nègres et culture de Cheikh Anta Diop, ouvrage dans lequel l’historien sénégalais prend le contre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l’enceinte même de l’université française. Dans ce livre, l’auteur fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine. Le Martiniquais Aimé Césaire choisit, pour une deuxième édition de son Discours sur le colonialisme, en 1955, ‘Présence Africaine’.

Alioune Diop est, avec Léopold Sédar Senghor, Jacques Rabemananjara, Cheikh Anta Diop, Richard Wright, Jean Price-Mars, Frantz Fanon, l’un des instigateurs du premier Congrès des écrivains et artistes noirs, qui réunit, en septembre 1956 à la Sorbonne, les intellectuels noirs venus des Antilles françaises et britanniques, des Etats-Unis, des diverses régions d’Afrique (AOF et AEF, Afrique du Sud, Angola, Congo belge, Mozambique…) et de Cuba.

Dans son discours inaugural, Alioune Diop explique qu’il revient aux écrivains et aux artistes de « traduire pour le monde la vitalité morale et artistique de nos compatriotes, et en même temps de communiquer à ceux-ci le sens et la saveur des œuvres étrangères ou des événements mondiaux ».

Un « sage (…) d’une modernité qui bouleverse »

Ce premier congrès a donné naissance à « une arme culturelle redoutable contre le racisme ambiant, un outil qui a forgé des intelligences sur le continent : la Société Africaine de Culture (SAC) devenue la Communauté Africaine de Culture (CAC) », selon Makhily Gassama, qui précise que cette structure a à son actif le deuxième Congrès des écrivains et des artistes (1959 à Rome) et de nombreux autres congrès en Afrique comme le premier Congrès international des africanistes (1962 à Accra) ou le premier Congrès constitutif de l’Association des historiens africains (1972 à Dakar). S’y ajoutent le colloque sur le sous-développement (1959), le séminaire sur ‘’Civilisation noire et conscience historique’’ (1973 à Paris) ou le séminaire préparatoire au colloque ‘’Le journaliste africain comme Homme de culture’’ (1973), des tables-rondes et journées d’études.

Au premier Festival mondial des arts nègres de Dakar (avril 1966), Alioune Diop est parmi les maîtres d’œuvre. Il a la responsabilité du colloque portant sur le thème : ‘’Signification de l’art dans la vie du peuple et pour le peuple’’. Il préside l’association du festival. Il prolonge cette action jusqu’au Festival de Lagos (1977).

Aimé Césaire, lui, relève que la négritude de Diop était à l’opposé du racisme, soulignant que le directeur de ’Présence Africaine’ était « une des plus belles figures du monde noir ». « Son œuvre se confond tout entière avec son action, je devrais dire son apostolat. De l’apôtre, il avait la foi. Cette foi, bien entendu, c’était la foi en l’homme noir et en ce qu’on a appelé la négritude qui était à l’opposé du racisme et du fanatisme », poursuit-il.

Césaire ajoute que « Alioune Diop était un homme de dialogue, qui respectait toute civilisation ». « Il apparaîtra, j’en suis sûr, avec le recul du temps, comme un des guides spirituels de notre époque », souligne le poète martiniquais, tandis que l’écrivain béninois Olympe Bhêly-Quenum qualifie l’homme de « sage (…) d’une modernité qui bouleverse ».

« Nul de ceux qui l’ont connu et discuté avec lui ne saurait en douter », note Bhêly-Quenum, en rappelant cette phrase qu’Alioune Diop aimait répéter : « Chaque civilisation vivante assume sa propre histoire, exerce sa propre maturité, secrète sa propre modernité à partir de ses propres expériences, et de talents particuliers à son propre génie ».

Depuis la mort d’Alioune Diop, en 1980, sa veuve, Christiane Yandé Diop, a pris la relève au sein de la revue et de la Maison d’édition ’Présence Africaine’, poursuivant l’œuvre de celui qui, selon le mot du critique littéraire Mouhamadou Kane, a été « l’initiateur du prodigieux combat pour la culture africaine, le moteur de son épanouissement, le témoin passionné de l’émergence de l’Afrique culturelle ».

Plaque du centenaire d’Alioune Diop 

Le 10 janvier 2010, une plaque commémorative du centenaire de la naissance du fondateur de ‘Présence Africaine’ avait été dévoilée à la maison familiale d’Alioune, rue Babacar Sèye à Saint-Louis. Il est inscrit sur la plaque découverte par le maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, et la veuve de l’homme de culture, Christiane Yandé Diop : « Ici a vécu Alioune Diop (1910-1980), Professeur de Lettres, Fondateur de Présence Africaine ».

La pose de la plaque du centenaire de la naissance d’Alioune Diop marquait le début d’une série d’activités prévues sur trois jours à Saint-Louis. La cérémonie s’était déroulée en présence de plusieurs personnalités, dont l’ancien ministre de la Culture, Makhily Gassama, André Guillabert, maire honoraire de Saint-Louis, Christian Valantin, ancien député socialiste, Kolot Diakhaté, président du comité saint-louisien du centenaire d’Alioune Diop, l’historien Djibril Tamsir Niane.

Au nom de la famille, Alioune Sy, avait dit que la pose d’une plaque commémorative et la célébration du centenaire de la naissance d’Alioune Diop constituent « un grand honneur pour la famille », soulignant que l’intellectuel sénégalais a, « dans toutes ses actions, honoré l’Afrique dans son ensemble ».

« Veiller à ce que cette étincelle ne ternisse jamais »

Le président du comité saint-louisien d’organisation du centenaire, Kolot Diakhaté, avait, de son côté, salué la mémoire du fondateur de Présence Africaine, estimant qu’Alioune Diop est « immortel par son œuvre, ses qualités d’homme, son humilité ». Il avait rappelé le rôle que Diop a joué dans l’organisation du premier Festival mondial des Arts nègres, en avril 1966 à Dakar. « Il était dans la conception de l’événement avant de s’effacer lui-même pour ne pas récolter les lauriers », avait-il dit.

S’adressant à Christiane Yandé Diop, la veuve d’Alioune Diop, Kolot Diakhaté a dit : « Vous n’êtes pas seule et vous ne le serez pas, parce qu’Alioune a été un Noir brillant qui a inspiré le rêve d’autres Noirs du monde. Nous sommes là pour veiller à ce que cette étincelle ne ternisse jamais ».

Pour sa part, le maire de Saint-Louis, Cheikh Bamba Dièye, avait salué l’initiative de la Communauté africaine de culture (CAC), organisatrice du centenaire de la naissance d’Alioune Diop, pour avoir ainsi « honoré la mémoire d’un très grand Saint-Louisien, et réconcilié la ville de Saint-Louis avec son passé ».

« Alioune Diop a marqué son époque par une œuvre au service des peuples noirs. Ni l’âge ni le temps ne sauront l’effacer de notre mémoire », avait ajouté M. Dièye, tandis que Christiane Yandé Diop, émue aux larmes, s’est dit « très heureuse » de revenir à la maison familiale d’Alioune Diop. Paraphrasant l’écrivain Birago Diop, elle avait dit : « Les morts ne sont pas morts, ils sont là ».

Le 11 janvier 2010, entre 9h 30 et 12 heures, il avait été organisé, au Quai des Arts, un hommage solennel de la ville de Saint-Louis, la remise de prix aux lauréats du Concours littéraire. A partir de 12h 30, le public avait suivi la projection du film documentaire Alioune Diop, tel qu’ils l’ont connu. Une table ronde sur la vie et l’œuvre d’Alioune Diop avait eu lieu, le lendemain, de 10 heures à 13 heures à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Cette manifestation avait été présidée par l’historien guinéen Djibril Tamsir Niane.

Propos choisis d’un intellectuel engagé

Le fondateur de Présence Africaine, Alioune Diop (1910-1980) n’avait écrit ni un roman ni un essai philosophique ni un traité doctrinaire, comme le soulignait le philosophe Babacar Sine, mais il avait publié des éditoriaux et prononcé des discours, dont chacun était une occasion d’affirmer avec force son engagement pour l’émergence des peuples noirs.

EXTRAIT DE L’EDITORIAL DE ’PRESENCE AFRICAINE’, N° 105-106, 1978 : « Le peuple noir est de tous les peuples du Tiers-Monde celui qui a été le plus dépouillé de liberté et de dignité, le plus atteint de ces carences et infirmités spécifiques provoquées par l’action coloniale, le racisme, l’esclavage, et accentuées par la fragilité d’une civilisation orale. Il est illusoire de vouloir guérir ce peuple noir des effets de l’aliénation culturelle et du sous-développement, du moins, pas tant que ce peuple n’ait d’abord repris la vitalité globale et organique de toutes ses facultés. Pas sans qu’il ait au préalable pris conscience et de son existence et récupéré tout le dynamisme de sa créativité et toute sa capacité et toute sa capacité de répondre directement (dans toute la mesure de ses moyens et dans le style de sa personnalité) aux défis du monde moderne (…) L’avenir peut réserver un destin grandiose et exaltant à l’élite qui prendra en main la direction et la gestion de notre civilisation. L’Afrique doit avoir une élite qui joue un rôle privilégié dans le déroulement de l’histoire des civilisations ».

— EXTRAIT DU DISCOURS INAUGURAL AU PREMIER CONGRES DES ECRIVAINS ET ARTISTES NOIRS, PARIS, septembre 1956 : « Ce jour sera marqué d’une pierre blanche. Si depuis la fin de la guerre la rencontre de Bandoeng constitue pour les consciences non européennes l’événement le plus important, je crois pouvoir affirmer que ce premier congrès mondial des hommes de culture noirs représentera pour nos peuples le second événement de cette décade. D’autres congrès avaient eu lieu, au lendemain de l’entre-deux guerre, ils n’avaient l’originalité ni d’être essentiellement culturels, ni de bénéficier du concours remarquable d’un si grand nombre de talents parvenus à maturité, non seulement aux Etats-Unis, aux Antilles et dans la grande et fière République d’Haïti, mais encore dans les pays d’Afrique noire. Les dix dernières années de l’histoire ont été marquées par des changements décisifs pour le destin des peuples non européens, et notamment de ces peuples noirs que l’Histoire semble avoir voulu traiter de façon cavalière, je dirais même résolument disqualifier, si cette histoire, avec un grand H, n’était pas l’interprétation unilatérale de la vie du monde par l‘Occident seul. Il demeure cependant que nos souffrances n’ont rien d’imaginaire. Pendant des siècles, l’événement dominant de notre histoire a été la terrible traite des esclaves. C’est le premier lien entre nous, congressistes qui justifie notre réunion ici. Noirs des Etats-Unis, des Antilles et du continent africain, quelle que soit la distance qui sépare parfois nos univers spirituels nous avons ceci d’incontestablement commun que nous descendons des mêmes ancêtres. La couleur de peau n’est qu’un accident : cette couleur n’en est pas moins responsable d’événements et d’œuvres, d’institutions, de lois éthiques qui ont marqué de façon indélébile nos rapports avec l’homme blanc (…) ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 2 mai 2016

 

Moridja Kitenge Banza, un art teinté d’histoire et de politique

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L’artiste congolais Moridja Kitenge Banza a été sélectionné pour l’exposition internationale de la 12-ème édition de l’art africain contemporain, Dak’Art, (3 mai-3 juin 2016). Il s’agira pour lui d’un retour dans une manifestation où il avait fait forte impression en 2010.  

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L’artiste-plasticien congolais Moridja Kitenge Banza, lauréat du Grand Prix de la biennale Dak’Art 2010, a une théorie de sa pratique artistique fortement teintée d’histoire et de politique. Il a le verbe et les mots pour en parler, si bien qu’il y a le plaisir à l’entendre s’exprimer.

En résidence de création d’un mois, grâce à la maison d’édition Vives Voix, Banza a présenté le fruit de sa réflexion dakaroise – débutée le 15 janvier dernier -, vendredi 18 février, à un public d’acteurs culturels, d’artistes et de journalistes, témoins d’un travail, visiblement simple, mais d’une profondeur réelle.

Fortement imprégnée par l’histoire et l’actualité politique de son pays et des lieux où il se pose au gré de ses pérégrinations, la production de l’artiste parle à celui qui la contemple. Même si son travail semble expressif, Moridja Kitenge Banza se fait un plaisir de ‘’lire’’ ses œuvres pour un public intéressé.

A Dakar, il ne s’est pas limité à créer des œuvres. Il s’est surtout livré à un travail de réflexion sur son art, sa démarche. Une sorte de bilan d’étape permettant de se projeter et de définir de nouvelles orientations.

« Au-delà de la production d’œuvres, j’ai fait le choix de réfléchir aussi à tout mon travail d’artiste pour les années à venir, a-t-il expliqué. Précisément pour cette année où j’envisage de mettre en place pas mal de projets et de voir tout ce que je pourrais faire pour 2012. »

Il y a des maquettes qui vont être réalisées l’année prochaine ou peut-être dans deux ans, poursuit l’artiste dont le séjour à la résidence ‘’Vives Voix’’ s’est structuré autour de questions essentielles : « Est-ce que je continue ce que je fais ? Est-ce que ça m’intéresse ? Comment je le continue ? Comment est-ce que j’essaie de faire suivre différents projets ? »

Sur les murs de la résidence, Moridja Kitenge Banza a affiché son Map Of Identity, une carte témoin des voyages et déplacements qui nourrissent son travail. C’est peut-être pour cela que les visiteurs qui voient ses œuvres peuvent sentir un lien, même si, au départ, Banza lui-même n’avait pas intégré cet aspect.

Dans son projet artistique, le Congolais se sert de l’autre comme ‘’miroir’’. Pour avoir un recul, dit-il, il essaie de voir si la personne qui est en face de lui a les mêmes problèmes, les mêmes préoccupations ou interrogations. De là, il rebondit pour d’un problème plus global.

Dans ses œuvres, Banza dénonce la mainmise de pays ou de multinationales sur les ressources d’autres pays, au détriment des populations à la base ; il n’apprécie pas l’inertie des élites politiques du continent face à la situation de pauvreté de leurs peuples.

En France, où il vit et travaille depuis 2003, l’artiste s’est prononcé de manière claire, à travers l’œuvre intitulée L’hymne à nous ou eldorado, contre la politique d’intégration du gouvernement français. Moridja Kitenge Banza, lui, veut rester lui-même pour « contribuer à la construction de son pays ».

Cette connotation politique s’est vue dans le résultat de sa résidence de création à Dakar. Il a présenté au public des dessins, dans une référence à Van Gogh, pour évoquer justement « la permanence de la tragédie » du Congo, symbolisée par la bataille autour des ressources minières du pays.

Même s’il réside en France, et peut rester un an sans retourner chez lui à Kinshasa, Moridja Kitenge Banza garde un lien constant avec sa famille. Les informations que celle-ci lui donne sur la situation politique de son pays, ajoutées à celles qu’il lit dans la presse le guident dans son travail.

Cet artiste qui considère l’art comme une thérapie lui permettant de se libérer, a reçu une formation aux Beaux-Arts de Kinshasa et de Nantes, avant de décrocher un master en développement culturel des villes à l’Université de la Rochelle. Il a débuté par la peinture, puis il a intégré la vidéo dans son travail de création, lequel part de l’Histoire pour tenter d’éclairer le présent.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 février 2011 

 

Dak’Art 2016 : la liste des artistes de l’exposition internationale

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Voici la liste des 65 artistes sélectionnés pour l’exposition internationale de la 12-ème édition de la Biennale de l’art africain contemporain (3 mai – 3 juin), dévoilée mardi 26 janvier 2016 par le directeur artistique Simon Njami, au cours d’une conférence de presse, à Dakar. Le comité international de sélection, réuni samedi 23 et dimanche 24 janvier 2015, à Dakar, a examiné 327 dossiers de candidature reçus entre le 28 octobre et le 30 décembre 2015.

Dak'Art

SENEGAL

  1. HENRI SAGNA
  2. MOHAMADOU NDOYE
  3. AREBENOR OMAR YACINE BASSENE
  4. MBAYE BABACAR DIOUF

BURKINA

  1. GOUWENDMANEGRE HIPPOLYTHE SAMA

USA

  1. OLANIYI RASHEED AKINDIYA

FRANCE

  1. YOYO GONTHIER
  2. DALILA DALLEAS BONZAR
  3. YASSINE BALBZIUOI
  4. JULIEN GREUZET
  5. NABIL BOUTROS
  6. BADR EL HAMMANI
  7. FATIMA MAZMOUZ

CAMEROUN

  1. MAURICE PEFURA
  2. ANNETTE MATHIEUE
  3. BEKOLO JEAN PIERRE
  4. BIDJOCKA BILLI

MAROC

  1. MAZIRH SAFAA
  2. PARREE AMIRA
  3. ALAOUI LEILA

ITALIE

  1. DÉLIO JASSE

KENYA

  1. WILLIAM WAMBUGU
  2. MWANGI/HUTTER INGRID & ROBERT
  3. NG’OK MIMI LORAINE

BAHAMAS

  1. LAVAR FREDLIN MUNROE

MOZAMBIQUE

  1. KALA EURIDICE GETULIO

GHANA

  1. NANA POKU

EGYPTE

  1. MEKAWEI YARA
  2. EL MELEEGY YASMINE
  3. LIMOUD YOUSSEF
  4. NASR MOTAZ
  5. AMIN HEBA

AFRIQUE DU SUD

  1. BRONWGN KATZ
  2. NANDIPHA MAKHUBALO LINDWE
  3. SIMON GUSH
  4. LANGA MOSHKWA
  5. ROSE TRACY
  6. WALEHULERE KEMANG
  7. HISTORICAL ANNE

NIGERIA

  1. ABDULRAZAQ AWOFESO
  2. MODUPEOLA FADUGBA
  3. VICTOR EHIKHAMENOR
  4. FALAKUNLE OSHUM
  5. NKANGA OTONONG

RD CONGO

  1. MORIDJA KITENGE BANZA
  2. MAGEMA MICHELE
  3. PUME

ETHIOPIE

  1. WANJA KIMANI
  2. ESHETU THEO
  3. MULUNEH AÏDA

TUNISIE

  1. HÉLA AMMAR EP BEN BECHER
  2. MOUNA KARRAY
  3. YESMINE BEN KHELIL
  4. JEMAL SIALA MOUNA
  5. GASTELI JELLEL

PORTUGAL

  1. MONICA SOFIA

COTE D’IVOIRE

  1. FANNY (ABD-BAKAR) FRANCK
  2. GBRE FRANÇOIS XAVIER
  3. GOPAL DAGNOGO
  4. WATTS OUATTARA

MALAWI

  1. KAMBALU SAMSON

SOUDAN

  1. KHEIR ALA

MADAGASCAR

  1. ANDRIANOMEARISOA JOËL

ALGERIE

  1. KADER ATTIA

BURUNDI

  1. NTAKIYICA AIME

 

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 janvier 2016

 

 

 

 

 

Boubacar Boris Diop relève la primauté de la dimension politique de Cheikh Anta Diop

Publié le Mis à jour le

L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop estime qu’au-delà de l’aspect scientifique de l’œuvre de Cheikh Anta Diop (1923-1986), il y en a deux autres qui sont « infiniment plus importants », à savoir l’importance qu’il a accordée aux langues nationales et la dimension politique de l’homme.

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« De tous les dirigeants ou intellectuels de sa génération (Kwame Nkrumah, Léopold Sédar Senghor, etc.), Cheikh Anta Diop est le seul à avoir compris à quel point la dimension linguistique était essentielle », indique Boris Diop, qui se veut « respectueux » du travail de Cheikh Anta Diop dans le domaine des sciences et moins polémique sur le sujet. Il relève que l’œuvre de Cheikh Anta Diop sur l’origine des civilisations, la radiologie « est un travail scientifique et, en tant que tel, il est exposé à l’erreur, à l’inexactitude voire à la fausseté ».

Cheikh Anta Diop, restaurateur d’une conscience historique africaine, est mort le 7 février 1986. Il a travaillé sur l’historicité des sociétés africaines, l’antériorité de l’Afrique et l’africanité de l’Egypte, etc. Cheikh Anta Diop a notamment publié Nations nègres et culture (1954), L’Unité culturelle de l’Afrique (1960), Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique de l’antiquité à la formation des Etats modernes (1959), Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique (1967), Civilisations ou barbarie (1981), entre autres.

« On n’a jamais pu le corrompre par les honneurs»

Boubacar Boris Diop dit qu’aujourd’hui, quand il y réfléchit, il se dit que « quelques décennies de marxisme (nous) ont davantage enracinés dans la culture occidentale que des siècles de colonisation ». « Avec le projet colonial, on a eu une autre forme d’universalisme qui nous embarquait tous dans le wagon occidental, un peu comme une certaine lecture de la globalisation. Cheikh Anta a compris cela. Son travail sur les langues nationales et cette idée que sans elles une identité tourne à vide, c’est précieux », a insisté Boris Diop.

Faisant le lien avec son premier roman en wolof Doomi Golo (Editions Papyrus Afrque, 2003), où il parle de manière explicite de Cheikh Anta Diop, Boris Diop souligne : « Je n’ai jamais contesté l’importance et l’utilité d’écrire dans ma langue. Seulement, je pensais que je ne pouvais pas ». « J’aurais voulu qu’il (Cheikh Anta Diop) soit là pour lire Doomi Golo. Si tu parles avec ceux qui travaillent dans le domaine des langues nationales, Cheikh Anta fait l’unanimité ».

Le deuxième aspect pour lequel « nous devons être redevables, reconnaissants à Cheikh Anta Diop, c’est la dimension du politique chez lui », poursuit l’écrivain, ajoutant : « C’est quelqu’un qui a vécu très modestement. Il n’a jamais été obnubilé par l’argent. On n’a jamais pu le corrompre par l’argent. On n’a jamais pu le corrompre par les honneurs. Et il est mort dans la pauvreté ».

« Cela, il faut le dire aux jeunes parce qu’on vit une période où les gens pensent qu’il n’y a que les valeurs matérielles qui comptent. Il y a donc chez Cheikh Anta Diop une certaine figure du politique », selon Boris Diop rappelant que le chercheur a été amené à « négocier » des « virages » sur le terrain politique.

« A chaque virage, on lui rappelait la lutte des classes. Probablement, il n’y croyait pas. Mais toute la jeunesse africaine était dans cette mouvance-là et pour rester collé à cette jeunesse, il lui fallait faire des compromis. Mais au fond, pour lui, le volet culturel était plus fondamental », explique Diop.

Cheikh Anta Diop avait choisi l’histoire, insiste l’écrivain. « Il y a ceux qui sont dans la politique pour un positionnement dans l’histoire et ceux qui sont dans la politique parce que leur horizon est beaucoup plus proche. Cheikh Anta était dans un horizon plus lointain ».

Pensée subversive

« Il y a des gens qui disent qu’il n’aurait pas dû faire de la politique. Pour eux, Cheikh Anta aurait dû se contenter de faire des recherches », rappelle Boris Diop estimant que s’il avait fait cela, « peut-être que nous ne serions pas en train de parler de lui. C’est ça le problème, parce que ses recherches scientifiques le conduisaient sur le terrain politique. Pour que sa pensée qui était subversive puisse se diffuser, il fallait s’investir en politique ».

« Il s’est dit : (dans le long) terme, j’aurai quelque chose. Je crois que cette démarche a été payante parce que ce que les Sénégalais ne savent pas, c’est que, quand on va en Afrique centrale par exemple, Cheikh Anta Diop est considéré par les jeunes comme une espèce de Dieu. Je ne pense pas qu’il y ait un autre intellectuel sénégalais qui ait atteint une telle aura dans le reste du monde ».

Répondant à une question sur les rapports qu’il entretenait avec le chercheur, Boubacar Boris Diop a dit que la relation « avait un caractère quelque peu personnel ». « Cheikh Anta venait chez moi à la Médina (quartier populaire de Dakar). Il connaissait bien ma famille et, franchement, la relation avait un caractère quelque peu personnel. Je me suis abreuvé à sa source. J’ai été amené à essayer de le comprendre », raconte l’écrivain.

Boris Diop a rappelé que sa dernière rencontre avec Cheikh Anta Diop remontait à la veille de sa mort survenue le 7 février 1986 : « J’étais dans son bureau à l’IFAN — Institut fondamental d’Afrique noire –, la veille de sa mort. C’est quelqu’un que j’aimais aller écouter. » 

Boubacar Boris Diop a milité pendant quelques temps au Rassemblement national démocratique (RND), parti créé en 1976 par Cheikh Anta Diop.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 décembre 2015

(Entretien réalisé le 7 février 2005, à l’occasion du 19-ème anniversaire de la disparition de Cheikh Anta Diop)

Birago Diop, la tradition orale, les contes et les poèmes

Publié le Mis à jour le

Birago Diop, décédé le 25 novembre 1989, est un écrivain sénégalais d’expression française, qui rendit hommage à la tradition orale de son pays en publiant essentiellement des contes et des poèmes.

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Né le 11 décembre 1906 « accidentellement » à Ouakam, comme il le disait, il reçut une formation coranique et suivit simultanément les cours de l’école française. En 1920, il échoua à l’examen d’entrée à l’école William Ponty, mais obtint une bourse pour le lycée Faidherbe à Saint-Louis. Il fréquenta cette école mixte, de 1921 à 1928. En 1928, alors qu’il essayait d’obtenir une nouvelle bourse, Diop fut appelé au service militaire. Il fut, pendant onze mois, infirmier à l’hôpital militaire de Saint-Louis.

Pendant ses études de médecine vétérinaire à l’Université de Toulouse (1928-1933) et à l’Institut d’études vétérinaires exotiques à Paris (1933-34), il resta à l’écoute des travaux des africanistes, et s’associa à la fin des années 1930 au mouvement de la Négritude lancé par Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire et Léon Gontran-Damas. Birago Diop a collaboré au journal ‘’L’Etudiant Noir’’ fondé par Senghor. De retour en Afrique, il fut nommé à Kayes chef du Service de contrôle du bétail pour l’ouest du Mali. Il occupa ce poste de 1934 à 1937.

Dans l’édition du 27 novembre 1989 du quotidien national Le Soleil, Djib Diédhiou note que « Birago, à cause de son universalisme, fut une lumière, un phare dont le rayonnement s’étend sur une longue distance ». Diédhiou rappelle la valeur de ses œuvres, l’amour du disparu pour son pays – « à l’heure du choix entre la nationalité sénégalaise et la française, il opta résolument pour la première ».

« Un conte comme ‘Sarzan’ – adapté au cinéma par El Hadji Momar Thiam –, un poème comme ‘viatique’ ne sont autres que des invites qui nous sont adressées pour que les garnitures de la tradition ne soient pas prises pour des ‘manières de sauvages’, du fait d’un cartésianisme de mauvais aloi », rappelle le journaliste du Soleil dans un hommage.

C’est à Paris que Birago Diop composa, en 1942, les ‘’Contes d’Amadou Koumba’’ (publiés en 1947), marquant dès ce premier livre sa prédilection pour la tradition orale des griots, ces conteurs populaires dont il ne cessa jamais d’écouter la voix et la sagesse.

« Panorama complet de la vie rurale »

Il a rencontré l’animateur et l’inspirateur de ses contes, Amadou Koumba Ngom, âgé de soixante ans, à côté de l’endroit où la rivière Falémé se jette dans le fleuve Sénégal. Cette rencontre déterminante a été possible à une période où, alors qu’il servait à Kayes, entre 1934 et 1937, le vétérinaire parcourait la région à cheval, en canoë et en automobile. « Amadou Koumba m’a raconté les contes qui m’avaient aidé à m’endormir quand j’étais enfant. Il m’en a appris d’autres aussi, tout remplis de maximes et de morales, dans lesquelles se retrouve toute la sagesse de nos ancêtres », expliquait Birago Diop.

Pour le critique littéraire Mohamadou Kane, « Les Contes d’Amadou Koumba donnent un panorama complet de la vie rurale…Ce souci de réalisme est un héritage du conte populaire qui reflète la façon de vivre et les tristesses les plus profondes des auditeurs ».

Contes

Kane a publié en 1968 à l’Université de Dakar ‘’Les Contes d’Amadou Koumba, du conte traditionnel au conte moderne d’expression française’’, une analyse de l’œuvre de Birago Diop. Il est aussi l’auteur de : ‘’Birago Diop, l’homme et l’œuvre’’ (Présence Africaine, 1971) et ‘’Essais sur les Contes d’Amadou Koumba’’ (Nouvelles Éditions Africaines, 1984).

Le poète Léopold Sédar Senghor, lui, souligne qu’en « disciple fidèle d’Amadou, fils de Koumba, il (Birago Diop) reprend la tradition et renouvelle la fable et les anciens contes dans leur esprit et dans leur style ». « Mais il les renouvelle en les traduisant en français, et conserve en même temps toutes les qualités des langues négro-africaines », ajoute Senghor.

De 1942, année de composition des ‘’Contes d’Amadou Koumba’’ à 1944, Diop travaille à l’Institut de médecine vétérinaire exotique de Paris. Après la libération de Paris de l’occupation nazie, il rejoint son poste de contrôleur de bétail à Dakar. De 1945 à 1950, il travaille comme vétérinaire en Côte d’Ivoire et en Haute-Volta (actuel Burkina Faso). En 1950, il rentre au Sénégal.

Respectueux de l’oralité, il affine un talent original d’écrivain dans ‘’Les Nouveaux Contes d’Amadou Koumba (Présence Africaine, 1958 – préface de Léopold Sédar Senghor) et ‘’Contes et Lavanes’’ (1963 – Grand Prix littéraire de l’Afrique noire d’expression française en 1964). Son recueil de poèmes ‘’Leurres et Lueurs’’ (Présence Africaine, 1960) est profondément imprégné de culture française alliée aux sources d’une inspiration purement africaine. Au théâtre, il a écrit la pièce ‘’L’Os de Mor Lam’’ (Nouvelles Editions Africaines, 1966).

Lavanes

« Un homme limpide »

Les gestes de Birago Diop, rappelle Djib Diédhiou, « n’étaient enveloppés que de simplicité. Il vous regardait derrière ses lunettes, ses petits yeux pétillant de malice, son front brillant d’intelligence, son éternelle pipe calée entre les dents ou accentuant les mouvements majestueux de sa main lorsqu’il engageait la conversation avec ses interlocuteurs ».

L’ancien ministre Amadou Karim Gaye, cité dans Le Soleil, a dit, dans son oraison funèbre, que Birago Diop avait mené une « djihad » par la plume « pour éveiller les consciences, pendant que d’autres s’étaient engagés dans l’action politique, ou la profession d’ingénieur, pour le bien-être de leurs semblables ».

Sa carrière diplomatique, après l’indépendance de son pays (il a notamment servi en Tunisie entre 1961 et 1964), et son retour à son premier métier de vétérinaire à Dakar, n’ont pas entravé son exploration de la littérature traditionnelle africaine.

Même s’il déclara avoir « cassé sa plume », il publia ‘’Contes d’Awa’’ (Les Nouvelles Éditions Africaines, 1977). ‘’La Plume raboutée’’ (Présence Africaine/Les Nouvelles Éditions Africaines, 1978), est le premier volet de ses mémoires dont il poursuit la rédaction avec ‘’A Rebrousse-temps’’ (Présence Africaine, 1982), ‘’Du Temps de…’’ (L’Harmattan, 1987) et ‘’Et les yeux pour me dire’’ (L’Harmattan, 1989). C’est dans la même période qu’il a publié le roman ‘’À Rebrousse-gens’’ chez Présence Africaine (1985).

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Pour Moustapha Tambadou, critique littéraire, « entrer dans les contes de Birago Diop est un enchantement et un émerveillement permanents ». « On ressent toujours cette impression, à nulle autre pareille, d’avoir toujours été là, tant tout semble facile et à sa place », témoigne Tambadou dans un hommage publié par Sud-Hebdo, trois jours après l’inhumation de l’écrivain.

Le critique estime que Birago Diop, en perfectionniste, écrivait avant tout pour les autres. « C’était un homme limpide. Et comme tous les purs, il vouait une sorte de culte au peuple pour lequel il écrivait et duquel il désirait être compris (…) »

Moustapha Tambadou ajoute : « Thématique et écritures populaires, volonté de subversion de l’ordre politique répressif, refus de l’hypocrisie et, fondamentalement, tension permanente vers l’Autre, allant jusqu’à l’oubli de soi, c’est tout cela qui caractérisait Birago Diop qui était avant tout un Ecrivain, c’est-à-dire un homme libre ».

Le siège de l’Association des écrivains du Sénégal (AES), sis au Point E (quartier résidentiel de Dakar), porte son nom.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 novembre 2015

Samba Félix Ndiaye : « Dites simplement la vérité »

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Le réalisateur, scénariste et producteur sénégalais Samba Félix Ndiaye, décédé le 6 novembre 2009 à l’âge de 64 ans, a laissé une œuvre d’une grande richesse et d’une exceptionnelle profondeur, exclusivement constituée de films documentaires, dont chacun constituait pour lui un moyen de témoigner sur les résistances de l’homme et de donner sa vision du monde. 

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Dans le champ du documentaire autant que celui plus global du cinéma africain, l’œuvre de Samba Félix Ndiaye est d’une singularité qui s’est construite à partir du cinéma documentaire européen en Afrique et des premiers documentaires africains. Se considérant, en même temps que d’autres artistes, comme un « privilégié », Ndiaye avait la conviction profonde que le cinéma est un art qui permet de « faire voir le Sénégal d’aujourd’hui, l’Afrique et la place de ce continent dans le monde ».

« C’est à partir de nous, de ce que nous sommes, de ce que nous savons, que nous pouvons témoigner du monde. Moi le cinéma que je fais c’est ça », disait-il en décembre 2008, dans une Leçon de Cinéma, lors de la première édition du Festival du Film de Dakar (FIFDAK) dont il était le parrain. Il ajoutait : « Même si ça a l’air d’être contre, même si ça a l’air d’empêcher de tourner en rond, je ne dis que ce que je sais et ce que je crois et ce que je vois en l’humain. Mes amis sont en Papouasie, en Australie. Ce sont des gens qui font un cinéma qui me parle ».

« Enfants terribles » et « grands frères »

L’œuvre de Samba Félix Ndiaye émerge dans le contexte de l’avènement d’un cinéma documentaire africain, présentant des formes nouvelles directement inspirées des cultures africaines. (1) Samba Félix Ndiaye s’est acquitté de cette tâche avec passion, rigueur et générosité, s’attachant à mettre l’accent sur le devoir de mémoire, le respect des cultures et des traditions, les résistances face aux travers d’une certaine modernité.

Né le 6 mars 1945 à Dakar, Samba Félix Ndiaye s’est passionné dès l’adolescence pour le cinéma en fréquentant régulièrement le cinéclub du Centre culturel français de Dakar. Il gardait des souvenirs très précis du tournage à Dakar de Liberté I, film franco-sénégalais réalisé par Yves Ciampi en 1962 et retraçant l’histoire de Dakar à cette époque. Ce fut le premier déclic. Liberté I a été l’une des premières grosses productions tournées en Afrique au Sud du Sahara avec des comédiens noirs.

« J’avais vu des films mais je ne savais pas comment ça se fabriquait. Cette ambiance m’a donné envie », expliquait Samba Félix Ndiaye qui, avec Ben Diogaye Bèye, Moussa Bathily, Djibril Diop Mambéty, Mahama Johnson Traoré, faisait partie de ce groupe des « enfants terribles », venus «bousculer » la génération des « grands frères » à savoir Paulin Soumanou Vieyra, Sembène Ousmane, Momar Thiam, Ababacar Samb Makharam, Georges Caristan, Blaise Senghor, Yves Badara Diagne. (2)

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Il fait partie du groupe de cinéastes, tous nés entre 1942 et 1947, qui animent le Ciné-club du Centre culturel français : « On avait un ami qui s’appelait Michel, qui travaillait au Centre culturel français et qui réparait les films en 16 mm, même les films qu’on ne voyait pas en projection. Quand Michel les restaurait, on venait derrière la visionneuse et on regardait ce qui se passait ».

« Et comme la visionneuse était lente, poursuit le cinéaste, les plans étaient décomposés, on avait commencé à comprendre comment ça se fabriquait. Nous n’avions jamais été à l’école de cinéma et on a commencé à avoir des envies de faire des films. »

Option militante pour le documentaire

Au Ciné-club réservé aux ressortissants français, chacun de ces jeunes sénégalais s’approprie un cinéma très personnel. Samba Félix Ndiaye, lui, se passionne pour le néoréalisme italien. À la faveur des événements de Mai 1968 à Dakar, ces « enfants terribles » investissent le Centre culturel français, « le lieu le plus intéressant » qui était à leur portée et leur permettait de voir des films. Ils se sont alors approprié le Ciné-club et ont commencé à présenter les films qu’ils voulaient avec le regard qu’ils avaient sur le monde.

« Ensuite, il arrive qu’on tombe sur deux merveilles : Borom Sarrett de Sembène Ousmane (1963), Et la neige n’était plus d’Ababacar Samb Makharam (1965). Bien entendu, quand vous êtes jeunes et que vous savez que dans votre pays, il y a des grands frères qui tournaient, ça marque. » Samba Félix Ndiaye et ses amis n’avaient pas fait d’école de cinéma. Convaincu qu’on ne peut pas réinventer l’académie, même si on peut voir des films et avoir l’envie de faire du cinéma, il se décide à aller apprendre les règles élémentaires : le montage, le passage d’un plan à un autre, etc.

Il prend alors le bateau pour Seine-Sur-Mer où se trouvent ses grands-parents. Là, il entend parler de l’Université Paris VIII, qui ressemblait au Centre expérimental de Rome. Lui, le passionné de néoréalisme italien, s’y inscrit. Il y reste sept ans, réalise Perantal (1974), un documentaire sur les massages apportés aux nourrissons, qui le révèle sensible au respect des cultures et des traditions.

À une époque où ce genre n’était pas en vogue, il opte pour le documentaire, « cette partie du cinéma qui restaure le cinéma dans son apathie, dans ses aspects les plus serrés, très studio ». Entre 1974 et 1977, Samba Félix Ndiaye enseigne. Il a eu parmi ses étudiants les Sénégalais Ousmane William Mbaye et Mansour Sora Wade, aujourd’hui reconnus dans le milieu.

« Dire juste ce qui m’empêche de dormir »

Samba Félix Ndiaye avouait dans ses discussions, qu’il a eu deux maîtres qui l’ont marqué : « Le premier, je me suis bagarré avec lui jusqu’avant sa mort, c’est Jean Rouch. Rouch m’a appris énormément de choses en étant contre. Et Jacques Rivette m’a appris des choses en douceur ».

La conception du documentariste sénégalais était claire : « Ce qui m’intéresse dans le cinéma, c’est de pouvoir, dans la situation dans laquelle le monde est, dire juste ce qui m’empêche de dormir, c’est-à-dire les questions qui me trottent dans la tête. Comment va le monde ? Comment va l’humain ? Pas seulement le Sénégal, mais l’Afrique et le monde ».

Dès lors, Samba Félix Ndiaye s’est évertué dans sa démarche à observer pour « témoigner d’une résistance ». Après Perantal, il réalise Geti Tey- La pêche aujourd’hui (1978), sur la pêche artisanale, la série de cinq films intitulée Le Trésor des poubelles (1989), qui évoque avec maîtrise l’art de la récupération.

Il y a dans cette série Aqua (sur les aquariums), Diplomate à la tomate (des valisettes faites à base de boîtes de sauce de tomate), Teug (des ustensiles avec l’aluminium de moteurs), Les Chutes de Ngalam (les rejets de poussière par les bijoutiers), Les Malles (des fûts métalliques transformés en malles). C’est dans le même cadre des résistances africaines et, aussi, de création libre, qu’il faut placer Dakar-Bamako (1992), Amadou Diallo, un peintre sous verre (1992).

En 1994, il réalise Ngor, l’esprit des lieux (présenté au Festival du cinéma africain de Ouagadougou en 1995), un film qui témoigne de la force de la résistance d’un village face aux assauts d’une certaine modernité. Samba Félix Ndiaye s’introduit dans l’intimité des habitants pour montrer les ressorts de cette résistance.

Il a aussi réalisé La Confrérie des Mourides (1976, film inachevé), Pêcheurs de Kayar (1977), La Santé, une aventure peu ordinaire (1986), Cinés d’Afrique (1993), Lettre à l’œil (1993), Un fleuve dans la tête (1998), Lettre à Senghor (1998),  Nataal (2001), Rwanda devoir de mémoire (2003), Questions à la terre natale (2007). Il n’est pas que réalisateur : il a produit ses films ainsi que Dial-Diali, réalisé par Ousmane William Mbaye (1992) avec sa société Almadies Films.  Samba Félix Ndiaye estimait que « la résistance est égale à la force qui est manifeste ». Pour lui, un cinéaste « n’est pas quelqu’un qui attend que les choses lui tombent dessus ».

« Connaître l’histoire du cinéma »

Aux jeunes cinéastes sénégalais qui suivaient sa Leçon de cinéma (FIFDAK, décembre 2008), il disait : « Faire du cinéma c’est un métier. C’est-à-dire que vous vous réveillez, vous vous couchez avec l’idée que c’est votre métier qui doit être l’arme la plus intéressante pour témoigner. Vous ne dites que ce à quoi vous croyez et ce que vous êtes. Personne ne peut vous tuer pour ça ».

Dans un contexte où le documentaire n’était pas en vogue, il avait opté pour ce genre, exprimant avec talent sa vision de ce que doivent être l’histoire, la culture, les arts, les rapports que les hommes peuvent avoir entre eux.

En 2005, à la 19-ème édition du Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco), il rappelait que « la majorité des cinémas du monde sont nés avec le documentaire. Le cinéma africain aussi, avec des gens comme Sembène, l’aîné des anciens, et ça, il ne faut jamais l’oublier. » (3)

Il ajoutait à cette même occasion : « Quand on veut faire du cinéma, il faut d’abord connaître l’histoire du cinéma. C’est ce que je dis aux jeunes du Média Centre de Dakar. Les films nous racontent des histoires, mais les films aussi c’est nous-mêmes. Il faut savoir que quand on a un film à faire, la chose dont vous voulez parler, faut que vous la portiez en vous. Les projets doivent être personnels, personne ne vous a demandé de raconter cette histoire, alors il faut expliquer pourquoi vous la racontez. » (4)

Ce cinéaste, qui avait effectué des études de droit et de sciences économiques à l’Université de Dakar, préférait donc le réel en entrant en amour avec les gens qu’il filme avec leur permission. D’où les relations qui se tissent en dehors des films. Au vu de son œuvre, d’une qualité cinématographique certaine, il a eu raison de se spécialiser dans ce genre qui demande exigence, attention et humilité. Il en est devenu l’un des meilleurs spécialistes à travers le monde, en témoignent les nombreux messages de sympathie, de reconnaissance et de respect, reçus à Dakar, après l’annonce de son décès, le 6 novembre 2009.

Transmission

Au cœur de la démarche artistique de Samba Félix Ndiaye se trouvent un discours sur le réel, une construction héritée de l’éducation que lui a inculquée sa grand-mère, sa « philosophe préférée ».  « Et je me rends compte que plus je vieillis, plus je filme par rapport à ce qu’elle m’a appris quand j’étais tout jeune, expliquait le cinéaste. La manière dont je regarde le monde, la manière dont je parle avec les gens, la manière dont je fais mon cinéma appartiennent en grande partie à ce que ma grand-mère m’avait enseigné tout jeune. » (5)

Pour Samba Félix Ndiaye, le cinéma a été un outil pour dire sa vision du monde. Même s’il considérait que « ce n’est pas le support qui est important mais ce qu’on met dedans, la réflexion qui permet qu’on filme d’une certaine manière », il a réussi, avec talent, sensibilité et générosité, à allier la qualité de la démarche à la profondeur de la réflexion.

Le militant de la culture qu’il fut n’a pas pu réaliser le rêve qui lui était le plus cher, une Ecole de cinéma à Dakar, mais, de là où il se trouve, Samba Félix Ndiaye doit observer avec fierté et attention le parcours et le travail de jeunes cinéastes qu’il couvait et conseillait sans compter. Il lui arrivait même de leur reprocher de ne pas le solliciter.

Les Fabacary Assymby Coly, Angèle Diabang, Hubert Laba Ndao, Abdoul Aziz Cissé, Marie Kâ, Alassane Djago, Gora Seck, Omar Ndiaye, entre autres, ont en permanence, dans un coin de leur esprit, les enseignements du maître qu’était Samba Félix Ndiaye. Dans sa démarche et dans son œuvre, il avait les caractéristiques fondamentales d’un maître : cultivé, exigent, rigoureux, ouvert et généreux.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 6 novembre 2010

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(1) Henri-François Imbert, Samba Félix Ndiaye cinéaste documentariste africain, Paris, L’Harmattan, 2007

(2) Samba Félix Ndiaye, « Le temps des grands frères… », Catalogue du festival Cinéma du Réel, Centre national Georges Pompidou, 1996

(3) « Dites simplement la vérité », Une leçon de cinéma de Samba Félix Ndiaye (Fespaco 2005), http://www.africine.org

(4) « Dites simplement la vérité », Une leçon de cinéma de Samba Félix Ndiaye (Fespaco 2005), www .africine.org

(5) Leçon de Cinéma de la première édition du Festival du Film de Dakar (FIFDAK, décembre 2008)