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Afrique/Musique – Salif Keita, l’itinéraire en lettres (5/6)

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L’auteur-compositeur malien Salif Keïta fête ce 25 août ses 70 ans. Cette année 2019 marque aussi les 50 ans de carrière de cet artiste dont le parcours, les créations, mélodies et messages parlent à des milliers de fans à travers le monde… Nous avons tenté, en quelques lettres, de dresser un abécédaire de ce riche itinéraire dont Salif lui-même a dit que la partie discographique s’arrêtait avec son dernier album en date, Un autre Blanc (Naïve Records,  2018). Ce portrait  mêle anecdotes, éléments de biographies, analyses et explications de textes, évocations d’étapes et d’événements importants, de compagnons de route…

==POLITIQUE : dans les thématiques abordées et textes chantés, Salif Keita, de ses débuts au « Rail Band » au développement d’une carrière en solo, a très souvent fait montre d’un engagement politique consistant à appeler à l’unité nationale (Gansana, Mali Denou), à la paix – en déplorant les conflits – à dénoncer les travers de la gestion des politiques (4V), la corruption, les atteintes aux libertés, les politiques répressives de la droite française vis-à-vis des immigrés (Nou pas bouger). Ce sont les dérives autoritaires du régime militaire dirigé par Moussa Traoré qui l’ont poussé, lui et ses amis des « Ambassadeurs du Motel », à quitter Bamako pour s’installer à Abidjan, où l’atmosphère – politique et économique – était plus propice à l’expression de leur créativité. Jusqu’à son retour au Mali, au début des années 2000, sa sensibilité à la gouvernance de son pays ne s’exprimait que dans ses chansons et sur les scènes du monde. En 2007, pour les élections législatives, il franchit un pas et figure en troisième position sur une liste présentée par le Mouvement patriotique pour le renouveau (MPR), le Bloc pour la démocratie et l’intégration africaine (BDIA) et le Parti citoyen pour le renouveau (PCR) dans la circonscription de Kati. Salif Keita a particulièrement été virulent contre le président Amadou Toumani Touré et la classe politique traditionnelle qu’il a accusée d’entretenir la corruption et de ne pas s’occuper des « problèmes du peuple ». Entre 2014 et 2017, il multiplie les prises de position contre le président Ibrahim Boubacar Keita (IBK), responsable selon lui de la détérioration continue de la situation sécuritaire. En 2018, il soutient la candidature à la présidentielle de Soumaila Cissé, qui perd face à…IBK.

==RETOUR : c’est en 2004, après plus d’un quart de siècle passée en ‘’exil’’ (en Côte d’Ivoire d’abord puis en France), que Salif Keita décide de rentrer définitivement au Mali. Depuis 2001 déjà, il y passait la majeure partie de son temps dans son pays. Ce retour va consacrer un tournant à la fois sur le plan artistique – il recourt de nouveau à l’acoustique avec l’album Moffou – et professionnel avec la décision d’entreprendre pour apporter sa contribution au développement d’une industrie musicale (studio, espace culturel, production, etc.). En 2004, pour fêter son retour, il organise, entre le 18 et le 21 novembre, trois spectacles à Bamako, et une journée de réflexion sur ‘’Le développement du secteur musical africain et son impact sur la lutte contre la pauvreté, le Sida et les autres pandémies du continent’’. Et, un an après ce retour définitif au pays, Salif Keita crée sa fondation pour la défense des albinos au Mali, qui porte son nom et vit grâce à sa notoriété et à son engagement.

==RYKIEL : Jean-Philippe Rykiel, virtuose des claviers, arrangeur de talent sachant flairer les belles mélodies et harmonies, est présent comme un fil rouge dans la carrière discographique de Salif Keita avec qui il a travaillé et enregistré des chefs d’œuvre qui comptent. « Si j’ai fait une découverte dans la musique dans ma vie, c’est le fait d’avoir trouvé et rencontré Jean-Philippe ; Je n’ai pas trouvé quelqu’un qui, selon les mélodies que je joue, est plus sensible que lui. Travailler avec lui, pour moi, c’est paradisiaque », explique Salif. Rykiel, c’est un art consommé des arrangements, une très grande sensibilité à trouver les espaces et silences dans lesquels il arrive toujours à faire percevoir et sentir sa touche. Il est présent dès Soro, le premier album solo de Keita sorti en 1987, dans lequel il arrange trois titres : Wamba, Cono et Sanni Kegniba. Dans une vidéo partagée sur les réseaux sociaux en juillet 2017, à l’occasion des trente ans de cet album, Rykiel explique comment il fait la rencontre du chanteur malien et la manière dont se sont faits les arrangements de Cono : « La première fois qu’il est venu, c’était avec son percussionniste, Souleymane Doumbia ‘’Solo’’. Au départ, il m’a aidé à programmer le rythme. Il a chanté la mélodie de Cono que tout le monde connaît, et moi je ne savais pas du tout quoi faire. Je ne l’accompagnais pas à ce moment-là. J’étais juste en train d’écouter sa voix tellement elle est sublime. Et puis il est parti. Je n’avais jamais écouté sa musique en fait. J’avais l’esprit vierge. J’ai réfléchi et j’ai trouvé (ce que vous entendez sur le morceau) ». Pour le disque Folon…The Past (1995), Jean-Philippe Rykiel assure les claviers, la production et les arrangements des titres Mandela et Folon. Les claviers des sessions d’enregistrement parisiennes de Papa (1999), c’est lui. Six des dix titres du disque Un autre Blanc (2018) portent aussi l’empreinte de ce musicien qui a développé avec les artistes du continent (Amadou & Mariam, Xalam, Lansiné Kouyaté, Youssou Ndour, Ousmane Kouyaté, Lokua Kanza…) des collaborations qui le consacrent dans une position de passeur et de liant entre des univers culturels dont le dialogue égaye les amoureux de bonnes harmonies.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 6 septembre 2019

Rama Diaw, créatrice de mode : « C’est l’élégance saint-louisienne que j’ai envie de perpétuer »

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Rama Diaw, créatrice de mode et entrepreneure passionnée, formée d’abord à « l’école de l’élégance saint-louisienne », puis au gré de ses voyages et rencontres, compte aujourd’hui parmi ceux qui font bouger, au Sénégal et à l’étranger, un secteur créatif et hautement concurrentiel. Elle tient un showroom, participe à plusieurs défilés par an pour un label qui commence à s’imposer.

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D’où vient votre passion pour la mode et la création ?

De l’enfance. De l’élégance saint-louisienne et de mon papa qui était artiste. Je pense que c’est un peu de tout ça. Mon papa était peintre et musicien. C’est un militaire très connu dans la fanfare du Prytanée militaire de Saint-Louis et peintre par passion. Je pense que c’est de là que vient ma passion pour la mode. Mais c’est aussi les couleurs à la maison, la musique, les tableaux qu’il faisait. Je pense que c’est beaucoup plus cette élégance que ma mère nous a un peu inculquée à travers Saint-Louis. Elle avait toujours cette phrase à la bouche, chaque fois qu’on voulait sortir : ‘’Est-ce que as préparé ta jolie robe avant de sortir ?’’ Ce soin mis à la façon de s’habiller est devenu très important pour nous et je pense pour beaucoup de Saint-Louisiens.

Quand est-ce que vous avez décidé de passer professionnelle, d’en faire un métier ?

En 2006, j’ai commencé la couture. En 2007, j’ai commencé à faire de petites expositions dans une petite boutique complètement inconnue. Et en 2009, j’ai eu la chance de remporter un prix dans un concours intitulé ‘’Jeunes designers émergents’’, ici à Saint-Louis, et ensuite à Paris. A partir de là, je me suis dit qu’il faut vraiment que j’approfondisse et pour en faire un métier. A travers mes voyages, je me suis formée au Laos, en Birmanie et beaucoup plus en Thaïlande. En Thaïlande, j’étais partie par curiosité pour rencontrer les créateurs de mode, les jeunes artisans. Je devais rester trois semaines avec une bande d’amis, de créateurs. Je suis restée six mois pour le premier voyage. J’y suis retournée. J’ai pu avoir un contrat pour faire mon stage, me former par les jeunes designers, les jeunes artisans qui sont très doués là-bas. Je suis retournée régulièrement en Thaïlande pendant trois ans.

Mais vous essayez toujours d’imprimer cette touche saint-louisienne à vos créations…

Moi, ce que j’ai envie de faire la promotion la ville de Saint-Louis, partout où je vais. J’ai la chance de beaucoup voyager. C’est quelque chose de très important. C’est la source de mon inspiration. Indéniablement. C’est l’élégance saint-louisienne que j’ai envie de perpétuer. On retrouve ce que j’appelle les coordonnées de Saint-Louis, les tissus africains… Ce que j’ai pris d’ailleurs, c’est le raffinement, les bonnes finitions. C’est vraiment se dire qu’il faut toujours faire mieux. Mais la source est là : on sort tout de suite, on voit une belle Saint-Louisienne… Moi, ça m’inspire. Heureusement que j’ai une conseillère qui me dit demande souvent de me canaliser et d’être moins éparpillée dans ma créativité. Dès que j’ai une inspiration, j’ai envie de la traduire en création. Heureusement qu’elle est là et me conseille de ne pas tout mettre dans une collection. Mais dès que j’ai une inspiration, j’ai envie de la sortir. Elle est là pour me canaliser pour que j’y aille par étape.

Vous avez débuté avec les vêtements pour femmes. Mais aujourd’hui, on note une diversification dans votre approche, avec beaucoup d’accessoires (sacs, chaussures, parures, etc.) Comment s’est faite cette évolution ?

C’est vrai qu’il y a cinq ans, je n’étais que sur les vêtements pour femmes. Maintenant, j’ai développé une gamme d’accessoires qui accompagnent les vêtements. On peut trouver une robe, le foulard, les boucles d’oreille et les bracelets qui vont avec. Cela vous permet de ne pas jeter, de récupérer les chutes pour en faire des boucles d’oreille, des colliers, des chaussures. On essaie de minimiser les pertes et surtout d’apporter du travail aux artisans saint-louisiens. La marque Rama Diaw ce n’est pas que moi. J’ai toute une équipe derrière : des couturiers, des vendeuses, une assistante, une famille de cordonniers qui font les chaussures, des femmes qui récupèrent les chutes pour en faire des poches en tissus…Et j’ai envie d’améliorer tout cela. J’ai envie que ça s’agrandisse.

Comme se porte l’entrepreneure Rama Diaw ?

(Eclats de rire) Moi, je suis entrepreneure dans la peau. Je me porte très bien et j’ai toujours envie que ça aille mieux, que l’entrepreneure et l’entreprise aillent mieux et que les employés soient contents aussi.

Parlons de vos activités à l’étranger. Ce matin, on a croisé dans votre showroom ici vos partenaires allemands. Où est-ce que votre travail est exposé ? Où êtes-vous présente ?

Je prends trois à quatre mois par an pour faire mes tournées en Europe. En France, en Autriche, en Allemagne, en Belgique. Je vais moi-même faire mes expositions-ventes sur place. Mais je commence à avoir des partenaires, comme cette boutique qui est à Mayence, pas loin de Frankfort, qui me représente depuis trois ans. Ils m’ont connue dans un salon, ils vendent mes produits et ça marche. C’est de mieux en mieux. Et depuis deux ans, ils viennent eux-mêmes, prendre leurs commandes, s’approvisionner… Après, c’est moi qui livre. Donc l’entreprise grandit. J’espère que je vais trouver d’autres partenaires, dans d’autres pays, d’autres villes – je suis déjà présente à Dakar.

Vous n’êtes pas seule dans la mode à Saint-Louis. Comment se porte le secteur ?

Il y a beaucoup de concurrence. Ce n’est pas qu’à Saint-Louis. Je suis très contente de fortement inspirer les gens de Saint-Louis. Je peux dire que je suis la première à travailler le wax de manière à les valoriser dans des coupes très modernes. Au début, il dix ans, les gens se posaient des questions sur ma démarche. Ils disaient : ‘’est-ce qu’elle est normale ?’’ J’ai eu des années de galère, parce que je voulais valoriser les tissus délaissés, qui nous ont pourtant bercés : le pagne tissé, l’indigo, le wax…Quand j’ai commencé, je n’arrivais pas à trouver ma clientèle. Les Européens trouvaient que c’était beaucoup trop coloré, les Sénégalais trouvaient que ce n’était pas ‘’traditionnel’’. Quand on crée son entreprise, soit on tient et avance, soit on abandonne. J’ai décidé de tenir, de me battre. Les gens ont commencé à apprécier positivement sans plus, sans vraiment adhérer au style et à la démarche. Je me suis que je vais travailler à trouver ma clientèle. Aujourd’hui, je suis à 25% de clientèle locale. J’ai donc beaucoup plus écouté ma clientèle européenne. J’arrive à bien en vivre, mais j’ai eu des moments de galère. La concurrence est énorme. Personne ne le faisait à Saint-Louis. Maintenant, je pense que j’inspire les jeunes entrepreneurs. C’est bien, ça fait bouger Saint-Louis.

Cela vous fait quoi de voir le public associer votre nom à Saint-Louis ?

C’est une très bonne question. C’est une énorme fierté. Quand on est Saint-Louisienne ou Saint-Louisien, on a envie d’être remarqué, de dire à tout le monde : ‘’regardez, je suis Saint-Louisien.ne’’. Et quand on parle de moi, en associant mon nom à Saint-Louis, c’est quelque chose de super.

Propos recueillis à Saint-Louis, le 2 février 2019

Aboubacar Demba Cissokho

Fespaco/Etalon d’Or 2013 – Alain Gomis : exigence de rigueur et humilité

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Bien des heures après avoir remporté l’Etalon d’Or de Yennenga du 23-ème Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), samedi, pour son film Tey (Aujourd’hui), Alain Gomis ne réalisait toujours pas ce qui venait de lui arriver, avouant lui-même qu’il est entré dans ‘’une sorte de tempête’’ en allant chercher son trophée.

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Alain Gomis, pour qui le cinéma est une éternelle quête intérieure, est le premier Sénégalais à monter sur la plus haute marche du podium au Fespaco, 44 ans après la création de la manifestation (1969) et 41 ans après l’institution d’une compétition (1972). Mais son humilité et l’exigence qu’il entretient avec lui-même font qu’il ne pense rien ramener à sa personne.

« J’avais le sentiment que ce n’était pas moi, on était nombreux, que ce prix revenait à l’ensemble de ces personnes qui se battent pour le cinéma, que c’était l’aboutissement du travail sur plusieurs générations, sur plusieurs corps de métiers », a-t-il dit dans un entretien qu’il nous avait accordé au lendemain de son sacre, ajoutant : « J’avais l’impression qu’on était nombreux. Je pensais au plaisir que beaucoup de gens avaient. J’ai l’impression que ce n’était pas à moi qu’on s’adressait, mais à tout le monde. »

Son ami Newton Aduaka, cinéaste nigérian, apprécie cette humilité de quelqu’un qui est conscient de ses possibilités et potentialités et sait en même temps qu’il y a tellement de choses à faire. « Le cinéma du Sénégalais est un reflet de la société, mais il va dans les profondeurs de celle-ci pour suggérer ce qui est caché », explique Aduaka, lui-même lauréat de l’Etalon d’Or en 2007, avec Ezra.

« Alain Gomis construit une carrière de cinéaste depuis une quinzaine d’années. Le cinéma est pour lui un moyen de construire sa personnalité, de traiter de sujets qui lui tiennent à cœur, de montrer des luttes sociales et politiques, de parler de croyances fortes, pas avec des slogans, mais avec des images, des intuitions. C’est ça le cinéma, sinon c’est du reportage, reprend Newton Aduaka. Il faut essayer de raconter des histoires auxquelles le public peut se connecter émotionnellement. C’est là que quelque chose se passe que les choses peuvent changer. Alain sait bien le faire. »

Son film Tey, qui a fait l’unanimité au sein du jury des longs métrages présidé par la réalisatrice Euzan Palcy, est un fabuleux conte sur la vie, même s’il raconte la dernière journée d’un homme, Satché (Saul Williams), qui sait qu’il va mourir et erre dans Dakar.

Samedi dernier, en allant prendre son trophée au stade du 4-Août, Gomis avait subi un vrai choc émotionnel, mais il avait pu trouver les mots justes pour dire le sens de la récompense : « Moi qui suis fait de morceaux de Guinée-Bissau, de France, de Sénégal, je suis très heureux et très fier de pouvoir apporter le premier Étalon d’or au Sénégal. »

Tey a été entièrement tourné à Dakar, une ville avec laquelle Alain Gomis entretient un rapport très fort. Il explique cet attachement : « Pour moi, c’est la plus belle ville au monde, c’est une ville magnifique. D’abord cinématographique, chaque quartier est un univers en soi. Se balader à travers la ville, c’est se balader à travers différentes planètes. Où que vous placiez votre caméra, il va se passer quelque chose. »

Le cinéaste qui a été révélé par L’Afrance, son premier long métrage (Prix Oumarou de la meilleure première œuvre, en 2003 au Fespaco), ajoute aussitôt que la richesse du cinéma africain, aujourd’hui, c’est sa diversité. L’Afrance, film sur un étudiant sénégalais qui se retrouve du jour au lendemain sans papiers, s’est glissé entre trois courts métrages, Tourbillons (1999), primé au Fespaco, Petite lumière (2003), Ahmed (2006), avant le deuxième long métrage, Andalucia (2008), l’histoire de Yacine partagé entre ses identités de Français et de descendant d’immigrés venus du Maghreb.

Pourtant, Alain Gomis, né en 1972 à Paris d’un père originaire de Guinée-Bissau et d’une mère française, dans un milieu ouvrier, a mis du temps avant d’annoncer à sa famille, son père surtout, qu’il voulait faire du cinéma. Il ne l’a dit à son père qu’au moment de son premier film, de peur de l’inquiéter. Gomis a d’abord étudié l’histoire de l’art. Il décroche ensuite une maîtrise de scénario à la Sorbonne, achète une caméra, anime des ateliers vidéo pour la ville de Nanterre où il réalise ce qu’il appelle de « petits films », essentiellement sur le sur la jeunesse issue de l’immigration.

Depuis, pour réaliser ses œuvres, il n’a pas eu de gros budgets, mais a rencontré les bonnes personnes au bon moment. Dans la réalisation de Tey, une des bonnes personnes qu’il a rencontrées sur son chemin est le producteur sénégalais Oumar Sall, responsable de CINEKAP, qui a cru au projet de Tey lorsque tout semblait irréalisable.

Dans ses films, Alain Gomis est face à lui-même : il traite de double culture, d’identité, d’exil, entre autres. « J’ai vu des films qui m’ont appris des choses sur moi-même », explique-t-il, citant Gosses de Tokyo, film muet d’Ozu, tourné en 1932, À l’est d’Eden (1955), d’Elia Kazan, Crin blanc d’Albert Lamorisse (1953). Une référence sénégalaise ? Au moment de recevoir son prix à Ouagadougou, Gomis dit avoir beaucoup pensé au réalisateur Djibril Diop Mambety (1945-1998), surnommé « l’enfant terrible » du cinéma sénégalais, qui a imposé une esthétique révolutionnaire dans les années 1970. « Il (Mambety) m’accompagnait. Il fait partie des réalisateurs qui m’ont donné envie de faire du cinéma, qui m’ont intrigué, m’ont ouvert des portes », relève-t-il.

Le processus de création d’un film fait ressembler Alain Gomis à un sculpteur qui interroge la matière en essayant de lui insuffler une vie, tout en cherchant des évidences auxquelles le public peut adhérer. « Les films me font avancer dans la vie, dit-il, en s’empressant d’ajouter que l’inverse est tout aussi vrai. Pour moi, le cinéma c’est trouver des endroits où on est ensemble. Il s’agit de voyager dans un film, de se créer sa propre expérience. C’est un voyage intérieur, relève le réalisateur à la longue silhouette, à la voix douce, au verbe clair et réfléchi. »

 Chacun des mots qu’il prononce semble venir d’une sagesse et d’une attitude méditative qui se lisent dans ses yeux. Ce caractère calme qui lui fait garder les pieds sur terre, malgré le succès de son film Tey (une vingtaine de prix depuis un an), explique qu’il espère rester le même : « J’espère garder mes relations. J’espère que ça ne changera rien (chez lui, dans sa manière d’être), et que ça changera tout (dans la manière dont le cinéma va évoluer au Sénégal, surtout pour les jeunes). »

Le film s’appelle Aujourd’hui, poursuit Alain Gomis, avant d’insister : « C’est maintenant, ce n’est pas hier, ce n’est pas demain, c’est le présent. Ce n’est pas regarder en arrière, le passé étant en nous. Ce n’est pas attendre le futur, c’est faire les choses maintenant, tout de suite. Si cet Etalon peut servir à ça, ce sera bien. »

D’où l’exigence qu’il s’applique dans son travail de tous les jours. « Le cinéma sénégalais vient de gagner l’Etalon d’Or de Yennenga et dix autres prix au Fespaco 2013, mais il ne faut surtout pas se dire que c’est gagné », tempère Gomis. « Il faut construire à partir de ça en travaillant deux fois plus, poursuit-il. A partir du moment où on commence à être satisfait, c’est la fin. C’est ce qui me donne envie de faire des films. Il m’est impossible de regarder mes films parce que je ne vois que des problèmes. Et c’est ce qui me donne envie, à chaque fois, de faire un prochain. Le jour où je serai content d’un film, je crois que j’arrêterai. »

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 5 mars 2013

 

Med Hondo (1936-2019) : génial et libre

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Le comédien, acteur et réalisateur mauritanien Mohamed Abid Hondo, plus connu sous le nom Med Hondo, décédé samedi à l’âge de 82 ans, laisse l’image d’un homme engagé et libre autant dans son expression artistique que dans ses prises de positions, souvent tranchées, qui ont valu bien des incompréhensions et des inimitiés.

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Comme un symbole, la mort de Med Hondo survient le jour de la clôture de l’édition qui marque le cinquantenaire du festival dont il a été lauréat de l’Etalon d’or en 1987 avec son puissant Sarraounia. Un message pour s’inviter à une messe dont il a été l’un des plus grands animateurs aux côtés des autres pionniers que sont le Sud-Africain Lionel Ngakane, l’Ivoirien Timité Bassori, les Sénégalais Paulin Soumanou Vieyra, Sembène Ousmane Ababacar Samb Makharam, Mahama Johnson Traoré, les Nigériens Oumarou Ganda et Moustapha Alassane, etc. La version restaurée de son indispensable Soleil O, réalisé en 1969, a été projeté, comme d’autres classiques du cinéma africain, dans le cadre du cinquantenaire du Fespaco.

Né le 4 mai 1936 à Attar, en Mauritanie, Med Hondo a été comédien, acteur, scénariste, metteur en scène, réalisateur, producteur. Il a aussi été la voix française d’Eddy Murphy, de Sydney Poitier ou de Ben Kingsley. L’empreinte que laisse le cinéaste mauritanien restera couverte du manteau de la créativité, de la liberté et de l’engagement pour la justice et la dignité humaines. Chez lui en Mauritanie et partout où le travail pour la défense des cultures africaines et du monde noir l’a mené. Ceux qui ont suivi le comédien et l’acteur jouer au théâtre et au cinéma, ou vu les films qu’il a réalisés et produits ont senti le souffle d’un artiste soucieux de proposer un regard alternatif sur l’Afrique et son histoire, de faire voir et comprendre son approche anti-impérialiste du cinéma.

Les films de l’artiste Cet engagement, Mohamed Abid Hondo, l’a porté jusqu’au bout, gardant sa liberté de ton et d’appréciation de la marche du continent, de l’évolution des cinémas d’Afrique et de la situation sociopolitique de son pays, la Mauritanie. Cette option éminemment politique s’est traduite dans sa conception de l’art en général et du cinéma en particulier. Dans le livre-entretien Un cinéaste rebelle. Med Hondo, par Ibrahima Signaté (Présence africaine, 1994) – qui dresse un portrait de Med Hondo, donne cette conception en répondant à la question sur sa formation en tant que réalisateur de cinéma —

= Med Hondo : « Le cinéma m’a intéressé de longue date à cause de sa magie. Il me subjuguait. J’allais au cinéma sept à huit fois par semaine. Je me transformais en critique des films que je voyais. Pendant ma période marseillaise, déjà, je m’étais inscrit à une école par correspondance. Quand je tournais un film, en tant qu’acteur, je fréquentais beaucoup les techniciens, je volais, pour ainsi dire, un regard à la caméra, un mouvement, etc. Par auto-apprentissage, en somme, je finis par acquérir une certaine science cinématographique. Je tenais le cinéma en très haute estime parce qu’à mes yeux c’était un art capable de résister au temps. Un film c’est quelque chose de palpable, de durable qui se conserve alors qu’une pièce de théâtre, sitôt la représentation terminée, n’existe plus. Le théâtre à un côté fugace. C’est un art ingrat. »

Quelques films de Med Hondo

Soleil Ô (1969)

Les bicots nègres, nos voisins (1972)

West Indies (1979)

Sarraounia (1986)

Lumière noire (1994)

Watani un monde sans mal (1997)

Fatima, l’Algérienne de Dakar (2004)

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 3 mars 2019

Afrique/Science – Jean-Marc Ela, dix ans après : l’actualité d’une pensée de la libération

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Il y a dix ans, le 26 décembre 2008, disparaissait à Vancouver (Canada) où il vivait en exil depuis 1995, le sociologue, anthropologue camerounais Jean-Marc Ela. Intellectuel fécond et puissant, ce théologien a marqué de son empreinte les recherches africaines en sciences sociales, s’illustrant aussi par ses prises de position courageuses pour la liberté, la justice et la dignité.  Jean-Marc Ela, un intellectuel d’une très grande rigueur dans l’analyse des faits sociaux, politiques et culturels africains, est aussi un penseur et un intellectuel lucide, engagé dans une prise en charge des enjeux de libération effective du continent pris dans l’étau de pesanteurs de toutes sortes. A l’intérieur comme à l’extérieur.

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Quelques jours après la mort d’Ela, le philosophe et historien Achille Mbembe, dans un puissant hommage intitulé  « Jean-Marc Ela : le veilleur s’en est allé », soulignait que le théologien « vécut sa vie comme une offrande au monde, à l’Afrique et à son pays, dans l’espoir qu’un jour proche, il sera possible à tous, et surtout aux faibles et aux malheureux, de participer à une vie humaine plénière. »

« Sa disparition laisse au tréfonds de nos vies une faille si immense qu’elle ne pourra jamais être traversée. Elle nous fait pousser un cri de douleur si aiguë parce qu’à la mesure du don sans prix qu’Éla aura été pour les siens et pour le monde », écrit alors Mbembe, qui a une connaissance pointue de l’homme et de son œuvre, ajoutant : «Il nous lègue un extraordinaire trésor qui alimentera l’esprit et les luttes des générations de demain. C’est pourquoi, de Jean-Marc, nous nous souviendrons pendant longtemps, avec amour et filiale piété, chaque jour, comme le double qui accompagne le soleil au zénith, et la lumière qui fend de sa clarté l’ombre de minuit. »

Dans son essai intitulé Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser (L’Harmattan, 1989), consacré à une lecture de l’œuvre intellectuelle et de la pensée de l’historien et homme politique sénégalais, Jean-Marc Ela a cette conclusion : « La véritable fidélité à cet homme de culture qui nous a rendu notre mémoire se traduit par tout ce qui nous permet de réactualiser sa foi en l’homme africain et de retrouver sa force de travail et de recherche pour échapper à la pire domestication qui soit, celle de l’esprit ».

De lui-même, décédé à l’âge de 72 ans, nous pouvons dire la même chose, parce qu’il s’est efforcé d’être fidèle à cette ligne fondamentale. Cet intellectuel discret mais terriblement fécond et puissant, a porté, toute sa vie, une pensée claire, dissidente et rebelle, fondée sur un refus obstiné de toute compromission. En cela, son œuvre résiste à l’usure du temps, tant elle se caractérise par la solidité des analyses sur des thématiques aussi sérieuses et intemporelles que l’éducation, la science, le travail, entre autres.

Le chercheur Yao Assogba, de l’Université du Québec en Outaouais, estime que, « de par sa contribution exceptionnelle et hautement significative qu’elle a apportée aux sciences humaines et sociales en Afrique, l’œuvre de Jean-Marc Ela fait partie de patrimoine intellectuel du continent. » (Sociologie de Jean-Marc Ela ou quand la sociologie pénètre en brousse, Cahier de la Chaire de recherche en développement des collectivités, Série Recherche, N° 47, février 2017) « Dans cette perspective, il a laissé un immense héritage aux générations africaines d’aujourd’hui mais aussi à celles de demain », écrit Assogba, qui s’est livré dans son étude à un exercice de décryptage de l’œuvre d’Ela, entre le ‘’paradigme de l’acteur social et sociologie de la vie quotidienne’’, ‘’les conflits et les formes de violence dans la quotidienneté africaine’’, le ‘’regard africain (du théologien) sur la science’’, et la défense d’un ‘’nouveau paradigme pour la science en Afrique’’.

Achille Mbembe parlait, dans le cas de Jean-Marc Ela, d’un « amour radical pour l’homme, et surtout pour le pauvre et le malheureux dont il épousa entièrement la cause. » Sa théologie « s’origine dans ce rêve de résurrection », souligne Mbembe, soulignant que « chez lui, cette question de la résurrection était l’autre nom de la vie et de ce qu’il appelait la délivrance, ou encore la ‘libération’. » « Au demeurant, insiste-t-il, de ses enquêtes sociologiques, on peut dire qu’elles étaient le pendant séculier de sa critique théologique dans la mesure où elles avaient pour objet le dépassement de la mort et la célébration des luttes quotidiennes pour la vie et la dignité. »

« L’idolâtrie de la capitale doit être démasquée »

Dans La Ville en Afrique noire (Karthala, 1983, 222 pages), sixième ouvrage de sa très riche bibliographie, Ela parle de « la maladie des capitales », relevant notamment que « la démystification est une nécessité de la libération de l’homme africain soumis, à partir de la ville, aux contraintes des centres dominateurs. »

« Sous les fastes de l’Afrique urbaine, il nous faut apprendre à voir les lézardes et deviner les ruines ; sous les progrès fallacieux et les booms, les pas en avant, il convient de découvrir les régressions, les blocages. Sous les formes d’urbanisation anarchique, il faut aujourd’hui discerner la dépendance et la servitude », écrit-il. Il ajoute : « L’idolâtrie de la capitale doit être démasquée pour permettre l’élaboration d’une autre société où tout ne serait plus concentré dans les quartiers résidentiels. Pourquoi en Afrique noire cette rage à tout centraliser dans les grandes métropoles ? Nous sommes opposés à la notion de capitale, disait Amilcar Cabral. Pourquoi les ministères ne seraient-ils pas dispersés (…) ? Pourquoi nous encombrerions-nous du calvados d’un palais présidentiel, d’une concentration de ministères, manifestations évidentes d’une élite dominante qui deviendrait bientôt un groupe privilégié ? ».

A partir du Cameroun dont il écumait le terrain, Jean-Marc Ela avait une vue d’ensemble des réalités et problèmes du continent. La lecture et l’analyse qu’il en faisait étaient empreintes de la rigueur, du courage et de la lucidité de l’intellectuel soucieux de progrès et de justice sociale.   Le constat qu’il dresse dans le dernier chapitre de son livre Ma foi d’Africain (Karthala, 1985, 227 pages) est clair : « L’Afrique est soumise à des conditionnements bien plus efficaces que les valeurs de la tradition. Il faut bien voir que l’urbanisation, les contraintes économiques, l’explosion scolaire, la croissance du chômage, la sécheresse et les famines sont des phénomènes qui bouleversent la condition de l’homme en Afrique noire. »

« Il est bien évident que la croissance des inégalités, la dégradation de la paysannerie africaine, la répression et l’extraversion, la dépendance, l’impérialisme avec ses relais et ses appareils idéologiques, constituent un défi pour les chrétiens d’Afrique », souligne-t-il, estimant, de son point de vue de théologien, qu’il faut aujourd’hui passer de la « stratégie d’assistance » à laquelle l’Eglise s’est longtemps consacrée à une « stratégie de libération. » A y voir de près, l’injonction, si l’on peut l’appeler ainsi, vaut pour les Etats aussi.

Mort au Canada, où il a vécu les treize dernières années de sa vie, ‘’le veilleur’’, ainsi que l’a surnommé son compatriote Achille Mbembe, reste une figure incontournable de l’intelligentsia camerounaise, qui a apporté une précieuse contribution aux recherches africaines en sociologie et sciences sociales, et dont les écrits rendent compte de questions aussi importantes que celles de l’Etat, des cultures africaines, de l’adaptation de la théologie – il était homme d’église – aux ressorts et besoins des croyances endogènes…

Intellectuel de son temps, Jean-Marc Ela s’est fait le porte-parole des aspirations légitimes de populations – confrontées à l’injustice, à la pauvreté, au chômage, à l’exclusion – à plus de liberté et de respect pour leur dignité. Et parce qu’il persistait à vouloir faire la lumière sur l’assassinat de son ami, l’historien et théologien Engelbert Mveng, il s’exile en 1995 au Canada. Ela savait qu’il était certainement le suivant sur la liste d’un régime réfractaire à la critique de ses dérives.

Derrière le meurtre de « frère innocent », Ela avait vu, selon Achille Mbembe, « la main d’un régime politique opaque et aveugle, organisé en une myriade de réseaux parallèles et en sociétés secrètes vouées au culte des fétiches et à la pratique des sacrifices humains. » « Parce qu’il avait permis à ces réseaux et sociétés secrètes de coloniser l’État et parce qu’il tenait une grande partie de son pouvoir de son instrumentalisation de ces dispositifs de l’ombre, Éla tint Paul Biya, président de la République, directement responsable du sang d’Engelbert Mveng. C’est alors qu’il fut, à son tour, confronté à des menaces de mort et quitta le pays », explique Mbembe.

L’on n’entendra donc plus la voix de Jean-Marc Éla, « d’une limpide et cristalline pureté, si fulgurante dans son refus de toute compromission, si scintillante de clarté, et si porteuse d’espérance au milieu de la nuit de notre âge, de l’aridité de nos jours et de la cruauté qui n’a cessé de nous envelopper si étroitement, à la manière d’un mauvais sort », regrette le philosophe Achille Mbembe. Pour lui, Ela est « celui qui, un demi-siècle durant, s’était fait notre inlassable veilleur et qui, sans cesse, nous exhorta à nous lever et à marcher.» C’est aussi « celui qui avait consacré sa vie à guetter-la-nuit et à scruter l’aube désormais n’est plus. Et nous voici résolument orphelins, à jamais inconsolables, le cœur  transpercé par une indicible douleur. »

L’exhortation à se « lever et à marcher » se justifiait chez Jean-Marc Ela, pour qui « L’Afrique est en passe d’être un continent pour les autres, catapulté dans l’aventure ambiguë de la modernité où les ‘’soleils des indépendances’’ n’éclairent pas les masses tassées dans les médinas. Une lecture de la réalité africaine qui considérait les faits culturels de nos sociétés du seul point de vue des ‘’pierres d’attente’’ ou de la ‘’préparation évangélique’’ passerait sous silence l’effort de réinterprétation de la culture africaine à partir des défis de l’histoire, du besoin de survivre, de se défendre et de résister. »

Hommage à ce penseur qui écrit dans son livre-hommage à Cheikh Anta Diop : « Quand l’Afrique retrouvera toute sa capacité de penser, alors elle se remettra debout, libre et fière ». Il comptait, « au moment où les mass média, l’école et l’idéologie du développement renforcent, avec les autres appareils idéologiques, la domination en Afrique noire », sur « la force de rupture des personnes ou des groupes travaillant dans les villages et les bidonvilles pour sortir de la dépendance et de l’injustice constitue le lieu d’émergence d’une théologie qui renonce à parler de Dieu et de la foi à partir d’une « Révélation » toute faite. »

Ela « (rêvait) d’une ‘’théologie sous l’arbre’’, qui s’élaborerait dans le coude à coude fraternel, là où des chrétiens partagent le sort d’un peuple paysan qui cherche à prendre en main la responsabilité de son avenir et la transformation de ses conditions d’existence. » Il faut pour cela, indique-t-il dans Ma foi d’Africain, « sortir des bibliothèques et renoncer au confort des bureaux climatisés, accepter de vivre dans l’insécurité de la recherche, parmi les gens ne sachant ni lire ni écrire, dans les bas quartiers où le petit peuple a les pieds dans l’eau ou dans la boue. »

Il y a, dans les écrits et la pensée du sociologue camerounais, une vision qui met le progrès social au centre du projet, un pari sur la capacité des hommes et des femmes à se dresser, à résister pour exister. C’est le sens des premières lignes de la postface à Ma foi d’Africain : «(…) Là où la mort impose sa loi, avec la complicité consciente ou inconsciente de tous ceux qui continuent à lui faire produire pour le marché mondial les biens dont la fourniture lui a été assignée, aux dépens des productions vivrières, qui lui permettaient et lui permettraient d’assurer l’autosuffisance alimentaire, dont on reconnaît enfin qu’elle est l’assise nécessaire de tout développement, l’Afrique manifeste, souvent là et quand on s’y attend le moins, qu’elle veut vivre. » « Si le nouvel ordre économique international est nécessaire à l’Afrique pour sauver, au jour le jour, ceux qui meurent, note-t-il, ce sont les résurrections qui se préparent dans l’Afrique des villages et des périphéries urbaines qui sauveront l’Afrique à long terme. » 

La mort de Jean-Marc Ela, le 26 décembre 2008, marquait, du point de vue d’Achille Mbembe, « la fin de son Exode, à l’autre bout de la terre, hiver de la solitude et de l’éloignement » qui « ajoute son poids de honte et d’infamie au fardeau de notre douleur. » « Elle fait remonter à la lumière du jour la nature ombreuse d’un État au berceau duquel gisent tant de crânes de tant de morts, tant de squelettes et tant d’ossements humains – la funeste récolte de tant d’emprisonnements, de tant de bannissements et relégations, de tant d’exils forcés, de tant de meurtres directs et indirects, de tant de pendaisons, empoisonnements et assassinats » perpétrés du temps des Allemands (Rudolf Douala Manga Bell et Paul-Martin Samba), sous les Français (Ruben Um Nyobè), et, « dans la foulée de la décolonisation » (Félix Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié, Osendé Afana, Abel Eyinga, Mongo Beti, Albert Ndongmo, Ahmadou Ahidjo, Engelbert Mveng…), et « tant d’autres, bourreaux, complices et victimes, morts et vivants confondus. »

Le parcours et les prises de position de Jean-Marc Ela ne peuvent assurément pas être détachés de la longue tradition de lutte et de résistance à l’oppression que des fils et des filles du Cameroun ont portée et portent encore dans un pays et un continent piégé par la posture traitresse de ses élites, l’incurie et le manque de vision de ses politiciens. Achille Mbembe aligne, comme une invite pressante à poursuivre le combat du théologien, des questions à la fois difficiles et mobilisatrices : « Comment en effet faire deuil d’Éla sans inscrire ce qui lui est arrivé et son décès au loin dans cette longue histoire des exilés et la longue lignée des martyrs de notre peuple ? Comment ne pas placer ses funérailles sous le signe du long récit de notre captivité intérieure, en souvenir de la persécution systématique de nos meilleurs esprits, de la destruction organisée de notre créativité – et l’espérance que lui-même ne cessa d’entretenir, qu’un jour à venir, résultat de nos luttes, ces tourments prendront fin ? »

Bibliographie sélective de Jean-Marc Ela :

== La Plume et la pioche. Réflexion sur l’enseignement et la société dans le développement de l’Afrique noire (Clé, Yaoundé, 1971, 95 pages)
== Le Cri de l’homme africain
(L’Harmattan, 1980, 173 pages)
== L’Afrique des villages
(Karthala, 1982, 228 pages)
== La ville en Afrique noire
(Karthala, 1983, 222 pages)
== Ma foi d’Africain
(Karthala, 1985, 227 pages)
== Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser
(L’Harmattan, 1989, 141 pages)

== Quand l’État pénètre en brousse…Les ripostes paysannes à la crise (Karthala, 1990, 272 pages)

== Afrique, l’irruption des pauvres. Société contre l’ingérence, pouvoir et argent (L’Harmattan, 1994, 266 pages)

== Restituer l’Histoire aux sociétés africaines. Promouvoir les sciences sociales en Afrique noire (L’Harmattan, 1994, 144 pages)

== Travail et entreprise en Afrique. Les fondements sociaux de la réussite économique (Karthala, 2006, 328 pages)

== Recherche scientifique et crise de la rationalité (L’Harmattan, 2007, 160 pages)

== L’Afrique à l’ère du savoir. Science, société et pouvoir (L’Harmattan, 2007, 410 pages)


Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 26 décembre 2018

Cinéma/Festival de Khouribga – Maïmouna Ndiaye : hommage à une artiste ‘’multinationale’’

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La cérémonie d’ouverture de la 21-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (Maroc) s’est conclue samedi 15 décembre, en début de soirée, par un hommage à la comédienne ‘’multinationale’’ Maimouna Ndiaye, qui incarne l’engagement dont un artiste peut faire montre dans son jeu, pour conscientiser et faire bouger les lignes dans des débats de société rarement abordés.

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Avant de lui remettre la distinction, le président de la Fondation du festival, Nour-Eddine Saïl, a relevé que Maimouna Ndiaye est « avant tout une créatrice de théâtre et de cinéma », soulignant qu’elle joue « pour parler de choses dont on ne parle pas assez. Le viol, par exemple. » « A côté de l’actrice, elle est aussi une femme qui lutte, qui parle, une sorte d’icône africaine. Ce n’est pas rien d’avoir joué d’avoir joué un rôle dans le film, L’œil du cyclone, le seul film qui a remporté tous les prix des festivals africains (Ouagadougou, Khouribga, Bujumbura, Tunis, Yaoundé) pour le rôle principal incarné par Maimouna Ndiaye. »

En appréciant l’hommage que lui rend le festival de Khouribga, Maimouna Ndiaye a encore dit des mots qui traduisent son engagement à exprimer et à faire entendre, à travers son travail, les appels à la dignité que portent des femmes surtout. « Je me fais le porte-parole des sans-voix. J’espère honorer et rendre service à toutes ces femmes qui sont brisées au fond d’elles-mêmes et qui vu leur carrière briser », a-t-elle notamment dit.

Le Prix de la meilleure interprétation féminine de la 24-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco, 28 février-7 mars 2015) – pour son rôle dans L’œil du cyclone – venait couronner, pour l’actrice Maïmouna Ndiaye, des années de travail acharné, et marquer en même temps un encouragement à persévérer.

Dans L’œil du cyclone, du Burkinabè Sékou Traoré, Mouna, comme l’appellent les intimes, explose littéralement à l’écran, portant à bout de bras, avec Fargass Assandé, l’autre acteur principal, un film qui pose avec beaucoup d’audace la question de l’indépendance de la justice. Pour incarner le rôle de Tou Hema, l’avocate, personnage qu’elle a déjà interprété au théâtre, elle a fait de nombreuses recherches, rencontré des avocates, vu beaucoup de films policiers ou judiciaires.

Sa formation de comédienne de théâtre a d’ailleurs été une bonne clé pour habiter le personnage et faciliter la tâche au réalisateur Sékou Traoré, dont elle salue l’ouverture d’esprit. Au début de la carrière de Maïmouna Ndiaye était donc le théâtre, pratique artistique à laquelle elle est venue « un peu par hasard » et pour laquelle elle a pourtant toujours eu une passion. Mais cela n’a pas été facile à cause de pesanteurs d’ordre socioculturel. « Comme je faisais partie d’une famille qui était stricte, il n’était pas question que je fasse du théâtre. La chance m’a souri le jour où on m’a proposé une première pièce de théâtre. J’ai tout de suite dit +oui+. J’ai profité de cette perche qui m’était tendue pour me lancer là-dedans. Ensuite, je n’en suis plus ressortie », expliquait-elle, dans une interview qu’elle nous avait accordée au Fespaco 2015.

Dans la présentation qui est souvent faite d’elle, Maïmouna Ndiaye est de plusieurs pays : Guinée, Sénégal, Côte d’Ivoire, Burkina Faso. « Ce qui me conviendrait le mieux, c’est justement la réunion de tous ces pays, c’est le continent. J’ai toujours dit que je suis Africaine. Je n’appartiens pas à un seul pays », résume-t-elle. Au physique, c’est Mouna la Sénégalaise. « Quand les gens me regardent, ils disent que je ressemble à une Sénégalaise. Ça c’est l’aspect extérieur. Mais quand on me pose la question, j’explique ma généalogie », qui est la suivante : « J’ai un père qui est d’origine sénégalaise, du Nord du Sénégal (Matam), une mère nigériane, j’ai grandi et passé toute mon enfance et mes études en Guinée-Conakry. J’ai vécu dix ans en Côte d’Ivoire et, depuis une quinzaine d’années, je vis au Burkina Faso. J’ai travaillé au Niger, au Mali, au Cameroun. Et j’ai fait mes études en France ». En France, où elle arrive à l’âge de 18 ans, elle a commencé par des études « normales et bien rangées » de médecine. Et dès qu’on lui a proposé de jouer dans une pièce de théâtre, elle saisit l’opportunité qui lui permettait de donner corps à une envie de s’exprimer par ce biais.

 Le diplôme d’études théâtrales supérieures (DETS) en poche, elle décide rentrer en Afrique, estimant que « ça ne servait à rien » de rester en France et que c’est sur le continent qu’elle voulait faire des choses. « J’avais envie de partager mon expérience, j’avais envie de travailler avec des comédiens, des metteurs en scène », dit-elle. Elle atterrit en Côte d’Ivoire où elle intègre la Compagnie ‘’Ymako Theatri’’, spécialisée dans le théâtre de sensibilisation et d’intervention, un cadre qui a été ‘’très formateur’’, analyse-t-elle avec le recul. « Quand vous jouez ce genre de théâtre, si vous n’êtes pas crédible, le public ne vous croit pas, le message ne passe pas. Il fallait être le plus crédible, le plus naturel possible ». « Ce n’était pas du tout conventionnel, on jouait dans la rue, dans les villages », se souvient l’artiste. La soif d’apprendre et de comprendre les rouages du jeu la pousse à aller suivre une formation en réalisation-vidéo. Mouna Ndiaye avait simplement envie de parler de choses qui se passaient autour d’elle, dans son environnement proche, touchant aux femmes, aux enfants et à la tradition. Pour elle, « on n’en parle pas assez ».

 Cette expérience accumulée au fil des années lui vaut aujourd’hui d’âtre reconnue et sacrée meilleure actrice sur la scène du plus grand rendez-vous du cinéma sur le continent. « C’est un très grand honneur. Je ne m’y attendais pas », dit Maïmouna Ndiaye d’un air plus grave, mesurant le chemin parcouru, mais surtout le défi que lui pose cette distinction. Elle espère que « ça va ouvrir des portes et les yeux d’autres réalisateurs, qui vont de plus en plus se dire que des comédiennes qui travaillent, il y e n a sur le continent ». « On voulait que le film soit bien reçu par le spectateur, que le thème soit bien compris. Et qu’on comprenne que ça ne se passe pas spécifiquement dans un pays d’Afrique, reprend l’actrice en parlant du film L’œil du cyclone. D’avoir reçu ce prix ne fait que m’encourager à continuer et confirmer que j’avais quelque chose à dire, quelque chose à prouver. Et dire qu’on peut très bien être comédienne ou actrice au même titre qu’une comédienne américaine, française, etc. Maïmouna Ndiaye est avocate dans L’œil du cyclone.

Plus généralement, elle incarne des rôles de justicier, de policier – comme dans la série Marc et Malika, qui l’a rendue célèbre à travers le petit écran. C’est qu’elle n’aime pas l’injustice et se bat « pour que les choses puissent changer ». Et si elle avait une petite parcelle de pouvoir, elle contribuerait à l’instruction des enfants, endiguerait les maladies, aiderait les femmes, etc. Et tout est bon pour construire une personnalité capable de prendre en charge ces ambitions. Elle a fait de la radio, a été présentatrice télé pour une émission de cuisine pendant longtemps, en Côte d’Ivoire. Elle fait aussi du sport et de la danse. « Mais je ne chante pas encore », s’empresse-t-elle d’ajouter.

Hors des planches et des plateaux de tournage, Maïmouna Ndiaye rend souvent visite à des associations qui s’occupent d’enfants en difficulté, écoute de la musique, lis des livres historiques, des contes, des romans policiers, regarde « souvent des films d’horreurs, les films qui font peur, les seuls devant lesquels elle ne s’endort pas. La leçon pour elle, qui constitue en même temps une ligne de conduite, est : ‘’Ne pas se décourager, ne pas rester sur des acquis, être curieux, aller voir le travail des autres, avoir un regard critique sur ce qu’on fait’’.

Aboubacar Demba Cissokho

Khouribga, le 15 décembre 2018

Bouna Médoune Sèye, une envie de lumière

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Dakar – Bouna Médoune Sèye, artiste multicartes – photographe, dessinateur, peintre, directeur artistique, réalisateur de films – décédé le 27 décembre 2017 à Paris, à l’âge de 61 ans, est, contre un classicisme académique et un conformisme sociopolitique inhibants, le lieu de résonance d’une inextinguible envie de vivre.

Bouna Médoune lors de sa dernière exposition à Dakar, mai 2016
© Kibili Demba Cissokho

Le 19 mai 2016, alors que la semaine internationale de la biennale de l’art africain contemporain de Dakar (Dak’Art) est passée avec son lot de vernissages attendus et courus, Bouna Médoune Sèye réussit à faire se converger à l’ouverture de son exposition Identités, sa dernière à Dakar, un parterre de personnalités artistiques et d’institutionnels.

Devant le ministre de la Culture de l’époque, Mbagnick Ndiaye, le président du comité d’orientation de Dak’Art, Baidy Agne, Nicolas Sawalo Cissé prend la parole en premier, pour camper à la fois le décor et le profil artistique de Bouna Médoune Sèye : « La lumière, en peinture, c’est ce que l’on recherche. En cinéma, c’est ce que l’on essaie de trouver. En architecture c’est ce que l’on essaie de faire entrer. »

Il ajoute : « Bouna a d’abord été photographe. Alors, parler de photographie sans parler de lumière, c’est tout simplement nier la photographie. Il a été aussi cinéaste. Quand on fait un film et qu’on a un directeur de la photo, il vous dit :  »Je vais faire la lumière de ton film. » Aujourd’hui, Bouna nous parle de lumière… C’est cette lumière qui est la source de sa recherche, la source de sa vie. Et notre source à nous tous, parce que seule la lumière nous permet de nous échapper des ténèbres, de nous échapper du vide et de construire. »

« Bouna est un constructeur. Et Issa Samb Ramangelisa, alias Joe Ouakam, dans ses parcours dans Dakar, où il avançait avec la lumière, avait le jeune Bouna à côté de lui », dit l’architecte qui mentionne la présence de Joe Ouakam, parce que celui-ci avait fait son entrée en lançant : «Est-ce que Bouna est là ? » Ce qui est sûr, c’est que lui était là, en 1956, le jour du baptême du petit Bouna. Il était aussi là quand, à l’école primaire, le jeune élève n’avait pas de bons résultats, s’arrangeant toujours pour se classer à la trente-cinquième place d’une classe de trente-six élèves.

Le film que Wasis Diop lui consacre rend bien compte de cette période de la vie de Bouna Médoune Sèye. « Tout le monde râlait, disait que je ne faisais rien à l’école. Sur 36 élèves, j’étais trente-cinquième, raconte-t-il. Ce qu’ils comprenaient pas c’est que je m’occupais du trente-sixième pour qu’il ne tombe pas malade. » Quand son père, El Hadji Médoune Sèye, lui demande ce qu’il voulait faire, il a dit  »photographie ». « Vas-y ! » lui dit-il. C’était là sa voie.

« Je veux juste faire des images. Quand je n’ai pas les moyens de faire du cinéma, je fais de la photo. Quand je n’ai pas de pellicule, je peins. Quand je n’ai plus de couleurs, comme me dit Maître (Issa) Samb, je n’oublie pas que j’ai le crayon, j’écris de la poésie. Quand je n’ai plus de papiers, je fais des roulé-boulé. » Ainsi il y a une chaîne, celle de la création à tout prix, et des maillons, dont la juxtaposition obéit non pas à un ordre préétabli, mais à l’inspiration, à la lumière et aux urgences du moment.

Pour acquérir la technique, Bouna Médoune Sèye va étudier la photographie à Marseille. Quand il revient à Dakar, dans les années 1980, le milieu de la photographie s’organise pour faire voir et apprécier une esthétique africaine… Avec lui, il y a Djibril Sy, Moussa Mbaye, Boubacar Touré… C’est à cette période qu’il réalise ses premières expositions contribuant à asseoir une personnalité artistique forte et un discours singulier sur une réalité urbaine refoulée.

Le tout Dakar culturel se souvient encore de sa mémorable exposition, Galerie 39, sur ce que l’on appelle communément les  »fous » et les laissés-pour-compte des trottoirs de la capitale sénégalaise, qu’il a passé cinq ans à photographier. Le fait est que pour Bouna Médoune Sèye, ce travail est aussi un exercice d’introspection. De cet événement dont le caractère iconoclaste avait frappé les visiteurs, il reste des souvenirs vivaces. Il reste aussi l’ouvrage-catalogue de 51 photographies, Les Trottoirs de Dakar (Paris : Éditions Revue Noire – Collection Soleil, 96 pages).

Il est photographe, donc. C’est son premier métier. Mais « à un moment, j’ai voulu voir mes images figées marcher. J’ai rencontré Moctar (Ndiouga) Bâ, producteur, qui m’a engagé comme directeur artistique dans un film », raconte-t-il dans l’émission culturelle  »Arc-en-ciel, diffusée sur la radio Al-Madina FM le 9 janvier 2016.

Il réalise son premier court métrage, Bandit cinéma (1992, 26 minutes) qui obtient le  »Prix de la ville de Milan » lors du Festival du cinéma africain, d’Asie et d’Amérique latine, et le prix  »Qualité » du centre national de la cinématographie (CNC). Ce film est une plongée dans le quartier populaire de Reubeuss. Pour faire face à ses problèmes, Laye se livre à un trafic sur les places en salle.

De 1992 à 1998, il enchaîne dans ce secteur du cinéma et de l’audiovisuel : directeur artistique sur les clips Gorgui et Chimes Of Freedom de Youssou Ndour ; photographe de plateau pour Le Masque, court métrage du cinéaste bissau-guinéen Flora Gomes ; réalisation de Saï Saï Bi – dans les Tapas de Dakar, court métrage de fiction 13 minutes – prix de la coopération et de Canal France International au Festival panafricain du cinéma et de la télévision Ouagadougou (1995) ; un film sur Joe Ouakam, la direction artistique du court métrage Témèdi du Guinéen Gahité Fofana ; réalisation du documentaire Zone Rap (52 minutes).

Pourquoi Zone Rap ?, lui avait-on demandé au cours de l’émission  »Arc-en-ciel ». « On m’avait dit que les rappeurs ne peuvent pas parler. J’ai dit mais comment des gens qui écrivent, qui font des rimes, ne peuvent pas parler. J’ai dit que je vais vous démontrer qu’ils savent parler…», explique l’artiste, qui avait senti que ce mouvement, déjà important à la fin des années 1990, allait créer et façonner une culture de la création et de la prise de parole critique sur la marche de la société. Zone Rap permet de lire et de mesurer l’évolution du mouvement.

« Il y a vingt ans, ils (les rappeurs) se cherchaient », commente Sèye dont la filiation spirituelle avec les acteurs du mouvement hip-hop coule de source. « On dit la même chose : tant que les politiques ne pensent pas nous  »Afrique » et pensent eux  »famille », ça ne va pas aller », souligne-t-il, plaçant un commentaire sur la gouvernance du président Abdoulaye Wade : « Comment une famille de quatre personnes peut détenir trois avions ? Cet homme (Wade), on lui avait ouvert les portes de l’Histoire, il est passé par la petite porte de la cuisine…Dans un pays où les gens n’arrivent pas à manger. »

Il y a des toiles que Bouna Médoune Sèye tisse entre ses interventions. C’est sensiblement à cette même période de production cinématographique (1992-2002) qu’il a exposé d’importants travaux photographiques, de Dakar à Sao Paolo, en passant par Genève, Paris, Lisbonne, Le Cap, Bamako, Düsseldorf. Fait marquant de cette époque d’effervescence, le  »Mois de la photographie de Dakar », organisé en 1992, et dont il assure le commissariat. Acteur majeur de cet événement, avec d’autres confrères, le photographe Boubacar Touré rappelle régulièrement, à son sujet, qu’il reste une sorte de  »grand frère » de la biennale de la photo de Bamako.

En même temps, quand il faisait de la photographie, il « traînait »– c’est lui-même qui le dit – dans les ateliers d’El Hadj Sy, avec Joe Ouakam, qui l’a  »élevé artistiquement », surtout pour ce qui est de l’art de l’installation). Il est aussi poète. Bouna Médoune Sèye a toujours refusé de se laisser enfermer dans un carcan artistique.

C’est pour cela qu’il y a également de la peinture chez lui. Avant ses expositions Inspiration et expiration (Galerie nationale, décembre 2015) et Les identités (mai-juin 2016), à Dakar), lui et l’Ivoirien Pascal Nampémanla Traoré ont monté en 2005 This is happening. Le sculpteur Abdoulaye Armin Kane a travaillé avec lui au début des années 1990. Paris (Hart Gallery), le Québec (Chambre Blanche), l’Equateur, ont aussi vu ses œuvres plastiques.

Pas de cloison. Il faut toucher à tout, l’essentiel étant de créer et de donner corps à son inspiration. « Le problème avec les formes d’art, c’est qu’on veut toujours canaliser l’individu : tu es photographe, tu es cinéaste, etc. Non. Quand on a la possibilité de s’exprimer dans plusieurs domaines, on doit laisser faire », dit-il. Il s’occupe, tout naturellement, de décoration, de costume – d’où ses liens forts avec la styliste Oumou Sy -, de maquillage, montrant ses capacités à diriger des équipes de « trente à quarante personnes ».

La série Boulevard, dont il a réalisé quatre épisodes avec le soutien du Fonds de promotion de l’industrie cinématographie et audiovisuelle (FOPICA), est le témoin qu’il est « toujours dans le cinéma », même si il « ne (se) prend plus la tête à vouloir réaliser». « Si c’est là, c’est superbe. Si ce n’est pas là, je ne suis pas là pour me battre. Je ne suis pas un jeune cinéaste, je n’ai rien à prouver dans le cinéma. Mais je fais le travail au mieux, et ça continue ». Le travail avec Moctar Ndiouga Bâ aussi continue à travers le film Hivernage de Laurence Gavron, dont il assure la direction artistique. Il est aussi impliqué dans Le rêve de Latricia de Ben Diogaye Bèye. Tous ces deux réalisateurs lui doivent une touche et un regard. Comme Moussa Sène Absa qui lui fait crédit de la décoration de sa fiction Tableau Ferraille.

Dresser le profil de Bouna Médoune Sèye, c’est aussi parler de la lucidité de son regard sur les politiques culturelles des dirigeants de son pays. Du FOPICA, il dit que « c’est fantastique !» Mais c’est pour aussitôt ajouter : « Nous avons cassé les salles de cinéma. Après avoir bousillé le matériel qui était là, après plein de choses pas bien… L’Etat a peur du cinéma, parce que le cinéma draine tellement d’idées… Ils ont fait un pas (avec le fonds), pour financer le cinéma sénégalais. Mais quand Senghor avait fait de notre cinéma un cinéma fort, Abdou Diouf arrive pour effacer Senghor, vend les salles de cinéma et en fait des centres commerciaux. Avec Abdoulaye Wade vient – il a peur de l’art – on a huit ou dix ministres de la Culture.. Tu ne peux pas avoir de projets sérieux. »

Sur la marche de son pays et la gouvernance de ses dirigeants, Sèye a son mot : « Tant que le Sénégalais ne mange pas à sa faim, tant que le Sénégalais n’est pas éduqué, tant que le Sénégalais n’est pas soigné – et c’est valable pour l’Afrique en général – on ne peut pas parler d’émergence. Il faut commencer par soigner les gens, les éduquer, les soigner…Là, on peut parler d’émergence. »

« Si on a un jeune président pour avoir les mêmes problèmes qu’avec les vieux présidents, cela ne sert à rien. Il (Macky Sall, actuel président du Sénégal) devrait mettre en valeur l’école de la République. Le Sénégal qui était en avance se retrouve avec un immeuble loué qui fait office d’Ecole nationale des arts, c’est inacceptable », ajoute-t-il. C’est tout cela, Bouna Médoune Sèye,  »chef de la section cinématographie du laboratoire ‘Agit’Art, après Djibril Diop Mambety ». Témoin de cette présence artistique, Abdou Bâ, El Hadj Sy, Abbass Bâ, Magaye Niang, entre autres laborantins, fidèles à un engagement qu’ils s’efforcent de perpétuer.

Bouna Médoune Sèye croit à la force des mouvements collectifs. Faire les choses ensemble pour hâter les transformations structurelles qui peuvent conduire au progrès social et économique. Mais « il y a trop de clans, trop de clivages (dans le monde des arts), déplore-t-il. Ces clivages ne m’intéressent pas. Le temps que je peux mettre à me disputer, je préfère écrire un petit poème. Je préfère faire un petit dessin ou prendre mon appareil et aller photographier un bout de pirogue à Soumbédioune. »

Il n’y a pas que chez les artistes qu’il regrette ces fractures. « Il y a plein de clivages. Est-ce qu’on a besoin de ces clivages ? Non. Le Sénégal est l’un des pays les plus pauvres au monde. Alors le peu d’argent que nous avons, mais Dieu, faisons que le peuple en profite. Tu as 100 milliards de dollars, tu ne peux pas te coucher sur deux lits, tu ne peux pas conduire deux bagnoles en même temps. Tu ne peux pas monter sur deux avions en même temps. Tu veux quoi ? Qu’est-ce que tu en fais ? Je ne sais pas. »

Il parle de la mort avec le sourire. Logique pour un artiste qui incarne la vie et se saisit avec génie, audace et talent de l’arme des arts, dans toutes les possibilités que celle-ci offre de s’exprimer librement sur soi et sur un réel en perpétuelle transformation. Le film Bouna, de Wasis Diop (2016, 23’42) est, de ce point de vue, une pièce à part dans ce que l’on peut appeler  »réalisations » de l’artiste – qui n’a en réalité rien voulu  »posséder ». Au tout début de ce document conçu entre Paris, Marseille et Dakar, il dit : « Dans ce monde, avec les horreurs que nous vivons, mourir aujourd’hui ou demain, peu m’importe. Ce n’est pas mon monde. »

Alors, « c’est l’enfer ou le paradis qui t’attend ?», lui demande Wasis Diop. La réponse dégage l’assurance et la sérénité qui le définissent si bien dans son caractère : « Moi, je vais aller au paradis. Mais je ne vais pas venir et entrer, hein. C’est trop facile, ça. J’ai dit à mon frère qui est imam que je vais frauder avec lui. Il a éclaté de rire. »

Des « chocs terribles » qu’il a reçus dans son parcours – à neuf ans, il voit son ami du même âge être écrasé par une tribune, la mort brutale de son frère alors âgé de quatorze ans, le décès du cinéaste Djibril Diop Mambéty alors qu’il se trouve à Vienne (1998) – Bouna Médoune Sèye s’est relevé, réussissant toujours à créer vie, joie et espoir autour de lui. Une vie faite des lumières qu’il a enchantées.

Dakar, le 1er janvier 2018
Aboubacar Demba Cissokho