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Musique – Mory Kanté en dix chansons : 3/10 : « Mariage » (1981)

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L’auteur-compositeur guinéen Mory Kanté, décédé le vendredi 22 mai 2020 à l’âge de 70 ans, laisse un répertoire dans lequel il fait se croiser son héritage familial d’une longue tradition de conteurs, chanteurs, poètes et historiens, avec les influences que sa trajectoire lui a fait rencontrer et aimer. Retour sur sa carrière, en dix chansons.

La résolution de faire de la kora son instrument de prédilection prise, Mory Kanté pose les premiers jalons de son style fruit de la rencontre entre des éléments de son héritage familial et des ingrédients d’influences pop, rock d’Occident. Même si cette démarche n’est pas très bien vue par des puristes attachés à une ligne « authentiquement africaine ».

Mais il séduit les mélomanes, commence à engranger du succès, tape dans l’œil de producteurs. C’est ainsi que le label du producteur africain-américain Gérard Chess, Ebony, enregistre son premier disque en 1981. Courougnégné. , sur un ton disco et funk, offre un mélange entre sonorités africaines et occidentales, sur fond dialoguent instruments dit traditionnels et électriques. C’est sur cet album – qui le fait connaître au-delà de l’Afrique de l’Ouest, sur le reste du continent – que se trouve le titre Mariage.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, 24 mai 2020

Youssou Ndour a 60 ans ! (3/5) — « J’ai obtenu la permission de chanter en résistant fortement »

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La star de la musique fête ce 1-er octobre 2019 ses soixante ans. Au cours d’interviews avec la presse, à l’occasion de sorties d’albums et d’organisations de concerts, dans des ouvrages qui lui ont été consacrés, Youssou Ndour a dit des mots pour parler de son parcours, exprimer des ambitions, expliquer sa démarche artistique, des engagements sociaux, artistiques et politiques. Ce sont des propos qui en disent long sur la personnalité de l’homme, la vision très claire qu’il a du chemin qu’il a voulu et veut tracer pour laisser son empreinte dans l’Histoire. Morceaux choisis…   

Presse - 2

= Résistance =

** « Mon père n’a jamais vu un musicien devenir riche. Il avait peur que je tourne mal (…) J’ai fait le mauvais garçon. Je suis parti plusieurs fois sans l’avertir » [Afrique Magazine, N°74, octobre 1990]

**« Griot, mon père ne l’est pas. Il est mécanicien et soudeur, et dès le départ, il voulait à tout prix que j’évolue dans un autre contexte que celui de la musique. Si je lui avais obéi, je l’aurais regretté toute ma vie. J’ai dû tout faire à son insu, il avait défendu à ma mère de chanter, alors elle ne me poussait pas ouvertement, même si elle m’arrangeait des coups en cachette. J’ai obtenu la permission de chanter en résistant fortement, ça a été très dur, mais c’était vraiment bien trop important pour moi. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 38]

= Groupe =

**« Ma plus grande réussite, c’est le Super Etoile. C’est un groupe qui a commencé en 1981. Je ne dis pas que tout le monde est resté mais la base du Super Etoile est restée. Et ce n’est pas parce que nous manquons de divergences de vue, mais c’est parce que j’ai du respect pour ces gens-là. Je suis très heureux de voir, par exemple, que le Super Etoile peut être considéré comme le groupe qui a la plus grande longévité. C’est aussi une école. » [Le Quotidien, 19 août 2004]

**« Les gens citent trop souvent mon seul nom en parlant de ma musique, alors que c’est presque toujours celle de Youssou Ndour & le Super Etoile. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 67]

= Amitié = « J’ai toujours attaché beaucoup d’importance à la fidélité, en amitié comme en amour. Avec mes meilleurs amis de la Médina, ceux du temps de mon enfance ou de mon adolescence, nous sommes toujours restés en contact. Nous nous téléphonons souvent et ils savent qu’à tout moment, ils peuvent venir manger ou dormir chez moi comme à l’époque. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 29]

= Equilibre = « A notre niveau, nous ne pouvons pas faire de la musique pour seulement des gens qui lisent les bouquins, des intellectuels. Ecrire des textes pour un chanteur musicien, c’est un métier. Il faut un équilibre parfait entre les sons et les paroles, pour que cela sonne bien. Un mariage heureux que les rappeurs réussissent à cause de leur beat standard qu’on retrouve partout dans le monde. Il est dommage qu’il n’y ait que très peu de paroliers au Sénégal » [Le Soleil, vendredi 16 mars 2001]

= Liberté = « Quelquefois, je me pose la question de savoir : ‘’Les gens s’adressent à qui ?’’ Je suis un homme libre de faire ce qu’il a envie de faire. Et je peux avoir une inspiration qui dérange à la limite et ça m’engage. Parfois, j’ai l’impression qu’on me dit : ‘’On t’a élu, tu dois faire ceci et pas autre chose.’’ Mais je ne peux pas comprendre qu’une personne débute dans la musique à l’âge de 13 ans et qu’on lui mette une pression jusqu’à son âge actuel. Je ne peux pas vivre cela tout le temps. Il faut que les gens me laissent vivre librement ma passion d’artiste, comme je l’entends. En voulant me confiner dans des schémas, les gens veulent m’induire en erreur puisqu’ils essayent de régler leurs propres problèmes. La musique n’est pas là pour ça. Elle doit être indépendante. » [Scoop, 12 novembre 2003]

= Kassak = « Si vous ne l’avez jamais vécue, vous ne pouvez pas imaginer l’ambiance. C’est vraiment extraordinaire, j’ai toujours rêvé de recréer la même chose dans mes concerts, mais c’est impossible. J’étais fou de ça et pendant les vacances scolaires, j’arrivais à faire une dizaine de kassaks dans la nuit, c’est ainsi que j’ai pris l’habitude de traîner dans la Médina jusqu’à 8 ou 9 heures du matin. C’est aussi là que j’ai appris à parler, à dire des choses et pas seulement à chanter. Ce sont des fêtes où chacun peut prendre la parole, pour une chanson ou un tassou, qui est notre rap traditionnel, avec des textes comiques ou même carrément érotiques, bien loin de la violence du rap américain. J’étais très fort pour ça, et dans la Médina tout le monde me connaissait quand je n’avais pas encore 13 ans. » [Gérald Arnaud, Youssou N’Dour le griot planétaire, Editions Demi-Lune, 2008, p 39]

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 1-er octobre 2019

 

Sénégal/Culture – Le laboratoire Agit’Art pour la réaffectation des espaces du Village des arts

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Dans une lettre adressée au ministre de la Culture, le laboratoire Agit’Art – mouvement de réflexion sur l’art et son rapport avec la vie sociale et politique du Sénégal – appelle à « des mesures urgentes d’inventaire et de restauration » du Village des arts et à « la réaffectation des espaces qui devront ainsi accueillir tous les arts incluant ainsi la peinture, la sculpture, la musique, les arts visuels, le théâtre, la danse. »

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Photo : Pape Alioune Dieng

« Monsieur le ministre de la Culture,

Il y a vingt ans maintenant, un collectif d’artistes plasticiens fut installé dans l’ancien campement chinois attenant le Stade Léopold Senghor. Pour rappel, les baraquements ont permis aux ouvriers chinois de bâtir ce bel édifice à destination du sport de notre pays. Une fois l’œuvre achevée, ils s’en allèrent, laissant sur place des ateliers en bois sur un terrain d’une superficie avoisinant quatre (4) hectares que le gouvernement de l’époque mit sous la tutelle du ministère de la Culture.

Bien après le groupe TËNK (articulation) sous la direction de l’artiste plasticien El Sy (El Hadj Moussa Babacar Sy, à l’occasion de la biennale des arts, y délocalisa un projet expérimental comme étant « le premier pôle de déconfiscation » de cette manifestation, inaugurant ainsi avec des artistes venus d’Afrique et du monde, l’ère des OFF de la biennale. A la fin de ce projet, la cinquantaine de baraquements fut attribuée pour une durée de deux (2) ans à certains artistes plasticiens de la communauté.

Depuis lors (20 ans), les mêmes attributaires y sont encore sans aucune évaluation de cette trajectoire, car hélas, entre temps, certains sont décédés pendant que d’autres qui jugeaient au début que cette expérience pouvait avoir un impact négatif sur la création, n’ont jamais rejoint. Il faut aussi retenir que quelques uns ont effectivement quitté les lieux au bout de deux ans.

Un inventaire des occupants actuels révèle que plus de 60% des résidents ne sont pas des attributaires originels ; certains sont des « héritiers » et les autres des squatteurs.

Cette expérience, Monsieur le ministre, a atteint ses limites objectives tant sur le plan artistique mais surtout s’agissant de la destination idéale dévolue à ce type d’espace : une résidence d’artistes limitée dans le temps et l’objet du projet d’art, plutôt que des artistes résidents qui, avec le temps, devient une injustice flagrante.

Le laboratoire Agit Art qui fut à l’origine (avec d’autres) du combat pour la renaissance en ces lieux, de l’ancien village des arts du camp Lat Dior démantelé par l’Etat du Sénégal le 27 septembre 1980, ne peut rester sourd face aux nombreuses interpellations des jeunes artistes (sortis de l’école des arts ou pas) à la recherche d’un espace d’expérimentation. Le manque de générosité des aînés les poussent à errer sans fin bien qu’étant pétris de qualité.

Et c’est pourquoi, nous en appelons à des mesures urgentes d’inventaire et de restauration mais surtout de la réaffectation des espaces qui devront ainsi accueillir tous les arts incluant ainsi la peinture, la sculpture, la musique, les arts visuels, le théâtre, la danse. Il s’y ajoute que quand l’Etat vous appuie pendant 20 ans sans payer ni loyer encore moins l’eau et l’électricité, et que vous êtes devenus des artistes confirmés et reconnus dans le monde, vous devez avoir la grandeur de laisser la place aux jeunes afin qu’ils puissent eux aussi bénéficier de cette assistance.

Agit Art, fidèle à son caractère d’espace de questionnement et de réarticulation des positions au bénéfice de toute la communauté, s’engage à porter ce combat de sauvegarde de ces lieux avec tous les jeunes artistes mais surtout tous les intellectuels et amateurs d’arts, au bénéfice exclusif de l’art et de la culture de notre pays.

Veuillez agréer, Monsieur le ministre, nos sentiments patriotiques.

Dakar, le 24 juin 2019

LE LABORATOIRE AGIT ART »

Le carnet du cinquantenaire/Chapitre 4 : Apolline Traoré s’y voyait déjà

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== Lobbying contreproductif !

De l’édition 2019 du Fespaco, celle du cinquantenaire, de nombreux cinéphiles, qui voyaient en Apolline Traoré à la fois la Burkinabè qui ramènerait l’Etalon d’or de Yennenga « à la maison » et, donc, la première femme à inscrire son nom au palmarès de la plus prestigieuse manifestation dédiée aux cinémas d’Afrique. Tout ou presque semblait être mis en place pour voir se réaliser ce « rêve » à travers le film Desrances. L’Etat du Burkina s’était mobilisé – appui financier exceptionnel du président du Faso – et les esprits avaient été préparés à l’éventualité d’un triomphe de la jeune cinéaste. Ce qui a le plus remarqué par les observateurs, c’est l’intense lobbying, encore une fois de la part de médias français – du déjà vu ! – auquel on n’a pas pu échapper avant et pendant et le festival. Le Monde,  RFI, France 24 et la chaîne francophone TV5 ne se sont pas privés de mettre un coup de projecteur sur Apolline Traoré qui, s’y voyant peut-être déjà, a circulé en limousine pendant le festival. Comme en 2011 pour Un homme qui crie, 2015 (Timbuktu), il y avait comme une entreprise de propagande dont les deux principaux arguments ont été : le cinquantenaire marquerait un grand coup en attribuant l’Etalon d’or de Yennenga à une femme ; il est temps que le Burkina Faso revienne au sommet du palmarès. Apolline Traoré semble plus obnubilée par les prix et distinctions que par le souci de faire de bons films. Oubliant qu’on ne fait pas des films pour les festivals. En ayant pour point de mire la compétition et les prix d’un festival, on oublie l’essentiel : une œuvre doit d’abord être artistiquement bien faite, raconter et mettre en scène des histoires, toucher… Le plus important c’est de travailler à faire de bons films. Quand un réalisateur met en avant le ou les prix qu’il peut gagner, il néglige l’aspect artistique qui inscrit une oeuvre dans la durée.

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== La sélection et le MICA : une meilleure allure

Le choix du comité d’organisation du Fespaco a eu la lumineuse idée de mettre le Marché international du cinéma et de l’audiovisuel africains (MICA) à la Place de la Nation, au cœur de Ouagadougou, pas loin du siège du festival, de la Place des cinéastes, des réceptifs de l’événement, de salles de projection, entre autres. Cette position stratégique et une meilleure maîtrise de l’espace ont contribué à faire du MICA un lieu incontournable pendant toute la semaine. Contrairement aux précédentes éditions, pour lesquelles le marché avait été logé au SIAO, très loin des ‘’points chauds’’ de la biennale, le MICA a été bien fréquenté. Il y a avait une meilleure animation, un plus grand nombre de visiteurs qui ont apprécié la qualité des expositions, conférences, des projections proposées. Autre point positif de l’édition du cinquantenaire : un bien meilleur niveau des films sélectionnés pour les différentes compétitions officielles. La proportion de films de qualité choisis a été plus importante. Si pour l’année 2017, seuls trois films pouvaient valablement prétendre à l’Etalon d’or – et encore !, en 2019, la course pour figurer sur le podium concernait au moins cinq des vingt films en lice, et dix d’entre eux pouvaient valablement prétendre au podium. La section ‘’documentaire’’, déjà dynamique, a tenu son rang.       

== Amath Niane, jeune premier (profil mis à jour le 2 mars 2019)

Pour avoir travaillé sur quatre courts-métrages en compétition, le chef opérateur sénégalais Amath Niane a pleinement vécu la 26-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision (23 février – 2 mars) marquant le cinquantenaire de la manifestation. Il est passé de salle en salle, pour soutenir comme il a fait sur les plateaux de tournage pour assurer, avec les réalisateurs, la fabrication d’œuvres cinématographiques. Niane a l’humilité de ceux qui sont conscients qu’un travail doit s’inscrire dans la durée, pour être encore à la page bien longtemps après sa réalisation. Il y attache une exigence de qualité et un professionnalisme pour lesquels il est sollicité pour des projets chez lui au Sénégal et en dehors. Et au soir du 2 mars, il est monté deux fois sur le podium pour recevoir avec la réalisatrice Angèle Diabang le prix de « meilleure réalisatrice de la CEDEAO » et le poulain de bronze pour le film Un air de kora.

Sa présence, le jeune technicien l’avait déjà assurée de fort belle manière : il est directeur de la photo sur Ordur et Un air de kora des Sénégalais Momar Talla Kandji et Angèle Diabang, Les larmes de mon peuple du Guinéen Jacques Kolié et Fragile espoir du Burkinabè Inoussa Baguian. Réagissant aux récompenses reçues par Angèle Diabang, Amath Niane a dit éprouver « un sentiment de plénitude, de fierté et de peur en même temps. » « Souvent, ce sont des films faits dans la douleur par ce que techniquement nous manquons de beaucoup de choses pour être à l’aise dans le travail assigné donc avoir 4 Films sélections en compétition officielle pour moi c’est le début d’une longue histoire d’autant plus que c’est aussi une première participation », a-t-il relevé.

Un air de Kora est « très original comme film tant au niveau thématique, esthétique que technique », estime-t-il, ajoutant : « La confiance était au rendez-vous entre la réalisatrice et le chef opérateur, raison pour laquelle le prix de la meilleure réalisatrice lui a été décerné. C’est un énorme plaisir de voir le travail récompensé et c’est aussi une source de motivation. » « Ce prix est dédié à la mémoire (du formateur) Abdel Aziz Boye, un homme qui a tout donné à la jeunesse de son pays. » Amath Niane dresse un « bilan très mitigé » du Fespaco 2019, entre « les salles tout le temps pleines » d’un côté, et « les problèmes d’organisation qu’il faut essayer de résoudre au plus vite parce que cinquante ans c’est beaucoup » de l’autre.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 28 février 2019

Le billet de Fat’Kiné – Une rencontre revigorante

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Quand le ciel de ma tête se couvre de nuages orageux, j’aime errer dans les marchés de Dakar pour prendre l’air. Drôle d’idée, me direz-vous, car s’il y a bien des endroits où l’air est épais et saturé dans la ville, c’est bien les marchés. Ceux qui les ont traversés comprendront.

L’air qui dissipe mes angoisses, c’est celui de l’humanité active. J’aime regarder les marchands et les marchandes quand ils ont réussi à gagner leur journée à la sueur de leurs fronts. J’aime ce capharnaüm plus organisé qu’il en a l’air dont les nuances échappent le plus souvent aux passants pressés d’en finir.

Le garçon athlétique aux mollets noueux et aux yeux clairs a voulu m’aider à garer ma voiture. Harassée par des heures de conduite laborieuse à travers les quartiers populeux de Thiaroye et les routes dévastées par les camions de l’émergence à venir, j’y ai vu une agression de plus et l’ai congédié d’un geste inhabituel que j’ai aussitôt regretté.

Loin de m’en tenir rigueur, il m’a souri de ses yeux rieurs en me lançant ironiquement : « Mère, tu as l’air fatiguée. Je vais t’aider ». Trop épuisée pour lui servir ma réponse habituelle : « tu es trop vieux pour que je puisse être ta mère «  – je me suis résignée à le suivre dans les méandres du marché aux légumes, malgré ma méfiance.

Ce garçon m’a rendu espoir et sourire. Non seulement il connaît l’endroit dans ses moindres recoins, saluant les marchands par ci, discutant les prix par là, mais à l’heure où la plupart de ses camarades ne pensaient qu’à chercher un moyen d’aller au combat du siècle Balla Gaye 2 contre Modou Lô, lui faisait mille choses pour, dit-il, « ne jamais avoir à voler ou à agresser »« Je m’appelle Mouslaye », me révéla-t-il. « Car j’aime protéger les gens ».

Je me suis laissé emporter par une vague de confiance en ce garçon et mon marché n’a jamais été aussi rentable au vu de ce qui restait dans mon porte-monnaie. Mouslaye a porté mes légumes sans jamais se plaindre. Il a accepté les pièces que je lui ai tendues avec reconnaissance et n’a à aucun moment tenté de me vendre quoi que ce soit ou de m’arnaquer. Il m’a offert en au revoir un magnifique sourire de ses yeux rieurs et surtout beaucoup d’espoir.

13 janvier 2019

 

Bonne et heureuse année 2019 !

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Sambè sambè ! Dewenati ! Bonne et heureuse année 2019 !

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Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 décembre 2018

Sénégal/Littérature – Autour du « baobab… » : une après-midi avec Ken Bugul

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Passer une après-midi avec la romancière Ken Bugul, c’est se soumettre à l’exercice d’une paisible confrontation avec un auteur dont la sincérité et le caractère entier touchent l’interlocuteur le plus froid. Cela a été le cas le 22 septembre 2018, dans la cadre d’une session des ‘’Dimanches littéraires’’. C’était au pied du Monument de la Renaissance, au restaurant ‘’L’assiette’’, où l’écrivain a servi des mots sur son premier roman Le baobab fou. Et pas que

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C’est donc autour du premier roman de Ken Bugul, Le baobab fou, édité en 1982 par les Nouvelles Edition Africaines, que des amoureux des lettres se sont retrouvés pour discuter avec l’auteur des circonstances dans lesquelles cet ouvrage a été enfanté, de l’univers qui lui a donné naissance, de l’imaginaire qui l’a inspiré et porté. Il est revenu au critique littéraire Abdoulaye Racine Senghor la tâche d’introduire l’auteur et, surtout, de parler de la singularité du roman, prétexte de la rencontre, dans le paysage littéraire sénégalais d’alors.

Il y a, dans une première analyse de ce texte, deux niveaux de lecture, dit Senghor : « Une expérience personnelle traduite en autobiographie d’un autre genre ; le fait que Ken Bugul change le modus operandi de la démarche narrative, séquentielle et chronologique. Elle perturbe le sens naturel de la narration avec une écriture qui obéit aux pulsions. » « Elle se fait remarquer par l’audace de son écriture, la nouveauté de son style. C’est une œuvre au contenu exceptionnel, écho de la complexité de l’expérience des uns et des autres », ajoute le critique, relevant que Le baobab fou porte « les empreintes les plus fortes des gènes de l’auteur. » Et depuis, souligne Abdoulaye Racine Senghor, dans ses autres récits, « c’est le même roman qu’elle continue d’écrire. »

« Moi, je démolis le personnage »

Ken Bugul a d’emblée dit qu’en écrivant les histoires de ses romans, elle n’était pas une démarche de construction ou de déconstruction, mais plutôt de « démolition ». « Pour moi, l’écriture ce n’est pas faire de la littérature, a-t-elle expliqué. En fait, mon écriture ce n’est pas une construction, déconstruction. Non. Moi je fais de la démolition. Je démolis le personnage. Démolir le personnage, ce n’est pas changer quelques briques, rafistoler, restaurer de vieilles choses. Non. Je démolis, je rase, et, en fait à partir de cette démolition du personnage, je peux et j’ai la latitude de démultiplier les possibilités de fabrication de nouveaux personnages. Donc, quand j’ai commencé à écrire, ce n’était pas par projet littéraire : ‘’moi, j’ai envie d’écrire, un jour je voudrais être écrivain’’. »

La romancière estime qu’elle n’est « pas encore dans la prétention d’écrire des livres. » Je suis peut-être dans une espèce de dynamique de prétendre, un jour, à me dire écrivain. Parce que je n’ai pas envie d’être écrivain. Je veux être un grand écrivain. Donc il y a du chemin à faire. C’est pour ça que je ne veux pas perdre mon temps dans la poursuite de cette prétention de devenir, un jour peut-être, un grand écrivain. Et même si je ne le viens pas, l’intention y serait déjà. »

Le baobab fou : genèse

Elle est revenue sur les circonstances et le contexte dans lesquels elle a écrit ce qui allait être son premier roman et marquer son entrée en littérature. « C’est en 1980, explique-t-elle, après une errance existentielle et une errance physique – parce que j’habitais dans la rue, de la fin de l’année 1978 jusqu’en 1981. Je n’étais pas malheureuse dans cette errance de vivre dans la ville, mais j’étais épuisée dans la perspective de me demander si je vais me poser un jour. Parce que la ville, malgré ses charmes dont j’ai vraiment profité quand j’étais dans la rue, m’a quand même épuisée. Parce que je n’étais pas très jeune. QuandLe baobab fouest sorti en 1982, j’avais déjà 35 ans. J’avais déjà fait les 400 coups, j’avais vécu. L’espace de la ville, après en avoir fait le tour pendant deux ans, ne me suffisait plus, et je voulais me poser. Voulant me poser, j’étais allé soumettre le problème à un de mes amis, Abdou Salam Kane, sans qui je n’aurais jamais écrit. Il travaillait dans un bureau de l’Unicef qui se trouvait sur l’avenue Albert-Sarraut (actuelle avenue Hassan II). Comme je restais beaucoup à la Place de l’Indépendance, j’ai marché jusqu’à son bureau, et je lui ai dit : ‘’Abdou, je n’en peux plus. Je me sens remplie de choses, j’étouffe maintenant’’. Il me dit : ‘’Tout ce que tu me dis là, il faut l’écrire’’. Ce jour-là, il m’a donné un billet de 1000 francs CFA. Je suis descendue du bureau et, en face, il y avait la boutique d’un ressortissant guinéen. J’y suis allée et j’ai acheté un stylo, un cahier et des bonbons. Avec mon cahier, mon stylo et mes bonbons, en remontant pour revenir à mon quartier général – qui était la Place de l’Indépendance – je suis entrée dans le café du Rond-point. Je me suis assise à une table et je me suis mise à écrire. Je n’avais pas un projet thématique. J’ai dit : ‘’’Je vais retourner dans le ventre de ma mère et renaître, recommencer.’’ Donc, il fallait que je retourne aux origines. En écrivant, c’était comme une espèce d’évacuation, et j’ai suivi la trame. Au fur et à mesure, sans projet, sans thématique, c’était comme s’il y avait un backup au fond de ma mémoire, qui a été comme réactivé. Et sans le chercher, ça a été réactivé. Des images, des contextes, des situations, des sentiments, des sensations sortaient de telle sorte que je ne suivais même plus ce que je voulais écrire et le flot qui coulait. »     

« Ecrire c’est sortir du groupe »

« J’ai alors écrit 700 pages. Mon ami Ousmane William Mbaye, cinéaste, m’a demandé de venir à la maison, voir sa mère, la journaliste Annette Mbaye d’Erneville. Sur les 700, je n’en avais dactylographié que 200. Ce sont ces 200 pages que je lui ai envoyées avec le mot suivant : ‘’Bonjour Tata Annette. Est-ce que tu peux lire ce texte pour ma mère qui ne sait pas lire ?’’Elle a lu le texte en une nuit, et le lendemain, elle a déposé le manuscrit aux Nouvelles Editions Africaines. Le livre avait été soutenu par Mamadou Seck (alors directeur de la maison), Roger Dorsinville, Mariama Bâ… Roger Dorsinville avait élagué une cinquantaine de pages, parce que la perception qu’il avait des Sénégalais, c’est que ceux-ci ne verraient pas d’un bon œil les « tabous » auxquels je m’attaquais. Je lui ai dit : ‘’Je n’avais pas écrit pour les gens, j’ai écrit pour moi. C’est une autobiographie légèrement romancée.’’ Ça avait fait un tollé. J’y parle de choses qu’on considérait comme taboues. Nous étions dans une société où le ‘’nous’’ prédominait sur le ‘’je’’. Ecrire c’est sortir du groupe. Moi, je n’ai jamais fait partie du groupe. »

Rappelant que son père avait 85 ans quand elle naissait, l’écrivain rappelle avoir vécu « le déchirement de la séparation avec (sa) mère, qui est partie de la maison. » « J’étais la seule femme de la famille à aller à l’école. Cela aussi m’a fait sortir du groupe, a raconté Ken Bugul. Très tôt, je me suis retrouvée seule, marginalisée. Je n’avais pas les ramifications familiales. » Elle a ajouté : « Déjà, je me marginalisais. J’ai résisté. J’ai profité de cette marginalisation pour affirmer l’individu que je voulais devenir. J’ai choisi de m’aliéner sans être assimilée volontairement. Plus je grandissais, plus je voulais me catégoriser. Je ne cherchais pas à plaire. Je cherchais à montrer que je savais. Qu’on me parle de Mésopotamie, de l’ancienne Perse, de la Palestine, je connaissais. J’ai énormément lu. Les livres m’ont tenu compagnie. Dans ces circonstances, j’écrivais non pas pour plaire, mais dans le désir d’être acceptée. Avec ce livre – ‘Le baobab fou’ – j’ai voulu raser les 35 premières années de ma vie. »

« Je suis accessoirement femme »

« Les sujets, je les prends comme prétexte d’écriture », dit-elle, relevant qu’elle s’est essayée à la fiction sociopolitique à partir de l’expérience de ses passages ou séjours au Bénin, au Kenya, au Congo-Brazzaville (où sa fille est née). Avec cela, elle dit s’être « ouverte à l’extérieur. » « J’ai cassé les murs pour lâcher mon imagination et mon imaginaire, poursuit-elle. J’ai décidé de faire de la créativité. Ce sont mes sens qui étaient ma famille. J’observe énormément. Mes sens ont été aiguisés par la souffrance. DansLe baobab fou’, la question identitaire s’est posée. J’ai voulu retourner dans les origines. Donc je fouillais. Je n’ai pas trouvé satisfaction dans les origines. Ça me plaisait mais ça ne me suffisait pas. Je n’aime pas qu’on m’enferme. Je ne veux pas être enfermée dans ton identité. » Avec Cendres et braises, « ce sont des questionnements sur la condition d’être une femme avec le vécu du couple, pas dans le sens de m’enfermer », note Ken Bugul, ajoutant : « Ça ne m’intéresse pas de dire : ‘’en tant que femme ; nous les femmes’’. Non. Je suis accessoirement femme. Pour Riwan ou le chemin de sable, c’est être un être humain simplement. »

« Cela demande un travail sur soi, une remise en question en permanence, pour évoluer, confirmer ou infirmer, laisser tout ce qui peut alourdir », estime la romancière. Elle ajoute qu’elle ne veut pas être enfermée dans ses origines, dans sa condition de femme. Pour elle, « il n’y a pas que ça. » Cet individu arrive à cet individu en tant qu’être humain. J’ai trouvé cet individu par exigence esthétique personnelle, par exigence éthique personnelle. Je suis en train de parfaire cet individu. Je suis en train de la polir pour sortir des traits, des choses évidentes. Il n’est pas acquis. Je ne suis pas dans les acquis. Il ne faut pas s’arrêter à des acquis, ça démotive. Tous les jours, il faut aller au-delà des acquis. Et ce qui soutient la dynamique, c’est la cohérence. Je ne veux jamais être en contradiction (avec moi-même). C’est un travail de polissage. C’est tendre vers la perfection. »

Ken Bugul a parlé de sa relation avec Dieu, préférant, à ce sujet, « rester dans une dynamique de le chercher. » « Je veux passer mon temps à le chercher », a-t-elle insisté avant de revenir sur sa démarche d’écriture. « Pour moi, il faut travailler le personnage aussi bien dans la dynamique d’équilibre personnel et d’équilibre avec mon environnement », rappelle-t-elle à ce sujet, ajoutant : « Je suis comme une émotion. Ça ouvre une forme de compassion. A force de chercher cette cohérence, de s’y noyer, on ne sent plus différent. Je suis pour la liberté plutôt que la libération. Je ne suis pas libérée, je suis libre. Je ne suis pas dans une démarche de libération. Cette liberté, dans le processus qui devrait être celui de tout le monde, doit être inscrite dans une dynamique. » Pour elle, « chaque livre est déjà plusieurs livres. » « Il y a tellement de livres. J’essaie, dans chaque livre, de faire le maximum. »

Ken Bugul, nom de plume de Mariétou Mbaye, est née en 1947 à Malem Hodar, dans la région de Kaffrine (centre du Sénégal). Elle est l’auteur de dix romans, dont les trois évoqués dans cet article : Le baobab fou (Nouvelles Editions Africaines, 1982) ; Cendres et braises (L’Harmattan, 1994) ; Riwan ou le chemin de sable (Présence Africaine, 1999) – Grand prix littéraire d’Afrique noire.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 23 septembre 2018