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Amadou Mahtar Mbow, l’UNESCO, les Etats-Unis et le Nomic

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Le 12 octobre 2017, les Etats-Unis annonçaient, par la voix de leur président Donald Trump, leur retrait de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), accusant l’institution d’être « anti-israélienne ». Cette option, pas du tout inédite, est une nouvelle illustration des relations ambigües que ce pays entretient avec l’institution.  

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La directrice générale de l’institution, Irina Bokova avait affirmé « regretter profondément » cette décision. «L’universalité est essentielle à la mission de l’Unesco pour construire la paix et la sécurité internationales face à la haine et à la violence, par la défense des droits de l’homme et de la dignité humaine », avait-elle souligné.

Réagissant à un commentaire sur Facebook, j’écrivais : « L’aversion des États-Unis pour l’Unesco est connue. Ils ont toujours mal pris que l’organisation échappe à leurs désirs d’hégémonie. Il y a un peu plus de trente ans, ils avaient combattu le DG Amadou Mahtar Mbow qui prônait un Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC). Il y a deux ou trois ans, ils avaient gelé leur contribution financière parce que la Palestine, contre leur volonté, a été admise comme pays observateur… Ils n’y ont pas toujours ce qu’ils veulent, comme aux Nations unies. »

A propos du NOMIC, l’on se rappelle qu’il a été un sujet sur lequel se sont cristallisées tellement de tensions aux relents politiques entre ceux qui, nombreux au sein de l’institution, défendaient une vision universelle, multilatérale, et ceux qui, les Etats-Unis, le Royaume Uni et leurs alliés – on aurait dit ‘’satellites’’ dans ce contexte de Guerre froide – étaient portés à revendiquer une défense de la ‘’liberté de l’information’’.

C’est sous la direction du Sénégalais Amadou Mahtar Mbow (directeur général de 1974 à 1987) que la commission dirigée par l’avocat irlandais Sean MacBride rend le rapport intitulé Many Voices, One World, dont les recommandations explicites demandaient l’établissement d’un ‘’nouvel ordre mondial de l’information et de communication, plus équitable’’, objet d’un chapitre. Dès l’entrée en fonction de Mbow, déjà, cette demande occupa une place de plus en plus importante dans les projets de l’UNESCO.

Le NOMIC, soutenu par les pays dits ‘’en voie de développement’’, visait à tempérer le principe de la liberté de circulation de l’information par celui de l’équilibre. Les Occidentaux, surtout les États-Unis, considérèrent d’emblée le NOMIC comme un projet ayant l’objectif clair de remettre en cause leur hégémonie en matière de diffusion de l’information dans le monde, de porter atteinte à la liberté de l’information. Ils étaient confortés dans leur position par la proposition de l’ex-U.R.S.S. d’un contrôle direct des médias par l’État.

Quand on y ajoute les résolutions ‘’anti-israéliennes’’ (condamnation d’Israël pour ses fouilles à Jérusalem ainsi que pour sa politique éducative et culturelle dans les territoires arabes occupés ; l’État hébreu privé de participer aux activités régionales de l’UNESCO, entre autres), la fracture créée par les tensions entre deux blocs (Est/Tiers-Monde et Ouest), on comprend et mesure l’ampleur de la crise endémique qui culmine, en 1984-1985, avec le retrait des États-Unis (sous Ronald Reagan) et du Royaume-Uni (avec Margaret Tchatcher). Cette phase mouvementée de la vie de l’institution onusienne a été l’une des causes du départ d’Amadou Mahtar Mbow de la tête de l’Unesco, même si de nombreux pays – sur la base de ses multiples actions – souhaitaient sa réélection.

En mai 2011, à Dakar, en ouverture de cérémonies de célébration du 90-ème anniversaire d’Amadou Mahtar Mbow, le journaliste Babacar Touré avait rappelé que le souci d’équilibre qui était le fond du NOMIC, était à la base de la création du groupe Sud Communication, dont il était membre fondateur.

Trente ans plus tard, l’écart ne cesse de se creuser, même si l’Internet et les médias dont il favorise la création, donnent l’illusion de l’inverse. En 2003 (Genève) et 2005 (Tunis), en deux phases donc, un Sommet mondial sur la société de l’information avait été organisé. Mais le Plan d’actions annoncé n’a pas répondu aux attentes.

Dakar, le 25 octobre 2017

Aboubacar Demba Cissokho

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Sembene Ousmane : verbatim

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Sembène Ousmane, décédé le 9 juin 2007 à l’âge de 84 ans, était un artiste engagé. Et à ce titre, il ne mâchait pas ses mots. Et l’une de ses convictions principales était de compter sur ses propres moyens, ses propres capacités. Et que l’Afrique en fasse de même.

Le réalisateur s’est évertué, tout au long de sa carrière, à mettre en lumière les valeurs essentielles de la culture africaine : refus de l’injustice, amour de la liberté, dignité. Dans un entretien accordé en 2003 au journaliste burkinabé Yacouba Traoré, en marge du tournage de Moolaadé, son dernier film, le cinéaste écrivain y est allé à coups de confidences sur sa vision du monde, ses convictions.

«C’est à nous de créer nos valeurs, de les reconnaître, de les transporter à travers le monde, mais nous sommes notre propre soleil, disait Sembene en réponse à une question sur la faible représentation du cinéma africain au Festival de Cannes. Moi, je n’ai pas le tropisme de l’Europe. Dans l’obscurité la plus noire, si l’autre ne me voit pas, moi je me vois dans le noir. Et je brille, voilà ma réponse.»

«C’est bien d’aller à Cannes. Mais je souhaite que l’Afrique crée un événement de ce genre. Nous avons le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco). C’est un événement qui nous porte», estimait-il. Il ajoutait : «Ne soyons pas des gens qu’on invite tout le temps. Reconnaissons d’abord la qualité de nos œuvres et de nos artisans. Même si les autres nous ignorent, est-ce que nous avons le droit de nous ignorer ? Mais non ! Ils ne me choisissent pas, je n’ai pas demandé à être élu.»

Sur ses difficultés à réaliser Samory en hommage au résistant mandingue à la pénétration coloniale, Sembene disait que le cinéma est un luxe pour un peuple qui a faim, a des problèmes pour se soigner, à envoyer ses enfants à l’école.

«Si je ne fais pas Samory, d’autres le feront», disait-il avant d’ajouter : «On essaie de le faire mais il y a des priorités. Quand je pense aux souffrances que je peux avoir pour faire un film, quand je pense à nos hôpitaux, nos écoles, nos dispensaires, je dis que ce n’est pas un problème.» C’était ça Sembene. Libre et sensible aux préoccupations de son peuple.

Il n’était pas tendre avec les dirigeants africains, dénonçant sans cesse «des gouvernements qu’on finance, qui restent des mois et des mois sans payer leurs fonctionnaires. Des routes et des hôpitaux qu’on ne fait pas». «Nous (les cinéastes) sommes plus libres», disait-il encore soulignant que devant leurs possibilités limitées, il n’y avait pas de honte à aller chercher les moyens ailleurs.

«Vous êtes passés devant les hôpitaux pour voir les malades qui sont couchés sur la natte et qui attendent un médecin ? Avez-vous parlé à un médecin qui veut sauver un homme et qui ne peut pas le sauver parce qu’il ne peut même pas avoir un médicament ?», demandait le cinéaste.

«Quelles que soient mes souffrances, c’est la leur qui me fait le plus mal.» Ainsi parlait Sembène, Ousmane de son prénom.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 juin 2017

 

 «Moolaadé », le dernier de Sembene : éloge de la liberté

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Des femmes rangées d’un côté, criant à tue-tête leur volonté d’abandonner la pratique de l’excision en face des hommes du village, décidés à perpétuer un ‘’héritage’’. Le tout dans une atmosphère empreinte d’une tension qui n’éclatera pas pour autant qu’elle est vive.

Au-delà de cette confrontation visible, la séquence finale du film Moolaadé symbolise à elle seule les oppositions que le réalisateur a voulu mettre en exergue, pour, dit-il, « parler à (son) peuple des problèmes qui le regardent ». Moolaadé (le droit d’asile en peul) est un film actuel qui met en scène, dans une ville burkinabè, les tensions, agitations et autres débats passionnés que suscitent les oppositions tradition-modernité, islam-paganisme, vieux-jeunes, etc.

Les envolées lyriques de la griotte au tout début du film invitent les femmes à abandonner la pratique de l’excision, à la scolarisation des filles, traduisent les ambitions progressistes de Sembene Ousmane. Le ‘’doyen’’ des cinéastes africains s’est fait ici, après Faat Kiné, le porte-parole dune couche certes ancrée dans la tradition mais décidée à laisser sur le chemin des archaïsmes dégradants pour la condition humaine.

Les décors du film long de 120 minutes – il a été suivi par un public nombreux à la salle Bazin du Palais des Festivals -, un paysage verdoyant en pleine saison des pluies, le jeu des acteurs, la musique, laissent le spectateur rêveur mais jamais détourné du drame qui se joue. Les hommes, confortablement installés dans leurs certitudes de conservateurs, sont, à la fin, surpris par l’attitude des femmes au fait des dangers de pratiques comme l’excision. Autorité des maris et pères bafouée et remise en cause autour du combat d’une femme, Collé Ardo Gallo Sy (Fatoumata Coulibaly), pour préserver quatre filles de la ‘’purification’’.

Traumatisée par son propre souvenir des douleurs de l’excision et surtout celui d’avoir perdu ses deux premières filles à cause de cela, Collé, avec le courage et la conviction de mener un combat juste comme seules armes, engage la résistance et décide de soustraire quatre filles de l’excision. Elle finit par rallier à sa cause toutes les autres femmes du village qui décident en chœur : « Aucune fille ne sera plus coupée !» Et c’est dans cet acte que se trouve la nouveauté. Habitué à voir et à entendre parler des initiatives en faveur de l’abandon de l’excision prises en premier lieu, par des ONG du Nord, le spectateur découvre ici que ce sont les femmes qui prennent les devants.

Là, Sembene Ousmane réussit à inverser une tendance qui voudrait que les changements qui arrivent sur le continent africain soient toujours enclenchés par le Nord, réussissant à donner la parole à ‘’son’’ peuple et à se faire l’avocat des pulsions de celui-ci, comme il l’a fait dans ses précédentes réalisations : Camp de Thiaroye, Guelwaar, entre autres.

Aboubacar Demba Cissokho

Cannes, le 14 mai 2004

 

 

Sembene Ousmane : « L’Europe est notre périphérie »  

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Le cinéaste Sembene Ousmane (1923-2007), dont le film Moolaadé (le droit d’asile) a été projeté en première mondiale, le 14 mai 2004, à la 57-ème édition du Festival de Cannes, dans la section Un Certain Regard, a déclaré que les réalisateurs africains peuvent être présents « en grand nombre » à ce rendez-vous, en faisant des films de portée universelle sans pour autant « s’éloigner » des préoccupations de leur public.

« J’entends et je lis dans les journaux que l’Afrique n’est pas présente. Il est possible d’être présent en grand nombre. Il faut, pour cela, faire des films qui ont une ouverture universelle », a dit le ‘’doyen’’ des cinéastes africains, interrogé sur la rareté des films africains sélectionnés à Cannes. Trois films africains – en plus de celui de Sembene, il y a deux films égyptiens – sont présents cette année au Festival de Cannes.

« Ça n’intéresse pas les Européens que l’Afrique soit présente ou non. Ce n’est pas leur nombril. Comme eux non plus ne sont pas notre centre. L’Europe est notre périphérie », a dit Sembene Ousmane, soulignant qu’il ne se pose jamais la question de la présence des Africains à Cannes. « Ici, nous sommes en Europe. Les Européens ont leurs critères de choix, leurs propres préoccupations et leur environnement culturel et politique. C’est à partir de ces quatre éléments qu’ils choisissent les films qui leur conviennent et qui leur parlent », selon Sembene.

« Eux (les Européens), ils ne parlent pas au monde. Ils parlent à partir de leur propre culture. Voilà le problème. Je me dis que ce groupe de peuples a son aire culturelle, choisit à partir de cela. En Afrique de l’Ouest, on aurait choisi à partir de nos réalités », a-t-il dit.

Sembene Ousmane a dit qu’il ne se définit pas en fonction de l’Europe. « Je ne crée pas en fonction de l’Europe. Je ne choisis pas mes thèmes en fonction de l’Europe. Je ne choisis pas mes thèmes en fonction de ce continent. Qu’est-ce qui peut parler à mon peuple ? Qu’est-ce qui peut susciter des réflexions, des débats, afin qu’on puisse avancer en nous posant nos questions ? Voilà ce qui me préoccupe ».

Sur le débat que suscite l’excision en Afrique, le sujet de Moolaadé, le cinéaste a reconnu qu’il y a encore des « résistances ». Estimant que les lois votées dans certains pays ouest-africains ne suffisent pas pour que les femmes abandonnent la pratique, il se dit toutefois « optimiste ».

« C’est tant mieux que certains pays aient voté des lois. C’est très bien même si ces lois sont limitées. Il s’agit maintenant de montrer pourquoi ces lois sont justes. Contre le vol, l’assassinat, il y a des lois. Mais les gens continuent à voler, à tuer. Pourquoi voulez-vous que ça change du jour au lendemain ? C’est bien qu’on ait des lois, mais ça ne suffit pas », a souligné Sembene Ousmane.

Propos recueillis à Cannes, le 15 mai 2004

Aboubacar Demba Cissokho

Sénégal/Cinéma/Fopica : l’appel à projets 2017 lancé  

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L’appel à projets, pour le compte de la gestion 2017, du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA) a été lancé, indique une note du secrétariat permanent rendu public ce samedi 27 mai 2017. La date limite de dépôts des dossiers est fixée au 28 juillet 2017, à 17 heures précises, au plus tard. Depuis son opérationnalisation en 2014, ce fonds est doté d’une enveloppe d’un milliard (1 000 000 000) de francs CFA.

APPEL A PROJETS 2017   

I – FILIERE DE LA PRODUCTION CINEMATOGRAPHIQUE ET AUDIOVISUELLE

== Principes généraux

Les appuis sont octroyés sous forme d’avance remboursable  sur recettes. Ils s’adressent aux entreprises de production de droit sénégalais légalement  constituées et enregistrées au registre public de la cinématographie et de l’audiovisuel. Ces entreprises doivent soumettre un projet de film à tourner majoritairement au Sénégal. Les appuis sont sélectifs et prennent en compte les œuvres cinématographiques et audiovisuelles de tous genres (documentaires, fictions, expérimentaux, animation, web créations, vidéos art, jeux vidéo…) et durées (courts, moyens et longs métrages).

Les plafonds sont fixés ainsi qu’il suit :

– Appui (s) à la production25 millions de francs CFA maximum pour les films de court métrage (fiction et documentaire) ; 150 millions de francs CFA maximum pour les films de long métrage (fiction et documentaire) ; 75 millions de francs CFA maximum pour les séries (fiction et documentaire).

– Appui (s) à la postproduction  : 20 millions de francs CFA maximum pour les travaux de postproduction (montage image et son, étalonnage et mixage, versionning et masterisation) des films

– Aide (s) au développement  : 5 millions de francs CFA  maximum (réécriture, repérages, fund raising…)

== Canevas des dossiers de candidature Les dossiers de candidature présentés au FOPICA sont constitués de :

= 1. une demande de financement adressée à Monsieur le Ministre de la Culture et de la Communication, Président du Comité de gestion;

= 2. un formulaire de candidature téléchargeable sur les sites www.sencinema.org ou www.culture.gouv.sn ;

= 3. Un dossier artistique du projet de film;

= 4. Un dossier de  production du projet de film.

II – FILIERE DE LA FORMATION CINEMATOGRAPHIQUE ET AUDIOVISUELLE          

= Principes généraux

Les appuis s’adressent aux structures de formation légalement constituées et enregistrées au registre public de la cinématographie et de l’audiovisuel.

= Objectif global : promouvoir le développement du capital humain du secteur du cinéma et de l’audiovisuel sénégalais.

= Objectifs spécifiques :  – Organiser des actions de formation aux métiers du cinéma et de l’audiovisuel au Sénégal ; – Collecter, sauvegarder et valoriser le patrimoine cinématographique et audiovisuel sénégalais ; – Promouvoir le développement de la culture cinématographique au Sénégal ; – Promouvoir l’excellence et l’innovation dans le secteur du cinéma et de l’audiovisuel au Sénégal.

Les plafonds fixés sont les suivants : 

Actions de renforcement des capacités : 20 millions de francs CFA ; Actions de diffusion de la culture cinématographique : 15 millions de francs CFA ; Accompagnement des apprenants : 10 millions de francs CFA 

III – FILIERE DE LA DISTRIBUTION ET DE L’EXPLOITATION CINEMATOGRAPHIQUES ET AUDIOVISUELLES

= Objectif global : promouvoir la diffusion des films sénégalais et africains.  

= Objectifs spécifiques :

– reconstituer et moderniser le circuit des salles de cinéma au Sénégal ;

– appuyer le développement de stratégies alternatives de diffusion des films sénégalais et africains sur le territoire national ;

– appuyer la diffusion des films nationaux et internationaux promouvant la culture sénégalaise par les autres supports (télévision, Internet, vidéogrammes…) pour une optimisation des potentialités de développement du marché de l’audiovisuel sénégalais ;

– assurer une meilleure présence des films nationaux et internationaux promouvant la culture sénégalaise sur les plateformes internationales de promotion et de diffusion de l’audiovisuel en général et du cinéma en particulier.

= Les plafonds fixés sont les suivants : 

– Appui (s) à la rénovation et à la numérisation de salle de cinéma : 75 millions de francs CFA ; – Appui (s) à la création de nouvelle salle de cinéma : 150 millions de francs CFA – Appui (s) à la distribution de films sénégalais : 75 millions de francs CFA

Pour toute information complémentaire, prendre contact avec : le secrétariat permanent du Comité de gestion du FOPICA S/C Direction de la Cinématographie du Ministère de la Culture et de la Communication n°28, rue 104 X VDN, Sicap Mermoz Extension – Dakar – Sénégal Tél. : (221 ) 33 824 81 48 – 33 824 75 86 -B.P. : 4001 Dakar/Sénégal / Email : fopica2014@gmail.com / Site web : www.sencinema.org

Le Grenier de Kibili

Dakar, le 28 mai 2017

Nayanka Bell : « La carrière qui m’était destinée, je ne l’ai pas saisie »

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La chanteuse ivoirienne Nayanka Bell admet être passée à côté de la grande carrière à laquelle elle semblait être destinée, estimant qu’elle a voulu mener une vie sur deux fronts : « être heureuse dans une vie normale, en étant comme tout le monde, et puis en faisant le métier (d’artiste) par amour ». Louise de Marillac Aka – son nom à l’état civil – s’est fait connaître en 1980 par la chanson Iwassado. En 1981, elle devient choriste dans l’orchestre de la Radio Télévision ivoirienne (RTI). Deux ans plus tard, en 1983, elle sort son premier album, Amio, sur lequel figure Iwassado. Quatre autres albums figurent dans sa discographie : If You Came To Go (1984), Chogologo (1985), Visa (1994), Brin de folie (2001). Nous l’avons rencontrée à Dakar, où elle était dans le cadre du quarantième anniversaire de l’association de lutte contre la désertification, SOS-Sahel. Entretien.

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Qu’est-ce que vous allez jouer pour les Dakarois (la prestation s’est faite le 24 mai 2017) ?

Ah, je vais jouer la chanson adorée des Sénégalais. La chanson adorée des Sénégalais, c’est Iwasado (exprimant l’idée qu’on ne choisit pas ses parents). Et puis une chanson en plus, que je ferai découvrir.

Est-ce que c’est en prolongement d’activités que vous menez ? Est-ce que vous jouez régulièrement à Abidjan ?

Oui, je joue. On ne dira pas régulièrement comme avant, mais je joue dès qu’il est possible de pouvoir m’envoler ou de pouvoir participer à un événement, un gala, quelque chose de très important.

Pourquoi vous ne jouez pas aussi régulièrement ?

Parce qu’avec le temps, nous sommes passés à autre chose. Vous savez qu’en Côte d’Ivoire, nous sommes passés par des guerres (entre 2002 et 2011). Et puis, nous sommes devenus des pères et des mères de famille. Nous n’avons plus cet âge où nous rêvions de faire carrière ou de nous battre dans des dimensions même irréfléchies pour pouvoir arriver dans le métier. Nous sommes aujourd’hui à l’âge de finaliser ce que nous avons déjà commencé par le passé, et qu’il faut achever, parce qu’il faut préparer ses arrières. Donc je ne peux pas travailler à 100% dans le métier d’artiste.

Vous êtes trésorière du Syndicat des artistes musiciens de Côte d’Ivoire (SAMCI), et, à ce titre, vous avez rencontré des confrères de l’Association des métiers de la musique (AMS). Sur quoi vos échanges ont-ils porté ?

Oui, je suis venue rencontrer mes confrères de nos associations d’artistes pour des discussions. Ce sont des décisions honorables, qui demandent un tout petit peu de temps à consacrer à cet art, pour apporter une contribution qui va pérenniser, avec le temps. Nous nous sommes engagés. Je suis toujours dans le métier, mais je suis aussi dans les plantations, je m’occupe aussi de mon hôtel. Il y a plein de choses.

Peut-on dire que vous êtes venue ‘’apprendre’’, parce que l’association ivoirienne est très jeune ?

Voilà ! Nous sommes un nouveau-né. Nous n’avons pas beaucoup d’expérience. Nous voulons nous battre sur des terrains où nous pouvons débattre de certaines choses qui, à première vue, peuvent paraître bien étudiées, alors que ce n’est pas le cas. Il faudrait se rapprocher plutôt de nos confrères qui ont mis des années d’expérience dans le métier, se sont battus, sont tombés, se sont relevés, pour nous apporter leurs conseils et faire de sorte que nous puissions rapidement résoudre des problèmes en Côte d’Ivoire. Eux-mêmes ont vécu une expérience qui, au début, était parfaite. Après, ils se sont rendus compte que c’était un peu plus compliqué qu’ils ne pensaient. Donc, ils sont en train d’essayer d’évoluer autrement, avec une nouvelle intelligence. C’est cette intelligence qu’ils ont acquise, qui est aujourd’hui précieuse pour nous. Bientôt, nous allons nous rencontrer en Côte d’Ivoire pour pouvoir débattre.

Quelle est la situation en Côte d’Ivoire, dans la prise en charge des artistes par eux-mêmes et par les législations ?

Nous avons subi, nous subissons. Nous subissions des situations qui sont difficiles : quand un artiste est malade ; quand un artiste a des problèmes avec la justice ; quand un artiste veut revendiquer ses droits ; quand un artiste ne touche pas assez ses droits d’auteur ou n’est pas content des droits qu’il touche ; quand un artiste à un problème avec des producteurs ou, à la fin d’un spectacle, est rejeté sans être payé. Tout cela, ce sont des choses qui font partie de la vie de l’artiste qu’on ne sait pas. On appelle ça les coulisses. Mais aujourd’hui, il se trouve qu’avec ce syndicat des artistes, nous aurons l’occasion de nous rapprocher de ceux qui y adhèrent. Ce qui permettra de les défendre. Celui ou celle qui n’adhère pas ne peut pas avoir un égard de notre part. On considère que ce n’est pas parce qu’on est artiste qu’on a droit à avoir l’égard du syndicat. Seuls les artistes qui ont adhéré seront défendus et aidés dans toutes ses préoccupations par le syndicat. On a changé d’ère : hier, c’était le piratage de la musique, c’étaient les ventes anarchiques. L’artiste ne vit plus de ses œuvres dans la rue. L’artiste, aujourd’hui, va vivre de ses spectacles, de ce qu’il va pouvoir transmettre directement, que ce soit en play-back ou en live…Internet est une chose merveilleuse qui va peut-être venir résoudre un peu le problème de piratage. L’artiste a la possibilité de protéger son œuvre sur des sites connus, auxquels il confie son œuvre. Si dans le monde entier, on t’a écouté, c’est de l’argent qui te revient directement. Ça révolutionne aussi la production. Aujourd’hui, si l’artiste ne peut pas se produire et qu’il n’a pas les moyens, il peut passer par là. Le syndicat va revendiquer les droits des artistes. C’est lui qui réfléchit au cas par cas pour pouvoir venir à l’artiste.

On a du ma à admettre que la Côte d’Ivoire soit dans cette situation. Les artistes viennent juste d’y avoir un syndicat pour défendre leurs droits. Alors que ce pays a été un phare en Afrique de l’Ouest, le pays vers lequel les artistes couraient pour aller se faire produire parce que l’industrie y était assez bien organisée. On a du mal à comprendre cela. Qu’est-ce que l’explique ?    

La Côte d’Ivoire a monté plusieurs fois des bureaux d’association, on s’est cassé la gueule. Il y a eu des associations où les artistes ont cotisé et où ça s’est terminé d’une façon qu’ils n’ont pas pu expliquer. Mais ce qui fait la différence avec les nouveaux syndicats que nous sommes en train de monter – le Syndicat des artistes musiciens de Côte d’Ivoire, SAMCI, a été installé en avril dernier – c’est que ce sont des syndicats similaires qui existent de par le monde et qui sont confirmés, parce qu’affiliés à la Fédération internationale des musiciens (FIM). Je n’ai jamais fait partie d’autres associations. C’est la première fois. Pourquoi ? Parce qu’on m’a dit que des syndicats similaires existent déjà, et que la FIM est une structure internationale. C’est du sérieux. C’est pour cela que j’ai adhéré.

Vous n’avez pas abandonné la chanson. Vous jouez toujours. Mais depuis quand même une quinzaine d’années, vous n’avez pas sorti d’album (son dernier en date a été produit en 2001). Pourquoi ?

J’ai sorti un titre il y a sept mois, que j’ai diffusé sur Internet. J’aurais dû sortir l’album, je n’ai pas eu le temps, parce que j’ai été prise dans plein de problèmes de justice. Je suis en procès sans arrêt, dans une bataille qui n’a rien à voir avec la musique. C’est une bataille pour mes terres dont on veut m’exproprier. Donc je me bats depuis vingt ans et j’ai fini par gagner à la Cour suprême. Et maintenant, on veut délocaliser mes terres et donner l’impression que je suis allée détruire des plantations qui appartenaient à d’autres personnes. On ma condamnée alors qu’ils sont venus sur mes terres, chez moi à Anno. Et ils ont dit que j’étais à Bokao. On m’a condamnée sur Bokao alors que ça se passe à Anno, sur mes terres. Donc c’est une affaire un peu compliquée. Je suis au tribunal, mais je sais que ça ne va pas prospérer.

Vous vous occupez de vos terres…

(Elle coupe) Et de mes plantations.

Mais à un moment donné, l’activité principale c’était la musique. Comment êtes-vous venue à la musique ?

Je suis venue à la musique par amour, comme tous les artistes. C’est un génie, et quand le génie te prend, tu ne peux pas te soustraire ni fuir. Je l’ai pratiquée depuis mon jeune âge en étant choriste à l’orchestre de la télévision (Radiotélévision ivoirienne, RTI). Après, je suis venue ici. Le premier pays qui m’a lancée, c’est le Sénégal. C’est mon pays d’adoption. Au Sénégal, on m’a magnifiée, on m’a célébrée. On m’a vraiment donné ce qui me revenait pendant que la Côte d’Ivoire était un peu en arrière. Il se trouve qu’aujourd’hui, je suis devenue ce que je suis, j’ai voyagé à travers le monde. C’est vrai que la carrière qui m’était destinée, je l’ai pas saisie. Volontairement. Parce que le métier d’artiste, c’est un choix. C’est plus facile pour les hommes de faire un métier d’artiste. La femme, elle reste à la maison et s’occupe des enfants. Le métier d’artiste pour une femme est bien différent. Il faut faire un choix : partir avec ses valises et être sûre qu’à son retour, son mari est là ; partir avec ses valises et être sûre qu’à son retour, les enfants n’ont pas une nouvelle maman (rires) ; partir avec ses valises et puis se retrouver seule dans des hôtels et vivre une vie qui n’est pas la sienne. C’est un choix. D’aucuns en meurent, d’autres en vivent. Mais je crois que c’est un combat qui a toute sa place. Il a sa place, il a sa valeur. Chacun doit faire ce qu’il pense être bien, pour donner un sens réel à sa vie. Moi, j’ai voulu faire les deux : être heureuse dans une vie normale, en étant comme tout le monde, et puis en faisant le métier (d’artiste) par amour. J’ai été très tôt célèbre. Donc maintenant j’ai une image qui me permet encore de pouvoir exceller, de pouvoir continuer quand je veux. Voilà la situation paradoxale dans laquelle je suis.

Donc la musique encore une place importante dans votre vie ?

Très importante, mais pas tout le temps.

La Côte d’Ivoire musicale, c’est des stars : Alpha Blondy, Aicha Koné, vous-même, et un peu plus loin dans le passé, François Lougah, etc. Quel regard portez-vous sur l’évolution de la scène musicale ?

Les choses ont beaucoup changé. Aujourd’hui, ce n’est plus trop l’art qui prime. C’est une autre vision. On est devenus très extravertis avant de pratiquer l’art. On met l’image au-devant de la scène plus que la qualité même de l’instrument ou de la musique… C’est très différent. On peut devenir ‘’star’’ tout de suite avec juste une boîte à rythmes, une façon de chanter ou alors ne même pas avoir une voix pour chanter, mettre une musique incroyable pour bouger, se saper et passer à la télé. C’est une nouvelle façon de voir les choses. Même la danse a changé. Je me souviens que, par le passé, quand on dansait les danses traditionnelles, on privilégiait la manière… Peut-être qu’au Sénégal, on continue toujours dans cette direction. Parce qu’il y a des pays qui gardent encore leurs cultures, les valeurs et les manières d’être qu’elles portent. Le Sénégal est un pays assez spécial, comme le Mali. Ce sont des pays où toute la richesse touristique est dans la culture. Chez nous, ce n’est pas la culture qui prime sur le tourisme. Nous sommes en train de nous battre pour amener le tourisme en Côte d’Ivoire. Donc nous allons chercher. Mais les danses folkloriques, les traditions, sont en train de se perdre. Les religieux peuvent penser que le fait que nous allions encore dans nos eaux traditionnelles, qu’on attache du blanc pour aller se laver dans l’eau, etc., on fait de la sorcellerie. Le pauvre danseur traditionnel mettait les masques avant pour danser le zaouli, le goli, et c’était un art. Aujourd’hui, il y a des pasteurs qui considèrent que celui qui danse cela attire le diable. Où passe la culture africaine ? Elle se perd avec une nouvelle mentalité qui vient à la détruire… Peut-être qu’aujourd’hui on n’est pas assez conscient de cette destruction et qu’on laisse faire, mais il arrivera un jour où on aura tout perdu. Les belles voix, les chanteuses, aujourd’hui, on leur dit qu’il ne faut chanter que pour Dieu. Ce n’est pas un péché que de chanter que pour Dieu, il n’y pas de problème. Mais ce sont des valeurs, des instruments. Quelqu’un qui fait sortir un son de sa gorge, pour chanter, n’a plus sa liberté d’expression. Sa liberté d’expression est pour un secteur. C’est des choses comme ça que nous sommes en train de voir. Les télévisions, aujourd’hui, vont travailler sur beaucoup de jeux, de musique, de play-back, de danse… Mais on ne va pas aller faire une émission spéciale sur la musique, des émissions avec des instrumentistes, des chanteuses à voix. Comme avant. Par contre, la danse de la musique actuelle, où on va venir remuer les fesses, faire beaucoup de bruit, etc. Je ne dis pas que la musique-là n’est pas belle. Elle est très belle, mais quand tu voyages, tu vas aux Etats-Unis et que tu entends cette musique une ou deux fois, c’est tellement entraînant. C’est magnifique ! Mais tu ne peux pas écouter ça pour dormir. Tu ne peux écouter ça sans arrêt dans ta voiture et penser et réfléchir. C’est une musique qui te prend et efface tout. Elle te prend, et tu es obligé de danser. Même en marchant, tu es obligé de danser. Alors qu’avant, on pouvait écouter la musique et faire ses devoirs ; on pouvait écouter une musique, une voix, et faire ses devoirs ; on pouvait être en train de causer et puis il y a une musique qui passe, on écoute. Je ne dis pas que les choses changent trop sur le plan négatif. Non, c’est positif. Mais nous sommes dans un mouvement.

Vous avez dit que le Sénégal vous a acceptée, célébrée, magnifiée. Comment ? Quels sont les souvenirs que vous gardez de cela ? Quels sont vos rapports avec cette terre qu’est le Sénégal ?

Mes rapports avec le Sénégal, c’est que, quand j’étais toute jeune –je suis arrivée dans la musique en 1979-80 – j’étais à l’orchestre de la télévision (ivoirienne). J’étais la première chanteuse métisse de la Côte d’Ivoire. Les chanteurs, avant, c’étaient des chanteurs qui avaient des ethnies. Chacun chantait dans la langue de son ethnie. Et puis moi j’arrive, métisse que je suis, je chante en français, en anglais. Je porte des nœuds de papillon… Il fallait que je me trouve ma place. Mais l’Ivoirien me regardait et ne savait pas trop comment me juger. Bizarrement, dans cette souffrance-là, j’arrive au Sénégal où les gens n’ont pas vu ma couleur, n’ont pas vu cette différence. Et c’est le Sénégal qui ma soulevée et qui a dit : « Ça, c’est notre fille ! ». Ça a fait un boom partout. J’ai été aimée, les jeunes filles s’habillaient comme moi. Elles avaient les mêmes cheveux. Elles se coiffaient à la Nayanka Bell. C’est ici qu’il y a eu le premier ‘’fan club Nayanka Bell’’. Je remplissais les stades. Quand j’arrivais à l’aéroport, c’était bourré. On m’attendait avec le crépissement des tam-tams. Le star-system, quand j’arrivais au Sénégal, c’était extraordinaire. Alpha Blondy n’était pas encore sorti. Donc pour moi, c’est grâce au Sénégal que  j’ai su qu’on m’aimait et que je n’étais pas différente. Et pourtant, il y a quelque chose d’incroyable. J’ai voyagé dans beaucoup de pays. J’ai été la chanteuse qu’on considérait, au Nigeria, au Libéria, en Sierra Leone, comme la chanteuse ‘’américaine’’, parce que je chantais en anglais. On m’a appelée dans beaucoup d’autres pays où je n’ai pas voulu partir parce que j’ai trop peur de l’avion (rires). Par rapport à ce que j’ai ressenti au Sénégal, c’est un pays qui a souffert de l’esclavage. Au temps où je suis arrivée ici, comment ils ont pu m’aimer, m’apprécier alors que j’avais une double origine. Comment ce pays qui a souffert n’a jamais pu être raciste vis-à-vis des Européens quand ils arrivaient ici ? Comment ce pays a gardé toute sa générosité, sa gentillesse ? Et les Sénégalais sont restés comme ça. Je suis venue en 1980, je suis allée sur l’île de Gorée (où se trouve la Maison des esclaves). J’ai pleuré. C’est le seul pays où quand tu viens, tu ne ressens pas ça (le rejet). J’ai été dans plein d’autres pays qui ne sont pas prêts à voir le monde autrement. C’est toute mon admiration. Je suis revenue des années plus tard. De 1980 à aujourd’hui, c’est le même sentiment que je trouve toujours chez mes parents sénégalais. C’est le même sentiment. Mon père et ma mère sont venus se marier à Dakar. Ma grande sœur, leur aînée, est née ici. Quand je reviens, c’est l’amour, la générosité. Les gens n’ont pas changé. Le pays a changé, il est magnifique. Je crois que je vais venir chercher à voir si je ne peux pas avoir un petit appartement pour venir tout le temps, moi aussi (rires).

Propos recueillis à l’Hôtel Pullman-Teranga, Dakar, le 23 mai 2017

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

‘’Lettre d’outre-tombe’’ / Acte Fin – L’hommage d’Abdou Bâ à son ami Issa Samb Joe Ouakam

Publié le Mis à jour le

Deux jours après le décès de l’artiste Issa Samb Joe Ouakam, et au lendemain de son inhumation, son ami et compagnon du Laboratoire Agit’Art, Abdou Bâ, lui rend hommage dans ce texte que nous reproduisons. Poignant et sincère, le témoignage revient en des termes bien choisis sur les lignes d’engagement du disparu.

CHER ISSA SAMBA,

SAMANE, t’es retourné en mer pour vivre enfin en paix dans l’immensité de l‘univers du maitre sublime du visible et de l’invisible.

SAMANE, t’es parti digne dans la douleur que, pour une fois, tu as acceptée de me décrire dans le secret de ton laboratoire amputé, jadis espace de méditation de médiation de conversation, mais aussi de définition de stratégies politiques généreuses et contrastées.
« Mais pourquoi, Abdou, les hommes de savoir meurent-ils toujours fâchés dans ce pays ? »

Cette question et bien d’autres encore m’envahissent au moment où la république toute entière te rendait un dernier hommage, à toi, SAMANE, couché à 10h 10 minutes ce mercredi jour de lumière.

YOUSSOUPHA JACK DIONE, ABDOUL NDENE NDIAYE, LE PROFESSEUR ALASSANE NDAW, LE PROFESSEUR ALMAMI BABA LY, L’ECRIVAIN MAMADOU TRAORE DIOP, tous ceux que tu aimais convoquer régulièrement en me disant qu’ils nous regardent du haut du royaume du tout puissant, doivent être heureux de t’accueillir.

SAMANE, t’as réussi, oui, t’as transmis les symboles aux cadets des compagnons des premiers jours de la renaissance, ceux qui, très tôt, comprirent que le mouvement des peuples qui bousculent toutes les frontières était irréversible. « Ce sont les peuples qui bougent, ABDOU, le droit au voyage est imprescriptiblement inscrit dans notre mémoire d’homme, et cette Europe forteresse et ringarde n’y pourra rien ».

SAMANE, t’auras donné l’aumône, aidé la veuve et porté l’orphelin jusqu’à la fin. T’as donné à l’enfant le courage par la magie des images, des jeux et gâteries l’envie de croire au futur.
SAMANE, tu n’auras eu ni femme ni enfant, c’était ton choix, même si tous les enfants de cette terre étaient les tiens.

Debout face à toi, SAMANE, je me sens en marge d’un monde qui dérive et je cherche à l’arrêter mais je ne le peux pas parce que ne pouvant pas parler au cœur dur des usurpateurs et autres imitateurs stériles. Et pour une fois, tu ne peux pas, fermement avec ta voix rauque, dire : « Dehors, ne rentrez pas… dehors’’, au 17 de la rue JULES FERRY.

TON LABORATOIRE, AGIT ART, tes compagnons, la nature généreuse, la danse silencieuse des fourmis autour du grand fromager tressé, les manuscrits laissés au temps, je ne parle surtout pas du temps métronomique qui te suivait.

La vie a de longues jambes, COMMANDEUR, et les curieux personnages qui semblent avoir pris possession du 17 Jules FERRY devront se battre avec la nature et l’esprit des lieux. Un long combat qu’ils perdront certainement car ce Pënc, dernier ilot de verdure d’une ville où l’an-architecture règne en maitre, ce lieu disais-je donc, n’est pas n’importe quel endroit, nous le savons parce que tu nous l’as maintes fois démontré.

ALIOUNE DIOUF ne me démentira certainement pas, lui, ton fils, assistant et compagnon que tu as retenu longtemps dans tes ateliers de conservation de la graine qui n’est surtout pas à confondre avec le grenier à mil. Tu as finalement déteint sur lui, toi, SAMANE, encore vivant, devant moi, le dernier béret que tu lui avais offert en ma présence bien vissé sur la tête allant de venant dans la foule autour de la morgue de l’hôpital principal de DAKAR.

Ce soir, quand tout sera fini, ils iront certainement souper aux chandelles autour de leur projet de carnage en oubliant les écritures saintes et la puissance du maitre de l’univers.

SAMANE, tu diras à MAMADOU TRAORE DIOP et à JIBRIL DIOP MANBETTI qu’AGIT ART ne mourra pas car les cadets sauront mériter l’honneur de cet héritage indispensable dans une ville où on creuse des trous comme dans un cimetière.

Cette dernière chandelle devra avoir la puissance d’éclairer une société dans une crise économique et de conscience profonde, dirigée par les politiques périmées de vieux hommes qui refusent toute ascension pour les jeunes et les idées neuves qui soignent et restaurent.

Longtemps avant, nous étions dans un autre siècle, AGIT ART conversait sur l’agonie des partis politiques qui vient d’atteindre son stade ultime : le charnier.
Le président de la République, en te rendant hommage, m’a semblé être un homme seul malgré l’entourage, ses propos justes et sincères ont trahi son envie réelle de vaincre lui aussi son époque en faisant de l’épanouissement de l’HOMME son projet. Sa réussite nécessite tout d’abord une attitude toute particulière qui devrait l’arracher des griffes des partis politiques pour le ramener vers la posture d’écoute de Tous qui te vaut aujourd’hui cette consécration, même si à titre posthume.

SAMANE, t’es venu, t’es parti rejoindre la mer de OUAKAM en dessous des mamelles amputées de notre belle ville du printemps continu. DAKAR est devenue orpheline subitement, le défilé incessant du 17 Jules Ferry de gens si différents, en quête de paix et de savoir, tes cris et pleurs intempestifs du jeudi, tes salutations et la beauté de ton style recherché.

T’es parti avec des convictions de 1968 dans votre combat pour la liberté contre la négritude du poète, ta rencontre avec le CHE quelque part en Afrique pour la définition des stratégies de luttes de libération jusqu’à l’arrestation de ton compagnon OMAR BLONDIN DIOP par THIECORO, le bourreau sanguinaire du régime malien d’alors, son transfert à GOREE, l’île-mémoire, et son assassinat que le rapport d’autopsie du professeur QUENUM ne pourra jamais expliquer.

Ce matin, SAMANE, le soleil s’est levé à l’est comme d’habitude et l’appel des muézins enveloppe une ville qui se réveille au troisième jour avec ses évocations, pendant que le deuil chez les LEBOUS, généreux peuples de l’eau, se poursuit pendant combien de temps encore ?

Coupez-Roulez.

Dakar, le 27 avril 2017

ABDOU BA
AGIT ART