CRITIQUES

Fespaco : l’urgence d’une impérieuse réinvention !

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S’il veut continuer à mériter la qualification de « plus grande manifestation cinématographique » en Afrique, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou doit engager un impérieux, urgent et sérieux processus de réinvention portant notamment sur son mode de fonctionnement et de sélection des œuvres.

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Le Fespaco, « un festival à créer ». C’est ce que nous écrivions, dans une chronique, le 25 février 2017, jour de l’ouverture de la 25-ème édition. Cela peut être sujet à questionnement, parce que le festival existe déjà. Mais après une édition 2017 où la question de la qualité et de la représentativité du regard des cinéastes africains sur leur continent et sur le monde s’est posée avec acuité, il faut une petite révolution. Les choses ne peuvent pas continuer ainsi. La survie et la viabilité de la manifestation en dépendent.

La biennale de Ouagadougou fêtera son cinquantenaire en février 2019 (26-ème édition). Mais de nombreuses questions liées à sa direction, son organisation et la sélection des films inscrits à son programme suscitent des inquiétudes réelles et légitimes sur la volonté d’en faire un cadre représentatif de la vitalité de la création cinématographique et de ce qui s’écarte d’une uniformisation dans de nombreux secteurs de la création artistique.

Le FESPACO ne s’est toujours pas professionnalisé alors qu’il est et reste, pour les acteurs du 7-ème Art du continent le lieu le plus couru, où il faut être pour acquérir une légitimité venant de l’intérieur. Malgré tous ses défauts. Au vu de la qualité plutôt médiocre de la plupart des films présentés dans les différentes sections de la compétition officielle, lors de la 25-ème édition, l’un des sujets qui a fait l’objet de discussions soutenues est celui de la sélection. Existe-il vraiment un comité de sélection ? Si oui, comment fonctionne-t-il ? Quelle est sa composition ? A partir de quels critères décide-t-il de sélectionner ou de mettre de côté un film ?

De fait, ce qu’il faut revoir, d’urgence, c’est cette option consistant à demander aux producteurs et réalisateurs de soumettre leurs films à la sélection en s’inscrivant. Ce n’est pas efficace et on passe très souvent à côté de pépites que d’autres festivals s’arrachent et montrent en avant-première mondiale. Ils sont nombreux les très bons films produits depuis la dernière édition du FESPACO, en février-mars 2015, et que le cinéphile n’a pas vus – ne verra peut-être pas – dans les salles de Ouagadougou.

Quelques œuvres fortes illustrent ce raté de l’administration du FESPACO : comment, en effet, comprendre l’absence du puissant et touchant Hedi, un vent de liberté, ce drame réalisé par le Tunisien Mohamed Ben Attia, de la trame sociale et politique de Maman colonelle, du jeune Congolais Dieudo Hamadi, qui s’affirme de plus en plus comme porteur de son  langage propre, de l’intégrité que dégage The Revolution Will Not Be Televised de la Sénégalaise Rama Thiaw portée par un engagement à dénouer les fils d’enjeux sociaux et politiques à travers le message et l’activisme de musiciens ?

Le FESPACO 2017 n’a non plus pas eu dans sa sélection I Am Your Negro, cette bouleversante œuvre du Haïtien Raoul Peck sur James Baldwin, laquelle, avec les questions qu’elle soulève, a une résonnance particulière dans ce monde traversé et secoué par la question du racisme, de la financiarisation, des migrants, des inégalités, etc. The Wound, réalisé par le Sud-Africain John Trengove, était aussi absent. Le très rafraichissant Wallay de Berni Goldblat, qui aborde la subtilité et la délicatesse du processus d’initiation, n’a été intégré qu’au dernier moment au programme, dans la section ‘’Séances spéciales’’. Il aurait mérité beaucoup mieux que cela.

La bureaucratie du FESPACO, constituée de fonctionnaires, fonctionne plus sur des critères subjectifs aux relents politiciens que sur de véritables éléments de mesure de la valeur artistique des productions. Exemple de ces errances qui en disent longs sur le manque d’expertise des hommes et des femmes qui décident de la sélection officielle des films en compétitions : de source bien informée, Félicité du Sénégalais Alain Gomis, œuvre finalement récompensée par l’Etalon d’or de Yennenga, n’avait pas été retenue dans un premier temps, parce que notée 11/20. Et c’est seulement après avoir été informé que ce même film allait être en compétition officielle au Festival international de Berlin (Berlinale) que le délégué général du FESPACO demande qu’elle soit intégrée dans la liste des films en course pour la récompense suprême à Ouagadougou.

Un premier acte de changement consisterait à nommer un directeur artistique dont la mission sera d’aller chercher des films, au lieu d’attendre que des cinéastes veuillent bien remplir la fiche d’inscription. Au début de l’aventure et jusqu’à la fin des années 1990, cela pouvait être valable, mais plus maintenant.

S’informer sur les tournages, anticiper sur la postproduction et la sortie des films pour faire du FESPACO le lieu où s’organisent des premières mondiales, sont, aujourd’hui, devenus des missions à inscrire dans le cahier des charges d’un directeur artistique. Le festival de Ouagadougou n’est aujourd’hui, pour plus de 80% des œuvres sélectionnées, qu’un réceptacle de ce qui a été vu et revu dans d’autres festivals et dont personne ne veut plus. Les cinéphiles qui se retrouvent à Ouagadougou méritent mieux.

A quoi servent les voyages et missions des responsables du festival dans d’autres rencontres cinématographiques ? A rien, sinon à justifier un quota de films par régions de l’Afrique (deux ou trois de l’Afrique australe ; le Burkina, forcément ; si l’Algérie est là, le Maroc aussi doit être là ; le pays invité d’honneur aussi, même si, comme cette année, ses films n’ont pas le niveau…), à choisir des noms plutôt que des œuvres.

Le débat sur la professionnalisation du FESPACO est vieux, mais là, il est arrivé le moment de passer à une réelle transformation. Les ingrédients sont réunis pour cela : le contexte, une masse critique de compétences dans le domaine du cinéma et une exigence de qualité de plus en plus audible chez les cinéphiles. Il serait heureux de voir, lors du cinquantenaire prévu en 2019, une mise en œuvre de ces réformes salutaires pour un festival essentiel à la visibilité des œuvres cinématographiques d’Afrique.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 5 mars 2017  

« Maman Colonelle », l’humanité d’une policière pour redonner goût à la vie

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Le documentaire Maman colonelle du réalisateur congolais Dieudo Hamadi, présenté dans le cadre du Forum de la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (9-19 février), a reçu le Prix des lecteurs du Tagesspiegel et un autre de la part du jury œcuménique. Récompenses méritées pour ce film qui dresse le portrait d’une policière portée par un humanisme rare dans sa mission régulière de protection des citoyens. Elles peuvent être aussi être saluées comme un encouragement à ce jeune auteur qui creuse son sillon.

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Pour Dieudo Hamadi, qui a réalisé le film dans un contexte particulièrement hostile, avec des moyens limités, l’idée de mettre en lumière le travail de Maman Colonelle s’est imposée parce que le personnage s’illustre avec courage et abnégation dans la protection de femmes et d’enfants victimes des violences de la guerre en République démocratique du Congo.

La démarche artistique du cinéaste fait voir, sur les traces d’ Colonel Honorine Munyole (la policière), les blessures d’une guerre déclenchée il y a une vingtaine d’années et le dénuement dans lequel des femmes et des enfants tentent de remonter la pente, de reprendre goût à la vie et de redonner sens à leur part d’humanité et de dignité souillée et bafouée.

Dans le Sud-Kivu, où débute le film de 72 minutes, puis à Kisangani où elle est mutée, Mama Colonelle, veuve et mère de sept enfants (quatre biologiques et trois adoptés) apparaît, pour les veuves et les orphelins, comme celle qui vient, en plus d’assurer la sécurité, apporter un réconfort moral contribuant à un remembrement d’individus blessés dans leur chair. Sur fond de croyances religieuses, les enfants auxquels elle apporte son soutien sont accusés de sorcellerie. Dieudo Hamadi a réalisé ce film avec peu de moyens, filmant lui-même. Il met le doigt sur des phénomènes auxquels, malheureusement, les populations locales se sont habituées.

Dans un travail de véritable psychologue, la policière recueille les témoignages les plus poignants sur des histoires de viol, de violences sexuelles, faisant voir l’humanité et la sensibilité d’un agent qui n’en reste pas moins l’agent qui incarne une autorité crainte et respectée par ses collègues et les populations et crainte par ceux qui seraient tentés de semer le désordre.

Maman Colonelle se déplace vers les populations, soutient des enfants orphelins ou abandonnés, accusés de sorcellerie, aide à la reconversion de femmes qui avaient presque perdu goût à la vie. Elle réussit à les mettre ensemble : des enfants qui n’ont plus de mères et des femmes seules qui vont ainsi réapprendre à vivre, à sentir et à donner de l’amour.

Le documentaire de Dieudo Hamadi pose, à travers ce travail sur une policière, de dures réalités sociopolitiques, le drame d’une guerre ‘’oubliée’’, les défaillances de l’Etat dans la protection des citoyens, l’insécurité causée par l’appétit pour les ressources naturelles du Congo, la question du non respect des décisions de la Cour internationale de justice – qui a condamné l’Ouganda et le Rwanda à dédommager les victimes.

Colonel Honorine Munyole que le réalisateur suit de très près, dans son travail et dans ses activités à la maison, est le symbole de personnes qui ont décidé de ne pas céder à la fatalité et de faire plus que le travail pour lequel elles sont payées. Leurs combats quotidiens portent l’espoir et le souci de préserver la dignité humaine.

Avec ce film, le jeune Dieudo Hamadi, 33 ans, a réussi au moins deux choses : il s’inscrit dans cette tendance de plus en plus marquée dans le cinéma africain de donner à voir la vie de gens ordinaires et de lieux peu mis en lumière ; sa démarche artistique lui fait prendre une voie ouvrant sur un langage qui lui est propre, loin de la tendance à l’uniformisation des productions.

La promesse était déjà dans ses deux précédents films, qui exploraient des univers connus mais peu abordés ou alors, s’ils le sont, c’est dans une superficialité qui ne laisse pas percevoir les enjeux sociaux et politiques.

En 2013, Hamadi avait réalisé Atalaku, dans lequel il suivait un « crieur » engagé par des politiciens pour mener leur campagne. Dans le contexte des premières élections démocratiques organisées en 2011, le film montre avec subtilité la cacophonie qui les a entourées, entre velléités de fraudes et achat de conscience des électeurs.

Ce souci de mettre le doigt sur les failles et absurdités du système est aussi au cœur du documentaire Examen d’Etat. Tourné, comme Maman Colonelle, à Kisangani, la ville natale de Dieudo Hamadi, Examen d’Etat raconte le parcours du combattant des 500 000 lycéens candidats à l’obtention de l’équivalent congolais du baccalauréat. En suivant un groupe d’élèves dans leurs derniers mois de préparation, il fait voir les nombreuses entraves, en faisant percevoir l’urgence des défis à relever pour une société gangrenée par la corruption et l’incurie des élites politiques.

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 18 février 2017

« Félicité » d’Alain Gomis : des combats pour la vie

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Le long métrage Félicité du réalisateur sénégalais Alain Gomis, projeté samedi en première mondiale à la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (compétition officielle), est un film d’un réalisme puissant qui, tout en dépeignant les dures réalités de la vie quotidienne dans une métropole africaine – ici Kinshasa –, porte un langage éclairant sur la sincérité des personnages principaux.  

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Le film, qui dure un peu plus de deux heures, fait résonner une vision du monde fondée sur le principe qu’il faut affronter les dures réalités de son environnement et montrer, en même temps, des moyens de remonter la pente. Il a été tourné dans des lieux réels (marché, hôpital, quartier…). En lingala – langue que ne parle pas le réalisateur – pour certainement le mettre en position d’écoute, pour révéler les autres protagonistes du film autrement.

Félicité (Véro Tshanda Beya), femme libre et fière, est chanteuse le soir dans un bar de Kinshasa. Sa vie bascule quand Samo (Gaétan Claudia), son fils de 14 ans, est victime d’un accident de moto. Ce fait est, pour elle, le point de départ d’une course contre la montre dans les rues de Kinshasa, pour le sauver. Ce ‘’voyage’’ dans ‘’Kin la belle’’ offre une lecture exceptionnelle d’une réalité vivante, faite de désillusions certes, mais d’énergie, de passion et de rêves. Les chemins de Félicité croisent ceux de Tabu (Papi Mpaka), autre symbole de cette résolution à croquer la vie, à en profiter pleinement.

Le film est résolument optimiste. Mais ce n’est pas cet optimisme béat, prétexte pour fuir une réalité blessante, quasi cruelle. Il se construit sur les réalités difficiles, une manière de poursuivre cette révolution permanente qu’Alain Gomis s’évertue à porter dans sa démarche artistique, depuis son premier long métrage, L’Afrance (2002). Il s’agit d’affronter ces dures réalités et se demander comment faire pour revenir.

Plus que pour ses trois premiers longs métrages, Alain Gomis a fait, avec Félicité, un film « plus collectif ». Lui avec un petit micro, et son chef opérateur (Céline Bozon) avec des écouteurs, ont tourné dans des lieux réels (lieu de spectacle, marché, hôpital…). « C’est à l’intérieur de ces endroits que se passent nos vies », a dit Gomis lors de la conférence de presse, samedi en fin de matinée. Très juste !

En suivant Félicité dans les rues et lieux de Kinshasa, il pose un regard lucide et critique sur toutes ces choses qui symbolisent une société inégalitaire, déréglée, où la corruption est monnaie courante, le système de santé défaillant, l’insécurité visible… S’y ajoutent l’arrogance d’une petite bourgeoisie arriviste et sans vision réelle, le machisme incarné par le père de Samo – qui a abandonné son enfant pour aller vivre avec une autre femme… Il y a des moments où le film fait penser au roman Ville cruelle, d’Eza Boto (Mongo Beti).

Mais ces sombres réalités, qui peuvent faire douter de l’humain et pousser à baisser les bras et à se résigner, sont l’une des deux ou même trois faces d’une option artistique dont la dimension sociale et politique n’échappera à aucun spectateur attentif. Oui, il faut affronter cela, se battre, pour montrer que rien n’est perdu.

Personnage mystérieux, Félicité est un esprit pour lequel la part d’orgueil est importante. Une femme forte, digne, libre, porteuse de rêves et de vie. Elle est quelque peu contrariée, parce que sachant dans un coin de sa tête qu’on n’a pas toujours raison tout seul. Elle tue une part de son orgueil dans le film. Elle est forte, mais, paradoxalement, elle est condamnée par cette force à faire des concessions. Des compromis qui ne lui font toutefois pas perdre son âme. On peut même dire qu’en agissant de la sorte, elle va chercher ce qui lui revient certainement de droit.

Sa puissance et sa force, Félicité – morte puis réincarnée dans un esprit – va les puiser en grande partie dans l’univers de la cosmogonie africaine. Elle s’échappe de temps à autre de la dure réalité de sa vie quotidienne, pour aller marcher dans la forêt. Elle plonge dans le fleuve, comme pour se laver des souillures que constituent les compromis avec ses principes, imposés par les circonstances. Les régions de Tambacounda et Kédougou sont les lieux de ces séquences porteuses d’une autre couleur.

Deux autres éléments pour symboliser et défendre la vision résolument positive. Là, encore, des aspects importants de la vie congolaise d’aujourd’hui : l’orchestre Kasai Allstars, qui accompagne Félicité, a une force d’interprétation qui permet de conforter le spectateur dans le constat que, devant les difficultés, il y a une possibilité de réconciliation, de s’ouvrir aux autres pour avancer ; L’orchestre symphonique Kimbanguiste, lui, apporte une touche qui permet de raconter le film autrement, parce qu’il est presque hors du temps. Il détache le film du personnage de Félicité, une démarche voulue par le réalisateur, comme il l’a dit.

La trajectoire de l’orchestre symphonique Kimbanguiste – né de la seule volonté d’un homme, Armand Diangienda, qui l’a monté en faisant faire les instruments sur place – épouse parfaitement le souci du cinéaste de montrer qu’il est possible, en dépit des discours alarmistes et des images catastrophistes sur l’Afrique noire, de porter créativité et espoir.

Que dire de la langue du film ? Le lingala, que parlent les personnages, permet au réalisateur, comme lui-même l’a dit, d’avoir ce recul permettant aux personnages de réinterpréter le film. Même s’il souligne que les similarités avec sa culture Mandiak crée une certaine familiarité avec le milieu. Comme pour le spectateur d’ailleurs, qui se sent proche des protagonistes et des réalités de ‘’Félicité’’, œuvre dure par moments, mais sensuelle, touchante et très humaine, en ce sens qu’elle donne corps et sens à cet adage selon lequel la vie est un combat. Elle incarne un autre langage cinématographique, qui fait des lieux de son déroulement le centre du monde.

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 12 février 2017

Meïssa Fall : «Je redonne vie aux pièces de vélo usées»

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Rencontrer Meïssa Fall et échanger avec lui de son art, c’est faire avec lui l’anatomie du vélo, objet utilitaire dont il interroge les différentes pièces pour en faire des objets d’art. Du 15 octobre au 15 novembre 2016, ce quinquagénaire saint-louisien est venu exposer, au Just 4 U à Dakar, ses propositions chargées d’histoire et de symboles. Sous le titre Du vélo à l’art. Il parle avec amour de sa pratique et des résultats qu’il aimerait faire connaître à travers le monde.

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Vous développez tout un art à partir des pièces détachées du vélo. Une façon de dire qu’au-delà de son utilitaire, le vélo dit autre chose ?

Il y a du vélo-littérature, du vélo-poésie, du vélo-passion, du vélo-fou, du vélo-humour, du vélo-tendresse… Mais moi, je dis vélo d’art. La bicyclette, non seulement c’est un moyen de locomotion, mais pas n’importe lequel. Ce sont des pièces qui ont été bien pensées dans la tête, bien usinées, bien faites, de sorte qu’elles sont solides. Une bicyclette, on peut la laisser sur une terrasse pendant quatre ou cinq ans et la retaper, la remette à neuf. La bicyclette ne meurt pas. Il n’y a que ses pièces qui s’usent… Je transforme les pièces usées et je leur donne une seconde vie. La bicyclette, c’est comme la natation, ça ne s’oublie pas. Il y a aussi les souvenirs du vélo qui sont gravés dans notre mémoire. C’est pour cela que je veux immortaliser ces moments de notre enfance et dire à ceux qui, aujourd’hui, roulent en voiture, qu’ils peuvent aussi revivre les beaux moments que la bicyclette leur a offerts quand ils étaient petits. Je veux aussi dire aux gens de ne pas abattre des arbres pour en faire des objets d’art.

Chez vous, le vélo est une histoire de famille. Votre grand-père, votre père, étaient réparateurs de vélos. Mais d’où vient, pour vous, l’idée que le vélo c’est aussi de l’art ? L’idée que le vélo, ce n’est pas seulement un objet à réparer, mais un objet auquel on peut donner une nouvelle vie…

Ça m’est venu quand je nettoyais les vélos à l’atelier de mon père. En nettoyant les vélos, je les transformais en des objets, parce que les bicyclettes ont des formes humaines et animales. Avec la bicyclette, on a la patte avant, la patte arrière, la basse, le haut-banc, la selle, la tige de selle, la fourche, le guidon, les freins, les patins, les rayons, les moyeux, les axes, les billes, les clavettes…Il y a énormément de pièces dans une bicyclette. Je n’ausculte que les pièces qui sont usées. Une pièce non usée, je n’ai pas envie de l’ausculter. Ça me fait mal d’ausculter une pièce qui peut rouler encore. Mais les pièces qui sont usées, je leur donne une seconde vie, pour qu’elles nous rappellent notre enfance. Pour qu’elles nous disent de faire du vélo pour ne pas polluer notre environnement. Pour qu’il y ait moins de gaz à effet de serre. Si on faisait du vélo une fois par semaine, non seulement on ferait du sport mais on va protéger la couche d’ozone et on ne va passer à la pompe.

Les objets que vous exposez, ce sont des visages humains, des animaux… Il y a aussi des symboles renvoyant à l’univers saint-louisien fortement lié à l’eau, à des mythes. Comment intégrez-vous cela dans votre processus de création ?

Quand on naît à Saint-Louis, on a un lien direct avec le génie du fleuve, Maam Kumba Bang. Le jour du baptême, quand on tue le mouton, on prélève deux petits morceaux de viande, l’un sur le petit bras l’autre sur le grand. Pour dire au génie du fleuve qu’il a un nouveau petit-fils ou une nouvelle petite-fille, venu agrandir sa famille. C’est pour cela que le Saint-Louisien d’origine ne se noie pas dans les eaux du fleuve de Saint-Louis. Il est protégé. C’est pour cela qu’on dit que le fleuve de Saint-Louis n’aime pas les étrangers. Ils s’y noient très rapidement. Nous avons ce lien avec ce génie que nous aimons énormément. Comme Saint-Louis est une ville d’art et d’histoire, pourquoi ne pas utiliser les formes qui nous entourent pour réaliser des œuvres qui vont servir à l’humanité ? Mon rêve c’est de réaliser quelque chose qui est universel…

Vous êtes à Dakar pour vous faire connaître en dehors de Saint-Louis où on ne vous présente plus…

C’est pour faire connaître mon travail et faire passer le message que le vélo peut nous aider à préserver l’environnement et une bonne santé grâce à la pratique du sport. On consomme beaucoup de sucre et d’huile à Saint-Louis. Et les Saint-Louisiens ne font pas d’effort. Quand il n’y a pas de taxi, ils ne bougent pas. Une jeune fille sur une bicyclette à Saint-Louis, c’est comme du cinéma. Tout le monde la regarde avec étonnement. Si on fait du vélo, on fait une prévention pour soi-même. Je veux montrer ce travail partout, pour dire qu’avec la bicyclette on peut préserver l’environnement et faire un travail de mémoire sur ses relations avec elle. Il y a des pays qui ne font que du vélo, mais qui ne connaissent pas l’art que je développe autour des pièces du vélo. J’aimerais partager cela avec tout le monde.

Propos recueillis le     2016, au Just 4 U, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

Le documentaire au Fespaco 2015 : prime à une Afrique qui se raconte

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Le jury « documentaire » de la 24-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (28 février-7 février 2015), a eu l’audace d’accorder le trophée de la deuxième meilleure œuvre au film Devoir de mémoire, du Malien Mahamadou Cissé, une œuvre que presque personne n’attendait là et qui, pourtant, porte, dans son contenu et dans sa réalisation, les ingrédients qui motivent les documentaristes dans leur interrogation du réel qui les entoure.

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Cissé a « su montrer enfin un point de vue endogène sur les enjeux d’une actualité brûlante », la situation sociopolitique au Nord-Mali, selon le jury présidé par le réalisateur sénégalais Ousmane William Mbaye. Il a par ailleurs salué « le sens de l’engagement, la volonté de filmer à tout prix » et le fait que l’auteur a « su donner la parole sans complaisance aux véritables acteurs de ce drame » et « su expliquer la genèse d’un conflit ».

Tout, ou presque, est dit dans cette appréciation, sur le sens que la plupart des réalisateurs du continent qui s’engagent sur le terrain du documentaire donnent à leur démarche : filmer des personnages et des situations à même de dire des vérités essentielles et permettre au plus grand nombre de comprendre les histoires ainsi que les enjeux sociaux, culturels, économiques et politiques qu’elles portent.

Jean-Marie Teno, Mohamed Said Ouma, Abdoulaye Dragos Ouédraogo et Mickey Fonseca et Ousmane William Mbaye – les membres du jury – ont attribué le premier prix au documentaire du Sud-Africain Rehad Desai, Miners Shot Down.

Cette œuvre est présentée comme « un récit fort captivant et poignant », qui a mis le doigt sur « les mutations politiques d’une société en crise qu’on ne soupçonne pas de l’extérieur » et a « su dénoncer la violence et l’exploitation par le capitalisme dans une société qui se voudrait exemplaire pour le continent africain ». Pour le troisième prix, qui est allé au réalisateur angolais Dom Pedro, pour son film Tango Negro, le jury a relevé « sa maîtrise technique, la beauté de sa photographie, sa mise en lumière de la face occultée de la culture africaine ».

Les vingt films de la sélection officielle du Fespaco 2015 reflètent, selon les membres du jury, deux thématiques que sont les problèmes politiques actuels que traverse le continent et la musique comme vecteur d’identités culturelles et de combat pour la justice sociale. Et c’est là que se lit ce souci des réalisateurs de raconter leurs propres histoires et de donner leur point de vue sur eux-mêmes, leurs sociétés et sur le monde. Ce sont des films documentaires qui disent des histoires occultées, cachées ou mal connues, avec, en toile de fond, cette prétention bien artistique de faire bouger les lignes et de faire prendre conscience d’enjeux d’ordre social, culturel, économique et politique.

Le cinéphile qui s’est intéressé aux documentaires de l’édition 2015 du Fespaco a eu un panorama des sujets qui préoccupent les réalisateurs sélectionnés. Dans 10949, l’Algérienne Nassima Guessoum parle de la lutte d’une héroïne oubliée de la Révolution. Et on voit, à travers d’autres témoignages qui apparaissent dans le film, que les femmes ont joué un rôle éminemment important dans la lutte qui a mené à l’indépendance de l’Algérie. Le Soudanais Kuka Hajooj (Beats Of The Antonov), lui, porte à l’écran l’histoire des populations du Nil Bleu et des Monts Nouba dont le quotidien est rythmé depuis de nombres années par la guerre civile au Soudan. Il s’intéresse particulièrement au rôle que la musique joue de nouveau dans cette société.

Chez l’Egyptienne Jihan El-Tahiri (Egypt’s modern pharaohs), l’une des figures de proue du documentaire en Afrique, la mode est plutôt au questionnement : comment l’Egypte se retrouve-t-elle aujourd’hui dans la même situation qu’au moment de l’indépendance ? 59 ans après la révolution de janvier 1952, El-Tahiri constate que, en 2011, les revendications – « du pain, la liberté et la justice sociale » – restent plus que jamais d’actualité.

Dans le contexte de transition politique que vit le Burkina Faso, où il est question de retour aux valeurs de progrès et de justice sociale prônées il y a plus de 30 ans par Thomas Sankara, le film La sirène du Faso Fani a une résonance toute particulière. En allant voir les ex-employés de l’usine Faso Fani, Michel K. Zongo remet en selle une démarche qui valorise le savoir-faire local ainsi que la sagesse héritée des ancêtres.

Les questions d’histoire, de liberté individuelle et collective, de justice sociale et d’indépendance sont abordées par des cinéastes de différentes générations reliés par le souci constant de mettre le doigt sur des aspects cachés ou peu connus. De cette manière, ils posent des questions à eux-mêmes et à la société. En cela, ils font honneur au genre documentaire dont l’un des moteurs est d’interpeller les consciences sur des urgences pas forcément visibles à l’écran.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 13 mars 2015

 

 

Mohamed Mouftakir : « Un bon court-métrage, c’est celui qui me raconte une situation »

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Le court-métrage n’est pas déterminé par la durée, mais par sa conception qui lui fait raconter une situation précise, estime le scénariste et réalisateur marocain Mohamed Mouftakir, soulignant que dire une histoire à travers ce genre est secondaire.

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« Le court-métrage n’est pas déterminé par la durée. La leçon que j’ai apprise du cinéma est que le court-métrage ne doit pas forcément raconter une histoire. Je pense qu’un bon court-métrage c’est celui qui me raconte une situation », avait-il soutenu dans une Leçon de cinéma, donnée en clôture de la 12-ème édition du Festival du court-métrage méditerranéen de Tanger (13-18 octobre 2014).

Pour lui, le court-métrage est défini par sa conception. « Souvent, explique-t-il, on fait la démarche de la fabrication d’un long-métrage. Et souvent, le spectateur est frustré. Il se sent mal à l’aise, parce que la conception du projet est celle d’un long-métrage réduit et compressé dans une durée temporelle. C’est ça qui nuit au court-métrage. »

Dans son analyse de la différence entre court et long-métrage, Mouftakir, auteur de quatre courts-métrages, a souligné que l’écriture d’une histoire implique un ou des personnages qu’il faut connaître. Il a ajouté : « Qui dit connaître le personnage, dit lui poser un problème. Il va entrer dans une péripétie, une descente aux enfers, etc. Ça c’est une démarche du long. Moi je pense qu’un bon court-métrage c’est celui qui me raconte une situation. Il commence au bon moment, finit au bon moment et pique là où il faut. »

Mohamed Mouftakir a ensuite donné un exemple : « Quelqu’un qui veut s’asseoir sur une chaise, il dit : ‘si je m’assoie sur cette chaise, je vais mourir’. Pour moi, voilà une idée de court-métrage. Qu’est-ce qu’il va faire ? Peu importe la durée. Je peux le traiter en deux, trois, en quatre, en trente minutes, mais que ça soit la situation ».

Le réalisateur a relevé que le court-métrage est un genre qui demande une écriture différente, un scénario tout à fait différent, depuis sa conception jusqu’à son élaboration. Il a dit avoir appris à être court aussi bien dans la durée que dans la conception : « J’ai appris à aller à l’essentiel dans la trame narrative que je construis. Je commence là où il faut commencer, je mets en crise la situation, pas le personnage, et je la fais chuter comme il faut, tout en restant logique ».

Mohamed Mouftakir, 49 ans, est une figure de proue de la génération de réalisateurs marocains ayant émergé au début des années 2000. Il a réalisé quatre courts-métrages, L’ombre de la mort (2003), La danse du fœtus (2005), Fin de mois (2007), Chant funèbre (2008). Son deuxième long-métrage, Pégase, sorti en 2010, a remporté de nombreux prix à travers le monde, dont l’Etalon d’or de Yennenga, grand prix au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), en 2011.

Aboubacar Demba Cissokho

Tanger, le 21 octobre 2014

Une exposition rend à la Médina son rôle pionnier de foyer de création

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L’exposition « De Lods à Docta, Médina la cité Muse », dont le vernissage a eu lieu mardi 11 octobre 2016 à la Galerie nationale d’art, à Dakar, est un voyage dans le temps, montrant le rôle majeur que le quartier de la Médina, en tant qu’espace et lieu de vie, a joué dans la création et le renouvellement de l’expression artistique contemporaine au Sénégal.

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Entre peinture et sculpture, 70 œuvres de quelque 33 artistes de différentes générations y sont exposées dans une scénographie et une articulation réfléchies, qui portent la signature du commissaire de l’évènement, Wagane Guèye, pour qui cette entreprise peut être considérée comme « une ébauche de quelque chose de plus grand ».

Le fait que l’exposition – à voir jusqu’au 31 octobre – parte de Pierre Lods, que le président Léopold Sédar Senghor avait fait venir dans les années 1960, et se ‘’prolonge’’ par Docta, figure de proue de l’art du graffiti depuis une vingtaine d’années, illustre la dimension de laboratoire et de lieu d’innovation que la Médina a constituée non seulement pour les artistes visuels, mais aussi pour de nombreux autres arts (littérature, architecture, musique, etc.).

« C’est une histoire que je tenais à retracer. Je me suis posé beaucoup de questions sur ce personnage qu’est Lods, dont le nom revient souvent dans les écrits sur l’art. C’est un personnage emblématique et surprenant dont Senghor a compris et saisi la permissivité », a expliqué Wagane Guèye.

Il a relevé que, à plusieurs points de vue (politique, musical, sportif…), avec des artistes comme Amadou Ba, Zulu Mbaye, Amadou Kré Mbaye, Bassirou Sarr, Mansour Ciss Kanakassy, Amadou Sow, Kassim Mbaye, Mouhamadou Ndoye Douts…– qu’il expose – et d’autres acteurs, la cité de la Médina a posé « les fondements de la société contemporaine sénégalaise ». 

En parcourant l’exposition, le visiteur « entend » certainement les bruits et échos de rues et lieux de mémoire ayant vibré au rythme des bals populaires, des séances de sabar animées par Doudou Ndiaye Rose et Vieux Sing Faye, vestiges et témoins du dynamisme culturel d’un quartier qui a donné naissance à des mouvements, des parcours d’hommes et de femmes ayant eu des destins singuliers.

L’approche géographique de l’exposition De Lods à Docta, Médina la cité Muse permet aussi d’appréhender le concentré de mémoires sociales, politiques, culturelle, religieuse – le quartier doit son nom à El Hadji Malick Sy, figure emblématique de la Tidjaniya.

Et la proximité entre artistes, dans les mêmes cercles géographiques, a créé des connexions, des influences qui perpétuent un « esprit » permettant à Docta de faire partir ses créations de son domicile médinois.

C’est donc à une ‘’aventure de la création artistique’’ qu’invite le commissaire de l’exposition Wagane Guèye, qui a remercié les artistes ayant adhéré au projet, rendant à la cité ce qu’ils lui doivent.

« Tous les artistes n’ont pas voulu avoir cette reconnaissance au quartier. Comme si, aujourd’hui qu’ils entament des carrières internationales – ils ont du mal à rendre à cette cité ce côté muse », dit Guèye, relevant que la Médina a été, pour d’autres, « le quartier d’accueil, d’envol ».

Wagane Guèye qui n’exclut pas de « remonter » l’exposition, a dit que ce qui l’anime, « c’est l’existant ». D’être né à Dakar, d’avoir grandi dans un cadre culturel, d’avoir eu cette curiosité, d’avoir assisté à plein de choses dans les années 1970-80, d’avoir eu la chance de voir Doudou Ndiaye Rose jouer pour sa mère, il tire « un fond culturel très important qui peut aider à aller vers l’universel ». Avec comme point de départ, le fécond foyer de la Médina.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 12 octobre 2016