CRITIQUES

Mali – ‘’Au cœur de Bamako’’, catalogue sur une ambition culturelle

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Le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ (Edition Balani’s, 400 pages) est, physiquement, lourd. Il est surtout riche d’une vision pour la vie artistique et culturelle portée par un médiateur culturel, Lassana Igo Diarra, à partir d’un espace, la Galerie Médina, une ville, Bamako. Il est lourd d’un récit, celui d’une histoire passionnante, d’un présent difficile mais exaltant, et d’une grande foi en l’avenir. ‘’Au cœur de Bamako’’ est, au-delà, le témoin de la dimension politique de l’art et de toutes les initiatives dont il porte trace.

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Le choix de la couleur or pour la couverture du catalogue – pour un pays riche de ce métal – n’est certainement pas fortuit. Il y a, dans le discours du document, l’espoir de voir les graines semées au cours des expositions, ateliers, résidences, discussions…qu’abrite la Médina, créer une conscience artistique, culturelle, et, partant politique, des enjeux liés à la mémoire, à la préservation et à la valorisation du patrimoine, entre autres.  

Il s’agit de mesurer le chemin parcouru. Il est aussi question de se projeter. Dans un éditorial très justement intitulé ‘’Sini’’ (Demain en bambara), Lassana Igo Diarra écrit : « La jeunesse est la force de nos sociétés, et par la médiation culturelle, nous aurons demain des jeunes citoyens sensibles à l’écriture à l’art, à la culture, tout autant qu’ils le seront à la musique, si populaire dans notre temps. »

« Demain, poursuit-t-il, nos élites et les gens ordinaires fréquenteront les expositions, se reconnaîtront dans les produits des créateurs contemporains prestigieux dont ils seront fiers et qu’ils achèteront. Ils discuteront des œuvres d’Amadou Sanogo, ou des costumes créés par Abdou Ouologuem, des photos de Seydou Camara. Ils iront voir les films de Toumani Sangaré. Les jolies Bamakoises porteront les longs colliers de Tetou, s’habilleront en ikabook…Tous auront lu les livres d’Ousmane Diarra et admireront le design de Cheikh Diallo. Nous irons avec nos artistes et leurs œuvres à Lagos, Cape Town, Yokohama, Sao Paulo, New Delhi, New York, Lausanne, Luanda, Paris et Ségou. »

Diarra insiste : « Demain, nous gagnerons de nouvelles batailles ensemble, et, sans méconnaître le passé et l’histoire de l’art africain, où l’art contemporain mondial a trouvé son inspiration, nous mettrons le cap résolument vers le futur, inventant de nouvelles utopies. Nous améliorerons notre infrastructure, afin d’offrir les conditions optimales à la présentation des œuvres. »

« Demain, nous publierons des catalogues en bambara, en amharique, en yoruba, en zoulou, et en swahili. Nous ferons aussi de la Médina-Coura, ‘’le plus beau quartier du monde’’, avec ses manguiers historiques, sa nouvelle rue colorée des tisserands, et qui sait, pourquoi pas, un tramway à la place du ‘’Rail da’’, qui desservira les quartiers à partir du Boulevard du Peuple », promet Igo Diarra.

Lorsqu’on arrive dans cette « ville d’accueil » qu’est Bamako – « par les airs, les rails ou la route » – « on est frappé par les couleurs, les odeurs, les langues et la beauté des femmes en bazin mahidante, tamantaman, sontoro…», souligne pour sa part le sociologue et linguiste Ismaël Sory Maïga, exposant une partie du « riche patrimoine historique et culturel » de la ‘’Cité des trois caïmans’’ : des vestiges préhistoriques, une architecture coloniale élégante, inspirée de l’architecture soudanaise avec quelques traces d’influence arabo-musulmane. »

Maïga note que « malgré l’essor considérable et des quartiers très modernes qui s’y construisent, Bamako demeure parfois un gros village, de communautés… » Il parle des « différents processus d’installation et de socialisation » dans une cité où on peut voir « un chef de quartier octroyer un terrain d’habitation ou d’exploitation contre un coq rouge et sept colas blanches…transaction qu’ensuite les services publics entérinent volontiers. »

Bamako, « magnifique, complexe, attachante et secrète à la fois », c’est des « jeunes filles qui, le samedi soir en boîte de nuit, portent des jeans ou des jupes, parfois très courtes, sont en tenue traditionnelle le lendemain pour les mariages ou autres cérémonies sociales. Tandis que les jeunes fonctionnaires ou cadres dans des multinationales, sont, toute la semaine, en costume cintré ou cravate, ils revêtent le vendredi leur riche bazin ou brodé. »

A travers les pages du catalogue, défile l’histoire de Médina-Coura, la cité « en permanente construction », qui revendique sa « parenté spirituelle » avec Médine, refuge du prophète de l’islam, porte et assume l’histoire de la retraite des sofas, ces guerriers de l’armée de Samory Touré, résistant à la pénétration coloniale française en Afrique de l’ouest, l’animation du Boulevard du Peuple…

Le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ conte aussi la résistance d’une ville par l’éducation, les initiatives visant la sauvegarde des manuscrits de Tombouctou, les visites d’écoliers, les activités des artistes et acteurs culturels à travers des expressions plurielles, des ateliers, panels et expositions (Fatoumata Diawara, Cheikh Diallo, Abdoulaye Konaté, Soly Cissé, Amadou Sanogo…). Il évoque, en plus de cette actualité, des combats culturels et politiques du siècle passé, ceux de Modibo Keita (premier président du pays), Mamadou Konaté, Fily Dabo Sissoko, les empreintes et souvenirs du musicien Ali Farka Touré, de l’écrivain Yambo Ouologuem, la carrière du footballeur Salif Keita

L’image à laquelle ce précieux document renvoie est, celle bien réelle, d’une plateforme devenu incontournable dans l’animation culturelle au Mali, d’où partent des expressions, des ambitions de liberté, des rêves de conquête de soi et du monde. Ceux qui ont une fois visité la Galerie Médina, et échangé avec son premier responsable, Lassana Igo Diarra, ont senti cette envie farouche de mettre en lumière le regard d’hommes et de femmes sur eux-mêmes, leur histoire, leur société, leur environnement physique et spirituel. C’est de cela que le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ est le témoin.

Dakar, le 9 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

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Livre – Théodore Adrien Sarr : le chemin et les intimes convictions d’un prêtre

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Le journaliste et communicant Marcel Mendy réussit, avec le livre Cardinal Théodore Sarr – Soldat de la paix, paru en 2013, à agrémenter la biographie de l’évêque – qui aurait ainsi rester linéaire et quelque peu fade – d’un intéressant  »dialogue » avec l’homme d’église. Celui-ci se livre à bâtons rompus à une véritable radioscopie, donnant des éclairages sur des questions aussi importantes que le rôle de l’intellectuel africain, la crise de la vocation sacerdotale, la mondialisation, l’engagement – plutôt timide – des chrétiens dans la vie politique, l’apostasie, le débat sur l’ordination des femmes, le célibat des prêtres, la mondialisation…

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« En regardant la situation de l’intellectuel africain que je suis en tant que prêtre ou évêque, je me dis que l’Africain est blessé dans son esprit et dans son âme. Et c’est le fruit de l’esclavage et de la colonisation. L’Africain est blessé dans son âme, à tel point qu’il n’a pas confiance en lui. » Cette analyse du cardinal Théodore Adrien Sarr, en réponse à une question sur la responsabilité de l’élite africaine sur la situation du continent, porte le ton des positions fortes que le prélat à livrées dans la seconde partie de l’ouvrage.

Pour lui, on a « tellement répété » aux Africains  »vous êtes des sauvages, vous n’avez pas de civilisation », qu’il a l’impression que « nous ne nous rendons pas compte que cela est ancré en nous, et que l’Africain ne croit pas en lui, ne se croit pas capable de réfléchir par lui-même ». « Tant que nous, intellectuels africains, n’aurons pas fait cette conversion de dire que nous sommes capables de penser par nous-mêmes et pour nous-mêmes, on sera toujours à la traîne. Et je crois que je n’ai pas tort en le disant », insiste l’ancien archevêque de Dakar (2000-2014).

Rapportant ce constat à sa situation personnelle, il ajoute : « Aujourd’hui, il m’arrive très souvent de réfléchir en sérère, de prier en sérère parce que je retrouve là comme les concepts premiers de mon être. Certaines réflexions, lorsque je les fais en sérère, il y a plus de résonance dans mon être propre que lorsque je les fais en français. » Cet aveu est aussi clair que le sont les avis donnés par Théodore Adrien Sarr dans son face-à-face avec Marcel Mendy.

L’auteur commence son livre par une partie partie consacrée à l’itinéraire de Théodore Adrien Sarr, de Ndiongeem, son quartier natal à Fadiouth, à son élévation au rang de cardinal, donnant de nombreux éléments d’histoire, de géographie, et de précieuses informations sur le contexte socioculturel dans lequel s’est déroulée l’enfance du futur homme d’église ainsi que sur les conditions d’implantation du christianisme à Fadiouth. Dans l’option de Mendy, « il fallait sortir les sermons des prêtres ou des ecclésiastes des quatre murs de l’église et les rendre accessibles au plus grand nombre, par-delà les catégories socioprofessionnelles, les appartenances politiques et autres obédiences religieuses, tant il y a vulgariser, à communiquer dans ces adresses dont la profondeur est à nulle autre pareille. »

« Quel outil mieux qu’un livre peut vaincre les barrières indiquées plus haut et faire des sermons de nos pasteurs du pain à partager avec tous nos frères qui en besoin ? » se demande-t-il, précisant qu’il ne s’agit pas pour lui de « dérouler le tapis de la vie de cet illustre compatriote, sans y poser un regard un brin scrutateur. Que non ! »

« Mieux que cela, il faut, de nécessité absolue, engager un dialogue franc, sans fioritures, sur les brûlantes questions qui traversent la vie de l’Eglise, de manière à y apporter des débuts de réponses propres à éclairer la lanterne des millions de fidèles disséminés à travers le territoire national et le reste du continent africain qui se posent très souvent les mêmes interrogations sans y trouver solution », indique Marcel Mendy.

Le journaliste évoque les « premiers balbutiements d’une vie paroissiale », à Fadiouth, où le Père Léopold Diouf, premier prêtre sénégalais « entièrement formé localement », réussit, « avec la collaboration » de Dominique Diamé, catéchiste originaire de Joal, « certes non sans mal, à édifier une petite chapelle de 10 m de long et 6 m de large avant la fin du mois de juin 1880 ».

Il souligne qu’en dépit des apparences, « les habitants de Fadiouth firent preuve d’une résistance farouche face à la première tentative d’évangélisation ». Mendy relève à ce sujet que, « avant 1880, les prêtres qui sont venus à Fadiouth avaient essuyé un échec retentissant, parce que la foi chrétienne telle que les missionnaires l’apportaient, en exhortant les gens à renoncer et à abandonner leurs traditions ou à ne pas travailler le dimanche, étant donné le cycle de la semaine où le dimanche n’était pas intégré comme jour de repos, équivalait à casser leur rythme de travail avec un jour d’arrêt qui n’est pas le leur.»

Dans la première partie, Marcel Mendy parle de la légende de Mama Ndagne, génie protecteur de Fadiouth, des trois îles constituant la localité (une abritant le cimetière, une autre où sont installés les greniers sur pilotis qui ne servent pratiquement plus et, enfin, une d’habitation), du royaume du Gabou comme « point de départ » des Fadiouthiens, etc.

Le père de famille, Papa Rôg Sarr, rapporte l’auteur, était, à l’instar de ses cohabitants, « un rude paysan qui vivait également des produits de la mer ». Il était aussi un guérisseur réputé, « très sollicité », notamment pour les maux de ventre dont il était spécialiste. Théodore Adrien Sarr, benjamin de sa famille, naquit « un matin de 1936, exactement le 28 novembre ». Il est baptisé le lendemain.

« Doux comme un agneau », il a eu « une adolescence tranquille, rythmée par les travaux champêtres et l’apprentissage scolaire à l’école catéchistique de Fadiouth en 1948, puis au pré-séminaire de Ngasobil où il obtiendra son CEPE (Certificat d’études primaires élémentaires) ». Son frère Pierre, qui partageait la même chambre que lui, se rappelle encore « un petit studieux, qui aimait lire et étudier ».

Hyacinthe Diène, son premier instituteur, parle d’un « élève très doué, tranquille, obéissant, n’aimant pas les bagarres… » et ayant un « goût pour servir la messe que d’ailleurs sa maman encourageait ».. Il fait sa première communion, puis sa confirmation en 1947. Mais son départ pour le pré-séminaire de Ngasobil, en 1949, a été « mouvementé », son père n’ayant pas voulu dans un premier temps qu’il aille. « Il n’est pas question, dit-il. Vous êtes trois garçons… Sanghol est déjà parti (enrôlé dans la gendarmerie), Pierre commence à aller en campagne (une fois que les cultures étaient achevées, les jeunes gens s’en allaient en ville, à Dakar, Kaolack, et ne revenaient que vers le mois de juin pour participer aux travaux champêtres)…C’est toi qui dois rester à mes côtés pour travailler avec moi. »

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, raconte Marcel Mendy, le petit Ada (son nom d’initiation), « fidèle à son éternel tempérament qui ne soulève pas de vagues, accepta la décision paternelle ». Mais il voulait absolument aller au pré-séminaire où ses camarades de promotion étaient déjà depuis un an. C’est alors qu’il eut « l’idée lumineuse d’appeler à la rescousse son frère aîné, Sanghol », alors gendarme en service à Labé, en Guinée, pour le mettre au courant de la situation. Il écrit à son père, prenant le soin de joindre à la lettre un mandat et d’assurer qu’il s’occuperait des frais de la présence de son frère à Ngasobil. Le père arrose l’événement, parce que « recevoir un mandat relevait de l’extraordinaire », rapporte Marcel Mendy, ajoutant qu’après avoir fait honneur au vin, le père appelle son fils et lui dit : « Ada, le fait de t’avoir empêché d’aller au séminaire, t’a tellement chagriné au point que tu écrives une lettre à ton grand frère qui est très loin d’ici ? C’est comme ça ? Si tu y tiens tant, advienne que pourra ! Je m’en lave les mains ! »

Il entre au pré-séminaire en 1949, poursuit ses études, à partir de 1953, au Collège Sainte Marie de Hann. Il obtient son baccalauréat série A en 1958 avant de passer six ans de préparation au Grand séminaire Libermann de Sébikotane. Il est ordonné prêtre – le 49è prêtre sénégalais -, le 28 mai 1964. Le 1er juillet 1974, il est nommé évêque du diocèse de Kaolack. Il y reste jusqu’en août 2000, quand il est nommé à la tête de l’archidiocèse de Dakar, suite au décès du cardinal Hyacinthe Thiandoum (16 juin 2000). Le 17 octobre 2007, il élevé au rang de cardinal.

Au cours des entretiens qu’il a eus, à partir du 1er octobre 2007, avec Théodore Adrien Sarr, Marcel Mendy note que  »pas une question (n’a été) éludée ». Voici des extraits de ces échanges entre « un modeste citoyen, de culture religieuse approximative qui s’abritait derrière sa condition de journaliste pour engager une épreuve de vérité avec cet homme charismatique et brillant, au parcours intellectuel et ecclésiastique déjà parsemé de lauriers…»

== Appel lancé aux chrétiens à s’engager dans la vie politique

« Si nous somme envoyés dans le monde, ce n’est pas pour le fuir, si nous sommes dans le monde, ce ne serait pas logique de ne pas nous insérer dans la gestion des activités de la cité (…) Evidemment, nous ne sommes pas les promoteurs ou les défenseurs de tel ou tel parti politique. Mais nous prenons position sur des questions sociales.

Casamance

« Il faut rappeler que, nous, évêques n’avons jamais manqué l’occasion de dire, en public, que l’Eglise ne cautionnait pas cet engagement de l’Abbé Diamacoune dans ce mouvement. Pour deux raisons : d’abord, c’était un parti qui a des prétentions politiques (l’indépendance politique) ; c’est un mouvement qui a pris les armes.

Changer la situation de l’Afrique ?

« Je dis oui. Nous sommes des hommes comme les autres. Si nous acceptons de nous mettre au travail, de penser par nous-mêmes, nous y arriverons (…) Si les Africains ne retrouvent pas foi en eux, tout en aimant et en croyant en leur propre culture, ils n’arriveront jamais à se développer… Il faut vraiment travailler à la mise en place d’un nouvel ordre économique mondial plus juste. Les pays qui se sont développés au détriment des autres en pillant leurs ressources, doivent accepter de travailler rapidement à développer les pays pauvres (…) Je dirai que nous ne sommes pas condamnés au choc des civilisations. Parce que nous sommes libres et, si nous acceptons d’emprunter la voix du dialogue, nous pouvons éviter le choc et arriver à vivre dans une compréhension de plus en plus effective qui permettra une véritable communion (…) Ce qu’il nous faut c’est l’unité de nos pays. Que cette Gambie qui isole le Sénégal, accepte d’avoir des liens politiques plus forts avec le Sénégal, qu’on arrive à cette fameuse confédération. Dommage qu’on n’ait pas réussi à la faire, mais je pense que c’est la voie. Ensuite, le Sénégal, la Guinée-Bissau, le Mali, la Gambie, c’est un ensemble politique qu’on devrait pouvoir créer, plutôt que de rêver faire une Casamance indépendante.

Difficultés rencontrées par des chrétiens dans certaines parties du monde

« Il ne faut pas rêver d’une vie chrétienne sans difficultés. Dire que Jésus-Chist nous a sauvés ! Méfions-nous, car cela ne veut pas dire qu’il nous épargne des difficultés. Non, ce n’est pas possible. Il faut nous attendre à avoir des difficultés qui font partie de la vie chrétienne (…) Cela ne doit pas nous effrayer, nous décourager et surtout provoquer en nous l’apostasie, c’est-à-dire le renoncement à Jésus-Christ. Il le dit bien :  »Qui veut être mon disciple, doit accepter de mourir à lui-même, prendre sa croix et me suivre ». Cette croix-là, elle est aussi féconde que la croix de Jésus, quand je la porte par amour et en communion avec lui. Voilà pourquoi, l’apostasie des chrétiens ne peut pas se justifier ; c’est simplement que les chrétiens doivent se préparer à affronter des difficultés, des oppositions et des contrariétés dans la vie. Qu’ils ne se découragent pas et restent fidèles au Christ en sachant que grâce à cette fidélité, ils seront beaucoup plus proches de Jésus et donc pourront en recevoir la récompense.

Crise de vocation sacerdotale

« C’est au niveau de l’entrée du Grand séminaire qu’il y a une diminution, une espèce de peur à s’engager définitivement dans cette voie. Je ne sais pas ! Faisons de notre mieux pour améliorer ce qui peut l’être. Il est certain que que les générations d’aujourd’hui sont porteuses de préoccupations qui ne sont pas celles d’il y a 30 à 40 ans. Alors c’est tout cela qu’il faut prendre en compte, comprendre les générations actuelles, leurs richesses mais aussi leurs fragilités, parce qu’il y en a (…) Au Sénégal, nous essayons de trouver des remèdes à cette situation, mais nous sentons qu’arrivé à la fin des études secondaires, le séminariste a des préoccupations que nous n’arrivons pas toujours à bien cerner. Peut-être que nous ne donnons pas toujours satisfaction ou nous n’indiquons pas les réponses qui permettent aux jeunes de dépasser leurs craintes et entrer dans les perspectives qui leur sont présentées (…) Il nous faut éviter de croire que nous avons des formules parfaites, que ce qui était valable il y a 50 ans, l’est toujours. Il faut accepter que même si certaines vérités sont inamovibles, les modalités d’accueil, d’application dans la vie peuvent changer. C’est pour cela que les formateurs doivent être des gens sans cesse en éveil et sans cesse dans la recherche, pour ne pas dormir dans des routines et les sentiers battus. Ils ne doivent pas avoir peur d’inventer en fonction des jeunes qui sont devant eux.

Des chrétiens baptisés et confirmés qui continuent de pratiquer la religion traditionnelle ?

« Le mariage, en quelque sorte, entre la foi chrétienne et une culture quelconque est une aventure merveilleuse, certes, mais délicate et surtout de longue haleine (…) A partir de situations réelles vécues par le peuple, le prophète délivre, de la part de Dieu, un message d’espérance, de conversion. Donc il faut vraiment restituer ce message dans les circonstances où il a été annoncé pour la première fois pour bien comprendre sa portée universelle, en quelque sorte, et, ainsi, pouvoir retirer de là, pour nous-mêmes, un enseignement qui vaut pour la situation que nous vivons, aujourd’hui, en Afrique, dans tel ou tel autre pays (…) Il y a tout un effort de relecture qui est très difficile, parce que l’enseignement de la Bible que nous avons reçu, nous-mêmes, c’est en français, en anglais, avec là aussi, une interprétation ou en tout cas, des mots de la culture française ou anglaise, etc. Dans tout cela, il y a quand même une inculturation que nous pouvons recoder pour retrouver la pureté du message évangélique. Ensuite revoir comment accueillir et redire ce message avec les richesses de nos cultures, ce qui n’est pas facile (…) Nous, Africains, nous n’avons pas la maîtrise totale. Souvent même emportés plus ou moins par la colonisation et l’esclavage, nous avons une certaine méfiance vis-à-vis de nos cultures, un certain mépris, une certaine méconnaissance. Il nous faudrait pouvoir faire des études anthropologiques qui nous permettent de mieux redéfinir les richesses contenues dans nos cultures ; ce qui nous permettrait alors de voir comment mettre ces richesses en face de l’Evangile, ou en face d’elle, mieux comprendre leurs faiblesses, les enrichir en les purifiant.

La mondialisation de l’Eglise : quel contenu ?

« La mondialisation est une bonne chose dans le sens où elle facilite la communication entre les hommes, mais surtout elle facilite une plus grande solidarité entre les humains, une meilleure connaissance des besoins des uns et des autres, des souffrances des uns et des autres. Les dangers, les limites de la mondialisation, se situent dans l’uniformisation des façons de voir, de la culture, etc. Ce serait dommage que la mondialisation efface les richesses des cultures, des peuples…

Ordination des femmes

« Pour revenir à l’ordination des femmes, je ne cesserai pas de me référer à la façon de faire du Christ et je ne crois pas ce que certains disent à savoir que c’est une une question de culture et que si le Christ avait vécu dans notre temps, il aurait ordonné les femmes. Je pense que c’est plus profond que cela. Voilà pourquoi, je considère que l’ordination des femmes n’est pas une priorité dans l’Eglise catholique. Et je comprends donc la position ds papes. Mais c’est à nous de travailler pour faire en sorte que les femmes prennent vraiment toutes les responsabilités qu’elles peuvent prendre dans l’Eglise.

Mariage des prêtres

« C’est un vieux débat, compliqué. Croire que le mariage des prêtres va empêcher les scandales. Je ne sais pas ! Je me rappelle très bien cette réflexion que me faisait un pasteur protestant africain. J’étais encore à Kaolack. Il m’a dit un jour :  »C’est vrai qu’effectivement, pour être franc, notre mariage, à nous pasteurs, ne résout pas nécessairement le problème. Je connais un confrère qui, à cause de ses difficultés conjugales, est un grand apôtre du divorce à l’Eglise (…) Quand on dit à cause du Royaume des Cieux, c’est à voir que le célibat n’est pas seulement ne pas se marier. Mais ne pas se marier pour vivre un plus grand amour. Le célibat est un autre Amour, c’est aimer autrement. Il ne faut pas que les gens le voient d’une façon négative. Ce renoncement au mariage, quitter son père et sa mère, ne pas avoir d’enfants, c’est aussi parce que j’aime le Christ. On est rempli de l’amour du Christ (…) Je pense que la disponibilié que nous, prêtres, évêques, nous avons vis-à-vis des communautés qui nous sont confiées, cette disponibilité-là est plus large, plus généreuse, lorsque nous sommes célibataires. A condition que moi-même je le vive comme un Amour et non pas comme une espèce d’égoïsme ou de petite vie tranquille. »

== Marcel Mendy, Cardinal Théodore Adrien Sarr (L’Harmattan-Sénégal, collection ‘Mémoires et Biographies’, 2013) ==

Dakar, le 9 janvier 2018
Aboubacar Demba Cissokho

Emile Badiane : évocation du riche parcours d’un éducateur et d’un homme d’Etat

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Le livre-album Emile Badiane – Le paysan, l’éducateur, l’homme d’Etat, va au-delà de la « puissante, riche, inimitable » personnalité à laquelle il est dédié. Il est un appel et un vœu à se référer à la vie et à l’oeuvre d’hommes et de femmes ayant incarné de hautes valeurs humaines et patriotiques, pour donner corps à un idéal partagé de progrès social et économique.

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L’ancien ministre de la Culture, Makhily Gassama, qui a dirigé le titre, estime qu’il est temps, « au regard de la dégradation étonnante de nos valeurs, surtout celles qui sont liées à la conduite de notre Etat – si beau mais si fragile ! – à la gestion de nos ressources, que nos jeunes chercheurs s’intéressent de plus en plus à la vie et à l’oeuvre de compatriotes qui ont sacrifié la plus belle tranche de leur vie à la construction de notre pays ». « Le Sénégal, assurément, leur en sera reconnaissant. C’est pour encourager de telles initiatives que nous avons dédié cette œuvre aux écoliers du Sénégal avec l’espoir que, dans les classes, nos enseignants, prenant le relais, s’en serviront à bon escient », ajoute-t-il.

Gassama commente, à propos de l’ouvrage : « Ce livre-album, consacré à la vie et à l’oeuvre d’une des personnalités les plus fascinantes de la scène politique durant la première décennie d’indépendance de notre pays, est un petit livre par le volume – donc peu encombrant – mais un grand livre par la qualité des auteurs, par la spontanéité et la densité de leurs témoignages. »

Les témoignages rassemblés parlent de  »L’étudiant » et du  »fils du terroir », de  »l’éducateur » et de  »l’homme politique ». Emile Badiane est né en 1915 à Tendième, dans le département de Bignona. Il est major de sa promotion à l’école William Ponty de Gorée (1935), et a servi comme instituteur, d’abord dans la région du fleuve à Podor, ensuite en Casamance : Baïla, Balingore, Bessire, Nyassia, avant d’être nommé comme professeur et directeur à l’Ecole normale de Sédhiou où il forma de nombreux instituteurs

De l’homme politique, le livre dit qu’il a été conseiller territorial de Ziguinchor (1952-1960), secrétaire général de l’Union régionale de l’Union progressiste sénégalaise (UPS) de la Casamance (1962-1972), secrétaire général à l’organisation et à la propagande, secrétaire général adjoint à la presse, secrétaire général adjoint de l’UPS (1969-1972), secrétaire administratif de l’UPS, élu au 8è congrès (9-10 décembre 1972). Emile Badiane a aussi été secrétaire d’Etat à l’Information, à la Radiodiffusion, à la Presse (avril 1959-mars 1960), ministre de l’Enseignement technique et de la Formation des cadres (mars 1960-février 1970), ministre de la Coopération (février 1970-décembre 1972).

Au titre de ses réalisations, le livre cite les premières garderies d’enfants permettant aux femmes paysannes de se libérer pour vaquer aux activités champêtres et rizicoles, les centres techniques professionnels, les écoles professionnelles (Eaux et forêts, Agriculture, Hôtelière), la création de diplômes professionnels (pâtissiers, cuisiniers, préparateurs en pharmacie, plombiers), la création du Village artisanal de Soumbédioune, « avec obligation pour les bijoutiers de faire poinçonner leurs œuvres par souci d’assurance-qualité et de lutter contre la contrefaçon pour l’honorabilité du Sénégal et pour sauver le tourisme sénégalais. »

Amadou Cissé Dia, Mamadou Mané, Assane Seck, Amadou Clédor Sall, Magatte Lô, Pierre Goudiaby Atepa, entre autres, évoquent l’homme d’Etat qu’a été Emile Badiane, à la fois attaché aux vertus de son terroir et aux valeurs d’unité et de rassemblement de la République. Le témognange de Moustapha Niasse, par exemple, parle de lui en des termes qui montrent l’ancrage de l’homme dans la culture qui a façonné son rapport à lui-même et aux autres : « Je me souviens qu’il arrivait que l’on entendit au Bureau politique de notre parti, Emile Badiane fredonner des chants diolas. Parfois, avec un sourire affectueux, le président Léopold Sédar Senghor, connaissant l’intelligence de l’homme, lui rappelait avec discrétion, que nous n’étions pas dans le Fogny ou dans les Kalounayes, bien qu’il appréciât, sans manquer de le dire, les mélodies diolas qui rythmaient les strates d’une culture et d’une manière de vivre avec la nature. »

A la lecture de ces témoignages sur la vie et l’oeuvre d’Emile Badiane, « une question s’impose comme naturellement au lecteur : comment le canton d’un homme qui a pesé, à sa manière – quelle belle manière ! – sur l’histoire de l’indépendance du Sénégal, a pu brutalement basculer, dix ans après sa mort, dans la peur, dans l’angoisse, dans le sang ?», poursuit l’ancien ministre de la Culture, soulignant que « la même lecture attentive des textes contenus dans ce livre-album imposera au lecteur la seule réponse qui vaille : si Emile Badiane était encore parmi nous ou si nous comptions aujourd’hui, en Casamance, une ou deux personnalités politiques de son envergure, cette crise, qui s’éternise et pèse lourdement et négativement sur l’avenir de nos enfants, eût vécu dès son balbutiement ou n’eût jamais existé. »

Makhily Gassama évoque avec emphase la figure d’Emile Badiane, personnalité, « franchement hors du commun, tantôt flamboyante devant les caprices de la vie, tantôt austère devant le devoir à accomplir, tantôt égayant une atmosphère qui couve le drame, toujours épousant merveilleusement les contours des situations pour mieux les dompter, puissante, riche, inimitable ».

Cette personnalité « a séduit toute la classe politique de son époque, majorité et opposition confondues, comme elle a forcé le respect de l’élite intellectuelle (…) optimiste comme sait l’être l’homme d’action, intransigeant dans la sauvegarde des valeurs cardinales – gardiennes de la dignité d’un peuple», relève-t-il. Pour lui, « Emile Badiane ne semblait vivre que pour son pays. »

« En fouinant dans les archives avec une attention sans cesse en éveil, signale Makhily Gassama, je n’ai rencontré, mêmes ses amis les plus proches, même chez ceux qui ont partagé avec lui les mystères de la Case de l’Homme, la Case de la grande Initiation à la Vie, aucun témoignage faisant allusion significative à sa vie privée, à sa vie familiale. Tout ce grand et beau monde qui l’a vu vivre, évoluer, ne semblait lié à lui que par le travail, uniquement par la conception et l’exécution des projets de développement du pays. Plus le lien de travail, de collaboration, dans la vaste oeuvre de construction du pays, était intense, plus grande était son amitié pour son vis-à-vis. Il vivait, quotidiennement, d’heure en heure, avec piété, pour le pays, rien que pour sa patrie.»

Les auteurs notent qu’au total, « Emile Badiane n’aura vécu que 57 ans. Une vie certes brève, mais riche et exemplaire, car consacrée à la formation des cadres pour le développement du pays et à la recherche de la paix. » Badiane a été membre fondateur du Mouvement des forces démocratiques de Casamance (MFDC) dont l’une des préoccupations, loin des revendications indépendantistes, était une prise en compte de toutes les entités du pays avec leurs spécificités. Une avenue de Dakar porte le nom de l’homme politique, dont Makhily Gassama, rapportant le témoignage de l’historien Abdoulaye Bathily, a souligné « les extraordinaires qualités de négociateur  ors de la crise scolaire universitaire de Mai 1968 à Dakar. « Abdoulaye Bathily (leader du mouvement étudiant à cette époque)… a salué, avec beaucoup de franchise, la manière à la fois cavalière et efficace avec laquelle Emile Badiane a réussi la difficile négociation entre les étudiants, révolutionnaires, inébranlables, et le pouvoir politique du Sénégal d’alors, ferme, mais apeuré», indique Gassama.

« Des funérailles nationales furent organisées le 23 décembre 1972 au matin, devant l’esplanade du Building administratif, siège du gouvernement à Dakar. Une occasion qu’a saisie le président de la République, Léopold Sédar Senghor, pour rendre hommage à son ami et fidèle compagnon de lutte», rappelle le livre, lequel évoque par ailleurs l’hommage rendu à Emile Badiane, à la Mairie de Bignona, d’où « un gigantesque cortège » s’ébranla pour Tendième, son village natal où eut lieu son inhumation, le 24 décembre 1972.

D’Emile Badiane, le président Léopold Sédar Senghor, dans l’allocution prononcée à ses funérailles, dit qu’il fut « parmi les premiers au rassemblement des consciences et des volontés nationales », quand, en 1945, le temps était venu de « commencer à prendre le destin» du Sénégal en main. « Pendant 27 ans qu’il fut notre compagnon de lutte, nous ne l’avons jamais pris en défaut, encore qu’il eût ses ruses de guerre. Ce qui est nécessaire en politique», rappela Senghor avant d’ajouter : « (…) Le rayonnement d’Emile Badiane dépassait sa région et son Parti, s’étendait par-delà les frontières du Sénégal. Il savait conquérir, il conquérait tous ceux qui l’avaient approché : par son intelligence toujours en éveil, par sa culture solidement assise sur les fondements de W. Ponty, par son esprit, je dis par son humour négro-africain, enfin, par sa générosité.»

Un témoignage de Senghor conforté par des lignes de conclusion du livre : « Emile Badiane laissa l’image d’un grand homme d’Etat reconnu pour ses qualités de simplicité et d’humilité qui cachent une intelligence vive ; pour la générosité, l’humanisme, le désintéressement, le sens de la parole donnée, la fidélité dans l’amitié, le sens de l’honneur, le don de soi, le patriotisme…»

== Sous la direction de Makhily Gassama, Emile Badiane – Le paysan, l’éducateur, l’homme d’Etat (Abis Editions, avril 2013, 99 pages)

Dakar, le 6  janvier 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 »L’idéal panafricain contemporain… » : relecture critique du mythe du Panafricanisme

Publié le Mis à jour le

L’ouvrage collectif  »L’idéal panafricain contemporain – Fondement historiques, perspectives futures », édité sous la direction du philosophe-chercheur burkinabé Lazare V. Ki-Zerbo et de l’historien et anthropologue sénégalais Jean-Jacques N. Sène (CODESRIA, 2016, 384 pages), est, comme l’écrit à juste titre le second, dans la postface, un outil qui aide à « déconstruire le mythe du Panafricanisme ». « On l’a vu, souligne Sène, il faut le déconstruire soit comme mythologie conservatrice (réduction malhonnête à un essentialisme pan-nègre que l’idée et le mouvement n’ont jamais démontré en plus de trois siècles d’existence) ou comme utopie ; une utopie en attente d’un miracle (la réalisation des Etats-Unis d’Afrique stables, souverains et prospères, en solidarité avec la diaspora noire universelle). »

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« Le corpus présenté dans ce volume s’inscrit dans une dynamique. Il rassemble les communications du Campus annuel 2008 en sciences sociales, ainsi que les travaux d’une entité de la Fondation Joseph Ki-Zerbo, le Comité international Joseph Ki-Zerbo (CIJK), lors de la commémoration à Ouagadougou, en décembre 2008, du cinquantenaire de la Conférence des peuples organisé par Kwame Nkrumah en décembre 1958 à Accra », précise Lazare V. Ki-Zerbo dans l’avant-propos.

Il indique, concernant le Campus 2008, que le thème proposé était  »Idéal panafricain contemporain : fondements historiques, perspectives futures ». « C’est un thème qui aborde les débats en cours en Afrique et dans la diaspora africaine sur les enjeux contemporains d’unification, d’intégration et de développement des pays du continent à l’ère de la mondialisation accélérée », écrit Ki-Zerbo.

En décidant de ce thème sur la Panafricanisme, poursuit-il, « le CODESRIA souhaite faire intervenir le contexte historique, la dimension critique et les perspectives d’avenir dans les débats en cours. Ces débats sont le plus souvent conduits comme si les questions en discussion n’avaient pas d’antécédents historiques qui méritent d’être soumis à la réflexion. Ils sont également menés comme si les Africains avaient des choix limité quand il s’agit de leur unité et leur intégration. »

« La question de la signification philosophique d’être panafricain aujourd’hui est d’une importance particulière », estime le philosophe, précisant que « sans une exploration complète du Panafricanisme comme exigence actuelle et une compréhension commune autour de cet idéal, la recherche d’une  »feuille de route » vers l’unité et l’intégration continuera d’être conduite sur la base de gestes symboliques. »

« Que le Panafricanisme soit reconceptualisé comme enjeu actuel, cela devrait avoir une portée déterminante pour la politique contemporaine du Panafricanisme qui sera examinée en même temps que les impératifs historiques et contemporains d’unité et d’intégration, souligne-t-il par ailleurs. De plus, le paradoxe d’une construction du Panafricanisme qui se fonde sur un système d’Etats-nations préservant et se renforçant dans son être sera réévalué, de même que les tensions entre les idéaux d’une union mue par le peuple et des processus et structures d’unification dominés par les Etats. »

En cinq chapître ( »Documents »,  »Le mouvement panafricaniste »,  »Mémoire collective et défis éducatifs »,  »Universalité, migrations et identités »,  »Structures proto-fédérales africaines, libéralisme et mondialisation »), constitué d’un total de 24 textes, les auteurs donnent une lecture documentée, analytique et critique des fondements historiques du Panafricanisme, s’attachant chacun à en esquisser des perspectives fondées en grande partie sur les débats en cours sur le Continent et dans la diaspora.

On trouve, sous la plume de Lazare V. Ki-Zerbo et Jean-Jacques N. Sène,  »NKosi Sikelel’iAfrika,  »un hymne panafricain », « connu de centaines de millions d’Africains comme l’hymne du Congrès national africain (African National Congress – ANC), qui vit le jour en 1912, pour s’instituer comme le premier grand mouvement politique moderne du Continent ». Dans leur texte, ils rappellent « les étapes séminales de la gestation de cet hymne, de sa création jusqu’à son adoption comme hymne de la République de l’Afrique du Sud postapartheid ».

Il y a aussi le discours d’ouverture (8 décembre 1958) et de clôture (13 décembre 1958) du Premier ministre du Ghana, Kwame Nkrumah, à la Conférence des peuples africains. « Nous devons nous consacrer à nouveau à la tâche d’organiser nos peuples et de les mener dans le combat de l’indépendance nationale, dit-il dans le premier. L’Afrique doit être libre. Il nous faut ensuite utiliser le pouvoir politique que le peuple nous conférera par des élections libres pour reconstruire très rapidement nos pays sur les plans social et économique, de façon à élever le niveau de vie général. »

Il résume, dans le second, les objectifs des participants à la conférence : « l’indépendance nationale et la souveraineté ; l’Indépendance dans une Communauté africaine ; la reconstruction économique et sociale sur la base d’un Socialisme africains. »

Dans un texte fouillé, Tony Martin campe  »les fondements historiques du Panafricanisme ». Il relève que « la grande tragédie du 1441 peut être considérée comme un point de départ commode de la voie qui, en fin de compte, aboutit au Panafricanisme moderne ». « Cette année-là, indique-t-il, les maraudeurs portugais venant de la mer enlevèrent Africains sur la côte ouest-africaine et mirent les voiles pour le Portugal. En 1502, certains des Africains nouvellement réduits à l’esclavage avaient été transportés de l’autre côte de l’Atlantique, de la Péninsule ibérique à l’île des Caraîbes d’Hispaniola, que se partagent actuellement la République Dominicaine et Haïti. Les arrivées ultérieures venaient directement de l’Afrique en Amérique. »

Martin évoque les conséquences du commerce transatlantique d’esclaves, qu’il qualifie d »’holocauste d’asservissement ». « En dépit du fait que l’esclavage a existé depuis des temps immémoriaux dans la plupart des sociétés, le commerce transatlantique d’esclaves était qualitativement différent de ce qui avait eu lieu auparavant », souligne le chercheur, estimant, plus loin, que «le Panafricanisme a permis de prendre conscience que l’Afrique était devenue une communauté mondiale ». Il ajoute : « Des millions d’Africains étaient éparpillés dans une grande partie du monde. Des Africains, du Ghana et de l’Angola qui, auparavant, n’auraient pas été conscients de l’existence des uns et des autres pouvaient se trouver ensemble, travaillant côte à côte dans la plantation de quelqu’un. »

D’autres textes meublent cet important et ambitieux ouvrage :  »la résistance panafricaine : de l’activisme anti-esclavagiste au Mouvement Anti-Apartheid » (Francis Njubi Nesbitt),  »Nkrumah et le Panafricanisme : 1942-1958 » (Marika Sherwood),  »La Tanzanie : un modèle et un Etat panafricains sous Nyerere (1962-1985) ? » (Boye Ndiaye),  »Le Panafricanisme et le droit à l’auto-détermination des nations ethniques en Afrique » (Richard Glen),  »Un idéal sans leadership ? » (Joseph Cihunda Hengelela),  »la question afro-asiatique 60 ans après la Conférence de Bandung » (Darwis Khudori),  »diaspora africaine et fédération panafricaine » (Lazare V. Ki-Zerbo),  »rastafari et reggae : mouvement panafricanistes à part entière – leurs apports dans l’universel culturel mondial » (Jérémie Kroubo Dagninià,  »le rejet des frontières au sud du bassin tchadien : perspectives pour le Panafricanisme à partir des données historiques » (Abdoul-Aziz Yaouba),  »hommage au Professeur Joseph Ki-Zerbo : plaidoyer pour une histoire de l’Afrique » (Boubacar Barry).

== Sous la direction de Lazare V. Ki-Zerbo et Jean-Jacques N. Sène,  »L’idéal panafricain contemporain – Fondement historiques, perspectives futures », (Conseil pour le développement de la recherche en sociales en Afrique – CODESRIA, 2016, 384 pages) ==

Dakar, le 3 janvier 2018
Aboubacar Demba Cissokho

 »Quand le Sénégal fabrique sa géographie », une somme savante sur les objets structurants du territoire

Publié le Mis à jour le

Le volume de l’ouvrage du géographe Lat Soucabé Mbow, Quand le Sénégal fabrique sa géographie, 806 pages, peut faire peur ou rebuter le lecteur le plus coriace si on ne le considère pas plus comme une encyclopédie ou un dictionnaire – que l’on consulte en sachant ce que l’on pourrait y trouver pour satisfaire sa curiosité – que comme un ouvrage classique, lequel peut être lu d’une traite. Mais cette option ne veut nullement dire que les éléments qui font la somme n’ont aucun lien entre eux. Au contraire. Tout se tient.

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Les douze chapitres du livre ont un lien entre eux, parce qu’exposés sous le prisme de la géographie, étant entendu, comme l’écrit l’auteur, que « la nature et la société ne deviennent des objets géographiques que si les rapports entre les parties dont elles représentent la somme sont identifiés et restitués en fonction de leur marqueur spatial. »

Dans son avant-propos, Lat Soucabé Mbow écrit : « Les vicissitudes liées au passé géologiques et au temps historique ont fait que le Sénégal a les traits géographiques qui lui sont connus à travers la littérature savante. En résumé, il s’agit d’un pays plat de la zone soudano-sahélienne à l’extrême ouest du continent africain, sur la voie du développement. »

« Certes à l’échelle régionale, partage-t-il certains de ses attributs avec d’autres territoires de la même façade atlantique, mais sa personnalité propre tient surtout à une combinaison de facteurs qui, loin d’être gratuite, procède de l’usage réglementé et des projets successifs ayant sous-tendu le développement et l’organisation de son territoire », ajoute-t-il.

« Au lieu d’en subir fatalement le poids des contraintes, poursuit Mbow, la population compose avec les les conditions naturelles et par son ingéniosité contribue au reconditionnement de l’environnement. A la sécheresse, à la désertification, à l’érosion côtière, à la salinisation ou à l’érosion des sols elle applique des solutions palliatives (…) dans une large mesure les habitants du pays sont les artisans de la structuration de l’espace géographique qu’ils occupent, aménagent et font fructifier en fonction des systèmes et techniques de production inventés depuis plusieurs générations, des modèles de régulation politique, économique et sociale dont l’absence a abouti ailleurs à des tragédies ayant retardé le processus de développement et fragilisé l’unité nationale. »

 »La production du territoire » (titre du premier chapître), l’auteur relève que,  »comme de nombreux autres pays africains, le Sénégal tel qu’il existe aujourd’hui à l’intérieur de ses frontières est le résultat des partages coloniaux intervenus à partir de seconde moitié du XIXè siècle. »

Dans l’ancien empire français en Afrique, le Sénégal a été « un terrain d’expérimentation pour l’application de plusieurs mesures visant la transformation de la vie des territoires et leur intégration graduelle à la géopolitique mondiale. » « Cette  »vieille colonie » de la France a été, au sud du Sahara, la première possession à accueillir des projets de colonisation agricole, de grandes infrastructures de communication dans le cadre de l’exploitation coloniale. Les structures administratives et les institutions politiques dictées par les besoins de la colonisation ont été introduites d’abord au Sénégal avant leur transposition dans les autres territoires ouest africains sous tutelle française », souligne-t-il

Il ajoute qu’à l’époque contemporaine, « l’une des particularités de l’Etat du Sénégal repose sur la stabilité de son ancrage territorial et la solidité de son organisation institutionnelle, dans un contexte régional caractérisé par l’éclatement de crises graves qui, dans l’ensemble, renvoient à des problèmes de gouvernance démocratique. » « A part l’épisode du conflit frontalier avec la Mauritanie en 1988-1989, indique-t-il, la rébellion qui sévit dans le sud du pays représente la plus sérieuse menace sur l’intégrité du territoire, en un peu plus d’un demi-siècle d’indépendance nationale. »

Une riche bibliographie accompagne chacun des chapitres, illustré de cartes, de photos et de graphiques. L’auteur traite dans le premier chapître du  »processus historique de formation du territoire », des  »ensembles politiques du Sénégal précolonial », des  »grandes étapes de la prise de possession du territoire par la puissance coloniale », du  »zonage administratif », du  »peuplement et l’état de la population », entre autres.

 »L’urbanisation et les défis du développement urbain durable »,  »L’agriculture sur la voie de la libéralisation »,  »L’élevage entre les pressions de l’agriculture et des politiques de modernisation »,  »La pêche à l’épreuve de l’exploitation responsable de la mer »,  »L’industrie en quête de compétitivité »,  »Le tourisme de luxe contre la pauvreté »,  »Les transports et la priorité à la route »,  »Le commerce et la régulation par la concurrence »,  »La transformation des télécommunications par le NTIC »,  »Le système bancaire et son ouverture à la néo-banque », sont les titres des onze autres chapitres.

S’agissant, par exemple, du peuplement et de l’état de la population, Mbow signale que « dans la période contemporaine, la dynamique du peuplement se caractérise par une double tendance. La première correspond au passage de la phase de transition démographique…La seconde tendance porte sur le maintien, voire l’accentuation de la concentration de population sur le littoral et dans le centre-ouest du pays. »

« On estime que le quart de la population totale est fixé sur une bande côtière de 5 km de large, et, près de la moitié à une distance de 50 km. Il en résulte non pas seulement les questions de l’équilibre régional et de macrocéphalie de la pyramide urbaine, mais aussi des signes de perturbation des écosystèmes par les agents anthropiques e de dégradation de la qualité des cadres de vie dans les villes », ajoute-t-il.

Dans la conclusion du premier chapitre ( »La production du territoire »), le géographe indique que  »les rapports de domination imposés par le système colonial ont laissé sur le territoire des structures spatiales (infrastructure de base, armature urbaine), un modèle d’organisation politique et une trame économique qui expliquent dans une large mesure sa charpente actuelle. »

Pour lui, « les défis que les politiques publiques essaient de relever en matière de restructuration du territoire national depuis l’Indépendance consistent à réduire la concentration des activités modernes et du peuplement dans la moitié ouest du pays au profit des régions périphériques par la politiques de décentralisation de l’Etat et de régionalisation des actions de développement. »

L’avant-dernier chapître de l’ouvrage est consacré à la transformation des télécommunications par les NTIC, dans lequel Lat Soucabé Mbow traite des  »retombées territoriales des avancées technologiques », du passage à l’âge de la fibre optique, de l’organisation du réseau satellitaire, du réseau internet, etc.

Pour souligner l’importance de ce secteur, il écrit : « Il est logique pour un pays dont l’économie est résolument tournée vers les exportations d’ériger au rang de priorité le développement des télécommunications et des télé-services devenus indispensables pour l’accès aux marchés extérieurs. De surcroît, la qualité de l’infrastructure existante et les divers autres avantages comparatifs font du Sénégal une des destinations les plus en vue en Afrique francophone pour l’off-shoring de la sous-traitance dans les services de télécommunications. L’ambition des autorités politiques est du reste de l’ériger en hub régional, en particulier dans la prestation de services à valeur ajoutée. »

La publication de cet ouvrage, avec son contenu transversal, va à l’encontre d’idées reçues sur une discipline. « Pour le plus grand nombre, la géographie consiste en la description – au mieux la description raisonnée – du relief, du climat, de la végétation, des cours d’eau, ou encore en l’évocation des coordonnées sur une carte et des noms de lieux », peut-on lire sur la quatrième de couverture du livre, relevant que « les professionnels de la géographie savent par contre que l’esprit de leur discipline a évolué depuis qu’elle s’est affranchie de l’histoire ».

« Il insiste plutôt sur les relations entre les objets qui structurent un territoire en lui donnant une organisation spécifiée qui reflète les logiques associées aux décisions prises par les habitants à la recherche de la satisfaction de leurs besoins. » C’est à cet exercice que s’est livré le professeur Lat Soucabé Mbow, qui expose ici le fruit de plusieurs années de recherches.

Lat Soucabé Mbow,  »Quand le Sénégal fabrique sa géographie » (Presses Universitaires de Dakar, 2017, 806 pages)

Dakar, le 3 janvier 2018

Aboubacar Demba Cissokho

« Conversations avec Cheikh Anta Diop » : relecture originale d’une pensée

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« La leçon du lotus – Conversations avec Cheikh Anta Diop » (Academica, février 2017, 196 pages), du philosophe et chercheur sénégalais Khadim Ndiaye , est hommage d’un jeune auteur qui offre sa lecture originale de l’œuvre de l’historien et homme politique.

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Il y a une dizaine d’années, le philosophe sénégalais Mamoussé Diagne suggérait comme sujet de thèse, à des étudiants qui l’écoutaient, une conversation – posthume bien sûr – entre le poète Léopold Sédar Senghor (1906-2001) et l’historien et homme politique Cheikh Anta Diop (1923-1986), que le romancier Boubacar Boris Diop considère à juste titre comme « les deux visages du Sénégal ». La suggestion avait plus fait sourire que réfléchir vraiment sur sa possibilité et ses modalités, non pas parce cela manquerait d’intérêt, mais parce que l’évocation des deux noms suscitent tellement de passions, de polémiques derrière lesquelles il y a, pour la plupart, l’impossibilité d’une  »mise en contact ».

C’est à une mise en relation particulière que se livre le philosophe Khadim Ndiaye dans ces La leçon du lotus – Conversations avec Cheikh Anta Diop. C’est un dialogue avec l’auteur de  »Nations nègres et culture » – mis, pour l’ocasion, face à ses écrits, sa pensée et sa vision -, un cours qui permet, par le biais d’une confrontation des questions et du regard de l’élève Ndongo avec ceux du Maître, dont les précisions, mises au point et explications permettent de jeter un éclairage singulier à la fois sur son oeuvre et sur le )caractère visionnaire des thèses, les premières ayant été exposées il y a près dee soixante-dix ans (Quand pourra-t-on parler de renaissance africaine ?, 1948).

L’auteur de la préface de Conversations avec Cheikh Anta Diop, Boubacar Boris Diop, souligne que le livre qui redonne « corps et paroles au patient sculpteur de nos rêves », « réussit à vulgariser, sans la mutiler, une pensée complexe et nuancée. » « Cela peut paraître aller de soi mais le fait est que personne n’y avait songé avant Khadim Ndiaye… Le résultat est un hommage affectueux, le regard rivé avec nostalgie sur le futur », écrit Diop.

De quoi s’agit-il dans Conversations avec Cheikh Anta Diop, travail dont le préfacier dit qu’il est « à la fois original et limpide » : « Ndongo, un jeune disciple, rejoint le Maître dans l’au-delà et lui pose des questions auxquelles il répond en reprenant mot pour mot des passages de ses propres livres ou interventions publiques », résume Diop.

Relire la pensée d’un auteur, aussi massif et influent soit-il, et en donner son analyse, sa lecture et une sorte de critique amoureuse, peuvent paraître banals et relever du sens commun, mais se livrer à cet exercice avec lui est ce qui fait la dimension originale du travail de Khadim Ndiaye. Il rend compte de cette rencontre dont il espère une suite parce qu’ayant de nombreuses autres questions à poser au Maître.

Le prologue du livre donne à cette conversation d’un genre particulier une dimension encore plus importante, parce que articulée autour de la substance d’une œuvre féconde et actuelle : « C’était la troisième fois que je voyais cette silhouette en rêve en l’espace de quelques jours, raconte Ndongo. Elle apparaissait puis disparaissait. Cette fois, elle resta immobile. Assise, une bulle de lumière l’entourait qui m’éblouissait. Elle se rapprochait.»

« Je distinguais mieux son visage. Un homme. Il était imposant. Vêtu d’un boubou blanc, il portait des lunettes à monture d’écaille. Il arborait un large sourire rassurant qui laissait apparaître ses dents d’une blancheur éclatante », ajoute l’auteur, parlant du visage du Maître qui a « quelque chose de familier ».

Les premiers mots de l’échange : « — Me reconnais-tu cher Ndongo ? /— Mais, Mai…Maître Chei…Cheikh Anta Diop, bégayai-je. Est-ce bien vous ? /— Oui Ndongo, c’est bien moi. Tu sais, tu peux me tutoyer. Ne sois pas gêné. Je sais combien tu es attaché à ma pensée et quel effort tu fournis pour la vulgariser. Pour te témoigner ma gratitude, je t’emmène avec moi pour un périple nocturne. Tu auras le loisir de me poser toutes les questions que tu veux en rapport avec ma pensée ».

En cinq chapitres (l’odyssée de la personnalité ; la personnalité culturelle et ses composantes ; l’évolution créatrice : vers l’avènement de la personnalité culturelle ; de la régression de la personnalité culturelle ; la revivification de la personnalité culturelle : vers la renaissance ; l’humanisme vigilant), Khadim Ndiaye offre une relecture du travail de Cheikh Anta Diop, lui-même appelé à expliquer des points importants.

« En lisant tes ouvrages, j’ai essayé de faire ressortir ce qui m’a semblé être ton projet véritable : le renforcement de la personnalité culturelle africaine. Tu reviens à plusieurs reprise dans ton oeuvre sur cette notion de  »personnalité culturelle » », dit Ndongo, s’adressant au Maître, ajoutant : « Tu écris par exemple, que  »la personnalité cultuelle du Noir est la plus élaborée de toutes, comparée à celles des autres ex-colonisés », que  »la personnalité culturelle de l’Africain ne se rattache plus à un passé historique et culturel reconnu par par une conscience nationale », que cette personnalité peut souffrir de  »crise d’identité », tu parles de  »flottement de la personnalité de l’Africain », tu soulignes que la colonisation a contribué à  »falsifier la personnalité du nègre, tu insistes sur les notions de  »personnalité culturelle », de  »personnalité collective », etc. »

Ndongo, « étonné par la récurrence de cette notion » dans les écrits de Cheikh Anta Diop, lui pose la question. Réponse : « J’en suis arrivé à cette théorie de la personnalité culturelle après avoir fait le constat de l’état de délabrement culturel avancé de l’Afrique, résultat, comme tu le sais, de plusieurs siècles d’asservissement. Nous sommes ici, si tu veux, en pleine anthropologie culturelle. J’ai effectivement dit que les peuples ont une personnalité culturelle encore appelée  »personnalité collective » qui influe sur les individus et qui peut être consolidée ou être complètement affaiblie. »

Cette personnalité a « une trajectoire au cours de laquelle elle peut régresser jusqu’à sombrer dans la barbarie, ou, au contraire, retrouver toute sa plénitude – état de civilisation – selon qu’elle est dotée ou non d’une  »identité culturelle » forte », poursuit Diop. Il précise que la personnalité culturelle « n’est pas donnée une fois pour toutes ; elle se constitue, se réalise au cours du temps, et les conditions historico-géographiques y jouent un rôle déterminant. Affaiblie et même complètement émoussée, la personnalité culturelle peut resurgir grâce à la mise en avant de valeurs appropriées développées au cours du temps : conscience historique, unité linguistique, développement de la science et même union des forces dans un Etat fédéral, dans la cas de l’Afrique notamment marquée par un émiettement étatique. »

S’agissant des composantes de cette personnalité, Cheikh Anta Diop cite le facteur historique, « l’arme culturelle la plus efficace dont puisse se doter un peuple », qui « fait passer de l’étape de simple individu à la personnalité pleine et entière » et « permet de distinguer une nation d’une simple population, agrégats d’individus que rien ne relie. »

« Aussi important que le facteur historique », le facteur linguistique « n’est que ce sentiment de profonde unité linguistique qui unit un peuple ». L’importance des deux devrait conduire, selon Cheikh Anta Diop à « la totale refonte des programmes scolaires en Afrique qui introduiraient les antiquités égypto-nubiennes à l’instar de l’Europe dont la personnalité collective s’appuie sur les antiquités gréco-romaines », proposition faite dès 1948, dans un article intitulé  »Quand pourra-t-on parler d’une renaissance africaine ? » Il cite aussi le facteur psychologique, « ce que l’on appelle généralement  »tempérament national » et que laissent voir la littérature, la poésie, lesquelles (…) expriment les vertus d’un peuple. »

La chantier pour « l’avènement de la personnalité culturelle » permet à l’historien de réaffirmer que « le grand institut d’égyptologie » qu’il appelait de ses vœux, « s’impose de plus en plus », et « ses chercheurs auraient eu une longueur d’avance si ce grand institut avait été créé depuis le temps » qu’il en parlait, « d’autant plus qu’on sait maintenant que le méroïtique est proche du nara, une langue africaine parlée en Erythrée. »

Il faut aussi une « géographie accoucheuse » ( »Si les conditions géographiques ne sont pas favorables à l’éclosion de la personnalité culturelle, les peuples accusent un retard de civilisation. »), de « l’influence heureuse » ( »Un peuple peut aussi évoluer vers la civilisation en ayant subi l’influence bénéfique d’un autre peuple. C’est ce qui se passa avec la Grèce, influencée par l’Egypte »).

La curiosité de Ndongo permet à Cheikh Anta Diop d’aborder les causes de « la régression de la personnalité culturelle (africaine) », pointant le fait que la civilisation égyptienne a en partie contenu les propres germes de sa régression. Chez elle, le mode initiatique de transmission du savoir constituait à la longue un obstacle du fait qu’il n’était pas diffusé à l’échelle du peuple.

Il y a aussi, parmi les causes de la régression, la perte de la souveraineté nationale, l’aliénation culturelle, qui a « désarticulé la personnalité collective des Africains », l’aliénation linguistique, l’aliénation par la religion. Celle-ci « tue tout pouvoir de création », dit-il, rappelant avoir expliqué, pour ce qui est de l’islam, que « parmi ses motifs de succès en Afrique, il y a eu la  »parenté métaphysique » entre cette religion et les croyances traditionnelles africaines. »

Mais les raisons d’espérer existent, la régression culturelle « n’est pas irréversible ». « Il est possible, souligne Cheikh Anta Diop, de reprendre les choses en main. Si l’Afrique se dote de nouveau d’une conscience culturelle solide, il lui sera possible de retrouver son  »soi » perdu, de renaître, mais cela ne se fera pas sans l’annihilation de tous ces obstacles qui entraînent la régression de sa personnalité culturelle. »

Diop estime que « la vraie renaissance passe par la mise en place d’un cadre culturel approprié », des solutions devant être apportées à plusieurs problèmes qui tendent selon lui à « miner la personnalité collective des Africains » : les ethnies et les castes, la sortie des histoires locales ( »pousser les différents groupements africains à sortir de leur égoïsme clanique et tribal »), le développement des langues africaines, dont « seule une généralisation (…) permet de faire des Africains de véritables facteurs d’avancement de leur pays », une rénovation de la culture africaine ( »il y a un travail que nous Africains devons faire et qui est urgent, celui de remonter dans notre passé, de voir ce qu’il y a de solide dans nos traditions, ce qui est faible et évaluer ce que nous avons emprunté à d’autres cultures »), le développement de la science comme « facteur de renforcement de la personnalité culturelle », la constitution d’un Etat fédéral.

Cheikh Anta Diop, engagé dans la restauration d’une conscience historique africaine, est mort le 7 février 1986, à l’âge de 62 ans. Il a travaillé sur l’historicité des sociétés africaines, l’antériorité de l’Afrique et l’africanité de l’Egypte, entre autres thèmes de ses recherches. Il a notamment publié Nations nègres et culture (1954), « L’Unité culturelle de l’Afrique » (1960), Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique de l’antiquité à la formation des Etats modernes (1959), Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique (1967), Civilisations ou barbarie (1981), entre autres.

Le préfacier rappelle le contexte historique – marqué par la remise au goût du jour de clichés et stéréotypes racistes par des intellectuels et hommes politiques ayant de puissants relais médiatiques – dans lequel l’intérêt de Khadim Ndiaye pour le travail de Cheikh Anta Diop s’est aiguisé. Ce contexte, c’est celui de la publication, en 2003, de « Négrologie : pourquoi l’Afrique meurt » de Stephen Smith, de la loi de février 2005 sur « les aspects positifs de la colonisation » (2005) et du Discours de Dakar (2007), etc.

Se servir de la pensée de Cheikh Anta Diop « comme d’un bouclier »

« Confronté à ces agressions brutales ou insidieuses, Khadim Ndiaye réalise encore plus clairement l’importance vitale de la pensée de Cheikh Anta Diop dont il se sert, de son propre aveu, +comme d’un bouclier+ », souligne Boubacar Boris Diop, ajoutant : « On comprend que devenu adulte il ait eu envie d’amplifier, pour notre bonheur et notre profit, cette voix qui lui a permis de sentir enfin un sol ferme sous ses pas ».

Le dialogue se poursuivra. C’est le Maître qui en donne une indication claire : « Je reviendrai Ndongo. En attendant, sors de ta réserve et partage ce que tu as appris sur la personnalité culturelle. Pourquoi rester silencieux comme une ombre ? La fontaine doit jaillir. Des entrailles doivent surgir les bonnes paroles. La nuit doit révéler ses secrets. Vas-y et déverse un torrent de mots ».

« La bulle était à hauteur de ma chambre. Le Maître sortit, me déposa sur le lit et s’éclipsa avec la bulle comme par enchantement. Je me réveillai en sursaut, tout en sueur. J’avais la gorge sèche. Je me levai, regardai par la fenêtre. Je ne vis personne », écrit l’auteur. Vivement la suite.

Et comme un lointain écho aux dernières lignes de Civilisation ou barbarie (Présence Africaine, 1981), l’ultime chapître du livre de Khadim Ndiaye appelle à un  »humanisme vigilant ». Et c’est Cheikh Anta Diop qui dessine lui-même les contours d’un des défis de ce siècle, des mots qui sonnent comme un appel au dialogue pour créer les conditions d’une paix fondée sur le respect des différences : « Pour qu’il y ait une fraternisation réelle entre les peuples, il faudrait que les forces soient plus ou moins égales, qu’elles se neutralisent par la dissuasion, dit-il. Cette fraternisation souhaitée serait viable si chaque peuple s’armait d’abord de son identité culturelle renforcée. »

Dakar, le 29 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

Afrique du Sud/Cinéma – Nelson Mandela, questions d’outre-tombe

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Au coeur du propos du cinéaste sud-africain, Khalo Matabane, auteur du passionnant documentaire  »Nelson Mandela – The Myth and Me », il y a des explications qui permettent de comprendre des points d’histoire et de mes mettre en perspective, mais il y a surtout de nombreuses questions, dont, me semble-t-il, la plus importante interroge l’image de Madiba,  »héros et libérateur », confrontée à la réalité de la situation socioéconomique post-apartheid.

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La force, voire la magie du documentaire, réside dans le fait qu’en mettant le doigt sur un sujet, sa tâche est d’apporter des réponses à des questions, de mettre des points en perspective, d’en lire d’autres avec l’oeil critique qu’imposent le recul et le temps. Cet exercice, Matabane le réussit admiralement. Il fait se parler trois faisceaux d’élements : son rapport personnel avec le  »mythe » Mandela tel que ses grands-parents et ses parents – admirateurs inconditionnels de l’homme – l’ont nourri ; un portrait de l’Afrique du Sud, résultat du  »compromis politique » entre Nelson Mandela et la minorité blanche qui gouvernait encore il y a un quart de siècle ; le lecture – celle de l’auteur du documentaire lui-même et d’acteurs politiques, économiques et culturels – de ce profil d’un pays n’ayant pas fini de secouer un cocotier… …

Nelson Mandela – The Myth and Me s’ouvre sur le discpurs de Nelson Mandela le jour de sa sortie de prison. Matabane dit tout de suite, s’adressant à celui qu’il considère comme le  »héros » de son enfance :  »Tu étais fort et tu faisais confiance à tes ennemis ». Mais c’est comme mieux ouvrir la batterie d’interrogation sur l’image de cette figure emblématique de la vie politique mondiale du XXè siècle.  »Que devons-nous retenir ? Que pouvons-nous oublier (des atrocités de l’Apartheid) et qui décide de ce qu’on doit retenir ou oubier ? Es-tu dévenu une autre personne ?As-tu changé d’identité pour changer de personne et de visage pour transcender le passé ? ». On sent clairement une déception de Matabane face à ce que Mandela n’a pas pu ou voulu faire pour susciter une transformation radicale.

Khalo Mabatane va à l’encontre de l’idée que la situation  »apaisée » de la  »nation arc-en-ciel » est un  »miracle ».  »Il n’y a aucun miracle, dit-il. Les gens se sont battus et ont payé cher le prix de la liberté. ». Et quand il retourne dans son village où il se frotte à la dure réalité de la vie quotidienne, le cinéaste ne peut s’empêcher de demander :  »La lutte (contre le système ségrégationniste de l’Apartheid) était-il une lutte pour tous ou une lutte pour une minorité ? ». Dans ce jeu de va-et-vient entre le présent, les images que ses parents ont donnée à l’enfant et l’adolescent qu’il fut, la joie du peuple, l’auteur de Madiba, the Myth And Me dit que ce pour quoi les gens se battaient,  »c’est un futur incertain, mais il devait être meilleur que le passé ».

Matabane, à qui on a inculqué l’idée sans le leadership de Mandela, l’Afrique du Sud aurait sombré dans la violence, met cette image devant le miroir d’un pays  »où les murs de la vision sont encore présents, faisant le lit d’une certaine haine ». Les questions vont jusqu’à toucher aux choix stratégiques de travailler à la réconciliation, aux contradictions et conflits quasi existentiels. Les attentes et la déception sont à la mesure de  »la révolution que nous n’avons pas eue », dit Khalo Matabane qui s’interroge sur les  »moments de faiblesse » qui ont pu empêcher Mandela de trancher de manière plus radicale.

 »Nous ne sommes pas au niveau que nous espérions. Quel était donc le prix ultime à payer pour la paix ? », souligne le documentariste qui s’intéresse aux transformations sociales et économiques encore attendues, à la question de la justice, des limites de la politique de réconciliation, l’incompréhension, l’amerture voire la colère des familles de victimes. Après les trois années passées à réaliser son documentaire, Khalo Matabane n’est pas sûr d’avoir compris Mandela.  »Tu es notre imagination, et la vérité la vérité te concernant se trouve dans tes contradictions », lance Khalo Matabane, préoccupé par la réalité d’une société encore très inégalitaire, la lenteur des changements, les protestations récurrentes…

— Khalo Matabane, Nelson Mandela – The Myth and Me (2014, 85 minutes). Avec Wole Soyinka, Nuredeen Farah, Colin Powell…

Dakar, le 5 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho