CRITIQUES

Samba Diabaré Samb,  »Le Maître du xalam » : repère intemporel  

Publié le Mis à jour le

L’anthologie intitulée Le Maître du xalam, de Samba Diabaré Samb, présenté le mercredi 21 juin 2017 au Grand Théâtre national, à Dakar, offre une occasion, au-delà de l’évocation des morceaux qui la composent, de remonter le cours du destin exceptionnel de ce dépositaire singulier d’un corpus de valeurs qui cimentent une haute idée du vivre-ensemble.

P_20170621_205217 (2)

Pour ce disque de douze titres, tout commence à prendre forme le 18 juin 2006. Ce jour-là, au Théâtre national Daniel Sorano – dont Samba Diabaré Samb a maintes fois arpenté les marches et planches – un hommage mémorable lui avait été rendu. Il venait d’être consacré  ‘’Trésor humain vivant’’ par l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). C’est cette année-là que les morceaux de cet opus ont été enregistrés au studio Midi Musique.

L’artiste – aux chants et au xalam – introduit un à un les morceaux, expliquant pourquoi et pour qui ces airs ont été composés, et projetant une lumière avisée sur les valeurs de dignité et d’humanité que Samb lui-même chante, porte et incarne dans sa vie de tous les jours. Depuis sa tendre enfance. Le livret de douze pages qui accompagne le disque aide, lui aussi, le mélomane à inscrire ces chansons dans le contexte historique et les lieux qui leur ont donné naissance. Ce précieux document aurait toutefois pu être enrichi de photos d’époque pour illustrer une carrière riche à tous points de vue.

En présentant l’œuvre devant un parterre d’acteurs culturels, le Dr Massamba Guèye, homme de lettres, conteur, signale qu’il s’agit d’une production du ministère de la Culture et de la Communication, avec l’appui des directions du Patrimoine culturel et des Arts. Il faut, avec « cette politique de sauvegarde, irriguer la mémoire de nos enfants de nos imaginaires et de nos rêves, d’imaginaires conformes à un discours de construction de leurs personnalités », a-t-il indiqué.

Si Le Maître du xalam fait l’objet d’une attention et d’une présentation spéciales, c’est que Samba Diabaré Samb, 93 ans, dont la notoriété est solidement établie depuis près d’un demi-siècle – a atteint un niveau de virtuosité dans le jeu de son instrument de prédilection (le xalam) et de maîtrise de l’art de la parole qui lui confère, à lui seul, le statut de patrimoine vivant.

Ainsi donc, écrire sur cet album-anthologie, ou en parler, c’est, bien sûr, en analyser le contenu, la dimension artistique et la portée sociale voire politique. C’est surtout relever la richesse du parcours exceptionnel de Samba Diabaré Samb, dont la sagesse et la connaissance de l’histoire des différents terroirs de son pays font se converger vers lui un faisceau d’estime, d’amour et de respect. Cela s’entend et se voit à la seule évocation de son nom.En avril 2014, le chanteur Youssou Ndour remettait Samba Diabaré Samb au-devant de la scène en reprenant un de ses titres dans son EP Fatteliku. Mais en réalité, la réputation de l’artiste était déjà faite. Elle l’était aussi lorsque l’UNESCO le consacrait ‘’Trésor Humain Vivant’’, une distinction qui a été pour lui « un motif de fierté » partagé « avec le peuple sénégalais».

«Samba Diabaré est le symbole de l’humilité artistique et sociale. C’est quelqu’un qui a joué devant les grands présidents du monde (…) Il est temps que le Sénégal inaugure une rue en son nom», avait alors dit le conteur Massamba Guèye, qui partage avec Samb des liens familiaux et le souci chevillé au corps de préserver ce qu’il y a d’essentiel, de positif et de fécondant dans le patrimoine ancestral commun.

Lui-même s’est très tôt placé dans une position de remplir la mission que la société lui a confiée, selon une division réfléchie du travail, et d’assumer individuellement la responsabilité qui y est attachée.  Il dit : « Dans ma carrière musicale, j’ai toujours évité de me mêler des futilités (…) J’ai toujours essayé d’avoir une vie saine et cela me sert beaucoup dans mes années de vieillesse».

Samba Diabaré Samba, c’est donc du sérieux. Comme le sérieux et la rigueur avec lesquels l’anthologie Le Maître du Xalam a été techniquement réalisée – enregistrée, mixée et masterisée par Aly Diallo. Son contenu est un cours d’histoire dans lequel les membres des communautés de ce grand espace qu’était l’empire du Mali pourront trouver des paroles, des faits et des éléments de culture essentiels pour montrer que ce qui les lie et bien plus puissant que ce qui peut les diviser.  

De Lagiya, qui immortalise Samba Guéladjéguidont l’épopée, selon le professeur Bassirou Dieng, est « la seule de l’ère Dénianké et résume l’essentiel de la pulaagu (peul) traditionnelle – à Usmaan Naar, en passant par Taara, Galayaabe, Ñaani, Jàngaake ou Dugaa, entre autres, il s’agit moins des hommes et femmes évoqués, que des actes de bravoure et de courage, des faits de guerre, des qualités humaines (générosité, respect de la parole donnée, etc.) dont ils ont été porteurs et qui leur ont conféré une place de choix dans l’esprit et le cœur de leurs semblables. Poussant le griot à assumer son rôle de gardien et passeur de cette mémoire essentielle à la connaissance de soi.

Pour clore cette instructive et apaisante session d’écoute, Samba Diabaré Samb brosse une Histoire du xalam, revenant, comme indiqué dans le livret écrit par Massamba Guèye et Ibrahima Wane, sur « les conditions dans lesquelles cette guitare, adoptée en premier par les Bambara, les Malinké, les Soninké, les Peul et les Maures, a été introduite chez les Wolof où les instruments à percussion étaient privilégiés ». « Le xalam, rappelle-t-il (Samba Diabaré Samb), deviendra, à la faveur des brassages entre les griots du Fuuta et ceux du pays wolof, un des moyens principaux d’écriture de l’histoire des royaumes du Jolof, du Waalo, du Kajoor et du Bawol. » 

Généalogiste, moraliste, chroniqueur social, historien et poète, Samba Diabaré Samb, de Sally Samb et Coumba Guèye Guissé, est né en 1924 à Mouye (25 Km de Dahra, région de Louga), seconde capitale de ce qui était le royaume du Jolof, dans une famille de Gawlo (griots hal pulaar) originaires du Fuuta.

Dès l’âge de 17 ans, le musicien, chez qui étaient déjà visibles le don et le génie de conteur et de généalogiste, s’illustre dans les cérémonies familiales (mariages, baptêmes, etc.), à Saint-Louis, Tivaouane et à Dakar. Il est aussi invité par des commerçants et fonctionnaires établis au Mali, rappellent Massamba Guèye et Ibrahima Wane. Il profite des séjours dans ce pays frontalier du Sénégal – où il échange avec des maîtres du ngoni (le xalam mandingue) – et de tournées qu’il effectuait à travers le Sénégal, pour découvrir « d’autres secrets de son instrument magique », en comprendre et en maîtriser d’autres techniques de jeu.  

A l’indépendance, c’est autour du journaliste Alassane Ndiaye Allou, que se retrouvent des membres du Regroupement des jeunes griots du Sénégal recrutés par Radio-Sénégal. Samba Diabaré Samb se retrouve ainsi aux côtés de grands noms : Ali Bata Mboup, Mor Dior Seck, Abdoulaye Nar Samb, Amadou Ndiaye Samb, Assane Marokhaya Samb, Kani Samb. L’émission Regard sur le Sénégal d’autrefois qu’ils animent était censée « éveiller (le) sens patriotique des jeunes Sénégalais » et contribuer à l’œuvre de construction nationale.

Le livret qui accompagne le disque Le Maître du Xalam rappelle que Samba Diabaré Samb est choisi, avec son frère Amadou Ndiaye Samb, pour représenter le Sénégal à la huitième édition du Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, en 1962, à Helsinki, en Finlande. Ils ont aussi été à Lausanne (Suisse), au Congrès des Noirs Américains, aux Etats-Unis, au Congo-Brazzaville, au Maroc, en Angleterre…

En 1965, le président Léopold Sédar Senghor décide de créer l’Ensemble instrumental traditionnel, devenu plus tard Ensemble lyrique traditionnel de la Compagnie du Théâtre national Daniel Sorano, qui venait d’être inaugurée. Avec Amadou Ndiaye Samb, il est parmi les membres fondateurs de cette structure avec laquelle il sillonne le monde, invité avec ses collègues à montrer des facettes de la culture sénégalaise au cours de festivals, de semaines culturelles ou de voyages officiels du chef de l’Etat.

Au bout de cinq années de présence au sein de l’Ensemble, des problèmes avec le directeur général du Théâtre de l’époque, Maurice Sonar Senghor, les poussent, lui et le koriste Lalo Kéba Dramé, le chanteur Abdoulaye Nar Samb, les cantatrices Fambaye Isseu Diop et Astou Ndiéguène Gningue, à tenter une autre expérience. Cela donne l’Association culturelle et artistique du Sénégal (ACAS), dont les traces de l’Ensemble instrumental sont sur le 33 Tours intitulé Chants et rythmes sénégalais (N’dardisc, 1974).

Il y a eu, pour Samba Diabaré Samb, des distinctions qui témoignaient d’une reconnaissance à caractère officiel et administratif : Chevalier de l’Ordre du Mérite (1962) ; Chevalier dans l’Ordre des Palmes Académiques (1983) ; Officier de l’Ordre du Mérite (1984) ; Commandeur de l’Ordre du Mérite (1990) et Officier de l’Ordre des Arts et Lettres (2002).

Plus de cinquante ans après son premier disque, un 45 Tours, Samba Diabaré (CADICI, 1966), sort donc cet album-anthologie, dont on retrouve nombre de titres sur les cassettes Baaba Maal présente Samba Diabaré Samb & Mansour Seck dans Ngawla (Le Ndiambour, 1993), Laguiya (KSF Productions, 1997), “Tara” (KSF Productions, 1998), Dieufe sa yeuf (KSF Productions, 2000), “Birame Yacine” (KSF Productions, 2003),

A ce membre de la Commission d’identification des œuvres de l’ancien Bureau sénégalais du droit d’auteur (BSDA), pendant plusieurs décennies, Laurence Gavron et Ibrahima Wane ont consacré un documentaire, Samba Diabaré Samb, le gardien du Temple, réalisé en 2006 (Mbokki Mbaar Productions, 68 minutes), qui campe l’homme, les valeurs qu’il incarne et les traces que son engagement social laisse.

Et ce disque contribuera certainement à installer davantage sa personnalité, son rôle modèle de généalogiste et d’historien, dans la mémoire de ses contemporains et des générations futures, qui ont, entre leurs mains et dans leurs oreilles, des repères sûrs et impérissables.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 24 juin 2017

Pour « La cause », un collectif de slameurs fait entendre ses mots  

Publié le Mis à jour le

Le collectif dénommé ‘’Dalal Slam’’, composé de treize slameurs, a présenté, le samedi 27 mai 2017, un recueil de textes intitulé La cause, abordant, dans une diversité de styles, des thématiques sociales, politiques, humanitaires, sur fond d’amour des mots comme moyens de célébrer solidarité, espoir et humanisme.

P_20170527_231150[1]

Editée chez Materia Scritta, cette publication de 179 pages donne la parole à «  des auteurs de proses poétiques en symbiose », qui défendant « la même cause comme l’épine qui défend la rose des mains saccageuses qui osent la déflorer au risque de se brûler », souligne le prologue.

Pour les auteurs de cette anthologie, « le slam, c’est cette flamme qui fait jaillir les mots de nos âmes, le slam, c’est la muse du poète, la plus belle des dames ». Anthologie « ancrée sur les pages et figée sur les membranes des lectauditeurs pour gagner d’autres oreilles, d’autres mains, d’autres cœurs », « elle sort les mots de l’ombre pour apporter de la lumière sur les espaces sombres de nos cerveaux ».

De fait, ce collectif, « bâti autour de la diversité de langue et de culture des slameurs qui le composent » interroge, par le biais de ces formidables outils que sont les mots, une réalité et des maux qui peuvent conduire à désespérer, mais dont les orfèvres qu’ils sont tirent des leçons à semer la paix, le dialogue et l’amour.      

Dieuwrine J, dont les textes ouvrent le recueil, dit « non à la guerre » après avoir décrit un « Sénégal d’aujourd’hui », qui, « telle une plaie contagieuse/Ou une blessure mortelle », est selon lui, « celui de tous les dénis »,« l’intolérance gagne tous les mortels/tout acte est corrompu d’intérêt caché ».

Au cœur du cri de Camou MC l’Africain, il y a un plaidoyer pour la paix, cette « vieille femme moche et vilaine » derrière laquelle traînent « souffrance, désespoir, massacre ». Il avoue en même temps son inquiétude : « Mais la haine et ses acolytes, au guet, autour d’elle/Fusils, bombes, et armes de tout genre à la main/Attendent le bon moment pour s’emparer d’elle/Soutenus dans la tâche par l’Etre humain/Avide de pouvoir, inconscient qui se fout d’elle/Je n’ai que trop pitié de ma Belle/La Paix ». Camou MC l’Africain chante aussi la femme noire, « sœur, amour, cœur, mère », qui « garde intact son teint, jamais ne le déteins », n’a « jamais besoin de crème solaire », et « dont la mélanine protège des rayons de lumière ».

Les ‘’plumes rebelles’’, Dimélo et Rafall, qui dans un très beau morceau intitulé ‘’Ce texte est’’, en fait un hymne à la création poétique : « Un mot, un verbe, un lot de textes/Une bouche, une langue, un contexte/Qui attestent que nos écrits fusent/Un peu partout dans la salle et détectent/Les regards de ses adeptes. »

Entre les ‘’lunatiques’’ d’Amadou Moustapha Dieng, dont le réveil est « un rêve pourri des uranies » – conté avec une « langue inerme » et une « salive épineuse » – et Ceptik qui aurait « aimé être de ces poètes qui ont du swing dans chaque vers, qui sont si forts à dire aux rimes qu’elles sont si belles sans chanter faux », il y a la route de Muwossa, ‘’l’aède contemporain’’, qui « trace le chemin sur lequel l’homme chemine avec des idées dont il se nourrit ».

Il y a aussi M.L.E Moraliste qui a « envie de faire l’amour » et dit : « Harmonieusement bâtis par notre sens et notre Morale. Marchons découverts, enlevons tous les voiles. Si la vie existe c’est parce que Dieu a fait l’Amour. Sur la base d’une générosité partout visible ». MTD, lui, ne veut plus de « ce monde noir et ténébreux »,« des femmes malheureuses, confrontées à la barbarie des coups et des insultes de la part de leurs maris (…) qui enfermaient leurs femmes dans des sortes de cachots », préférant « un monde de rêves avec de magnifiques couleurs ».

Samira tente de se définir, dans le long slam : « Je suis celle qui baisse son regard certes, qui le détourne au besoin. Car quand il se pose sur un être, il ne voit que son âme. Car lui-même en est une fenêtre ». Elle parle aussi de « la vierge (qui) se prostitue, tue le temps en prose ». « Je suis faite de figures de style, dit-elle plus loin dans un autre texte. Celles qui se nourrissent de la boulimie des oxymores. Je suis faite d’abandons, de voiles levés. Récurrence d’addictions. Je suis faite d’un cri strident. Celui de l’annonce d’une nouvelle vie. »

C’est ce « cri strident » qui donne certainement à ces aventures de création les contours d’un « acte de guerre » que mènent les plumes et les voix de cette anthologie, « pour faire changer les choses ». La cause est tout à la fois : « union des styles. Pont de lianes et de langues et de langages culturels. Zeugma intellectuel et textuel qui s’énonce avec l’autre, l’Europe et l’alter ego ».

Ses auteurs nous demandent de les lire et de les écouter « en convoquant tous (nos) sens comme le fleuve Sénégal qui charrie plusieurs saveurs aux succulences sécréteuses de salives plurielles ». Avec le slam, comme avec la création artistique dans son essence, les rêves et espoirs les plus fous sont permis. « J’aurais aimé rendre plus beau chacun des mots que je vous sers. Ne jamais être à court d’émoi, ne jamais être pris à défaut. J’aurais aimé dire à ma mère combien je l’aime pour chaque vœu ». Avec Ceptik, et en attendant l’album sonore sur lequel certains textes seront déclamés, La cause est entendue. Slam !!!

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 mai 2017

Fespaco : l’urgence d’une impérieuse réinvention !

Publié le Mis à jour le

S’il veut continuer à mériter la qualification de « plus grande manifestation cinématographique » en Afrique, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou doit engager un impérieux, urgent et sérieux processus de réinvention portant notamment sur son mode de fonctionnement et de sélection des œuvres.

fespaco-1 

Le Fespaco, « un festival à créer ». C’est ce que nous écrivions, dans une chronique, le 25 février 2017, jour de l’ouverture de la 25-ème édition. Cela peut être sujet à questionnement, parce que le festival existe déjà. Mais après une édition 2017 où la question de la qualité et de la représentativité du regard des cinéastes africains sur leur continent et sur le monde s’est posée avec acuité, il faut une petite révolution. Les choses ne peuvent pas continuer ainsi. La survie et la viabilité de la manifestation en dépendent.

La biennale de Ouagadougou fêtera son cinquantenaire en février 2019 (26-ème édition). Mais de nombreuses questions liées à sa direction, son organisation et la sélection des films inscrits à son programme suscitent des inquiétudes réelles et légitimes sur la volonté d’en faire un cadre représentatif de la vitalité de la création cinématographique et de ce qui s’écarte d’une uniformisation dans de nombreux secteurs de la création artistique.

Le FESPACO ne s’est toujours pas professionnalisé alors qu’il est et reste, pour les acteurs du 7-ème Art du continent le lieu le plus couru, où il faut être pour acquérir une légitimité venant de l’intérieur. Malgré tous ses défauts. Au vu de la qualité plutôt médiocre de la plupart des films présentés dans les différentes sections de la compétition officielle, lors de la 25-ème édition, l’un des sujets qui a fait l’objet de discussions soutenues est celui de la sélection. Existe-il vraiment un comité de sélection ? Si oui, comment fonctionne-t-il ? Quelle est sa composition ? A partir de quels critères décide-t-il de sélectionner ou de mettre de côté un film ?

De fait, ce qu’il faut revoir, d’urgence, c’est cette option consistant à demander aux producteurs et réalisateurs de soumettre leurs films à la sélection en s’inscrivant. Ce n’est pas efficace et on passe très souvent à côté de pépites que d’autres festivals s’arrachent et montrent en avant-première mondiale. Ils sont nombreux les très bons films produits depuis la dernière édition du FESPACO, en février-mars 2015, et que le cinéphile n’a pas vus – ne verra peut-être pas – dans les salles de Ouagadougou.

Quelques œuvres fortes illustrent ce raté de l’administration du FESPACO : comment, en effet, comprendre l’absence du puissant et touchant Hedi, un vent de liberté, ce drame réalisé par le Tunisien Mohamed Ben Attia, de la trame sociale et politique de Maman colonelle, du jeune Congolais Dieudo Hamadi, qui s’affirme de plus en plus comme porteur de son  langage propre, de l’intégrité que dégage The Revolution Will Not Be Televised de la Sénégalaise Rama Thiaw portée par un engagement à dénouer les fils d’enjeux sociaux et politiques à travers le message et l’activisme de musiciens ?

Le FESPACO 2017 n’a non plus pas eu dans sa sélection I Am Your Negro, cette bouleversante œuvre du Haïtien Raoul Peck sur James Baldwin, laquelle, avec les questions qu’elle soulève, a une résonnance particulière dans ce monde traversé et secoué par la question du racisme, de la financiarisation, des migrants, des inégalités, etc. The Wound, réalisé par le Sud-Africain John Trengove, était aussi absent. Le très rafraichissant Wallay de Berni Goldblat, qui aborde la subtilité et la délicatesse du processus d’initiation, n’a été intégré qu’au dernier moment au programme, dans la section ‘’Séances spéciales’’. Il aurait mérité beaucoup mieux que cela.

La bureaucratie du FESPACO, constituée de fonctionnaires, fonctionne plus sur des critères subjectifs aux relents politiciens que sur de véritables éléments de mesure de la valeur artistique des productions. Exemple de ces errances qui en disent longs sur le manque d’expertise des hommes et des femmes qui décident de la sélection officielle des films en compétitions : de source bien informée, Félicité du Sénégalais Alain Gomis, œuvre finalement récompensée par l’Etalon d’or de Yennenga, n’avait pas été retenue dans un premier temps, parce que notée 11/20. Et c’est seulement après avoir été informé que ce même film allait être en compétition officielle au Festival international de Berlin (Berlinale) que le délégué général du FESPACO demande qu’elle soit intégrée dans la liste des films en course pour la récompense suprême à Ouagadougou.

Un premier acte de changement consisterait à nommer un directeur artistique dont la mission sera d’aller chercher des films, au lieu d’attendre que des cinéastes veuillent bien remplir la fiche d’inscription. Au début de l’aventure et jusqu’à la fin des années 1990, cela pouvait être valable, mais plus maintenant.

S’informer sur les tournages, anticiper sur la postproduction et la sortie des films pour faire du FESPACO le lieu où s’organisent des premières mondiales, sont, aujourd’hui, devenus des missions à inscrire dans le cahier des charges d’un directeur artistique. Le festival de Ouagadougou n’est aujourd’hui, pour plus de 80% des œuvres sélectionnées, qu’un réceptacle de ce qui a été vu et revu dans d’autres festivals et dont personne ne veut plus. Les cinéphiles qui se retrouvent à Ouagadougou méritent mieux.

A quoi servent les voyages et missions des responsables du festival dans d’autres rencontres cinématographiques ? A rien, sinon à justifier un quota de films par régions de l’Afrique (deux ou trois de l’Afrique australe ; le Burkina, forcément ; si l’Algérie est là, le Maroc aussi doit être là ; le pays invité d’honneur aussi, même si, comme cette année, ses films n’ont pas le niveau…), à choisir des noms plutôt que des œuvres.

Le débat sur la professionnalisation du FESPACO est vieux, mais là, il est arrivé le moment de passer à une réelle transformation. Les ingrédients sont réunis pour cela : le contexte, une masse critique de compétences dans le domaine du cinéma et une exigence de qualité de plus en plus audible chez les cinéphiles. Il serait heureux de voir, lors du cinquantenaire prévu en 2019, une mise en œuvre de ces réformes salutaires pour un festival essentiel à la visibilité des œuvres cinématographiques d’Afrique.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 5 mars 2017  

« Maman Colonelle », l’humanité d’une policière pour redonner goût à la vie

Publié le Mis à jour le

Le documentaire Maman colonelle du réalisateur congolais Dieudo Hamadi, présenté dans le cadre du Forum de la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (9-19 février), a reçu le Prix des lecteurs du Tagesspiegel et un autre de la part du jury œcuménique. Récompenses méritées pour ce film qui dresse le portrait d’une policière portée par un humanisme rare dans sa mission régulière de protection des citoyens. Elles peuvent être aussi être saluées comme un encouragement à ce jeune auteur qui creuse son sillon.

maman-colonelle

Pour Dieudo Hamadi, qui a réalisé le film dans un contexte particulièrement hostile, avec des moyens limités, l’idée de mettre en lumière le travail de Maman Colonelle s’est imposée parce que le personnage s’illustre avec courage et abnégation dans la protection de femmes et d’enfants victimes des violences de la guerre en République démocratique du Congo.

La démarche artistique du cinéaste fait voir, sur les traces d’ Colonel Honorine Munyole (la policière), les blessures d’une guerre déclenchée il y a une vingtaine d’années et le dénuement dans lequel des femmes et des enfants tentent de remonter la pente, de reprendre goût à la vie et de redonner sens à leur part d’humanité et de dignité souillée et bafouée.

Dans le Sud-Kivu, où débute le film de 72 minutes, puis à Kisangani où elle est mutée, Mama Colonelle, veuve et mère de sept enfants (quatre biologiques et trois adoptés) apparaît, pour les veuves et les orphelins, comme celle qui vient, en plus d’assurer la sécurité, apporter un réconfort moral contribuant à un remembrement d’individus blessés dans leur chair. Sur fond de croyances religieuses, les enfants auxquels elle apporte son soutien sont accusés de sorcellerie. Dieudo Hamadi a réalisé ce film avec peu de moyens, filmant lui-même. Il met le doigt sur des phénomènes auxquels, malheureusement, les populations locales se sont habituées.

Dans un travail de véritable psychologue, la policière recueille les témoignages les plus poignants sur des histoires de viol, de violences sexuelles, faisant voir l’humanité et la sensibilité d’un agent qui n’en reste pas moins l’agent qui incarne une autorité crainte et respectée par ses collègues et les populations et crainte par ceux qui seraient tentés de semer le désordre.

Maman Colonelle se déplace vers les populations, soutient des enfants orphelins ou abandonnés, accusés de sorcellerie, aide à la reconversion de femmes qui avaient presque perdu goût à la vie. Elle réussit à les mettre ensemble : des enfants qui n’ont plus de mères et des femmes seules qui vont ainsi réapprendre à vivre, à sentir et à donner de l’amour.

Le documentaire de Dieudo Hamadi pose, à travers ce travail sur une policière, de dures réalités sociopolitiques, le drame d’une guerre ‘’oubliée’’, les défaillances de l’Etat dans la protection des citoyens, l’insécurité causée par l’appétit pour les ressources naturelles du Congo, la question du non respect des décisions de la Cour internationale de justice – qui a condamné l’Ouganda et le Rwanda à dédommager les victimes.

Colonel Honorine Munyole que le réalisateur suit de très près, dans son travail et dans ses activités à la maison, est le symbole de personnes qui ont décidé de ne pas céder à la fatalité et de faire plus que le travail pour lequel elles sont payées. Leurs combats quotidiens portent l’espoir et le souci de préserver la dignité humaine.

Avec ce film, le jeune Dieudo Hamadi, 33 ans, a réussi au moins deux choses : il s’inscrit dans cette tendance de plus en plus marquée dans le cinéma africain de donner à voir la vie de gens ordinaires et de lieux peu mis en lumière ; sa démarche artistique lui fait prendre une voie ouvrant sur un langage qui lui est propre, loin de la tendance à l’uniformisation des productions.

La promesse était déjà dans ses deux précédents films, qui exploraient des univers connus mais peu abordés ou alors, s’ils le sont, c’est dans une superficialité qui ne laisse pas percevoir les enjeux sociaux et politiques.

En 2013, Hamadi avait réalisé Atalaku, dans lequel il suivait un « crieur » engagé par des politiciens pour mener leur campagne. Dans le contexte des premières élections démocratiques organisées en 2011, le film montre avec subtilité la cacophonie qui les a entourées, entre velléités de fraudes et achat de conscience des électeurs.

Ce souci de mettre le doigt sur les failles et absurdités du système est aussi au cœur du documentaire Examen d’Etat. Tourné, comme Maman Colonelle, à Kisangani, la ville natale de Dieudo Hamadi, Examen d’Etat raconte le parcours du combattant des 500 000 lycéens candidats à l’obtention de l’équivalent congolais du baccalauréat. En suivant un groupe d’élèves dans leurs derniers mois de préparation, il fait voir les nombreuses entraves, en faisant percevoir l’urgence des défis à relever pour une société gangrenée par la corruption et l’incurie des élites politiques.

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 18 février 2017

« Félicité » d’Alain Gomis : des combats pour la vie

Publié le Mis à jour le

Le long métrage Félicité du réalisateur sénégalais Alain Gomis, projeté samedi en première mondiale à la 67-ème édition du Festival international du film de Berlin (compétition officielle), est un film d’un réalisme puissant qui, tout en dépeignant les dures réalités de la vie quotidienne dans une métropole africaine – ici Kinshasa –, porte un langage éclairant sur la sincérité des personnages principaux.  

flyer_large

Le film, qui dure un peu plus de deux heures, fait résonner une vision du monde fondée sur le principe qu’il faut affronter les dures réalités de son environnement et montrer, en même temps, des moyens de remonter la pente. Il a été tourné dans des lieux réels (marché, hôpital, quartier…). En lingala – langue que ne parle pas le réalisateur – pour certainement le mettre en position d’écoute, pour révéler les autres protagonistes du film autrement.

Félicité (Véro Tshanda Beya), femme libre et fière, est chanteuse le soir dans un bar de Kinshasa. Sa vie bascule quand Samo (Gaétan Claudia), son fils de 14 ans, est victime d’un accident de moto. Ce fait est, pour elle, le point de départ d’une course contre la montre dans les rues de Kinshasa, pour le sauver. Ce ‘’voyage’’ dans ‘’Kin la belle’’ offre une lecture exceptionnelle d’une réalité vivante, faite de désillusions certes, mais d’énergie, de passion et de rêves. Les chemins de Félicité croisent ceux de Tabu (Papi Mpaka), autre symbole de cette résolution à croquer la vie, à en profiter pleinement.

Le film est résolument optimiste. Mais ce n’est pas cet optimisme béat, prétexte pour fuir une réalité blessante, quasi cruelle. Il se construit sur les réalités difficiles, une manière de poursuivre cette révolution permanente qu’Alain Gomis s’évertue à porter dans sa démarche artistique, depuis son premier long métrage, L’Afrance (2002). Il s’agit d’affronter ces dures réalités et se demander comment faire pour revenir.

Plus que pour ses trois premiers longs métrages, Alain Gomis a fait, avec Félicité, un film « plus collectif ». Lui avec un petit micro, et son chef opérateur (Céline Bozon) avec des écouteurs, ont tourné dans des lieux réels (lieu de spectacle, marché, hôpital…). « C’est à l’intérieur de ces endroits que se passent nos vies », a dit Gomis lors de la conférence de presse, samedi en fin de matinée. Très juste !

En suivant Félicité dans les rues et lieux de Kinshasa, il pose un regard lucide et critique sur toutes ces choses qui symbolisent une société inégalitaire, déréglée, où la corruption est monnaie courante, le système de santé défaillant, l’insécurité visible… S’y ajoutent l’arrogance d’une petite bourgeoisie arriviste et sans vision réelle, le machisme incarné par le père de Samo – qui a abandonné son enfant pour aller vivre avec une autre femme… Il y a des moments où le film fait penser au roman Ville cruelle, d’Eza Boto (Mongo Beti).

Mais ces sombres réalités, qui peuvent faire douter de l’humain et pousser à baisser les bras et à se résigner, sont l’une des deux ou même trois faces d’une option artistique dont la dimension sociale et politique n’échappera à aucun spectateur attentif. Oui, il faut affronter cela, se battre, pour montrer que rien n’est perdu.

Personnage mystérieux, Félicité est un esprit pour lequel la part d’orgueil est importante. Une femme forte, digne, libre, porteuse de rêves et de vie. Elle est quelque peu contrariée, parce que sachant dans un coin de sa tête qu’on n’a pas toujours raison tout seul. Elle tue une part de son orgueil dans le film. Elle est forte, mais, paradoxalement, elle est condamnée par cette force à faire des concessions. Des compromis qui ne lui font toutefois pas perdre son âme. On peut même dire qu’en agissant de la sorte, elle va chercher ce qui lui revient certainement de droit.

Sa puissance et sa force, Félicité – morte puis réincarnée dans un esprit – va les puiser en grande partie dans l’univers de la cosmogonie africaine. Elle s’échappe de temps à autre de la dure réalité de sa vie quotidienne, pour aller marcher dans la forêt. Elle plonge dans le fleuve, comme pour se laver des souillures que constituent les compromis avec ses principes, imposés par les circonstances. Les régions de Tambacounda et Kédougou sont les lieux de ces séquences porteuses d’une autre couleur.

Deux autres éléments pour symboliser et défendre la vision résolument positive. Là, encore, des aspects importants de la vie congolaise d’aujourd’hui : l’orchestre Kasai Allstars, qui accompagne Félicité, a une force d’interprétation qui permet de conforter le spectateur dans le constat que, devant les difficultés, il y a une possibilité de réconciliation, de s’ouvrir aux autres pour avancer ; L’orchestre symphonique Kimbanguiste, lui, apporte une touche qui permet de raconter le film autrement, parce qu’il est presque hors du temps. Il détache le film du personnage de Félicité, une démarche voulue par le réalisateur, comme il l’a dit.

La trajectoire de l’orchestre symphonique Kimbanguiste – né de la seule volonté d’un homme, Armand Diangienda, qui l’a monté en faisant faire les instruments sur place – épouse parfaitement le souci du cinéaste de montrer qu’il est possible, en dépit des discours alarmistes et des images catastrophistes sur l’Afrique noire, de porter créativité et espoir.

Que dire de la langue du film ? Le lingala, que parlent les personnages, permet au réalisateur, comme lui-même l’a dit, d’avoir ce recul permettant aux personnages de réinterpréter le film. Même s’il souligne que les similarités avec sa culture Mandiak crée une certaine familiarité avec le milieu. Comme pour le spectateur d’ailleurs, qui se sent proche des protagonistes et des réalités de ‘’Félicité’’, œuvre dure par moments, mais sensuelle, touchante et très humaine, en ce sens qu’elle donne corps et sens à cet adage selon lequel la vie est un combat. Elle incarne un autre langage cinématographique, qui fait des lieux de son déroulement le centre du monde.

Aboubacar Demba Cissokho

Berlin, le 12 février 2017

Meïssa Fall : «Je redonne vie aux pièces de vélo usées»

Publié le Mis à jour le

Rencontrer Meïssa Fall et échanger avec lui de son art, c’est faire avec lui l’anatomie du vélo, objet utilitaire dont il interroge les différentes pièces pour en faire des objets d’art. Du 15 octobre au 15 novembre 2016, ce quinquagénaire saint-louisien est venu exposer, au Just 4 U à Dakar, ses propositions chargées d’histoire et de symboles. Sous le titre Du vélo à l’art. Il parle avec amour de sa pratique et des résultats qu’il aimerait faire connaître à travers le monde.

velo-art

Vous développez tout un art à partir des pièces détachées du vélo. Une façon de dire qu’au-delà de son utilitaire, le vélo dit autre chose ?

Il y a du vélo-littérature, du vélo-poésie, du vélo-passion, du vélo-fou, du vélo-humour, du vélo-tendresse… Mais moi, je dis vélo d’art. La bicyclette, non seulement c’est un moyen de locomotion, mais pas n’importe lequel. Ce sont des pièces qui ont été bien pensées dans la tête, bien usinées, bien faites, de sorte qu’elles sont solides. Une bicyclette, on peut la laisser sur une terrasse pendant quatre ou cinq ans et la retaper, la remette à neuf. La bicyclette ne meurt pas. Il n’y a que ses pièces qui s’usent… Je transforme les pièces usées et je leur donne une seconde vie. La bicyclette, c’est comme la natation, ça ne s’oublie pas. Il y a aussi les souvenirs du vélo qui sont gravés dans notre mémoire. C’est pour cela que je veux immortaliser ces moments de notre enfance et dire à ceux qui, aujourd’hui, roulent en voiture, qu’ils peuvent aussi revivre les beaux moments que la bicyclette leur a offerts quand ils étaient petits. Je veux aussi dire aux gens de ne pas abattre des arbres pour en faire des objets d’art.

Chez vous, le vélo est une histoire de famille. Votre grand-père, votre père, étaient réparateurs de vélos. Mais d’où vient, pour vous, l’idée que le vélo c’est aussi de l’art ? L’idée que le vélo, ce n’est pas seulement un objet à réparer, mais un objet auquel on peut donner une nouvelle vie…

Ça m’est venu quand je nettoyais les vélos à l’atelier de mon père. En nettoyant les vélos, je les transformais en des objets, parce que les bicyclettes ont des formes humaines et animales. Avec la bicyclette, on a la patte avant, la patte arrière, la basse, le haut-banc, la selle, la tige de selle, la fourche, le guidon, les freins, les patins, les rayons, les moyeux, les axes, les billes, les clavettes…Il y a énormément de pièces dans une bicyclette. Je n’ausculte que les pièces qui sont usées. Une pièce non usée, je n’ai pas envie de l’ausculter. Ça me fait mal d’ausculter une pièce qui peut rouler encore. Mais les pièces qui sont usées, je leur donne une seconde vie, pour qu’elles nous rappellent notre enfance. Pour qu’elles nous disent de faire du vélo pour ne pas polluer notre environnement. Pour qu’il y ait moins de gaz à effet de serre. Si on faisait du vélo une fois par semaine, non seulement on ferait du sport mais on va protéger la couche d’ozone et on ne va passer à la pompe.

Les objets que vous exposez, ce sont des visages humains, des animaux… Il y a aussi des symboles renvoyant à l’univers saint-louisien fortement lié à l’eau, à des mythes. Comment intégrez-vous cela dans votre processus de création ?

Quand on naît à Saint-Louis, on a un lien direct avec le génie du fleuve, Maam Kumba Bang. Le jour du baptême, quand on tue le mouton, on prélève deux petits morceaux de viande, l’un sur le petit bras l’autre sur le grand. Pour dire au génie du fleuve qu’il a un nouveau petit-fils ou une nouvelle petite-fille, venu agrandir sa famille. C’est pour cela que le Saint-Louisien d’origine ne se noie pas dans les eaux du fleuve de Saint-Louis. Il est protégé. C’est pour cela qu’on dit que le fleuve de Saint-Louis n’aime pas les étrangers. Ils s’y noient très rapidement. Nous avons ce lien avec ce génie que nous aimons énormément. Comme Saint-Louis est une ville d’art et d’histoire, pourquoi ne pas utiliser les formes qui nous entourent pour réaliser des œuvres qui vont servir à l’humanité ? Mon rêve c’est de réaliser quelque chose qui est universel…

Vous êtes à Dakar pour vous faire connaître en dehors de Saint-Louis où on ne vous présente plus…

C’est pour faire connaître mon travail et faire passer le message que le vélo peut nous aider à préserver l’environnement et une bonne santé grâce à la pratique du sport. On consomme beaucoup de sucre et d’huile à Saint-Louis. Et les Saint-Louisiens ne font pas d’effort. Quand il n’y a pas de taxi, ils ne bougent pas. Une jeune fille sur une bicyclette à Saint-Louis, c’est comme du cinéma. Tout le monde la regarde avec étonnement. Si on fait du vélo, on fait une prévention pour soi-même. Je veux montrer ce travail partout, pour dire qu’avec la bicyclette on peut préserver l’environnement et faire un travail de mémoire sur ses relations avec elle. Il y a des pays qui ne font que du vélo, mais qui ne connaissent pas l’art que je développe autour des pièces du vélo. J’aimerais partager cela avec tout le monde.

Propos recueillis le     2016, au Just 4 U, Dakar

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

Le documentaire au Fespaco 2015 : prime à une Afrique qui se raconte

Publié le Mis à jour le

Le jury « documentaire » de la 24-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (28 février-7 février 2015), a eu l’audace d’accorder le trophée de la deuxième meilleure œuvre au film Devoir de mémoire, du Malien Mahamadou Cissé, une œuvre que presque personne n’attendait là et qui, pourtant, porte, dans son contenu et dans sa réalisation, les ingrédients qui motivent les documentaristes dans leur interrogation du réel qui les entoure.

images

Cissé a « su montrer enfin un point de vue endogène sur les enjeux d’une actualité brûlante », la situation sociopolitique au Nord-Mali, selon le jury présidé par le réalisateur sénégalais Ousmane William Mbaye. Il a par ailleurs salué « le sens de l’engagement, la volonté de filmer à tout prix » et le fait que l’auteur a « su donner la parole sans complaisance aux véritables acteurs de ce drame » et « su expliquer la genèse d’un conflit ».

Tout, ou presque, est dit dans cette appréciation, sur le sens que la plupart des réalisateurs du continent qui s’engagent sur le terrain du documentaire donnent à leur démarche : filmer des personnages et des situations à même de dire des vérités essentielles et permettre au plus grand nombre de comprendre les histoires ainsi que les enjeux sociaux, culturels, économiques et politiques qu’elles portent.

Jean-Marie Teno, Mohamed Said Ouma, Abdoulaye Dragos Ouédraogo et Mickey Fonseca et Ousmane William Mbaye – les membres du jury – ont attribué le premier prix au documentaire du Sud-Africain Rehad Desai, Miners Shot Down.

Cette œuvre est présentée comme « un récit fort captivant et poignant », qui a mis le doigt sur « les mutations politiques d’une société en crise qu’on ne soupçonne pas de l’extérieur » et a « su dénoncer la violence et l’exploitation par le capitalisme dans une société qui se voudrait exemplaire pour le continent africain ». Pour le troisième prix, qui est allé au réalisateur angolais Dom Pedro, pour son film Tango Negro, le jury a relevé « sa maîtrise technique, la beauté de sa photographie, sa mise en lumière de la face occultée de la culture africaine ».

Les vingt films de la sélection officielle du Fespaco 2015 reflètent, selon les membres du jury, deux thématiques que sont les problèmes politiques actuels que traverse le continent et la musique comme vecteur d’identités culturelles et de combat pour la justice sociale. Et c’est là que se lit ce souci des réalisateurs de raconter leurs propres histoires et de donner leur point de vue sur eux-mêmes, leurs sociétés et sur le monde. Ce sont des films documentaires qui disent des histoires occultées, cachées ou mal connues, avec, en toile de fond, cette prétention bien artistique de faire bouger les lignes et de faire prendre conscience d’enjeux d’ordre social, culturel, économique et politique.

Le cinéphile qui s’est intéressé aux documentaires de l’édition 2015 du Fespaco a eu un panorama des sujets qui préoccupent les réalisateurs sélectionnés. Dans 10949, l’Algérienne Nassima Guessoum parle de la lutte d’une héroïne oubliée de la Révolution. Et on voit, à travers d’autres témoignages qui apparaissent dans le film, que les femmes ont joué un rôle éminemment important dans la lutte qui a mené à l’indépendance de l’Algérie. Le Soudanais Kuka Hajooj (Beats Of The Antonov), lui, porte à l’écran l’histoire des populations du Nil Bleu et des Monts Nouba dont le quotidien est rythmé depuis de nombres années par la guerre civile au Soudan. Il s’intéresse particulièrement au rôle que la musique joue de nouveau dans cette société.

Chez l’Egyptienne Jihan El-Tahiri (Egypt’s modern pharaohs), l’une des figures de proue du documentaire en Afrique, la mode est plutôt au questionnement : comment l’Egypte se retrouve-t-elle aujourd’hui dans la même situation qu’au moment de l’indépendance ? 59 ans après la révolution de janvier 1952, El-Tahiri constate que, en 2011, les revendications – « du pain, la liberté et la justice sociale » – restent plus que jamais d’actualité.

Dans le contexte de transition politique que vit le Burkina Faso, où il est question de retour aux valeurs de progrès et de justice sociale prônées il y a plus de 30 ans par Thomas Sankara, le film La sirène du Faso Fani a une résonance toute particulière. En allant voir les ex-employés de l’usine Faso Fani, Michel K. Zongo remet en selle une démarche qui valorise le savoir-faire local ainsi que la sagesse héritée des ancêtres.

Les questions d’histoire, de liberté individuelle et collective, de justice sociale et d’indépendance sont abordées par des cinéastes de différentes générations reliés par le souci constant de mettre le doigt sur des aspects cachés ou peu connus. De cette manière, ils posent des questions à eux-mêmes et à la société. En cela, ils font honneur au genre documentaire dont l’un des moteurs est d’interpeller les consciences sur des urgences pas forcément visibles à l’écran.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 13 mars 2015