CRITIQUES

Mai 1968 au Sénégal – Omar Guèye livre un précieux document sur les événements

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L’historien sénégalais Omar Guèye a fait œuvre utile en consacrant, sous le titre Mai 1968 au Sénégal – Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical (Editions Karthala, octobre 2017, 309 pages), un ouvrage fort bien documenté aux événements sociopolitiques qui ont ébranlé le régime du premier président du Sénégal, avec des conséquences et répercussions politiques, économiques et culturelles.

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Au-delà des faits et de l’analyse à laquelle se livre le chercheur, la publication de ce livre met en lumière la question de l’accès aux archives, de leur disponibilité, et de la mémoire qui leur attachée. Ce Mai 1968 au Sénégal est le deuxième document du genre édité sur le sujet, après celui d’un autre historien, Abdoulaye Bathily, Mai 1968 à Dakar : ou, La révolte universitaire et la démocratie (Editions Chaka, 1992). De là, naissent des perspectives de recherches intéressantes pour ce domaine et pour bien d’autres pour aider à comprendre la trajectoire du pays. C’est tout le sens de ce propos de Guèye, dans son avant-propos : « Nous avons constaté que les documents concernant les événements de Mai-68 au Sénégal, sont dispersés entre les archives des différents services de gouvernement, de la Police nationale, du ministère de l’Education nationale, du rectorat de l’Université de Dakar, entre autres lieux de leur dissémination. La perspective d’un travail de coordination, pour rassembler et traiter ces différents fonds documentaires, ouvre de larges possibilités pour les futurs travaux qui s’intéresseront à la question. L’utilisation de cette documentation peut palier le fait que les seules sources d’informations étaient limitées à celles des contemporains ou acteurs directs. »

Ce livre, dans son contenu, est important, parce que, souligne le préfacier Alain Schnapp, « l’histoire de Mai 68 est celle d’une sorte d’ébranlement de forces jusque-là passives, d’un cycle bien connu de répression et de manifestations qui va durer tout le mois de mai et conduire une partie des ouvriers. » Il y a, ajoute-t-il, « le sentiment que les idées débattues dans les salles de cours et les amphithéâtres peuvent amener à une sorte de « révolution culturelle » et contribuer à un immense bouleversement social est patent. » Omar Guèye indique que son intérêt pour Mai-68 découle de son projet initial d’informer sur les rapports étriqués entre Léopold Sédar Senghor et le monde du travail. Et, chemin faisant, « nous nous étions rendu compte que pendant toute la durée de leur compagnonnage, auréolé de succès, leur plus sérieuse confrontation eut lieu lors de la crise de Mai-68. Cette crise fut aussi la plus sérieuse menace à laquelle le président Senghor ait eu à faire face durant sa longue carrière politique. »

L’historien précise que les événements à l’Université de Dakar, depuis 1966 jusqu’en 1971, étaient animés, dirigés et exécutés presque par les mêmes acteurs face au même adversaire : le président Senghor. « C’est pourquoi, écrit-il, par moments, nous rencontrons dans les travaux, les témoignages et les différentes narrations, beaucoup d’anachronismes et d’amalgames. Attitudes qui génèrent des confusions et des querelles d’interprétations que nous ne prétendons nullement pas trancher. D’ailleurs, certains ont évoqué la raison d’Etat pour éviter de témoigner. Donc, même si le contexte de toutes ces années est utile à comprendre, ce travail entend pointer son projecteur sur 1968 pour éviter toute dispersion dans l’analyse et l’interprétation des faits. »

« Le grand mérite du livre d’Omar Guèye est de reconstituer avec minutie les différentes étapes de cette crise sans précédent et d’en analyser les causes. Il ouvre ainsi la voie d’une approche comparée des crises étudiantes et de leur impact social, contribution significative à l’histoire de la décolonisation et de l’émergence d’une nation sénégalaise », souligne son préfacier, qui relève que les étudiants, acteurs de Mai-68 au Sénégal, s’ils n’ont pas pu réussir à changer durablement les rapports de force dans la structure sociale de leur pays, ont « contraint le gouvernement à reconnaître la légitimité de leurs revendications et le rôle de l’université dans le développement du Sénégal. »

Pour le travail de recherche, l’auteur du livre dit qu’il n’était « pas évident de sortir de l’emprise des soixante-huitards qui occupaient le terrain de la narration et de l’analyse du fait dont ils avaient été les acteurs. » Et « ce n’est pas un hasard si l’un d’entre eux est l’auteur du seul véritable ouvrage disponible, entièrement consacré à la question, au moment où nous entamions cette aventure », ajoute Omar Guèye avant de préciser : « Il nous fallait donc oser nous immiscer dans leur histoire.  « Il s’agit de faire notre part du travail, en fonction de nos préoccupations méthodologiques du moment, et d’ouvrir des perspectives de recherche, comme d’autres l’ont fait avant nous. »

Le minutieux travail du chercheur débute par une éphéméride de la grève, dont l’une des causes directes est la question des bourses dont le gouvernement avait décidé du fractionnement du fait de l’augmentation du nombre de bacheliers. Jusqu’au jour où, le 29 mai 1968, « tout a basculé » avec l’entrée sr le campus des forces de l’ordre, la mort de l’étudiant Salmon Khoury, la fermeture de l’université. Omar Guèye parle de la grève générale des syndicats de travailleurs, des manifestations populaires et de la généralisation de la crise. Il aborde aussi « les réactions (des pouvoirs publics) face à la crise » avec notamment l’internement des étudiants, le rapatriement des étudiants étrangers, la déportation et l’emprisonnement des syndicalistes, l’entrée en scène de l’armée, l’appel du président Senghor aux paysans et aux milices de son parti, l’implication des leaders religieux…

Au lendemain des émeutes, la question du statut de l’université et des revendications des forces syndicales a été au cœur des négociations. Dans les accords de septembre 1968, figurent la restitution des taux de bourses, l’organisation de deux sessions d’examen, la réouverture des facultés, l’envoi des étudiants (de troisième et quatrième années) en France, l’engagement du gouvernement à indemniser les victimes… Cela s’est accompagné d’une restructuration du mouvement syndical. Senghor était certes sorti indemne de cette crise, mais il était aussi clair que rien n’a plus été comme avant pour lui.

« D’un point de vue global, conclut Omar Guèye, les événements de 1968 s’inscrivent dans la trame du mouvement social mondial. En effet, au-delà de de leurs revendications portant sur la question des bourses et leur action ponctuelle au Sénégal, les jeunes du pays, à l’instar de leurs homologues du monde, luttèrent pour un changement social et la conquête de nouvelles libertés. Ce faisant, ils inscrivent leur action dans une perspective plus large : de la lutte contre le néocolonialisme, la question du Vietnam et la contestation de l’ordre politico-social, dans la mouvance de la jeunesse du monde. Mai-68 au Sénégal avait donc une spécificité nationale, malgré sa similitude avec la vague de contestation qui déferla sur le monde en laissant des traces indélébiles dans les sociétés traversées et dans les mentalités. »

Omar Guèye, Mai 1968 au Sénégal- Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical, Editions Karthala, 2017, 309 pages

Dakar, le 17 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho  

 

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‘’Libres comme Elles…’’ : Audrey Pulvar dessine les contours de son ‘’premier cercle spirituel’’

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Libres comme Elles – Portraits de femmes singulières, le livre de la journaliste Audrey Pulvar, publié aux Editions de La Martinière, en 2014, s’ouvre, après un avant-propos sur l’actualité du féminisme, sur un portrait de Nina Simone, sous le titre ‘’femme piano’’. Un hasard ? La musicienne et militantes de droits civiques correspond à la définition que l’auteur donne des vingt et une « femmes étendards du combat total », « celui qui n’isole pas la question des femmes de toutes celles que se posent un pays, un pays, une nation, mais les interconnecte. »

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« Chacune dans sa révolte, son engagement, sa luminosité d’étoile filante et de comète à longue traînée de poussière électrique, a compté. Chaque pierre du mur mouvant érigé en moi leur est redevable », écrit Pulvar, qualifiant cette « sélection crève-cœur » la liste qu’elle dresse, sur laquelle « beaucoup d’autres femmes, et des hommes – Camus, Russell, Baldwin, Roth, Brink, Char, Glissant…- (ne) figurent pas ». C’est, pour elle, le « premier cercle spirituel, socle sur lequel s’élabora une vision de la société ». « Elles sont puissantes, elles sont libres, elles sont exemplaires. Pour la plupart enfants non-désirées, habitées par ‘’ce sentiment écœurant et pénible (qu’elles n’auraient) jamais (leur) place’’, comme le décrit Jeanette Winterson, mais qui employèrent toute leur énergie à s’en ménager une, en dépit de l’adversité. Des femmes refusant de laisser fixer un destin. »

Nina Simone, pour revenir à elle, est donc « de celles qui ont payé de leur tranquillité, parfois de leur liberté de mouvement, leur ambitions de vivre selon leurs propres aspirations. Des femmes matérialisant le paradigme selon lequel si la liberté n’a pas de prix, elle a un coût. » De Simone, Audrey Pulvar dit : « Autodétruite. De l’intérieur. Comme ceux qui se haïssent d’avoir renoncé à leurs rêves. Ceux qui ne supportent pas ce qu’ils sont devenus, malgré eux, où à cause d’eux-mêmes, malgré leur détermination, ou l’ayant marchandée. Ils restent là, à distance du monde et à distance d’eux-mêmes, et nous pouvons presque les entendre penser : ce n’était pas ce dont je rêvais pour moi, j’ai eu les moyens d’infléchir le destin, mais je me suis perdue en route. »

En écrivant cette série de portraits et de parcours, Audrey Pulvar répondait en fait à une demande, parce « tant de fois » la question lui a été posée, « par des journalistes, des étudiantes, des lycéennes, de savoir qui m’a inspirée. A quel lait, l’origine de cette colère ? Quelles femmes – et quels hommes ? – m’ont construite féministe, éternelle indignée, à jamais au combat ? » Ce combat est « celui de l’égalité concrète, restant à conquérir. Pas l’égalité de papier, fantasme des textes de loi successifs, des beaux discours et actes cosmétiques. L’égalité réelle, entre fillettes et petits garçons, entre adolescentes et adolescents, entre femmes et hommes. Dans la famille, au sein du couple hétérosexuel, entre hétérosexuels et homosexuels, à l’école dans la rue, au travail, au sommet de l’Etat, à l’Assemblée nationale, au Sénat, dans les collectivités locales, les administrations, la culture, la philosophie, le sport, la science…bref, la vie ! »

« Qui m’a inspirée ? », se demande la journaliste. Elle répond : « Les premières femmes de ma vie, ma mère, sœurs aînées, grand-mère, tantes. Les premiers hommes de ma vie, un père et des oncles féministes, parfois sans le savoir. Un bain, de la naissance à l’entrée dans la vie adulte. » « Naître en 1972, en France, dans une famille engagée dans les luttes d’émancipation de toutes sortes, c’était déjà naître féministe, par capillarité, poursuit Audrey Pulvar. Je le devins et le demeure, en plus, par viscérale conviction. Sans agressivité idéologique mais avec la tranquille et lasse assurance du constat : depuis les premières revendications organisées des femmes, avant même la Révolution française et ses déclarations des droits de l’homme et du citoyen faisant de la femme une sous-citoyenne, jusqu’à la modification en 1946 du préambule de la Constitution afin de garantir « à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme », quel profond changement justifierait l’arrêt du combat féministe ?

Elle parle de Louise Michel, « féministe viscérale, mettant en garde ses sœurs contre le paternalisme de ceux qui prétendaient leur « accorder » des droits qu’elle les encourageait plutôt à s’arroger, défenseure de l’égalité de l’égalité et des opprimés de toute nature, porte-étendard du peuple de Paris et des dizaines de milliers de révoltés persécutés, emprisonnés, tués, assassinés… » ; D’Isadora Duncan, relevant que celle-ci, « danser, (c’est) pour en remontrer à la misère, au sens propre comme au figuré. Danser pour être libre, s’envoler à tire-d’aile, se sentir légère… Les artistes les plus en vue feront d’elle leur muse. »

Angela Davis est, pour Audrey Pulvar, une ‘’grande ombre tendre’’ : « Ecrire sur Angela Davis, ou comment parler d’une sœur imaginaire, présence permanente, géante omnisciente et pour toujours inaccessible ? Parler de cette immatérielle, ordonnatrice de liens entre atomes de mon univers. » Elle dresse un profil de la militante des droits civiques, contre la ségrégation raciale, un « combat total (qui), lui, continue. Inlassable. Aujourd’hui encore, dans une situation plus complexe que jamais, Angela lutte. » Geneviève Fraisse, elle, « fit de l’appréhension globale de la domination masculine par la construction et l’historicité d’une pensée féministe, la raison d’être des travaux d’une vie, le nerf de sa lutte. »

Ce qu’Audrey Pulvar essaie de montrer et de démontrer dans son ouvrage, c’est un patrimoine de luttes menées dans des contextes différents. C’est aussi et surtout dire la permanence de cette lutte, pour répondre « ceux qui considèrent que l’essentiel est fait, et que le féminisme est désormais un combat d’arrière-garde. » Elle rappelle à ceux-ci « qu’au moment d’accorder le droit de vote aux femmes, ou encore à celui de voter les lois sur la contraception et l’avortement, une partie de l’opinion – y compris des femmes – estimait déjà qu’on en avait assez fait et rangeait les féministes au rayon des ustensiles périmés. »

La lutte continue parce que, par exemple, « à la triste existence de Camille Claudel, le temps oppose aujourd’hui la splendeur des œuvres laissées, l’esplièglerie et la justesse de ses écrits, leur poésie, quelques croquis également, comme pour démontrer l’étendue des talents » d’une « féministe de naissance restée en colère, toujours vigilante, dont l’attachement viscéral à sa liberté, de vivre, de créer, d’aimer, dont la rage d’être reconnue et le combat pour que les femmes artistes soient mieux considérées faisaient hoqueter une société de la fin du XIXè siècle encore figée. »

‘’Le vice et la vertu’’ est le titre du profil qu’Audrey Pulvar dresse de Winnie Mandela, qui « n’est pas seulement cette incarnation, sous les traits d’une femme, d’une femme belle, d’une femme belle et noire, de décennies de combat noble contre le pouvoir blanc raciste sud-africain. Elle n’est pas seulement ce poing levé, ce modèle universel pour toutes les femmes, tous les irrésolus, toutes les consciences en éveil, cette rage électrique fascinante sans laquelle, indéniablement, le combat et le nom de Nelson Mandela n’auraient pas été portés aussi haut. Ne vous déplaise et oui, cela nous déplaît, nous dérange, nous révulse, Winnie Mandela c’est aussi, lors d’un discours à Soweto en 1986, ce fameux ‘’Nous n’avons pas de fusils. Nous avons seulement des pierres, des boîtes d’allumettes et de l’essence. Ensemble, main dans la main, avec nos boîtes d’allumettes et nos colliers, libérons ce pays.’’ »

La galerie d’Audrey Pulvar comprend aussi Maria Alekhina, Joséphine Baker, Barbara, Simone de Beauvoir, Karen Blixen, Maria Callas, Gisèle Halimi, Janis Joplin, Doris Lessing, Marylin Monroe, Toni Morrison, Joyce Carol Oates, Simone Weil, Jeanette Winterson, toutes des femmes qui ont fait des choix artistiques et politiques avant-gardistes.

Il y eut donc, pour l’auteur de beau livre illustré de belles photos, « au-delà du puissant cercle familial, il y eut, pour incarner tous ces concepts (défense de la liberté, luttes d’émancipation…) inculqués dès les premiers pas et sans cesse serinés, des femmes étendards du combat total. Celui qui n’isole pas la question des femmes de toutes celles que se posent un pays, un pays, une nation, mais les interconnecte. Chacune dans sa révolte, son engagement, sa luminosité d’étoile filante et de comète à longue traînée de poussière électrique, a compté. Chaque pierre du mur mouvant érigé en moi leur est redevable. » Les vingt et une dont elle parle avec cœur et raison dans ce livre constituent le « premier cercle spirituel, socle sur lequel s’élabora une vision de la société. » « Elles sont puissantes, elles sont libres, elles sont exemplaires. » Comme elle, finalement !

Audrey Pulvar, Libres comme Elles – Portrait de femmes singulières, Edition de La Martinière, 2014, 216 pages

Dakar, le 17 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

Un petit abécédaire de Dak’Art 2018

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La 13-ème édition de la biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art, 3 mai-2 juin), qui s’est achevée samedi, a été riche en expositions axées sur des thématiques en tous genres. Entre l’exposition internationale ‘’In’’ de l’ancien Palais de Justice et les manifestations ‘’Off’’ (plus de 300), en voici un abécédaire, en quelques lettres.

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== A comme ABSENTS : Leur ombre a plané sur la 13-ème édition de la biennale de l’art africain contemporain de Dakar (Dak’Art). Leur nom a été évoqué dans les discussions et échanges entre professionnels et amateurs d’art, et, pour certains d’entre eux, leur héritage célébré à travers la présentation de leurs œuvres. Cette édition est la première sans la silhouette d’artistes décédés entre deux éditions : les sculpteurs Ndary Lô et Ousmane Sow ont eu droit, le premier à une pièce à l’ancien Palais de Justice, où ses œuvres ont été présentées à côté de celles des artistes sélectionnés pour l’exposition officielle, le second à l’inauguration de la Maison qui porte son nom ; les peintres Issa Samb alias Joe Ouakam et Bouna Médoune Sèye ont eu droit à des hommages dans une évocation de l’esprit du laboratoire Agit’Art, dont ils étaient tous les deux membres. Wasis Diop a présenté le film ‘’17 rue Jules Ferry’’ sur Joe Ouakam. Le nom d’Ibou Diouf, lui aussi, pilier de l’Ecole de Dakar, a été évoqué.

== B comme BUDGET : l’édition 2018 du Dak’Art s’est ouverte, le 3 mai, par une annonce forte du président de la République Macky Sall. Pour illustrer sa volonté de soutenir la biennale, le chef de l’Etat a décidé de faire de la subvention de l’Etat du Sénégal, 500 millions de francs CFA pour chaque édition, une contribution annuelle. Déjà en 2016, il avait annoncé et mis en œuvre une augmentation de cette même subvention, passée alors d’environ 300 millions de francs à 500 millions de francs.

== C comme CATALOGUES : A l’ouverture de la 13-ème édition, le 3 mai, le catalogue présentant le Dak’Art 2018 dans ses orientations, la présentation des artistes de la sélection officielle (exposition internationale, expositions des commissaires invités et des pavillons) était disponible. Quelques jours plus tard, le tome 2 a été rendu public, portant notamment sur le contenu de l’édition elle-même en termes de réflexions et de présentation des contributions faites lors des rencontres et échanges ayant réuni des chercheurs, professionnels et amateurs d’art de différents continents.

== D comme DENSITE : Les habitués de la biennale de Dakar sont unanimes à le dire : jamais édition n’a été aussi riche en expositions et activités diverses. Plus les records ont été battus. « C’est trop ! » a été le commentaire le plus entendu à ce sujet. Quelque 75 artistes ont présenté leur travail dans le cadre du ‘’In’’ à l’ancien Palais de Justice ; 327 manifestations ont été répertoriés pour le compte du ‘’Off’’. Dans la première semaine de la biennale, une moyenne de 30 vernissages quotidiens a été enregistrée.

== E comme ENFANTS : la conscience qu’il faut amener les enfants voir les manifestations artistiques et culturelles commence à prendre, contribuant à les familiariser avec des pratiques et démarches qui peuvent ouvrir leur esprit sur un univers. Pour cette 13-ème édition de la biennale de l’art africain contemporain, il y avait des ateliers ‘’enfants’’ à l’ancien Palais de Justice, au Centre culturel Blaise Senghor et à la Maison de la Culture Douta Seck. Les enfants y ont allié visites d’expositions et activité d’éveil sous la supervision de moniteurs préposés à la tâche.

== F comme FEMMES : Deux expositions ont présenté des travaux réalisés par des femmes. La première, intitulée ‘’I Be Lady O’’, au siège de la Fondation Heinrich Böll, a réuni dix artistes autour du thème de la prise de parole, et avec comme référence le combat de la femme politique et activiste nigériane Funmilayo Ramson-Kuti, militante du combat pour la défense des droits des femmes ; la seconde, a été organisée au Musée de la Femme Henriette Bathily, Place du Souvenir, sous le titre ‘’Dénouées ?’’. Quinze artistes y ont présenté leurs œuvres dans une exposition collective ayant pour but de célébrer  »une dynamique de création, sous le sceau d’une féminité bienveillante ».

== H comme HEURE ROUGE : Comme un cri de ralliement, le thème de l’édition 2018 du Dak’Art, tiré du recueil du poète Aimé Césaire (1913-2008), ‘’Et les chiens se taisaient’’, a été réinterprété à différents niveaux par les participants à la biennale. Ceux-ci se sont surtout réapproprié le sens que Césaire donne à cette expression, la renvoyant à l’idée d’accomplissement, de liberté, de responsabilité et d’invention d’une nouvelle humanité.

== M comme MAI 68 : Dak’Art 2018 ne pouvait passer à côté du cinquantenaire de la crise sociopolitique du mois de mai 1968, partie d’une grève à l’Université de Dakar et qui s’est amplifiée avec l’implication des syndicats et des lycéens. Toutes choses qui ont ébranlé le régime du président Léopold Sédar Senghor. C’est au Raw Material Company, centre pour l’art, le savoir et la société, que l’on a vu à une relecture de cet épisode marquant de l’histoire du Sénégal contemporain. Le 5 mai, il y a un triptyque autour du thème ‘’la révolution viendra sous une forme non encore imaginable’’ avec une sismographie des luttes par Zahia Rahmania, ‘’1968-1988 : au lendemain de la révolution ?’’ Les visiteurs ont eu notamment droit à une performance d’acteurs de Mai 68 à Dakar avec l’historien Babacar Diop dit Buuba au mégaphone.

== O comme OFF : le dynamisme de la partie ‘’Off’’ de la biennale de Dakar n’a jamais été aussi fort qu’à l’occasion de cette 13-ème édition. Avec un total de 327 expositions, disséminées essentiellement dans la capitale et dans les régions pour quelques-unes d’entre elles. De très belles expositions ont été organisées dans ce cadre, les initiateurs comptant uniquement sur leurs propres ou des soutiens de sponsors intéressés par les thématiques abordées. Il est arrivé qu’on retrouve des artistes dans plusieurs expositions : c’est le cas de Soly, visible à Gorée (Fondation Dapper), au Pavillon Sénégal ; de Daouda Ndiaye, dont les travaux ont été exposés à l’ancien marché malien, près de la gare (Agit’Art), à l’exposition ‘’TerraPie’’ (Ouakam).

== P comme Palais de Justice : Comme en 2016, le bâtiment de l’ancien Palais de Justice a abrité l’exposition internationale – le ‘’In’’ -, laquelle a réuni les œuvres et installations de 75 artistes venus du continent et de sa diaspora. Le cadre s’y prête, et, en 2016, le président du comité d’orientation de la biennale, Baidy Agne, avait demandé et obtenu du chef de l’Etat Macky Sall l’affectation de cette bâtisse au secteur des arts et de la culture. Mais la demande n’ayant pas été suivie d’une réfection du Palais, M. Agne a réitéré le 3 mai dernier la requête, demandant au président de la République de responsabiliser un ministère pour que les travaux de réhabilitation puissent se faire ‘’conformément aux normes et procédures’’.

== R comme Rencontres et Rwanda : Les rencontres scientifiques ont eu ceci de spécifique cette année qu’elles ont été centrées sur les relations dialectiques entre ‘’art et histoire’’, ‘’art et savoir’’, ‘’art et argent’’… Les participants, professionnels, chercheurs, critiques ont planché sur ces problématiques. Le Rwanda quant à lui, était l’un des deux pays invités d’honneur de la biennale 2018 ; Il était ainsi ‘’mis à l’honneur pour une démonstration de sa créativité’’ artistique contemporaine. Sa présence s’intégrait dans le thème général de « L’Heure Rouge », lequel parle d’émancipation, de liberté et de responsabilité. Les œuvres que les artistes rwandais vont présenter à Dak’Art 2018 sont l’expression de cette ambition de renouveau. La sélection Rwandaise porte sur la peinture, la sculpture, le cinéma et la mode. Le commissaire à l’exposition du Rwanda, André Ntagwabira, est chercheur en archéologie à l’Institut des musées nationaux du Rwanda (INMR) depuis 2013. Les artistes sélectionnés sont Bernard Birasa, peintre, sculpteur et cameraman, Cynthia Rupari, model designer, propriétaire d’une maison de mode de couture appelée Rupari Agency Ltd., Trésor Senga, directeur et producteur de films connu dans l’industrie du cinéma Rwandais et est-africain.

== S comme SENEGAL : le Sénégal a eu droit cette année à un pavillon où ont été exposées des œuvres représentatives de création artistique du pays depuis une soixantaine d’années. C’est l’artiste et enseignant Viyé Diba qui en a été le commissaire. Les différentes propositions artistiques qui y sont exposées le sont sous le titre ‘’La brèche’’, sont l’illustration d’un concept qui allie examen d’une trajectoire, souci de montrer les réponses des artistes aux contingences de différentes époques et redéfinition d’un cadre concept permettant de redonner vie à la personnalité culturelle du Sénégal. De Papa Ibra Tall à Henri Sagna, en passant par Momar Seck, Mansour Ciss, Fatou Kandé Senghor, le potières de Podor, TT Fons, Yaya Bâ, Aissa Dionne, Soly Cissé, Mbaye Babacar Diouf, entre autres, différentes générations ont contribué à donner corps à la réalisation.

== T comme TUNISIE : la Tunisie était, avec le Rwanda, l’autre pays invité d’honneur Sa présence s’est faite autour d’une exposition sous le thème ‘’Tenir la route’’ avec 15 artistes. La commissaire de l’exposition Rachida Triki a expliqué que « c’est un honneur qui est fait à la Tunisie d’autant plus que le projet de la Biennale répond tout à fait à la mutation actuelle que vit la société tunisienne. » Elle a rappelé que la Tunisie vit depuis 7 ans « une révolution sociale, politique, au niveau de la scène artistique.’’ « Nous sommes toujours en plein débat sur la Constitution, le sens de l’orientation que la Tunisie doit mener par rapport aux problèmes qu’elle rencontre », a-t-elle relevé. Avec le thème ‘’Tenir la route’’, l’exposition des artistes tunisiens vise à montrer que ceux-ci sont « des créateurs embarqués dans une prise de conscience très forte.’’

Dakar, le 6 juin 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

Djibril Drame et son ‘’Ndeweuneul’’ : exercice de déconstruction visuelle

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Les travaux que propose l’artiste Djibril Dramé, photographies ou vidéos, sont à son image : une expression festive de sentiments, des couleurs traduisant une volonté de montrer l’image d’une Afrique joyeuse, fière et debout, tout le contraire des clichés renvoyant aux conflits, à la famine, aux maladies… Quand Dramé en parle, il le fait avec une telle passion que l’on ne peut douter de sa sincérité à traduire en images (photos et vidéos) une vision, un état d’esprit, un ressenti. Il y travaille depuis 2010. Il s’agit pour lui de ‘’se battre contre les médias qui veulent montrer tout le temps que le phénomène du terrorisme est lié à l’islam’’.

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La série qu’il a présentée à La Co’op (Point E), dans le cadre du ‘’Off’’ de la 13è édition de la biennale de l’art africain contemporain (Dak’Art), sous le titre ‘’Ndeweuneul’’ est dans la droite de cette vision réaliste et optimiste. Une quinzaine de clichés en noir et blanc suffisent largement pour illustrer cela. Ce qui est visible sur les pièces présentées, ce sont des concentrés de vie, d’expressions créatives (habillements, styles, décoration, prestances des protagonistes photographiés…), des postures de dignité éloignées du misérabilisme qui a fait le succès d’un certain regard sur l’Afrique et ses populations. Il y a les petites histoires qui se cachent derrière les propositions artistiques présentées : la famille réunie, l’innocence de l’enfant, les sourires de jeunes femmes… Un coup de cœur ? ‘’Amour paternel’’. Elle est belle et expressive, comme toutes les autres. L’image du papa en totale fusion avec son enfant va à l’encontre de cette idée que les pères africains ne sont pas attentionnés ou affectifs vis-à-vis de leurs progénitures.

Quand on remonte le fil de l’itinéraire de Djibril Dramé, on retrouve traces de cette détermination et de cette passion à témoigner et à mémoriser par le visuel des moments de vie. C’est à l’âge de 15 ans qu’il s’y est mis, en commençant par le graffiti, « à un moment où beaucoup de jeunes commençaient à s’y intéresser ». « Je me suis dit qu’il fallait documenter cela par la photographie et la vidéo », dit-il. Cela fait de lui un pionner dans la documentation sur le graffiti au Sénégal.

Dramé est en vérité multicartes : il est photographe, oui. Il fait aussi des films, écrit… Ce que ces différents outils ont en commun pour lui, c’est leur capacité à fixer pour la postérité des instantanés. « La première fois que j’ai montré cette série ‘Ndeweuneul’, c’était en 2016, à l’Addis Photo Festival, organisé par la photographe éthiopienne Aida Muluneh, où j’ai été séduit par la qualité de l’organisation. »

Le jeune photographe est convaincu que « la littérature visuelle est un élément important dans la tâche consistant à faire comprendre l’importance des enjeux sociaux et culturels majeurs pour le continent. » « Les gens ne comprennent pas, il faut leur expliquer. Je trouve qu’on n’insiste pas assez là-dessus. Si on s’y attèle vraiment, on se rendra très vite compte que la littérature visuelle peut sauver le monde. Elle peut contribuer – et c’est que j’essaie de faire – à montrer l’image d’une Afrique joviale, joyeuse, belle et fière. Il s’agit de redorer de l’image du continent, associée à toutes sortes de maux. » C’est clair ! Le thème de Dak’Art 2018, L’heure rouge – qui renvoie à liberté, responsabilité, accomplissement – Djibril Dramé dit le comprendre. « L’heure a toujours été rouge pour moi, parce que j’ai toujours essayé de faire preuve de dépassement dans mon travail, souligne-t-il. C’est encore bien que tout se passe dans un carrefour de connaissance et d’humanité, Dakar. » Ce Dakar culturel dont il est, depuis quelques années, une des figures visibles.

Dakar, le 30 mai 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

Paco Séry, ‘’les Eléphants du jazz’’ et le MASA

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En mars 2016, lors de la 9è édition du Marché des arts du spectacle d’Abidjan (MASA), j’avais raté l’interview avec Paco Séry, batteur et percussionniste de génie, dont l’empreinte est sur de nombreux disques, parce que l’artiste est, depuis plus de 40 ans, sur le terrain de la création, des rencontres et des collaborations. J’avais essayé de le faire parler, au lendemain de la ‘’soirée jazz’’, mais cela n’a pu se faire parce qu’il était déjà occupé à organiser son voyage retour. Cette année, j’ai fait le pied de grue pour l’avoir : d’abord toute l’après-midi du 15 mars (16h-19h), quand lui et ses collègues musiciens faisaient la balance, ensuite après le concert et puis en guettant sa réponse à ma demande, le lendemain. C’est au moment où je commençais à désespérer qu’un rendez-vous est fixé. Dimanche matin, je vais à sa rencontre à l’hôtel Sol Béni, logé dans le complexe sportif de l’ASEC d’Abidjan.

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Il ne parle pas beaucoup, Paco Séry. Il faut insister pour lui ‘’arracher’’ des mots sur son travail de musicien, ses prestations sur scène, le MASA auquel il a participé en tant qu’artiste invité d’honneur, sa musique, ses collaborations, etc. On finit par y arriver. Ce que Paco Séry voulait surtout faire entendre, c’est sa colère et sa déception. Il n’est pas content de la manière dont le MASA a été organisé. A peine a-t-il fini de dire qu’il s’intègre « tout naturellement, comme ailleurs » dans le programme général du festival, qu’il lance : « Mais cette année, nous sommes un peu déçus parce que les organisateur n’étaient pas à la hauteur. »

« Je vais être franc : je ne suis vraiment pas content, parce que leur mode d’organisation, c’est n’importe quoi. C’est un vrai bordel. Ce n’est pas digne. Quand on accueille es gens, on reçoit dignement. Ce n’était pas le cas. C’est une honte pour la Côte d’Ivoire », dit-il, estimant que « ces gens (l’équipe dirigeante du MASA) ne devraient pas être à la tête d’une organisation pareille, parce qu’ils ne sont pas du tout honnêtes. » Paco Sery est tout de même content de la prestation des artistes. « Nous, on est des passionnés, souligne-t-il. Quand on arrive quelque part, on fait notre travail correctement, quoi qu’il arrive. Les gens qui étaient au concert étaient contents, ils sont rentrés avec le sourire. Il y avait de la joie, de l’énergie. Il y avait le respect, il y avait tout ce qu’il faut pour un beau spectacle. C’est tout ce que je retiens de ce MASA. Sinon, tout le reste c’est n’importe quoi. »

Il ajoute : « On est une bonne famille. Ça se passe bien entre nous. Ça fait des années qu’on joue ensemble ». Et c’est tout de suite pour revenir sur l’organisation, relevant que « le seul qui a été à la hauteur c’est Paul Wassaba ». ‘’Il s’est battu pour qu’on vienne ici. C’est le seul que nous avons vu », précise le batteur, appelant aussitôt à « une table ronde pour qu’on se dise les quatre vérités. » « On est tous là pour le bien de la Côte d’Ivoire, pour faire de belles choses ensemble. Si les gens qui sont à la tête de cette organisation ne font pas ce qu’ils doivent faire, ça ne peut pas aller. Il y a un déséquilibre qui n’est pas sain ».

Il a fallu insister pour que Paco Séry dise un mot sur ce qu’il reproche aux organisateurs, concernant au moins la soirée des ‘’Eléphants du jazz’’. « Un exemple : on nous fait venir, il n’y a pas les instruments qu’il faut. Au niveau de la technique, c’est un désastre. On a envoyé une fiche technique qui n’a pas été respectée. Il y avait beaucoup plus d’artistes que de public, parce qu’il y a eu une communication mal faite », souligne-t-il.

Sur le MASA et son esprit, il estime que « c’est une fierté ». ‘’Normalement, c’est comme ça que ça doit se passer. Ce que j’ai constaté c’est que ça a été mal fait. Le MASA, c’est bien, parce que ça permet aux gens de découvrir de nouveaux talents et de mettre des jeunes qui ne sont pas connus en avant. Mais pour que ça se réalise concrètement, il faut que ça soit bien fait, conclut le musicien. En conférence de presse, le mercredi 14 mars, le directeur général du MASA, Yacouba Konaté, avait reconnu les problèmes d’organisation, admettant notamment que la communication « n’a pas été ce qu’elle aurait dû être ». Il s’était aussi défendu sur la question du budget en disant que l’équipe du MASA n’a pas disposé de toutes les sommes annoncées pour s’occuper de la manifestation.

Paco Séry a joué avec ses collègues musiciens ivoiriens, Isaac Kemo, Luc Sigui, entre autres – avec qui il forme ‘’Les Eléphants du jazz’’ – et le Malien Cheick Tidiane Seck. ‘’Les Eléphants du jazz’’, parce que ces musiciens constituent une sorte de vitrine de ce que la Côte d’Ivoire offre de meilleur en matière de jazz. Ce qu’ils ont proposé au public le 15 mars, dans la salle Lougah-François du Palais de la Culture Bernard-Dadié, a été tout simplement exceptionnel au plan artistique. Isaac Kemo qui a ouvert le bal, a notamment donné un avant-goût du grand projet sur lequel il travaille : une comédie musicale qui serait l’adaptation de Climbié de Bernard Dadié, premier roman édité en Côte d’Ivoire (1956). Luc Sigui prend le relais, pour jouer, entre autres, Just My Imagination, Angela – un morceau dans lequel on entend des sons de percussions wolof et dont les notes ont été ponctuées de succulents sagesses et proverbes Yacouba. Le public en a ri, comme pour se permettre d’accueillir comme il se doit Paco Séry. Après son premier morceau, le batteur appelle le Malien Cheick Tidiane Seck qui offre, avec son ami de 40 ans, une interprétation magistrale du classique Mansani Cissé. C’était le sommet de la soirée, ponctuée par une réunion de tous les artistes sur scène. Comme un symbole de l’esprit d’unité qu’incarnent si bien ‘’Les Eléphants du jazz’’.

Abidjan, le 18 mars 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

Mali – ‘’Au cœur de Bamako’’, catalogue sur une ambition culturelle

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Le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ (Edition Balani’s, 400 pages) est, physiquement, lourd. Il est surtout riche d’une vision pour la vie artistique et culturelle portée par un médiateur culturel, Lassana Igo Diarra, à partir d’un espace, la Galerie Médina, une ville, Bamako. Il est lourd d’un récit, celui d’une histoire passionnante, d’un présent difficile mais exaltant, et d’une grande foi en l’avenir. ‘’Au cœur de Bamako’’ est, au-delà, le témoin de la dimension politique de l’art et de toutes les initiatives dont il porte trace.

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Le choix de la couleur or pour la couverture du catalogue – pour un pays riche de ce métal – n’est certainement pas fortuit. Il y a, dans le discours du document, l’espoir de voir les graines semées au cours des expositions, ateliers, résidences, discussions…qu’abrite la Médina, créer une conscience artistique, culturelle, et, partant politique, des enjeux liés à la mémoire, à la préservation et à la valorisation du patrimoine, entre autres.  

Il s’agit de mesurer le chemin parcouru. Il est aussi question de se projeter. Dans un éditorial très justement intitulé ‘’Sini’’ (Demain en bambara), Lassana Igo Diarra écrit : « La jeunesse est la force de nos sociétés, et par la médiation culturelle, nous aurons demain des jeunes citoyens sensibles à l’écriture à l’art, à la culture, tout autant qu’ils le seront à la musique, si populaire dans notre temps. »

« Demain, poursuit-t-il, nos élites et les gens ordinaires fréquenteront les expositions, se reconnaîtront dans les produits des créateurs contemporains prestigieux dont ils seront fiers et qu’ils achèteront. Ils discuteront des œuvres d’Amadou Sanogo, ou des costumes créés par Abdou Ouologuem, des photos de Seydou Camara. Ils iront voir les films de Toumani Sangaré. Les jolies Bamakoises porteront les longs colliers de Tetou, s’habilleront en ikabook…Tous auront lu les livres d’Ousmane Diarra et admireront le design de Cheikh Diallo. Nous irons avec nos artistes et leurs œuvres à Lagos, Cape Town, Yokohama, Sao Paulo, New Delhi, New York, Lausanne, Luanda, Paris et Ségou. »

Diarra insiste : « Demain, nous gagnerons de nouvelles batailles ensemble, et, sans méconnaître le passé et l’histoire de l’art africain, où l’art contemporain mondial a trouvé son inspiration, nous mettrons le cap résolument vers le futur, inventant de nouvelles utopies. Nous améliorerons notre infrastructure, afin d’offrir les conditions optimales à la présentation des œuvres. »

« Demain, nous publierons des catalogues en bambara, en amharique, en yoruba, en zoulou, et en swahili. Nous ferons aussi de la Médina-Coura, ‘’le plus beau quartier du monde’’, avec ses manguiers historiques, sa nouvelle rue colorée des tisserands, et qui sait, pourquoi pas, un tramway à la place du ‘’Rail da’’, qui desservira les quartiers à partir du Boulevard du Peuple », promet Igo Diarra.

Lorsqu’on arrive dans cette « ville d’accueil » qu’est Bamako – « par les airs, les rails ou la route » – « on est frappé par les couleurs, les odeurs, les langues et la beauté des femmes en bazin mahidante, tamantaman, sontoro…», souligne pour sa part le sociologue et linguiste Ismaël Sory Maïga, exposant une partie du « riche patrimoine historique et culturel » de la ‘’Cité des trois caïmans’’ : des vestiges préhistoriques, une architecture coloniale élégante, inspirée de l’architecture soudanaise avec quelques traces d’influence arabo-musulmane. »

Maïga note que « malgré l’essor considérable et des quartiers très modernes qui s’y construisent, Bamako demeure parfois un gros village, de communautés… » Il parle des « différents processus d’installation et de socialisation » dans une cité où on peut voir « un chef de quartier octroyer un terrain d’habitation ou d’exploitation contre un coq rouge et sept colas blanches…transaction qu’ensuite les services publics entérinent volontiers. »

Bamako, « magnifique, complexe, attachante et secrète à la fois », c’est des « jeunes filles qui, le samedi soir en boîte de nuit, portent des jeans ou des jupes, parfois très courtes, sont en tenue traditionnelle le lendemain pour les mariages ou autres cérémonies sociales. Tandis que les jeunes fonctionnaires ou cadres dans des multinationales, sont, toute la semaine, en costume cintré ou cravate, ils revêtent le vendredi leur riche bazin ou brodé. »

A travers les pages du catalogue, défile l’histoire de Médina-Coura, la cité « en permanente construction », qui revendique sa « parenté spirituelle » avec Médine, refuge du prophète de l’islam, porte et assume l’histoire de la retraite des sofas, ces guerriers de l’armée de Samory Touré, résistant à la pénétration coloniale française en Afrique de l’ouest, l’animation du Boulevard du Peuple…

Le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ conte aussi la résistance d’une ville par l’éducation, les initiatives visant la sauvegarde des manuscrits de Tombouctou, les visites d’écoliers, les activités des artistes et acteurs culturels à travers des expressions plurielles, des ateliers, panels et expositions (Fatoumata Diawara, Cheikh Diallo, Abdoulaye Konaté, Soly Cissé, Amadou Sanogo…). Il évoque, en plus de cette actualité, des combats culturels et politiques du siècle passé, ceux de Modibo Keita (premier président du pays), Mamadou Konaté, Fily Dabo Sissoko, les empreintes et souvenirs du musicien Ali Farka Touré, de l’écrivain Yambo Ouologuem, la carrière du footballeur Salif Keita

L’image à laquelle ce précieux document renvoie est, celle bien réelle, d’une plateforme devenu incontournable dans l’animation culturelle au Mali, d’où partent des expressions, des ambitions de liberté, des rêves de conquête de soi et du monde. Ceux qui ont une fois visité la Galerie Médina, et échangé avec son premier responsable, Lassana Igo Diarra, ont senti cette envie farouche de mettre en lumière le regard d’hommes et de femmes sur eux-mêmes, leur histoire, leur société, leur environnement physique et spirituel. C’est de cela que le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ est le témoin.

Dakar, le 9 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Livre – Théodore Adrien Sarr : le chemin et les intimes convictions d’un prêtre

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Le journaliste et communicant Marcel Mendy réussit, avec le livre Cardinal Théodore Sarr – Soldat de la paix, paru en 2013, à agrémenter la biographie de l’évêque – qui aurait ainsi rester linéaire et quelque peu fade – d’un intéressant  »dialogue » avec l’homme d’église. Celui-ci se livre à bâtons rompus à une véritable radioscopie, donnant des éclairages sur des questions aussi importantes que le rôle de l’intellectuel africain, la crise de la vocation sacerdotale, la mondialisation, l’engagement – plutôt timide – des chrétiens dans la vie politique, l’apostasie, le débat sur l’ordination des femmes, le célibat des prêtres, la mondialisation…

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« En regardant la situation de l’intellectuel africain que je suis en tant que prêtre ou évêque, je me dis que l’Africain est blessé dans son esprit et dans son âme. Et c’est le fruit de l’esclavage et de la colonisation. L’Africain est blessé dans son âme, à tel point qu’il n’a pas confiance en lui. » Cette analyse du cardinal Théodore Adrien Sarr, en réponse à une question sur la responsabilité de l’élite africaine sur la situation du continent, porte le ton des positions fortes que le prélat à livrées dans la seconde partie de l’ouvrage.

Pour lui, on a « tellement répété » aux Africains  »vous êtes des sauvages, vous n’avez pas de civilisation », qu’il a l’impression que « nous ne nous rendons pas compte que cela est ancré en nous, et que l’Africain ne croit pas en lui, ne se croit pas capable de réfléchir par lui-même ». « Tant que nous, intellectuels africains, n’aurons pas fait cette conversion de dire que nous sommes capables de penser par nous-mêmes et pour nous-mêmes, on sera toujours à la traîne. Et je crois que je n’ai pas tort en le disant », insiste l’ancien archevêque de Dakar (2000-2014).

Rapportant ce constat à sa situation personnelle, il ajoute : « Aujourd’hui, il m’arrive très souvent de réfléchir en sérère, de prier en sérère parce que je retrouve là comme les concepts premiers de mon être. Certaines réflexions, lorsque je les fais en sérère, il y a plus de résonance dans mon être propre que lorsque je les fais en français. » Cet aveu est aussi clair que le sont les avis donnés par Théodore Adrien Sarr dans son face-à-face avec Marcel Mendy.

L’auteur commence son livre par une partie partie consacrée à l’itinéraire de Théodore Adrien Sarr, de Ndiongeem, son quartier natal à Fadiouth, à son élévation au rang de cardinal, donnant de nombreux éléments d’histoire, de géographie, et de précieuses informations sur le contexte socioculturel dans lequel s’est déroulée l’enfance du futur homme d’église ainsi que sur les conditions d’implantation du christianisme à Fadiouth. Dans l’option de Mendy, « il fallait sortir les sermons des prêtres ou des ecclésiastes des quatre murs de l’église et les rendre accessibles au plus grand nombre, par-delà les catégories socioprofessionnelles, les appartenances politiques et autres obédiences religieuses, tant il y a vulgariser, à communiquer dans ces adresses dont la profondeur est à nulle autre pareille. »

« Quel outil mieux qu’un livre peut vaincre les barrières indiquées plus haut et faire des sermons de nos pasteurs du pain à partager avec tous nos frères qui en besoin ? » se demande-t-il, précisant qu’il ne s’agit pas pour lui de « dérouler le tapis de la vie de cet illustre compatriote, sans y poser un regard un brin scrutateur. Que non ! »

« Mieux que cela, il faut, de nécessité absolue, engager un dialogue franc, sans fioritures, sur les brûlantes questions qui traversent la vie de l’Eglise, de manière à y apporter des débuts de réponses propres à éclairer la lanterne des millions de fidèles disséminés à travers le territoire national et le reste du continent africain qui se posent très souvent les mêmes interrogations sans y trouver solution », indique Marcel Mendy.

Le journaliste évoque les « premiers balbutiements d’une vie paroissiale », à Fadiouth, où le Père Léopold Diouf, premier prêtre sénégalais « entièrement formé localement », réussit, « avec la collaboration » de Dominique Diamé, catéchiste originaire de Joal, « certes non sans mal, à édifier une petite chapelle de 10 m de long et 6 m de large avant la fin du mois de juin 1880 ».

Il souligne qu’en dépit des apparences, « les habitants de Fadiouth firent preuve d’une résistance farouche face à la première tentative d’évangélisation ». Mendy relève à ce sujet que, « avant 1880, les prêtres qui sont venus à Fadiouth avaient essuyé un échec retentissant, parce que la foi chrétienne telle que les missionnaires l’apportaient, en exhortant les gens à renoncer et à abandonner leurs traditions ou à ne pas travailler le dimanche, étant donné le cycle de la semaine où le dimanche n’était pas intégré comme jour de repos, équivalait à casser leur rythme de travail avec un jour d’arrêt qui n’est pas le leur.»

Dans la première partie, Marcel Mendy parle de la légende de Mama Ndagne, génie protecteur de Fadiouth, des trois îles constituant la localité (une abritant le cimetière, une autre où sont installés les greniers sur pilotis qui ne servent pratiquement plus et, enfin, une d’habitation), du royaume du Gabou comme « point de départ » des Fadiouthiens, etc.

Le père de famille, Papa Rôg Sarr, rapporte l’auteur, était, à l’instar de ses cohabitants, « un rude paysan qui vivait également des produits de la mer ». Il était aussi un guérisseur réputé, « très sollicité », notamment pour les maux de ventre dont il était spécialiste. Théodore Adrien Sarr, benjamin de sa famille, naquit « un matin de 1936, exactement le 28 novembre ». Il est baptisé le lendemain.

« Doux comme un agneau », il a eu « une adolescence tranquille, rythmée par les travaux champêtres et l’apprentissage scolaire à l’école catéchistique de Fadiouth en 1948, puis au pré-séminaire de Ngasobil où il obtiendra son CEPE (Certificat d’études primaires élémentaires) ». Son frère Pierre, qui partageait la même chambre que lui, se rappelle encore « un petit studieux, qui aimait lire et étudier ».

Hyacinthe Diène, son premier instituteur, parle d’un « élève très doué, tranquille, obéissant, n’aimant pas les bagarres… » et ayant un « goût pour servir la messe que d’ailleurs sa maman encourageait ».. Il fait sa première communion, puis sa confirmation en 1947. Mais son départ pour le pré-séminaire de Ngasobil, en 1949, a été « mouvementé », son père n’ayant pas voulu dans un premier temps qu’il aille. « Il n’est pas question, dit-il. Vous êtes trois garçons… Sanghol est déjà parti (enrôlé dans la gendarmerie), Pierre commence à aller en campagne (une fois que les cultures étaient achevées, les jeunes gens s’en allaient en ville, à Dakar, Kaolack, et ne revenaient que vers le mois de juin pour participer aux travaux champêtres)…C’est toi qui dois rester à mes côtés pour travailler avec moi. »

Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, raconte Marcel Mendy, le petit Ada (son nom d’initiation), « fidèle à son éternel tempérament qui ne soulève pas de vagues, accepta la décision paternelle ». Mais il voulait absolument aller au pré-séminaire où ses camarades de promotion étaient déjà depuis un an. C’est alors qu’il eut « l’idée lumineuse d’appeler à la rescousse son frère aîné, Sanghol », alors gendarme en service à Labé, en Guinée, pour le mettre au courant de la situation. Il écrit à son père, prenant le soin de joindre à la lettre un mandat et d’assurer qu’il s’occuperait des frais de la présence de son frère à Ngasobil. Le père arrose l’événement, parce que « recevoir un mandat relevait de l’extraordinaire », rapporte Marcel Mendy, ajoutant qu’après avoir fait honneur au vin, le père appelle son fils et lui dit : « Ada, le fait de t’avoir empêché d’aller au séminaire, t’a tellement chagriné au point que tu écrives une lettre à ton grand frère qui est très loin d’ici ? C’est comme ça ? Si tu y tiens tant, advienne que pourra ! Je m’en lave les mains ! »

Il entre au pré-séminaire en 1949, poursuit ses études, à partir de 1953, au Collège Sainte Marie de Hann. Il obtient son baccalauréat série A en 1958 avant de passer six ans de préparation au Grand séminaire Libermann de Sébikotane. Il est ordonné prêtre – le 49è prêtre sénégalais -, le 28 mai 1964. Le 1er juillet 1974, il est nommé évêque du diocèse de Kaolack. Il y reste jusqu’en août 2000, quand il est nommé à la tête de l’archidiocèse de Dakar, suite au décès du cardinal Hyacinthe Thiandoum (16 juin 2000). Le 17 octobre 2007, il élevé au rang de cardinal.

Au cours des entretiens qu’il a eus, à partir du 1er octobre 2007, avec Théodore Adrien Sarr, Marcel Mendy note que  »pas une question (n’a été) éludée ». Voici des extraits de ces échanges entre « un modeste citoyen, de culture religieuse approximative qui s’abritait derrière sa condition de journaliste pour engager une épreuve de vérité avec cet homme charismatique et brillant, au parcours intellectuel et ecclésiastique déjà parsemé de lauriers…»

== Appel lancé aux chrétiens à s’engager dans la vie politique

« Si nous somme envoyés dans le monde, ce n’est pas pour le fuir, si nous sommes dans le monde, ce ne serait pas logique de ne pas nous insérer dans la gestion des activités de la cité (…) Evidemment, nous ne sommes pas les promoteurs ou les défenseurs de tel ou tel parti politique. Mais nous prenons position sur des questions sociales.

Casamance

« Il faut rappeler que, nous, évêques n’avons jamais manqué l’occasion de dire, en public, que l’Eglise ne cautionnait pas cet engagement de l’Abbé Diamacoune dans ce mouvement. Pour deux raisons : d’abord, c’était un parti qui a des prétentions politiques (l’indépendance politique) ; c’est un mouvement qui a pris les armes.

Changer la situation de l’Afrique ?

« Je dis oui. Nous sommes des hommes comme les autres. Si nous acceptons de nous mettre au travail, de penser par nous-mêmes, nous y arriverons (…) Si les Africains ne retrouvent pas foi en eux, tout en aimant et en croyant en leur propre culture, ils n’arriveront jamais à se développer… Il faut vraiment travailler à la mise en place d’un nouvel ordre économique mondial plus juste. Les pays qui se sont développés au détriment des autres en pillant leurs ressources, doivent accepter de travailler rapidement à développer les pays pauvres (…) Je dirai que nous ne sommes pas condamnés au choc des civilisations. Parce que nous sommes libres et, si nous acceptons d’emprunter la voix du dialogue, nous pouvons éviter le choc et arriver à vivre dans une compréhension de plus en plus effective qui permettra une véritable communion (…) Ce qu’il nous faut c’est l’unité de nos pays. Que cette Gambie qui isole le Sénégal, accepte d’avoir des liens politiques plus forts avec le Sénégal, qu’on arrive à cette fameuse confédération. Dommage qu’on n’ait pas réussi à la faire, mais je pense que c’est la voie. Ensuite, le Sénégal, la Guinée-Bissau, le Mali, la Gambie, c’est un ensemble politique qu’on devrait pouvoir créer, plutôt que de rêver faire une Casamance indépendante.

Difficultés rencontrées par des chrétiens dans certaines parties du monde

« Il ne faut pas rêver d’une vie chrétienne sans difficultés. Dire que Jésus-Chist nous a sauvés ! Méfions-nous, car cela ne veut pas dire qu’il nous épargne des difficultés. Non, ce n’est pas possible. Il faut nous attendre à avoir des difficultés qui font partie de la vie chrétienne (…) Cela ne doit pas nous effrayer, nous décourager et surtout provoquer en nous l’apostasie, c’est-à-dire le renoncement à Jésus-Christ. Il le dit bien :  »Qui veut être mon disciple, doit accepter de mourir à lui-même, prendre sa croix et me suivre ». Cette croix-là, elle est aussi féconde que la croix de Jésus, quand je la porte par amour et en communion avec lui. Voilà pourquoi, l’apostasie des chrétiens ne peut pas se justifier ; c’est simplement que les chrétiens doivent se préparer à affronter des difficultés, des oppositions et des contrariétés dans la vie. Qu’ils ne se découragent pas et restent fidèles au Christ en sachant que grâce à cette fidélité, ils seront beaucoup plus proches de Jésus et donc pourront en recevoir la récompense.

Crise de vocation sacerdotale

« C’est au niveau de l’entrée du Grand séminaire qu’il y a une diminution, une espèce de peur à s’engager définitivement dans cette voie. Je ne sais pas ! Faisons de notre mieux pour améliorer ce qui peut l’être. Il est certain que que les générations d’aujourd’hui sont porteuses de préoccupations qui ne sont pas celles d’il y a 30 à 40 ans. Alors c’est tout cela qu’il faut prendre en compte, comprendre les générations actuelles, leurs richesses mais aussi leurs fragilités, parce qu’il y en a (…) Au Sénégal, nous essayons de trouver des remèdes à cette situation, mais nous sentons qu’arrivé à la fin des études secondaires, le séminariste a des préoccupations que nous n’arrivons pas toujours à bien cerner. Peut-être que nous ne donnons pas toujours satisfaction ou nous n’indiquons pas les réponses qui permettent aux jeunes de dépasser leurs craintes et entrer dans les perspectives qui leur sont présentées (…) Il nous faut éviter de croire que nous avons des formules parfaites, que ce qui était valable il y a 50 ans, l’est toujours. Il faut accepter que même si certaines vérités sont inamovibles, les modalités d’accueil, d’application dans la vie peuvent changer. C’est pour cela que les formateurs doivent être des gens sans cesse en éveil et sans cesse dans la recherche, pour ne pas dormir dans des routines et les sentiers battus. Ils ne doivent pas avoir peur d’inventer en fonction des jeunes qui sont devant eux.

Des chrétiens baptisés et confirmés qui continuent de pratiquer la religion traditionnelle ?

« Le mariage, en quelque sorte, entre la foi chrétienne et une culture quelconque est une aventure merveilleuse, certes, mais délicate et surtout de longue haleine (…) A partir de situations réelles vécues par le peuple, le prophète délivre, de la part de Dieu, un message d’espérance, de conversion. Donc il faut vraiment restituer ce message dans les circonstances où il a été annoncé pour la première fois pour bien comprendre sa portée universelle, en quelque sorte, et, ainsi, pouvoir retirer de là, pour nous-mêmes, un enseignement qui vaut pour la situation que nous vivons, aujourd’hui, en Afrique, dans tel ou tel autre pays (…) Il y a tout un effort de relecture qui est très difficile, parce que l’enseignement de la Bible que nous avons reçu, nous-mêmes, c’est en français, en anglais, avec là aussi, une interprétation ou en tout cas, des mots de la culture française ou anglaise, etc. Dans tout cela, il y a quand même une inculturation que nous pouvons recoder pour retrouver la pureté du message évangélique. Ensuite revoir comment accueillir et redire ce message avec les richesses de nos cultures, ce qui n’est pas facile (…) Nous, Africains, nous n’avons pas la maîtrise totale. Souvent même emportés plus ou moins par la colonisation et l’esclavage, nous avons une certaine méfiance vis-à-vis de nos cultures, un certain mépris, une certaine méconnaissance. Il nous faudrait pouvoir faire des études anthropologiques qui nous permettent de mieux redéfinir les richesses contenues dans nos cultures ; ce qui nous permettrait alors de voir comment mettre ces richesses en face de l’Evangile, ou en face d’elle, mieux comprendre leurs faiblesses, les enrichir en les purifiant.

La mondialisation de l’Eglise : quel contenu ?

« La mondialisation est une bonne chose dans le sens où elle facilite la communication entre les hommes, mais surtout elle facilite une plus grande solidarité entre les humains, une meilleure connaissance des besoins des uns et des autres, des souffrances des uns et des autres. Les dangers, les limites de la mondialisation, se situent dans l’uniformisation des façons de voir, de la culture, etc. Ce serait dommage que la mondialisation efface les richesses des cultures, des peuples…

Ordination des femmes

« Pour revenir à l’ordination des femmes, je ne cesserai pas de me référer à la façon de faire du Christ et je ne crois pas ce que certains disent à savoir que c’est une une question de culture et que si le Christ avait vécu dans notre temps, il aurait ordonné les femmes. Je pense que c’est plus profond que cela. Voilà pourquoi, je considère que l’ordination des femmes n’est pas une priorité dans l’Eglise catholique. Et je comprends donc la position ds papes. Mais c’est à nous de travailler pour faire en sorte que les femmes prennent vraiment toutes les responsabilités qu’elles peuvent prendre dans l’Eglise.

Mariage des prêtres

« C’est un vieux débat, compliqué. Croire que le mariage des prêtres va empêcher les scandales. Je ne sais pas ! Je me rappelle très bien cette réflexion que me faisait un pasteur protestant africain. J’étais encore à Kaolack. Il m’a dit un jour :  »C’est vrai qu’effectivement, pour être franc, notre mariage, à nous pasteurs, ne résout pas nécessairement le problème. Je connais un confrère qui, à cause de ses difficultés conjugales, est un grand apôtre du divorce à l’Eglise (…) Quand on dit à cause du Royaume des Cieux, c’est à voir que le célibat n’est pas seulement ne pas se marier. Mais ne pas se marier pour vivre un plus grand amour. Le célibat est un autre Amour, c’est aimer autrement. Il ne faut pas que les gens le voient d’une façon négative. Ce renoncement au mariage, quitter son père et sa mère, ne pas avoir d’enfants, c’est aussi parce que j’aime le Christ. On est rempli de l’amour du Christ (…) Je pense que la disponibilié que nous, prêtres, évêques, nous avons vis-à-vis des communautés qui nous sont confiées, cette disponibilité-là est plus large, plus généreuse, lorsque nous sommes célibataires. A condition que moi-même je le vive comme un Amour et non pas comme une espèce d’égoïsme ou de petite vie tranquille. »

== Marcel Mendy, Cardinal Théodore Adrien Sarr (L’Harmattan-Sénégal, collection ‘Mémoires et Biographies’, 2013) ==

Dakar, le 9 janvier 2018
Aboubacar Demba Cissokho