CHRONIQUES

Samir Amin (1931-2018)

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Au début des années 1990, alors que je m’apprêtais à entrer au lycée, mon père me tend un volumineux livre de plus de 500 pages. Son titre : L’Accumulation á l’échelle mondiale : critique de la théorie du sous-développement, paru en 1970. Son auteur : Samir Amin, l’économiste égyptien décédé le dimanche 12 août 2018 à Paris, à l’âge de 86 ans. En me le remettant, il me dit : « Tiens, lis ce livre avant d’aller en seconde. Beaucoup de choses ont changé depuis sa parution, mais les réalités que son auteur décrit, sur les inégalités dans les rapports entre pays et l’exploitation d’une partie du monde par un monde, sont en grande partie d’actualité. » Beaucoup de choses avaient changé, c’est vrai : le mur de Berlin était tombé, l’Union soviétique s’était disloquée, l’Apartheid comme système légalement organisé était fini, la Chine montrait déjà les traits de la puissance qu’elle est devenue aujourd’hui…

Mon père savait que mon esprit d’adolescent en formation ne comprendrait pas grand-chose de ce que Amin disait des mécanismes du capitalisme dont les adeptes, pour justifier leurs velléités à vouloir l’imposer au groupe de pays regroupés dans ce qu’on a appelé le ‘’Tiers-Monde’’, développaient toutes sortes de théories ou de notions, dont le ‘’sous-développement’’. J’ai péniblement terminé le livre, non sans avoir compris que, dans l’analyse de l’économiste, le capitalisme est un système fondé sur l’accumulation effrénée de richesses, à travers l’exploitation

C’est bien plus tard, à l’université, que j’ai repris ‘’contact’’ avec le travail de Samir Amin. Plus sérieusement cette fois-ci. Je découvre alors, au fil des ouvrages, la rigueur dans l’analyse des mécanismes de l’impérialisme économique, la théorisation de l’antimondialisme, de ‘’l’accumulation (d’une minorité) par (la) dépossession (de la grande majorité)’’, de la nécessité pour les peuples dominés par le capitalisme de construire, par la ‘’déconnexion’’ du ‘’Tiers-Monde’’, de véritables alternatives au service du progrès économique et de la justice sociale… Dans ses articles et ouvrages, il est resté le militant infatigable, engagé et fidèle à ses idées, dans un monde où la pensée unique au service du néolibéralisme tolère difficilement l’élaboration d’une autre voie.

Je l’ai lu. Je suis régulièrement allé l’écouter lors des conférences qu’il donnait, ayant toujours eu du mal à réaliser que je faisais face – en entant sa voix – à une icône des sciences humaines et sociales qui a été une vraie boussole intellectuelle pour des générations d’hommes et de femmes – dont celle de mon père à qui j’ai tout de suite pensé à l’annonce de son décès. J’ai aussi pensé à trois économistes qui sont à n’en pas douter de cette ‘’école’’ de pensée dont Samir Amin et d’autres ont contribué à poser les fondations : Chérif Salif Sy, Demba Moussa Dembélé – auteur de la remarquable biographie ‘’Samir Amin, intellectuel organique au service de l’émancipation du Sud’’ – et Ndongo Samba Sylla. Lutte permanente.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 12 août 2018   

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Aretha!

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Le 9 avril 1968, nul mieux qu’Aretha Franklin – diva de la soul décédée ce 16 août 2018 à l’âge de 76 ans – ne pouvait dire avec la justesse requise et la profondeur des mots attendus, le message de douleur et de compassion lors des funérailles du pasteur Martin Luther King Jr, porte-voix du mouvement des droits civiques, qui venait d’être assassiné. Ce jour-là, on avait besoin de la voix réconfortante et engagée de l’artiste – elle a chanté Precious Lord pour la circonstance, pour donner une tonalité mélodieuse à ce moment d’histoire. S’il en a été ainsi, c’est parce que la jeune dame de 26 ans avait déjà l’étoffe, la carrure et la légitimité pour prendre la parole ce jour-là. On parle, là, d’une artiste précoce qui, ayant commencé à chanté à l’âge de dix ans, avait sorti son premier album à 14 ans. A ce symbole fort, on peut attacher un autre, tout aussi fort : Aretha Franklin chantant Let Freedom Ring, le 20 janvier 2009, à l’investiture de Barack Obama, premier président noir des Etats-Unis. Sans risque de se tromper, on peut affirmer qu’avec sa voix, ses engagements et ses chansons, elle a fait sentir et lire l’histoire de l’Amérique, dans ses moments de grandeur, de lumière et de joie, de faiblesse, de ténèbres et de peine.

Un peu plus d’un an auparavant, le 14 février 1967, Aretha Franklin enregistrait Respect. En se mettant face à un piano, à l’Atlantic Records studio de New York, pour enregistrer ce morceau – pour lequel elle a eu deux Grammy Awards – elle était loin d’imaginer que cette chanson allait devenir un hymne pour le mouvement des droits civiques et celui pour la défense des droits des femmes. La chanson a d’abord été écrite et enregistrée par Otis Redding.

Aretha Franklin la reprend et la transforme dans un sens qui fait porter au morceau la substance des revendications politiques des Africains-Américains et des femmes pour l’égalité, la justice et plus de…respect. Elle n’attendait pas d’être sollicitée pour user de son talent, de sa voix, de son influence et de ses moyens pour contribuer à des levées de fonds, en donnant une partie des recettes de concerts et en menant campagne pour le droit de vote. Elle devient alors une force qui a aidé à faire bouger les lignes dans le sens de plus d’égalité, de justice et de liberté.

Elle a dit un jour : “You got to disturb the peace when you can’t get no peace” (Vous devez déranger la paix si vous n’arrivez pas à en avoir). Pour son talent et son engagement, Aretha Franklin a eu, de son vivant, la reconnaissance du public (75 millions d’albums vendus), de la presse spécialisée (20 fois numéro un au classement Billboard pour des singles, 45 chansons dans le Top 40), de l’Académie (18 Grammy Awards), du Kennedy Center, et de la nation (Médaille nationale pour les arts, Médaille présidentielle pour la liberté – la plus haute distinction pour un civil).

Ces dernières années, la diva s’est fait discrète, ne faisant que quelques apparitions publiques. Elle pouvait se le permettre, parce qu’elle s’était beaucoup donnée à une période où rien n’était donné pour une femme noire dans le contexte d’une Amérique où la ségrégation raciale régnait. Elle avait réussi à bâtir une carrière riche qui l’a confortée dans son statut de ‘’Queen of Soul’’ (Reine de la soul, cette expression artistique d’une humanité niée mais battante et sublimée).

Le lien avec ses nombreux admirateurs dans le monde était si fort qu’Aretha Franklin a eu l’élégance et la délicatesse – propres aux grandes comme Aimé Césaire et Nelson Mandela – de les préparer à son départ physique. Reine de la soul. Reine des millions d’âmes qui l’ont pleurée à l’annonce de son décès. Mais des âmes redevenues aussitôt joyeuses parce que maintes fois soulagées dans leur quête de réconfort et de motifs d’espérer par la voix unique d’Aretha Franklin. C’est dans la mémoire et le cœur de ces millions de mélomanes que le souvenir de la chanteuse va acquérir un caractère éternel. L’étoile d’Aretha Franklin est si puissante qu’elle continuera de briller pour éclairer et illuminer d’amour, de mots de lutte, d’appels à la justice et au respect, un monde qui en a bien besoin.

Aboubacar Demba Cissokho

Saint-Louis, le 16 août 2018

Mahmoud Darwich (El-Birwa, 1941 – Houston, 2008)

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=== 9 août 2008 – 9 août 2018  === Darwich !!!

« Et mon nom,
Quand bien même je prononcerais mal mon nom gravé sur le cercueil,
Mon nom m’appartient.
Mais moi, désormais plein
De toutes les raisons du départ, moi,
Je ne m’appartiens pas,
Je ne m’appartiens pas,
Je ne m’appartiens pas … » = extrait de ‘’Murale’’ (1999)

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L’art est cet exercice à travers lequel on est capable, pour peu qu’on soit visité par une petite inspiration, de dire les émotions les plus fortes, les plus intimes ; de partager les vécus et expériences humaines les plus improbables, et de décrire, les aventures les plus douloureuses, et d’en tirer de puissants motifs d’espérer de la vie. Le musicien, le poète, le romancier, le nouvelliste, la dramaturge, le peintre… créent et osent l’urgence de dire ce qui est tu volontairement ou non ; ils portent une parole intérieure, qui est en réalité celle que tout le monde ou presque aimerait endosser ; ils dressent les meilleurs profils et portraits de ceux et celles qui sont amenés à les écouter, à les lire ou à les suivre. Parce qu’ils parlent d’un voyage dont on voit et reconnaît l’itinéraire même si on ne l’a pas (encore) fait.

Pour ce qu’il a dit et exprimé avec des mots forts et justes, et ce qu’il a, malgré lui peut-être, représenté et représente encore, Mahmoud Darwich a fini par symboliser et incarner un idéal pour le peuple de Palestine en lutte et pour celui du monde arabe lassé de ne trouver en ses dirigeants les ressources pour résister à l’oppression et espérer. Il en est ainsi parce que ce poète de génie – surnommé à très juste titre ‘’poète national’’ – est de la race de ceux et celles qui ont fait corps avec les aspirations profondes de ses semblables, au-delà de la communauté qui l’a vu naître, à l’humanité et à une vie paisible tout court.

Darwich a donc porté une voix à travers ses poèmes où la métaphore exprime avec force, justesse et puissance l’âme de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Pour ces êtres, il fait de la poésie un lieu d’exposition de pulsions et de luttes, lesquelles finissent par être partagées par le lecteur de l’autre bout du monde. Avec ce poète, la déclamation prend un sens militant : c’est un individuel qui semble parler en son nom, mais c’est un collectif qu’il porte. Sans le vouloir. Sans prétention. C’est la vie de tous les jours, sur les bords du Jourdain, dans les campas de réfugiés ou en exil dans te lointains pays. Il y a du lyrisme, de l’épopée dans des lignes qui revoient à la terre dont les habitants expérimentent la fragilité de l’humain – en vérité un symptôme de la violence du monde tel qu’il se donne à voir. En cela, la complainte de Mahmoud Darwich a un cachet universel.

En 2009, quelques mois après sa mort, les éditions ‘’Actes Sud’’ publiaient une anthologie poétique bilingue de ses écrits, allant de 1992 à 2005. C’est un ouvrage dans lequel il est rappelé que, de ‘’Feuilles d’olivier’’ en 1964 à ‘’La Trace du papillon’’ en 2008, l’œuvre de Mahmoud Darwich ne compte pas moins de vingt-cinq titres, qui se répartissent en quatre périodes « qu’on s’accorde généralement à désigner par référence aux principaux lieux de résidence du poète : galiléenne jusqu’en 1971 ; beyrouthine jusqu’à l’invasion israélienne du Liban en 1982 ; parisienne ensuite, qui prend fin en 1995 avec le retour de Darwich en Palestine… » Du lyrisme épique des poèmes du recueil ‘’Onze astres’’ (1992), au thème de l’amour dans ‘’Le lit de l’étrangère’’ (1999), en passant par ‘’Pourquoi as-tu laissé le cheval à la solitude ?’’ (1995), à la tonalité autobiographique, le lecteur se voit raconter l’enfance de l’auteur, les marques de l’exil, la disparition du village natal.

Darwich questionne l’identité posée sous le signe de la famille, des parents, des lieux et des souvenirs qui leur sont attachés. Le long poème ‘’Murale’’, écrit après une lourde intervention chirurgicale en 1998, explore le mystère de la mort, le rapport à la femme, à l’histoire…’’Murale’’ sonne comme un testament. A la fin du poème, comme pour se définir lui-même, il donne une explication des cinq lettres arabes qui forment son prénom : « le mîm du fou d’amour, de l’orphelin, de qui accomplit le passé, / le hâ’ du jardin, de l’aimée, des deux perplexités et des deux peines, / le mîm de l’aventurier, du malade de désir, de l’exilé apprêté et préparé à sa mort annoncée, / le waw de l’adieu, de la rose médiane, de l’allégeance à la naissance où qu’elle advienne, de la promesse des père et mère, / le dâl du guide, du chemin, de la larme d’une demeure effondrée et d’un moineau qui me cajole et m’ensanglante ». 

A (re)voir, le très beau documentaire de Simone Bitton, Mahmoud Darwich: Et la terre, comme la langue  (1997, 59 minutes)

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 août 2018

Lire – Mémoires, biographies, autobiographies…

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Lire est un exercice qui nourrit, enrichit spirituellement, humainement, politiquement. C’est un voyage d’un genre particulier : en même temps qu’il permet de se promener dans les rues de  contrées que l’on visitera peut-être jamais, il fait découvrir des cultures, des modes de vie et des visions du monde avec lesquelles on entre en interaction, en amour souvent. On peut passer par tous les genres littéraires pour jouir de ce privilège qu’offre le généreux être qui se met face à sa feuille blanche, l’essentiel étant d’accéder aux émotions les plus profondes, aux expériences et aux leçons de vie que celui-ci a la modeste prétention de nous transmettre. Généreusement.

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J’aime les biographies, non pas que les autres moyens de fabriquer et de conter des histoires ne m’accrochent pas. Au contraire. Le théâtre, le roman, la nouvelle, la poésie, sont autant de vecteurs par lesquels on accède on accède aux beautés du monde. La biographie peut, dans sa manière d’être rendue et par son contenu bien rapporté, emprunter quelque chose à presque tous les autres genres : au roman, il peut emprunter l’instinct créatif et le vaste univers d’imagination ; au théâtre, l’anticipation d’une mise en scène ; à l’essai la précision des faits rapportés et une mise en perspective de ceux-ci…

La biographie, ce sont les rêves et les idéaux de son auteur, confrontés à la réalité de la vie qui sait être espiègle, mystérieuse et implacable ; ce sont les épreuves, les hauts, les bas, les victoires et échecs, les amours, les joies et peines… Ce sont des émotions capables de nourrir des rêves de vie et de victoire, les espoirs du lecteur, ou les confronter à son expérience personnelle…Les tranches de vie des biographies, surtout celles contant la vie de personnes étant ou ayant été au devant de la scène, sont toutes ou presque autant d’éléments éclairant la grande histoire de la communauté et les relations que l’auteur entretient avec celle-ci. De la lecture des mémoires et biographies, on peut tirer des informations fort intéressantes sur le contexte historique, socioculturel, économique et politique ayant forgé la personnalité de l’auteur, son caractère, ses ambitions, etc. Ce sont des éléments qui peuvent apporter un éclairage singulier sur les actes qu’il a posés, les actions menées, ou, s’agissant d’artistes, l’univers de création et/ou la démarche artistiques, les thématiques abordées et la manière dont celles-ci sont traitées.

=== Dans Il était un piano noir…, ses ‘’mémoires interrompus’’, publiés chez Fayard en 1998, quelques mois après sa mort, la chanteuse Barbara raconte comment elle a composé avec sa « laideur sur scène ». Elle ajoute : « Au départ, je ne supportais pas ce physique que je lisais « dérangeant » dans le regard des autres, dit-elle. J’ai lentement appris à l’accepter. J’ai commencé à sculpter, à modeler cette matière vivante qui m’avait été donnée. » « Ai-je ainsi façonné la femme que je voulais être, ou bien cette métamorphose a-t-elle été due à la scène elle-même qui m’a fait peu à peu ressembler à ce que je suis physiquement devenue ? », se demande-t-elle, estimant qu’il est « bien rare que les gens aiment l’image que leur renvoie leur miroir, et plus rares encore sont ceux qui ne bondissent pas à l’écoute de leur voix : ‘’C’est moi, c’est ma voix, ça ?’’ »

Les dernières lignes du livre sonnent comme un bilan, somme toute positif, du parcours de la chanteuse, qui dit avoir reçu « tellement d’amour, tellement ! » « Et toute cette énergie qui m’a fait avancer, chanter, qui m’a permis de faire ce métier comme j’entendais le faire : en désobéissant, en refusant tous les archétypes, en ayant un instant de préservation qui m’a toujours empêchée de me perdre dans le compromis, la confusion. Je ne détiens aucun secret, aucune formule magique. » Pour Barbara, « il faut prendre le voile, préserver son désir, ne jamais s’en départir, rester bien à l’intérieur de soi. Exiger autant de soi que des autres. « Vigiler » pour les autres autant que pour soi. Vouloir avec une inentamable opiniâtreté. Etre sa vérité. Ne jamais perdre espoir. Vouloir recommencer. Avoir peur mais avancer toujours. »

=== Harry Belafonte, racontant, dans ses mémoires, My Song – avec Michael Shnayerson (Alfred A. Knoff, New York, 2011, 473 pages), sa rencontre avec Miriam Makeba — ‘’I did watch the film the next day, and was riveted, not only by the atrocities it depicted but by an amazing young singer who appeared in a scene set in a ‘shebeen’ – an illegal speakeasy. The signer, a young woman, was both gorgeous and gifted; her extraordinary voiced seemed to capture all the hope and despair of black South Africa. When the film ended and the lights came on, a door opened and in walked the singer, along with the students and Father Huddleston. The singer’s name was Miriam Makeba.

Makeba, I learned, was already South Africa’s best known female black singer, revered as the ‘’Nightingale’’. She’d recorded scores of gospel and jazz tunes, as well as traditional African songs, with an all-girl group called the Skylarks. Yet when we met, what struck me was her humility. She wasn’t just humble, but meek. She took my hand in both of hers and bowed, which embarrassed me, but I thought if I told her to straighten up, she’d be more embarrassed. Later, she told me that the gesture was tribal, indicating respect by a youth for her elders. Some elder! I was thirty-two, to Miriam’s twenty-seven. I told her how much I’d adored hearing her sing, and how wonderfully melodic her songs were. Not just melodic but, to an American ear, startlingly fresh and original. I said I’d be happy to introduce her to American record producers and agents – after I did whatever I could to help her obtain British or American visas, if that’s what she wanted. I would, of course, try to help the students, too.’’

=== Le journaliste François Soudan, revient, dans les premières pages de la biographie Mandela l’indomptable (Jeune Afrique Livres, 1987), sur les circonstances dans lesquelles l’icône de la lutte anti-apartheid a quitté son village pour échapper à un mariage arrangé et au rôle de chef traditionnel auquel il était destiné :

« Dans sa notice autobiographique rédigée en 1964, Mandela décrit ainsi le bouleversement qui lui fit prendre conscience de cet avenir trop bien préparé de chef traditionnel auquel il s’opposera de toutes ses forces : ‘’Mon tuteur pensait qu’il était temps pour moi de me marier. Il m’aimait beaucoup et s’occupait de moi comme de son fils, mais il n’était en aucune façon un démocrate. Sans me consulter, il sélectionna une jeune fille, grasse et digne, paya la ‘lobala’ (la dot) et ordonna les préparatifs du mariage.’’ Après une nuit de réflexion, Nelson rassembla ses quelques affaires personnelles, boucla deux valises de carton bouilli et, au petit matin, se rendit discrètement à la gare routière d’Umtata. Il monta dans un vieil autocar nimbé de vapeur, s’assit sur le banc de bois et lorsque le ‘country bus’ s’ébranla, il jeta un dernier regard sur le bourg poussiéreux dominés par les vertes collines de son enfance. Direction Johannesburg, la ville de l’or et de tous les dangers. »

=== La seule biographie, à notre connaissance, du champion de boxe Mbarick Fall alias Battling Siki, de Jean-Marie Bretagne, Battling Siki (Philippe Rey, 2008) – magnifiquement romancée – s’ouvre sur une ambition, celle de conter l’histoire du sportif, « ou plutôt les bribes » que l’auteur a pu en récolter. « A mon tour, j’essaie de lui donner un coup de main posthume. », écrit Bretagne, qui a vécu à Saint-Louis, ville natale de Siki.

« Il repose aujourd’hui dans sa ville natale de Saint-Louis, au Sénégal, écrit Jean-Marie Bretagne. Il a été inhumé au cimetière des pêcheurs. Ses cendres y ont ramenées des Etats-Unis en 1992, soixante-sept ans après sa mort. C’est un endroit très serein, entre le fleuve et l’océan Atlantique, où les tombes, de guingois, épousent les courbes des dunes et se tiennent bien serrées. Un ciel bleu, juste taché de mouettes, les couve à l’infini. » Il ajoute : « La stèle honorant la tombe de Battling Siki est déjà fendue, mais ce n’est pas grave. Les morts ne font pas tant de manières. En revanche, peut-être est-il blessé par les calomnies qui ont accompagné sa vie et qui s’acharnent, négligemment, sur sa mémoire. Peut-être souffre-t-il aussi d’être presque oublié, lui, le premier champion du monde africain de l’histoire de la boxe. Immortelle injustice. »

=== Miles Davis avec Quincy Troupe, Miles – l’autobiographie, traduit de l’américain par Christian Gauffre, Infolio éditions, 2016. Il y a, dans les propos de Miles Davis, dans ce précieux document, le souffle de souvenirs précis qui en disent long sur sa précocité. Le premier chapitre débute ainsi : « La toute première chose dont je me souvienne, dans ma prime enfance, c’est d’une flamme, d’une flamme bleue jaillissant d’une cuisinière à gaz que quelqu’un venait d’allumer Peut-être était-ce moi qui m’amusais avec la cuisinière. Je ne sais plus. En tout cas, je garde en mémoire ma surprise devant cette flamme bondissant soudain du brûleur. Je ne peux remonter plus loin dans mes souvenirs ; avant, tout est brouillard, mystère. Cette flamme, elle, est aussi claire que la musique dans mon esprit. J’avais trois ans. » Plus loin, il dit : « Mon père, comme ma mère, Cleota Henry Davis, était né en 1900 dans l’Arkansas. Il y était allé à l’école et, comme ses frères et sœurs, avait sauté le lycée et était entré directement à l’université. Il avait obtenu un diplôme de l’université baptiste de l’Arkansas, de l’université Lincoln en Pennsylvanie, de l’école dentaire de la Northwestern University. Trois diplômes. En grandissant, je regardais ces putains de papiers sur les murs de son cabinet en me disant : ‘’Bon Dieu, pourvu qu’il ne me demande pas de faire pareil’’. Je me souviens d’une photo de sa promotion à la Northwestern : je n’avais dénombré que trois visages noirs. Il avait vingt-quatre ans quand il en sortit diplômé. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 8 août 2018

Sénégal/Femmes/Violences — Tout le monde sait !

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Au Sénégal, pays du paraître érigé en mode de vie, et de l’hypocrisie puante et rétrograde – où l’individu qui vit et assume sa différence est classé dans la ‘’caste’’ pestiférée des extraterrestres, tout le monde sait que la vidéo de la jeune fille de 17 ans battue jusqu’au sang par son mari – publiée fin juillet sur Facebook – est une illustration « parfaite » de ce que vivent quotidiennement des milliers de femmes et de filles dans ce pays habité du nombrilisme des petits. Au vu et au su de tous. Ceux qui dénoncent la violence et la barbarie érigées en modes de gestion des rapports humains par des « hommes » adeptes d’un patriarcat bassement prédateur, sont accusés de vouloir saper les « fondements moraux de la société ».

La vérité est que le ver est dans le discours d’une éducation d’essence féodale confinant la fille, dès le bas âge, et la femme, alors qu’elle est aussi capable que l’homme – sinon plus – à des statuts d’éternels sujets obéissants ou de véritables objets devant accepter toutes sortes de rabaissements, expressions d’une véritable fuite de responsabilité, au nom du « sutura », du « masla », autant d’expressions d’une course à l’hypocrisie. Il ne faut surtout pas, pour la femme, parler des violences subies, verbales comme physiques. Chuuut ! Ce n’est pas bon pour « l’honneur » et la « réputation » de la famille. Il n’y a pratiquement que des coupables dans cette situation.

  • Les familles au sein desquelles sont cultivées, dans la tête de la fille et du garçon que le rôle « dominant » est attribué au second au détriment de la première invitée à être « endurante, patiente, et à subir des viols conjugaux répétées. Parce que ce serait ainsi ! Le comble, c’est que même des femmes ayant effectué les plus hautes études, finissent, par rentrer dans les rangs, alors que le salut de toute la société est dans la résistance continue ;
  • L’école. Censée être lieu où se prolonge l’éducation de la famille, cette institution est devenue une véritable cave de supplices pour des mineures qui subissent le chantage d’« enseignants » malformés, mal formés, et sans scrupules, occupés par ailleurs à ne réclamer que des indemnités à l’Etat ;
  • Les médias, où, entre apologie du viol et incantations, discours lénifiants sur l’image de la « femme idéale », lectures biaisées de la religion, et interprétations surannées de textes législatifs « sacrés » d’une autre époque, c’est la course aux idioties les plus avilissantes ;
  • L’Etat, qui a abdiqué, en laissant se dégrader le système éducatif au point que celui-ci ne forme plus assez de citoyens suffisamment bien armés pour défendre les valeurs d’égalité et de liberté ; en manquant de rigueur dans l’application de lois qu’il a pourtant fait voter. Des organisations comme le réseau Siggil Jigéen, l’Association des juristes sénégalaises, entre autres, se battent et assistent toute l’année des femmes et filles victimes de violences, mais il faudrait beaucoup plus pour que leur combat ne soit pas vu comme

Il est donc clair que ce qui se passe ne peut nous échapper. Nous savons. Se passe-t-il vraiment un jour sans que les médias ne rapportent des cas, lesquels, à force d’être récurrents, finissent par être classés au rayon des « faits divers » ? Pour le cas de la fille qui a été battue par son mari, le père, la mère, les oncles, sœurs et belles-sœurs, bref, la famille, mettra balle à terre, en demandant à la victime de retourner dans son foyer. Je me demande d’ailleurs comment la vidéo montrant ses supplices à pu atterrir sur les réseaux sociaux, tant il est vrai que les habitudes sont plus à l’étouffement qu’à une dénonciation dont on sait que, très souvent, qu’elle ne donne pas de résultat.

Voilà où nous en sommes. C’est un constat amer, qui peut renvoyer une certaine impuissance ou à résignation. C’est un constat  devant lequel il ne faut surtout pas baisser les bras. L’Histoire des peuples est remplie d’exemples montrant que c’est quand c’est le plus difficile qu’il faut se retrousser les manches pour changer la société. Le premier acte du changement consistera à éduquer les hommes. Il faut les éduquer, puisque, préoccupés à jouir d’une « puissance » aveuglante, ils ne peuvent le faire. C’est urgent ! Parce que nous ne pouvons pas continuer à fermer les yeux sur des ignominies qui nous renvoient en vérité notre incapacité à être digne d’humanité. Il est toutefois important d’éviter d’en tirer une guerre des sexes et de tout essentialisme. Ce serait le meilleur moyen de les banaliser et de ne pas trouver des solutions. C’est un problème social, et en tant que tel, il concerne tout le monde. C’est donc ensemble que nous trouverons les voies et moyens d’éradiquer les racines du mal déjà identifiées, pour avancer.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 31 juillet 2018

 

Kassé Mady Diabaté (1949-2018) – Mémoires en chansons

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Parce que la vocation naturelle de sa voix était de porter l’histoire et les valeurs cardinales de son peuple, elle se déclinait sous tous les registres. Kassé Mady Diabaté est allé se reposer le jeudi 24 mai 2018. Il avait 69 ans. Digne héritier d’une tradition établie au milieu du 13è siècle, il a dit, conté, chanté et incarné, avec l’élégance et la pédagogie des maîtres, les valeurs de dialogue, d’unité, de solidarité, de dignité, d’amour de la patrie et de la liberté. Avec sa disparition, le Mandé et l’Afrique viennent de perdre quelque chose. Mais comme les djéli le disent, « la mort n’est rien, c’est partir sans laisser de traces qui peut être un drame ». Sans risque de se tromper, on peut affirmer que lui a laissé une œuvre qui l’a installé depuis bien longtemps dans la mémoire de sa communauté, dont il a, sa vie durant, magnifié la grande geste. Parce qu’il a bâti en mots et en mélodies une œuvre qui lui accorde ce statut de choix Retour en onze morceaux sur ce riche patrimoine.

Nama : C’est l’histoire d’un drame qui avait endeuillé le Mali, le 22 septembre 1971. Elle raconte le chavirement d’une pirogue conduite par Nama. Kassé Mady Diabaté pleure la mort du piroguier et des 13 jeunes filles qui traversaient le Djoliba (fleuve Niger), pour aller célébrer à Kangaba (autrefois capitale de l’empire du Mali, environ 100 Km de Bamako) le 11è anniversaire de l’accession du Mali à l’indépendance. Dans sa version originale, le titre a été enregistré en 1983 avec le National Badema (créé en 1969 sous le nom ‘’La Maravillas’’). Celle que je vous propose est une version acoustique sur laquelle la voix de Kassé Mady Diabaté épouse les contours de la tragédie qu’il raconte.

Dans le répertoire des chants fondateurs du Manding, Kulandjan occupe une place de choix que lui confèrent son objet (les chasseurs) et ce qu’il en dit de significatif pour la communauté. Kulandjan qui désigne l’aigle royal, est dédié aux chasseurs réputés et craints pour leur maîtrise des sciences et arts occultes propres à leur monde. Sur son interprétation du chant, Kassé Mady Diabaté fait apprécier son immense talent de conteur, et sa voix n’a jamais été aussi majestueuse que sur les titres – dont Kulandjan – de l’album ‘’Kéla Tradition’’, sorti en 1988 chez Syllart. La petite histoire : quand Ibrahima Sylla, fondateur de la maison de production, lui a demandé de chanter Kulandjan, Diabaté lui avait dit : « Kulandjan ? Celui du village ou celui de la ville ? » Sylla de rétorquer : « Celui du village bien sûr ! » C’est alors qu’une lettre avait été envoyée à Kéla, le village natal du musicien, pour avoir l’indispensable autorisation qui arrive deux semaines plus tard. Les notes de guitare, les percussions- sobres – les chœurs, qui accompagnent Kassé Mady, lui donnent un statut de chef d’œuvre absolu. Le refrain dit ceci : « Simbô (chasseur mythique), Bala Kulandjan (aigle royal). Manden Mori (Maître marabout du Manden), Sôgô lu bori la (le gibier s’enfuit à ton approche). Alla mi sola sii la (Que Dieu te prête longue vie). »

L’évocation du très populaire Kaira – maintes fois interprété par Kassé Mady Diabaté – renvoie à deux attitudes consubstantielles à la vie sociale, politique et culturelle chez les Mandingues : résistance à l’oppression et réjouissance. Kaira, c’est la paix, le bonheur, la chance, pour exprimer le sentiment ou l’état de plénitude que l’on souhaite à ses semblables. D’où la prière « Alla mi sola kaira la ! ». Mais au début, c’est le nom adopté par l’association des jeunes Djéli de Kita, haut lieu s’il en est de la culture mandingue. La structure était le lieu d’expression de sentiments nationalistes dans un Mali alors sous domination coloniale. C’est au maître de la kora, Sidiki Diabaté (1922-1996) que l’on doit le premier arrangement popularisé de Kaira. C’était en 1946. Très vite, il devient l’hymne et le titre de ralliement des opposants au colon français et des soutiens du Rassemblement démocratique africain (RDA), fondé la même année. Son fils, Toumani Diabaté, a donné, en 1988, le nom Kaira à son premier album solo. Kassé Mady Diabaté en offre une très belle version sur l’album ‘’Kéla Tradition’’ (Syllart). Il y résume à la fois l’esprit de lutte et de résistance que la composition porte, l’expression de gratitude de la communauté, et les prières pour le progrès, le bonheur et la paix pour celle-ci.

Kassé Mady Diabaté emploie très souvent la métaphore du chasseur pour mettre en lumière une réussite et la donner en exemple à l’assistance qui l’écoute ou à la communauté. Normal, parce que les chasseurs occupent une place privilégiée dans la société mandingue, et leurs faits et gestes peuplent son imaginaire. Sori (‘’Lève-tôt’’) est une chanson traditionnelle dédiée aux vieux chasseurs, pour les encourager à se lever tôt, à ne pas être paresseux, au risque de perdre leurs parties de chasse et de rentrer bredouilles. Kassé Mady Diabaté cite l’exemple du chasseur Sori Keita, modèle de courage et de détermination, sachant ce qu’il veut, pour enseigner aux hommes et aux femmes de sa communauté l’esprit d’initiative, l’amour du travail, éléments importants pour se donner toutes les chances de réussite. C’est sur deux albums, ‘’Kassi Kassé’’ (2002) – dont je vous propose la version – et ‘’Kiriké’’ (son dernier, 2014), que le musicien a magnifié cette admiration qu’il avait pour les traditions musicales de la confrérie des chasseurs, qui l’ont fortement inspiré. Kassé Mady parle au chasseur, au commerçant, au paysan…bref au travailleur.

A son décès, le 24 mai 2018, Kassé Mady Diabaté a été présenté et décrit sous différents traits : « Voix d’or du Mali », « Trésor national du Mali », « Patrimoine national du Mali ». A très juste titre. Parce que dans le paysage culturel de ce pays, et dans l’imaginaire des populations, la voix de Kassé Mady Diabaté est une évidence, un compagnon essentiel dans un travail de conscientisation nécessaire à la connaissance et à l’estime de soi. Une évidence avec laquelle le musicien a assuré, à longueur d’arrangements, de compositions et d’épopées, une mission d’exaltation des valeurs d’unité, de paix, de solidarité, de courage, de dignité, de travail…Le titre Maliba (le grand Mali, en référence au grand empire du même nom), est emblématique du répertoire de Kassé Mady. Le souci de contribuer à forger une conscience historique dans le contexte de construction d’une nation est clair. Sa première version à été chantée avec le National Badema, orchestre au sein duquel Diabaté a évolué pendant une quinzaine d’années – jusqu’en 1988. Il rappelle aux Maliens la grandeur de l’empire du Mali, les invitant à être fier de leur histoire et à se battre pour préserver la liberté, l’indépendance et la dignité pour lesquelles leurs ancêtres, à la tête desquels se trouve Soundjata Keita, ont fait des sacrifices.
En 2008, sur l’album Manden Djéli Kan (Universal) – aux accents jazzy – Kassé Mady Diabaté reprend le titre.

Les pulsions, états d’âme de la société, les attitudes et comportements qu’ils suscitent dans la communauté, sont le sujet de tant de contes et de chansons. Kassé Mady Diabaté, avec le rôle de médiateur social que lui confère naturellement le statut de djéli, a traduit cela dans de nombreuses chansons. Pour exprimer une gratitude, une reconnaissance ou encore le désespoir que peuvent causer des drames humains. Avec toujours à la clé une leçon que commande la sagesse. Repris de sa tante Sira Mori Diabaté, Den té san (Un enfant ne s’achète pas), de l’album « Fodé » (Syllart, 1989) évoque la situation d’une femme qui, face au drame de son infertilité, est prête, contre les sacrifices de toutes sortes, à tout pour être ‘’mère’’. « Un enfant ne s’achète pas, c’est Dieu qui le donne », lui dit Kassé Mady, non dans une posture résignée ou fataliste, mais en acceptant le destin tel qu’il est écrit. Au-delà de cette femme, c’est toute la société que le musicien interpelle, l’invitant à ne pas se rendre coupable d’actes répréhensibles pour parvenir à ses fins. Den té san est d’une tonalité pop comme les cinq autres titres de l’album ‘’Fodé’’. Pour le réaliser, le producteur Ibrahima Sylla avait réuni des musiciens africains de la scène parisienne des années 1980 : Yves Njock, Valery Lobé, Manou Lima, Hilaire Penda… Le tout sous la direction artistique de Boncana Maiga, qui a arrangé des démos originaux de Kassé Mady Diabaté et Mama Sissokho (lead guitare et ngoni).

La mort est, dans le grand répertoire des chants africains en général et mandingues en particulier, un thème omniprésent. Soit comme sujet principal ou de manière accessoire, sans jamais être perdu de vue. On évoque la douleur que l’on ressent à la perte d’un être cher. On relève en même le caractère inéluctable – les Mandingues disent « Saaya yèrè bè na saa londo » (la mort elle-même mourra de sa belle mort). Dans Fununke saya (mourir dans la fleur de l’âge), Kassé Mady Diabaté parle de la tristesse et de la désolation qui sont celles des proches d’une personne sur son lit de mort. Ce titre est sur l’album « Kassi Kassé » (2002), celui dans lequel Kassé Mady a tenté d’être le plus représentatif possible de la diversité ethnoculturelle du Mali, à travers les mélodies et rythmes de ses terroirs. La tonalité langoureuse de « Fununke Saya » en dit long sur la gravité du sujet de la mort. Il est évoqué pour aussi célébrer la vie que l’on peut avoir – à travers ses œuvres – après sa disparition physique.

Son talent, sa voix, le caractère fédérateur de sa parole, et sa légitimité à porter l’histoire et les contes de sa communauté, ont fait que Kassé Mady Diabaté a été sollicité dans différents projets artistiques. Il a travaillé avec les plus grands de son pays (Toumani Diabaté, Djéli Mady Tounkara, Bassékou, Babani Koné…). Pour des projets, il est au coeur de la collaboration entre son compatriote Ballaké Sissoko et le Français Vincent Ségal pour l’album ‘’Kiriké’’ (2014), de l’anthologie ‘’Mandekalou’’ (en deux volumes), d’’’Africubism’’ (World Circuit, 2010), intervient pour le Symetric Orchestra de Toumani Diabaté, participe à l’album ‘’Red Earth’’ de l’Africaine-Américaine Dee Dee Bridgewater… « J’ai joué de la musique acoustique, électrifiée, cubaine ; j’ai chanté avec un rappeurs et des rockeurs brésiliens. Mais au fond, je n’ai jamais bougé Mrs lignes et je suis resté fidèle aux rythmes et modes anciens », disait-il au magazine français Télérama, en 2015. L’une des plus belles et marquantes illustrations de cet aspect de la personnalité artistique de Kassé Mady Diabaté a sans nul doute été la réinterprétation de son très spirituel Tessiry Magan, réarrangé par l’auteur-compositeur Cheick Tidiane Seck et le pianiste de jazz Hank Jones, sous le titre Tounia Kanibala, pour le projet-album ‘’Sarala’’ (1995). Le magistral jeu des instruments (piano, ngoni, balafon…) et les envolées des choristes, laissent une place de choix à la voix majestueuse de Kassé Mady, qui fait ainsi apprécier quelques registres de celle-ci. Un bijou.

Kanimba est une chanson inspirée de la tradition du nimògòya : les frères et soeurs cadets (nimògòw) de la femme peuvent taquiner le mari, sans que cela soit une offense. Dans l’autre sens, les frères et soeurs cadets du mari peuvent en faire de même vis-à-vis de la femme. Ces relations de taquineries sont une déclinaison de ce qu’on appelle le cousinage à plaisanterie, pilier essentiel de la société traditionnelle mandingue inscrit notamment dans la Charte de Kurukan Fuga (1236). Elle sert à dissiper les conflits éventuels entre individus ou clans, ou à leur trouver une solution au cas où ils surviendraient. La chanson Kanimba a été composée par Sira Mori Diabaté, tante paternelle de Kassé Mady, considérée, à juste titre, comme la plus grande cantatrice mandingue de tous les temps. Kanimba était la belle-sœur de Sira Mori. Les deux se taquinaient dans la tradition du nimògòya. Kanimba était inquiète que son mari, le frère aîné de Sira Mori, prenne une seconde épouse. Elle la taquinait, et, en guise représailles, elle a composé ce titre dans lequel elle dit à sa belle-sœur qu’elle devait accepter son destin, quel qu’il soit. La chanson est devenue si populaire qu’elle a été réarrangée par des orchestres au Mali et en Guinée, dans les années 1970. Bien plus tard, en 2006, elle apparaît sur le second volume de l’anthologie « Mandekalou » (Syllart), interprétée par Bako Dagnon, Kerfala Kanté et…Kassé Mady Diabaté. La version jazzy que je propose est celle que ce dernier a donnée sur l’album ‘’Manden Djéli Kan’’ (Universal, 2008). Et comme pour assurer un passage de témoin, Hawa, fille de Kassé Mady, a magistralement repris, sur l’album ‘’Ladilikan’’, du Trio Da Kali (2017), le morceau composé par sa grande-tante Sira Mori. De l’art de la transmission.

Fodé est le premier titre de l’album éponyme, le deuxième que Kassé Mady Diabaté a sorti en solo (1989). Il porte la tonalité pop de ce disque enregistré après que le musicien est venu s’installer à Paris. Il chante en l’honneur de Bangali Fodé, le dernier roi mandingue, fils de Kaba Mambi, du royaume de Kangaba. Au-delà des qualités de leader que Fodé a incarnées, Kassé Mady met surtout en évidence la place que Kangaba occupe aux plans historique, géographique, culturel et politique. Kangaba – en mandingue Ka’ba – est situé au coeur du berceau historique de l’empire du Mali. La case sacrée de Kangaba, construite au milieu du 17è siècle, est connue. A l’occasion de la restauration de sa toiture – « Kama Bolon » – qui intervient tous les sept ans, une grande cérémonie est organisée. C’est au cours de celle-ci que les djéli (griots) de la famille Diabaté du village voisin de Kéla viennent réciter les mythes de la création de l’empire et la généalogie des Keïta, descendants de Soundjata, son fondateur. En mars 2011, le gouvernement malien avait adopté le classement, sur la liste du patrimoine culturel national, de cette réfection et tout le symbole qui est attaché. C’est aussi à Kangaba que se trouve Kurukan Fuga, cette plaine où, sous la direction de Soundjata Keïta, les douze rois du Manden ont proclamé la charte (‘’Charte de Kurukan Fuga’’), qui organise les relations sociales au sein de l’empire. C’est toute cette histoire que Kassé Mady Diabaté évoque et magnifie pour rendre hommage à Fodé.

Pour la route, et en bonus à la sélection de dix titres du répertoire de Kassé Mady Diabaté, il me fallait parler de Laban Djoro (1989), composition magistrale appréciée de tant de mélomanes. La puissance de ce titre est, en plus de la majestueuse voix de l’artiste, dans ce qu’il dit de la nature humaine. Laban Djoro, c’est l’histoire de ce marabout qui n’avait qu’une fille, très belle, qu’il chérissait tant. Il promit sa fille en mariage à quatre princes dont il accepta la dot. A mesure que le jour du mariage approchait, il ne sut pas quoi faire. Il décida de se retirer pendant trois jours qu’il consacra à des prières et au jeun. Au dernier jour, un ange lui apparut. Il lui demanda d’enfermer sa fille dans une case avec un chat, un chien et un âne. Le marabout suivit les recommandations, et le jour suivant, en lieu et place des trois animaux et de sa fille, il trouve quatre filles. Mais laquelle était sa fille ? Il fit l’accolade à l’une d’elles. Etait-ce le chat, le chien ou l’âne ? Lui qui, pris de cupidité, voulait profiter du mariage de sa fille unique pour être riche, se retrouva ainsi puni. Leçon de l’histoire : à vouloir trop gagner, on risque de tout perdre. Le marabout a perdu l’une de ses richesses, sa fille ; il a aussi vu son image ternie, associée désormais à celle d’un homme qui à voulu rouler d’autres hommes. Laban Djoro reste, dans le répertoire de Kassé Mady Diabaté, un morceau phare, qui s’écoute chaque fois avec là sensation que procurent à la fois son immense talent de conteur, sa puissante et mélodieuse voix, ainsi que sa maîtrise de l’art d’enseigner des leçons à partir d’histoires humaines.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 10 août 2018

Afrique/Musique – Je veux les voir cette année à Dakar

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Il y a deux semaines, j’avais commencé à poster des notes sur des musiciens que j’aimerais voir se produire, cette année – pour ce qu’il en reste – à Dakar. Aux cinq dont j’avais déjà parlé, j’ajoute cinq autres. Liste complète. Avis aux artistes concernés, aux tourneurs et promoteurs de spectacles.

==1) Le Malien Afel Bocoum, inscrit, comme son oncle Ali Farka Touré (1939-2006), dans la longue tradition de blues du nord de son pays. Bocoum chante en peul, sonraï, tamasheq, bambara, entre autres langues. Né en 1955 à Niafunké, à l’âge de 13 ans, il rejoint son oncle dans le groupe ‘’Asco’’. Il y reste dix ans. Au début des années 1980, il fonde son groupe, dénommé ‘’Alkibar’’ (‘’messager du grand fleuve’’, en langue sonraï). Dans ses compositions, Afel Bocoum utilise des instruments bien connus de son terroir : la njarka (violon à une corde), la njurkel (guitare à deux cordes), la calebasse… Il y a, dans la discographie d’Afel Bocoum, Alkibar (1999), Niger (2006), Tabital Pulaaku (2009).

== 2) La Nigériane Asa, installée entre soul, jazz, pop, sonorités qu’elle s’approprie à partir des sources d’inspiration de sa culture yorouba. Sa voix singulière et les mélodies sont dans la lignée de celles du terroir. Entre 2007 et 2014, elle a sorti quatre albums dont un Live à Paris. La voir à Dakar où elle a des fans, constituerait une belle expérience artistique et culturelle. Pour briser la cloison qui rend difficile la circulation des artistes entre différentes zones linguistiques du continent (francophone, anglophone, lusophone…). Asa tourne et fait apprécier un répertoire dont une partie est déjà fixée sur disques : Asa (2007), Live in Paris (2009), Beautiful Imperfection (2010) et Bed of stone (2014)

== 3) Cheick Tidiane Seck. Formé à l’Institut national des arts du Mali, il y a enseigné avant de se lancer, au milieu des années 1970, dans une carrière de musicien professionnel. Auteur, compositeur, pianiste, Seck est un artiste qui, comme lui-même le dit, ouvre des « canevas musicaux », en travaillant avec des musiciens de tous les horizons. Le revoir à Dakar permettrait aux mélomanes de la capitale sénégalaise d’apprécier les explorations auxquelles il se livre sur scène. Illustration de cette habitude à innover, l’album Sarala, réalisé en 1995 avec le pianiste de jazz africain-américain Hank Jones. Depuis le milieu des années 1970, Cheick Tidiane Seck a travaillé avec tellement de musiciens, dans des projets de disques, concerts et spectacles. En solo, il a enregistré Mandingroove (2004), Sabaly (2008) et Guerrier (2013).

== 4) Cheikh Ndoye, bassiste sénégalais installé à Washington DC, aux Etats-Unis, depuis l’âge de 15 ans. Il fait partie de ces musiciens sénégalais exerçant leur métier à l’étranger, soit avec leur groupe – c’est son cas – ou engagés dans des collaborations avec d’autres. En mai 2016, il avait remplacé au pied levé – pour le concert de clôture du festival de jazz de Saint-Louis – Marcus Miller, qui s’était désisté. Nombre de mélomanes sénégalais le découvraient alors. Il est à l’initiative du rendez-vous annuel dénommé « Cheikh Ndoye and friends ». Cheikh Ndoye a débuté par le piano, mais il penche pour la guitare basse à l’écoute du son d’un des maîtres en la matière, Jaco Pastorious, de Weather Report. Il y a, dans son jazz, les influences des rythmes et sonorités de son pays natal. Son premier album, A Child’s Tale (Conte d’un enfant), sorti en 2009, a été produit par le batteur Kevin Jones. Le deuxième est titré Sons of Africa (2017)

== 5) La Camerounaise Charlotte Dipanda. Depuis sa tendre enfance, cette talentueuse compositrice issue d’une famille où l’art occupe de choix, a baigné dans une ambiance propice à influencer à susciter une vocation. Son inspiration et son style, Dipanda les puisent dans les rythmes, sonorités et mélodies traditionnelles de son pays, qu’elle mêle à ses influences extérieures. Elle chante en bakaka, sa langue maternelle, en douala et en français. Charlotte Dipanda a, à son actif, trois albums : Jeannot Hens et Charlotte Dipanda (2001), Mispa (2008) et Dube L’am  (2012). Sur Mispa, elle a travaillé avec le bassiste Guy Nsangué (direction musicale, arrangeur, basse), tandis que sur Dube L’am, en plus de Guy Nsangué, elle a fait appel à Richard Bona (voix) ; Jacob Desvarieux (voix) ; Lokua Kanza (auteur); Coco Mbassi (auteur). Les collaborations sont au cœur de sa démarche. Aux musiciens avec lesquels elle a travaillé pour ses propres albums, il faut ajouter Mandji Wandji et Éric Virgal.

== 6) L’Ivoirienne Dobet Gnahoré a plusieurs cordes à son arc d’artiste : comédienne, chanteuse, danseuse, musicienne. Dobet Gnahoré vit entre la France, Strasbourg et la Côte d’Ivoire. C’est dans la compagnie de père, un percussionniste de renom, qu’elle fait, dès l’âge de douze ans, ses premiers pas. Elle s’y initie au théâtre, à la danse et au chant. Elle est révélée au grand public au cours de l’édition 2001 du Marché des arts du spectacle d’Abidjan (MASA). Depuis, elle s’est frayée son chemin, signant, en 2003, avec la maison de production belge ‘’Contre jour’’, avec laquelle elle a déjà sorti quatre albums – Ano Neko (2004), Na Afriki (2007), Djekpa La You (2010), Na Drê (2014). Dobet Gnahoré s’inspire des rythmes de l’Ouest de la Côte d’Ivoire, dont elle originaire. Elle chante en bété, sa langue maternelle, malinké, dida, lingala, français, anglais.

== 7) De Fatoumata Diawara, artiste talentueuse, engagée, accomplie, il y a lieu de se réjouir d’une carrière déjà riche, faite de créations originales, belles et enchantées. Son dernier album en date, Fenfo (Montuno, mai 2018), est dans la ligne de cet engagement sur plusieurs terrains. Entre les nombreux concerts qu’elle donne, elle joue aussi dans des films, comme Sya le rêve du python (de Dani Kouyaté, 2006), ou plus récemment Morbayassa, le serment de Koumba (de Cheick Fantamady Camara, 2015) ou Timbuktu (d’Abderrahmane Sissako, 2014). Ce disque de onze titres joués entre mélodies et inspirations classiques du Mali, tendances pop, rock, jazzy et folk. C’est le deuxième à son actif, après Fatou, produit en 2011.

== 8) L’auteur-compositeur et interprète congolais (de Brazzaville) Fredy Massamba est un artiste de son temps. Aux puissantes polyphonies africaines, il réussit à faire apprécier sa sensibilité à la soul, au jazz et au hip-hop. Quoi de plus normal pour ce musicien très tôt bercé au son de la rumba, qu’il écoute à la radio, et de la chorale où chante sa mère. A 20 ans, en 1991, il intègre les Tambours de Brazza, mais quitte son pays à cause de la guerre civile de la fin des années 1990. Fredy Massamba collabore avec plusieurs artistes, dont le Sénégalais Didier Awadi, sort deux albums – Ethnophony (2012) et Makasi (2013). Il est aussi avec Ray Lema, Ballou Canta et le Brésilien Rodrigo Viana, protagoniste de l’album Nzimbu, un pur délice.

== 9) Depuis le temps qu’on parle d’elle comme de la nouvelle voix de la musique au Sénégal, Njaaya tarde à s’imposer dans le quotidien musical de ses compatriotes. ‘’Talent gâché’’ est le qualificatif souvent entendu pour parler des apparitions en intermittence de cette chanteuse au talent certain. Ndiaya Guèye, son nom à l’état civil, on la connaît, mais elle est devenue…invisible. Elle est originaire de la populaire Médina. Elle s’est d’abord signalée dans le hip-hop, fonde le groupe de rap féminin ‘’Alif’’. Njaaya porte en elle un esprit de fusion des sonorités soul, R&B, folk, ragga, reggae, auxquelles elle n’hésite pas à mêler les mélodies sérères. Son premier titre, Social Living, a été réalisé par le rappeur Gaston. On la retrouve aussi sur le magnifique projet Jam Ak Salam, produit par la pianiste et compositeur Jean-Pierre Senghor. Pour ce qu’elle porte comme inspiration, Njaaya mérite qu’on la voie dans un bon spectacle.

== 9) Que peut-on dire du Nigérian Seun Kuti qui ne l’a pas été. Presque rien ! Dans la famille Kuti, c’est lui qui porte, musicalement, avec le plus de fidélité, l’héritage de son père Fela. Certains observateurs et mélomanes tendent à lui reprocher de ‘’copier’’ celui-ci, de ne pas se démarquer pour tracer une voix à lui. On peut juste leur rétorquer quand on suit les pas d’une légende et que, malgré les apparences, on fructifie son héritage en y imprimant sa propre marque, on ne peut qu’applaudir. Dans son dernier album en date, Black Times (Strut Records, 2018), évidemment contestataire, révolutionnaire et revendicatif, il crie son militantisme social et politique en faveur d’une Afrique où un leadership fort, la liberté et la solidarité seraient érigés. On a Fela, oui. Mais à écouter de près, on a Seun Kuti, qui le prolonge et le renouvelant. Dans la démarche sur scène et dans les combats portés.

Dakar, le 11 juillet 2018

Aboubacar Demba Cissokho