CHRONIQUES

Arts et Lettres/Grand Prix – les lauréats de 2017 récompensés le 19 décembre

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Le chef de l’Etat sénégalais Macky Sall président le 19 décembre 2017, à partir de 9 heures au Grand Théâtre national, la cérémonie de remise des Grands Prix du président de la République pour les Arts et pour les Lettres, édition 2017. La dernière fois que ces distinctions ont été remises, c’était en janvier 2012, quand l’écrivain Cheik Aliou Ndao et l’artiste plasticien Souleymane Keïta (aujourd’hui décédé) ont été récompensés pour l’ensemble de leur oeuvre.

Un communiqué de la Direction des Arts du ministère de la Culture souligne qu’en décidant de  »relancer cette grande fête de l’esprit, de la liberté et de l’excellence, le chef de l’Etat rappelle, une fois encore, à la communauté de notre pays, le rôle éminent qu’elle joue au sein de la nation ».  »Force est de reconnaître qu’une partie importante de l’image de marque du Sénégal à travers le monde, est liée au talent et à l’engagement de nos artistes et écrivains », relève le texte.

Les Grands Prix du président de la République pour les Arts et pour les Lettres ont été institués le 11 novembre 1989 lors de l’inauguration du 4ème Salon national des Arts plastiques. Ils ont pour but de  »récompenser les créateurs sénégalais ou étrangers résidant au Sénégal qui se sont le plus distingués par la qualité de leurs œuvres, de stimuler la créativité artistique et littéraire et de contribuer à renforcer le rayonnement culturel du Sénégal ».

En février dernier, le directeur des Arts, Abdoulaye Koundoul, avait signalé que cette relance du Grand Prix du président de la République venait  »avec quelques innovations », rappelant que jusqu’en 2012,  »le grand jury déterminait le secteur à primer ». Cette année, pour les arts, il y a, en jeu, deux grands prix pour sept secteurs : arts visuels, danse, théâtre/conte, musique, cultures urbaines, cinéma/audiovisuel, mode/stylisme, avait-il expliqué.

Selon les termes de l’appel à candidatures lancé le 8 novembre 2016, le Grand Prix du président de la République pour les Arts a pour but de  »promouvoir le développement des arts, honorer et récompenser, dans le domaine des arts, l’artiste (créateur, interprète) ou groupe d’artistes sénégalais, qui se sera distingué par la qualité de l’œuvre présentée ou interprétée et par son parcours artistique, valoriser les femmes et les jeunes créateurs, stimuler la création artistique, contribuer au rayonnement artistique et culturel du Sénégal sur le plan international ».

Un jury sectoriel, composé de professionnels reconnus, est constitué, pour retenir un nominé pour le Grand Prix et un autre pour un prix d’encouragement. Les deux lauréats du Grand Prix (Arts et Lettres) recevront chacun une récompense de dix millions de francs CFA, tandis que le prix d’encouragement est doté d’une enveloppe de deux millions de francs.

Parmi les lauréats du Grand Prix des Arts et des Lettres figurent Boubacar Boris Diop, Tita Mandeleau, Sokhna Benga, Serge Correa, Sada Weindé Ndiaye, Louis Camara, Ousmane Sembene, (littérature). La cérémonie officielle de la dernière édition en date, qui s’est déroulée le 30 janvier 2012, avait consacré l’écrivain et dramaturge Cheik Aliou Ndao et l’artiste plasticien Souleymane Keita, tous deux couronnés pour l’ensemble de leur œuvre.

Le jury de l’édition 2017 du Grand Prix :

= Président : Jean-Pierre Leurs
= Membres : Serge Corréa, Serigne Mbaye Camara, Collé Ardo Sow, Rokhaya Daba Sarr, Safouane Pindra, Baba Diop, Germaine Acogny.

La liste des lauréats précédentes

== Grands Prix pour les Lettres

– 1990 : Boubacar Boris Diop (Les Tambours de la mémoire)
– 1991 : Tita Mandeleau (Signare Anna)
– 1993 : Ousmane Sembene (Pour l’ensemble de son œuvre)
– 1994 : Lamine Sine Diop (Poème du crépuscule)
– 1995 : EL Hadj Hamidou Kassé (Les Mamelles de Thiendella)
– 1996 : Louis Camara (Le choix de l’Ori)
– 1997 : Fama Diagne Sène (Le chant des ténèbres)
– 1998 : Seydi Sow (la reine des sorciers)
– 1999 : Sada Weindé Ndiaye (Un pont de lumière pour le fleuve)
– 2000 : Sokhna Benga (La balade du sabador)
– 2012 : Cheik Aliou Ndao (Pour l’ensemble de son œuvre)

== Grands Prix pour les Arts

– 1990 : Serge Corréa, artiste plasticien
– 1991 : Djibril Ndiaye, artiste plasticien
– 1993 : Coly Mbaye, comédien
– 1994 : Alioune Ndiaye, musicien-instrumentiste
– 1995 : Jean Pierre Leurs, metteur en scène, comédien
– 1996 : Baye Mouké Tarawaré, artiste plasticien
– 1997 : Oumar Seck, comédien
– 1998 : Mbaye Diop, artiste plasticien
– 1999 : Ndary Lô, artiste plasticien
– 2000 : Boubacar Guiro, metteur en scène, comédien
– 2012 : Souleymane Keïta, artiste plasticien.

Dakar, le 10 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

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Dixième édition du Festival national des arts et cultures, du 20 au 23 décembre 2016, à Louga

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La dixième édition du Festival national des Arts et Cultures (FESNAC) aura lieu du 20 au 23 décembre 2017à Louga sous le thème :  »culture et émergence des territoires ».

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La cérémonie d’ouverture officielle est prévue le jeudi 21 décembre 2017, à 17 heures au stade Alboury Ndiaye sous la présidence du ministre de la Culture, Abdou Latif Coulibaly, et du maire de Louga, Moustapha Diop, indique un communiqué de la Direction dess Arts.

L’objectif visé à travers le choix du thème  »culture et émergence des territoires » est de  »faire du secteur culturel un des leviers majeurs de la croissance économique et de la promotion sociale ».

 »Il s’agira, en fouillant dans les gisements culturels que concentrent les terroirs, en interrogeant les politiques publiques et en explorant les opportunités de financement local, national et international, d’aller vers l’élaboration de stratégies permettant de répondre à la question de l’emploi des jeunes et du mieux-être des communautés », souligne le texte.

La même source ajoute que  »toute cette problématique sera abordée par des spécialistes pendant le colloque scientifique ». Outre cette activité scientifique, il est prévu des compétitions en danse, musique, et théâtre entre les différentes troupes venues des 14 régions du pays.

 »Le programme prévoit aussi des expositions, des visites de sites du patrimoine culturel, des séances de contes, de graffiti et de workshop avec les enfants en collaboration avec l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) », indique le communiqué.
Des troupes de la sous-région, notamment du Mali et de la Guinée, ainsi que des experts venus du Togo pour participer au colloque, sont attendus au FESNAC.

Le Festival national des Arts et Culture a pour but d’encourager  »l’expression des spécificités culturelles de la nation, tout en mettant en exergue leurs éléments de convergence pour la sauvegarde de l’unité nationale ». Son organisation est une des recommandations du colloque sur  »les convergences culturelles au sein de la nation sénégalaise », tenu à Kaolack du 8 au 13 juin 1994.

Les neuf premières éditions ont eu lieu à Thiès (1997), Dakar (1999), Ziguinchor (2001, interrompue suite au décès du président Léopold Sédar Senghor, et 2003), Tambacounda (2005), Saint-Louis (2007, interrompue après le décès de Serigne Saliou Mbacké, et 2012), Kaolack (2015), Kolda (2016).

L’édition de Kolda, en 2016, a marqué la première année d’annualisation du FESNAC.

Dakar, le 11 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

 

 

Sénégal/Musique – Idrissa Diop chante Seydina Insa Wade

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Le musicien Idrissa Diop ne peut oublier que c’est avec Seydina Insa Wade (1948-2012), et d’autres, qu’il s’est mis le pied à l’étrier. C’était dans la seconde moitié des années 1960, à une période d’effervescence sociale, politique et culturelle : Festival mondial des arts nègres (1966), événements de mai 1968, qui ébranlèrent le régime de Léopold Sédar Senghor…

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Diop n’a pas non plus oublié que, dans un contexte musical influencé par les rythmes afro-cubains, lui, un groupe comme le Xalam 1, Seydina Insa Wade, entre autres, ont progressivement introduit, porté et imprimé un souffle local à la musique sénégalaise dite moderne. Sur les plans instrumental et linguistique notamment.

Dans cette tâche quasi révolutionnaire, Seydina Insa Wade, Baay Sidi pour les intimes, a posé les premiers jalons d’un folk sénégalais empreint de spiritualité, de poésie et d’engagement sociopolitique assumé.

C’est clairement à cela qu’Idrissa Diop a voulu rendre hommage en enregistrant au studio de La Factory « Idrissa Diop chante Seydina Insa Wade », témoignant en même temps de la dette d’un peuple vis-à-vis d’un artiste qui lui a chanté ses valeurs et vertus, et tenté de l’élever.

Idrissa Diop, avec les arrangements de Dembel Diop (directeur artistique) reprend onze titres de Wade. Il est accompagné de Ibou Mbaye (clavier), Birahim Wone (guitare), Bara Samba (batterie), Xadim Mbaaye (percussions), Fatou Diop (chant). Et trois invités exceptionnels : Pape Djiby Bâ, Souleymane Faye, Thierno Koité.

Dakar, le 22 novembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

Joseph Ki-Zerbo : de la notion de  »développement  »clés en tête »

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Hier, lundi 4 décembre 2017, l’on se souvenait de l’historien et homme politique burkinabè Joseph Ki-Zerbo, disparu onze ans plutôt, à l’âge de 84 ans. Ki-Zerbo fait partie de cette génération d’historiens dont le travail a grandement contribué à remettre les choses à l’endroit pour un continent auquel les termes  »histoire » et  »culture » n’étaient pas associés, notamment par la recherche occidentale. Une génération de chercheurs et d’intellectuels fortement politisés et impliqués dans diverses organisations engagées dans les luttes pour l’indépendance des pays africains. Dans les lignes ci-dessus, extraites de  »La natte des autres – Pour un développement endogène » – actes du colloque du Centre de recherche pour le développement endogène, Bamako, 1989, qu’il a dirigé – l’historien se livre à une tâche qui l’a mobilisé toute sa vie : réfléchir sur le sort du continent en proposant des pistes susceptible de contribuer à son progrès social, culturel et économique.

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—  »Il n’y a pas de développement  »clés en mains »

 »Le seul développement viable est valable est le développement clés en tete. Où va notre Afrique ? Où allons-nous ? Où devons-nous et pouvons-nous aller ? Mais d’abord qui sommes-nous dans le monde d’aujourd’hui ? En réalité, la plus lourde dette des Africains, la plus urgente, est celle dont ils sont redevables à l’égard de l’Afrique elle-même ; pas d’abord à l’égard des prêteurs internationaux, ni en référence à l’équilibre de la balance des paiements. Il faut payer la dette interne d’abord. Néanmoins, nous pensons que la recherche ne saurait être dissociée de la vie réelle, avec ses enjeux, ses contradictions, ses risques et ses chances, ses conflits et ses espoirs. S’il en était ainsi, la Recherche ne serait qu’un exerce stérile du cerveau. Le chercheur est non seulement concerné, mais littéralement cerné par les problèmes africains qui ne sont pas que des fantômes hantant les laboratoires en attendant d’être appréhendés comme des papillons noirs. Le chercheur, l’intellectuel lui-même est l’un des problèmes africains tout en étant aussi l’une des sources potentielles de solutions.

— L’endogène ?  »La séquence actuelle d’un film qui a commencé depuis longtemps »

Notre thèse est la suivante : l’une des meilleures clés pour poser correctement les problèmes africains et donc pour amorcer valablement leur résolution, c’est le concept du développement endogène. Et l’on ne devrait jamais prononcer le mot  »développement » si chargé d’équivoques, sans l’assortir de ce qualificatif  »endogène » qui l’affecte d’un signe positif. (…) l’endogène existe parce qu’il est synonyme de la vie. Il n’y a pas de société saine, sans métabolisme interne intégré, sans processus autogénérés et autopropulsés. (…) L’endogène n’est ni un trésor enfoui que nous devrions déterrer, ni une diapositive figée pour la contemplation. C’est plutôt la séquence actuelle d’un film qui a commencé depuis longtemps ; c’est le moment d’un processus : un mixte dans la verticalité du temps, entre l’ancien et le neuf, et dans l’horizontalité de l’espace  »poreux à tous les souffles du monde ». Notre sous-développement unijambiste d’aujourd’hui provient de ce qu’on a fait des pays africains une table rase, un sahara culturel, une page blanche prête pour toutes les copies. L’Afrique n’est pas  »en panne » puisque dénuée des moteurs dont on s’est gardé de la doter (réforme du monde rural, industrialisation, science et technique, éducation et culture appropriées). Elle a été structurellement bloquée dans le parking du monde dit moderne. L’Afrique n’est pas en panne : elle est garée et gorrottée ! Mais l’Afrique n’est pas  »en panne » aussi, parce que face à la crise actuelle qui accable et paralyse le secteur  »moderne », c’est le secteur populaire,  »non structuré » bref le plus endogène, qui manifeste un dynamisme remarquable ; non seulement pour survivre, mais pour s’autostructurer et contribuer aux options alternatives pour l’Afrique.

— Du rôle des chercheurs

 »Note première tâche méthodologique, c’est de procéder à une analyse interne minutieuse des facteurs et lieux de désintégration de nos sociétés, démarche qui nous amènera bien sûr à mettre le doigt sur les éléments externes de cette désagrégation. Généralement c’est la méthode inverse qui est employée : on part de la comparaison ou de la violence des relations avec l’extérieur pour qualifier nos pays :  »sous-développés, exploités, dépendants, périphériques, etc. Il faut rééquilibrer et croiser ces approches. (…) Il faudrait revoir la pertinence de notions comme  »les résultats, l’efficacité, la performance, l’accumulation, etc. » analysés et mesurés du seul point de vue économiciste, et dans le court terme, sans profondeur historique et sans perspective. Cela éviterait aux Africains de regarder les  »résultats » actuels du Japon ou de l’Europe comme des données naturelles, alors que ce sont les effets actuels d’un processus en sours. Cela leur éviterait de considérer leur propre situation actuelle de manière fataliste et fétichiste, en confondant ainsi condition (historique) et statut (idéologique, social,  »racial » ?…)

—  »Plumer un œuf ! Telle est la finalité du développement. »

L’économie doit être pilotée par une certaine éthique qui la subordonne à l’épanouissement des sociétés concrètes, et à la survie de l’humanité et du cosmos. Dans ce cadre-là, les cultures africaines endogènes peuvent apporter beaucoup ; elles qui affirment que  »le vieillard vaut mieux que son prix », assurant ainsi qu’il y a une valeur ajoutée alternative : celle de l’expérience, de la charge de vie. Ou bien ces cultures seront éradiquées par un marché sourd, muet et aveugle, et il restera que le chaos ; Ou bien elles parviendront avec d’autres forces à le relativiser et le dépasser en le socialisant. Socialiser ne signifie pas ici étatiser, mais mettre au service de l’homme en tant qu’être social. Longue marche. Sûrement jalonnée de luttes. Mais avec esprit, sagesse, énergie et temps, rien n’est hors de portée. Les Africains disent :  »L’homme patient finit par plumer un œuf ». Plumer un œuf ! Telle est la finalité du développement.

Dans son texte, Joseph Ki-Zerbo a développé son argumentaire autour de principes qu’il qualifie de  »fondateurs » :  »Pouvoir une sécession sémantique endogène », Totalité par dépassement,  »droit et devoir de nous connaître et de nous faire connaître – Droit d’être connu objectivement »,  »Marcher sur nos propres pieds », « Pour une société relationnelle et communicationnelle »,  »Elargir et dépasser le marché ».

Dakar, le 5 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

 

Afrique du Sud/Cinéma – Nelson Mandela, questions d’outre-tombe

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Au coeur du propos du cinéaste sud-africain, Khalo Matabane, auteur du passionnant documentaire  »Nelson Mandela – The Myth and Me », il y a des explications qui permettent de comprendre des points d’histoire et de mes mettre en perspective, mais il y a surtout de nombreuses questions, dont, me semble-t-il, la plus importante interroge l’image de Madiba,  »héros et libérateur », confrontée à la réalité de la situation socioéconomique post-apartheid.

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La force, voire la magie du documentaire, réside dans le fait qu’en mettant le doigt sur un sujet, sa tâche est d’apporter des réponses à des questions, de mettre des points en perspective, d’en lire d’autres avec l’oeil critique qu’imposent le recul et le temps. Cet exercice, Matabane le réussit admiralement. Il fait se parler trois faisceaux d’élements : son rapport personnel avec le  »mythe » Mandela tel que ses grands-parents et ses parents – admirateurs inconditionnels de l’homme – l’ont nourri ; un portrait de l’Afrique du Sud, résultat du  »compromis politique » entre Nelson Mandela et la minorité blanche qui gouvernait encore il y a un quart de siècle ; le lecture – celle de l’auteur du documentaire lui-même et d’acteurs politiques, économiques et culturels – de ce profil d’un pays n’ayant pas fini de secouer un cocotier… …

Nelson Mandela – The Myth and Me s’ouvre sur le discpurs de Nelson Mandela le jour de sa sortie de prison. Matabane dit tout de suite, s’adressant à celui qu’il considère comme le  »héros » de son enfance :  »Tu étais fort et tu faisais confiance à tes ennemis ». Mais c’est comme mieux ouvrir la batterie d’interrogation sur l’image de cette figure emblématique de la vie politique mondiale du XXè siècle.  »Que devons-nous retenir ? Que pouvons-nous oublier (des atrocités de l’Apartheid) et qui décide de ce qu’on doit retenir ou oubier ? Es-tu dévenu une autre personne ?As-tu changé d’identité pour changer de personne et de visage pour transcender le passé ? ». On sent clairement une déception de Matabane face à ce que Mandela n’a pas pu ou voulu faire pour susciter une transformation radicale.

Khalo Mabatane va à l’encontre de l’idée que la situation  »apaisée » de la  »nation arc-en-ciel » est un  »miracle ».  »Il n’y a aucun miracle, dit-il. Les gens se sont battus et ont payé cher le prix de la liberté. ». Et quand il retourne dans son village où il se frotte à la dure réalité de la vie quotidienne, le cinéaste ne peut s’empêcher de demander :  »La lutte (contre le système ségrégationniste de l’Apartheid) était-il une lutte pour tous ou une lutte pour une minorité ? ». Dans ce jeu de va-et-vient entre le présent, les images que ses parents ont donnée à l’enfant et l’adolescent qu’il fut, la joie du peuple, l’auteur de Madiba, the Myth And Me dit que ce pour quoi les gens se battaient,  »c’est un futur incertain, mais il devait être meilleur que le passé ».

Matabane, à qui on a inculqué l’idée sans le leadership de Mandela, l’Afrique du Sud aurait sombré dans la violence, met cette image devant le miroir d’un pays  »où les murs de la vision sont encore présents, faisant le lit d’une certaine haine ». Les questions vont jusqu’à toucher aux choix stratégiques de travailler à la réconciliation, aux contradictions et conflits quasi existentiels. Les attentes et la déception sont à la mesure de  »la révolution que nous n’avons pas eue », dit Khalo Matabane qui s’interroge sur les  »moments de faiblesse » qui ont pu empêcher Mandela de trancher de manière plus radicale.

 »Nous ne sommes pas au niveau que nous espérions. Quel était donc le prix ultime à payer pour la paix ? », souligne le documentariste qui s’intéresse aux transformations sociales et économiques encore attendues, à la question de la justice, des limites de la politique de réconciliation, l’incompréhension, l’amerture voire la colère des familles de victimes. Après les trois années passées à réaliser son documentaire, Khalo Matabane n’est pas sûr d’avoir compris Mandela.  »Tu es notre imagination, et la vérité la vérité te concernant se trouve dans tes contradictions », lance Khalo Matabane, préoccupé par la réalité d’une société encore très inégalitaire, la lenteur des changements, les protestations récurrentes…

— Khalo Matabane, Nelson Mandela – The Myth and Me (2014, 85 minutes). Avec Wole Soyinka, Nuredeen Farah, Colin Powell…

Dakar, le 5 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

 »Penser l’humain » d’Abdoulaye Elimane Kane : naviguer entre le particulier et l’universel

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Une vingtaine de textes regroupés dans l’ouvrage  »Penser l’humain – la part africaine » (L’Harmattan, 2015, 252 pages), pour  »rappeler que si la réflexion sur  »l’homme » et sa sa place dans l’univers peut être considérée comme un trait commun à tous les hommes, de toutes les cultures, cet universel s’incarne dans des profils que sont ses différentes manifestations dans le particulier ».

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L’auteur, Adoulaye Elimane Kane, qui a enseigné la philosophie à l’universaité Cheikh Anta Diop, explique dans l’avant-propos que  »l’intention qui nourrit cet ensemble de textes est de souligner que si donner un sens à l’existence est le propre de l’homme, et si l’intuition et la traduction des effets de sens engendrés par l’activité humaine constitue la mission que la philosophie s’est assignée, la tendance qui se manifeste à travers les savoirs et pratiques traditionnels africains analysés dans cet ouvrage ne peut manquer d’intéresser le philosophe ».

Cette intention traduit  »le privilège – sans doute exorbitant – accordé à l’homme comme signifié ultime de toute chose, au détriments d’autres formes de la conaissance vouées à comprendre le monde pour le transformer ».

La  »part africaine » est, explique Kane,  »une formulation qui nous ramène aux multiples variations sur le thème du rapport entre  »l’universel » et le  »particulier ». Il ajoute :  »Nous sommes une seule et même espèce humaine mais nous avons, parfois, les mêmes manières et, parfois, des manières différentes, de la manifester, de la vivre, de l’illustrer, de la promouvoir ».

 »La thèse que je voudrais présenter comme lien susceptible de donner une conhérence à la vingtaine d’articles composant ce livre est la suivante : cette unité et cette diversité sont dans des rapports semblables à ceux qui lient le  »signifié » au  »signifiant » ; les diverses expressions de l’humain sont les signifiants d’un même signifié, l’homme », souligne le philosophe.

Distribués en quatre parties ( »Espace-temps, cosmogonies, savoirs et pratiques culturelles »,  »L’idée de nombre dans les pratiques et les savoirs traditionnels africains »,  »Philosophie et culturelles africaines »,  »Philosophie, idéologie et politique », ces textes, publiés initialement dans des revues et ouvrages collectifs, sont  »à lire et à comprendre comme des variations sur une thématique principale rendant compte d’une sorte d’obsession présente dans les savoirs et pratiques africaines :  »dire l’humain dans ce qu’il a de plus irréductible » ; dire perpétuellement le rapport obsessionnel de l’homme à lui-même, y compris lorsqu’il passe par la médiation de ses autres ».

Abdoulaye Elimane Kane relève que  »la grande difficulté d’une telle enteprise est, précisément, de savoir comment exprimer cette  »part » africaine sans tomber dans le cultiralisme (tout ramener au culturel) ou dans l’essentialisme (différence spécifique d’une civilisation, d’une culture), ce qui, bien souvent, revient au même ».
Et cela rappelle le dilemme fort bien posé par Aimé Césaire dans un aphorisme célèbre :  »Il y a deux manières de se perdre, indique-t-il, par dissolution dans l’universel et par ségrégation murée dans le particulier ».

La thèse qu’exprime  »la part africaine » se veut  »une prise en compte de ce dilemme. Elle veut rappeler que le particulier procède de l’universel et qu’il en est précisément le révélateur – au sens chimique de rendre manifeste ce qui est latent – du lien profond entre unité et diversité de l’humain », souligne Kane.

Le philosophe ajoute que cette thèse se fonde sur une conception de l’homme qu’elle pense voir s’exprimer et se répéter dans divers savoirs et pratiques africains sous les espèces de multiples rapports au cosmos considérés comme un grand vivant et harmonieux ». C’est  »un tout dont, paradoxalement, l »’homme » est une émanation, une partie, un vivant parmi d’autres, et, en même temps, l »’archétype » qui fait office de mesure pour toute chose le cosmos, l’esâce-temps, l’organisation sociale, la conception et l’utilisation des nombres, le profane et le sacré, etc. »

Dakar, le 2 décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho

Alassane Ndaw, la possibilité d’un propos philosophique en Afrique

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Du professeur Alassane Ndaw (1922-2013), le philosophe Souleymane Bachir Diagne avait dit qu’il était  »très attentif aux jeunes », une attention qui l’a poussé à créer le département de philosophie de l’université de Dakar. Pour la communauté philosophique sénégalaise, Alassane Ndaw était, pour cette raison,  »le premier de tous », le  »doyen des doyens ». Dans les années 1960, il a exprimé la possibilité d’un propos philosophique en Afrique.

‘’Philosopher en Afrique, c’est comprendre que nul n’a le monopole de la philosophie’’, avait coutume de dire celui qui est reconnu pour avoir inauguré l’enseignement de la philosophie en Afrique francophone. Cette possibilité, Ndaw en avait posé les bases dans son ouvrage majeur intitulé La pensée africaine (Nouvelles Editions Africaines, 1980 ; Nouvelles Editions Africaines du Sénégal, 1997) – à l’origine une thèse de doctorat d’Etat présentée à la Sorbonne – qui a largement continbué à forger son autorité intellectuelle.

 »Les données de la tradition africaine constituent-elles ou peuvent-elles constituer un discours philosophique comparable aux systèmes occidentaux ou représentent-elles des formes d’expression autonomes, originales, spécifiques ? » C’est la question à laquelle Alassane Ndaw a tenté d’apporter une réponse, relevant d’emblée dans l’introduction du livre préfacé par Léopold Sédar Senghor, que  »la réflexion philosophique africaine, qui ne sera pas seulement restitution, ni répétition d’une tradition figée, mais création à partir d’un fondement authentique, devra permettre de titrer de cette réflexion spéculative, les déterminants culturels d’un moi africain qui s’assumera entièrement. »

« Une de nos tâches consistera, en prenant en considération tous les faits sous tous leurs aspects et en essayant d’en donner une interprétation correcte, à détruire le mythe d’une pensée entièrement mystique chez les Africains et à montrer que, quel que soit le dégré de développement auquel se trouve la pensée de l’homme, elle a, à sa base, un caractère logique, étant donné qu’elle a plus ou moins fidèlement reflété les liens des objets et des phénomènes du monde objectif et qu’elle a été la prémisse indispensable de l’activité de l’homme cherchant à atteindre un but déterminé », écrit le philosophe.

A ce jour, poursuit-il,  »la seule chose qui puisse être tenue pour représentative d’une philosophie africaine est l’ensemble des croyances traditionnelles ». Selon lui,  »les responsables de l’enseignement de la philosophie, sous la période coloniale, estimant que l’Afrique n’avait aucune philosophie à proposer, considérèrent que la propagation de la philosophie occidentale était la meilleure voie pour la faire entrer dans le courant de la pensée moderne ; éventuellement des philosophes africains paraîtraient qui pourraient s’entretenir de plain-pied avec leurs homologues européens, des mêmes questions et de la même manière (…) ».

Cette proposition, elève-t-il, implique  »le rejet absolu d’un système autre de pensée, tenu pour ridicule et absurde ».  »Une telle réaction nous semble superficielle ; elle a déjà retardé l’étude des trésors de la pensée africaine et elle serait également hostile à toute évaluation des concepts spécifiquement africains », ajoute Alassane Ndaw, pour qui, une autre question que l’on peut se poser est celle de savoir sous quelle forme se préciserait l’actualité du message spirituel de l’Afrique devant la conscience que l’on appelle « moderne ».

Dans l’introcuction de La pensée africaine, Ndaw estime que  »l’homme contemporain doit tenter de se situer au point de rencontre des grandes formes de la pensée humaine à découvrir, du même coup, la relativité du mode de pensée privilégiée par les Occidentaux et la vanité des prétentions de supériorité, toujours sous-jacentes dans le dialogue que l’Occident entretient avec les autres cultures ». Entre autres chapitres du livre, il y a  »les forces du savoir »,  »le savoir du monde »,  »le savoir de l’homme »,  »le savoir de la société »,  »le savoir de Dieu »,  »l’ontologie négro-africaine ».

 »La philosophie occidentale a été, le plus souvent, une ontologie de la totalité, une réduction de l’autre au même ; la neutralisation de l’autre devenant thème ou sujet est précisément sa réduction au même », écrit-il, convaincu que  »le dialogue véritable suppose la reconnaisance de l’autre à la fois dans son identité et dans son altérité. ce n’est pas le rejet du « barbare’ hors de la civilisation ».

Il ajoute :  »Réléchir sur la pensée traditionnelle africaine peut contribuer à faire comprendre aux Occidentaux ce qui est pensé et vécu dans un monde sipirituel différent de leur environnement intellectuel et, en même temps, aider ceux qui avaient grandi dans cet autre monde à prendre conscience des valeurs que le contact avec l’Occidentaux  »technicisé » leur faisait perdre. »

 »La culture philosophique propose, à celui qui veut se comprendre, la réflexion. la grande tradition occidentale qui part de Descartes et de Kant, passe par Schelling, Fichte, Maine de Biran, pour aboutir à Husserl et Heideger, est essentiellement un vaste retour à soi. C’était aussi la grande idée de Socrate et de Platon », note l’enseignant qui, en chercheur conscient de la relativité de la vérité scientifique, souligne que ses conclusions ont  »un caractère provisoire », visent à tracer  »un programme d’enquêtes », et appellent  »des études plus limitées et plus précises en vue de synthèses mieux fondées ».

 »La synthèse proposée dans cet ouvrage n’est pas une généralisation, une systématisation terminales, mais une indication de direction de ce qui pourrait être fait, écrit Alassane Ndaw dans la postface à l’édition de 1997. En effet, la justification de cet essai, c’est l’espoir qu’il stimulera d’autres recherches et que les ‘philosophes africains’ consacreront à la pensée du continent l’effort nécessaire pour dresser devant les autres cultures la vraie stature humaine de nos peuples. » Depuis, des recherches ont été menées, de nombreux ouvrages publiés, contribuant, dans le sillage du  »doyen des doyens », à asseoir un dire philosophique en Afrique et a dépasser la question sur l’existence d’une philosophie africaine.

Quelques mois avant son décès, en janvier 2013, la Société sénégalaise de philosophie (SOSEPHI) avait organisé une journée d’hommage aux pionniers, dont Alassane Ndaw, vu, par de nombreux spécialistes de la discipline comme un mentor. Ndaw a commencé à enseigner au Bénin où il a rencontré Paulin Hountondji, que Souleymane Bachir Diagne appelle  »l’autre penseur africain’’. Il était membre du comité directeur de l’Institut mondial de la philosophie’’. Il a été le premier Sénégalais doyen de la Faculté des lettres de l’université de Dakar.

Dakar, le 1-er décembre 2017
Aboubacar Demba Cissokho