CHRONIQUES

Ndakaaru – La capitale sénégalaise dans le texte (première partie) – « Dakar l’insoumise »

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Dakar, comme de nombreuses villes du monde, a eu droit à des mots sur son histoire, ses rues, ses senteurs, ses gens, sa vie, ses beaux et moins beaux côtés… Ces descriptions et témoignages sont en vérité des déclarations d’amour, à travers tranches de vie racontées, des descriptions de trajectoires et des témoignages.

Pour la capitale du Sénégal, il y a de très intéressants livres, dont Dakar l’insoumise, de Fabrice-Hervieu-Wane, paru en 2008 aux éditions Autrement (223 pages), lequel regroupe vingt-six portraits de personnalités diverses (chercheurs, artistes, écrivains, écologistes, chorégraphes, professeurs d’université…) ayant un vécu inspiré par un lien très fort avec Dakar. Ces expériences leur confèrent une certaine légitimité à parler de « leur » Dakar et de poser leur regard sur la ville, son passé, son présent et son avenir…

L’introduction de l’auteur campe le profil de la cité, qui « demeure l’empire de la débrouillardise tout-terrain, de la récupération en tout genre, de l’emprunt réapproprié, du bricolage le plus inattendu, de l’extrême adaptabilité à l' »environnement urbain ».

« Dakar a cette qualité, écrit Fabrice-Hervieu-Wane : elle donne toujours plus qu’elle ne garde. Dakar la cosmopolite qui accueille les vingt et une ethnies du Sénégal mais aussi des Capverdiens, des Maliens, des Mauritaniens, des Guinéens, des Libanais, des Français…La ville est en marche. Dakar, l’insoumise, a rendez-vous avec l’universel. Elle doit aujourd’hui ‘muter ou périr’ (slogan de l’Université des mutants, créée en 1981 par Léopold Sédar Senghor et Roger Garaudy) ».

L’auteur a, entre autres personnages, rencontré les écrivains Ken Bugul et Boubacar Boris Diop. « Je trouve qu’il se passe toujours quelque chose à Dakar, la ville continue de produire de l’effet sur moi », dit la première, tandis que le second, qui est né « dans le quartier de la Médina, dans un petit district baptisé ‘Harlem’ pour son côté ‘chaud’ et politiquement orienté à gauche », souligne : « L’image que les médias donne de l’Afrique ne correspond en aucune façon à la réalité. Elle vise surtout à faire honte à chaque nègre de sa mémoire et de son identité. »

Entre ces deux figures de la littérature contemporaine, il y a le sculpteur Ousmane Sow, le militant écologiste Haidar El Ali – parce qu’à Dakar, « les enjeux écologiques sont de taille » -, l’archéologue Hamady Bocoum pour qui « Dakar est en train de devenir une ville quelconque »).

Il y a aussi Aissa Dione (styliste et décoratrice), Germaine Acogny (danseuse et chorégraphe), Soly Cissé (peintre), Souleymane Mboup (microbiologiste), Keyti (rappeur), Ahmeth Diaw  (tradipraticien), Aïssatou Dème (chef d’entreprise), Abasse Dionne (romancier), Massamba Diop (président de SOS Médecins), Ndèye Ndiaye « Tyson » (promotrice de lutte traditionnelle), Jacques Faye (sociologue), Aboubacry Moussa Lam (égyptologue)…

Tous ont un lien avec Dakar, qui fait que cette ville les a inspirés ou les inspire encore. Ils sont répartis entre « les allumeurs de réverbères », « les pédagogues », « les serviteurs du public », « les avant-gardistes » et « les empêcheurs de tourner en rond ». Chacun d’entre eux porte sur cette capitale un regard amoureux et affectif, qui n’exclut pas –  au contraire – une critique sévère de ce qu’elle est et de ce qu’elle devient sous le poids de pressions de différentes sortes.

A suivre : Dakar l’ineffable raconté par Oumar Ndao (Éditions Vives Voix)

Dakar, le 17 avril 2018

Aboubacar Demba Cissokho 

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Médias – Vous avez dit organes partisans ?

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La semaine dernière, à la fin d’une cérémonie de présentation d’un recueil de poèmes, un crieur d’un genre particulier est venu me proposer le premier numéro de la reprise de la publication du Rassemblement des travailleurs africains/Sénégal (RTA/S). Péncoo, le nom du journal, propose tout naturellement des articles sur la vie du parti, le regard de celui-ci sur la situation socioéconomique et politique du pays, et d’autres articles d’actualité que n’importe quel autre organe pourrait reprendre à son compte.

Cela faisait longtemps que je n’avais plus tenu un journal « partisan » entre les mains. Je me suis alors rappelé cette période où, parce que la publication de médias « indépendants » était difficile, chaque parti, reconnu ou non, avait son organe de propagande. Il y avait, par exemple, un journal, Takkusaan, créé par le fondateur du Parti démocratique sénégalais, Abdoulaye Wade, qui avait, pour la rédaction de ses articles, des journalistes professionnels formés à bonne école. Ils voulaient exercer leur métier, mais ils ne comptaient pas le faire pour in organe « progouvernemental ».

A la faveur de la libéralisation du secteur des médias, corollaire d’une plus grande ouverture démocratique, des journaux portés par des personnes n’ayant pas de lien avec les partis ont vu le jour. Des organes comme Sud, Walfadjri…qui ont joué un rôle important dans la satisfaction du droit du public à une information plurielle et la défense de la liberté d’expression. Les radios et télés ont suivi, reléguant à la confidentialité ou faisant disparaître les publications portées par les partis.

Mais au fil des années, avec l’entrée en jeu des marchands, de politiques et d’investisseurs n’ayant pas forcément le souci de l’équilibre dans le traitement de l’information, l’on a assisté et assiste encore à une prolifération de « lieux » de diffusion d’une information souvent orientée dans le sens d’intérêts bassement privés. Ce que l’on voit depuis une vingtaine d’années n’a rien à voir avec la notion de ligne éditoriale adossée à une vision du monde et de la marche du pays. Il se passe que de nombreux médias sont devenus des organes au service d’hommes et de femmes cherchant de l’influence.

Il n’y a pas de problème à cela, me dira-t-on. D’accord. Mais la pratique professionnelle se fait aussi au détriment du droit du public à une information solide, complète et équilibrée. S’y ajoute que de nombreux organes sont devenus des lieux d’invectives, de ragots, de manipulations de toutes sortes, de règlements de comptes… Ça doit interpeller les journalistes. Mais pas que. Parce que c’est une question démocratique qui devrait engager l’Etat et la société.

Nous n’avons plus de journaux partisans, certes. Mais c’est comme si. Le niveau de langue et la bataille des idées en moins. Et ce n’est pas rien. Même si les organes des partis avaient aussi leurs moments de querelles de bas étage.

Dakar, le 14 avril 2018

Aboubacar Demba Cissokho 

Ndakaaru – Rentrer à Dakar

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En revenant de la 10è édition du Marché des arts du spectacle d’Abidjan (MASA), le 19 mars dernier, j’avais remis, comme d’habitude, mon casque pour écouter le très entraînant Ndakaaru de Youssou Ndour, la version du concert à Bercy, édition 2005. C’est, depuis une dizaine d’années, une sorte de rituel, chaque fois que je rentre à Dakar, une façon de recoller à la ville, de me remettre tout de suite dans son ambiance, sa chaleur et son mood.

Sauf que ce 19 mars, je n’ai pas eu le temps de finir le titre que je me suis rappelé que je n’étais pas encore à Dakar. J’étais à 45 minutes de là, à Diass, dans une autre région, Thiès. Depuis, en attendant un prochain voyage, je me pose une question : faut-il que je continue à entretenir le rituel en restant fidèle à ce titre que j’adore ou dois-je trouver un autre cordon musical pour « renouer » avec « mon » Dakar ? Je n’ai pas encore trouvé la réponse.

Toujours est-il qu’en arrivant, il y a des senteurs, des bruits, et toutes ces choses qui me font comprendre que je suis bien dans la capitale du Sénégal.

Le chauffeur de taxi engage tout de suite la discussion pour d’abord connaître le nom du pays où je suis allé, pour ensuite faire le point sur la « météo » sociopolitique, oubliant que, par le biais du net, on est au courant de tout ou presque. Il est tout de même vrai que, enrobées dans ses commentaires, ces « nouvelles » n’ont plus la même saveur. Tantôt amusé tantôt grave, il parle du dernier scandale qui fait le buzz dans les médias et sur les réseaux sociaux, de la « crise des valeurs » – allez savoir lesquelles -, des « recommandations » du khalife de sa confrérie pour « la paix et la concorde », donne la température politique dans un pays en campagne électorale permanente…Ah, il y ajoute un petit mot sur le dernier combat de lutte, des nouvelles des « Lions » du football… Un vrai debriefing.

Ainsi en arrivant à la maison, j’ai déjà oublié le petit dépaysement qui a été le mien pendant les jours d’absence. J’ai eu droit à une « mise à jour ». Je peux me reposer et reprendre le cours de mes activités, requinqué pour affronter la pollution organisée. Je suis revenu à Dakar. Comme si je n’étais jamais parti.

Dakar, le 10 avril 2018

Aboubacar Demba Cissokho

PS : ce billet est le premier d’un carnet que j’ouvre pour y parler de « mon » Dakar, entre coups de cœur et coups de gueule. Je le tenterai tous les mardis.

Médias – La bataille du contenu, seule constante

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De plus en plus d’études et d’articles, prenant surtout prétexte des mutations technologiques, questionnent et/ou posent le débat sur « l’avenir » du métier de journaliste et de médias dits classiques. Normal, parce que ces évolutions sont au cœur de la pratique du métier. On ne produit pas l’information de la même manière (technique, rythme, etc.) qu’il y a cinquante ans ou seulement un quart de siècle.

On n’arrêtera pas l’évolution technologique, et au rythme où elle se déroule, les choses iront de plus en plus vite. Mais ce qui est sûr, c’est que, quelles que soient les mutations, ce qui doit rester constant et incontournable, c’est le niveau de culture générale du professionnel qui se donne comme tâche d’informer, de convaincre ou d’avoir une capacité d’influer sur l’opinion ou le cours des événements.

Quelle que soit la maîtrise des outils – bien sûr qu’il faut s’adapter – elle ne sert à rien si on ne sait pas de quoi on parle ou si on ne fait les efforts nécessaires pour produire des contenus solidement documentés. De cela on ne parle pas assez. Et pourtant, c’est de cela et de cela seulement que dépendront des articles fouillés et bien informés, des documents audiovisuels pouvant servir de références des années voire des décennies après leur production.

Le numérique peut être vu comme plus qu’un outil. C’est vrai, c’est aussi une culture, une attitude. Mais leur seule maîtrise ne garantit nullement une meilleure pratique professionnelle et des contenus de qualité. L’actualité nous en fournit chaque jour la preuve.

Dakar, le 7 avril 2018

Aboubacar Demba Cissokho 

== PS : ce billet est le premier d’une série sur la pratique journalistique et les médias, que je tenterai les samedis.

Sénégal/Information : un accès encore problématique

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Nous disions, il y a deux semaines, dans une précédente chronique, que l’accès du public à l’information est un enjeu démocratique majeur. C’est en étant bien informé de la marche de son pays, du traitement réservée à ses affaires, par ceux à qui il a confié leur gestion quotidienne, que le public peut valablement se faire une opinion et choisir, approuver, protester, contester. En toute connaissance cause. Mais il y a, au-delà des préalables liés à un système éducatif performant, une bonne culture générale des journalistes et un travail de fond sur les sujets, la question d’un accès équitable à cette denrée qu’est l’information…

Les Sénégalais de Matam, Kédougou, Kolda, Tambacounda, Linguère, entre autres localités éloignées de la capitale, reçoivent des radios, mais c’est avec retard d’une journée voire deux qu’ils reçoivent les titres de la presse écrite. En 2018, il y en a encore beaucoup, parmi eux, qui ne voient pas la couleur d’un journal. Le lire, n’en parlons pas. Pourquoi ? Parce que la distribution pose problème, et les éditions digitales n’étant pas encore relayées comme il se doit, les possibilités pour les citoyens de lire les journaux sont quasi nulles. Les journaux ne se donnent pas les moyens de leur politique ou de leur ambition. Celles-ci ne vont généralement pas au-delà de l’agglomération dakaroise.

Que faire ? L’évolution des moyens technologiques et de transport devrait, normalement, avoir un impact sur la façon dont l’information est distribuée pour la rendre accessible partout et presque en temps réel. Une édition du Soleil, la plus ancienne des publications quotidiennes paraissant au Sénégal, peut rester 24 voire 48 heures sans être reçue dans certaines capitales régionales. Beaucoup d’autres quotidiens ne dépassent pas l’axe Dakar-Thiès-Saint-Louis. Plus on s’éloigne de la capitale, plus l’accès à l’information devient problématique. Voyager vers l’intérieur du Sénégal, c’est constater avec amertume que l’on se coupe du monde dont on ne sent plus le pouls. La presse régionale étant peu ou pas existante, des citoyens se trouvent ainsi privés de possibilités de savoir ce qui se passe dans leur pays.

La problématique de l’accès à l’information se joue aussi à un autre niveau, celui toujours à la difficulté des journalistes de disposer d’informations fiables de la part de l’administration pour les mettre à la disposition des citoyens. Ce manquement favorise, nous le voyons au quotidien dans la presse, toutes sortes de rumeurs, d’informations partielles, tronquées…Il est aussi à l’origine de manipulations et d’approximations, mettant à nu à la fois la frilosité des gouvernants et le manque de professionnalisme et de perspicacité des journalistes. Ainsi, parce qu’o se sent obligés de servir vaille que vaille ‘’quelque chose’’ au public, on tombe dans une facilité qui creuse les inégalités.

Dakar, le 21 avril 2018

Aboubacar Demba Cissokho

 

Funmilayo Kuti, pionnière de la lutte pour les droits des femmes

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Il y a quarante ans, le 13 avril 1978, disparaissait, à l’âge de 77 ans, l’enseignante nigériane, femme politique et militante des droits et de l’émancipation politique et économique des femmes, Funmilayo Ransome-Kuti. Elle a succombé aux conséquences de sa défénestration par des soldats qui avaient pris d’assaut Kalakuta, nom que son fils, le musicien Fela Anikulapo Kuti, a donné à la maison accueillant sa famille, les membres de son groupe et son studio d’enregistrement.

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Cette attaque était survenue après la clôture du World Black and African Festival of Arts and Culture (FESTAC, 15 janvier-12 février 1977). Le contexte était aussi celui de la sortie, quelques mois plus tôt, de l’album Zombie, dont la chanson éponyme dénonce l’aveuglement des soldats comparés à des morts-vivants. Au prétexte qu’ils ont été provoqués par un Fela boy, des soldats prennent d’assaut la villa et se livrent à une mise à sac méthodique : tout le matériel est cassé, la maison brûlée, les femmes violentées, les hommes molestés. La mère de Fela Anikulapo Kuti, 76 ans, qui vivait au premier étage, est précipitée par la fenêtre de sa chambre. Elle ne s’en remettra plus, jusqu’à sa mort.

Sa vie, Funmilayo Kuti l’a entièrement dédiée à un engagement constant pour l’enseignement, l’indépendance politique de son pays et la défense des droits des femmes. Née à Abeokuta, le 25 octobre 1900, dans une famille chrétienne, Frances Abigail Olufunmilayo Thomas a effectué la première partie de ses études à l’Abeokuta Grammar School, où elle est la première élève féminine, avant de passer quatre ans (1919-1923) en Angleterre pour ses études supérieures. C’est là qu’elle s’imprègne d’anticolonialisme et de socialisme. Elle revient dans sa ville natale, où elle exerce d’abord le métier d’institutrice à l’école des filles. C’est à cette période qu’elle abandonne ses prénoms chrétiens, Frances Abigail, pour ne garder que son prénom yoruba, Funmilayo, s’attachant en même temps à utiliser la langue yoruba. Le 20 janvier 1925, elle épouse le révérend Israël Oludotun Ransome-Kuti, par ailleurs enseignant influent.

Femme de caractère, elle s’illustre à travers son engagement politique, montrant une conscience civique au sein d’un groupe de femmes issues des classes moyennes de sa région. En 1942, Funmilayo crée le Ladie’s Club d’Abeokuta, association caritative, composée de femmes lettrées des classes moyennes. Cette structure devient quelques années plus tard l’Abeokuta Women’s Union (AWU) et, sur une suggestion de son mari, intègre des femmes de couches défavorisées, des commerçantes pauvres, des analphabètes. Cette intégration de femmes du peuple, dont beaucoup étaient  proches de membres du groupe de Funmilayo, permet d’envisager des solutions ensemble. Parmi leurs préoccupations, il y avait la pédagogie d’hygiène, la mortalité infantile et l’absence de soins postnatals chez les femmes du peuple.

Des cours du soir d’alphabétisation et des ateliers sont organisés pour permettre aux  adhérentes de l’Abeokuta Women’s Union de connaître leurs droits et de pouvoir se défendre face à l’administration coloniale. C’est ainsi que l’association milite contre les impôts sur les femmes commerçantes, les réquisitions et la corruption, pour le droit de vote et la représentation politique des femmes. Des milliers de femmes se joignent aux campagnes de protestation organisées autour d’initiatives diverses : fermetures de marchés, sit-in, manifestations, refus de payer l’impôt des femmes. Funmilayo est emprisonnée pour s’y être jointe.

Le groupe finit par se structurer et atteindre 20.000 membres. Funmilayo fonde l’Union des femmes nigérianes en 1945, dans un contexte où le pouvoir colonial avait autorisé la formation de partis politiques. Funmilayo Kuti qui est allée jusqu’à obtenir un Parlement spécifique pour les femmes, a d’abord milité au sein du National Council of Nigeria and the Cameroon (NCNC), dirigé par le Dr Namdi Azikwe. En 1953, elle fonde la Fédération des Sociétés de femmes nigérianes. Elle fait entrer cette organisation dans la Fédération internationale démocratique des femmes. Il est aujourd’hui admis qu’elle a eu une influence décisive dans l’obtention du droit de vote pour les femmes dans la constitution du Nigeria.

Dans les années qui ont suivi l’accession du Nigeria à l’indépendance, la carrière politique de Funmilayo Ransome Kuti, amie du leader ghanéen Kwame Nkrumah, prit une dimension internationale. Elle visite des pays du bloc de l’Est, dans le contexte de la Guerre froide, rencontre Mao à Pékin, et reçoit le Prix Lénine de la Paix en 1960. Son positionnement idéologique, jugé trop à gauche, fait qu’on lui refuse le visa dans certains pays. Son parti  finit par l’exclure. Pour limiter son action au territoire national, les gouvernements successifs du Nigeria la privent de passeport.

Jusqu’à la fin de sa vie, elle est restée très proche de son fils Fela. On peut, sans risque de se tromper, dire que c’est elle qui a éveillé la conscience politique du musicien, aiguisé son sens critique, son militantisme, son esprit résistant et son engagement panafricaniste. A sa mort, le 13 avril 1978, Fela perdait son modèle de détermination dans le combat pour la liberté, la justice et le progrès. Sans Funmilayo, il n’y aurait pas eu Fela. Et on le comprend mieux après avoir lu les lignes de vie de cette femme pionnière dans la défense de droits des femmes, et bien plus.

Dakar, le 13 avril 2018

Aboubacar Demba Cissokho

MASA – J’ai (re)trouvé Kadja Nin, première star venue du Burundi

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Il y a des rencontres qui donnent à un festival une saveur particulière, prennent tout de suite l’allure de la cerise sur le gâteau si la manifestation a été d’un très bon niveau ou le rehaussent au cas où on a plutôt eu droit à une semaine  moyenne en termes de sensations vécues. C’est dans ce second cas que je place ma rencontre avec l’artiste, ex-chanteuse ( ?) burundaise Kadja Nin. Quand on se rappelle ce que cette voix, venue d’un pays dont on ne connaissait pas grand-chose, et ce qu’elle a représenté dans les années 1990, on mesure la chance et le privilège qu’on a de l’avoir en face de soi. Parce que Kadja Nin a fait corps avec le nom de son pays en le faisant connaître dans des coins qu’aucun diplomate n’a pu atteindre. Et dès qu’on lance la conversation avec elle, on est frappé par sa bonne humeur, la lucidité avec laquelle elle parle de son passé de chanteuse, même si, bonne nouvelle, elle n’exclut pas de s’y remettre. « Ça me titille », dit-elle dans un large sourire.

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Rendez-vous pris. Je décroche l’interview avec elle, à son hôtel du très chic Cocody. 45 minutes de pur régal, pendant lesquelles elle s’est livrée sur des sujets aussi divers que les raisons de sa présence à Abidjan, sa décision d’arrêter la musique, sa main tendue aux jeunes, son investissement auprès de femmes dans un village dont elle n’a pas voulu dire le nom – même quand on a insisté -, l’attention et la place que les Etats africains devraient accorder à la culture, son regard sur la scène musicale aujourd’hui, la situation politique dans son pays d’origine…

Avant de décider de s’éloigner de la pratique de la musique, Kadja Nin avait enregistré, entre 1991 et 1998, quatre albums vendus dans le monde entier, et qui ont fait d’elle la première star burundaise connue et applaudie à l’étranger.

Sur les raisons qui l’on poussée à arrêter la musique, Kadja Nin dit : « Dans les années 1990, c’est le moment où les maisons de disque ont pris le pouvoir sur les artistes. Elles décidaient, dans la création artistique, de ce que les artistes devaient faire. C’est le moment où elles fabriquaient des artistes ; c’est le moment des boys-band, des girls-band. C’est ce que j’appelle  des artistes ‘’kleenex’’. Ils les prenaient, les pressaient pendant un ou deux tubes – même pas un ou deux albums – et ils jetaient la peau. Pour moi, ce n’était pas ça. Je n’aimais pas ce que c’était en train de devenir. Et comme j’ai une vie avant ça, j’ai arrêté. Pour moi, ce n’est pas négociable. Je ne peux pas négocier mon art. Je ne peux pas vivre dans une ambiance qui devenait plus marketing qu’artistique. L’ambiance n’était pas bonne pour les artistes. Donc je me suis dit que j’allais arrêter. Je suis partie d’abord avec le manager de Sting qui avait un label aux Etats-Unis. Et puis, même là, ça ne m’a pas plus, j’ai arrêté. Je considère qu’on a qu’une vie pour vivre toutes les autres. Donc je suis allée à la conquête de mes autres vies. » Pour renoncer à une passion ? « A partir du moment où ça ne ressemble plus à votre passion, vous ne renoncez à rien », dit-elle.

Les ‘’autres vies’’ dont parle Kadja Nin tournent essentiellement autour du soutien apporté aux femmes dans leur entreprenariat et les activités visant à créer, pour elles, les conditions de leur autonomie et de leur indépendance économique. Elle voyage beaucoup aussi. Elle a récemment séjourné dans le Sine Saloum, au Sénégal.

Au MASA, Kadja Nin a été marraine du programme ‘’Escale Bantoo’’, une initiative dont elle dit que « c’est quelque chose de tout à fait normal ». Il s’agit d’aider à mettre en lumière des jeunes musiciens qui débutent leur carrière. « Quand on a traversé le gué, il faut se retourner et aider les autres à traverser. Je suis absolument fière et heureuse et d’être la marraine de ce projet, parce que des artistes, il y en a beaucoup. Ils sont pétris de talent. Ils valaient la peine d’être mis en lumière », a-t-elle dit à ce propos, ajoutant : « Ce que je vois est merveilleux. Evidemment, il y a des artistes qui semblent ouverts, prêts à partir directement sur la scène internationale, d’autre qui ont besoin d’être accompagnés un peu plus… Ils sont tous un potentiel énorme, chacun dans son style. »

Pour elle, le MASA est « indispensable pour le rayonnement et surtout pour le marché ». Elle ajoute : « C’est formidable pour les groupes de musique, les troupes de danse, le créateurs de mode, au risque de se faire remarquer par des producteurs de festivals de mode, de musique, de théâtre. C’est vraiment un endroit unique. » « Vu la réputation du MASA – même s’il y a eu des moments difficiles et d’absence – cette manifestation est toujours indispensable pour les artistes. Ça doit être difficile à être organisé. Je salue cette ouverture vers ces artistes qui souffrent de ne pas pouvoir exister », indique Kadja Nin.

Elle est par ailleurs très critique quand on évoque la situation politique dans son pays d’origine, le Burundi. Elle dit que ce qui l’a fait se lever contre le régime du président Nkurunziza, c’est quand l’Armée a commencé à tirer à balles réelles sur les jeunes qui manifestaient contre la volonté du chef de l’Etat de briguer un troisième mandat. « Comme on continue à tuer, comme on continue à persécuter, comme on continue à torturer, comme on continue à violer, je resterai debout, assure-t-elle. Je fais ce que je peux mais je ne me tais pas. On essaie, on est nombreux, on fait des conférences et on avance. Parce que Nkurunziza vit comme un fugitif. Peut-être qu’il a emprisonné des gens, mais lui-même, il est prisonnier (…) ça va changer (…) Les gens refusent. C’est le début d’un processus parce que les Africains sont fatigués. »

Abidjan, le 14 mars 2018

Aboubacar Demba Cissokho