CHRONIQUES

Cinéma/Festival/Khouribga : vingtième édition du 9 au 16 septembre 2017

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La 20-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (Maroc), prévue du 9 au 16 septembre 2017, coïncide avec le quarantième anniversaire de cette manifestation cinématographie certes petite par la taille, mais dense par la vision et le contenu. Quatorze films seront en compétition cette année pour le Grand Prix ‘’Ousmane Sembène’’.

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Quatorze films seront en compétition à la 20-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (Maroc), prévue du 9 au 16 septembre, annonce un communiqué de la Fondation organisatrice de la manifestation. Le texte indique que pour cette édition coïncidant avec le 40ème anniversaire de la création du festival (1977-2017), les œuvres en lice pour remporter le grand prix « Ousmane Sembène » viennent d’Afrique du Sud, d’Algérie, du Bénin, du Burkina Faso, d’Egypte, du Ghana, du Mali, du Maroc, du Mozambique, d’Ouganda, du Rwanda, du Sénégal, du Togo et de Tunisie.

Le jury sera présidé par le poète et écrivain marocain Abdellatif Laâbi, avec comme membres la comédienne Rokhaya Niang (Sénégal), l’artiste plasticienne Zoulikha Bouabdellah (Algérie), l’actrice Sonia Oukacha (Maroc), l’auteur et musicien Ray Lema (RDC), le producteur et réalisateur Pedro Pimenta (Mozambique) et Nico Simon, président d’’’Europa Cinemas’’ (Luxembourg).

Films en compétition 

Children of Mountain de Priscilla Anany (Ghana),

Félicité d’Alain Gomis (Sénégal)

 Frontières d’Apolline Traoré (Burkina Faso)

— Good Luck Algeria de Farid Bentoumi (Algérie),

Hedi, un vent de liberté de Mohamed Ben Attia (Tunisie)

— Un jour pour les femmes de Kamla Abou Dikra (Egypte)

Kalushi de Mandela Walter (Afrique du Sud)

Organisation incontrôlable du Béninois Arnold Aganssi,

— Solim de Steven Af (Togo)

L’orage africain – Un continent sous influences de Sylvestre Amoussou (Bénin)

Le belge noir de Jean-Luc Habyarimana (Rwanda),

Le train de sel et de sucre de Licinio Azevedo (Mozambique)

 —Wùlu de Daouda Coulibaly (Mali)

Hayat de Raouf Sebbahi (Maroc)

Colloques

Pour cette 20-ème édition, il est prévu, le 10 septembre à partir de 10 heures, à la médiathèque de l’Office chérifien des phosphates (OCP), un colloque sur le thème ‘’La question de l’identité dans le cinéma africain’’.

Aussi, en partenariat avec l’Administration générale des prisons au Maroc, la Fondation du Festival « fête le Cinéma avec les pensionnaires africains des établissements pénitentiaires du Maroc  sous le signe de ‘L’immigration et l’Intégration culturelle’ ». Dans ce cadre, trois colloques se tiendront au sein de la prison locale à 10 H selon le calendrier suivant :

  • Mardi 12 septembre 2017 : « L’Immigration & l’Intégration Culturelle : dispositifs & défis » et « L’image de L’immigré/émigré africain dans le Cinéma »
  • Mercredi 13 septembre 2017: La loi sur la Migration au Maroc : « Droits & devoirs de l’immigré africain »

Outre le Grand Prix « Ousmane Sembène », le palmarès du festival prévoit les prix du jury, de la réalisation, du scénario, le prix « Mohamed Bastaoui » du meilleur premier rôle masculin, le prix du meilleur premier rôle féminin, les prix des meilleurs seconds rôles masculin et féminin.

Engagement et militantisme

C’est le 25 mars 1977 – dans un contexte d’effervescence sociopolitique et culturelle – que la ville de Khouribga a organisé la première édition de la Rencontre Internationale du Cinéma Africain’, créée par la Fédération nationale des Ciné-clubs du Maroc (FNCCM) et l’Association culturelle de Khouribga (ACK). Les six premières éditions organisées par La FNCCM et L’ACK sont parrainées par le conseil municipal de la ville jusqu’en 1994. Suit une ‘’pause’’ de six ans. En 2000, il est créé l’Association du festival du Cinéma africain. Celle-ci assurera la tenue de cinq éditions successives. En 2002, à partir de la huitième édition, le festival bénéficie du haut patronage du  roi Mohamed VI.

Depuis la douzième édition, la Fondation festival du cinéma africain de Khouribga (FFCAK) voit le jour. Elle est présidée par Nour-Eddine Saïl. L’aventure se poursuit grâce au militantisme et à l’engagement de différents acteurs : l’OCP, partenaire officiel du festival, les Conseils régional et provincial et conseil municipal, le CCM, les autorités locales et l’ACCK (Association du ciné-club de Khouribga).

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 4 septembre 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ouaga Film Lab 2017 : dix projets sélectionnés

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La liste des dix projets sélectionnés pour la deuxième édition du laboratoire de développement et de coproduction Ouaga Film Lab a été rendue publique ce 3 août 2017. Cette session est prévue du 18 au 23 septembre 2017, dans la capitale du Burkina Faso.

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Les projets de film ont été sélectionnés dans le cadre du deuxième appel lancé par le laboratoire de développement et de coproduction OUAGA FILM LAB lors de la 25è édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO, février-mars 2017). Ouaga Film Lab vise à « renforcer la compétitivité des réalisateurs et producteurs des pays de l´Afrique de l’Ouest » au plan international, indique un communiqué de Générations Films, structure organisatrice du lab.

Le Lab propose aux 10 réalisateurs et aux 10 producteurs sélectionnés des ateliers liés aux problématiques de l’industrie cinématographique africaine, en plus de leur permettre de rencontrer de possibles coproducteurs. Au cours de la session, les porteurs de projets profitent aussi de rencontres individuelles avec des experts et de débats collectifs, pour « faciliter l’accès des porteurs de projets aux fonds de financements locaux et aux coproductions internationales ».

Voici les projets sélectionnés pour Ouaga Film Lab 2017 :

A l’ombre d’Elimane, un projet de film documentaire de Hamedine Kane (Sénégal), produit par Rama Thiaw de Boul Fallé Images (Sénégal)

Agoodjie, un projet de film de fiction de Félicien Assogba (Bénin), produit par Fredy Boris Agblo de F-MEDIA (Bénin)

Bori Bana, un projet de film de fiction de Joël Richmond Mathieu (Côte d’Ivoire), produit par Floriane Zoundi (Burkina Faso) de Merveilles Production (Bénin)

Dia, un projet de film de fiction d’Achille Ronaimou (Tchad), produit par Faissol Fahad Gnonlonfin (Bénin)

Duba, Les charognards, un projet de film de fiction d’Hervé Eric Lengani (Burkina Faso), produit par Moustapha Sawadogo de Racines Productions (Burkina Faso)

Garderie nocturne, un projet de film documentaire de Moumouni Sanou (Burkina Faso), produit par Lamissa Ouattara des Films du Djabadjah (Burkina Faso)

Imagine This, un projet de film d’animation de Sade Adeniran (Nigeria), produit par Belinda Yanga-Agedah de Sades World Films Ltd (Nigeria)

Les graines de la violence, un projet de film documentaire de Macky Kidy Aicha (Niger), produit par Osman Sam (Mali) de Tabous Production (Niger)

Les voix africaines des stades, un projet de film documentaire d’Aliou Goloko (Sénégal), produit par Lamine Diouf de Karoninka (Sénégal)

Terre Jaune, un projet de film documentaire de Bouna Chérif Fofana (Mali), produit par Madjé Ayité de Universal Grace Production (Togo)

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 3 août 2017

Livre – « Ateliers de la pensée » : de l’urgence d’une décolonisation épistémique

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Faire de l’Afrique le lieu d’où part un faisceau de regards critiques sur sa réalité complexe, et s’interroger sur les termes d’une refondation des schémas de pensée sur le Continent, sa présence au monde, ainsi que les modalités de cette urgente – mais pas nouvelle – entreprise de rupture épistémologique. C’est l’objet des Ateliers de la pensée, dont les communications de la première édition (Dakar et Saint-Louis, 28-31 octobre 2016) sont compilées dans l’ouvrage Écrire l’Afrique-Monde, paru en juin 2017, aux éditions Philippe Rey, sous la direction d’Achille Mbembe et Felwine Sarr, les deux initiateurs du forum en question. Le livre traite donc d’une « urgence », celle de « reprendre l’initiative théorique et de poser un regard pluriel sur les réalités du continent africain et sur les futurs qu’il se donne, à partir d’un lieu : l’Afrique. »

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La philosophe Séverine Kodjo-Grandvaux pose, dans un texte intitulé ‘’s’estimer, faire sens’’, en des termes clairs, les enjeux du débat, du point de vue de sa discipline certes, mais les questions qu’elle émet peuvent être portées par chacun des dix-neuf autres contributeurs de ce document de 400 pages. Il s’agit, dit-elle, de « décoloniser les savoirs, rompre avec les épistémologies engendrées par une colonialité toujours prévalente. Se décentrer et produire une nouvelle pensée critique qui permette à tout un chacun de participer au mouvement du monde. D’être à la fois acteur et producteur de sens ».

D’où les interrogations auxquelles elle tente de répondre, pour « proposer un regard décolonial sur la philosophie », un exercice qui ne consiste « pas seulement à interroger les modalités de la décolonisation conceptuelle ». « A quelles conditions est-ce possible ? Comment un sujet peut-il être amené à oser emprunter les chemins incertains de la transgression intellectuelle et invoquer l’indiscipline afin de construire soi ? Comment faire advenir un « je peux » dans des situations asymétriques où la reconnaissance, à hauteur de ce que je suis, ne va pas de soi ? » se demande la philosophe.

Répondre à ces questions, « ce peut être également interroger les sentiments à l’œuvre dans la production intellectuelle, notamment ceux qui peuvent nous permettre de nous imposer face à un système de pensées hégémonique dominant », souligne Séverine Kodjo-Grandvaux, ajoutant : « De la quête d’une vie digne, d’une vie juste et bonne, l’appréciation de sa propre valeur est, me semble-t-il, nécessaire à l’élaboration d’épistémologies nouvelles, à la réalisation de soi et à la création d’espaces d’individualisation en vue d’une citoyenneté pleine et entière. Ce sont là trois dimensions complémentaires de l’opération constitutive d’une individualité, d’un sujet. Etre pour soi. Etre au cœur de la cité, pour et avec les autres. Etre producteur de savoir ».

La dimension politique du projet est clairement affichée dans le propos de Françoise Vergès. Pour elle, « il faut imaginer de nouveaux rêves, de nouveaux espoirs dans un monde où le capitalisme financier a établi son hégémonie, avec le culte de la marchandise et de la jouissance immédiate ». « Si l’utopie est ce qui nous permet d’entrevoir autre chose quand tout autour de soi nous répète qu’il n’y a pas d’alternative, que les inégalités sont de nature, que la guerre est nécessaire, alors une des préoccupations des Ateliers de la pensée africaine serait de contribuer à l’élaboration de nouvelles utopies ».

Les réflexions contenues dans ce livre intitulé Ecrire l’Afrique-Monde font ressortir le sens des Ateliers de la pensée dont les protagonistes disent qu’ils se veulent une « réponse à un ensemble de reconfigurations ayant trait aux conditions globales de production de la pensée critique contemporaine ». « Il s’agit donc, écrivent Achille Mbembe et Felwine Sarr dans leur texte introductif, à travers ces Ateliers de reprendre l’initiative théorique et de poser un regard pluriel sur les réalités du continent africain et sur les futurs qu’il se donne, à partir d’un lieu : l’Afrique. Mais également de proposer des cadres renouvelés d’analyse, de production de significations et de sens, des dynamiques en cours sur le Continent, qui soient innovants et féconds ».

Les « difficultés d’ordre épistémologique à projeter une pensée sur l’Afrique ou appréhender l’Afrique par la pensée » sont réelles, souligne pour sa part le politiste Maurice Soudieck Dione, parce qu’il subsiste « des biais réflexifs et expressifs induits par l’existence et la persistance de rapports asymétriques de domination et d’exploitation avec l’Occident, et dont les jeux et enjeux cruciaux se prolongent, se déclinent et se perpétuent sur le terrain intellectuel et scientifique. »

« S’il est fondamental de se démarquer de la vision européocentriste et impérialiste du développement (…), notre développement intégral suppose aussi, pour parler comme Marcien Towa, la ferme ‘’décision de soumettre notre héritage culturel à une critique sans complaisance’’ », estime son collègue de l’Université Gaston-Berger de Saint-Louis, Blondin Cissé.

Cissé s’est attaché, dans sa contribution à restituer, à travers les pensées du théoricien sénégalais de négritude, Léopold Sédar Senghor, du philosophe ghanéen Kwame Nkrumah et du philosophe camerounais Marcien Towa, des trajectoires qui permettent de penser « une réinvention africaine de la modernité hic et nunc, à partir des ressources propres à la littérature et à la philosophie africaine ».

Ainsi, pour « revenir à l’inscription de l’Afrique dans le temps du monde » (Mamadou Diouf), les auteurs ont traité, comme indiqué dans l’introduction, de « questions liées à la décolonialité, à l’élaboration d’utopies sociales, à la condition planétaire de la question africaine, à la quête de nouvelles formes de production du politique, de l’économique et du social sur le continent africain, à l’articulation de l’Universel et du singulier, à la reconstruction de l’estime de soi, à la pensée de l’en-commun… »

Cette « plateforme libre » que sont les Ateliers de la pensée veut favoriser « l’énonciation d’une parole nécessairement plurielle, à la fois confiante en sa puissance propre, imprévue s’il le faut, en tout cas ouverte sur le large », « réfléchir sur le présent et les devenirs d’une Afrique au cœur des transformations du monde contemporain » et « dessiner des perspectives nouvelles concernant la contribution du discours afro-diasporique aux débats sur le monde contemporain ».

Pour défricher ce chantier, l’historien Mamadou Diouf s’intéresse, dans son texte, à « un moment particulier de l’histoire intellectuelle d’une communauté africaine et noire dont l’histoire, les peines et les souffrances, les interrogations religieuses, sociales et politiques s’inscrivent dans l’espace Atlantique », essayant de répondre à la question suivante : « Comment, dans ces circonstances, une modernité africaine qui corresponde à une historicité propre, dans le périmètre d’une histoire générale de la modernité ? »

Il faut « certainement » penser les questions africaines depuis l’Afrique, estime le philosophe Souleymane Bachir Diagne. « Mais il faut s’aviser alors qu’il faut savoir partir de ces questions elles-mêmes et des exigences de méthodes, de conceptualisation qui leur sont coextensives sans s’épuiser dans les préalables d’une définition introuvable du propre », s’empresse-t-il d’ajouter, relevant qu’il faut aussi considérer  que « les questions africaines sont des questions planétaires ».

Diagne fait partir sa contribution de la conférence de 1955 à Bandung, « cette ville d’Indonésie (où) a été affirmée la condamnation radicale de toute colonisation, pour quelque raison que ce soit ». De cette colonisation et de l’esclavage, Séverine Kodjo-Grandvaux dit qu’ils ont été « des tortures et des viols en série, des meurtres en grand nombre, une dépossession totale de soi et une chosification du corps noir, expulsé de la Raison. Un crime contre l’humanité. Une expérience d’humiliation ultime. Qui continue à s’écrire au XXIe siècle ».

Mais « à quelles conditions le concept de monde-de-la-vie peut-il comporter la vertu de pluraliser le monde, et (re)donner ainsi aux cultures locales une nouvelle dignité théorique ? » se demande le philosophe Bado Ndoye, pour qui, « cette pluralisation du monde ne peut être pensée jusqu’au bout, que si l’on conçoit l’histoire universelle comme un devenir polycentré, c’est-à-dire une histoire éclatée, et a priori, non totalisable (…) »

Ndoye en appelle à un « humanisme d’un type nouveau », qu’il est « de la plus haute importance pour la pensée africaine contemporaine » de réactiver « dans la perspective d’une réappropriation d’un socialisme de type nouveau, pensé du point de vue des valeurs africaines de solidarité ». « Le réenchantement du monde est à ce prix », assure-t-il.

Au-delà de la philosophie, discipline dont un autre contributeur, Séverine Kodjo-Grandvaux, part, l’exigence de « décolonisation épistémologique » traverse depuis plus d’un demi-siècle de nombreux écrits africana, rappelle Nadia Yala Kisukidi. L’impératif de « décolonisation », relève-t-elle, donne corps à « un questionnement clair, incisif, situé : que faire d’une bibliothèque raciste, misogyne…quand elle constitue ses propres lecteurs en objets honnis. Que faire d’auteurs décevants mais pourtant profondément aimés ? »

Dès lors, poursuit Kisukidi, « la décolonisation épistémique aurait ainsi deux tâches précises : développer des épistémologies alternatives qui ne reconduisent ni les normes des savoirs préconstitués et imposés dans/par la violence coloniale, ni leurs modalités d’institutionnalisation et d’inscription dans des universités qui ne sont pas soumises à un principe d’inconditionnalité ».

Benaouda Lebdai se propose d’analyser le rôle que jouent les migrants africains dans l’équilibre de globalisation du monde. « L’hybridité culturelle, l’évolution vers un monde nouveau et différent se lisent dans ces textes forts, marqués par les séquelles traumatiques du colonialisme, du postcolonialisme et de l’exil », analyse le critique littéraire. Il relève que les écrivains migrants s’emploient à « entrelacer les cultures, et à placer l’Afrique au centre », contribuant à l’installation de « nouvelles identités transnationales, de nouvelles géographies (…) nées de la mémoire des origines et de la volonté de s’inscrire dans un monde global équilibré ».

Mais si l’entreprise est de parler d’un lieu appelé Afrique, « de quoi Afrique est-il le nom ? » demande la Camerounaise Léonora Miano. « Question double », précise l’écrivain qui se la pose et la propose comme base de sa réflexion : « Elle est celle du contenu symbolique, elle est celle du projet ».

L’objectif, indique-t-elle, n’est pas d’inviter à une modification du nom Afrique, bien qu’il s’absente de sa création littéraire, la plupart du temps. Qu’est-ce alors ? « Il s’agit d’en interroger les significations pour nous-mêmes, de voir comment procéder pour y loger, par catachrèse, des métaphores nouvelles par lesquelles l’appropriation serait plus qu’un renversement du stigmate, et qui pourraient soutenir un projet de civilisation original, autonome ».

La tâche est, de son point de vue, celle-ci : « Il nous incombe d’oser ne nous déterminer qu’en fonction de nos besoins et conceptions. La voie ne peut être indiquée par d’autres, elle n’est pas non plus perdue dans le fond des âges. A nous d’inventer un discours qui soit celui de notre langage, d’habiter un espace encore infréquenté de l’imaginaire depuis lequel donner corps à une réalité féconde ».

Ce qui préoccupe Lydie Moudileno, c’est la définition d’un auteur, dans le contexte de la littérature francophone africaine/postcoloniale. « Il est clair, dit-elle, que plus l’auteur sera mobile, c’est-à-dire plus ses textes circuleront et plus il se manifestera dans des sphères différentes, plus les formes de son auctorialité seront variées ». Et « si effectivement l’auteur contemporain se définit comme un « kaléidoscope mouvant », alors de nouveaux enjeux se dessinent pour tous ces agents de la visibilité des cultures afro-diasporiques du millénaire, dont nous sommes : écrivains, critiques, journalistes, professeurs, lecteurs auront la tâche d’en considérer toutes les facettes et d’en mettre au jour le jeu infini ».

Pour Hourya Bentouhami, il s’agit de voir : « comment peut-on être africain.e ? ;  Comment peut-on aimer ou vouloir être africain, ou même noir ou arabe ? Comment peut-on ne pas vouloir sortir de son africanité ou de sa négritude alors que tout parle à charge contre ces identités ? ». Elle dit que « l’amour de soi est ainsi au cœur de la sortie de la violence ».

Selon Hourya Bentouhami, « l’un des aspects essentiels pour sortir de la violence éruptive d’une colère que l’on s’adresse indûment consiste à donner un langage à l’opprimé qui soit son langage, celui qui littéralement lui parle et honore ce qui en lui est le plus humain, à savoir sa dignité ». La chercheuse s’est appuyée sur les travaux et actions de Malcolm X, Steve Biko et Audre Lorde qui, explique-t-elle, « aiment à rappeler que cette dignité ne peut se retrouver que par une révolution qui doit en passer par une transformation de nos conditions d’existence, et notamment de celles qui permettent de prendre soin de nous… » 

Des questions, le philosophe gabonais Bonaventure Mve-Ondo, aussi, s’en pose. « Depuis plus d’une dizaine d’années, les sociétés africaines semblent prises de vertige dans la quête de leur identité, et plus elles se cherchent, moins elles se trouvent », relève-t-il d’emblée.

A celle de savoir ce qui constitue « le noyau créateur de l’Afrique » et comment retrouver « ce qui demeure, en dépit et à travers l’épaisseur du temps colonial, de l’islamisation, de la christianisation, de l’indépendance et plus généralement de la mondialisation », il répond : « La réponse à rechercher dans le noyau ontologique, éthique et mythologique qui organise les attitudes concrètes de la vie et que l’on trouve en particulier, pour nous, dans les traditions, dans le changement (ou les mutations), dans le comportement à l’égard des citoyens et des étrangers ; mais aussi et plus particulièrement dans l’usage des outillages conceptuels disponibles qui viennent d’ailleurs ».

« A quelles conditions l’Afrique peut-elle s’inventer et continuer à s’inventer ? » A cette question Mve Ondo répond que pour que « l’Afrique soit capable de s’inviter un avenir pleinement à elle, il importe qu’elle se dégage de certitudes préétablies ou circonstancielles, et qu’elle fasse la lumière sur sa non-histoire ou sur ses « histoires » oubliées. Il s’agit là d’une urgence ».

L’utopie, pour Françoise Vergès, « ce sont des contre-récits qui contribuent à produire un régime d’historicité qui échappe à une mélancolie mortifère, qui portent en eux un devenir historique ». Et, aujourd’hui, assure-t-elle, « l’Afrique a tous les éléments pour être le terrain d’où s’élancerait une nouvelle utopie, d’où s’écriraient des contre-récits ».

Il ne s’agit pas, avertit Vergès, de « revenir au temps mythifié de la conversation sous le baobab, mais de se distancier de l’idéologie du manque et de l’absence, d’accepter le manque et l’absence comme faisant partie prenante de notre existence », parce que « l’Afrique a été le nom d’une étape cruciale du capitalisme et de la colonialité du pouvoir au niveau mondial » et reste « une nécessité pour un système de développement planétaire basé sur l’exploitation du cheap labor et cheap nature ».

Sur ce terrain économique, Ndongo Samba Sylla défend l’idée que « le mode de redistribution des richesses sociales via l’emploi décent n’est pas celui qu’il faut à l’Afrique au XXIè siècle ». « L’Afrique a certes d’énormes potentialités économiques et une marge importante en termes de progrès économiques à réaliser (…) Mais le plein emploi décent est une illusion. Aucun gouvernement africain ne pourra créer suffisamment d’emplois décents pour sa jeunesse », écrit l’économiste, plaidant pour la mise en place d’un « nouveau paradigme distributif », qui serait, selon lui, « le défi majeur à l’intersection de l’évolution démographique et des mutations technologiques contemporaines pour l’Afrique du XXIè siècle ».

L’écrivain togolais Sami Tchak, lui, apporte sa contribution du point de la littérature, estimant que pour celle-ci, « l’universel est l’unique destination ». Tchak entend par universel « ce qui touche profondément à l’humain au-delà des spécificités historiques, géographiques, politiques, religieuses… »

Pour penser ces questions en contexte africain, il y a lieu d’opérer un « recentrement épistémique » nécessitant la prise en charge d’autres modes d’appréhension de la réalité que le savoir scientifique tel qu’il s’est constitué jusque-là. « L’exploration de territoires relativement inabordés que sont les ontomythologies et les épistémogonies africaines ouvre à une meilleure prise en charge de savoirs divers, ayant assuré la pérennité des sociétés africaines », écrit Sarr, convaincu que « le projet de recentrement épistémique peut trouver dans les cultures et cosmologies africaines des ressources fécondes et inépuisables ».

Cette pratique ne doit pas partir des disciplines, au risque de rester dans la routine. « Sa fin est d’ouvrir une politique », estime Nadia Yala Kisukidi, précisant qu’il s’agit de « mettre fin à des politiques de la jouissance (socio-économiques, institutionnelles, esthétiques, scientifiques, etc.) qui se nourrissent de la brutalisation et de l’effacement répétés de corps et de mémoires mutilés ».

Pour « forcer l’éclosion du futur contre la nuit » (Nadia Yala Kisukidi), parce qu’il est « fondamental de se démarquer de la vision européocentriste et impérialiste du développement », il faut « réinventer la modernité africaine » en ayant « le courage de penser que la sortie de notre dépendance politique, économique, culturelle, redéployée par un Occident toujours adossé à l’universalité de sa civilisation en vertu de laquelle sont imposés ses paradigmes, dépend de notre capacité à envisager notre aliénation comme une autoaliénation ».

C’est donc en somme à un effort sur soi qu’appellent les contributeurs de cet ouvrage dense, pour non seulement remettre des éléments de langage à l’endroit, mais, sous un autre rapport « panser le mbokk, le zumunci, l’Ay boraa no ou l’en-commun ». Accomplir cette tâche, explique l’anthropologue Abdourahmane Seck, « c’est empêcher la condition de possibilité de la forfaiture (du) politique qui est, d’une certaine manière, une capture privée que la démocratie génère et avalise ».

Les soubresauts de l’actualité donnent une résonnance particulière à cette profession de foi. Il est intéressant que l’estime de soi soit considérée, par la quasi-totalité des auteurs de ce livre, comme le point de départ d’une reprise de l’initiative théorique. Mais pour donner plus de force et d’impact à cette entreprise de « décolonisation épistémique », sur les consciences et les imaginaires, il faudrait, en même temps qu’une intelligentsia afro-diasporique lui donne corps, le même mouvement de renouvellement de la pensée se produise et s’amplifie en Occident, pour que la nouvelle rencontre produise un dialogue humain, dépassionné, aux antipodes de la violence et des crimes que les velléités universalistes ont produits et continuent de secréter au détriment de l’immense majorité des peuples.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 28 juillet 2017

 

Fespaco 2015/Lettres du Faso : impressions sur le fil

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Lors de la 24-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), organisée du 28 février au 7 mars 2015), nous avions rapporté sur notre page Facebook nos impressions quotidiennes. Intitulées « Lettres du Faso », ces chroniques posent un regard décalé sur cette importante biennale, essentielle à la visibilité des cinémas d’Afrique.

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Jour 1 : écrit noir sur blanc

«Vous allez où ?» En répondant «Ouagadougou» à la question du policier préposé au contrôle des tickets d’embarquement du vol Air Algérie, ce dimanche 1er mars 2015, à l’aéroport Léopold Sédar Senghor de Dakar, j’avais déclenché un interrogatoire d’un type singulier. «Qu’est-ce que vous allez faire à Alger, alors que votre destination c’est Ouaga ?», me lance-t-il. Je lui réponds qu’il en est ainsi parce que les vols de compagnies ouest-africaines affichaient complet jusqu’au 2 mars. Curieux, mais c’était cela ou rien, si je voulais couvrir le Fespaco, ouvert…samedi.

Il était quelque part écrit que ce voyage, le plus éprouvant que j’aie jusqu’ici effectué, allait être compliqué. Regroupement problématique, parce que nous sommes 10. Départ avec 30 minutes de retard. Sur la route d’Alger, en remontant donc vers le nord, escale… à Nouakchott. Une petite pause et nouveau départ. Entre la capitale de la Mauritanie et Alger, je tue le temps en écoutant d’abord de la musique – Tiens, la musique du film Timbuktu, magnifiquement interprétée par la Malienne Fatoumata Diawara – avant de me plonger dans la relecture du recueil Aube africaine et autres poèmes africains, de Keïta Fodéba, fondateur des Ballets africains de Conakry. Apaisant ! Comme l’est le temps doux que nous trouvons à Alger, à 6h 35.

«Patientez, vous êtes en transit !» Le policier algérien avait-il besoin de nous dire cela, puisque nous avions intégré le fait que nous n’étions qu’au début de notre périple fatigant. N’ayant pas de visa de transit, nous sommes obligés de passer toute la journée à l’aéroport Houari Boumediene. Nous nous servons des blagues pour…tromper le temps, qui était déjà trop long pour des festivaliers ayant déjà raté trois jours de fête dans la capitale du Burkina Faso.

Après un déjeuner sommaire, nous voilà sonnés par une relecture attentive de nos billets d’avion : sur le chemin du retour, le 10 mars prochain, nous allons passer une nuit entière à l’aéroport d’Alger. Cette perspective rajoute à notre fatigue que quelques moments de sommeil avaient du mal à évacuer. A 20 heures locales (19h GMT), nous reprenons l’avion d’air Algérie, pour transiter par… Niamey avant d’atterrir à Ouagadougou, à 00h 30’. Après toutes les formalités (Ebola, police, accueil par une équipe de l’Ambassade…), j’arrive à l’hôtel à deux heures du matin. Ce n’était pas encore la fin, pour moi, parce que je me suis promis de vous envoyer des lettres du Burkina Faso. Cette première a été, je l’avoue, laborieuse. Mais tout cela était écrit. Où ? Noir sur blanc. Vous comprendrez mieux tout ça si je vous dis que l’agence de voyage qui a émis nos billets s’appelle Odyssée S.A. A demain ! Pardon, à tout à l’heure !

Ouagadougou, le 3 mars 2015

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 Jour 2 : Fespaco particulier ? Pas encore vu !

Mardi 3 mars 2015, une première journée à Ouagadougou, au Festival panafricain du cinéma et de la télévision, a somme toute ressemblé à toutes les autres que j’ai vécues. Enfin presque. Au réveil, à…4h 45, malgré la fatigue d’un voyage au scénario écrit mais improbable, je me suis tout de suite mis dans le bain, allant de salle en salle, pour voir Rapt à Bamako du Malien Cheick Oumar Sissoko qui, à vrai dire, a raté son retour à la compétition pour l’Etalon d’or de Yennenga. Lui, le lauréat du Grand Prix en 1995.

Pour constater, avec cinq courts-métrages visionnés à la salle ‘’Burkina’’, que le fossé devient de plus en plus grand entre de jeunes réalisateurs anglophones à l’audace artistique certain et des créateurs francophones, qui se perdent dans une non maîtrise de l’écriture et, très souvent, un oubli que l’esthétique est un élément important dans le rendu d’une histoire à l’écran.

En dehors des salles, où le public est quand même présent, l’ambiance est là. Comme d’habitude, Ouagadougou grouille des bruits des milliers de mobylettes dont les conducteurs rivalisent d’ingéniosité pour trouver le chemin dans un décor sahélien fait de fumée et de poussière. Ouaga reste Ouaga. Et ça, c’est une première bonne nouvelle, les prévisions ayant été quelque fois des plus alarmistes.

Le Fespaco reste égal à lui-même, en ce sens qu’il est toujours difficile de se retrouver dans un programme éparpillé dans des endroits éloignés les uns des autres. C’est une chose qui doit changer ! Ceux qui ont déjà été ici pour ce festival ne sont pas dépaysés, parce que les pratiques restent les mêmes dans une organisation huilée à la manière burkinabè – c’est-à-dire que face aux difficultés les plus cocasses, le mot d’ordre est : «Il n’y a pas de problème, ça va aller !». Je ne saurai rendre à l’écrit le ton dans lequel cette assurance est déclamée.

Le soir, après les salles qui ferment au-delà de minuit, pas très difficile de trouver à manger, entre les fameux ‘’maquis’’ et les cabarets de toutes sortes proposant la panoplie de poulets et de la musique aux festivaliers. A la fin, la fatigue alourdit les jambes et les paupières. On se promet de bien dormir pour être d’aplomb quelques heures plus tard pour la suite des opérations. Mais, comme pris par une frénésie propre à cette biennale du cinéma, on saute très vite du lit pour affronter le programme. La magie opère de façon très naturelle. Cheick Oumar Sissoko – je reviens à lui – avait dit, le jour de l’ouverture, que le Fespaco 2015 avait été préparé dans des conditions difficiles, pour s’excuser, en sa qualité de secrétaire général de la Fédération panafricaine des cinéastes, des couacs notés ce jour-là.

Dans son déroulé, donc, le Fespaco reste un compagnon fidèle à ses visiteurs. Bon, j’exagère quand même. Deux choses ont changé à Ouaga : il faut montrer patte blanche avant d’entrer en salle de projection (fouilles des sacs, scanners…), et la salle de ciné sans toit, Oubri qui, hélas, n’existe plus. Il a été transformé en centre commercial où les chinoiseries ont la part belle. Mais cela existe ailleurs, non ? Il est 6h 52 et grand temps d’aller prendre le petit-déjeuner avant de reprendre la route. A demain !

Ouagadougou, le 4 mars 2015
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Jour 3 : Tom Sank avant, les films ensuite, Tom Sank après

Un trait distinctif du Fespaco : le réveil est toujours difficile, voire vraiment compliqué. S’il en est ainsi, c’est qu’il n’y a que la nuit pour trouver le temps de discuter à bâtons rompus avec des amis que l’on retrouve, de faire, très souvent, des rencontres humainement et professionnellement intéressantes. On échange sur les films qu’on a vus dans la journée, mais aussi et surtout de bien d’autres sujets. Ça a été le cas pour moi, cette du mercredi au jeudi, avec trois amis burkinabè, dans l’intimité du bar-restaurant nommé ‘’Le Foret’’.

Au menu des échanges, les films bien sûr, mais aussi et surtout le combat de la jeunesse africaine pour la liberté, la dignité, l’indépendance du continent. Nous avons pris un malin plaisir à nous moquer et à dénoncer l’imposture de ces artistes et ‘’activistes’’ culturels pour qui la proclamation verbale sur la révolution, sur les disques et autres supports, est devenue un lucratif fonds de commerce.

Le fait qu’ils crient avec les loups parvient difficilement à masquer leurs carences intellectuelles et leur capacité à être en phase avec le peuple en lutte. Un peu plus de quatre mois après l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014, toute discussion sur ce sujet prend un relief particulièrement significatif et intéressant. Avec comme fil rouge la lumière d’un absent qui n’a jamais été aussi présent : Thomas Sankara. Entre jeunes, nous nous sommes émerveillés à constater que ce révolutionnaire, qui n’avait pas encore 37 ans à son assassinat, en octobre 1987, a été tellement juste dans ses propos, précis dans sa vision, intègre dans son comportement, que la tentation a été, tout au long de la discussion, de considérer que ce jeune homme était venu d’ailleurs, d’une planète dont il était le seul habitant…

Parlant de sujets aussi divers et cruciaux que la défense de l’environnement, la lutte contre la corruption, l’autonomisation des femmes, etc. Autant de thématiques d’une actualité plus que brûlante. L’impact et la force de cette vision ont été vus lors de la projection du film Capitaine Sankara, de Christophe Cupelin. Des applaudissements nourris ont accompagné le film au point de gêner un critique burkinabè, qui aurait aimé se concentrer un peu plus pour voir ce travail.

Voilà ! Au Fespaco, donc, il y a d’abord, avant tout et toujours Sankara, Tom Sank, et…les films. Pour cette édition, il y en a, c’est normal, de très bons, de moins bons, de mauvais. Les commentaires et appréciations des uns et des autres, les tendances montrent qu’on s’achemine vers un palmarès dans lequel figureront beaucoup de films. Une œuvre en particulier ne semble pas en mesure de triompher au point de ne laisser que des miettes aux autres. Au chapitre ‘’Coups de cœur’’, un certain consensus se dégage autour de quelques œuvres fortes : L’œil du cyclone, de Sékou Traoré (Burkina Faso), Avant le printemps d’Ahmed Atef, C’est eux les chiens de Hicham Lasri (Maroc), Cellule 512 de Missa Hebié (Burkina Faso), Des étoiles de Dyana Gaye (Sénégal), Price of love de Hermon Hailay (Ethiopie), Timbuktu d’Abderrahmane Sissako (Mauritanie).

Le jury a du pain sur la planche, mais ces films devraient se partager les récompenses, dont certainement l’Etalon d’or de Yennenga. Quel que soit l’heureux élu ou l’heureuse élue, tout le monde aura gagné en fin de compte. Parce qu’il y a bien plus important que les œuvres présentées en compétition. C’est la vision d’une Afrique en marche qu’elles tentent de traduire. Pour surveiller cette opération, il y a Thomas Sankara, un président de jury bien plus charismatique. Il faudrait bien un jour ou l’autre percer le mystère qui fait qu’avant et après avoir parlé des films, on revient toujours à ce jeune révolutionnaire qui a décidé et réussi à faire exister son pays sur la carte. Avec la rigueur et le sens de l’humour qui le caractérisaient d’ailleurs, il m’en aurait certainement voulu d’avoir tardé à vous envoyer ma lettre du jour. Demain, je ferai un effort. Promis, capitaine !

Ouagadougou, le 5 mars 2015

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Jour 4 : plus que le slogan, la réalité

Hier, jeudi 5 mars, j’ai été voir le film La sirène du Faso Fani, au Palais de la culture Jean-Pierre Guingané, dans le secteur de Cissin. C’est loin, parce qu’il faut trente minutes – pas moins – pour s’y rendre, à partir du centre-ville. Cette distance n’a fait qu’ajouter à l’intérêt et au charme de ce petit voyage dans Ouagadougou et surtout au caractère précieux du moment de cinéma que j’ai décidé d’aller vivre loin du centre névralgique du programme Fespaco. Après donc une trentaine de minutes, j’ai rejoint la salle après m’être plié aux formalités sanitaires et de sécurité d’usage. Une très grande enceinte pouvant contenir au moins 2.000 personnes.

Hier, il n’y avait pas beaucoup de monde – disons une soixantaine de cinéphiles – mais ça ne dit rien sur la qualité du film de Michel Zongo, une œuvre d’une belle facture. Oublions les mauvaises conditions de projection, parce que le dispositif mis en place n’était pas bon. Le cinéaste s’en est plaint, mais la portée sociale, culturelle et politique du sujet prend, heureusement, le dessus. Le réalisateur est allé rencontrer d’anciens travailleurs de la société Faso Fani, liquidée en 2001 dans le cadre des Politiques d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. En filigrane, il y a un vrai engagement à plaider la valorisation d’un savoir-faire endogène et l’impérieuse nécessité de promouvoir le ‘’consommer local’’.

Dans le contexte de transition politique que vit le Burkina Faso, ce travail prend un sens tout particulier, pour un pays qui cherche à revenir aux fondamentaux, des reflets de ce qui fait son identité et correspond à la vision que son peuple a de lui-même et du monde. Rapportée au contexte sénégalais, cette réflexion interpelle à plus d’un titre. Mais, plus que cela, c’est l’existence de l’infrastructure du Palais de la Culture Jean-Pierre Guingané qui doit faire réfléchir. Ici, à Ouagadougou, tout au moins dans la salle où j’ai vu le film La sirène du Faso Fani, c’est la réalité vécue du slogan ‘’une commune, une salle de cinéma’’, qui reste à l’état de projet au Sénégal. Mais ne le répétez surtout à personne ! Ce n’est pas sûr, parce qu’il paraît que je suis dans une zone sous la menace d’un groupe dénommé…comment encore Haram ?

Bon, vous me direz que je m’éloigne du Fespaco. Je sais, je sais ! Je reviens donc au festival, pour dire que l’heure est aux pronostics, après la projection de tous les films en compétition. Qui va remporter l’Etalon ? Qui sera le meilleur acteur ? La meilleure actrice ? Chacun a sa petite idée, mais celle-ci pourrait être ainsi résumée autour de quelques titres de films : il faut peut-être résider dans la Cellule 512, échapper à L’œil du cyclone, se lever Avant le printemps, briller avec Des étoiles, pour lesquelles C’est eux les chiens. Il faudra en outre payer Le prix de l’amour pour avoir le droit d’aller tourner à Timbuktu. Pas simple, hein ?

Ouagadougou, le 6 mars 2015

PS : à la surprise générale, c’est le réalisateur marocain Hicham Ayouch qui avait reçu l’Etalon d’or de Yennenga pour son film Fièvres. Le moins que l’on puisse dire, c’est que personne ne l’avait vu venir, celui-là.

====== Aboubacar Demba Cissokho ==

L’heure de nous-mêmes…

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Les commentaires indignés et autres condamnations – forts justifiés du reste – fusent de partout suite aux propos insultants – et dégradants pour son auteur – du premier des Français, pour qui le ‘’défi’’ de l’Afrique serait ‘’civilisationnel’’ et ‘’démographique’’. « Quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien », a-t-il dit le 8 juillet dernier, au sommet du G20. Pour ceux et celles qui pensaient que l’attitude de Paris allait changer, parce qu’à l’Elysée loge désormais un président ‘’jeune’’, qui apporterait un nouveau discours sur les relations de son pays avec le continent, il faudra repasser.

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« Vaut mieux fabriquer ses slogans, même boiteux, que de copier les slogans des autres. Même s’ils sont plus droits, ils nous rendront plus boiteux. » (Théophile Obenga, conférence à Paris, 31 mai 2008)

Il faudra repasser et s’attendre ou se résigner ( ?) à ne voir rien de nouveau et de positif sous le soleil. Parce que, de la France de Charles de Gaulle, de Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkory, d’un paternalisme notoire vis-à-vis des ex-colonies de la France, « l’Afrique ne peut assurément rien attendre de bon ! », pour reprendre le propos de l’homme politique sénégalais Dialo Diop, dans le livre collectif L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar (Philippe Rey, 2008).

Il ne faut s’attendre à rien allant dans le sens du respect de la dignité des pays africains, ses ex-colonies notamment, parce qu’il est inscrit dans l’ADN de son Etat et de ses institutions que la colonisation, abominable crime contre l’Humanité s’il en est, a eu un ‘’rôle positif’’. N’était-ce pas au cœur d’un projet de loi de février 2005 ? Est-il besoin de rappeler que c’est le ministre de l’Intérieur qui avait porté ce projet, devenu président de la République, qui est venu dire le ‘’Discours de Dakar’’ de sinistre mémoire, au sein même de l’Université qui porte le nom d’un savant, Cheikh Anta Diop, qui s’est donné corps et âme pour remettre les choses à l’endroit dans une Histoire falsifiée par un Occident condescendant ?

Si une certaine incrédulité et une confiance à l’intelligence humaine peuvent inciter à penser que les lignes peuvent bouger dans le bon sens, la réalité vient malheureusement nous rappeler qu’il faut circuler…il n’y a rien à voir. Dans sa contribution à l’ouvrage L’Afrique répond à Sarkozy, le philosophe sénégalais Mamoussé Diagne dit, au sujet du discours de Sarkozy à Dakar, que si on pouvait démontrer que celui-ci était « nul, vu sous l’angle de la prétention du ‘’grand frère’’ venant donner des leçons aux Africains qui ignorent ce qu’ils sont et ce qu’il faut faire pour s’en sortir, il a un contenu et une visée qu’il convient de démasquer », relevant « l’obligation d’y répliquer (qui) découle des contenus qu’il charrie, et qui, le situant en deçà de la nullité, en font un discours provocateur et dangereux ». De la posture de l’actuel chef de l’Etat français, on peut dire la même chose.

Les urgences étant ailleurs, nous aurions tellement aimé ne pas nous attarder sur les déclarations, parce nous savons que l’Etat dont on parle ici est coutumier des faits. Mais ces propos ont un ‘’mérite’’, celui de nous rappeler que c’est sur nous, seulement sur nous-mêmes, que nous pouvons compter pour assurer une présence au monde qui assure notre dignité et le respect de ceux qui prétendent encore nous ‘’civiliser’’.

Pour dire au journaliste ivoirien qui, au sommet du G20, lui a posé la question sur ce que la France peut faire pour ‘’sauver l’Afrique’’ en mettant en œuvre un ‘’Plan Marshall’’, que les solutions à nos problèmes se trouvent sur le continent, dont les richesses font l’objet d’une féroce prédation de la part des puissances extérieures avec la caution et la complicité de dirigeants corrompus, antipatriotiques.

« L’heure de nous-mêmes a sonné », avait écrit Aimé Césaire, en 1956, dans sa lettre de démission du Parti communiste français, adressée à Maurice Thorez. Kwame Nkrumah, Cheikh Anta Diop, Joseph Ki-Zerbo, Mongo Beti, Thomas Sankara, etc. n’ont eu cesse de nous le répéter. Tous convaincus, comme Patrice Lumumba, que c’est l’Afrique qui « écrira sa propre histoire ». Ceux qui nous ont imposé l’esclavage et la colonisation ne le feront jamais à notre place. Il vaut mieux le savoir et se battre pour avancer.

Suggestions de lecture pour aller plus loin :

— Odile Tobner, Du racisme français – Quatre siècle de négrophobie (Editions Les Arènes, 2007) ; Sous la direction de Makhily Gassama, L’Afrique répond à Sarkozy – Contre le discours de Dakar (Philippe Rey, 2008)

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 11 juillet 2017

Sembene Ousmane : le destin d’un homme libre

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Le cinéaste et écrivain sénégalais Sembene Ousmane, décédé il y a dix ans, le 9 juin 2007 à Dakar – à l’âge de 84 ans – était le prototype de l’homme d’action, de l’artiste engagé dans les combats essentiels de son temps, pour la justice, la liberté et la dignité des peuples africains. « Il y a des combats que l’on mène pas à pas, jour après jour », aimait-il à dire aux journalistes qui parvenaient à lui arracher des mots, tant l’homme était avare en paroles. Il préférait l’action et en cela, il a fait preuve, tout au long de sa carrière, d’un courage et d’une ténacité sans pareille.

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En témoin de son temps, Sembene Ousmane a mené sa part de combat, ne perdant jamais sa capacité d’indignation autant dans ses œuvres que dans ses interventions. Et quand on lui reprochait ce franc-parler souvent cru, il répondait : « Ce n’est pas un défaut, c’est ma liberté ». Libre, Sembene l’a été jusqu’au bout. « J’ai bavé, je baverai encore mais avec dignité. Je ne me mettrai jamais à genoux », disait-il en 2003 dans un reportage du journaliste burkinabé Yacouba Traoré. J’ai un travail que j’aime et personne ne m’a demandé de le faire. Je veux parler avec mon peuple et cela je ne peux pas le faire en cachette, ajoutait l’homme. Autant, il y avait la liberté dans son choix de faire du cinéma son métier pour parler à son peuple, autant il a usé de cette liberté dans ses œuvres littéraires comme cinématographiques.

Sembene Ousmane est né le 1-er janvier 1923 à Ziguinchor. Son père ne le déclare que huit jours plus tard. Très tôt, il est confié à un de ses oncles, instituteur. Mais Sembene ne fera pas d’études. A 13 ans, en 1937, en pleine époque coloniale, il gifle le directeur de son école qui voulait lui apprendre le corse. Renvoyé, devant se débrouiller pour survivre, il devient pêcheur, mécanicien, maçon pour finir militaire. Il est mobilisé dans l’armée coloniale en 1942. Il est envoyé au Niger, au Tchad, en Afrique du Nord, puis en Allemagne.

Démarche « politique, polémique et populaire »

Démobilisé, il participe en 1947 à la grève des cheminots, la première en Afrique, dont il tire un de ses premiers romans : Les-bouts-de bois-de-Dieu, publié en 1960  ((   )). En 1948, Sembene a 25 ans. Sans travail et pratiquement sans instruction, il décide de partir en France. Il embraque clandestinement dans un bateau pour Marseille. Il s’instruit, milite au Parti communiste français en 1950, puis à la Confédération générale des travailleurs (CGT). La France est alors en guerre au Vietnam. Avec ses collègues, il bloque le port de Marseille pendant trois mois pour empêcher l’embarquement d’armes destinées à l’Indochine.

Devenu responsable syndical, il rencontre des écrivains de passage à Paris pour le premier Congrès des écrivains et artistes noirs (septembre 1956) et se met à écrire. L’autodidacte qu’il est se lance dans le roman. Ça donne Le docker noir (1956). Il publie aussi Ô pays, mon beau peuple (1957), Voltaïque (1962), L’Harmattan (1964), Le Mandat (1965), Xala (1973), Le Dernier de l’Empire (1981), Niiwam, suivi de Taaw (1987).

Mais après la sortie de ses premiers livres, il commence à s’intéresser au cinéma, réfléchit à une démarche plus grand public, « politique, polémique et populaire ». Conscient qu’il était de la portée limitée des livres dans une Afrique encore en proie à l’analphabétisme. Avec ce projet en tête, il monte à Paris, à 38 ans, avec l’idée de s’inscrire dans une école de cinéma. Il n’y trouve aucun soutien.

Il se rabat sur Moscou, où, au studio Gorki, avec Marc Donskoï et Serguei Guerassimov, il apprend à tenir et à se servir d’une caméra. Dans ses films, Sembene, très soucieux d’atteindre le plus grand nombre, se livre à une immersion dans les quartiers populaires où il connaît tout le monde. Sembene organise des projections aux prisonniers, parle de culture aux enfants. A 40 ans, en 1963, il réalise son premier court métrage : Borom Sarrett. Il y dépeint, sur un ton à la fois humoristique et dénonciateur de l’ordre établi, la journée d’un charretier qui véhicule clients et marchandises.

Il réalise en 1963 le documentaire L’Empire Songhay. En 1964, sort son deuxième court métrage, Niaye, primé l’année suivante au Festival de Locarno. Ce film raconte l’histoire d’un chef de village qui a fait un enfant à la fille du griot. Sembene se lance alors dans la réalisation de La Noire de… (1966), un moyen-métrage. C’est l’histoire d’une jeune Sénégalaise que ses patrons blancs amènent avec eux en France. Elle ne supporte pas les insultes, le racisme, les humiliations, le paternalisme, l’exil. Préférant la mort à un esclavage qui ne disait pas son nom, elle se suicide. La Noire de… obtient le Prix Jean Vigo, le Tanit d’or à la première session des Journées cinématographiques de Carthage (1966), le prix de meilleur réalisateur africain au Festival mondial des Arts nègres tenu la même année à Dakar.

« Regarder vers l’intérieur de l’Afrique »

Le premier long-métrage de Sembene Ousmane, Le Mandat, arrive en 1968. Le rôle principal de ce film est merveilleusement tenu par Makhourédia Guèye, qui avait comme épouses dans le film, Younouss Sèye et Isseu Niang. Le cinéaste y offre une saisissante peinture de la société sénégalaise postindépendance, marquée par l’exploitation des plus démunis par une bourgeoisie prédatrice. Animé du souci d’être un témoin de son temps, il se penche en 1971 sur la seconde Guerre mondiale qu’il a lui-même vécue, en réalisant Emitaï. Dans ce long métrage, une partie des hommes d’un village diola de Casamance a été enrôlée de force pour se battre dans l’armée française. Ce sont les femmes qui récoltent le riz. Le colonel de l’armée coloniale qui veut prélever la plus grande partie de cette récolte, va se heurter à leur résistance.

Trois ans après ce film, il se remet en 1974 à la description de la nouvelle société moderne sénégalaise amorcée avec Le Mandat. Xala est un réquisitoire, un puissant procès des nouvelles élites culturellement aliénées, corrompues, arrogantes et sans scrupule). Abdel Kader Bèye, riche homme d’affaires, Abdel Kader Bèye, décide d’épouser une troisième femme. Mais le soir du mariage, impossible de consommer l’union. Bèye est impuissant. Lui, le moderne, va se tourner vers la tradition dont il s’était affranchi et senti libéré.

En 1977, Sembene réalise Ceddo, un film portant sur la résistance à l’avancée de l’islam au 17-ème siècle. L’œuvre attaque aussi les invasions du catholicisme en Afrique de l’Ouest, le rôle de ces religions dans la destruction des tissus sociaux traditionnels. A cette occasion, Sembene a ce commentaire qui en dit long sur le degré d’aliénation d’une société perméable à presque  tous les vents venus d’ailleurs : « On peut faire autre chose que de regarder vers l’Arabie Saoudite ou vers l’Occident. On peut regarder vers l’intérieur de l’Afrique, sa culture, sa spiritualité ». Le film est interdit un long moment au Sénégal, par le président Léopold Sédar Senghor, qui estimait qu’il y avait une faute d’orthographe dans la transcription du titre. Pour lui, le terme ‘ceddo’ ne devait s’écrire qu’avec un seul « d ».

Infatigable, jeune dans ses idées et toujours sur la brèche, l’aîné des anciens comme il aimait à se faire appeler revient à la seconde Guerre mondiale. Il réalise en 1988 avec Thierno Faty Sow Camp de Thiaroye. Sembene dénonce l’injustice faite aux tirailleurs qui, après avoir libéré la France de l’occupation nazie, se retrouvent démobilisés, sans décoration, ni reconnaissance. Et leur solde cristallisée par le général De Gaulle. Parce qu’il fustigeait l’attitude du pouvoir français, le film n’est pas autorisé à Cannes. Camp de Thiaroye reçoit malgré tout le prix spécial du jury au Festival de Venise (Italie).

Héroïsme au quotidien

Dans Guelwaar (1992), où le rôle principal est tenu par Thierno Ndiaye Doss, il s’en prend à l’aide internationale qui cache à ses yeux une exploitation des richesses des pays du Sud par l’Occident. Ainsi, Sembene espérait l’émergence d’une nouvelle Afrique qui refuse de tendre la main et de mendier.

Animé du souci de faire évoluer les mentalités en dénonçant certaines féodalités, le réalisateur se lance, à la fin des années 1990, dans la réalisation d’une trilogie sur ce qu’il appelait l’héroïsme au quotidien. Le premier film de cette série est Faat Kiné, réalisé en 2000. Le deuxième, Moolaadé (sorti en 2004), aborde le thème sensible de l’excision. Mais pour le cinéaste, c’est une œuvre qui défend la liberté d’expression. Celle de femmes ayant décidé de s’opposer à une tradition qu’elles jugent archaïque. La Confrérie des Rats, le troisième de la série, était en préparation.

Sembène a reçu plusieurs récompenses pour Moolaadé : prix du meilleur film étranger décerné par la critique américaine, prix Un Certain Regard à Cannes, prix spécial du jury au Festival international de Marrakech. Auparavant, il avait reçu, entre autres distinctions, le prix Harvard Film Archive décerné par l’Université Harvard de Boston en 2001.

La camera de Sembene ne tournera donc pas Samory, l’œuvre à laquelle il tenait, pour rendre hommage à Samory Touré, résistant à la pénétration coloniale. Philosophe devant les difficultés rencontrées pour réaliser ce film, il disait : « Si je ne fais pas ‘Samory’, d’autres le feront ». Il ajoutait : « On essaie de le faire mais il y a des priorités. Quand je pense aux souffrances que je peux avoir pour faire un film, quand je pense à nos hôpitaux, nos écoles, nos dispensaires, je dis que ce n’est pas un problème ». C’était ça Sembene. Libre et sensible aux préoccupations de son peuple.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 juin 2017

Boubacar Boris Diop : « Arriver à se débarrasser du français comme langue officielle »

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L’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop émet des réserves sur le fait que le français soit « une langue sénégalaise », relevant un statut qui le met « au-devant de toutes les autres langues » alors qu’elle est « la moins parlée et la moins comprise de la population ». Lors d’une session du programme ‘’Parlons Sénégalaiseries’’, organisée le 20 janvier 2017 au Raw Material Company, il a souligné que « le problème, ce serait d’arriver à se débarrasser du français comme langue officielle plutôt que de lui trouver un compagnon ».

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Diop a donné cette position lorsqu’il a été interpellé sur le statut de la langue arabe dans la société sénégalaise, dont certains voudraient que la place soit reconsidérée. « Je crois que le problème ce serait d’arriver à se débarrasser du français comme langue officielle plutôt que de lui trouver un compagnon (l’arabe). Ou peut-être ne pas s’en débarrasser, mais remettre cette langue (le français) à sa place », a-t-il dit. Le débat portait sur le thème : ‘’enseigner les langues nationales ou enseigner dans les langues nationales’’.

« J’ai des réserves sur le fait de dire que le français est l’une des langues sénégalaises. Sauf que c’est la langue sénégalaise la moins parlée et la moins comprise de la population. Et malgré ce statut, elle est au-devant de toutes les autres langues. Elle est la langue de l’école, de l’administration, etc. Et pourtant, personne ne la comprend », a souligné le romancier, invité à discuter du thème ‘’enseigner les langues nationales ou dans les langues nationales’’.

Il a replacé le débat dans le contexte en signalant que « depuis quelque temps, la question des langues nationales, qui semblait avoir été étouffée, revient au-devant de la scène ». « On en parle dans les médias – la presse écrite et audiovisuelle, a-t-il expliqué. Il y a souvent de gens qui poussent des cris de colère : pourquoi pas les langues nationales ? C’est largement relayé. Sur Internet, c’est omniprésent. C’est aussi présent dans le débat public. Je pense que c’est une bonne chose, parce qu’il s’agit, là, d’une question vitale. La question, d’ailleurs, est venue à maturité ».

« Des élites en amour avec la langue française »

Boris Diop a rappelé que ce n’est pas aujourd’hui qu’on a commencé. Il a dit à ce sujet : « On peut remonter – et là on voit à quel point Cheikh Anta Diop est capital – à 1954, avec (le livre)Nations nègres et culture’, où il développe ses fameuses thèses (sur la nécessité de promouvoir les langues nationales). Quatre ans plus tard, en 1958 à Grenoble, naît un groupe d’étudiants sénégalais connus sous le nom de ‘Groupe de Grenoble’ et qui produit ‘Ijib ouolof’. Cheik Aliou Ndao, Abdoulaye Wade, Assane Sylla, Massamba Sarré, entre autres, en faisaient partie ».

Après, a-t-il poursuivi, il y a eu, dans les années 1970, le journal Kaddu. Légèrement plus tard, Sofaa de Yéro Sylla, la maison d’édition Papyrus-Afrique de Seydou Nourou Ndiaye…    « Il y a eu aussi des personnalités Pathé Diagne, qui a été mon professeur de wolof à l’université de Dakar, Sakhir Thiam, évidemment Arame Fall. Tout ce travail a été fait, mais ça n’avait pas d’impact, a ajouté Diop. Ça restait concentré dans deux sphères : celle des linguistes, des scientifiques, de ceux qui connaissant vraiment la langue et qui travaillent dessus ; celle des militants linguistiques, souvent des disciples de Cheikh Anta Diop. Aujourd’hui, c’est très bien que l’on soit là à en parler. »

Pourquoi l’écho, à l’époque, était faible ? L’écrivain pense que le Sénégal a vécu pendant longtemps dans l’illusion que la langue française n’est pas ce qu’il y a de mieux pour nous, mais ça pose moins de problème. « On est déjà dedans, on peut aller de l’avant avec. Evidemment, on avait un président, Senghor, académicien, qu’on présentait d’ailleurs de manière assez bizarre comme le premier agrégé de grammaire de l’Afrique noire. Comme si c’était en soi un titre de gloire. Abdou Diouf, secrétaire général de l’Organisation internationale de la francophonie, … Bref, des élites tout à fait en amour avec la langue française. Il n’y a pas de problème », a-t-il indiqué.

Effondrement du système éducatif

Pour Diop, le modèle pédagogique français, qui table sur des élites supposés entraîner le reste de la société, a failli avec l’effondrement du système éducatif. « L’école s’est littéralement effondrée et avec cela, la langue française s’est de moins en moins bien portée », a-t-il affirmé à ce sujet, rappelant qu’en littérature aussi, la langue française se sentait « très bien au Sénégal ».

« Au début, a-t-il expliqué, la littérature africaine, que nous connaissons tous ici assez, était quasi essentiellement sénégalaise. Tous les premiers auteurs, Birago Diop, Bakari Diallo, Ousmane Socé Diop, Abdoulaye Sadji, Léopold Sédar Senghor, Sembene Ousmane, Cheikh Hamidou Kane, Malick Fall, etc. Aujourd’hui, regardons où en est la littérature sénégalaise de langue française, regardons où en est l’utilisation de la langue française dans l’espace public. Ça a complètement disparu. »

Boubacar Boris Diop se fait catégorique : « Maintenant, il y a une situation de fait : la langue française, au fond, est morte de sa belle mort au Sénégal. Mais elle continue, comme si de rien n’était, à être la langue officielle, la langue supposée de l’administration. Alors que dans le débat public, cette langue a complètement disparu. Ce n’est pas parce que les Sénégalais sont des patriotes, mais c’est le système qui s’est effondré et c’est la langue qui en a souffert… »

Reprenant le thème du panel, ‘’enseigner les langues nationales ou enseigner dans les langues nationales’’, il a raconté l’expérience de l’Unité de formation et de recherches ‘Civilisation, religion, art et communication’ (UFR-CRAC), à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, où on enseigne le wolof et le pulaar.

Expérience saint-louisienne

A son arrivée, en 2011, il propose de faire « un pas de plus que l’université de Dakar qui, jusque-là, avait enseigné les langues nationales du Sénégal dans une optique purement scientifique, comme matière de la linguistique ». « J’ai dit qu’on va ajouter un corpus littéraire et on va travailler sur les romans, rappelle-t-il. Quand je démarre, il y a une quarantaine d’étudiants dont beaucoup ne sont absolument pas intéressés. Ils étaient plus intéressés à être à Saint-Louis avec la bourse qu’à étudier le wolof. »

Ces étudiants, rejetés de toutes les autres UFR, se sont résolus à aller étudier le wolof. La  première question qu’ils posent à l’écrivain est celle-ci : Pourquoi devrions-nous apprendre une langue que nous connaissons déjà ? Pour Boubacar Boris Diop, « le débat commençait très bien ». Réponse teintée de lucidité : « Je leur ai dit que s’ils réfléchissaient bien, ils verraient que le jeune Italien parle italien comme eux ils parlent le wolof, mais il va l’apprendre quand même à l’école. A leur question sur les débouchés, j’ai répondu : ‘Je ne vais pas vous mentir. Je ne vais pas vous dire que quand vous sortirez d’ici vous allez trouver du travail’. Je leur ai dit : ‘Placez-vous dans une perspective à moyen terme. L’école sénégalaise est dans une telle impasse qu’on va très vite avoir besoin de personnes formées pour travailler. Parce qu’on ne peut pas continuer comme ça, avec la langue française. Elle ne nous mène nulle part’ ».

D’une quarantaine au début, « venus en traînant les pieds », ils sont passés à près de deux-mille « extrêmement enthousiastes, continuant à m’envoyer des mails, à me demander des conseils, à vouloir qu’on travaille ensemble » et « l’année dernière (2016), les premiers licenciés exclusivement en langue wolof et en langue pulaar, de l’histoire du Sénégal, ont été formés. Maintenant, ils sont en master ».

Comment le cours se passait-il ?

« Dès que je leur parle de Cheikh Anta Diop, du Groupe de Grenoble (…), ils se sont mis à insulter la langue française. Je leur ai dit : ‘Il ne s’agit pas de ça. Nous sommes dans une université où l’enseignement se fait en français. On fera cet enseignement en français, et en plus, vous n’êtes en guerre contre aucune autre langue. Si vous avez deux langues, vous avez deux pieds. Tant pis pour ceux qui n’ont qu’une langue. N’allez pas dire que vous allez lâcher le français. Moi, je ne lâche pas le français, mais, quand même, je la remets à sa place’. Ça s’est très bien fait ».

Diop dit avoir « délibérément choisi non pas d’étudier la poésie mais d’étudier le roman ». Il explique : « Je voulais leur montrer ainsi l’ancrage de cette langue dans la sphère de l’écriture. Tu fais de la poésie – même si c’est Serigne Moussa Kâ, Serigne Mor Kairé – pour eux (les étudiants), on est dans l’oralité. Je voulais les éloigner de ça. Je voulais que, dans un premier temps, on travaille sur le roman. Et c’était formidable. Qu’est-ce qui parle davantage à une personne qu’un roman, qui est un miroir tendu  chacun ».

Les étudiants de l’UFR-CRAC « adoraient deux livres : Buur Tileen de Cheik Aliou Ndao et Aawo Bi de la regrettée Mame Younouss Dieng », a poursuivi Boubacar Boris Diop dans son exposé, ajoutant : « Ils ont tellement de problèmes avec la langue française que je crois que, plus ou moins inconsciemment, ils en étaient arrivés à croire leur cas désespérés et à croire qu’ils n’étaient pas intelligents. Mais là, avec la langue wolof, on voyait une espèce de lueur. C’était le sentiment qu’ils maîtrisent leur univers mental et la réalité, et comprennent mieux le monde ».

Situation néocoloniale

Au sein de ce CRAC, il y a une section dénommée LCA (Langues et cultures africaines), où on enseigne non seulement la langue mais aussi la culture wolof. Djibril Ndiaye faisait de même avec la culture pulaar. « Les cours étaient en français, mais assez souvent, il y avait des blocages, reprend Boris Diop. J’essaie de l’expliquer en français, mais ça ne passe pas. Un mot en wolof, la question est réglée. Au départ, on a un exposé et chaque étudiant choisit de le faire en wolof ou en français. Chez ceux qui le faisaient en wolof, on sentait une telle jubilation. C’était tellement jouissif. C’était une autre gestuelle, une grande confiance en soi, une maîtrise de la logique du discours, de l’humour aussi. »

Pour le romancier sénégalais, « on est dans une situation néocoloniale ». « Je pense que pour nos présidents – c’est le cas de Macky Sall – qui doivent leur position de chef d’Etat à l’aide active des chancelleries occidentales, ça peut ressembler à un casus belli. Leur marge de manœuvre est extrêmement limitée. Ils en sont conscients et à force de faire attention, ils ne font rien », tranche-t-il avant de répondre à la question d’un intervenant sur le statut de la langue arabe dans la société sénégalaise.

« Je pense qu’il faut que nous soyons clairs sur le statut de la langue arabe dans la société sénégalaise, souligne-t-il. Moi, par exemple, je suis un vieux monsieur, mais je ne connais pratiquement personne qui parle arabe. Evidemment, je suis né à Dakar, j’ai grandi à Dakar. J’ai une existence urbaine. Et peut-être que si on va hors de Dakar, la situation sera différente avec plusieurs personnes qui parlent arabe. Mais je ne le crois pas. On n’a pas besoin d’aller à Kébémer ou plus loin. »

Pour lui, si les gens parlaient arabe, on l’entendrait dans l’audiovisuel. « Et qu’est-ce qu’on voit dans l’audiovisuel ? Ce sont des personnes qui citent le Coran : ‘Tel compagnon du prophète a dit ; il est écrit dans le Coran’. Cela ne va pas plus loin. Et je ne suis même pas sûr que l’audience comprenne ».

Sur la demande d’inscription de l’arabe comme langue officielle à côté du français, il a dit que le débat est « sérieux ». « A chaque fois que j’ai entendu ça, je me suis demandé ce serait sur quelle base », affirme-t-il, estimant que son expérience est limitée sur la question. Il a ajouté : « Peut-être que je suis ignorant, voilà. Je ne sais plus tellement ce qui se passe, mais j’ai l’impression que c’est une demande politique totalement artificielle qui ne correspond pas à la pratique dans le pays ».

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 janvier 2017