CHRONIQUES

Du Burkina au Maroc, le même amour du cinéma

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A peine ai-je déposé ma valise à Dakar, dimanche, en provenance de Ouagadougou (FESPACO), que me voici de nouveau sur la route pour Tanger, cette ville du nord du Maroc, où je suis arrivé mardi soir pour la 18-ème édition du Festival national du film (FNF). Je prends en cours cette édition, parce que justement son ouverture s’est faite pendant que j’étais dans la chaleur – au propre comme au figuré – de la capitale du Burkina Faso. Je chercherai et trouverai le temps de me reposer, mais il faut profiter de ces moments que seul permet la vie de reporter appelé à témoigner de créations et de fulgurances, toutes porteuses d’humanité.

Donc, autant je me fais, tous les deux ans, le devoir d’être présent à Ouaga pour le FESPACO, autant je ne pouvais manquer les quatre derniers jours de cette grand messe du cinéma marocain que constitue le FNF – de moins en moins populaire il est vrai – qui réunit chaque année les professionnels du secteur, venus à la fois voir les fruits de la production de l’année précédente – 30 œuvres (15 courts et 15 longs) sélectionnées cette année – et de débattre de sujets œuvrant à la structuration progressive d’une industrie…

Le plaisir de retrouver Tanger – où je viens régulièrement depuis octobre 2007 – est double. Il est d’abord culturel et professionnel, parce que ce festival est le réceptacle du dynamisme qui est le résultat d’une volonté politique affirmée au plus haut sommet de l’Etat et fondée sur un principe simple et fort : il est essentiel qu’un pays voulant définir sa personnalité, produise ses images et son regard sur lui-même.  On est passé de moins de cinq films à la fin des années 1990 à plus de vingt films par an depuis le début des années 2010. Bien sûr et heureusement que le débat sur la qualité des films se pose. Mais il ne se pose que là où il y a des films. Il faut donc produire d’abord.

La seconde raison pour laquelle j’ai toujours plaisir à me retrouver à Tanger – à quelques kilomètres d’une Europe qui se refuse aux migrants dont on a peine à voir les visages perdus dans ces rues marocaines – c’est que c’est une ville où, chose rare, je peux assister au maximum de projections de films, d’échanges et de débats sur le cinéma et profiter de façon très enrichissante de la ville en m’y promenant – pour constater que depuis cinq ans elle est en train de prendre un nouveau visage avec de grands travaux d’aménagement – et en faisant le…touriste (eh oui !!!), pour découvrir de nouveaux lieux ou revoir des endroits que j’aime. Pour le plaisir des yeux et des sens, c’est sous un très beau soleil que Tanger et ses atours s’offrent au visiteur. Je n’ai, par exemple, jamais vu, pour la Journée internationale de la Femme, le déploiement d’autant de bouquets de fleurs. Amour filmique, ai-je dit. Amour tout court…

Aboubacar Demba Cissokho

Tanger, le 9 mars 2017

 

 

 

 

 

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Sénégal/Musique – « Dakar-Kingston » de Youssou Ndour : un bon cru en hommage à Bob Marley

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Avec son nouvel album 100% reggae, Dakar-Kingston (Universal, 2010), il ne surprend certes pas parce qu’il a habitué son public à explorer les pistes artistiques les plus diverses. Le plus, ici, c’est qu’il déploie son génie avec une telle maîtrise, qu’à l’écoute l’on a le sentiment que c’est le genre dans lequel l’artiste évolue depuis toujours. L’on est captivé tout de suite !

DK

L’intitulé de l’album — enregistré entre Kingston, Dakar et Paris — trouve son sens dans le nécessaire rappel du voyage forcé effectué, pendant plus de trois siècles, par des Africains réduits en esclavage. Il y a aussi le souvenir des rythmes et mélodies qu’ils ont transportés avec eux, dans les cales des navires négriers, donnant au monde le blues, jazz, le reggae, plus tard le rap, etc. C’est tout le sens du somptueux Diarr Diarr, titre sur lequel Youssou Ndour réaffirme que l’Afrique est « le berceau de l’Humanité ».

Dakar-Kingston s’ouvre sur un émouvant hommage à Bob Marley (coécrit avec Yusuf Islam et Tyrone Downie). Il ne pouvait en être autrement. Marley (1945-1981), première star du Tiers-Monde, est celui qui a popularisé le reggae, lui a donné ses lettres de noblesse. Aujourd’hui encore, il continue d’être la référence absolue à travers le monde.

En invitant le poète révolutionnaire Mutabaruka à chanter avec lui sur le titre, Ndour apporte une caution rasta à sa démarche. La star sénégalaise parle dans le morceau de l’universalité de la musique de Bob Marley, de l’impact de son message auprès des peuples des cinq continents. Il monte et articule son texte autour de succès de la légende jamaïcaine : One Love, No Woman No Cry, Get Up Stand Up, Africa Unite, One Drop, Is This Love, Jah Live, Natural Mystic,  Babylon System, Exodus

« La musique de Marley m’a bien inspiré », chante Youssou Ndour. Le moins que l’on puisse dire c’est que pour ce nouveau disque, le résultat de l’inspiration est très fort. Avec une parfaite maîtrise vocale, l’auteur-compositeur sénégalais navigue avec bonheur sur les vagues, réussit une belle alchimie entre le mbàllax, dont il a été proclamé « roi » depuis bien longtemps, et le reggae.

Pour y parvenir, il a fait le voyage de Kingston (enregistrement aux studios Tuff Gong), s’est entouré des meilleurs musiciens. Arrangements de Tyrone Downie, claviste et compagnon de Bob Marley pendant douze ans, prise de son de Timour Cardenas et Carlos Allwood, Dean Fraser Cannon au saxophone, Michael Fletcher à la basse, Earl « China » Smith à la guitare, entres autres touches. Cela aide à s’accorder sur les fondamentaux du reggae.

Youssou Ndour revisite des mélodies et textes de son riche répertoire, leur donnant ainsi une nouvelle vie. Les thèmes abordés sont ceux véhiculés par la philosophie reggae : le spirituel (« Bamba »), l’amour (Leteuma), l’attachement au terroir et aux origines (Médina), l’impératif d’unité (Bololène), à la solidarité (Survie), le refus de la fatalité et de la main tendue (Bagn len, Africa Dream Again)…

Sur Bololène, on sent la référence aux polyphonies des chorales sud-africaines (un hommage à Lucky Dube ?). Youssou Ndour partage le micro avec Patrice Bart-Williams, musicien allemand d’origine sierra-léonaise (Joker), Ayo, auteur-compositeur d’origine nigériane (Africa Dream Again), Morgan Heritage (Don’t Walk Away).

Dakar-Kingston fait voyager. Il conscientise aussi. Pitche Me, le dernier titre du disque, en est une parfaite illustration. Morceau de circonstance, s’il en est, en cette période de célébration du cinquantenaire de l’indépendance de 17 pays africains, il débute par un cri de révolte de l’artiste, qui donne le ton d’un texte très engagé.

Pitche Me c’est surtout des mots clairs et sans ambiguïté sur la situation d’aliénation de dépendance dans laquelle se trouve le continent. Le message est d’une clarté implacable. Youssou Ndour : « Le temps est venu de nous libérer/Le temps est venu de prendre notre destin en main/Ils disent nous avoir accordé l’indépendance, mais ils continuent de nous diriger/Ils fomentent les conflits, nous fournissent des armes, et jouent aux sapeurs-pompiers/Ayons confiance en nous-mêmes, comptons sur nos propres forces/La Banque mondiale et le FMI jouent avec notre avenir. »

Avec ce nouveau disque, Youssou Ndour dépasse le cadre d’un simple hommage plat au mythique Bob Marley. Dakar-Kingston est parti pour occuper une bonne place dans la discographie de l’artiste.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 14 mars 2010

Mali/Cinéma/Musique – « Timbuktu Fasso », expression de résistance

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J’ai dit du film Timbuktu, d’Abderrahmane Sissako, que la seule bonne chose qu’il porte et qui colle la charge émotionnelle que l’on peut attendre d’une œuvre cinématographique, c’est sa musique, Timbuktu Fasso, écrite et interprétée par Fatoumata Diawara, qui la compose avec  Amine Bouhafa. Je n’ai pas aimé le film, pour des raisons objectives liées au décalage entre ce que le réalisateur s’attache à montrer et la réalité historique et socioculturelle de l’espace de création du film. Le déficit de profondeur historique est frappant, lequel s’explique certainement par le point de vue d’une certaine production à la française.

Mais sa musique ! Quelle musique ! Chaque nouvelle écoute de cette chanson d’à peine 3 minutes 20 est une plongée dans des émotions qui n’ont d’égale que la force du texte écrit par Fatoumata Diawara, chanteuse profondément ancrée dans une tradition musicale et culturelle qu’elle adapte avec le talent qu’on lui connaît aux souffles venus d’ailleurs. Timbuktu Fasso est une chanson émouvante qui dit le désarroi et la détresse d’un peuple pris au piège d’une violence exercée au nom de la religion. Fatoumata Diawara dit donc, d’une voix touchée et presque brisée, une douleur et une peine, mais elle exprime aussi un cri de résistance, la foi dans un avenir de paix.

Des les premières lignes du titre, Fatoumata Diawara rappelle à ceux qui sont venus d’ailleurs pour remplacer ce que les populations locales ont connu et vivent depuis des siècles par autre chose, qu’elle et ses parents, frères et sœurs, sont chez eux. Même si elle ne le dit pas expressément, elle sous-entend que les déloger ou leur imposer un ou d’autres modes vie ne sera pas facile… La réaffirmation de ces évidences – qui peuvent paraître surréelles pour des envahisseurs ignorant les vicissitudes de l’Histoire – se fait à partir de constats simples qu’une situation difficile a créés sur place : des enfants en pleurs, perdus, avec le sentiment que le monde s’est écroulé sous leurs pieds, et inquiets pour l’avenir. A juste titre, dans un contexte où divers groupes salafistes et/ou armés voulaient appliquer leur interprétation rigoriste de l’islam et de la Charia.

« Aw bɛ kasi la mun na (Pourquoi êtes-vous en pleurs ?)/Kamalennu bɛ kasi la (Les jeunes gens sont en pleurs)/Maliba don dɔ be se  (Le grand Mali un jour vaincra) », dit Fatoumata Diawara de sa voix empreinte de la mélancolie du blues certes, mais pleine d’espoir et de confiance dans le futur de cette région. La musicienne y croit, certainement convaincue, comme le cinéaste marocain Moumen Smihi, que « Tout projet politique, culturel, qui ne correspond pas à (la) profondeur historique (de la région), qui est de liberté, de raison, de travail, de recherche, de beauté, de démocratie, est un projet voué à l’échec. »

« Ce qui est au fond, c’est le politique et le politique est l’expression d’un projet de pensée, d’un projet de culture. Dans la situation du Mali, il y a un aspect politique et un aspect culturel ou anthropologique », nous avait-il, en octobre 2014 à Tanger, lors de la 10ème édition du Festival du court-métrage méditerranéen. Il avait ajouté : « Le point de vue anthropologique est une meilleure introduction. La description du monde saharien, la description du continent africain, de l’espace méditerranéen, passent par ces grandes lignes : la profondeur culturelle, le monde pharaonique, gréco-romain, arabe, africain, la tradition orale. C’est ça les grandes lignes de notre horizon à la fois culturel, mental, psychologique. »

Tombouctou, terre de traditions ancestrales, mais aussi terre d’ouverture, de rencontres, d’échanges et de brassages. La fabrication de cette musique a respecté cette idée d’ouverture et de partage, pour donner des mélodies auxquelles les âmes sensibles seront sensibles. Fatoumata Diawara écrit et chante, sur des arrangements et une production d’Amine Bouhafa qui a composé avec elle les mélodies. Seifeddine Hellal (percussions), Fabien Mornet (guitare), l’orchestre philharmonique de Prague, se mêlent à la kora de Ballaké Sissoko, au ngoni de Makan Badjé Tounkara, entre autres instrumentistes. Bamako, Prague et Paris ont accueilli les sessions d’enregistrement. Et la force de l’espoir est ici proportionnelle à la capacité de l’art à porter les résistances et la volonté d’exister des peuples. Face à elle, la violence peut, de manière temporaire, faire obstacle à cette marche, mais est appelée à s’incliner. Moumen Smihi, avec la lucidité de l’intellectuel averti, le dit si bien : « Hitler aussi s’était imposé par les armes, mais ça a duré cinq ans. Les armes n’ont jamais décidé du cours de la culture. La culture peut se trouver provisoirement entravée, emprisonnée, empêchée, mais la culture triomphe toujours. »

== Avec mon amie Coumba Sylla, j’ai échangé sur la traduction disponible sur le net et accompagnant le clip du morceau. Nous l’avons revue en tenant compte des subtilités de l’environnement et du contexte ainsi que des nuances propres à la langue bambara.

Timbuktu Faso  (Tombouctou, mon pays)

Ko o ye ne faso ye(C’est mon pays)

N’balimalu Tonbuktu ye ne fasoye (Ma fratrie, Tombouctou c’est mon pays)

Mmm ko o ye ne faso ye (C’est mon pays)

Sinjilu, Tonbuktu ye ne faso ye (Mes frères et sœurs, Tombouctou c’est mon pays)

Ko denmisɛnnu bɛ kasi la Ala (Les enfants pleurent, mon Dieu)

Badenya, badenya dugu ye Tonbuktuye (La famille, le pays de la famille, c’est Tombouctou) Sinjiya, Sinjiya dugu ye Malibaye (La famille, la terre familiale, c’est le grand Mali)

Yankalu yan ye ne fasoye (Gens d’ici, c’est ici mon pays)

Oo bo oo boo ooo oo bo oo boo ooo ko o ye ne faso ye (C’est mon pays)

Ko o ye ne faso ye(C’est mon pays)

N’balimalu Maliba ye ne fasoye (Ma fratrie, le grand Mali c’est mon pays)

Aw bɛ kasi la mun na (Pourquoi pleurez-vous ??)

Denmisɛnnu bɛ ka si la mun na(Pourquoi les enfants sont-ils en pleurs ?)

Aw bɛ kasi la mun na (Pourquoi êtes-vous en pleurs ?)

Kamalennu bɛ kasi la (Les jeunes gens sont en pleurs)

Maliba don dɔbese  (Le grand Mali, un jour viendra)

Ko yan ye ne faso yenba (C’est ici mon pays)

N Sinjilu Tonbuktu ye ne fasoye (Mes frères et sœurs, Tombouctou c’est mon pays)

Ko siniɲɛsigi jɔrɔ de bɛ an na (Nous nous inquiétons pour l’avenir)

N ko denmisɛnnu bɛ kasi la yen (Les enfants sont en pleurs là-bas)

Denmisɛnnu bɛ kasi la yen mun na (Les enfants sont en pleurs là-bas, pourquoi ?)

Aw ye hami na mun na yen (Pourquoi vous faites-vous du souci là-bas ?)

Aw kana kasi la Ala (Ne soyez pas en pleurs)

Maliba don dɔ – bɛse  (Le grand Mali, un jour viendra)

 

Aw bɛ – aw bɛ kasi la yen mun na yen (Vous pleurez là-bas, pourquoi ?)

N ko anw bɛ kasi la eee mun na n ba eee Ala (Vous pleurez là-bas pourquoi ?)

N ko denmisɛnnu bɛ kasi la yen Ala (Les enfants pleurent là-bas)

Maliba n ko don dɔ bɛ se (Le grand Mali, je le dis, un jour viendra)

 

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 octobre 2018

Burkina/Culture – Récréâtrales : les graines d’une espérance mobilisatrice

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A Dakar, par le truchement des sites d’information et des réseaux sociaux, des échos des Récréâtrales (Résistances panafricaines d’écriture, de recherche et de création théâtrales) – ouvertes vendredi – nous parviennent de Ouagadougou, de ses rues et places, nous renvoyant l’inspiration, le souci du beau, les engagements et la créativité des artistes. Bravo et courage à aux auteurs et metteurs en scène Aristide Tarnagda et Etienne Minougou et à toute l’équipe, qui sèment patiemment des graines d’humanité dans l’esprit et le cœur d’hommes, de femmes et d’enfants sensibles à la culture.

L’Afrique que nous voulons construire se fera avec des citoyens sensibles à la dimension culturelle du combat pour le progrès économique et social. Pour que l’Homme, poussé à la périphérie au nom d’une certaine « modernité », soit remis au centre du projet. La puissance des #Récréâtrales réside dans la capacité de ce festival à créer une connexion spirituelle entre Gounghin, le quartier de Ouaga où se tient l’essentiel des activités, et des âmes à Dakar, Abidjan, Yaoundé, Cotonou ou Bamako. Preuve s’il en était besoin que c’est ensemble que nous y arriverons.

Il s’agit, comme nous y invite le thème de la dixième édition (26 octobre – 3 novembre 2018), de « tresser le courage ». Bien trouvé dans un contexte qui peut pousser à la dépression, au découragement et à la résignation face à une situation dont on peut, pourtant, changer la texture.

Les créations et échanges du festival parlent de sujets difficiles, douloureux, mais elles portent en elles les raisons d’espérer, de lutter et de résister. Entre une histoire dont il faut tirer les leçons et une réalité qui contrarie, le rêve et l’espoir sont permis. Ils sont nécessaires. C’est dans l’espérance qu’elles créent que se trouve l’utilité des Récréâtrales.

Plus d’informations sur le site du festival : http://recreatrales.org/

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 octobre 2018

 

« La Nuit de l’Imoko », nouvelle plongée dans l’univers littéraire de Boubacar Boris Diop

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Le recueil de nouvelles La nuit de l’Imoko (Mémoire d’encrier, mars 2013, 159 pages), dernier ouvrage en date de l’écrivain sénégalais Boubacar Boris Diop, est une somme de sept textes qui se tiennent, au sens où ils témoignent de la cohérence d’un auteur dans la délimitation de son univers littéraire et dans le regard qu’il porte sur les gens, les choses.

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Boubacar Boris Diop a, depuis ses débuts en 1981, habitué ses lecteurs à une réflexion d’un intellectuel revenu de nombre d’illusions et qui fait montre d’une grande lucidité. Les récits proposés dans ce nouveau livre s’inscrivent, entre portraits, scènes de la vie quotidienne, images et mots, dans cette option de titiller les imaginations.

Tout en suggérant qu’il y a plusieurs réponses, l’écrivain n’est pas dans la position de celui qui pose des questions. Il brouille souvent les pistes, mais il n’en est pas moins clair dans son point de vue. Il est très lucide sur une époque où les valeurs humaines et spirituelles essentielles sont prises au piège d’une quête matérielle dénuée de tout scrupule.

Boubacar Boris Diop est ainsi très critique dans son analyse du rapport d’Abdoulaye Wade avec le pouvoir et sa volonté de s’y accrocher. Sous la plume du romancier, Wade est « ce président qui a tout promis et tout trahi. » C’est aussi « un autocrate bien plus dangereux qu’on pourrait le croire à première vue. » L’auteur parle d’un homme qui est « souvent apparu plus comique et fantasque que cruel », estimant que « nous devons garder présent à l’esprit que c’est bien malgré lui qu’il s’est résigné à un système pluraliste et ouvert. » Il s’agit « d’un leader de l’opposition ayant eu à son tableau de chasse un vice-président du Conseil constitutionnel. »

Diop profite de ce récit pour porter un regard critique sur la tendance de ses compatriotes à avoir une lecture simpliste des crises qui secouent le continent. « Peut-être est-il temps que nous apprenions à suspendre notre jugement pour nous donner le temps d’explorer les faits et les dynamiques propres à chaque crise africaine », pense-t-il. Cela éviterait, ajoute-t-il, de formuler « des avis péremptoires à partir de clichés dangereusement réducteurs. »

Dans La petite vieille, Boris Diop se promène dans un pays dont on voit bien que c’est une ancienne colonie française : Malick Cissé y incarne une certaine figure de la résistance à toute forme de diktat extérieur, soupçonne son ami d’enfance Lamine Keita de dénigrer l’Afrique pour plaire à ses bailleurs occidentaux.

Aliéné culturellement et soucieux de son succès personnel, au prix de multiples contorsions et compromissions, Keita, lui, est le symbole de ces élites artistiques dépolitisées, prompts à se cacher derrière leurs créations pour fuir leurs responsabilités vis-à-vis de la société.

Keita, cinéaste, se sent obligé de réécrire des scénarios qui sont conformes à la vision que ses bailleurs se font de l’Afrique, un continent en proie à un chaos entretenu par un ‘’maître’’ qui tire les ficelles. A l’image de Lucie de Braumberg qui « puait l’arrogance »  et « puait le sentiment de supériorité de celle qui ne doutait pas un instant de se trouver parmi les vaincus. » 

L’emprisonnement de Myriem, accusée de trafic d’enfants, dans un monde qui ‘’serait trop beau s’il n’y avait que des journaux sérieux », est, pour Boris Diop, une façon de rapporter les confidences d’un juge sous tutelle, sur les gens du gouvernement et du parti au pouvoir. En somme le système.

« Ce sont tous des crapules de la pire espèce ! Quand je pense que le peuple les a librement choisis ! A présent, ils ont l’air de dire à leurs électeurs : Vous vous êtes fait baiser avec ce machin démocratique, tant pis pour vous, essayez d’être moins cons la prochaine fois ! », dit-il. « C’était un accès de rage pour rien, les hurlements du juge. Des mots et rien d’autre. » 

Retour à Ndar-Géej est à la fois un hymne à Saint-Louis et le chant d’un passé à jamais perdu. Cette nouvelle passe en revue quelques bonnes et mauvaises habitudes bien sénégalaises, partant d’un Saint-Louis colonial, dont il reste les vestiges de maisons à balcons de bois et arcades et les petites rues droites rayonnant à partir de la place principale.

Malick se rend très vite compte qu’il cherchait « une ville introuvable ». « Une seconde ville, malsaine et chaotique, s’était superposée à celle d’hier, sereine et lumineuse. Le Saint-Louis d’aujourd’hui, c’est la foule compacte et affairée, la fumée noire des pots d’échappement et ce garçon d’une vingtaine d’années qui manque me renverser en pétaradant sur sa moto », dit-il.

« Ndar aujourd’hui, ce sont des bruits. Des odeurs très fortes. Une ville aux espaces bouchés. Une ville-souk sur le modèle de la capitale, tristement coincée entre la mer et le fleuve. Hier, la douceur de vivre, aujourd’hui la débrouille vulgaire et bavarde. »

Dans cette promenade, on évoque « les armes fatales des Saint-Louisiennes – ceintures odorantes de perles, petits pagnes ajourés et encens – destinées à sauver » un couple de l’ennui nocturne. Tàkkusaanu Ndar, Gett Ndar, le quartier des pêcheurs, « seul endroit de la ville qui ait réussi à rester lui-même sans se priver des avantages de la modernité », la définition du Doomu Ndar – entre maîtrise d’un parler par habiles sous-entendus et un accent traînant et une gestuelle racée.

A son retour à Ndar, Malick n’a pas reconnu les Dryankés. Aujourd’hui, elles sont « maigres comme un jour sans ceebu suweer, le fameux riz au poisson-fantaisie – spécialité typiquement saint-louisienne -, elles parlent l’anglais commercial avec un drôle d’accent américain. » « Ne sachant même plus l’art de trainer les pieds pour remplir l’air du parfum de leur gongo, elles s’en vont à grandes enjambées à leur travail. C’est qu’il faut se hâter désormais pour gagner sa vie, puisque cela ne vaut plus rien de la vivre. »

Diallo, l’homme sans nom est une plongée dans l’univers de ces « petites gens » – les veilleurs et les bonnes – qui, plus souvent, rêvaient de la vie des autres. ‘’Mes patrons semblaient à peine conscients de mon existence’’, dit Diallo qui se cache toujours pour manger.

Diallo, qui avait tué son patron, donne une définition du travail, relevant qu’il ne suffit pas de rester assis sur une natte à l’entrée de la villa et de fixer le vide jusqu’au petit matin. Plus précis, il dit : ‘’Non, être veilleur de nuit, cela veut dire avoir les oreilles aux aguets, le regard perçant et savoir inspirer une vague crainte à chaque passant, savoir lui faire sentir qu’on est là et prêt à tout. Il ne s’agit pas d’aboyer à tort et à travers, comme le font ces stupides chiens de garde que certains prennent, bien à tort, à moins que ce ne soit par pure malveillance, pour nos confrères’’.

Diallo décrit aussi le « monde étrange » dans lequel évoluent les bonnes dont certaines n’avaient pas le droit de protester. Il y avait un marché pour elles. « Parfois, rapporte-t-il, arrivait une Libanaise ou une Française. Elle choisissait une bonne après une brève discussion et repartait avec elle dans sa voiture. La jeune fille se mettait aussitôt à cirer le parquet et à faire la cuisine. Certains soirs, les mâles de la maison venaient gémir entre ses cuisses d’un air distrait en rêvant de femmes plus belles et d’aventures plus glorieuses. »

Les luttes de pouvoir sont au cœur de La nuit de l’Imoko, nouvelle qui donne son titre au recueil. De quoi s’agit-il ? A Djinkoré, tous les sept ans, les Deux Ancêtres se lèvent d’entre les morts et pendant une nuit entière, la nuit de l’Imoko, ils disent à leurs descendants comment ils doivent se comporter pendant les sept années suivantes.

« C’est aussi simple que cela », sauf que c’est aussi « la nuit où tous les criminels sont confondus, celle aussi où les femmes infidèles, les maris indignes et les chefs injustes sont rappelés à l’ordre par la voix courroucée des Deux Ancêtres. » 

Ce recueil de nouvelles est un nouveau témoin de la fidélité de Boubacar Boris Diop à une ligne apparemment simple, mais dont la profondeur est indéniable. On y retrouve les belles formules, le style parfois déroutant de l’auteur, ainsi que les fulgurantes intuitions qui inscrivent des œuvres – portraits, images et scènes de vie quotidienne – dans la durée.

Dans l’immédiat – la culture étant avant tout un rapport au réel – Boris Diop donne à réfléchir. Sur l’expérience démocratique sénégalaise, après deux alternances réussies au sommet de l’Etat, il constate que ‘’l’art de chasser un mauvais président n’a presque plus de secret pour nous’’.

« Peut-être nous reste-t-il à apprendre comment choisir le bon président, celui qui saura emporter notre adhésion raisonnée parce que nous aurons vu en lui un homme d’Etat capable de relever les défis de la citoyenneté et du progrès économique et social ». Tout un engagement.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 27 mai 2013

« Caramel » ou les délices d’une chronique tirée de la légende

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Caramel, le dernier film du réalisateur ivoirien Henri Duparc, projeté hors compétition au Festival international de Marrakech (11-19 novembre 2005), est une chronique apparemment simple mais plein de messages. Il est profond tant le parti pris de Henri Duparc est clairement affiché.

Caramel

L’histoire de Fred, un célibataire endurci à qui sa sœur veut trouver une compagne, n’est en réalité qu’un prétexte pour faire un plaidoyer, lancer un véritable cri de coeur en faveur de la culture. Le gros plan sur Abidjan, théâtre d’une vie grouillante, la traversée de la lagune pour déplorer la situation du cimetière des bateaux, le combat d’un jeune homme pour relancer la fréquentation des salles de cinéma.

Caramel, peut être aussi vu comme un défi. Malgré la crise sociopolitique qui sévit depuis plus de trois ans en Côte d’Ivoire, la sortie du film oblige les populations, les spectateurs à sortir et à fréquenter le cinéma et réveiller l’activité culturelle, victime, plus que les autres, de la situation.

Le sens de l’humour d’Henri Duparc, déjà remarqué dans Bal poussière (1988), est toujours là. Le spectateur de Caramel – d’une durée d’une heure et 28 minutes – se paye une bonne tranche de rigolade. « Il faut absolument que je lui trouve une femme »« une femme ça se gagne », entend-t-on. Ça peut paraître banal, mais ces phrases choisies parmi d’autres, traduit l’incompréhension d’une société qui a encore du mal à accepter un célibataire endurci.

Le réalisateur donne la chance à une nouvelle génération de comédiens dont les deux principaux personnages, Fred (Ahmed Souaney) et Caramel (Prisca Marceleney) qui ont commencé leur carrière au théâtre.

Henri Duparc a écrit le scénario à partir de la légende de Mami Watta connue et racontée dans la plupart des pays d’Afrique de l’ouest. Selon cette légende, la sirène serait le génie des ancêtres qui habite les lagunes et se présente sous forme d’arc-en-ciel. D’une lagune à une autre, ce génie peut être soit très doux, soit très méchant au point d’interdire la fréquentation de certaines zones de la lagune aux hommes.

Très bien dirigés, les deux jeunes comédiens ont réussi leur prestation dans un film qui semble n’avoir pas nécessité beaucoup de moyens. En cela, Caramel, plein d’amour, d’humour et d’enseignements, s’inscrit dans la lignée des premiers longs métrages de Duparc dont Bal poussière (1988) et Rue Princesse (1994).

Aboubacar Demba CISSOKHO

Marrakech, le 21 novembre 2005

 

 

Cinéma – Journées cinématographiques de Carthage, session 2018 : infos-clés

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Les informations essentielles de 29ème session des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) – prévue du 3 au 10 novembre – sont connues après la publication, la semaine dernière, de la liste des films de fiction et documentaires, entre courts et longs-métrages en compétition (44) et de la composition des jurys. Les films sélectionnées pour la compétition officielle font partie des 206 œuvres de la programmation. Celles-ci viennent de 47 pays d’Afrique et du monde arabe, réparties dans différentes sections : compétitions officielle, hors-compétition, sections parallèles et Carthage Pro.

JCC2018

Le Sénégal, l’Irak, l’Inde et le Brésil sont les pays invités d’honneur de cette édition. Leur participation se traduira par une présentation de leur cinématographie et de divers autres aspects de leurs cultures. Le premier Tanit d’or (récompense suprême des JCC) avait été attribué en 1966 au Sénégalais Ousmane Sembène, pour son film La Noire de… En compétition officielle, le Sénégal sera représenté par trois films documentaires (un long et un court), l’Irak par un film dans la section longs métrages de fiction.

La liste complète des films retenus en compétition officielle :

COMPETITION FILMS DE FICTION

LONGS METRAGES

La Miséricorde de la jungle de Joël Karekezi (Rwanda)
Laaziza de Mohcine Besri (Maroc)
Mali’la de Machérie Ekwa Bahango (RDC)
Rafiki de Wanuri Kahiu (Kenya)
Regarde-moi de Nejib Belkadhi (Tunisie)
Vent divin de Merzak Allouache (Algérie)
Sofia de Meryem Ben ’Marek (Maroc)
Supa Modo de Likarion Wainaina (Kenya)
Mon Cher Enfant de Mohamed Ben Attia (Tunisie)
Yara d’Abbas Fadhel (Irak)
Yomeddine d’Abu Bakr Shawky (Egypte)
Fatwa de Mahmoud Ben Mahmoud (Tunisie)
Le Voyage inachevé du réalisateur Joud Said (Syrie)

COURTS METRAGES 

Astra de Nidhal Guiga (Tunisie)
Before We Heal de Nadim Hobeika (Liban)
Brotherhood  de Meryam Joober (Tunisie)
Hevi de Mohamed Shaikhow (Syrie)
Icyasha de Marie Clementine Dusabejambo (Rwanda)
Lalo’s House de Kelly Kali (Bénin)
Like Salt de Darine Hotait (Liban)
Thin Line de Faouzi Djemal (Tunisie)
Le Fleuriste de Chamakh Bouslama (Tunisie)
Amid Summer & Winter de Shady Fouad (Egypte)
The Crossing d’Ameen Nayefh (Palestine)
Nadia’s Visa d’Elyan Hanadi (Jordanie)

COMPÉTITION FILMS DOCUMENTAIRES 
LONGS METRAGES

Amal de Mohamed Siam (Egypte)
De père en fils de Talal Derki (Syrie)
Erased, Ascent of the Invisible de Ghassan Halwani (Liban)
Fahavalo, Madagascar 1947 de Marie-Clémence Andriamonta-Paes (Madagascar)
Le Futur dans le rétro de Jean-Marie Teno (Cameroun)
Kinshasa Makambo de Dieudo Hamadi (RD Congo)
Rencontrer mon père d’Alassane Diago (Sénégal)
Silas d’Anjali Nayar (Afrique du Sud)
Tranche de vie de Nasreddine Shili (Tunisie)
We Could Be Heroes de Hind Bensari (Maroc)
You Come From Far Away d’Amal Ramsis (Egypte)

COURTS METRAGES

I am Sherif de Tebotho Edkins (Afrique du Sud)
I Signed The Petition de Mahdi Flifel (Palestine)
Sofisme de Younes Ben Hajira (Tunisie)
Kédougou de Mamadou Guèye (Sénégal)
Lakana de Lova Nantenaina (Madagascar)
Nooteel de Pape Abdoulaye Seck (Sénégal)
Resonances de Nicolas Khoury (Liban)
Survivors of Firdous Square d’Adel Khaled (Irak)

LES JURYS

LE GRAND JURY

 =Présidente : Deborah Young (Critique de cinéma, États-Unis)

Membres
=Licino Azevedo (Réalisateur, Brésil)

=Diamand Bou Abboud (Actrice et réalisatrice, Liban)

=Ridha Behi (Réalisateur et producteur, Tunisie)

=Maïmouna N’Diaye (Comédienne et réalisatrice, Burkina Faso)

= Mai Masri (Réalisatrice, Palestine)

=Beti Ellerson (Chercheuse, productrice, Etats-Unis)

LE JURY DOCUMENTAIRES 

=Président : Raed Andoni (Réalisateur et producteur, Palestine)

Membres

=Laza (Réalisateur et producteur, Madagascar)

=Giona A. Nazzaro (Journaliste et écrivain, Suisse)

=Kaouther Ben Hania (Réalisatrice, Tunisie)

=Stefano Savona (Photographe, réalisateur et producteur, Italie)

LE JURY COMPETITION PREMIERE ŒUVRE / Prix Tahar Cheriaa

 =Président : Balufu Bakupa-Kanyinda (Réalisateur et producteur, RD Congo)

Membres

=Nadia Kaci (Actrice, Algérie)

=Hisham Zaman (Réalisateur, Irak)

== Site officiel des Journées cinématographiques de Carthage : https://www.jcctunisie.org/

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 octobre 2018