CHRONIQUES

Sénégal/Cinéma – Cheikh Anta Diop à la télé nationale : les lignes bougent

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En février 1983, lors de la campagne pour les élections législatives, l’Office de radiodiffusion télévision sénégalaise (ORTS) avait suivi la tête de liste du Rassemblement nationale démocratique (RND), Cheikh Anta Diop, pendant 21 jours, filmant ses interventions, et diffusant, chaque soir, les trois minutes réglementaires. On ne sait pas ce que sont devenues ses archives dont un extrait a été montré en février 2016 pour le trentenaire du décès de l’historien. Ils ne sont pas nombreux les Sénégalais qui ont vu ces images à la télévision, parce que, sans être ouvertement affirmée, il y avait une sorte d’omerta, de black-out, qui faisait que l’on ne parlait pas de manière organisée et élaborée de Cheikh Anta Diop à la télévision nationale.

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Ce mercredi 7 février 2018, les téléspectateurs de la Radiodiffusion télévision sénégalaise (1 et 2) ont donc été témoins d’un ensemble d’actes couronnés par la diffusion des versions française (RTS 1) et sous-titrée en wolof (RTS 2) de Kemtiyu – Séex Anta, premier film documentaire de création sur la vie et l’œuvre de Cheikh Anta Diop, écrit et réalisé par Ousmane William Mbaye. Evénement exceptionnel s’il en est, que même ceux qui ont vu au moins une fois le film n’ont voulu manquer sous aucun prétexte. La diffusion de Kemtiyu – Séex Anta’’ sur la RTS permet ainsi, dans un pays où les salles de cinéma n’existent presque plus, à un grand nombre de Sénégalais de ‘’recevoir’’, dans leurs foyers, la parole d’un scientifique, intellectuel et homme politique d’exception.

Une pétition avait été lancée en 2017 par Dieynaba Sar, enseignante sénégalaise établie à Bordeaux (France), pour demander la diffusion sur les chaînes de télévision sénégalaises de ce film qui permet de (re)découvrir le parcours et la pensée de Cheikh Anta Diop. Elle a été entendue par les autorités de la RTS qui ont saisi ‘’l’offre’’ du réalisateur de permettre cette diffusion sans aucune contrepartie financière. Ainsi, de Matam à Ziguinchor, en passant par Kédougou, Saint-Louis, Dakar, Kolda, Kaolack , Louga ou Foundiougne, on a pu voir le film. Ce devait être normalement un fait banal, mais il est tellement rare de suivre Cheikh Anta Diop à la télévision, que ce sont de précieux moments que les téléspectateurs ont vécus.

De fait, la diffusion de Kemtiyu prolongeait l’hommage que la rédaction du journal télévisé de la RTS a rendu, dans son édition de 20 heures, à l’auteur de Civilisation ou barbarie : trois reportages consacrés aux cinq ans d’enseignement de Cheikh Anta Diop au département d’histoire de l’Université de Dakar, au sort de l’égyptologie dans ce même département, et à un résumé de son parcours. Pour un homme qui a consacré sa vie à se battre pour la réhabilitation de l’histoire des peuples noirs, leur liberté et leur dignité, ce n’est quelque part que justice. Vivement que cela continue. Pas seulement sur la RTS, cette télévision qui, si on avait une sérieuse mesure d’audience, a dû réaliser un taux appréciable ce mercredi soir.

Dakar, le 7 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

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Mali – ‘’Au cœur de Bamako’’, catalogue sur une ambition culturelle

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Le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ (Edition Balani’s, 400 pages) est, physiquement, lourd. Il est surtout riche d’une vision pour la vie artistique et culturelle portée par un médiateur culturel, Lassana Igo Diarra, à partir d’un espace, la Galerie Médina, une ville, Bamako. Il est lourd d’un récit, celui d’une histoire passionnante, d’un présent difficile mais exaltant, et d’une grande foi en l’avenir. ‘’Au cœur de Bamako’’ est, au-delà, le témoin de la dimension politique de l’art et de toutes les initiatives dont il porte trace.

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Le choix de la couleur or pour la couverture du catalogue – pour un pays riche de ce métal – n’est certainement pas fortuit. Il y a, dans le discours du document, l’espoir de voir les graines semées au cours des expositions, ateliers, résidences, discussions…qu’abrite la Médina, créer une conscience artistique, culturelle, et, partant politique, des enjeux liés à la mémoire, à la préservation et à la valorisation du patrimoine, entre autres.  

Il s’agit de mesurer le chemin parcouru. Il est aussi question de se projeter. Dans un éditorial très justement intitulé ‘’Sini’’ (Demain en bambara), Lassana Igo Diarra écrit : « La jeunesse est la force de nos sociétés, et par la médiation culturelle, nous aurons demain des jeunes citoyens sensibles à l’écriture à l’art, à la culture, tout autant qu’ils le seront à la musique, si populaire dans notre temps. »

« Demain, poursuit-t-il, nos élites et les gens ordinaires fréquenteront les expositions, se reconnaîtront dans les produits des créateurs contemporains prestigieux dont ils seront fiers et qu’ils achèteront. Ils discuteront des œuvres d’Amadou Sanogo, ou des costumes créés par Abdou Ouologuem, des photos de Seydou Camara. Ils iront voir les films de Toumani Sangaré. Les jolies Bamakoises porteront les longs colliers de Tetou, s’habilleront en ikabook…Tous auront lu les livres d’Ousmane Diarra et admireront le design de Cheikh Diallo. Nous irons avec nos artistes et leurs œuvres à Lagos, Cape Town, Yokohama, Sao Paulo, New Delhi, New York, Lausanne, Luanda, Paris et Ségou. »

Diarra insiste : « Demain, nous gagnerons de nouvelles batailles ensemble, et, sans méconnaître le passé et l’histoire de l’art africain, où l’art contemporain mondial a trouvé son inspiration, nous mettrons le cap résolument vers le futur, inventant de nouvelles utopies. Nous améliorerons notre infrastructure, afin d’offrir les conditions optimales à la présentation des œuvres. »

« Demain, nous publierons des catalogues en bambara, en amharique, en yoruba, en zoulou, et en swahili. Nous ferons aussi de la Médina-Coura, ‘’le plus beau quartier du monde’’, avec ses manguiers historiques, sa nouvelle rue colorée des tisserands, et qui sait, pourquoi pas, un tramway à la place du ‘’Rail da’’, qui desservira les quartiers à partir du Boulevard du Peuple », promet Igo Diarra.

Lorsqu’on arrive dans cette « ville d’accueil » qu’est Bamako – « par les airs, les rails ou la route » – « on est frappé par les couleurs, les odeurs, les langues et la beauté des femmes en bazin mahidante, tamantaman, sontoro…», souligne pour sa part le sociologue et linguiste Ismaël Sory Maïga, exposant une partie du « riche patrimoine historique et culturel » de la ‘’Cité des trois caïmans’’ : des vestiges préhistoriques, une architecture coloniale élégante, inspirée de l’architecture soudanaise avec quelques traces d’influence arabo-musulmane. »

Maïga note que « malgré l’essor considérable et des quartiers très modernes qui s’y construisent, Bamako demeure parfois un gros village, de communautés… » Il parle des « différents processus d’installation et de socialisation » dans une cité où on peut voir « un chef de quartier octroyer un terrain d’habitation ou d’exploitation contre un coq rouge et sept colas blanches…transaction qu’ensuite les services publics entérinent volontiers. »

Bamako, « magnifique, complexe, attachante et secrète à la fois », c’est des « jeunes filles qui, le samedi soir en boîte de nuit, portent des jeans ou des jupes, parfois très courtes, sont en tenue traditionnelle le lendemain pour les mariages ou autres cérémonies sociales. Tandis que les jeunes fonctionnaires ou cadres dans des multinationales, sont, toute la semaine, en costume cintré ou cravate, ils revêtent le vendredi leur riche bazin ou brodé. »

A travers les pages du catalogue, défile l’histoire de Médina-Coura, la cité « en permanente construction », qui revendique sa « parenté spirituelle » avec Médine, refuge du prophète de l’islam, porte et assume l’histoire de la retraite des sofas, ces guerriers de l’armée de Samory Touré, résistant à la pénétration coloniale française en Afrique de l’ouest, l’animation du Boulevard du Peuple…

Le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ conte aussi la résistance d’une ville par l’éducation, les initiatives visant la sauvegarde des manuscrits de Tombouctou, les visites d’écoliers, les activités des artistes et acteurs culturels à travers des expressions plurielles, des ateliers, panels et expositions (Fatoumata Diawara, Cheikh Diallo, Abdoulaye Konaté, Soly Cissé, Amadou Sanogo…). Il évoque, en plus de cette actualité, des combats culturels et politiques du siècle passé, ceux de Modibo Keita (premier président du pays), Mamadou Konaté, Fily Dabo Sissoko, les empreintes et souvenirs du musicien Ali Farka Touré, de l’écrivain Yambo Ouologuem, la carrière du footballeur Salif Keita

L’image à laquelle ce précieux document renvoie est, celle bien réelle, d’une plateforme devenu incontournable dans l’animation culturelle au Mali, d’où partent des expressions, des ambitions de liberté, des rêves de conquête de soi et du monde. Ceux qui ont une fois visité la Galerie Médina, et échangé avec son premier responsable, Lassana Igo Diarra, ont senti cette envie farouche de mettre en lumière le regard d’hommes et de femmes sur eux-mêmes, leur histoire, leur société, leur environnement physique et spirituel. C’est de cela que le catalogue ‘’Au cœur de Bamako’’ est le témoin.

Dakar, le 9 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Ségou/Exposition – ‘’Fali Galaka’’ : les ânes ségoviens au cœur d’un questionnement artistique

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Du 1-er au 4 février 2018, la station-service Daou de Ségou, Boulevard de l’Indépendance, sur la Route nationale N°6, a abrité l’exposition ‘’Fali Galaka’’  de la photographe Delphine Gatinois, qui a allié installation et performance autour d’un personnage particulier mais très visible dans l’univers de cette contrée du Sahel qu’est Ségou : l’âne. Il ne s’agissait pas de se livrer à une opération de défense de la cause d’animaux en péril – même si le sort qui est mis en lumière peut incliner à cela – mais d’un projet qui, partant de dynamiques socioculturelles  internes, tente de poser un regard créatif et de faire ressortir une dimension artistique.

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Le nom ‘’Galaka’’ est celui l’on donne aux sandales en plastiques portées pour aller dans l’eau. « Ce sont des chaussures bon marché que les apprentis des cars de transport ‘’Sotrama’’ portent », explique l’artiste, précisant qu’il s’agit, avec le titre de la présentation, d’un jeu de mots, un clin d’œil pour mettre la lumière sur l’âne et cette utilisation du caoutchouc lui servant par ailleurs de chicote.

Il y a « cette image de l’animal qui est considéré comme maudit, un peu comme le dernier élément d’une hiérarchie », et des photos de différentes chicotes – un bâton enroulé de caoutchouc – mises en parallèle, pour « voir et faire voir à quel point la ligne peut changer mais continue de contribuer au même processus », souligne Delphine Gatinois, inscrite, non plus dans l’organisation d’expositions éphémères, mais dans une démarche qui questionne des processus, des habitudes, des modes de pensée et de vie.

Mais pourquoi une installation et une performance dans une station-service ? « Il y a beaucoup de stations-services qui sont en stand-by, n’ont plus de réservoir, répond la photographe. Ce sont des lieux intéressants, des espaces sonores. »

‘’Fali Galaka’’, c’est un focus sur les ânes « qui se font bien tabasser ». « Cela peut se comprendre quand on creuse dans le contexte socioculturel d’ici, mais la question que l’on peut se poser est : ‘pourquoi l’âne continue d’être l’objet d’une représentation aussi négativement chargée ?’ » Surtout à Ségou, au cœur du Mali, où une grande population d’ânes de la contrée se retrouve.

« L’âne est un outil de travail, et dans la conception admise, c’est une espèce animale qu’on n’a pas besoin de respecter », rapporte Delphine Gatinois, précisant que la question n’est pas de défendre une quelconque cause animale, mais de « faire en sorte qu’à travers cette exposition qu’on puisse essayer de lire les choses sociologiquement. » Et pour cette raison, entre autres, l’exposition ‘’Fali Galaka’’ ne peut être ponctuelle. Elle pose des questions appelées à être discutées en permanence.

En même temps que les soins vétérinaires, portés par l’ONG Spana, il y a l’aspect artistiques. Il s’agit de proposer « autre chose : pendant que s’opèrent les soins sur les ânes blessés par les coups de chicotes, sensibiliser à travers cette fresque ». « Il y a la dénonciation des maltraitances, mais, pour moi, c’est une occasion pour offrir à la vue de tout le monde cette forme de médiation qui renvoie en même temps à une partition musicale », affirme Delphine Gatinois. Rien que pour ça, sa proposition avait largement sa place dans le ‘’Off’’ du Festival sur le Niger.

Ségou, le 5 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho 

Mali/Musique :  »The Lost Maestros », le projet qui redonne vie à des talents oubliés

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Ségou – Le 5 février 2018, dans un café situé à côté du bien nommé  »Hôtel Le Djoliba », j’ai eu un échange avec Delphine Gatinois, artiste française, autour de l’un des coups de cœurs de mon bref mais riche séjour à Ségou. Pendant près d’une heure, nous avons parlé du projet The Lost Maestros, un coffret de sept albums remastérisés par le label Mieruba, lequel a l’ambition d’offrir une nouvelle rampe à des artistes  »oubliés ». Le premier  »lien » que l’on peut trouver avec la fondation du Festival sur le Niger, c’est que le travail technique a été réalisé au studio Kôrè par Ahmed Fofana et Gaetan Marchand (masterisation et mixage). Le second est que le festival lui sert de cadre d’exposition devant un public divers et intéressé.

Mon contact, Delphine Gatinois, qui connaît le projet dans son esprit, ses objectifs et ses ambitions, a souligné qu’il s’agit de « travailler avec différents musiciens qui ont des moments de gloire, et qui, par un concours de circonstances lié, entre autres, à un défaut de structures et de management, sont retombés dans une sorte d’oubli. » « Ils avaient tout pour réussir, mais ils se sont arrêtés en plein vol », a-t-elle dit. Le plus emblématique de ces dernières années est le musicien de reggae Askia Modibo, très présent à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Il est l’auteur des tubes Nimato, Circulation de Bamako, qui ont tourné en boucle sur les ondes en Afrique de l’ouest.

Le label Mieruba porte ce projet qui mérite attention et intérêt. C’est le sort de Mangala Camara (1960-2010), artiste talentueux s’il en est, qui a connu les mêmes problèmes liés à une mauvaise diffusion de ses œuvres et à un management de sa carrière. Le coffret présente des œuvres d’artistes de différentes générations,  »des personnages atypiques », commente Delphine Gatinois, avec l’idée de leur offrir un cadre de masterisation et de mise en valeur de leurs créations. Il regroupe sept artistes pour des titres remastérisés au studio Kôrè, à Ségou, il y a un an et demi. Ils sont représentatifs d’une diversité de styles dont le Mali est le lieu, et que montrent ses artistes sur les scènes du monde.  »Le label essaie de structurer des concerts, de tourner des video-clips », indique Delphine Gatinois, auteur du design des produits du coffret.

Alors, quel meilleur cadre que le Festival sur le Niger, moment où il y a un focus sur les lieux de vie artistique et intellectuelle, pour offrir à ce travail une visibilité. Le coffret The Lost Maestros, dans le design extérieur de sa réalisation, a une dimension sociale et militante très forte. Les photos sur les pochettes ne renvoient pas aux artistes. Elles sont l’œuvre d’Adama Kouyaté, photographe ambulant qui a vécu une partie de sa vie à Ségou. « Il y a donc cette idée de valoriser un patrimoine local », précise Delphine Gatinois, ajoutant : « Le projet s’intègre parfaitement dans une vision et protection et de valorisation du patrimoine. »

Le travail photographique d’Adama Kouyaté est une écriture esthétique particulière représentative de l’époque d’effervescence des années 1960 et 1970. Kouyaté est de la génération de Malick Sidibé et Seydou Keita. Comme eux, il a fixé la vie urbaine au Mali. Mais, lui, avait ceci de particulier qu’il était mobile et parcourait le pays en immortalisant la vie des communautés à la rencontre desquelles il allait régulièrement. Avec The Lost Maestros, son travail retrouve une certaine visibilité. D’une pierre, le label Mieruba réussit ainsi deux coups.

Ségou, le 5 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Ségou : l’esprit du festival sur le Niger est aussi dans le  »off »

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Ségou – A Ségou, il y a le Festival sur le Niger et son très alléchant programme  »In » (expositions d’art plastique et de photographie, concerts, colloque, foire, résidences…), qui en fait, pendant cinq jours, un lieu de défense d’expressions artistiques porteuses d’une vision du monde, des rapports entre les peuples, et illustratives d’un patrimoine que leurs auteurs tâchent, malgré les difficultés, de préserver. Il y a aussi un  »Off » qui, en le complétant et en le prolongeant, contribue à créer, pour des artistes confirmés ou  »émergents », une plateforme d’où partent des propositions diverses et intéressantes. C’était le cas de deux expositions : celles des collectifs  »Badialan » (le ruisseau asséché en bamanan) et  »Tim’Arts ».

A l’espace culturel  »Mieruba », dans le quartier de Ségou-Coura, une quinzaine d’artistes du collectif  »Badialan » – que les amateurs d’art ont vus à la biennale Dak’Art, en 2016 – présente jusqu’au 10 février 2018 leurs travaux. On a vu Diakaridia Traoré qui a montré deux pièces d’un travail sur  »les mouvements dans les bars ». « Les bars m’aident à réfléchir, à me distraire, à créer, à rêver, dit-il. Ce sont des espaces de liberté, de rencontre, des lieux importants d’inspiration, qui aident à connaître la société dans laquelle nous vivons, et les mutations qu’elle porte. On y apprend des choses qu’on n’apprendrait pas ailleurs. »

Comme Diakaridia Traoré, Moussa Traoré, Modibo Van Sissoko, Siaka Togola, Tary Keita, entre autres, sont aussi représentatifs de l’esprit du collectif  »Badialan » structuré autour de l’ambition de « faire tout pour avoir le plus d’artistes maliens dans les circuits africains et internationaux », selon le mot de son coordonnateur, Amadou Sanogo. Celui-ci forme, avec Abdoulaye Konaté et Amahiguéré Dolo, le trio d’artistes visuels le plus connu hors des frontières du Mali.

Sanogo souligne que  l’idée de créer les conditions « pour que les artistes maliens vivent de leur art » commence à « donner des fruits parce qu’une clientèle de collectionneurs locaux est en train de se structurer ». Les photographes qui « n’avaient pas compris au départ » demandent désormais à intégrer le collectif  »Badialan » – le nom de son quartier – qui regroupe sculpteurs, vidéastes, peintres, spécialistes de l’installation. De nombreux lieux de la capitale malienne reçoivent leurs expositions. Il arrive aussi que celles-ci soient montrées à l’atelier même.

Le collectif  »Tim Arts », quant à lui, rassemble des artistes plus jeunes, tous sortants du Conservatoire des arts et métiers multimédia Balla Fasséké Kouyaté. Il y en a même un qui est encore en formation. C’est la troisième fois qu’ils présentaient en  »off » leurs œuvres partagées entre peintures, techniques mixtes, utilisation de matériaux dits de récupération. Marie-Ange Dakouo propose sa lecture des coiffures féminines ; Mohamed Dembélé place un regard très politique sur les  »naufragés » de la Méditerranée ; Dramane Toloba fait du collage, Seydou Traoré présente des propositions qui sont une représentation  »physique » de proverbes maliens. Avec ses  »assoiffés » du thé »,  »faiseurs de thé », titres de deux de ses œuvres, Ibrahima Ballo travaille sur les  »grins », ces regroupements d’amis au sein desquels on discute de sujets sociaux et politiques. Tandis que Mariam Ibrahim Maïga, coordinatrice de ‘’Tim Arts’’,   »explore », avec sa touche tout en finesse, la nudité chez la femme.

Dans le cas de  »Tim Arts », il y a deux enjeux indispensables à l’œuvre : ceux du dialogue intergénérationnel et de la transmission. C’est de manière concrète que j’ai vécu cela, le 3 février 2018, jour du vernissage, en me faisant présenter, alors que j’allais prendre congé des artistes, sur l’immense Amahiguéré Dolo, propriétaire et promoteur de l’espace. Les jeunes savent la chance inouïe qu’ils ont d’échanger avec cet artiste fécond et disponible, et de profiter de son expérience. ça aussi, c’est l’esprit de Ségou.

Ségou, le 3 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Salif Keïta à Ségou : le rendez-vous manqué

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Ségou – Il me tardait de revoir Salif Keïta en concert. La dernière fois que j’ai vu celui que j’appelle le  »prince chantant », c’était un soir de décembre 2010, lors du Festival mondial des arts nègres, Place de la Nation, à Dakar. Ce soir-là, pendant une heure, il avait été exceptionnel, notamment avec les deux guitaristes guinéens de talent que sont Ousmane Kouyaté, l’ami de plus de quarante ans, et Djessou Mory Kanté, frère de Kanté Manfila, que Salif Keïta considère comme son  »patron ».

A contrario, l’heure de prestation que nous a servie Salif Keita, samedi soir sur la scène Da Monzon du Quai des Arts, à Ségou, se résume en un rendez-vous manqué, parce que j’avais attendu celui-ci comme un grand moment de communion avec l’artiste. L’attente était d’autant plus pleine d’espérance que le point de rencontre était Ségou, au centre du Mali, carrefour entre le nord et le sud du pays. Au bord d’un fleuve, le Djoliba, cher au peuple dont il a passé sa vie à chanter les valeurs et vertus.

Samedi soir, à Ségou, il y avait toujours à ses côtés Djessou Mory Kanté. Mais il n’y avait, en tout et pour tout, que deux autres instrumentistes (un joueur de kora et un percussionniste) et trois choristes. C’était une vraie frustration de voir Salif Keita et son groupe jouer avec de la programmation (pour la batterie, la guitare basse, la guitare d’accompagnement) assurée par un DJ. Cela s’est ressenti tout au long de ce concert tant attendu. Nous avons vu un Salif Keita statique, très loin du fringant jeune homme – malgré ses 68 ans révolus – qui sautillent sur les scènes du monde entier et tenant en haleine les mélomanes.

Mardi dernier, un quotidien bamakois titrait :  »festival de Ségou, Salif non partant ». On aurait pu y voir la possibilité d’un désistement du musicien si, plus tard, une fois à Ségou, l’on ne m’avait pas dit que Salif Keita ne jouait que de cette manière à Ségou. Se sentant tellement en terrain conquis et face à des fans hystériques, Keita renonce-t-il à donner le meilleur de lui-même ? Comment comprendre que des morceaux comme Laban,  »Dery »,  »Mandjou » ou  »Madan » soient joués à la manière d’un robot comme ils l’ont été samedi soir ? Heureusement qu’il y a eu le solos de Cheick Tidiane Seck sur les deux derniers titres. Lui a réussi à faire réagir. Et c’était bien là les seuls moments où l’on a pu s’accrocher à quelque chose.

Le public qui s’est bien  »réchauffé » avec les prestations précédentes, s’est subitement refroidi, faisant baisser d’un cran son adhésion et sa communion avec le chanteur sur scène. Pour mesurer la déception, il fallait voir la rapidité avec laquelle la tribune  »VIP » s’est vidée dès après le deuxième des cinq titres du concert. Il est devenu subitement froid, non pas à cause du temps clément de la soirée, mais parce que Salif Keita n’arrivait pas à l’accrocher. Il y avait bien quelques applaudissements après les morceaux, mais rien de plus.

Entre une activiste culturelle qui s’enthousiasmait à l’idée de voir se produire Salif Keita, deux architectes littéralement douchés par ce qui n’était pas loin de l’amateurisme, un journaliste espérant un beau spectacle, mais déçu de n’avoir pas eu cela de la partir d’un artiste qu’il voyait pour la première fois en concert et un autre qui piaffait à l’idée de rendre compte d’une prestation digne du rang de la tête d’affiche, l’on ne trouvait de mots assez forts pour dire sa déception. Salif est venu, nous l’avons vu, il n’a pas joué, donc pas convaincu. Avait-il seulement mesuré l’ampleur de l’attente de ces dizaines de milliers de personnes ? Apparemment non, puisqu’il n’aurait pas transformé cette prestation – en définitive fade – en un retentissant rendez-vous manqué. Il n’a pas tenu son rang. Pour dire le moins.

Ségou, le 5 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho

Ségou/Festival sur le Niger : la culture, arme de paix

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Ségou – L’image du chanteur Abdoulaye Diabaté, tête baissée, implorant le ciel à « aider la Mali à surmonter la difficile situation qu’il traverse », en dit long sur deux faits : une lassitude face à la situation d’instabilité que vit le pays depuis plus de cinq ans, et l’espoir – ou plutôt la prière – que le  »Maliba » (le grand Mali, le Mali éternel), s’appuyant sur ses ressorts millénaires, arrivera à se sortir des griffes du jihadisme, des ambitions rebelles et des convoitises étrangères pour ses ressources naturelles. C’était jeudi soir, Quai des Arts de Ségou, sur les bords du fleuve Niger.

La prestation de Diabaté, la dernière de cette première soirée sur le quai, a duré plus d’une heure, et a ravi le nombreux public venu le suivre. Diabaté est un enfant de la région et le fait qu’il se soit donné si brillamment, comme à son habitude, donne du baume au cœur des mélomanes qui ont, quoi qu’on dise, dans un coin de la tête, la situation sécuritaire du pays. Je vous parlais, dans une chronique antérieure, de la volonté affichée de résister et de montrer que, par l’acte politique qu’est l’activité artistique, on peut montrer le vrai visage d’un peuple et lancer un message de paix, de rassemblement et d’unité, et, ainsi, organiser la résistance. C’est de cela qu’il s’est agi, tout au long de la soirée, jeudi, les artistes réussissant formidablement à illustrer la diversité et la richesse culturelles du pays, et le sentiment d’appartenance à un bateau qui tangue mais ne compte pas chavirer.

Avant Abdoulaye Diabaté et son groupe (centre), cela s’est joué entre Kayes (ouest) et l’axe Tombouctou-Kidal (nord) : Check Siriman Sissoko et Mbouillé Koité ont porté la tradition des chants khassonké appréciés et relayés par des fans  ; Kader Tarhanin et son groupe  »Afous Dafous » (Main dans la main, en tamachek) ont ravi la vedette à tout le monde, d’abord par la qualité de leur musique, leur maîtrise de leurs instruments (deux guitaristes, un joueur de gembri et un batteur en folie).

La légende nigériane Fela Anikulapo Kuti disait que « la musique est une arme ». Cela a été vrai pendant toute la 14è édition du Festival sur le Niger, au cours de laquelle des musiciens l’ont dressée contre l’obscurantisme, la peur et la division. Avec la musique, oui mais aussi le théâtre, le conte. C’est aussi ce qu’a montré la compagnie de danse du promoteur du festival  »Fari Foni Waati », vendredi 2 février, dans leur présentation du résultat de sa résidence de création organisée à Ségou et Bamako. Entre passé et futur, les six membres de la compagnie tentent et réussissent magistralement une interrogation et une réinvention de la notion de rite. En trois tableaux bien articulés et aux rythmes appropriés, ils ont assuré un spectacle magnifique.

Ségou, le 5 février 2018

Aboubacar Demba Cissokho