Fespaco 2015/Lettres du Faso : impressions sur le fil

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Lors de la 24-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO), organisée du 28 février au 7 mars 2015), nous avions rapporté sur notre page Facebook nos impressions quotidiennes. Intitulées « Lettres du Faso », ces chroniques posent un regard décalé sur cette importante biennale, essentielle à la visibilité des cinémas d’Afrique.

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Jour 1 : écrit noir sur blanc

«Vous allez où ?» En répondant «Ouagadougou» à la question du policier préposé au contrôle des tickets d’embarquement du vol Air Algérie, ce dimanche 1er mars 2015, à l’aéroport Léopold Sédar Senghor de Dakar, j’avais déclenché un interrogatoire d’un type singulier. «Qu’est-ce que vous allez faire à Alger, alors que votre destination c’est Ouaga ?», me lance-t-il. Je lui réponds qu’il en est ainsi parce que les vols de compagnies ouest-africaines affichaient complet jusqu’au 2 mars. Curieux, mais c’était cela ou rien, si je voulais couvrir le Fespaco, ouvert…samedi.

Il était quelque part écrit que ce voyage, le plus éprouvant que j’aie jusqu’ici effectué, allait être compliqué. Regroupement problématique, parce que nous sommes 10. Départ avec 30 minutes de retard. Sur la route d’Alger, en remontant donc vers le nord, escale… à Nouakchott. Une petite pause et nouveau départ. Entre la capitale de la Mauritanie et Alger, je tue le temps en écoutant d’abord de la musique – Tiens, la musique du film Timbuktu, magnifiquement interprétée par la Malienne Fatoumata Diawara – avant de me plonger dans la relecture du recueil Aube africaine et autres poèmes africains, de Keïta Fodéba, fondateur des Ballets africains de Conakry. Apaisant ! Comme l’est le temps doux que nous trouvons à Alger, à 6h 35.

«Patientez, vous êtes en transit !» Le policier algérien avait-il besoin de nous dire cela, puisque nous avions intégré le fait que nous n’étions qu’au début de notre périple fatigant. N’ayant pas de visa de transit, nous sommes obligés de passer toute la journée à l’aéroport Houari Boumediene. Nous nous servons des blagues pour…tromper le temps, qui était déjà trop long pour des festivaliers ayant déjà raté trois jours de fête dans la capitale du Burkina Faso.

Après un déjeuner sommaire, nous voilà sonnés par une relecture attentive de nos billets d’avion : sur le chemin du retour, le 10 mars prochain, nous allons passer une nuit entière à l’aéroport d’Alger. Cette perspective rajoute à notre fatigue que quelques moments de sommeil avaient du mal à évacuer. A 20 heures locales (19h GMT), nous reprenons l’avion d’air Algérie, pour transiter par… Niamey avant d’atterrir à Ouagadougou, à 00h 30’. Après toutes les formalités (Ebola, police, accueil par une équipe de l’Ambassade…), j’arrive à l’hôtel à deux heures du matin. Ce n’était pas encore la fin, pour moi, parce que je me suis promis de vous envoyer des lettres du Burkina Faso. Cette première a été, je l’avoue, laborieuse. Mais tout cela était écrit. Où ? Noir sur blanc. Vous comprendrez mieux tout ça si je vous dis que l’agence de voyage qui a émis nos billets s’appelle Odyssée S.A. A demain ! Pardon, à tout à l’heure !

Ouagadougou, le 3 mars 2015

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 Jour 2 : Fespaco particulier ? Pas encore vu !

Mardi 3 mars 2015, une première journée à Ouagadougou, au Festival panafricain du cinéma et de la télévision, a somme toute ressemblé à toutes les autres que j’ai vécues. Enfin presque. Au réveil, à…4h 45, malgré la fatigue d’un voyage au scénario écrit mais improbable, je me suis tout de suite mis dans le bain, allant de salle en salle, pour voir Rapt à Bamako du Malien Cheick Oumar Sissoko qui, à vrai dire, a raté son retour à la compétition pour l’Etalon d’or de Yennenga. Lui, le lauréat du Grand Prix en 1995.

Pour constater, avec cinq courts-métrages visionnés à la salle ‘’Burkina’’, que le fossé devient de plus en plus grand entre de jeunes réalisateurs anglophones à l’audace artistique certain et des créateurs francophones, qui se perdent dans une non maîtrise de l’écriture et, très souvent, un oubli que l’esthétique est un élément important dans le rendu d’une histoire à l’écran.

En dehors des salles, où le public est quand même présent, l’ambiance est là. Comme d’habitude, Ouagadougou grouille des bruits des milliers de mobylettes dont les conducteurs rivalisent d’ingéniosité pour trouver le chemin dans un décor sahélien fait de fumée et de poussière. Ouaga reste Ouaga. Et ça, c’est une première bonne nouvelle, les prévisions ayant été quelque fois des plus alarmistes.

Le Fespaco reste égal à lui-même, en ce sens qu’il est toujours difficile de se retrouver dans un programme éparpillé dans des endroits éloignés les uns des autres. C’est une chose qui doit changer ! Ceux qui ont déjà été ici pour ce festival ne sont pas dépaysés, parce que les pratiques restent les mêmes dans une organisation huilée à la manière burkinabè – c’est-à-dire que face aux difficultés les plus cocasses, le mot d’ordre est : «Il n’y a pas de problème, ça va aller !». Je ne saurai rendre à l’écrit le ton dans lequel cette assurance est déclamée.

Le soir, après les salles qui ferment au-delà de minuit, pas très difficile de trouver à manger, entre les fameux ‘’maquis’’ et les cabarets de toutes sortes proposant la panoplie de poulets et de la musique aux festivaliers. A la fin, la fatigue alourdit les jambes et les paupières. On se promet de bien dormir pour être d’aplomb quelques heures plus tard pour la suite des opérations. Mais, comme pris par une frénésie propre à cette biennale du cinéma, on saute très vite du lit pour affronter le programme. La magie opère de façon très naturelle. Cheick Oumar Sissoko – je reviens à lui – avait dit, le jour de l’ouverture, que le Fespaco 2015 avait été préparé dans des conditions difficiles, pour s’excuser, en sa qualité de secrétaire général de la Fédération panafricaine des cinéastes, des couacs notés ce jour-là.

Dans son déroulé, donc, le Fespaco reste un compagnon fidèle à ses visiteurs. Bon, j’exagère quand même. Deux choses ont changé à Ouaga : il faut montrer patte blanche avant d’entrer en salle de projection (fouilles des sacs, scanners…), et la salle de ciné sans toit, Oubri qui, hélas, n’existe plus. Il a été transformé en centre commercial où les chinoiseries ont la part belle. Mais cela existe ailleurs, non ? Il est 6h 52 et grand temps d’aller prendre le petit-déjeuner avant de reprendre la route. A demain !

Ouagadougou, le 4 mars 2015
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Jour 3 : Tom Sank avant, les films ensuite, Tom Sank après

Un trait distinctif du Fespaco : le réveil est toujours difficile, voire vraiment compliqué. S’il en est ainsi, c’est qu’il n’y a que la nuit pour trouver le temps de discuter à bâtons rompus avec des amis que l’on retrouve, de faire, très souvent, des rencontres humainement et professionnellement intéressantes. On échange sur les films qu’on a vus dans la journée, mais aussi et surtout de bien d’autres sujets. Ça a été le cas pour moi, cette du mercredi au jeudi, avec trois amis burkinabè, dans l’intimité du bar-restaurant nommé ‘’Le Foret’’.

Au menu des échanges, les films bien sûr, mais aussi et surtout le combat de la jeunesse africaine pour la liberté, la dignité, l’indépendance du continent. Nous avons pris un malin plaisir à nous moquer et à dénoncer l’imposture de ces artistes et ‘’activistes’’ culturels pour qui la proclamation verbale sur la révolution, sur les disques et autres supports, est devenue un lucratif fonds de commerce.

Le fait qu’ils crient avec les loups parvient difficilement à masquer leurs carences intellectuelles et leur capacité à être en phase avec le peuple en lutte. Un peu plus de quatre mois après l’insurrection des 30 et 31 octobre 2014, toute discussion sur ce sujet prend un relief particulièrement significatif et intéressant. Avec comme fil rouge la lumière d’un absent qui n’a jamais été aussi présent : Thomas Sankara. Entre jeunes, nous nous sommes émerveillés à constater que ce révolutionnaire, qui n’avait pas encore 37 ans à son assassinat, en octobre 1987, a été tellement juste dans ses propos, précis dans sa vision, intègre dans son comportement, que la tentation a été, tout au long de la discussion, de considérer que ce jeune homme était venu d’ailleurs, d’une planète dont il était le seul habitant…

Parlant de sujets aussi divers et cruciaux que la défense de l’environnement, la lutte contre la corruption, l’autonomisation des femmes, etc. Autant de thématiques d’une actualité plus que brûlante. L’impact et la force de cette vision ont été vus lors de la projection du film Capitaine Sankara, de Christophe Cupelin. Des applaudissements nourris ont accompagné le film au point de gêner un critique burkinabè, qui aurait aimé se concentrer un peu plus pour voir ce travail.

Voilà ! Au Fespaco, donc, il y a d’abord, avant tout et toujours Sankara, Tom Sank, et…les films. Pour cette édition, il y en a, c’est normal, de très bons, de moins bons, de mauvais. Les commentaires et appréciations des uns et des autres, les tendances montrent qu’on s’achemine vers un palmarès dans lequel figureront beaucoup de films. Une œuvre en particulier ne semble pas en mesure de triompher au point de ne laisser que des miettes aux autres. Au chapitre ‘’Coups de cœur’’, un certain consensus se dégage autour de quelques œuvres fortes : L’œil du cyclone, de Sékou Traoré (Burkina Faso), Avant le printemps d’Ahmed Atef, C’est eux les chiens de Hicham Lasri (Maroc), Cellule 512 de Missa Hebié (Burkina Faso), Des étoiles de Dyana Gaye (Sénégal), Price of love de Hermon Hailay (Ethiopie), Timbuktu d’Abderrahmane Sissako (Mauritanie).

Le jury a du pain sur la planche, mais ces films devraient se partager les récompenses, dont certainement l’Etalon d’or de Yennenga. Quel que soit l’heureux élu ou l’heureuse élue, tout le monde aura gagné en fin de compte. Parce qu’il y a bien plus important que les œuvres présentées en compétition. C’est la vision d’une Afrique en marche qu’elles tentent de traduire. Pour surveiller cette opération, il y a Thomas Sankara, un président de jury bien plus charismatique. Il faudrait bien un jour ou l’autre percer le mystère qui fait qu’avant et après avoir parlé des films, on revient toujours à ce jeune révolutionnaire qui a décidé et réussi à faire exister son pays sur la carte. Avec la rigueur et le sens de l’humour qui le caractérisaient d’ailleurs, il m’en aurait certainement voulu d’avoir tardé à vous envoyer ma lettre du jour. Demain, je ferai un effort. Promis, capitaine !

Ouagadougou, le 5 mars 2015

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Jour 4 : plus que le slogan, la réalité

Hier, jeudi 5 mars, j’ai été voir le film La sirène du Faso Fani, au Palais de la culture Jean-Pierre Guingané, dans le secteur de Cissin. C’est loin, parce qu’il faut trente minutes – pas moins – pour s’y rendre, à partir du centre-ville. Cette distance n’a fait qu’ajouter à l’intérêt et au charme de ce petit voyage dans Ouagadougou et surtout au caractère précieux du moment de cinéma que j’ai décidé d’aller vivre loin du centre névralgique du programme Fespaco. Après donc une trentaine de minutes, j’ai rejoint la salle après m’être plié aux formalités sanitaires et de sécurité d’usage. Une très grande enceinte pouvant contenir au moins 2.000 personnes.

Hier, il n’y avait pas beaucoup de monde – disons une soixantaine de cinéphiles – mais ça ne dit rien sur la qualité du film de Michel Zongo, une œuvre d’une belle facture. Oublions les mauvaises conditions de projection, parce que le dispositif mis en place n’était pas bon. Le cinéaste s’en est plaint, mais la portée sociale, culturelle et politique du sujet prend, heureusement, le dessus. Le réalisateur est allé rencontrer d’anciens travailleurs de la société Faso Fani, liquidée en 2001 dans le cadre des Politiques d’ajustement structurel de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international. En filigrane, il y a un vrai engagement à plaider la valorisation d’un savoir-faire endogène et l’impérieuse nécessité de promouvoir le ‘’consommer local’’.

Dans le contexte de transition politique que vit le Burkina Faso, ce travail prend un sens tout particulier, pour un pays qui cherche à revenir aux fondamentaux, des reflets de ce qui fait son identité et correspond à la vision que son peuple a de lui-même et du monde. Rapportée au contexte sénégalais, cette réflexion interpelle à plus d’un titre. Mais, plus que cela, c’est l’existence de l’infrastructure du Palais de la Culture Jean-Pierre Guingané qui doit faire réfléchir. Ici, à Ouagadougou, tout au moins dans la salle où j’ai vu le film La sirène du Faso Fani, c’est la réalité vécue du slogan ‘’une commune, une salle de cinéma’’, qui reste à l’état de projet au Sénégal. Mais ne le répétez surtout à personne ! Ce n’est pas sûr, parce qu’il paraît que je suis dans une zone sous la menace d’un groupe dénommé…comment encore Haram ?

Bon, vous me direz que je m’éloigne du Fespaco. Je sais, je sais ! Je reviens donc au festival, pour dire que l’heure est aux pronostics, après la projection de tous les films en compétition. Qui va remporter l’Etalon ? Qui sera le meilleur acteur ? La meilleure actrice ? Chacun a sa petite idée, mais celle-ci pourrait être ainsi résumée autour de quelques titres de films : il faut peut-être résider dans la Cellule 512, échapper à L’œil du cyclone, se lever Avant le printemps, briller avec Des étoiles, pour lesquelles C’est eux les chiens. Il faudra en outre payer Le prix de l’amour pour avoir le droit d’aller tourner à Timbuktu. Pas simple, hein ?

Ouagadougou, le 6 mars 2015

PS : à la surprise générale, c’est le réalisateur marocain Hicham Ayouch qui avait reçu l’Etalon d’or de Yennenga pour son film Fièvres. Le moins que l’on puisse dire, c’est que personne ne l’avait vu venir, celui-là.

====== Aboubacar Demba Cissokho ==

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