Sembene Ousmane : verbatim

Publié le Mis à jour le

Sembène Ousmane, décédé le 9 juin 2007 à l’âge de 84 ans, était un artiste engagé. Et à ce titre, il ne mâchait pas ses mots. Et l’une de ses convictions principales était de compter sur ses propres moyens, ses propres capacités. Et que l’Afrique en fasse de même.

Le réalisateur s’est évertué, tout au long de sa carrière, à mettre en lumière les valeurs essentielles de la culture africaine : refus de l’injustice, amour de la liberté, dignité. Dans un entretien accordé en 2003 au journaliste burkinabé Yacouba Traoré, en marge du tournage de Moolaadé, son dernier film, le cinéaste écrivain y est allé à coups de confidences sur sa vision du monde, ses convictions.

«C’est à nous de créer nos valeurs, de les reconnaître, de les transporter à travers le monde, mais nous sommes notre propre soleil, disait Sembene en réponse à une question sur la faible représentation du cinéma africain au Festival de Cannes. Moi, je n’ai pas le tropisme de l’Europe. Dans l’obscurité la plus noire, si l’autre ne me voit pas, moi je me vois dans le noir. Et je brille, voilà ma réponse.»

«C’est bien d’aller à Cannes. Mais je souhaite que l’Afrique crée un événement de ce genre. Nous avons le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou (Fespaco). C’est un événement qui nous porte», estimait-il. Il ajoutait : «Ne soyons pas des gens qu’on invite tout le temps. Reconnaissons d’abord la qualité de nos œuvres et de nos artisans. Même si les autres nous ignorent, est-ce que nous avons le droit de nous ignorer ? Mais non ! Ils ne me choisissent pas, je n’ai pas demandé à être élu.»

Sur ses difficultés à réaliser Samory en hommage au résistant mandingue à la pénétration coloniale, Sembene disait que le cinéma est un luxe pour un peuple qui a faim, a des problèmes pour se soigner, à envoyer ses enfants à l’école.

«Si je ne fais pas Samory, d’autres le feront», disait-il avant d’ajouter : «On essaie de le faire mais il y a des priorités. Quand je pense aux souffrances que je peux avoir pour faire un film, quand je pense à nos hôpitaux, nos écoles, nos dispensaires, je dis que ce n’est pas un problème.» C’était ça Sembene. Libre et sensible aux préoccupations de son peuple.

Il n’était pas tendre avec les dirigeants africains, dénonçant sans cesse «des gouvernements qu’on finance, qui restent des mois et des mois sans payer leurs fonctionnaires. Des routes et des hôpitaux qu’on ne fait pas». «Nous (les cinéastes) sommes plus libres», disait-il encore soulignant que devant leurs possibilités limitées, il n’y avait pas de honte à aller chercher les moyens ailleurs.

«Vous êtes passés devant les hôpitaux pour voir les malades qui sont couchés sur la natte et qui attendent un médecin ? Avez-vous parlé à un médecin qui veut sauver un homme et qui ne peut pas le sauver parce qu’il ne peut même pas avoir un médicament ?», demandait le cinéaste.

«Quelles que soient mes souffrances, c’est la leur qui me fait le plus mal.» Ainsi parlait Sembène, Ousmane de son prénom.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 9 juin 2017

 

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