«Moolaadé », le dernier de Sembene : éloge de la liberté

Publié le Mis à jour le

Des femmes rangées d’un côté, criant à tue-tête leur volonté d’abandonner la pratique de l’excision en face des hommes du village, décidés à perpétuer un ‘’héritage’’. Le tout dans une atmosphère empreinte d’une tension qui n’éclatera pas pour autant qu’elle est vive.

Au-delà de cette confrontation visible, la séquence finale du film Moolaadé symbolise à elle seule les oppositions que le réalisateur a voulu mettre en exergue, pour, dit-il, « parler à (son) peuple des problèmes qui le regardent ». Moolaadé (le droit d’asile en peul) est un film actuel qui met en scène, dans une ville burkinabè, les tensions, agitations et autres débats passionnés que suscitent les oppositions tradition-modernité, islam-paganisme, vieux-jeunes, etc.

Les envolées lyriques de la griotte au tout début du film invitent les femmes à abandonner la pratique de l’excision, à la scolarisation des filles, traduisent les ambitions progressistes de Sembene Ousmane. Le ‘’doyen’’ des cinéastes africains s’est fait ici, après Faat Kiné, le porte-parole dune couche certes ancrée dans la tradition mais décidée à laisser sur le chemin des archaïsmes dégradants pour la condition humaine.

Les décors du film long de 120 minutes – il a été suivi par un public nombreux à la salle Bazin du Palais des Festivals -, un paysage verdoyant en pleine saison des pluies, le jeu des acteurs, la musique, laissent le spectateur rêveur mais jamais détourné du drame qui se joue. Les hommes, confortablement installés dans leurs certitudes de conservateurs, sont, à la fin, surpris par l’attitude des femmes au fait des dangers de pratiques comme l’excision. Autorité des maris et pères bafouée et remise en cause autour du combat d’une femme, Collé Ardo Gallo Sy (Fatoumata Coulibaly), pour préserver quatre filles de la ‘’purification’’.

Traumatisée par son propre souvenir des douleurs de l’excision et surtout celui d’avoir perdu ses deux premières filles à cause de cela, Collé, avec le courage et la conviction de mener un combat juste comme seules armes, engage la résistance et décide de soustraire quatre filles de l’excision. Elle finit par rallier à sa cause toutes les autres femmes du village qui décident en chœur : « Aucune fille ne sera plus coupée !» Et c’est dans cet acte que se trouve la nouveauté. Habitué à voir et à entendre parler des initiatives en faveur de l’abandon de l’excision prises en premier lieu, par des ONG du Nord, le spectateur découvre ici que ce sont les femmes qui prennent les devants.

Là, Sembene Ousmane réussit à inverser une tendance qui voudrait que les changements qui arrivent sur le continent africain soient toujours enclenchés par le Nord, réussissant à donner la parole à ‘’son’’ peuple et à se faire l’avocat des pulsions de celui-ci, comme il l’a fait dans ses précédentes réalisations : Camp de Thiaroye, Guelwaar, entre autres.

Aboubacar Demba Cissokho

Cannes, le 14 mai 2004

 

 

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