‘’Lettre d’outre-tombe’’ / Acte Fin – L’hommage d’Abdou Bâ à son ami Issa Samb Joe Ouakam

Publié le Mis à jour le

Deux jours après le décès de l’artiste Issa Samb Joe Ouakam, et au lendemain de son inhumation, son ami et compagnon du Laboratoire Agit’Art, Abdou Bâ, lui rend hommage dans ce texte que nous reproduisons. Poignant et sincère, le témoignage revient en des termes bien choisis sur les lignes d’engagement du disparu.

CHER ISSA SAMBA,

SAMANE, t’es retourné en mer pour vivre enfin en paix dans l’immensité de l‘univers du maitre sublime du visible et de l’invisible.

SAMANE, t’es parti digne dans la douleur que, pour une fois, tu as acceptée de me décrire dans le secret de ton laboratoire amputé, jadis espace de méditation de médiation de conversation, mais aussi de définition de stratégies politiques généreuses et contrastées.
« Mais pourquoi, Abdou, les hommes de savoir meurent-ils toujours fâchés dans ce pays ? »

Cette question et bien d’autres encore m’envahissent au moment où la république toute entière te rendait un dernier hommage, à toi, SAMANE, couché à 10h 10 minutes ce mercredi jour de lumière.

YOUSSOUPHA JACK DIONE, ABDOUL NDENE NDIAYE, LE PROFESSEUR ALASSANE NDAW, LE PROFESSEUR ALMAMI BABA LY, L’ECRIVAIN MAMADOU TRAORE DIOP, tous ceux que tu aimais convoquer régulièrement en me disant qu’ils nous regardent du haut du royaume du tout puissant, doivent être heureux de t’accueillir.

SAMANE, t’as réussi, oui, t’as transmis les symboles aux cadets des compagnons des premiers jours de la renaissance, ceux qui, très tôt, comprirent que le mouvement des peuples qui bousculent toutes les frontières était irréversible. « Ce sont les peuples qui bougent, ABDOU, le droit au voyage est imprescriptiblement inscrit dans notre mémoire d’homme, et cette Europe forteresse et ringarde n’y pourra rien ».

SAMANE, t’auras donné l’aumône, aidé la veuve et porté l’orphelin jusqu’à la fin. T’as donné à l’enfant le courage par la magie des images, des jeux et gâteries l’envie de croire au futur.
SAMANE, tu n’auras eu ni femme ni enfant, c’était ton choix, même si tous les enfants de cette terre étaient les tiens.

Debout face à toi, SAMANE, je me sens en marge d’un monde qui dérive et je cherche à l’arrêter mais je ne le peux pas parce que ne pouvant pas parler au cœur dur des usurpateurs et autres imitateurs stériles. Et pour une fois, tu ne peux pas, fermement avec ta voix rauque, dire : « Dehors, ne rentrez pas… dehors’’, au 17 de la rue JULES FERRY.

TON LABORATOIRE, AGIT ART, tes compagnons, la nature généreuse, la danse silencieuse des fourmis autour du grand fromager tressé, les manuscrits laissés au temps, je ne parle surtout pas du temps métronomique qui te suivait.

La vie a de longues jambes, COMMANDEUR, et les curieux personnages qui semblent avoir pris possession du 17 Jules FERRY devront se battre avec la nature et l’esprit des lieux. Un long combat qu’ils perdront certainement car ce Pënc, dernier ilot de verdure d’une ville où l’an-architecture règne en maitre, ce lieu disais-je donc, n’est pas n’importe quel endroit, nous le savons parce que tu nous l’as maintes fois démontré.

ALIOUNE DIOUF ne me démentira certainement pas, lui, ton fils, assistant et compagnon que tu as retenu longtemps dans tes ateliers de conservation de la graine qui n’est surtout pas à confondre avec le grenier à mil. Tu as finalement déteint sur lui, toi, SAMANE, encore vivant, devant moi, le dernier béret que tu lui avais offert en ma présence bien vissé sur la tête allant de venant dans la foule autour de la morgue de l’hôpital principal de DAKAR.

Ce soir, quand tout sera fini, ils iront certainement souper aux chandelles autour de leur projet de carnage en oubliant les écritures saintes et la puissance du maitre de l’univers.

SAMANE, tu diras à MAMADOU TRAORE DIOP et à JIBRIL DIOP MANBETTI qu’AGIT ART ne mourra pas car les cadets sauront mériter l’honneur de cet héritage indispensable dans une ville où on creuse des trous comme dans un cimetière.

Cette dernière chandelle devra avoir la puissance d’éclairer une société dans une crise économique et de conscience profonde, dirigée par les politiques périmées de vieux hommes qui refusent toute ascension pour les jeunes et les idées neuves qui soignent et restaurent.

Longtemps avant, nous étions dans un autre siècle, AGIT ART conversait sur l’agonie des partis politiques qui vient d’atteindre son stade ultime : le charnier.
Le président de la République, en te rendant hommage, m’a semblé être un homme seul malgré l’entourage, ses propos justes et sincères ont trahi son envie réelle de vaincre lui aussi son époque en faisant de l’épanouissement de l’HOMME son projet. Sa réussite nécessite tout d’abord une attitude toute particulière qui devrait l’arracher des griffes des partis politiques pour le ramener vers la posture d’écoute de Tous qui te vaut aujourd’hui cette consécration, même si à titre posthume.

SAMANE, t’es venu, t’es parti rejoindre la mer de OUAKAM en dessous des mamelles amputées de notre belle ville du printemps continu. DAKAR est devenue orpheline subitement, le défilé incessant du 17 Jules Ferry de gens si différents, en quête de paix et de savoir, tes cris et pleurs intempestifs du jeudi, tes salutations et la beauté de ton style recherché.

T’es parti avec des convictions de 1968 dans votre combat pour la liberté contre la négritude du poète, ta rencontre avec le CHE quelque part en Afrique pour la définition des stratégies de luttes de libération jusqu’à l’arrestation de ton compagnon OMAR BLONDIN DIOP par THIECORO, le bourreau sanguinaire du régime malien d’alors, son transfert à GOREE, l’île-mémoire, et son assassinat que le rapport d’autopsie du professeur QUENUM ne pourra jamais expliquer.

Ce matin, SAMANE, le soleil s’est levé à l’est comme d’habitude et l’appel des muézins enveloppe une ville qui se réveille au troisième jour avec ses évocations, pendant que le deuil chez les LEBOUS, généreux peuples de l’eau, se poursuit pendant combien de temps encore ?

Coupez-Roulez.

Dakar, le 27 avril 2017

ABDOU BA
AGIT ART

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