FESPACO 2017/LETTRES DE OUAGA – Quatrième partie (4/4)

Publié le Mis à jour le

Lors de la 25-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO, 25 février-4 mars), nous avons partagé une chronique quotidienne, pour parler de la manifestation sous un regard décalé, permettant, nous l’espérons, d’en appréhender l’importance, les enjeux et les défis liés à son existence même.

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== Jour 7 — Fespaco : le fantasme des prix

Bonjour,

Etre primé ou non, telle est-elle la question ? Les discussions de couloir sur les chances de tel ou tel autre film en compétition à la 25-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou sont révélatrices d’au moins deux choses : le grand public et même certains professionnels pensent que la qualité d’un film dépend du nombre de récompenses qu’il obtient ; c’est à partir de la décision d’un jury de décerner des distinctions qu’une œuvre est appelée à avoir une ‘’carrière’’ plus ou moins importante.

A Ouagadougou, comme ailleurs, dès le lancement du festival, l’on commence à épiloguer sur…le palmarès éventuel, surtout quand, comme en 2011 (Un homme qui crie de Mahamat Saleh Haroun), en 2015 (Timbuktu d’Abderrahmane Sissako) ou en 2017 (Félicité d’Alain Gomis), une réalisation arrive dans la capitale du Faso, précédée d’une ‘’réputation’’ qui en fait, à tort ou à raison, le ‘’favori’’ dans la course pour le prestigieux Etalon d’or de Yennenga.

Rien n’est plus incertain. Il n’y a en effet aucune garantie qu’un film primé dans un festival, aussi important soit-il, peut l’être tout autant dans une manifestation. Les contextes, les réalités sociopolitiques, l’environnement, ajoutés aux désidératas d’un jury, n’étant pas les mêmes.

Vraie ou fausse, la légende qui veut qu’il y a un ‘’lobbying’’ politico-diplomatique déterminant le lauréat du Grand Prix est tenace, traversant les éditions et alimentant parfois des méfiances et petites querelles entre réalisateurs. Elle est tenace, cette idée, mais je pense que c’est manquer de respect au jury, constitué très souvent de professionnels d’expérience, que de penser qu’il peut facilement se laisser influencer dans le sens voulu par un politique tapis quelque part.

Pour cette 25-ème du FESPACO, les rumeurs et pronostics vont bon train, mêlés à des considérations historiques, politiques, géopolitiques ou de genre. C’est ainsi que dans les médias burkinabè, l’idée que le tour du Burkina Faso doit revenir après…1997, année du dernier sacre d’un cinéaste de ce pays (Gaston Kaboré avec Buud yam). Les espoirs sont ainsi placés dans Frontières d’Appoline Traoré, qui aurait, selon certains cinéphiles et critiques, ‘’l’avantage’’ d’être…une femme. Il est vrai que le palmarès du Grand Prix du FESPACO, depuis l’institution d’une compétition, est encore exclusivement masculin.

Alors, les prix sont-ils la plus importante chose dans un festival ? Oui et non. Ça peut donner le sentiment au lauréat que son travail de dur labeur n’a pas été vain. Comme, s’il n’en a pas, ça peut le rendre philosophe quand il repensera à ce pourquoi il a décidé de s’exprimer par le biais d’un art. Si à la fin, on doit s’accrocher à des distinctions pour se sentir ‘’valable’’ et bon cinéaste, alors on n’a pas totalement compris qu’une œuvre est en soi un prix. Une récompense pour des années de travail et de sueur.

A demain

Ouagadougou, le 3 mars 2017

== Jour 8 — Fespaco : leçons d’une édition charnière

Bonjour,

Les rideaux sont tombés sur la 25-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou. La semaine a été intense, remplie de projections de films et de rencontres professionnelles au cours desquelles l’on constate que la passion du cinéma est tellement forte qu’elle fait oublier les nombreux problèmes d’organisation et incohérences d’une biennale qui va fêter son cinquantenaire en 2019.

C’est donc fini. Alain Gomis a remporté l’Etalon d’or du Yennenga pour son film Félicité, entrant ainsi dans l’histoire. Il est, après le Malien Souleymane Cissé (1979 avec Baara, et 1983 pour Finye), le deuxième cinéaste à remporter une deuxième fois ce prestigieux trophée, bien plus important que n’importe quel autre, quel que soit le festival qui le décerne. Il y a bien plus intéressant que ce fait statistique : le réalisateur sénégalais, 44 ans, tout en prolongeant une tradition filmique, s’inscrit dans une démarche offrant à voir un langage singulier éloigné des tendances à l’uniformisation notée dans plusieurs secteurs des arts. Le Malien Daouda Coulibaly, qui était en compétition pour l’Etalon d’or avec Wùlu, trace lui aussi un sillon novateur.

Plus globalement, en direction de ce cinquantenaire, il est intéressant d’esquisser un bilan de cette 25-ème édition, laquelle, à mon avis, porte les germes d’un tournant qui serait salutaire pour la plus grande manifestation cinématographique sur le continent. Ce sont ces petits éléments et signes qui donnent espoir que les lignes peuvent et doivent bouger pour le bien d’un secteur dont l’impact sur l’image et l’économie des pays africains doit être appréhendé avec plus de sérieux et de vision.

Il est d’abord heureux que les différents jurys de la compétition officielle aient remis au cœur du regard les dimensions artistiques et cinématographiques, avec des récompenses à des films techniquement bien réussis dans l’ensemble et faisant honneur au cinéma comme moyen de porter un point de vue lucide et critique sur soi et de transformation d’un réel pas toujours beau. Cette préoccupation est celle qui a admirablement guidé le choix du jury présidé par le Marocain Nour-Eddine Saïl sur Félicité, film dans lequel le traitement artistique est tout au service d’une idée d’un humanisme en mouvement

Deuxième point d’espérance : les riches débats sur la sélection des films en compétition du Fespaco qui ignore des œuvres de haute facture, un comité de sélection apparemment inexistant et une bureaucratie qui empêche l’efficacité espérée. Ces échanges sur les films qui méritent d’être montrés à la biennale de Ouagadougou existent depuis une vingtaine d’années, mais ils ont pris cette année une ampleur et une dimension qui augurent d’une prise de conscience. Reste maintenant à savoir si l’administration du festival va entendre le bruit de cette volonté de professionnalisation et d’efficacité dans les choix.

Troisième signe – et on revient à Alain Gomis – c’est la logique de production qui a permis la réalisation de Félicité : en plus du producteur sénégalais et de l’appui exceptionnel du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA), des producteurs gabonais, libanais, belge, allemand et français ont contribué à la faisabilité de l’œuvre primée. L’avenir est dans la coproduction. Celle-ci, laissant une place importante à la participation des pouvoirs publics et contrairement à que l’on peut penser, donne une liberté et une indépendance permettant de faire entendre des sons de cloche venant de ce que Djibril Diop Mambety appelait ‘’les petites gens’’. Cela est important, parce que les traces d’humanité sont partout, ont la même dignité et méritent d’être vues et comprises.

A très bientôt,

Ouagadougou, le 5 mars 2017

PS : cette édition du Fespaco a été très riche pour moi. J’ai senti, à travers les posts quotidiens, presque le même lien qu’un artiste ayant produit une œuvre crée avec un public. Mais je repars de la capitale du Faso avec une frustration. Je n’ai pas pu voir certains de mes amis burkinabè avec qui j’entretiens des relations fortes tissées au fil de mes visites et de mes fréquentations de cette manifestation cinématographique, depuis 2003. Nous ne sommes restés en contact que par téléphone ou Facebook. Je sais, on ne peut pas tout avoir, mais savoir que l’on a des contacts sûrs dans une ville et ne pas avoir le temps de les voir autour d’un café, c’est frustrant. Mais je connais déjà la route…

Aboubacar Demba Cissokho

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