‘’Président Dia’’, belle œuvre sur une page sombre de l’histoire politique sénégalaise

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Le réalisateur Ousmane William Mbaye livre, avec Président Dia, son dernier documentaire en date, une œuvre d’une belle qualité technique et esthétique, sur une des pages les plus sombres de l’histoire politique du Sénégal, tout en mettant en lumière les contradictions d’un homme de caractère, Mamadou Dia, à qui l’occasion avait été donnée de délivrer sa version des faits.

president-dia

Projeté le 6 novembre 2012, en avant-première mondiale à l’Institut français de Dakar, en clôture de la deuxième édition de la Journée sénégalaise du documentaire, le film, d’une durée de 54 minutes, avait comme fil rouge la parole du président Mamadou Dia, président du Conseil de gouvernement (1956-62), laquelle, en définitive, épouse parfaitement le point de vue du cinéaste. Le propos d’Ousmane William Mbaye – qui avait une dizaine d’années en 1962 – était de comprendre ce qui a été à l’origine de la rupture entre les deux têtes de l’exécutif, Mamadou Dia, le développeur, promoteur d’un socialisme autogestionnaire, et Léopold Sédar Senghor, le poète, chantre de la Négritude, fortement imbu de culture française.

Dia, cet instituteur rigoureux et quelque peu autoritaire, n’avait lui-même pas compris que Senghor qui l’a fait entrer en politique, le trahisse. Il se laisse entraîner dans l’aventure, se donnant corps et âme, en bon ‘’baay faal’’ (disciple inconditionnel) de Senghor. Là se trouve déjà une première contradiction chez Dia : il reste et compose avec son ami, même s’il est convaincu que celui-ci était ‘’sincèrement’’ français, la négritude qu’il chantait n’étant que romantisme.

Laurence Attali, coproductrice du film, a réussi un superbe montage des images. Doudou Doukouré a accompagné en musique le déroulement des faits et des témoignages, même s’il aurait pu laisser une autre personne lire le poème de Thierno Saïdou Sall, qui dit des choses sur les sentiments de Mamadou Dia. Président Dia débute sur un rassemblement à la Place de l’Obélisque et une manifestation de forces sociales et politiques opposées à un éventuel troisième mandat d’Abdoulaye Wade à la tête de l’Etat. En commentaire, la voix de Senghor, sorti vainqueur de ce duel avec Dia, son compagnon de 17 ans.

Autre mise en parallèle, notée plus loin dans le film, celle opérée entre les porteurs de pancartes, réclamant à la Place Protet l’indépendance immédiate en 1958, lors d’une visite du général Charles de Gaulle, et ceux de la Place de l’Obélisque exigeant le respect de la Constitution. Tous au nom de la démocratie. Journaux d’époque, photos, extraits sonores, images d’archives, tout est utilisé et mis en perspective par le réalisateur – soucieux d’établir un lien avec la situation du Sénégal 50 ans après – pour reconstituer le puzzle et rester le plus fidèle possible aux faits qui ont eu raison, en 48 heures, de la première expérience de régime parlementaire en Afrique francophone.

L’aspect éthique, important dans la réalisation d’un film documentaire, apparaît aussi dans l’option d’Ousmane William Mbaye de donner la parole à des témoins-clés : Amadou Makhtar Mbow, Cheikh Hamidou Kane, ses anciens ministres, Dialo Diop Blondin, codétenu de Dia pendant deux ans, Annette Mbaye d’Erneville, journaliste, Abdou Diouf, ancien président de la République, Roland Colin, directeur de Cabinet de Dia, entre autres.

Au pouvoir, Dia prônait une démocratie partie du peuple, un socialisme participatif éliminant toutes sortes d’intermédiaires entre le gouvernement et le peuple, un modèle de développement qui portait atteinte aux intérêts du capitalisme français encore très présent dans le tissu économique national et à ceux du féodalisme local, y compris religieux. Le président du Conseil le dit lui-même : il a réussi à mettre au pas la classe maraboutique, les syndicats et les fonctionnaires, aspects de sa politique sur lequel le film n’insiste pas clairement.

Il aurait été par exemple éclairant de voir comment Mamadou Dia avait combattu et réprimé les militants et sympathisants du Parti africain de l’indépendance (PAI). Comme il aurait été juste de dire que Cheikh Anta Diop, l’autre grande figure de la scène politique nationale de l’époque, a été le seul leader à dire qu’il ne créerait pas de parti tant que Dia serait en prison. Sur l’éclatement de la Fédération du Mali, que dire de l’attitude de Valdiodio Ndiaye, fidèle allié de Dia et ennemi juré de Senghor, qui avait lui aussi des ambitions présidentielles ? Ousmane William Mbaye réussit bien à montrer que ce sont toutes ces forces internes et externes, françaises essentiellement, qui ont eu la tête de Dia, victime d’un complot.

Ce qu’il ne réussit pas, c’est de discuter les contradictions quasi-existentielles de Mamadou Dia. Cela aurait été particulièrement intéressant, parce que le propos du film était de redonner la parole à l’ancien président du Conseil de gouvernement. « J’ai de la tendresse pour lui (Senghor), c’est ça qui est extraordinaire. Je n’arrive pas à en faire un ennemi », dit-il dans le film. Il faudra un jour essayer de comprendre comment un homme, qui se désole que la situation actuelle du Sénégal résulte en grande partie de cette crise de décembre 1962, n’ait pas décidé de mener le combat autrement contre son ami Senghor.

Mais comme Président Dia ne fait qu’ouvrir, il faut l’espérer, une série de films sur cette période de l’histoire politique du Sénégal, il faudra certainement d’autres œuvres pour mettre à nu ces paradoxes. Mamadou Dia lui-même, convaincu de sa bonne foi, ne pouvant relever les contradictions de sa démarche politique, perceptibles dans ses discours. La question – Y a-t-il eu tentative de coup d’Etat le 17 décembre 1962 ? – reste en réalité sans réponse. En s’opposant au vote d’une motion de censure contre son gouvernement, Dia avait agi illégalement en s’appuyant sur une règle non écrite qui voulait que le parti prime sur l’Etat et décide avant celui-ci. Il n’avait toutefois pas l’intention, loin de là, de destituer Senghor qu’il soutenait toujours.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 25 janvier 2017

 

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