Cheikh Anta Diop : 2016, le début d’un nouveau commencement

Publié le Mis à jour le

Ce jeudi 29 décembre 2016, Cheikh Anta Diop aurait eu 93 ans. Pour ce savant qui avait inscrit sa démarche et son action dans l’Histoire, loin des contingences des logiques carriéristes et des petites querelles politiciennes, cette année 2016 a peut-être sifflé le début d’une revanche.

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La revanche dont il s’agit ici ne doit pas être comprise comme la reprise d’un avantage perdu à un moment, mais comme la réhabilitation d’un homme et d’un intellectuel dont le travail de restauration d’une conscience historique africaine commence à être compris et pris en charge dans des milieux et à des niveaux jusque-là réticents voire franchement hostiles. C’est timide, mais c’est un signe qui ne trompe pas, parce que l’idée que la pensée de Cheikh Anta Diop peut aider à fonder de nouvelles espérances est désormais inscrite dans un sillon.

2016 donc ! En cette année du trentième anniversaire de la disparition de l’homme politique, de nombreuses activités scientifiques, artistiques et culturelles ont été organisées, avec un soutien sans précédent de l’Etat du Sénégal, au plus haut niveau ; un Etat qui a décidé, répondant ainsi à une demande formulée par le groupe JàngCAD, d’engager la réflexion et le processus d’intégration de la pensée de Cheikh Anta Diop dans les programmes d’enseignement, du préscolaire au supérieur.

2016 c’est aussi l’année d’achèvement et de diffusion du film Kemtiyu – Séex Anta, réalisé par le cinéaste Ousmane William Mbaye, le premier qui dresse un portrait de Cheikh Anta Diop, sur la base d’archives sonores et visuelles ainsi que de témoignages de personnes l’ayant connu ou ayant travaillé avec lui. La première mondiale de l’œuvre, le 7 mai 2016 à Dakar, avait connu un succès retentissant. Depuis, le documentaire fait son chemin, dans des festivals ou à l’occasion de projections spéciales. Dans un contexte où l’image joue un rôle non négligeable, ce film devient un formidable outil de promotion de l’œuvre de Diop, en même temps une incitation à en savoir davantage, à aller le lire, donc. Incitation à aller à la recherche d’un maître.

Au mois de mars de cette année 2016, les éditions Zulma (France) et Mémoire d’encrier (Québec) lançaient les trois premiers titres d’une collection dénommée Céytu, contribution au trentième anniversaire de la disparition de l’historien et homme politique sénégalais. « Le nom choisi pour cette collection parlera d’entrée de jeu à nos lecteurs, Céytu étant le village du Baol où est né et où est inhumé Cheikh Anta Diop, savant, historien et homme politique sénégalais qui reste à ce jour l’une des figures africaines les plus influentes et respectées de tous les temps », expliquait le directeur de la collection, Boubacar Boris Diop, dans le communiqué annonçant cette initiative.

Pour Cheikh Anta Diop, qui était parti avec le sentiment perplexe et la petite frustration de n’avoir pas été compris de son vivant – même si, en vérité, il avait pris comme allié le temps – tous ces pas sonnent comme une réhabilitation dans ce pays même où les obstacles les plus (féroces) ont été posés sur son chemin, pour l’empêcher de diffuser son savoir auprès des jeunes, à l’université, et ses idées d’émancipation et de souveraineté sur le terrain politique. « L’Histoire ne se hâte jamais », répète souvent l’écrivain Boubacar Boris Diop. Avec la reconnaissance de plus en plus notée, cette formule trouve tout son sens.

Pour le reste, le chemin est encore long, qui verrait l’Afrique lever la tête, libre et débout, pour les leçons du passé, prendre la pleine mesure de ses forces, de ce que l’Humanité lui doit et de ce qu’elle peut et doit apporter à ce banquet auquel, jusqu’ici, elle n’a adhéré que parce que contrainte et forcée. Le continent a le choix, il doit l’assumer.

Ceux qui ont sérieusement lu et compris Cheikh Anta Diop ne le déifient pas, comme le leur reprochent très souvent des esprits polémistes et peu avertis. Ceux qui ont lu et compris sont toutefois conscients d’être en face d’une pensée féconde et profondément libératrice pour tous les humains. Ils sont convaincus de la richesse d’une œuvre pouvant, à tout moment, servir de base de départ pour de nouvelles recherches dans le domaine des sciences humaines et sociales surtout, pour la libération culturelle de l’Afrique, dans un contexte chargé de défis et d’enjeux politiques et culturels aussi cruciaux les uns que les autres.

La pensée de Cheikh Anta Diop est aux antipodes de la célébration d’un repli mortifère sur soi. Elle est fondée sur une ouverture qui part d’une connaissance de soi essentielle. Dans l’introduction de Civilisation ou barbarie (Présence Africaine, 1981), il écrit : « Aujourd’hui, chaque peuple, armé de son identité culturelle retrouvée ou renforcée, arrive au seuil de l’ère post-industrielle. Un optimisme africain atavique, mais vigilant, nous incline à souhaiter que toutes les nations se donnent la main pour bâtir la civilisation planétaire au lieu de sombrer dans la barbarie ». Le viatique est là. Pour un monde de dialogue et de paix. La question n’est donc pas de savoir s’il y a une pensée diopienne porteuse de solutions, mais celle-ci : que fait-on de ses pistes et propositions ?

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 29 décembre 2016

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