Le documentaire au Fespaco 2015 : prime à une Afrique qui se raconte

Publié le Mis à jour le

Le jury « documentaire » de la 24-ème édition du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (28 février-7 février 2015), a eu l’audace d’accorder le trophée de la deuxième meilleure œuvre au film Devoir de mémoire, du Malien Mahamadou Cissé, une œuvre que presque personne n’attendait là et qui, pourtant, porte, dans son contenu et dans sa réalisation, les ingrédients qui motivent les documentaristes dans leur interrogation du réel qui les entoure.

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Cissé a « su montrer enfin un point de vue endogène sur les enjeux d’une actualité brûlante », la situation sociopolitique au Nord-Mali, selon le jury présidé par le réalisateur sénégalais Ousmane William Mbaye. Il a par ailleurs salué « le sens de l’engagement, la volonté de filmer à tout prix » et le fait que l’auteur a « su donner la parole sans complaisance aux véritables acteurs de ce drame » et « su expliquer la genèse d’un conflit ».

Tout, ou presque, est dit dans cette appréciation, sur le sens que la plupart des réalisateurs du continent qui s’engagent sur le terrain du documentaire donnent à leur démarche : filmer des personnages et des situations à même de dire des vérités essentielles et permettre au plus grand nombre de comprendre les histoires ainsi que les enjeux sociaux, culturels, économiques et politiques qu’elles portent.

Jean-Marie Teno, Mohamed Said Ouma, Abdoulaye Dragos Ouédraogo et Mickey Fonseca et Ousmane William Mbaye – les membres du jury – ont attribué le premier prix au documentaire du Sud-Africain Rehad Desai, Miners Shot Down.

Cette œuvre est présentée comme « un récit fort captivant et poignant », qui a mis le doigt sur « les mutations politiques d’une société en crise qu’on ne soupçonne pas de l’extérieur » et a « su dénoncer la violence et l’exploitation par le capitalisme dans une société qui se voudrait exemplaire pour le continent africain ». Pour le troisième prix, qui est allé au réalisateur angolais Dom Pedro, pour son film Tango Negro, le jury a relevé « sa maîtrise technique, la beauté de sa photographie, sa mise en lumière de la face occultée de la culture africaine ».

Les vingt films de la sélection officielle du Fespaco 2015 reflètent, selon les membres du jury, deux thématiques que sont les problèmes politiques actuels que traverse le continent et la musique comme vecteur d’identités culturelles et de combat pour la justice sociale. Et c’est là que se lit ce souci des réalisateurs de raconter leurs propres histoires et de donner leur point de vue sur eux-mêmes, leurs sociétés et sur le monde. Ce sont des films documentaires qui disent des histoires occultées, cachées ou mal connues, avec, en toile de fond, cette prétention bien artistique de faire bouger les lignes et de faire prendre conscience d’enjeux d’ordre social, culturel, économique et politique.

Le cinéphile qui s’est intéressé aux documentaires de l’édition 2015 du Fespaco a eu un panorama des sujets qui préoccupent les réalisateurs sélectionnés. Dans 10949, l’Algérienne Nassima Guessoum parle de la lutte d’une héroïne oubliée de la Révolution. Et on voit, à travers d’autres témoignages qui apparaissent dans le film, que les femmes ont joué un rôle éminemment important dans la lutte qui a mené à l’indépendance de l’Algérie. Le Soudanais Kuka Hajooj (Beats Of The Antonov), lui, porte à l’écran l’histoire des populations du Nil Bleu et des Monts Nouba dont le quotidien est rythmé depuis de nombres années par la guerre civile au Soudan. Il s’intéresse particulièrement au rôle que la musique joue de nouveau dans cette société.

Chez l’Egyptienne Jihan El-Tahiri (Egypt’s modern pharaohs), l’une des figures de proue du documentaire en Afrique, la mode est plutôt au questionnement : comment l’Egypte se retrouve-t-elle aujourd’hui dans la même situation qu’au moment de l’indépendance ? 59 ans après la révolution de janvier 1952, El-Tahiri constate que, en 2011, les revendications – « du pain, la liberté et la justice sociale » – restent plus que jamais d’actualité.

Dans le contexte de transition politique que vit le Burkina Faso, où il est question de retour aux valeurs de progrès et de justice sociale prônées il y a plus de 30 ans par Thomas Sankara, le film La sirène du Faso Fani a une résonance toute particulière. En allant voir les ex-employés de l’usine Faso Fani, Michel K. Zongo remet en selle une démarche qui valorise le savoir-faire local ainsi que la sagesse héritée des ancêtres.

Les questions d’histoire, de liberté individuelle et collective, de justice sociale et d’indépendance sont abordées par des cinéastes de différentes générations reliés par le souci constant de mettre le doigt sur des aspects cachés ou peu connus. De cette manière, ils posent des questions à eux-mêmes et à la société. En cela, ils font honneur au genre documentaire dont l’un des moteurs est d’interpeller les consciences sur des urgences pas forcément visibles à l’écran.

Aboubacar Demba Cissokho

Ouagadougou, le 13 mars 2015

 

 

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