Cinéma : El Hadji Momar Thiam, un pionnier discret

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Le photographe et cinéaste sénégalais El Hadji Momar Thiam, décédé le 19 août 2014 à l’âge de 84 ans, était de ces pionniers du cinéma sénégalais qui ont posé avec passion et détermination leur pierre, «au moment où ce n’était pas facile», selon la formule du documentariste Samba Félix Ndiaye (1945-2009).

Des cinq que l’on peut considérer comme le groupe des fondateurs, il était le dernier survivant, pour qui le combat pour l’image ne s’est jamais arrêté. Avec Sembene Ousmane (1923-2007), Yves Badara Diagne (1930-2013), Ababacar Samba Makharam (1934-1987), Tidiane Aw (1935-2009), il a posé les premiers jalons d’un édifice qui a produit l’une des plus belles cinématographies du continent.

El Hadji Momar Thiam est né le 24 septembre 1929 à Dakar. Bien qu’à la retraite depuis 1984, il continuait de vivre intensément la passion de sa vie, le cinéma. Avant que la maladie ne lui fasse perdre ses moyens physiques, il parlait de ses souvenirs sur la marche difficile du cinéma au Sénégal. Il en a vécu. Au Sénégal, le grand public connaît surtout Sembene Ousmane, mais Momar Thiam a joué un rôle tout aussi important au début. « Quand tout semblait impossible », précisait-il.

Momar Thiam est né dans ce qui est aujourd’hui connu comme le Plateau dakarois (centre-ville). Il y fréquente, dans les années qui précèdent la seconde guerre mondiale, l’école de Thionck. Il commence par être photographe, travaille ensuite au service cinéma du ministère de l’Information. Pour subir une formation de caméraman, Momar Thiam se rend à la fin de l’année 1959 à Saint-Maur et Saint-Cloud, en France.

A son retour, en 1961, le jeune caméraman intègre Les Actualités sénégalaises créées un an plus tôt par le président Léopold Sédar Senghor. « Pour être accepté en France, j’ai été obligé à signer un engagement à retourner après ma formation », disait Thiam, à l’occasion de ses 80 ans, en 2009. Ce n’était pas un problème pour lui puisque c’est pour son pays qu’il voulait travailler avant tout. Premier caméraman sénégalais à intégrer Les Actualités sénégalaises, il assiste aux débuts du cinéma sénégalais.

Le 7-ème Art pour lui, c’est un rêve. Il n’a jamais voulu faire autre chose. Et le rôle central des Actualités sénégalaises dans le dispositif d’information de l’Etat lui permet de réaliser son rêve. Momar Thiam a filmé l’inauguration de la grande mosquée de Touba en 1963, par le président Léopold Sédar Senghor et le khalife général des mourides, Serigne Fallou Mbacké. Thiam était aussi à Kidira (environ 650 Km à l’est de Dakar) pour immortaliser ce qui a été considéré par les historiens comme la ‘’réconciliation’’ entre Senghor et le président malien Modibo Keïta après l’éclatement de la Fédération du Mali.

Il était également là pour la première tournée de Senghor en Casamance en 1963 ou encore la pose de la première pierre du Théâtre national Daniel Sorano. Mais un coup d’arrêt intervient en 1964. Cette année-là, il quitte les Actualités sénégalaises parce que, dit-il, sa situation n’a jamais été régularisée. Il s’adonne alors à son autre passion, la photographie.

Son appareil fixe alors des moments du premier Festival mondial des Arts nègres en 1966. Il collabore en même temps avec le Musée dynamique où il est finalement recruté en 1968. Avant de quitter les Actualités sénégalaises, Momar Thiam avait eu le temps de réaliser, en 1963, son premier film, Sarzan, tiré du conte de l’auteur sénégalais Birago Diop. La parenthèse des clichés refermée, il reprend la caméra pour tourner La lutte casamançaise (1968), La Malle de Maka Kouli, d’après un conte de Birago Diop (1969). Karim, débuté en 1970 et achevé en 1971, est le premier long métrage de Momar Thiam. Il est adapté du roman du même nom d’Ousmane Socé Diop.

En 1974, coproduit par la Société nationale de cinéma, Momar Thiam réalise ce que le journaliste, critique et réalisateur Paulin Soumanou Vieyra considère comme son « meilleur film », Baks. D’une durée de 1heure 50 minutes, ce film traite du problème de la drogue au Sénégal. Le doyen qu’il était suivait avec intérêt l’évolution du cinéma sénégalais. Quand sa santé le lui permettait, il se rendait régulièrement au siège de l’Association des cinéastes (CINESEAS), une organisation qu’il a dirigée pendant cinq ans (1987-1992). Et l’envie de toujours partager faisait qu’il portait un projet comme un jeune réalisateur tiendrait à réaliser le film de sa vie.

Aux jeunes qui croisaient son chemin lors de la deuxième édition du Festival panafricain d’Alger (5-20 juillet 2009), il disait qu’il voulait laisser « quelque chose » à la postérité. Pour définitivement poser son empreinte, El Hadji Momar voulait son ‘’Centre de documentation et de recherche cinématographique’’ à Dakar, un musée qui permettrait à tous ceux qui s’intéressent à l’évolution du cinéma sénégalais d’avoir accès aux films, à du matériel ayant servi à faire les premiers films.

En septembre 2004, il avait donné une idée du patrimoine dont il est en possession en exposant, dans les jardins de l’hôtel de ville de Dakar, sur « l’histoire du cinéma au Sénégal », une aventure à laquelle il continuait de prendre une part active. Photos, affiches, coupures de presse, matériels de tournage, etc. ont illustré cette exposition au vernissage de laquelle plusieurs membres de l’association des cinéastes avaient pris part pour témoigner leur respect et leur solidarité à ce pionnier du 7-ème Art sénégalais. Un pionnier qui, comme à ses débuts, portait encore des projets plein la tête.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 20 août 2014

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