Achille Mbembe sur le Cameroun : « Des formes de pouvoir libérées de tout sentiment de honte »

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L’historien, philosophe et politologue camerounais, Achille Mbembe, qualifie la situation politique de son pays de « cas tout à fait extraordinaire ». Interpellé en marge des ‘’Ateliers de la pensée’’ (Dakar et Saint-Louis, 28-31 octobre 2016), il s’est prononcé sur la situation politique du Cameroun, où, selon lui, sévissent « des pouvoirs qui ont aboli et transgressé (…) un ensemble d’interdits sans lesquels on ne reconnaît pas une société humaine ».

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Pourquoi la représentation de la voix du plus grand nombre est aussi malmenée qu’elle l’est aujourd’hui, au Cameroun ?

Le Cameroun est un cas tout à fait extraordinaire. On parle du Cameroun, mais on pourrait étendre ce raisonnement à l’ensemble des pays du Bassin du Congo, les pays de l’Afrique centrale, où sévissent depuis très longtemps des formes de pouvoir qui se sont libérées de tout sentiment de honte. Des pouvoirs qui ont aboli et transgressé, si vous voulez, un ensemble d’interdits sans lesquels on ne reconnaît pas une société humaine. Donc, ce que ces pouvoirs sont parvenus à faire, c’est internaliser ces principes de transgression sans réserve à leurs dominés. Et à instiller dans leurs dominés des réflexes tels que la domination devient miniaturisée. Elle est déléguée, miniaturisée et généralisée. Donc chacun domine à son niveau. Sur le plan vertical, mais surtout sur le plan cellulaire et horizontal, au point que ça devient un habitus. Le tout sur fond de fragmentation ethnique, énervation du sentiment éthique que l’on ne remarque pas en Afrique du Sud, par exemple, ou ailleurs. Donc, beaucoup de gens sont partis. Ceux qui sont restés, beaucoup d’entre eux veulent partir. Ceux qui veulent lutter n’ont pas mis en place des mécanismes de solidarité tels qu’ils puissent faire corps et masse face à un pouvoir qui est décidé à ne reculer devant rien.

Comment faire pour changer la donne ?

Ça exigera un travail lent, patient et méthodique. On peut imaginer qu’il puisse y avoir plusieurs types de changements. Des changements inévitables tels que la mort du dictateur. Elle surviendra. Qu’est-ce qui arrivera après sa mort ? Personne ne le sait. Après sa mort, les choix sont tout à fait clairs : les choix de type catastrophistes  – Il y a aucune instance de conciliation des intérêts et tout part à vau-l’eau. Ou alors, le scénario où le Cameroun retrouve ses sens et arrive à formuler pour lui-même et pour ses gens un projet minimum autour duquel on puisse rassembler de nouvelles forces politiques. Cet avenir, personne ne peut le prédire. Tout ce qu’on sait, c’est qu’il y aura quelque chose.

Quel est votre pressentiment personnel ?

Il appartient aux Camerounais de penser le type de changement qu’ils veulent et de s’organiser en conséquence. S’ils veulent, par exemple, aux prochaines élections (la présidentielles est prévue en 2018) un changement en douceur, par la voie électorale, la solution est simple : l’opposition doit avoir un seul candidat. Si l’opposition a deux candidats, elle perdra les élections. C’est aussi simple que cela. Alors, comment se fait-il que, sachant très bien que, pour assurer des possibilités de victoire il faut qu’on aille aux élections avec un candidat, qu’on y aille avec deux, trois, quatre, dix candidats. C’est ça la question.

Propos recueillis le 29 octobre 2016, à l’hôtel Savana, Dakar.

Aboubacar Demba Cissokho  

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