Sénégal : une « gestion efficiente » des ressources naturelles en débat

Publié le Mis à jour le

L’atelier de deux jours (mardi 29 et mercredi 30 novembre 2016) sur la gestion des ressources naturelles et environnementales, organisé par le groupe de réflexion Refondation nationale, s’est achevée par des recommandations, dont la principale est une « gestion efficiente » pour en faire « le pilier du développement et du bien-être ».

« C’est par le débat que nous trouverons des consensus forts dans notre société », a, en introduction, déclaré le secrétaire exécutif d’Enda Tiers-Monde, en ouverture des travaux au cours desquels le rôle de l’Etat et des divers autres acteurs (multinationales, collectivités locales, citoyens…) dans la gestion des ressources, la responsabilité sociale des entreprises, entre autres.

« Le rôle de l’Etat est passé d’actionnaire majoritaire à celui de simple régulateur » dans la gestion des ressources naturelles, a estimé l’économiste Chérif Salif Sy, relevant que « la responsabilité sociale et environnementale des entreprises n’est pas la panacée ». « La gouvernance démocratique est un préalable indispensable, a-t-il ajouté. Nos Etats ont l’expertise nationale à leur disposition. Ils peuvent l’utiliser, mais ils ne le font pas. Le problème, c’est que le leadership politique a sa propre rationalité. Nos pays ignorent la réflexion stratégique. »

Perspectives « pas heureuses » pour la bande de filao de Guédiawaye

L’urbaniste Mamadou Dieng a présenté une étude de cas de gestion des ressources naturelles en milieu urbain portant sur la bande de filaos de la ville de Guédiawaye. Il a identifié des problèmes (dépotoir sauvage d’ordures, extraction frauduleuse du sable marin, coupe abusive des filaos…), dégagé des perspectives « pas heureuses » (projet de construction de cimetières musulman et chrétien, projet de construction d’une université islamique…) et formulé des recommandations (encourager l’élaboration d’un plan d’aménagement concerté, stopper toute velléité à édifier dans les limites de la bande verte en refusant d’accorder toute autorisation de construire…).

Dans une communication via Skype, Moussa Sarr, du laboratoire ‘’SN Lab vivant Soi & Climat’’, a insisté sur le fait que « la nouvelle compétitivité est basée de plus en plus sur la maîtrise des savoirs et leur richesse et de moins en moins sur le contrôle des ressources », relevant que « la vraie émergence ne se fera qu’à partir du principe suivant : une gestion de nos ressources naturelles fondée sur la participation de tout le monde et le principe de l’intelligence collective au service de la transformation ».

Le juriste Aldiouma Sow, lui, s’est penché sur ‘’les enjeux d’une refondation du droit au foncier sénégalais’’, soulignant que « l’approche la plus fiable pour refonder le droit du foncier est celle qui part des territoires en prenant en compte les intérêts des populations ».

Pour lui, la « résurgence des problèmes » s’explique par la persistance d’une ‘’philosophie civilisatrice’’ du colon qui ‘’continué à gouverner les reformes du droit foncier au Sénégal’’. « Il faut, à notre sens, fonder le droit foncier sur une philosophie qui mette les populations au cœur des préoccupations et enjeux de développement », a-t-il dit.

Au sujet de la terre, la pédologue Rokhaya Daba Fall, estime que celle-ci « peut être une opportunité », mettant toutefois en garde contre une administration par « des règles de gestion ne sont pas bonnes » et qui peuvent en faire une menace. Elle a dit : « Il faut une territorialisation qui part de la connaissance des terres. Assumons nos spécificités et développons nos villes rurales. Il faut renforcer le pouvoir des collectivités et des territoires. En somme, il faut gouverner notre propre développement ».

« La logique de court-terme de la plupart des Etats africains »

Selon Mme Fall, « l’urbanisation est une chance ». « Il faut qu’on en profite. Tout montre qu’il faut avoir la nourriture produite le plus près possible des lieux où on habite, a-t-elle soutenu. La dégradation des terres est partout. 33% des ressources de sols sont dégradées dans le monde. » « Au Sénégal, a-t-elle signalé, au moins 63% de nos terres peuvent servir à l’exploitation agricole. Nous ne sommes donc pas dépourvus. Qu’est-ce qui fait que nous n’arrivons pas à en tirer profit pour nous nourrir convenablement ? »

Le directeur Afrique du cabinet Access Partnership, Abdou Khadre Lô, dans une communication intitulée ‘’les multinationales et nos États dans les industries extractives. Une différence d’approche’’, a déploré « la logique de court-terme de la plupart des Etats africains » et l’absence d’une vision stratégique de gestion des ressources naturelles.

« Les multinationales connaissent parfaitement le terrain sur lequel elles interviennent ainsi que les acteurs. Je ne suis pas sûr que de l’autre côté, celui de nos Etats, on ait cette maîtrise des acteurs », a affirmé M. Lô. Pour lui, « il s’agit d’un jeu d’acteurs (multinationales et Etat) et de gros intérêts, un jeu auquel la société civile essaie de prendre part pour influer sur les impacts ».

L’environnementaliste Adama Seck a présenté les résultats d’une étude intitulée ‘’activités minières et gestion des ressources naturelles’’ rendant compte des « dommages » causés par l’exploitation des minerais dans les régions de Tambacounda et Kédougou. En 2009, a-t-il dit, « Sabodala a perdu 387 hectares de terres agricoles », relevant à ce sujet : « la responsabilité sociale d’entreprise se limite bien souvent à la recherche de permis social d’exercer, délaissant les questions écologiques ou de gestion prudente des ressources naturelles ».

Pour Omar Bâ, ingénieur géologue, ancien président de la Société minière de Sabodala, le Sénégal est « potentiellement un pays riche », dont les populations ont ‘’la chance d’avoir des minerais ne sont pas encore vendus’’.

« Il nous appartient de les exploiter à notre avantage. Nous ne voulons pas de royalties, nous voulons en profiter pleinement. Nous avons, au Sénégal Oriental, 700 millions de tonnes de minerais de fer, exploitables à ciel ouvert », a indiqué M. Bâ, plaidant pour la mise en place d’une structure nationale pour la l’exploitation et la valorisation des ressources naturelles. « C’est la clé si nous voulons vraiment en faire profiter les populations. Jusqu’à présent, nous n’en avons pas », a-t-il conclu.

La pêche aussi a été au cœur des débats

Le secteur de la pêche et ses enjeux ont été au cœur des communications et débats, au second jour, mercredi, de l’atelier. Les différents intervenants ont mis l’accent sur une gestion des ressources halieutiques qui prennent à la fois en compte la satisfaction de besoins des populations sénégalaises, la préservation et la protection de l’environnement.

« Il faut penser aux générations futures quand on aborde la question de la gestion et de la préservation des ressources, qu’elles soient halieutiques ou autres », a notamment dit Bassirou Diarra, en service à la Direction de surveillance des pêches, en insistant que la formation qui est, selon lui, « capitale, parce qu’il faut préparer les générations à venir ». Il a cité l’exemple des femmes transformatrices qui « font un travail remarquable » en plaidant pour la création d’une école « adossée aux communautés ». « C’est valable aussi pour le secteur des mines et des hydrocarbures », a-t-il dit.

Omar Sarr, ancien inspecteur des pêches, intervenant du Canada, a rappelé les chiffres d’une étude de 2014, montrant que « sur 125 employés de la Direction de protection et de surveillance des pêches (DPSP), on ne comptait que 7 inspecteurs des pêches et 47 observateurs ». Estimant qu’il est « important » de renforcer les moyens des services en charge de la protection des ressources naturelles, il a proposé la création d’un « Tribunal spécial sur l’environnement et les ressources naturelles chargé de juger les auteurs d’infractions aux codes de pêche, de l’environnement ». Il s’agit aussi, a-t-il poursuivi, de « renforcer l’intégration pour mieux surveiller les frontières maritimes » en passant par une harmonisation des législations nationales. Il a toutefois relevé que « les bateaux étrangers ne sont pas les seuls à remettre en cause la durabilité de la ressource halieutique ».

« Les Sénégalais aussi sont responsables, même s’il est vrai que les étrangers utilisent des moyens importants. Le Sénégal ne peut pas surveiller seul ses frontières, cela demande des moyens dont le pays ne dispose pas. Une surveillance commune et coordonnée de ses frontières maritimes serait au bénéfice de chacun de ces pays (Mauritanie, Gambie, Cap-Vert, Guinée Bissau) », a dit Oumar Sarr, ancien inspecteur des pêches.

Il a ajouté : « Les captures semblent dépasser le potentiel halieutique estimé à 500.000 tonnes. La durabilité de la pêche est remise en cause. Il est impératif de renforcer la surveillance, parce que notre système défaillant ».

Enjeux de la découverte du pétrole pour l’environnement

La communication d’Omar Sarr était axée sur les « causes institutionnelles et organisationnelles » des « défaillances du système sénégalais de protection des pêches », pour un secteur qui revendique 600.000 emplois directs et indirects, génère 1,7% du PIB (Produit intérieur brut) du Sénégal et 12% du PIB du secteur primaire.

Le géographe Abdou Guèye, dans une communication sur ‘’découverte de pétrole et de gaz au Sénégal : quels enjeux pour l’environnement marin ?’’, a signalé qu’« à tous les stades’’ (exploration, forage, production…), ‘’l’environnement marin est de toute évidence exposé à des perturbations et des déséquilibres fonctionnels ».

Il a regretté qu’au moment de l’élaboration, par l’Etat du Sénégal, du Plan Sénégal émergent (PSE), « la perspective d’une découverte du pétrole et du gaz n’a pas été prise en compte », plaidant pour sa part, pour une interdiction des campagnes sismiques dans les zones sensibles pendant la période remontée des eaux profondes (novembre-mai), une exigence faite aux compagnies de réaliser parallèlement des puits de secours, « dispositif rendu obligatoire en Norvège ».

A la fin des travaux, le coordonnateur du Groupe Refondation nationale, Cheikh Guèye, a rappelé que la structure reste « un lieu de production d’analyses d’experts et d’acteurs de terrain ». « Nous renouvelons notre volonté de redonner du sens au débat politique au Sénégal en le retraçant sur des questions qui préoccupent les communautés et l’intérêt commun, a-t-il affirmé. Nous cherchons tout le temps à être un laboratoire d’idées avec l’objectif d’enrichir les politiques publiques, de contribuer au développement, un développement sur nos valeurs, sur notre histoire et au profit des communautés. »

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 30 novembre 2016

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