« Tahar Cheriaa, à l’ombre du baobab »: hommage à la vision panafricaniste des pionniers

Publié le Mis à jour le

Le film de Mohamed Challouf, Tahar Cheriaa, à l’ombre du baobab, revient sur le parcours et les combats que le fondateur des Journées cinématographiques de Carthage (JCC) – son père spirituel – portait avec les pionniers du cinéma sur le continent.

cheriaa

De fait, le documentaire est un hommage aux pères fondateurs qui ont travaillé pour une image digne de l’Afrique, comme le souligne le réalisateur, lors des présentations du film. Une option partie du constat que l’indépendance politique n’avait pas de sens sans l’indépendance économique.

« Ce travail de mémoire sur le panafricanisme du cinéma, soutenu par une extraordinaire recherche d’archives, a été fait pour exprimer ma reconnaissance à quelqu’un à qui je dois ma connaissance de l’Afrique », explique Mohamed Challouf, qui rencontre Tahar Cheriaa, pour la première fois à Ouagadougou, en 1985.

Les dix premières minutes du film sont consacrées à l’enfance de Cheriaa, petit berger à Sayada, un village de pêcheurs, où il est né le 5 janvier 1927. Son destin change lorsqu’il est envoyé à l’école. Devenu professeur d’arabe, il enseigne à Sfax, devient chef de Service du cinéma au ministère tunisien de la Culture (1962) avant de créer les JCC, dont la première session se tient du 4 au 11 décembre 1966. Cheriaa est décédé le 2 novembre 2010 à Tunis.

L’hommage de Mohamed Challouf à « ce vieux dingue » qu’est Tahar Cheriaa va au-delà du combat anticolonialiste de celui-ci, pour intégrer tous ceux qui, animés d’un idéal progressiste, se sont donnés corps et âme à ce combat pour la visibilité des valeurs de civilisation sur des écrans libérés de l’emprise paternaliste de multinationales féroces.

La complicité Cheriaa-Sembène

Tahar Cheriaa, à l’ombre du baobab – baobab sous lequel il palabrait des heures et des heures avec les anciens, au premier rang desquels se trouve le Sénégalais Ousmane Sembène, avec qui le Tunisien avait créé et nourri une complicité nationaliste. Cheriaa admirait en son ami l’homme de lettres qui a écrit des livres. Dans ce travail de réécriture de l’Histoire, véritable manifeste pour l’existence d’un cinéma au service des aspirations des peuples à l’indépendance, la liberté et la dignité, il s’est établi une relation singulière entre les deux hommes.

Il y a eu des divergences, qui n’ont pas, pour autant, causé de rupture. Les deux ont joué un rôle éminent dans la vie des Journées cinématographiques de Carthage (JCC, 1966), et la création de la Semaine du cinéma africain devenu Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO, 1969) et de la Fédération panafricaine des cinéastes (FEPACI, 1970).

Avec, entre autres, Timité Bassori (Côte d’Ivoire), Moustapha Alassane (Niger), Paulin Soumanou Vieyra, Ababacar Samb, Djibril Diop Mambety, Mahama Johnson Traoré (Sénégal), Lionel Ngakane (Afrique du Sud), Mohamed Malas (Syrie), Youssef Chahine, Taoufiq Salah (Egypte), ils ont porté une vision fondée sur une stratégie de libération des écrans. Son combat pour une visibilité des films africains sur le continent a valu la prison à Tahar Cheriaa, accusé d’être un communiste, pour avoir voulu nationaliser l’importation et la distribution de films en Tunisie.

Un cinéma né dans la lutte

Il a été accusé de complot, parce qu’il remettait en cause la mainmise des grandes compagnies de distribution sur la diffusion des films sur les écrans en Afrique. En plus de cette lutte pour l’image de l’Afrique dans les salles, Cheriaa et les autres cinéastes de sa génération ont surtout dépassé les divisions artificielles créées par la colonisation, posé les bases d’un dialogue entre l’Afrique du nord et l’Afrique au sud du Sahara, entre le continent et le monde arabe.

Le documentaire de Mohamed Challouf permet en outre, comme le dit l’Ethiopien Hailé Gerima, de comprendre que le cinéma africain est né dans la lutte. « Nous ne sommes pas beaucoup à rester sur notre position que nous étions Africains », regrettait Tahar Cheriaa au soir de sa vie, face aux stratégies de division que le néocolonialisme continue de perpétuer dans les Etats africains et à l’individualisme qui s’est installé dans la démarche des cinéastes, plus préoccupés à défendre leur chapelle personnelle qu’à être dans un mouvement d’ensemble. Pour revenir à la conviction fondamentale des pionniers comme Tahar Cheriaa, que la culture, au service de la construction de l’homme, doit être le fondement du développement économique et social de peuples toujours en lutte.

« Il n’y a plus de coordination entre les cinéastes du continent »

Il est amer, Challouf : « Il n’y a plus ce panafricanisme qui unissait tous ces pionniers (Tahar Cheriaa, Sembène Ousmane). Chacun travaille pour soi. Chacun lutte pour avoir la subvention pour lui. Il n’y a plus de coordination entre les cinéastes. Il n’y a pas de respect pour le travail de l’autre, il n’y a pas d’unité. Chacun essaie de profiter de ce qu’il reste de soutien pour le cinéma africain ».

Il avait tenu ces propos après la présentation du documentaire – qui était alors en cours de finition, mais terminé depuis – Tahar Cheriaa, à l’ombre du baobab, en hommage à la vision panafricaniste et au combat des pionniers du cinéma africain, lors de la 25-ème session des Journées cinématographiques de Carthage (JCC, 29 novembre- 6 décembre 2014).

« Ils (les cinéastes) sont, en groupe ou l’un contre l’autre, pour faire exister un film, a-t-il poursuivi. On a oublié qu’il y a un combat qui doit nous rassembler pour faire exister nos images et faire arriver notre cinéma et notre point de vue à nos populations. L’enthousiasme des années 1960 et 1970 pour lequel il y a eu cette lutte des pionniers ne regroupe plus nos cinéastes. »

La conscience des pionniers

Challouf a aussi déploré le fait que « les Etats n’ont jamais manifesté une envie de soutenir le cinéma, qui peut être un moyen subversif, peut éveiller les gens contre les dictatures qu’on a partout, contre les gouvernements qui pensent seulement à eux-mêmes, qui pensent seulement aux Africains qui vivent dans les zones urbaines et pas aux zones rurales ».

« Moi je n’attends presque rien des gouvernements, ils nous ont toujours déçus », a-t-il souligné, soulignant dans la plupart des pays africains, il n’y a pas d’investissements étatiques dans le cinéma, pas de subventions, pas de fonds d’aide à la production cinématographique.

« Même l’Union africaine ne pense pas inscrire le cinéma dans ses priorités. Un pays qui ne pense pas à sa culture, ne peut pas se développer, ne peut pas avancer, ne peut pas dépasser le stade de la servilité », a-t-il insisté.

Revenant sur le panafricanisme des pionniers, Mohamed Challouf a affirmé que cet idéal, c’était dans la conscience, pas seulement de Tahar Cheriaa, mais des pionniers, Ousmane Sembène, Ababacar Samb, Timité Bassori, etc. « Ils avaient cette conscience que les grandes manifestations cinématographiques, Cannes, Berlin, Venise et autres, prenaient nos films pour décorer et avoir un peu de couleur », rappelle le cinéaste tunisien, auteur, entre autres, d’un film sur le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco), Ouaga, capitale du cinéma.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 6 novembre 2016

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