La laïcité en question(s)

Publié le Mis à jour le

Synthèse de débats – Jour 1 (jeudi 11 août 2016)

Le premier des deux jours de la table-ronde sur « la laïcité en question(s) », organisée par le Groupe Refondation nationale au siège d’Enda Tiers-Monde, à Dakar, a donné lieu à des échanges intéressants à partir de communications qui ont mis en lumière la nécessité de réinterroger le concept et de le rendre, dans sa définition, sa perception et sa compréhension, plus conforme à une histoire endogène et à des réalités socioculturelles que confortent des pratiques quotidiennes.

Les organisateurs ont voulu ainsi « contribuer à dégager les consensus nécessaires sur la question spécifique de la laïcité ». Il s’agissait pour les panélistes et participants « d’approfondir le débat sur différentes questions touchant spécifiquement la problématique de la Laïcité de nos institutions, d’analyser les forces et les faiblesses des modèles jusque-là appliqués et, dans le contexte de nos sociétés en mutation, de dégager des convergences possibles pour un meilleur devenir de notre nation et de l’Afrique ».

« Deux histoires du Sénégal »

Serigne Mansour Sy Djamil, député, président du Mouvement Bës Du Ñak et vice-président à l’Assemblée nationale, s’est félicité de l’organisation de cette rencontre « dans un pays où le débat public a déserté la pensée et l’intellectualité ». « Quand il y a absence de débat public et que le débat public se réduit à des insultes ou  des invectives, il devient dangereux de faire de la politique », a dit le religieux et homme politique, paraphrasant le philosophe français Alain Badiou.

Sy est revenu sur l’idée d’une refondation de l’enseignement des schèmes de l’Occident. « C’est un exercice qui va être extrêmement difficile. Nous sommes ici en train de parler en français, non pas dans nos langues nationales. Et le débat que j’ai toujours avec Souleymane Bachir Diagne (philosophe), Mamadou Diouf (historien), c’est que la production intellectuelle authentique du Sénégal est ignorée par l’élite intellectuelle de ce pays », a-t-il indiqué.

Il a signalé, pour étayer ses propos, son « grand plaisir » à écouter Serigne Moussa Kâ (hagiographe de l’histoire du mouridisme). « Cheikh Moussa Kâ parle en wolof, une langue accessible. Il reprend une partie de l’histoire du Sénégal, une partie de l’histoire de Serigne Touba (Cheikh Ahmadou Bamba, fondateur du mouridisme) », explique Serigne Mansour Sy Djamil, ajoutant, qu’après avoir écouté, un jour, le recteur de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (l’historien Ibrahima Thioub) faire un exposé sur l’histoire du Sénégal et l’histoire de Serigne Touba, il s’est posé des questions.

« Et je me suis dit qu’il y avait deux histoires du Sénégal : l’histoire racontée par les professeurs d’université et l’histoire racontée par le peuple à travers le récit de Cheikh Moussa Kâ et que les deux histoires ne correspondent pas », poursuit-il, avant de s’interroger : « Est-ce qu’il y a un espace qui va permettre qu’il y ait une connectivité entre cette histoire-là et l’histoire racontée par le peuple ? »

« Duplicité permanente »

Serigne Mansour Sy Djamil a ajouté : « J’avais dit à M. Thioub que le peuple ne connaît pas l’histoire qu’il raconte, tandis que l’histoire que raconte Cheikh Moussa Kâ, le peuple la connaît. C’est l’un des problèmes essentiels que les gens qui, aujourd’hui, écrivent sur l’histoire du Sénégal et même l’histoire de l’islam : ils n’ont pas accès à la langue arabe, alors que c’est un handicap majeur parce que les grands de ce pays (El hadji Oumar Tall, Cheikh Ahmadou Bamba, El Hadji Malick Sy, etc.) ont écrit en arabe. Il faut avoir accès à ça pour pouvoir peut-être changer les schèmes de pensée que nous tenons de l’Occident ».

Le socio-anthropologue Abdou Ndao, lui, est intervenu, à la fin de la première journée, pour dresser le constat d’un pays (le Sénégal) « quand même un pays très paradoxal ». « Les discours et les pratiques sont totalement différents. On parle beaucoup de laïcité, or notre Etat est accaparé par les logiques maçonniques d’une part  et d’autre part par les logiques confrériques. C’est ça les aspects très factuels de l’accaparement de notre Etat », se désole-t-il.

« Alors, à qui va-t-on expliquer la laïcité dans ce contexte ? s’interroge Ndao. Regardons bien comment notre Etat fonctionne et le court-circuitage de notre Etat par les logiques maçonniques et par les logiques confrériques. Si on n’a pas le courage de dire ça, nous allons encore continuer à faire ce que notre pays sait faire le plus – je m’excuse de cette condescendance – c’est-à-dire la duplicité permanente. »

Abdou Ndao semble inquiet face à ce qui se joue en dehors de l’espace public. « Regardez ce qui se passe : aujourd’hui, on a beau magnifier le modèle sénégalais, qui est le modèle du vivre-ensemble, mais il faut arrêter les essentialismes. Tout le monde sait ce qui se dit dans les chaumières et les logiques hégémoniques, voire les logiques d’intolérance totalement manifestes qui commencent à court-circuiter le fonctionnement social de notre pays », souligne-t-il, ajoutant : « Sommes-nous si naïfs à considérer que tout marche entre les chrétiens et les musulmans ? Comme si tout cela relevait d’un idéal type particulièrement construit par des chercheurs désincarnés ».

« Logiques religieuses au cœur des conflits de classes »

« Notre pays ne fonctionne pas comme ça, insiste le socio-anthropologue. Il y a encore des résidus palpables de tolérance qui continuent et dont on peut situer les historicités. Sans aucun doute. Mais regardons bien les évolutions et nous avons totalement des raisons de nous inquiéter, parce que nos chaumières sont encore court-circuiter par des discours religieux totalement aux antipodes de la tolérance et aux antipodes des discours originaux des fondateurs, y compris des fondateurs soufis. De quoi parlons-nous ? »

Il a dit avoir exprimé cette analyse pour réintroduire dans le débat l’idée que les uns et les autres disent, selon laquelle « tous les modèles magnifiés participent de la dialectique du débat ». « Mais arrêtons les essentialismes, arrêtons les manichéismes », conseille Abdou Ndao, avant d’jouter : « Là où nous sommes, les points de repère ont bougé et les logiques de défense sont telles que lorsque nous touchons un certains nombre de paradigmes, les gens vous tombent dessus ».

Pour lui, « les confréries et les logiques religieuses, comme les communistes qui soutenaient la théorie des classes, sont au cœur des conflits de classes et refusent, pour l’essentiel, qu’on touche à un certain nombre de paradigmes qui sont des paradigmes anti-développement, dont celui qui est le plus substantiellement inquiétant, notre liberté de pensée ». « Autant je valorise et respecte le fait religieux musulman, autant je n’ai pas toujours la certitude que, dans ce pays, ceux qui théorisent ces questions soient aussi démocrates aux plans politique et religieux.  Le contexte et l’environnement dans lesquels nous vivons montrent que beaucoup construisent des logiques hégémoniques, et contre d’autres », a conclu Abdou Ndao.

Aboubacar Demba Cissokho

Dakar, le 13 août 2016

 

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