Edgar Morin : « Croire en l’humain » pour prévenir les catastrophes

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Le philosophe, sociologue et penseur français Edgar Morin, président du jury de la 19-ème édition du Festival du cinéma africain de Khouribga (16-23 juillet 2016), livre ses impressions sur les images qu’il a vues et pose les termes d’un dialogue des cultures fondé sur la reconnaissance et le respect.

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Des images du Festival du cinéma africain de Khouribga…

« Il y a des images puissantes qui me restent. Des images du Rwanda (dans le film ‘Things of the Aimless Wanderer, de Kivu Ruhorahoza) et surtout des paysages de l’Afrique subsaharienne avec tellement de caractéristiques. Il y a aussi le film qui traite des questions rurales, ‘L’ombre de la folie’ (du Malien Boubacar Gakou), qui est très intéressant à la fois des paysans qui essaient de continuer à faire de l’agriculture saine, en fait biologique  – et en même temps leurs cultures peuvent être abimées par le passage des pasteurs…En arrière-fond, il y a les tragédies qu’il y a dans ces pays. Donc j’apprends. Ça me rend plus sensible aux problèmes humains de l’Afrique et en même temps, je suis content de voir qu’il y a un cinéma qui se développe et qui apporte en même temps de la beauté, de l’esthétique. Mais (c’est) une esthétique qui n’est faite seulement pour l’émotion, elle nous donne une connaissance meilleure des gens qui sont d’une autre culture, d’une autre civilisation et nous incite à nous comprendre les uns les autres. Tout ce qui va, à mon avis, dans le sens de l’unité africaine – bien entendu l’unité qui respecte les diversités – est bon et favorable. L’Afrique doit se défendre et se développer, mais pas sur le modèle économique qu’on lui impose. Elle va le faire selon son propre modèle qu’elle va tirer de sa propre expérience.

« Trésors de résistance »

« Non seulement elle a son mot à dire, mais elle a son langage à exprimer, sa pensée à développer. Moi, j’ai fait tout un travail pour réformer l’éducation, pour enseigner d’autres façons de vivre. Je vois que mes efforts en France n’aboutissent pas, mais qu’au Congo-Brazzaville, mes idées et mes livres sont introduits dans des classes de philosophie. Je lutte contre une connaissance qui est seulement économique, réduite à des chiffres. Parce que les chiffres empêchent de voir le côté humain et qu’au fond, nous avons des modes déshumanisés et robotisés de vivre. C’est ça le danger de la civilisation occidentale. Alors que l’Afrique a des trésors de résistance à ceci, c’est-à-dire d’épanouissement humain et de recherche d’un autre mode de connaissance. Je crois que l’Afrique peut trouver son chemin, en ayant sa voie propre, une voie qui est capable d’assimiler ce qui vient de l’extérieur…

Dans l’Evangile, on dit : ‘les derniers seront les premiers’. Ceux qui arrivent les derniers dans cette civilisation technique ont encore des réserves humaines qu’ils peuvent exprimer. Je le vois dans beaucoup de pays d’Amérique latine où je vais… Dans les pays andins, vous avez cette vieille civilisation qui a été recouverte par la conquête, mais où il y a des vérités qu’on avait oubliées. Par exemple, la relation à la nature que le monde occidental découvre lentement, tardivement, avec l’écologie, est déjà présente pas seulement dans la pensée mais dans les mythes et croyances, aussi bien en Bolivie, au Pérou que dans les pays africains. Il y a quelque chose de sauvegardé parce que notre civilisation a beaucoup détruit. Donc vous, il ne faut pas que vous vous laissiez détruire. Il faut reconstruire à partir de vous-mêmes en prenant ce qu’il y a de meilleur.

« Les religions monothéistes doivent retourner à leurs sources »

La religion est une question qui doit être vue dans le fond … Aucune religion ne doit aujourd’hui monopoliser la vérité. La déviation dans laquelle les religions monothéistes sont tombées – ça a été vrai pour le christianisme dans le passé, c’est vrai pour une certaine tendance de l’islam, c’est vrai pour le judaïsme – c’est de penser qu’elles ont le monopole de la vérité et que, donc, ceux qui ne sont pas dans cette vérité sont des infidèles, des impies, etc. 

Je pense que les religions doivent s’humaniser et considérer que le non-croyant, ce n’est pas un impie, ce n’est pas un infidèle, c’est quelqu’un qui doute. Les religions doivent se tolérer entre elles et tolérer les non-croyants. Maintenant, je pense que si les religions étaient fidèles à leur message initial, elles s’entendraient. Le message initial du christianisme c’est la fraternité, l’amour du prochain ; le message de l’islam c’est que Dieu est clément et miséricordieux, c’est-à-dire le pardon, la compréhension d’autrui…Mais quand l’interprétation fanatique oublie ce message et fait le contraire du message…Donc les religions monothéistes doivent retourner à leurs sources. Je pense que dans les religions antérieures, qu’on appelle animistes ou autre, il y a un sens de la nature…

Vous savez, aujourd’hui, tardivement, la science découvre que, pas seulement les animaux ont de l’intelligence, de la sensibilité, mais qu’il y en a dans les plantes. Dans les religions animistes, on sent que tous les êtres vivants de la nature ne sont pas des choses, mais des êtres qui ont une pensée et une sensibilité. Je pense que là aussi, il faut prendre ce qu’il y a de bien, de vrai et de profond dans les mythes africains et ce que la science occidentale a apporté de connaissance de l’univers…Il faut unir. Nous sommes aujourd’hui dans une époque planétaire où chaque civilisation doit prendre le meilleur des autres. Il faut croire en l’humain sinon nous allons vers des catastrophes. »

Propos recueillis à Khouribga (Maroc), le 23 juillet 2016

Aboubacar Demba Cissokho

 

 

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